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jeudi 15 décembre 2011

Yuan Mei, enfin !


« Le Maître ne parlait ni du fantastique, 
ni de la violence, ni du désordre, ni du surnaturel. » 
Lunyu 論語 (Entretiens de Confucius), VII,20 

121ème ouvrage à paraître dans la collection « Connaissance de l'Orient », à l'avenir désormais incertain depuis la disparition de Jacques Dars en décembre 2010, Ce dont le Maître ne parlait pas est donc enfin sorti en librairie le 17 novembre dernier, après plusieurs mois d'une longue attente et après avoir vu sa parution différée à plusieurs reprises. Due aux talents conjugués de Chang Fu-jui (Tchang Fou-jouei) 張馥蕊, de sa fille Jacqueline Chang et de Jean-Pierre Diény, cette traduction partielle du Zibuyu 子不語 de Yuan Mei 袁枚 (1716-1798) nous propose 135 récits sur les 747 (sauf erreur ou omission) que compte ce célèbre recueil de courtes histoires à dominante fantastique (ou merveilleuse, ou surnaturelle, je laisse à de plus savants que moi le soin de choisir l’adjectif adéquat) que son auteur, alors sémillant septuagénaire, publia en 1788, et qu'il compléta quelques années plus tard par une suite du même tonneau. D’emblée, une introduction d’une vingtaine de pages dresse un beau portrait de cette figure hors norme des lettres chinoises que fut Yuan Mei, sans rien nous cacher des rapports souvent épineux qu’il a entretenus avec la critique et la censure morale de son époque, et même au-delà. L'ouvrage est complété par un très instructif appendice analytique et s'achève par un post-scriptum dans lequel J.-P. Diény rend hommage au « parfait lettré chinois » (dixit Jacques Dars) que fut Chang Fu-jui, décédé en mai 2006 à l'âge de 90 ans, et retrace la genèse de cette traduction, née d'un projet de doctorat semble-t-il abandonné en cours de route. 

Le Zibuyu, jusqu'ici, n'avait guère tenté les traducteurs français, à l’exception du père Léon Wieger, s.j., (1856-1933) qui en donna dans son Folk-lore chinois moderne, paru il y a plus d’un siècle, en 1909 pour être précis, des adaptations très libres, et par ailleurs savoureuses (pour ma part , je les lis et les relis toujours avec plaisir)... mais très libres quand même, et de Solange Cruveillé et Pierre Kaser qui en ont traduit, et véritablement traduit cette fois, une douzaine de récits qu’a publiés la revue Le Visage vert dans son n° 16 de juin 2009. Nous tenons donc aujourd’hui notre première « vraie » traduction française d'envergure. Fait notable, ses auteurs ont pris le parti de limiter leur choix aux seuls récits qui de près ou de loin ont partie liée avec le rêve : Le merveilleux onirique, tel est d'ailleurs le sous-titre qu'ils ont donné à leur recueil. 

Mais qu’on se rassure, ce choix n’a rien de restrictif, car pour Yuan Mei, le rêve n’est qu’un prétexte, un point de départ à partir duquel il nous entraîne, irrésistiblement, dans des histoires de toute sorte où son imagination sans frein s’en donne à cœur-joie. La plupart d’entre elles sont des histoires à faire peur : histoires de fantômes et de démons de tout poil, de vengeance d’outre-tombe, de châtiment aux enfers, de sorcellerie et d’envoûtement, j’en passe et des meilleures, bref, Yuan Mei n’est jamais en peine d’inspiration pour s’amuser à faire un courir un frisson d’épouvante sur l’échine du lecteur, n’hésitant pas au besoin à mettre en œuvre des moyens dignes du Grand Guignol : témoin parmi d’autres l’histoire n° 20, traduite sous le titre « Le dieu de la Ville se charge de sermonner une épouse » 城隍替人訓妻 où l’on voit ladite divinité, bien décidée à ramener à de meilleurs sentiments une bru impie doublée d’une épouse intraitable, rameuter une escouade de démons « porteurs de couteaux et scies, à la mine terrible et féroce », qui déploient sous les yeux horrifiés de la mégère tout un attirail de marmites d’huile bouillante et de moulins à viande. Heureusement pour elle, ce n’était qu’un rêve. Mais il est des rêves dont on ne sort pas indemne : à preuve celui que fait le malheureux bachelier Chen, dans l’histoire n° 47 intitulée « Zhang Youhua » 張又華, et dans lequel il se fait agresser physiquement par un démon malfaisant. Réveillé en sursaut, il se découvre porteur de blessures bien réelles dont il mourra bientôt. 

