lundi 10 septembre 2007

BIBF 2007

Dans un intéressant article intitulé « La littérature internationale tente de percer en Chine » et mis en ligne le 3 septembre sur le site Aujourd'hui la Chine, Frédérique Zingaro présente la Foire Internationale du livre [Beijing guoji tushu zhanlanhui 北京国际图书展览会, BIBF] qui s'est tenue à Pékin entre le 30 août et le 3 septembre 2007 et présente les attentes françaises suscitées par cette manifestation.

Ce salon du livre de Pékin qui avait placé l'Allemagne à l'honneur pour sa 14ème édition est, indique-t-elle : « Une rencontre très importante pour tous les éditeurs répartis sur 1189 stands dont 550 étrangers, à la recherche de nouvelles publications à traduire ou soucieux de diffuser leur littérature nationale. »

La France avait été, vous vous en souvenez sans doute, mise à l'honneur en 2005 ce que rappelle les pages consacrées à ce rendez-vous annuel sur les site du Bureau International de l'Edition Française (BIEF] : « L’édition 2005 a marqué un tournant pour la foire internationale du livre de Pékin. C’était la première fois que les organisateurs lançaient une invitation d’honneur faite à un pays étranger : la France fut choisie. Une délégation d’une centaine d’éditeurs français avait donc fait le déplacement. Fort de cet éclairage exceptionnel, le BIEF renouvelle cette année sa présence avec un stand de 150 m, situé à côté de celui de la Russie, pays choisi pour cette nouvelle édition de la BIBF. Afin de conforter les rencontres et le travail de promotion déjà effectués en 2005, il est nécessaire de proposer une sélection de titres actualisée et adaptée à ce marché prometteur. Plus la diversité de la production française sera exposée, plus la curiosité des professionnels chinois s’accentuera. Notons, en effet, l’émergence de plus en plus forte d’agents et la tendance manifeste à une meilleure organisation des maisons d’édition chinoises pour faciliter les échanges à l’international. »

On lira aussi avec attention l’entretien avec Pierre-Guillaume de Roux des Editions du Rocher qui dresse le bilan suivant :
« Le travail capital de pionnier d’Etiemble chez Gallimard avec la collection Connaissance de l’Orient a fait date dans l’histoire de l’édition des quarante dernières années. Grâce à lui, la littérature chinoise est entrée dans la Pléiade avec de grands classiques comme Au bord de l’eau de Luo Guan Zhong ou Le Rêve dans le pavillon rouge de Cao Xueqin. Les traductions de Pierre Ryckmans (alias Simon Leys) ont été tout aussi capitales. Il ne faut pas non plus oublier le rôle essentiel de passeurs et d’initiateurs à la littérature chinoise que sont des écrivains français comme Frédérick Tristan qui s’est tant inspiré de la littérature de l’Empire du Milieu avec Le Singe égal du Ciel, La Cendre et la foudre, La Chevauchée du Vent. Ou Jean Levi qui s’est lui aussi directement inspiré de cette littérature. Pensons au Grand empereur et ses automates, ou au Rêve de Confucius ou à son essai sur La Chine romanesque (fictions d’Orient et d’Occident). Enfin, l’élection de François Cheng à l’Académie française a ouvert très officiellement le dialogue sino-français en termes littéraires. Il n’empêche que la fiction chinoise n’est hélas ! pas encore au premier rang de nos centres d’intérêt ; les éditeurs français étant pour l’instant beaucoup plus tournés vers la littérature anglo-saxonne et latino-américaine. C’est le moment ou jamais d’être très attentifs à ce qui s’y passe. Les ponts sont jetés. Il ne faut pas regarder le fleuve passer. On est médiatiquement matraqué par la Chine en général et par son développement économique spectaculaire. On ne doit pas se désintéresser de l’imaginaire qui en vient. Le succès retentissant de La Montagne de l’âme et du prix Nobel pour son auteur, Gao Xingjian, a montré un intérêt certain plus qu’une simple curiosité. »
Interrogé sur les perspectives des éditions dont il est le directeur littéraire, il répond :
« Le Rocher avait déjà publié le premier roman de Shan Sâ, Porte de la Paix céleste, ainsi qu’une somme de Bernard Brizay sur Le Sac du Palais d’été qui a été traduite en chinois en 2005. L’Histoire de la Chine de Danielle Elisseeff, parue dans la collection d’essais et biographies Le Présent de l’Histoire, est une excellente initiation à ce pays. Le livre d’Albert Londres La Chine en folie va être réédité dans la collection Motifs. La volonté du Rocher aujourd’hui est d’ouvrir plus largement le département étranger à la littérature chinoise contemporaine. Ce qui signifie dans un premier temps des contacts locaux à tous les niveaux, des contacts forcément personnels fondés sur la confiance et la relation professionnelle. Quant aux grandes manœuvres de cessions ou d’export, elles s’amorcent dès maintenant. Même si cela prendra du temps. La Chine reste mystérieuse. » [Lire la suite]
On trouve encore une présentation du Premier Festival de l'image dessinée française à Pékin de 2005. Pascal Abry explique « Pourquoi aller en Chine ? » et donne des informations sur un domaine qu'il connaît bien puisqu'il est le directeur de Xiao Pan, maison d'éditions basée à Figeac (Lot, 46) - patrie de Jean-François Champollion (1790-1832) -, spécialiste de la bande dessinée chinoise dont le site internet permet de découvrir une quarantaine de titres dus à quelque 27 auteurs exclusivement chinois qui méritent sans doute le détour.

Pour tout savoir sur la dernière Beijing International Book Fair, il suffit de visiter le site de la manifestation : en chinois (ici) ou en anglais (ici). (P.K.)


Ajout du 13/09/07 : je me permets d'ajouter dans le corps de ce billet le commentaire que Noël Dutrait lui a apporté (P.K.) :

On reste confondu par l'ignorance totale de la situation de la traduction de la littérature chinoise vers le français de la part d'un professionnel comme M. De Roux des éditions du Rocher. Il mélange allègrement la littérature écrite par des écrivains chinois et celle des écrivains français inspirés par la Chine. De plus, selon lui, il n'y aurait quasiment rien entre le travail fourni par Etiemble et la publication de l'oeuvre de Gao Xingjian. Il semble ignorer le travail effectué par Philippe Picquier, Bleu de Chine, les éditions de l'Aube, Le Seuil, Actes Sud, Gallimard, Albin Michel, Stock et bien d'autres dans ce domaine. Si ce Monsieur veut lire les romans de Yu Hua, Mo Yan, Wang Anyi, Han Shaogong, A Cheng, Chi Li, Fang Fang, Jia Pingwa, Liu Xinwu et bien d'autres encore, il a vraiment du pain sur la planche, mais il faut qu'il sache, s'il représente la France à l'étranger, que des centaines de romans ont été publiés et ont souvent rencontré un succès considérable auprès du public francophone. Et je ne parle ici que de littérature contemporaine. D'autres oeuvres de littérature moderne et surtout de littérature classique ont vu le jour dans leur traduction française et ont obtenu un réel succès. Le plus curieux est qu'un important travail de recension de ces oeuvres a été effectué à l'occasion du Salon du Livre de Paris dont la Chine était l'invité d'honneur. Le résultat de ce travail a été présenté abondemment dans des revues comme Le magazine littéraire, Lire et bien d'autres...
Espérons que notre blog permettra d'éviter qu'à l'avenir des propos aussi loins de la vérité continuent à être publiés. (N.D.)

mardi 4 septembre 2007

Fureur de lire 2007

Pour sa sixième édition, la Fureur de lire de Genève met le cap, du 19 au 23 septembre 2007, sur les Orients extrêmes. Comme l'écrit Patrice Mugny, Maire de Genève en charge du Département de la culture, « l’Orient est la figure même de l’Ailleurs. Pourtant, les lecteurs insatiables, curieux et passionnés le savent bien, dès que l’on écarte les rideaux exotiques de l’Orient rêvé, on découvre une littérature riche, actuelle et novatrice. La Fureur de lire se propose donc de jeter des ponts entre le Japon mystérieux, la Chine impénétrable et l’Inde secrète, et de nous faire découvrir un vaste monde littéraire, peut-être très différent de celui que nous nous sommes imaginé. » [Lire la suite ici]

En marge d'expositions et de manifestations nombreuses et variées, ce sera pour ceux qui pourront s'y rendre, l'occasion de faire d’intéressantes rencontres avec des auteurs et des traducteurs. Parmi les nombreuses personnalités attendues, on remarque des noms qui nous sont familiers : celui de l'éditeur Philippe Picquier, ceux des romanciers Dai Sijie, Mo Yan et Yu Hua, et des traducteurs Liliane et Noël Dutrait. On trouve la liste complète des participants sur le site dévolu à cette édition, ici, lequel site fournit le programme détaillé de la manifestation

La semaine sera, on le constate, bien chargée ; en voici un avant-goût très sélectif :
  • Mercredi (20 h) : rencontre avec l'éditeur Philippe Picquier lequel « parlera de son aventure qui a commencé voilà plus de vingt ans, de ses découvertes, de ses choix de traductions, de textes classiques comme contemporains de l’Asie au sens large.»
  • Jeudi, à 17 h. pendant que Dai Sijie, « romancier et cinéaste chinois vivant en France » rencontre ses lecteurs au Comptoir du livre, il sera question avec Jérôme Bourgon, IAO-CNRS (Université de Lyon), Luca Gabbiani, Ecole Française d’Extrême-Orient et les auteurs chinois Mo Yan et Yu Hua, des « supplices chinois ». Le soir (20 h), Nicolas Zufferey, directeur de l’Unité des études chinoises de l’UniGe, et Paul Ghidoni, Bibliothèques municipales de la Ville de Genève, organisent une soirée littéraire chinoise en présence de Mo Yan, de Yu Hua, de Dai Sijie et de Noël Dutrait.
  • A noter au programme du lendemain, plusieurs moments forts : à 14 h 15, une rencontre avec Mo Yan, Yu Hua et Dai Sijie qui s'exprimeront sur « la littérature chinoise contemporaine, pour en souligner les richesses, mais aussi quelques-uns des défis et difficultés qu’elle rencontre » ; à 18h30, l’occasion sera donnée d’entendre « un des écrivains les plus réputés en Chine et à l’étranger aujourd’hui », savoir Mo Yan, parler de son œuvre en compagnie de ses traducteurs Liliane et Noël Dutrait. La journée s'achèvera par une soirée « Eros in Japan » : après une conférence d'Agnès Giard qui a publié L’imaginaire érotique au Japon (Albin Michel 2006), place au spectacle avec le « Kamishibaï érotique » d’Isabelle Chladek.
  • Samedi (15h), un interview-débat réalisé en collaboration avec Reporters sans frontières – Suisse mettra en vedette Tarun Tejpal qui « est d’abord journaliste. Un journaliste à la détermination farouche, qui lui a causé mille et un tracas dans son pays, l’Inde. Son courage à la tête du magazine et site web Tehelka a même manqué lui coûter la vie ». Suivra une soirée littéraire indienne (20 h), animée par Marc Parent, « autour du concept du Grand Roman indien (et sur la nonfiction émergente), son origine et sa position actuelle, obsession chez bien des écrivains modernes et contemporains du sous-continent indien. Avec la présence de Tarun Tejpal et Shashi Tharoor, deux des plus grandes figures de la littérature contemporaine de l’Inde. »
Nous comptons sur Liliane et Noël Dutrait pour avoir des échos de cette Fureur de lire genevoise bien attirante. (P.K.)

mercredi 29 août 2007

Ultime rappel

En vous souhaitant une bonne rentrée à tous - pour certains la reprise a déjà eu lieu, pour les autres, elle pointe son nez avec de plus en plus d'insistance -, je me permets de vous rappeler que notre appel à communication pour la Journée d'étude sur la traduction des littératures d’Inde et d’Extrême-Orient du 26 octobre organisée par notre équipe court encore jusqu'au 15 septembre. Vous trouverez le détail de cette manifestation de rentrée à la fois sur notre site (ici) et sur ce blog (). Ne tardez plus !

J'en profite pour signaler à ceux qui auraient manqué l'information publiée sur Fabula le 9/6/07 - c'est du reste mon cas -, qu'un colloque international intitulée « Les traces du traducteur » se tiendra du 10 au 12 avril 2008 à l'Institut National des Langues et Civilisations Orientales (Paris). Son thème ne peut que retenir l'attention des membres de notre équipe et ceux qui, de plus en plus nombreux et fidèles (de Séoul à Yaounde, Tôkyô à Berne, New York à Bangkok, La Réunion à Bruxelles selon Sitemeter) suivent ses activités. Voici le début de l'argumentaire proposé par ses organisateurs, Magdalena Nowotna et Amir Moghani :
Ce colloque s'attachera à réfléchir aux traces du traducteur qui existent et sont parfois tout simplement inévitables par inadéquation des langues. Quand il s'agit de manque de catégorie grammaticale, de catégorie culturelle, d'un néologisme, d'une expression figée, d'enchevêtrements et de détournements sémantiques insolites ou encore des contorsions et des sinuosités syntaxiques il faut que le traducteur trouve une solution. Car il faut bien transmettre toutes ces bizarreries et étrangetés qui sont souvent porteuses du message essentiel littéraire ; en supportant la structure sensible, elles sont à la fois fragiles et cruciales dans le processus traductif, un défi pour le traducteur, un enjeu pour la traduction. Lire la suite ici.
Vous avez encore le temps de proposer une contribution, la date limite pour l'envoi des résumés est, en effet, fixée au 30 septembre 2007. A vos pinceaux. (P. K.)

Quelques lectures de l’été qui s’achève

Affiche de l'adaptation cinématographique du
Vieux Jardin
[오래된 정원 Orae-doen jeongwon]


Pour qui veut connaître la mentalité d’un pays et de sa population, une tranche de son histoire, ses habitudes, voire ses rites sociaux, rien de mieux qu’un roman mettant en scène des acteurs de la vie politique et sociale de ce pays. Si en plus l’auteur parvient, à partir de la réalité qu’il évoque, à faire naître l’émotion et créer un sentiment esthétique grâce à la qualité de son style et à sa manière d’appréhender le réel, le lecteur est alors comblé et dans sa mémoire s’impriment de manière quasi indélébile les images qui ont défilé dans son cerveau tout le long de la lecture de ce roman. C’est le cas avec le livre de Hwang Sok-Yong, traduit du coréen par Jeong Eun-Jin et Jacques Batilliot, publié en 2000 en Corée et en 2005 dans sa traduction française aux éditions Zulma. Depuis que j’ai achevé la lecture du Vieux Jardin, je suis hanté par les figures de O Hyônu, emprisonné dix-huit ans en raison de son activisme politique contre la dictature militaire en Corée du Sud, et Han Yunhi, une femme artiste et professeur. Tous deux se sont aimés un très court laps de temps et resteront séparés à jamais du fait de l’emprisonnement de l’homme et, plus tard, du décès de la femme, dû à une maladie. Le combat politique mené par tant de Coréens contre la dictature militaire en Corée du Sud au début des années 1980, les souffrances qu’ils ont endurées, la désillusion qui apparaît après la chute du mur de Berlin en 1989, les transformations profondes de la société coréenne à partir de la démocratisation du régime, tout cela est évoqué magistralement par l’auteur, mais en plus, on a dans ce roman une saisissante description de la mentalité des Coréens, de leur attachement à leur pays et à ses coutumes et aussi… à leur nourriture. Dans les moments les plus durs que vivent les personnages, un bol de nouilles sautées et un peu de kimchi sont souvent tout ce qui reste pour reprendre un peu espoir.

Une préface de Jeong Eun-Jin permet de bien situer le contexte historique de l’œuvre et un jeu de notes guide le lecteur dans les particularités de la société coréenne, ainsi qu’un glossaire très utile pour comprendre, si l’on n’a pas séjourné en Corée, ce que sont kimbap, soju, maru, sundae, et bien d’autres particularités culinaires ou non (la recette du pibimbap figure même à la page 358 !). Mon faible niveau de coréen m’empêche de porter un quelconque jugement sur la traduction, mais je trouve qu’elle se lit très bien. Une remarque, cependant : les traducteurs n’hésitent pas, sans doute pour rendre l’atmosphère quotidienne de la Corée, à conserver certains mots coréens très courants comme Aïgo, p. 140, qui devient Aïgu p. 169, mais sans explication… Le lecteur peu habitué à la Corée s’y retrouvera-t-il ? Il en est de même pour les onomatopées et les exclamations : les traducteurs les conservent le plus souvent telles quelles, sans chercher d’équivalent en français. On voit ainsi curieusement coexister les exclamations Hyuu (p. 151), Pfft (p. 167 ou 168) ou Waouh (p. 333). On trouve aussi la phrase : « K’aa ! a-t-il fait avant de s’emparer de la bouteille et de boire au goulot » (p. 124). Ou : « Les herbes et les feuilles flottent au vent : poruru lorsqu’il est souffle, sallang sallang quand il est brise et elles se couchent ou se tortillent hwich’ông hwich’ông lorsqu’il forcit » (p. 208). Un choix qui peut se discuter… et pourrait faire l’objet d’une journée d’étude de notre équipe… ou d’une discussion sur ce blog.

Dans sa postface, datée d’avril 2000, Hwang Sok-Yong écrit :
« Lorsque je pense aux souffrances, au gâchis et aux désespoirs qu’a engendrés le siècle dernier, je me pose la question que d’innombrables personnes ont déjà posée : y a-t-il encore de l’espoir ? »
L’existence de ce roman et de sa traduction constitue en soi un espoir…


En littérature chinoise actuelle, Amour dans une petite ville de Wang Anyi constitue un des livres de la rentrée littéraire. Traduit par Yvonne André, il raconte les amours impossibles d’un couple de danseurs à l’époque de la Révolution culturelle. Ce qui frappe le plus dans ce roman, c’est l’aspect totalement négatif de cet amour contrarié, considéré comme une faute grave, un véritable péché, mais aussi l’atmosphère dans laquelle se déroule l’histoire : la saleté, la pauvreté, et surtout la chaleur étouffante qui fait transpirer les corps et pourrir les détritus… On comprend que ce texte ait pu faire scandale à sa parution en 1986… et l’on peut se demander comment il sera reçu aujourd’hui par le public francophone… La conclusion en est très noire puisque la faute commise par les deux amants les condamne (surtout la femme) à être rejetés par la société : « Quand on parle d’elle, on crache trois fois par terre pour chasser la souillure et conjurer le mauvais sort qui s’attachent à elle. En vérité, une fois libérée de la frénésie du sexe, elle est plus propre et pure qu’elle ne l’a jamais été. Hélas ! personne n’a conscience de cela, même pas elle qui persiste à se sentir inférieure. » (p. 146.) Pierre Kaser a déjà évoqué ici (et ) la couverture « aguichante » du livre. Une couverture qui risque de décevoir le lecteur s’il pense lire un texte érotique à la gloire de l’amour physique. Il est plus question ici de pulsions non maîtrisées, de honte, de secret, de peaux couvertes de boutons de chaleur et de sueur, de saleté, d’odeurs fortes, de promiscuité…

Signalons aussi la parution d’un livre au titre appétissant aux éditions Bleu de Chine : Dés de poulet façon mégère, de Liu Xinwu, traduit par Marie Laureillard. Ce sont de courts récits savoureux dont chacun porte le nom d’un plat, galerie de portraits des petites gens de Pékin au début de ce siècle. Des dessins amusants accompagnent les textes, mais on ne nous dit pas qui en est l’auteur.


Enfin, la page consacrée au traducteur de Jim Harrison dans Le Monde du 1er août montre que le métier de traducteur littéraire est reconnu à sa juste valeur par ce quotidien.
« Traduire, dit Brice Matthieussent, c’est une invasion. Il faut prendre en charge les personnages, savoir comment ils se comportent, se fatiguent, mangent, font l’amour, quels sont leurs rêves. » [Article de Raphaëlle Rérolle - encore ! - en ligne ici]
Cet été, ce sont les personnages du roman Les Quarante et Un Canons de Mo Yan, que je traduis en ce moment avec Liliane Dutrait, qui m’ont envahi. Ils ont été obligés de cohabiter dans ma tête avec ceux des romans que j’ai lus, qu’ils soient traduits du chinois, du coréen ou écrits directement en français… (N.D.)

vendredi 10 août 2007

Devoir de vacances

Non, non, non, je ne vous imposerais pas un topo sur le très dense mais quelque peu indigeste ouvrage de Gu Mingdong que je dois lire pour Etudes chinoises et qui m'accompagne dans chacun de mes déplacements estivaux, mais j'aimerais vous associer à une petite recherche en guise de devoir de vacances.

La faute en revient à une escapade qui m'a ramené à la littérature chinoise après m'en avoir éloigné très plaisamment un court moment.
Le livre en question est Leçons américaines. Aide-Mémoire pour le prochain millénaire d'Italo Calvino (1923-1985). Lezioni americane. Sei proposte per il prossimo millennio (1998) est un livre remarquable dans lequel le romancier affirme « sa confiance en l'avenir de la littérature [...] parce qu'il est des choses [...] que seule la littérature peut offrir ». Notons que cette phrase clef est citée par Antoine Compagnon au tout début de sa leçon inaugurale au Collège de France : La littérature pour quoi faire ? (Collège de France/Fayard, 2007, p. 27), également à lire d'urgence.

«
Rapidité » ou « Quickness », le deuxième de ces Six Memos for the Next Millennium dont l'apport dépasse le seul domaine littéraire mais inspire jusqu'aux créateurs les plus inscrits dans la modernité, tel John Maeda (1966-) pour qui « It is the one book that I could not live life without », s'achève sur la narration de l'histoire chinoise suivante :
« Entre autres nombreuses qualités, Tchouang-tseu avait une grande sûreté de main. Le roi lui demanda de dessiner un crabe. Tchouang-tseu dit qu'il lui fallait un délai de cinq ans, ainsi qu'une villa avec douze serviteurs. Au bout de cinq ans, le dessin n'était pas commencé. « Il me faut cinq autres années », dit Tchouang-tseu. Le roi les lui accorda. Quand s'acheva la dixième année, Tchouang-tseu prit son pinceau et en un instant, d'un seul trait, il dessina le crabe le plus parfait qu'on eût jamais vu. »
[Traduction Yves Hersant. Paris : Seuil, « Points » n° 873, 2001, p.93]
Ne faisant pas vraiment partie du « cercle croissant des émules et compagnons » de Zhuangzi [Tchouang-tseu 莊子] et étant étranger à « cette petite société où chacun, en bon entendeur de son message, tient à l'autre sans s'y attacher » [les expressions entre guillemets sont de Romain Graziani (Fictions philosophiques du « Tchouang-tseu », Gallimard, 2006) ; elles sont reprises par François Billeter dans son compte-rendu de Jean Lévi, Les Œuvres de Maître Tchouang. Editions de l'Encyclopédies des Nuisances, 2006, in Etudes chinoises, vol. XXV, année 2006, p. 232-251)], je ne saurais trop dire si cette « histoire chinoise » est authentique ou non - savoir si elle figure bien dans le Zhuangzi - ou emprunte seulement au grand penseur son identité. Il faudrait pour cela me replonger dans un texte que je n'ai pas sous la main. Je trouve plus simple de me décharger du problème en vous le posant, ce qui me dispense par la même occasion de trouver une septième devinette.

Pour vous amadouer, je vous propose en illustration à ce billet un crabe de l'excentrique Xu Wei 徐渭 (1521-1593) et vous renvoie amicalement vers les écrits d’un véritable amoureux des crabes auquel Jacques Dars a si bien rendu justice, savoir le Li Yu 李漁 (1611-1680) du Xianqing ouji 閒情偶寄 et plus précisément celui des pages 226 à 229 des Carnets secrets de Li Yu (Picquier, 2003), pour un succulent « Gloire au crabe ! » qui commence ainsi :
« Pour ce qui est de la succulence des boissons et des mets, il n'est pas un sujet dont je ne puisse parler, rien qui ne stimule toute mon imagination et sur les profondes merveilles de quoi je ne puisse disserter à l'infini. Mais les pinces de crabes, passion de mon cœur et délectation de ma bouche, sont la seule gourmandise que de ma vie entière je n'aie jamais pu oublier un seul jour !
Quant aux raisons de cette passion, de cette délectation de cette obsession, je n'en soufflerai mot, incapable que je suis de les décrire. Cette affaire et cette bestiole, pour moi objet d'engouement aveugle entre toutes les nourritures, seront pour un autre bizarrerie pure entre ciel et terre. Possédé depuis toujours par cette manie, chaque année à l'approche de la saison des crabes, je mets de l'argent de côté pour être paré ; et comme les miens me raillent d'aimer les crabes autant que ma vie, j'appelle moi-même cette tirelire « l'argent de rédemption vitale". Du jour où ils apparaissent sur les marchés jusqu'au dernier jour de la saison, je ne gaspille pas une journée, ne laisse pas même perdre une heure ! »
Bonne dégustation, mais n’oubliez pas que je ramasse les copies à la rentrée. (P.K.)

jeudi 9 août 2007

Miscellanées (003)

Illustration : Lee Chi Ching 李志清.

I. La vie des blogs

Dans « De blog en blog » (29/11/06), un des premiers billets de ce blog, je signalais l’existence du blog du Portail de traduction littéraire, et lui souhaitais longue vie. Depuis cette date seuls deux billets y ont été publiés :
  • le premier en date du 22/06/07 !, annonçait la mise en ligne sur le site du Portail d'une page Blogmarks (« outil de gestion de liens basé sur l'attribution et le partage ») qui collecte des liens utiles pour la traduction. Je vous encourage à vous y rendre sans tarder.
  • le second en date du 30/06/07, signalait un changement d'adresse suite à la fusion de ce blog avec la Tribune libre. Ce nouveau blog mérite toute notre attention puisque son dernier billet (29 juillet 2007) propose le premier volet d'un didacticiel intitulé « La boîte à outils de l'artisan-traducteur » (Eric Moreau). On suivra donc avec attention la publication des prochains volets.
À lire aussi le billet du 10 juillet – « Des traducteurs et des hommes » (David Perez) - qui s'adresse « à tous ceux qui pensent que la profession de traducteur, en particulier de traducteur littéraire, est en danger (…) car menacée par des traducteurs automatiques ou traducteurs en ligne que l'on trouve à foison sur Internet ». Je vous laisse lire la suite >> ici


II. L' éditeur parle.

Si en visitant la page d'accueil du site des Editions Philippe Picquier vous arrivez à décoller vos yeux de la couverture aguichante de sa dernière publication chinoise, savoir Amour dans une petite ville de Wang Anyi qui sortira le 27 août selon Livres Hebdo695 [l'article de J.-M. M. est en téléchargement à partir d’ici], vous remarquerez que dans la marge de gauche la rubrique « Evénements » pointe vers un « Entretien » que Philippe Picquier a donné à Lyon en juin dernier et dont on peut lire une transcription sur le site d'Asiexpo (Voir ici)

Ceux qui ont eu l'occasion de l'entendre s'exprimer sur son travail d'éditeur y retrouveront l’exposé des éléments qui font la spécificité et expliquent la réussite de la maison basée au Mas de Vert. Ils seront heureux d'apprendre dans quelle direction elle va prospérer dans les mois et les années à venir :
« J’aimerais développer les collections Jeunesse, et la littérature française. Demander à des écrivains d’écrire sur l’Asie. L’Asie est un support de rêve énorme, bref quelque chose que l’on a tous plus ou moins en commun, et pourquoi pas ouvrir un département autour de cette idée de l’Asie en nous. Développer aussi un peu plus les livres de reportage et essayer de poursuivre la BD. »
Il est également question de la présentation des ouvrages :
« La couverture doit être en résonance avec le contenu du livre. Il faut qu’il y ait concordance entre l’intérieur et l’extérieur. Valoriser l’objet avec une image. On attache de plus en plus d’importance à l’objet. Nous avions déjà cette façon de faire à nos débuts »,
et aussi du phénomène manga et la manière dont les Editions Picquier s'y sont attachées :
« Le manga pour ados ne m’intéresse pas vraiment, je ne suis pas de cette culture, de ce fait, je n’aurais pas su faire. Au cours d’un voyage au Japon, j’ai compris que c’était la forêt qui cachait l’arbre. J’ai trouvé des manga de qualité, très graphiques, peut-être un peu intello ou marginaux, et j’ai eu envie d’essayer. Sachant que 90% de la production manga c’est le mainstream, restait 10 %. Nous sommes positionnés sur le manga pour adultes, soit 5% du marché, voire 2% pour certains. On les vend mal. (...) Nous allons continuer à petits pas, il y a un marché et des livres intéressants, mais j’avoue mon ignorance de ce marché très différent du monde du livre, plus proche du monde de l’image et qui touche un autre lectorat.»
Vous avez dit « manga » ?


III. Manga 漫画 vs Manhua 漫畫

Dans son édition en ligne du 4/7/07, LivresHebdo.fr rapportait de manière piquante (et quelque peu brouillonne) l'obtention du Premier prix international de Manga par le dessinateur de Hong Kong, Lee Chi Ching (Li Zhiqing 李志清, 1963-). Jugez plutôt (je cite) :
Le Prix Nobel du Manga à un… Chinois !

En couronnant l'adaptation manga de « L'Art de la guerre » par le hongkongais Lu Zhiqing, le premier prix international du Manga a distingué en fait un manhua. Ironie de l’histoire, c’est un auteur hong kongais (et donc chinois) qui a reçu le premier « Prix Nobel du Manga », The International Manga Award. L’Art de la guerre, manhua (manga chinois) en sept volumes, récompense ainsi Li Zhiqing. Publié en France aux Editions du temps (collection Toki), depuis janvier dernier (le prochain tome, le n°4, sera dans les rayons le 5 juillet), la série illustre le célèbre livre de Sun Tzu détaillant des stratégies guerrières encore employées. La BD est scénarisée par Li Weimin et traduit du chinois par Thomas Dupont.
Sur cet événement - The 1st International Manga Award, 第 1 回 - 国際漫画賞 - survenu le 29/06/07 voir la page qui lui est consacré sur le site du Ministère des Affaires étrangères du Japon (comme quoi la chose est fort sérieuse) : en anglais et/ou en japonais . Voir aussi ici et pourquoi pas cette page du sympathique blog ParisBeijing.

C'est donc un nouvel avatar d'une des œuvres majeures de la culture chinoise - Sunzi bingfa 孫子兵法 - qui rencontre son public. Souhaitons seulement que ceux qui la découvriront sous cette forme auront la curiosité et le courage de remonter jusqu'au texte original ou à ses traductions [A ce sujet, voir ici ]. Pour ma part, je m'engage à faire le chemin inverse dès que l'éditeur français, sans doute pris de court par l’obtention de cette distinction aussi prestigieuse qu'inattendue, aura rempli les bacs des débits de manga. On en reparlera donc un de ces prochains jours. (P.K.)

mardi 7 août 2007

Réponse à la devinette (006)

Nous voici arrivés au cœur de l'été. Ceci explique sans nul doute et excuse pour une part au moins le nombre très réduit de billets sur ce blog (6 en juillet et sans doute encore moins en août) ; cela signifie aussi : moins de visites - en moyenne un peu moins de 20 par jour, avec une agréable surprise : un pic de fréquentation le 29/7 avec 34 visites et 63 pages consultées !. Vraisemblablement vous accédez à ce blog depuis votre lieu de vacances avec les moyens du bord : à la liste des lieux habituels, j'ai l'honneur et le plaisir d'ajouter Tôkyô, Séoul, Taipei, Macao - mais toujours pas de ville de RPC ! -, mais aussi Djibouti, Buenos Aires, Stockholm, les USA avec Seattle, Ithaca et Wolfeboro (NH) - mais oui ! -, et, entre autres, Alger, Namur, Charleroi, Genève, Corte, Marly-le-Roi, Orange et Avignon. Merci à toutes et tous pour votre fidélité et votre curiosité.

Le moment est enfin venu de donner la solution de notre sixième devinette qui a une nouvelle fois été trouvée par Françoise X que je félicite pour sa sagacité et sa ténacité. M'est avis que d'autres avaient également la réponse mais étaient privés des moyens de répondre. Ce sera pour la prochaine fois, s'il y en a une. Mais venons-en au fait.

Je m'en suis avisé un peu tard, mais, une fois de plus le texte qui constituait notre sixième devinette était disponible sur internet et - ceci n'étonnera plus ses admirateurs et ses fidèles -, grâce à Pierre Palpant. Celui-ci a, en effet, saisi une partie des écrits du grand voyageur que fut le Père Evariste Huc (Caylus, 1813 - Paris, 1860), savoir L'Empire chinois (1854), et l'a mise en ligne sur le site de l'Université du Québec à Chicoutimi (UQAC) [ici]. Qu'il en soit remercié. On peut également trouver les deux tomes de l'édition Gaume (Paris) de 1879 sur Gallica (BNF, Paris) [Tome premier, tome second]

L'ouvrage est, fort heureusement, également disponible en format traditionnel. Il faut dire qu'après avoir disparu pendant de nombreuses années, les écrits du Père Huc ont été souvent réédités ces derniers temps, notamment par les Editions du Rocher (1980), Kimé (1992), les Editions Saint-Rémi et les Editions Pyrémonde/Princi Neguer (2004). J'utilise pour ma part l'édition compacte suivante : Souvenirs d'un voyage dans la Tartarie et le Thibet suivis de L’Empire Chinois. Paris, Éditions Omnibus, 2001, 1148 pages. L'Empire chinois occupe les pages 577 à 1148. [C'est celle que Pierre Palpant a utilisée pour saisir L'Empire chinois. Il n'a pas jugé bon de retenir l'intéressante préface de Francis Lacassin (pp. I-XXX) ]

L'extrait retenu y figure pages 1121-1123. Le nom du domestique est Wei-chan. Une de ses lectures favorites n'est pas ce qu'on pourrait appeler une « production éphémère du facile pinceau d'un lettré ». Il semble bien en effet qu'il s'agisse du Jinghua yuan 鏡花緣 (Destinées des fleurs dans le miroir ou Le destin des fleurs au miroir ou Fleurs dans un miroir selon les sources et en attendant mieux) de Li Ruzhen 李汝珍 (1763-1830). Ce roman en cent chapitres que Huc a raison de comparer aux Voyages de Gulliver (1726) de Jonathan Swift (1667-1745) est une des œuvres majeures de la période. J'aurai bientôt l'occasion de vous en reparler, car c'est lui que j'ai choisi pour illustrer le thème du voyage dans le premier numéro de la revue en ligne dont j'évoquais la naissance récemment.

Mais restons un moment encore avec le célèbre lazariste qui (résume Pierre Palpant) « embarque en mars 1839 à destination de la Chine. En 1844, avec Joseph Gabet, un autre lazariste, il part pour la Tartarie et le Tibe, pour, comme l’a dit leur supérieur, aller « de tente en tente, de peuplade en peuplade, jusqu’à ce que la Providence leur fasse connaître l’endroit où elle veut qu’ils s’arrêtent pour commencer ». Après de longues pérégrinations, le 20 janvier 1846, les Pères Huc et Gabet, costumés en lamas, sont les premiers Européens à pénétrer dans Lhassa. Les deux voyageurs sont frappés par la ressemblance entre les rites lamaïques et ceux du culte catholique. Cela facilite leur mission jusqu'au jour où le représentant du gouvernement chinois les fait expulser. Suit un long chemin de retour à Canton. Sa santé s’altèrant, É. Huc rentre en France, devient professeur de séminaire, puis s’installe à Paris où il rédige ses souvenirs, qui restent un témoignage plein d'humour sur la Chine, puis un ouvrage historique, le Christianisme en Chine, qui paraît en 1957. Frappé d’apoplexie un dimanche de 1860, E. Huc meurt deux jours après. »

Pour en savoir plus sur lui, on lira aussi Jacqueline Thevenet qui lui a consacré Un lama du ciel d'Occident : Evariste Huc (1813-1860) (Paris : Payot, « Petite Bibliothèque Payot », 2004, 228 p.) et a établi le texte de Lettres de Chine et d'ailleurs : 1835-1860 d'Evariste Huc et de Joseph Gabet (1808-1853) aux Indes savantes (2005, 460 pages, introduction de Martine Raibaud). Il ne faut pas non plus oublier l'excellent article – « Les tribulations d'un Gascon en Chine ou les perplexités du Père Huc » - de Simon Leys (Pierre Ryckmans) dans La forêt en feu (1983) (voir Essais sur la Chine, Paris : Robert laffont, « Bouquins », 1998, pp. 596-62) dans lequel il écrit (p. 626) : « Huc, nous l'avons signalé, n'avait pas qu'une connaissance rudimentaire du chinois écrit, et il n'est donc pas un guide sûr pour la Chine classique, mais il demeure un merveilleux compagnon de route dans la Chine vivante. » et qui est, ajoute-t-il, « aussi un écrivain - c'est-à-dire, au sens plénier de l'expression, un homme qui invente la vérité. »

Voici, juste pour vous donner envie de le lire, deux passages presque pris au hasard : le premier sur les pieds bandés (pp. 1126-1128) :
« Cette mode des petits pieds est, sans contredit, barbare, ridicule et nuisible au développement des forces physiques ; mais comment porter remède à cette déplorable habitude ? C’est la mode ! et qui oserait se soustraire à son empire ? Les Européens, d’ailleurs, ont-ils bien le droit de censurer les Chinois avec tant d’amertume sur un point délicat ? Eux-mêmes ne prisent-ils donc pas aussi un peu les petits pieds ? Ne se résignent-ils pas tous les jours à porter des chaussures d’une largeur insuffisante et qui leur font subir d’atroces douleurs ? Que répondraient les femmes chinoises, si l’on venait un jour leur dire que la beauté consiste non pas à avoir des pieds imperceptibles, mais une taille insaisissable, et qu’il vaut infiniment mieux avoir le corsage d’une guêpe que des pieds de chèvre ?... Qui sait ? Les Chinoises et les Européennes se feraient peut-être de mutuelles concessions, et finiraient par adopter les deux modes à la fois. Sous prétexte d’ajouter quelque chose à leur beauté, elles ne craindraient pas de réformer complètement l’œuvre du Créateur. » (pp. 1127-28).
le second, pour justifier notre illustration - un barbier itinérant vers 1845 :
« Lorsqu’on entre dans un hameau chinois, ou qu’on approche d’une ferme, on est tout à coup saisi par d’horribles exhalaisons qui vous prennent à la gorge et menacent de vous suffoquer. Ce n’est pas cette odeur saine et forte qui s’échappe des étables des bœufs et des bergeries, et qui souvent dilate les poumons d’une manière si agréable, c’est un atroce mélange de toutes les pourritures imaginables. Les Chinois ont tellement la manie de l’engrais humain, que les barbiers recueillent avec soin leur moisson de barbe et de cheveux et les rognures d’ongles, pour les vendre aux laboureurs, qui en engraissent les terres. C’est bien là, dans toute la force du terme, l’exploitation de l’homme par l’homme. » (p. 1061)
Pour finir, voici un choix de proverbes (pp. 1122-1124) qu'on ajoutera selon son goût à la petite anthologie réunie naguère par Roger Darrobers, Proverbes chinois (Paris : Seuil, « Points / Sagesse », Sa 109, 1996) :
Le plaisir de bien faire est le seul qui ne s'use pas.

Un jour en vaut trois pour
qui fait chaque chose en son temps.


Qui veut
procurer le bien des autres a déjà assuré le sien
.
Pour conclure, notons que certains ne sont pas contentés de lire les savoureuses pages laissées par le Père Huc mais ont suivi ses traces [Voir ici]. Un bel exemple à suivre ? (P.K.)

jeudi 26 juillet 2007

Version bêta

Le mois de juillet qui s'achève tranquillement ne vous a pas découragé de venir consulter notre blog dont le compteur a dépassé le chiffre symbolique de 5000 visites - 5060 à l'heure où j'écris. Merci. Certes, les visites quotidiennes de nos pages sont deux fois moins nombreuses que pendant la période précédente. [Voir notre illustration] Il n'empêche que d'après Sitemeter, 20 % de nos visiteurs sont basés hors de France et 15 % hors d'Europe. Seule ombre à ce tableau fort réjouissant, il semblerait que la consultation depuis la Chine soit impossible ! Affaire à suivre, donc : merci aux globe-trotters de profiter de leurs périples aux antipodes pour réaliser des tests grandeur nature !

Le billet d'aujourd'hui a pour but, en plus de vous souhaiter de bonnes vacances riches en émotions littéraires, de vous rappeler qu'une devinette est toujours sans réponse et que notre appel à communication pour une journée sur la traduction des littératures d’Inde et d’Extrême-Orient (26/10/2007) est toujours valable, de vous signaler la parution sur le site des publications de l'Université de Provence d'une partie des actes du colloque que notre équipe a organisé en décembre 2006. Je vous en rappelle le thème : « Traduire l’amour, la passion, le sexe, dans les littératures d'Asie ». [Pour le détail, voir ici ou ]

Sur les 16 communications qui furent données, neuf sont déjà disponibles dans une version bêta - ici - grâce à l'équipe de la DSII de notre université et notamment à Laure Denoix qui, juste avant de partir en congé, a consacré de précieuses heures à la mise en forme de notre première publication numérique. Qu'elle en soit remerciée chaleureusement.

Certes, il reste encore beaucoup à faire, et notamment éliminer les dernières coquilles que je vous prie de bien vouloir nous pardonner et à procéder à une dernière harmonisation du contenu qui devrait s'enrichir dès septembre --- ceci est un clin d'œil aux retardataires qui se reconnaîtront.

Cette publication est une étape importante dans la mise à disposition des travaux de notre équipe. Elle sera poursuivie et amplifiée par la diffusion programmée pour la fin du premier trimestre 2008, d'une revue numérique dont je vous parlerai très bientôt. Son premier numéro est en gestation. Le thème retenu est le voyage, voyage réel ou virtuel, littéraire forcément. Un thème bien de saison que l'on se trouve à Concarneau, à Beijing ou à ... Marseille. (P.K.)

mardi 10 juillet 2007

Devinette (006)

Rien de tel
pour cette devinette
estivale de difficulté 2/5 qu'un extrait d'un
récit de voyage à identifier avec son auteur :
Ces journées de douce et paisible navigation nous procurèrent la connaissance de la littérature légère des Chinois. Notre domestique [...] était un grand lecteur ; toutes les fois qu’il descendait à terre, il revenait avec une abondante provision de petites brochures, qu’il allait ensuite dévorer dans sa cabine. Ces productions éphémères des faciles pinceaux des lettrés se composent ordinairement de contes, de nouvelles, de poésies, de petits romans, de biographies des hommes illustres et des grands scélérats de l’empire, de récits merveilleux et fantastiques. Les Grecs avaient fixé le séjour des monstres et des êtres chimériques en Orient, dans les pays inconnus. Les Chinois le leur ont bien rendu : c’est toujours en Occident, par-delà les grandes mers, qu’ils placent les hommes-chiens, le peuple à longues oreilles traînant jusqu’à terre, le royaume des femmes et celui dont les habitants ont un trou au milieu de la poitrine. Lorsque les mandarins de ces curieuses contrées se mettent en route, on leur passe tout bonnement un bâton à travers la poitrine, et ils s’en vont ainsi, appuyés sur les épaules de deux domestiques. Si les porteurs sont vigoureux, ils enfilent ensemble, le long d’une barre, plusieurs voyageurs. Tous ces contes sont à peu près dans le goût des aventures de Gulliver chez les Lilliputiens.
Parmi ces nombreuses brochures, il en est un certain nombre dont l’immoralité fétide et nauséabonde suinte presque à chaque page. Les Chinois aiment à repaître leur imagination de ces lectures licencieuses, qui, du reste, ne leur apprennent pas grand-chose de nouveau. Nous trouvâmes dans la collection de [...], quelques cahiers fort curieux, et que nous parcourûmes avec le plus vif intérêt. C’étaient des recueils des proverbes, des maximes et des sentences les plus populaires. Nous en fîmes quelques extraits, que nous allons reproduire ; nous pensons qu’on les lira avec plaisir, comme un spécimen du caractère et de l’esprit chinois. On en remarquera peut-être plusieurs pleins de sel et de finesse, et que la Rochefoucauld n’eût certainement pas désavoués.
En voici une, en guise d'indice que le hasard m'a aidé à choisir :

La langue des femmes croît
de tout ce qu’ell
es ôtent à leurs pieds.

Bonne chasse, sans 'Google-assistance' s'entend, et que ceci ne vous fasse pas oublier notre Appel à communication. (P.K.)

dimanche 8 juillet 2007

Triades de Shanghai vs Shanghai Triad

Ce billet aurait pu être le billet inaugural de notre série « Traduit du chinois », mais il y sera moins question du contenu du livre mis en examen [avis aux amateurs] que des à-côtés de sa diffusion. Il aurait également pu s'intituler « Un film, deux auteurs, deux traductions, un public », ou bien encore « Devoir de vacances », car il pose des questions pour lesquelles je n'ai pas encore de réponses définitives. Il ne s'agit donc pas de notre sixième devinette, laquelle est en préparation. Voyons de quoi il retourne, en prenant le temps de poser les éléments de l'interrogation.

Ce billet d'humeur trouve son origine dans l'annonce voici quelques semaines par les Editions Philippe Picquier de la sortie « en juin 2007 » - Amazon indiquait le 29 juin-, d'une nouvelle traduction du chinois signée Claude Payen.

Celui-ci est - est-il besoin de le signaler - devenu ces dernières années un des piliers de la maison d'édition sise au Mas de vert : aux sept traductions déjà réalisées pour l'éditeur (cf. Le rêve du village des Ding, Picquier, janvier 2007), il en ajoute une nouvelle avec ces Triades de Shanghai offertes sous le nom d'auteur Bi Feiyu 毕飞宇. Or donc après L'opéra de la lune (sorti en 2003) et les Trois sœurs (sortie en 2005 et repris en poche cette année), c'est un nouveau titre de cet écrivain originaire de Xinghua au Jiangsu qui voit le jour. Notons au passage que c'est le troisième ouvrage de cet auteur chez cet éditeur par ce traducteur et qu'un quatrième ouvrage de Bi Feiyu [Yutian de mianhuatang 雨天的棉花糖] est disponible en traduction française chez Actes Sud : De la barbe à papa un jour de pluie (Isabelle Rabut (trad.), 2004).

Bi Feiyu, nous disent invariablement ses biographes, a « passé son enfance et sa jeunesse à la campagne » ; il a « commencé à écrire très tôt, d’abord des poèmes, ensuite des nouvelles et des romans, dont plusieurs ont été couronnés par des prix littéraires » ; c'est « un des écrivains les plus prometteurs de la jeune génération » (notice éditeur) et, nous ajoute Noël Dutrait dans la version augmentée de son Petit précis à l'usage de l'amateur de littérature chinoise contemporaine (Picquier, 2005, p. 88-89), un « auteur attachant », un « écorché vif », « né en 1964 ». Ajoutons que Bi Feiyu tient sur Sina.com un blog que nous visiterons une fois prochaine. Pour l'heure, ne traînons pas et regardons ensemble la fiche descriptive de l'ouvrage :
BI Feiyu, Les Triades de Shanghai. Traduit par Claude Payen. Collection Chine, 240 pages / 19,00 € / ISBN : 87730-951-6 Dans les années trente, Shuisheng, dit « Œuf pourri », un adolescent ingénu débarque de la campagne à Shanghai. Accueilli par son oncle qui l’introduit dans l’univers de la mafia, il a pour fonction de servir Bijou, maîtresse du parrain d’une triade et patriarche de la grande famille Tang. C’est auprès de Bijou, femme artiste, chanteuse et danseuse sexy des nuits chaudes de Shanghai, orgueilleuse, capricieuse et arrogante qu’il va apprendre la vie, dans un monde de luxe, avec ses hiérarchies, ses privilèges et ses règles surtout : un autre monde où règnent l’argent, la jalousie et la trahison tout autant que l’appétit du pouvoir. Devant ses yeux d’enfant vont se jouer progressivement des drames au cours desquels s’affrontent les ambitions et les passions de chacun. Et où chacun joue sa vie. Peu après sa publication, le roman de Bi Feiyu fut porté à l’écran en 1995 par Zhang Yimou sous le titre Shanghai triad, avec Gong Li dans le rôle de Bijou. Sortie en juin 2007
[La couverture figure à la gauche de notre illustration]
Certes les amoureux de Gong Li 巩俐 (1965-) n'ont sans nul doute pas oublié son interprétation et s'émeuvent encore à l'évocation sa brouille avec son Pygmalion, avec lequel elle avait précédemment tourné six longs métrages. L'événement fut abondamment commenté à l'époque : en témoigne la note un rien moqueuse et désobligeante de Pacale Frey (Lire, nov. 1995) titrée un peu cavalièrement « La fin d'une héroïne » :
Dans Shanghai Triad, Zhang Yimou enterre son actrice fétiche.
Les adaptations cinématographiques suivent parfois d'étonnants méandres. S'étant disputé avec Gong Li, son actrice fétiche au cinéma et sa femme dans la vie, le metteur en scène Zhang Yimou (réalisateur d'Epouses et concubines) a purement et simplement tué l'héroïne à la fin du film. Et pas n'importe comment, puisqu'il l'enterre vivante! (.../...) Entourée d'excellents comédiens, l'actrice principale se taille cependant la part du lion. Gong Li a eu la bonne idée d'attendre la fin du tournage pour se disputer avec son mari. Elle ne voulait pas se retrouver figurante !
Le film de Zhang Yimou 张艺谋 (1951-) dont le titre chinois original était Yao a yao, yao dao waipo qiao 摇呀摇﹐摇到外婆桥 a été diffusé hors Chine sous celui plus accrocheur de Shanghai Triad. Nommé aux Oscars américains de 1996, il faisait parti de la sélection officielle chinoise du Festival International du Cinéma de Cannes 1995 . Il obtint le Grand Prix de la commission supérieure technique et, la même année, le Prix de la meilleure image du Cercle de la critique de New York. [Voir l'affiche pour les USA à droite de l'illustration]. Dans les fiches descriptives du film disponibles dans les différentes bases de données cinématographiques, la répartition des tâches d'écriture révèle un élément qui pourrait intriguer le lecteur des Triades de Shanghai ou faire remonter à sa mémoire des éléments vieux de 12 ans :
Scénario de Bi Feiyu, d'après le roman de Li Xiao
[Written By Bi Feiyu. Adapted From A Novel By Li Xiao]

Tout le monde n'a, en effet, peut-être pas oublié qu'au moment de la sortie du film Shanghai Triad, un ouvrage avait été publié sous ce titre et une couverture reproduisant l'affiche française du film [Voir au centre de notre illustration]. Il s'agissait de :
Li Xiao, Shanghai Triad.
Paris, Flammarion,
traduit du chinois par André Lévy, 1995 (199 pages).
Cette traduction parue dans la collection « Lettres d'Extrême-Orient » dirigée par Alain Peyraube dut vraisemblablement recevoir un bon accueil, puisque elle a été rééditée en format de poche chez J'ai Lu (collection « Littérature générale », n° 4390, 1997, 192 pages). Il est vrai que sa présentation ne manquait pas de donner une certaine épaisseur à son propos :
Shanghai, la concession française dans les années trente. Les sociétés secrètes qui dominent la ville se livrent une lutte sans merci pour prendre le contrôle du marché de l'opium et régner sur la Chine. Shuisheng, un jeune paysan de dix-sept ans, cousin pauvre du Patron de la Compagnie-des-quatres-mers est mis dès son arrivée dans la ville au service de la favorite de ce dernier. Candide au pays du crime, il sera l'instrument de cruelles vengeances avant de retourner en sa faveur les rouages de l'Organisation. Un Parrain où les robes des mandarins auraient supplanté les borsalinos. Ce roman aux odeurs de corruption, est avant tout un portrait du Shanghai de la belle époque où la puissance, la peur et la trahison font se jeter les uns contre les autres ceux qui hier étaient frères. Au croisement du roman noir et de la satire politique (derrière Tian on reconnaît le Grand Timonier), Li Xiao frappe à l'arme blanche et nous entraîne dans un savant jeu de go.
On reconnaît ici les pistes d'interprétation ouvertes par le traducteur, lequel avait consacré au roman une communication lors du « Colloque Littérature chinoise : état des lieux et mode d'emploi » organisé par feu le Groupe de recherche sur l'Extrême-Orient contemporain (GREOC) de l'Université de Provence et qui s'était tenu à Aix-en-Provence, le 10 février 1996 : « A propos de Banggui par Li Xiao : des clés pour un roman ? », in Noël Dutrait (ed.), Littérature chinoise. Etat des lieux et mode d'emploi. Aix-en-Provence, Publications de l'Université de Provence, 1998 (103 pages), pp. 53-63.

Il n'est sans doute plus la peine de présenter André Lévy, car les amateurs de littérature chinoise, ancienne et contemporaine, ont souvent croisé son nom, soit dans le rôle du spécialiste du roman chinois ancien en langue vulgaire, soit dans celui du traducteur de monuments tels que Jin Ping Mei 金瓶梅 et de Xiyouji 西游記 pour la Pléiade, et d'un non moins gigantesque Pu Songling 蒲松齡 (Picquier) et de tant d'autres fictions anciennes, comme contemporaines : Bai Xianyong 白先勇 (Picquier, voir ici & ici), Li Ang 李昂 (Picquier) et Li Xiao 李晓 [j'en oublie sans doute ! Il faudra un jour prochain rendre hommage à ce marathonien de la traduction dont le palmarès est trop long pour tenir entre deux crochets] ; alors retenons simplement de son intervention les éléments clefs.

Sur l'auteur d'abord :

« Li Xiao, né en 1950 (...), est le fils du célèbre écrivain Ba Jin/Pa Kin [Bajin 巴金], pseudonyme de Li Feigan 李芾甘 (1904-2005) (...). [Il] aurait passé huit ans à la campagne. » Ajoutons à cette présentation sommaire ce que nous apprend de plus le site Word Without Borders à l'occasion de la publication en ligne d'un texte de lui - « Appointment in K City » -, traduit par Zhu Hong :
Li Xiao was born in 1950 in Shanghai. (...) Li Xiao graduated from the Chinese department of the prestigious Fudan University in Shanghai, and started publishing fiction in the 1980s. His works include The Last Supper (Beijing: Hua Ye Publishers, 1993), The Overpass (Taipei: San Min Publishers, 1989), and A Man is Established at Forty (Jiangsu Publishers, 1996). To date Li Xiao has published over twenty short stories and novellas and two anthologies.
Ceci donne un peu plus de consistance au personnage que, comme le signalait déjà A. Lévy, « d'excellents spécialistes de littérature contemporaine chinoise ignorent » (p. 54). Li Xiao n'est donc pas un pseudonyme ou un prête-nom, mais bel et bien un écrivain.

Le livre maintenant :

Plus et mieux qu'un vulgaire roman policier, c'est un récit de « facture classique, ne prétend[ant] pas renouveler le genre. Il n'en est pas moins soigneusement composé et finement tressé, sans abuser du procédé trop facile des fausses pistes, sachant préparer les rebondissements par des indices discrets ou des avertissements qui les rendent vraisemblables. La structure générale est en forme de suite lyrique, traditionnelle dans les arts du spectacle : introduction, yinzi, onze sections et coda, weisheng (traduit par épilogue). En fait, on a le sentiment d'un récit composé en vue d'une adaptation cinématographique, tant il se découpe facilement en scènes visualisées du dehors par un narrateur doué d'omniscience sélective. » (p. 54-55)

« S'agit-il vraiment d'un roman ?, interroge André Lévy. Est-ce une oeuvre de la littérature chinoise à part entière. L'éditeur de la version française, escomptant un succès commercial comparable à celui qu'il espérait du film de Zhang Yimou (1950-) l'a affublé du titre que nul ne s'est donné la peine de traduire de l'anglais, Shanghai Triad. On apprend au verso de la page que le titre original aurait été La loi du milieu, ce qui était une façon de rendre Banggui 帮规 de la part de l'agent littéraire pour ce qui signifie plus exactement Règles de société secrète (...). Ce récit, totalisant à peine plus de soixante-quinze mille caractères, a plutôt la dimension d'une longue nouvelle. A-t-il paru dans un recueil ou sous forme de roman indépendant ? Nous ignorons même s'il est publié, n'ayant eu accès qu'à une mauvaise copie de ce qui semble être une épreuve d'imprimerie datée d'avril 1994. » (p. 53-54)

Qu'en est-il maintenant du roman de Bi Feiyu dont l'éditeur français nous fournit quand même le titre original Shanghai wangshi 上海往事, la date et le lieu d'édition : 2003 et Jiangsu Art and Literature Press (vraisemblablement Jiangsu wenyi chubanshe 江苏文艺出版社) ?

Le plus simple serait sans doute de le demander directement à l'auteur, mais, celui-ci s'est déjà exprimé sur le sujet dans plusieurs interviews (ici & ). Il avoue - je résume -, que lorsqu'il n'était encore qu'un jeune écrivain, Zhang Yimou l'avait contacté pour travailler sur le scénario de son film, il n'avait alors aucune expérience de ce genre, que sa collaboration avec le réalisateur avait été fructueuse et qu'au final, Shanghai wangshi « n'était pas à proprement parler un roman (xiaoshuo 小说), mais qu'il avait donné une forme romanesque au scénario du film. » A aucun moment (dans la dizaine d’articles consultés), il n'évoque l'intervention de Li Xiao ou l’existence d'une source d'inspiration extérieure. Il n’en reste pas moins que son texte est facilement consultable en ligne (comme ici et ) contrairement à celui de Li Xiao, qui semble avoir disparu.

Voici maintenant un lot de questions qui me sont venues à l'esprit en réunissant pour vous les différents éléments présentés plus haut concernant la publication problématique par les Editions Philippe Picquier de la traduction par Claude Payen de Shanghai wangshi de Bi Feiyu sous le titre Les Triades de Shanghai, roman présenté, sans référence à Li Xiao, comme la source du film Shanghai Triad :
Quelle est donc la nature de ce livre ?
Est-ce la source du scénario du film Shanghai Triad ou sa narrativisation ?
Quel est son rapport avec le ‘roman’ de Li Xiao ?
Quel est son statut littéraire ?
Cet ouvrage méritait-il une traduction ?
Pourquoi l'éditeur et/ou le traducteur ne fourni(ssen)t-il(s) pas à leurs lecteurs des explications sur les points précédents ?
Peut-on livrer une traduction sans appareil critique autre qu'une quatrième de couverture dont on sait qu'elle sera reprise ad nauseam par les critiques pressés et les sites de vente en ligne ?
Libre à vous d'en ajouter d'autres et de livrer vos réponses ou hypothèses dans la fenêtre des commentaires : je m'engage à fournir une synthèse de vos interventions et réactions à la rentrée. D'ici-là, n'oubliez pas notre Appel à communication (P.K.)