Mais tout n’est pas macabre ni sanguinolent dans ce recueil, tant s’en faut, et Yuan Mei n’hésite pas à faire alterner histoires d’épouvante et contes de fées classiques, comme avec « Le rêve de Xianting » 香亭記夢 (n° 113) où sont évoquées les amours d’un simple mortel et d’une femme-poisson aux étranges pouvoirs. Il arrive aussi que les rêves soient annonciateurs de bonnes nouvelles et tiennent leurs promesses (ce qui, il faut l’avouer, n’est pas toujours le cas) : dans le récit n° 126, « Un succès prévu » 預知科名, Yuan Nan, cousin de Yuan Mei et candidat à l’examen de licence, rêve qu’un inconnu lui prédit sa réussite à l’examen et lui révèle même le sujet qui va sortir. Tout se passera en effet comme prévu. Exemple, au rebours, de rêve trompeur : un certain Luo, qui se retrouve en rêve au tribunal des enfers, y apprend d’un sbire que son père est appelé à connaître un grand bonheur (dafu 大福). Hélas, en fait de grand bonheur, c’est l’hydropisie qui attend le père de Luo et qui l’emportera, car ce dafu n’était en réalité qu’un gros ventre 大腹 ! (« Un grand bonheur l’attend » 大福未享, n° 4). 

L’humour si particulier de Yuan Mei fait merveille dans plus d’un récit du Zibuyu, ce qui n’a pas échappé à notre équipe de traducteurs. Plusieurs récits qu’ils ont retenus pour leur anthologie sont d’une drôlerie achevée, comme « Le dieu de la Ville se charge de sermonner une épouse » déjà cité, ou encore le n° 11, « Le bachelier Qiu » 裘秀才, dans lequel le bachelier en question, en punition de son peu de respect pour les divinités locales et de son caractère procédurier, se voit fesser en place publique, conformément à la prophétie qui lui fut faite en rêve. Bref, on ne s’ennuie pas une seule seconde à la lecture de ce livre, qui n’a qu’un défaut, à mes yeux, celui de laisser en bouche un goût de trop peu. 

Quid, maintenant, de la traduction ? Si Jacqueline Chang est pour nous une nouvelle venue dans le domaine de la traduction littéraire, son père Chang Fu-jui et son maître Jean-Pierre Diény sont en revanche de vieilles connaissances, et leurs états de service parlent pour eux. On pouvait donc en toute quiétude s'attendre de la part de ce trio de traducteurs à un travail de très haute qualité : élégantes, savantes, précises, leurs traductions rendent enfin justice à un ouvrage qui a sa place à côté des Chroniques de l'étrange (Liaozhai zhiyi 聊齋誌異) de Pu Songling 蒲松齡 et des Notes de la chaumière des perceptions subtiles (Yuewei caotang biji 閱微草堂筆記) de Ji Yun 紀昀. 

Je voudrais pour finir signaler quelques traductions du Zibuyu dont la lecture permettra de prolonger celle de Ce dont le Maître ne parlait pas : 
  • Tout d’abord, l’œuvre maîtresse du sinologue néerlandais J.J.M. [Jan Jakob Maria] de Groot (1854-1921), The Religious System of China, publié de 1892 à 1910, dont les 3 derniers volumes sont illustrés de larges extraits du Zibuyu, ou plutôt du Tsze puh yu pour reprendre sa transcription. Ses traductions sont de grande qualité et sont bien plus fidèles que celle de son contemporain Wieger. 
  • Ensuite, l’anthologie traduite en allemand par Rainer Schwarz (également traducteur de Shen Fu 沈復 et de Cao Xueqin 曹雪芹) sous le titre Chinesische Geistergeschischten (Histoires de fantômes chinois) et publiée en poche chez Insel Verlag en 1997 (110 récits tirés du Zibuyu et de sa suite). Pour autant que je puisse en juger, cette traduction est d’un niveau comparable à celle des Chang et Diény. 
  • Pour les lecteurs qui pratiquent le russe, il existe également un choix de récits, publié à Moscou en 1977 aux éditions Naouka, fait par la sinologue soviétique Olga Fishman à partir du Zibuyu et de sa suite, intitulé Novye Zapisi Tsi Sie (O Chem Nie Govoril Konfutsiï). Mes quelques pauvres notions de russe péniblement acquises il y a bien longtemps m’interdisent malheureusement d’émettre la moindre appréciation sur cette traduction. 
  • Pour mémoire, signalons aussi la petite anthologie traduite en italien par Edi Bozza sous le titre Quel che il maestro non disse (Mondadori, 1996), qui semble être définitivement épuisée et introuvable. 
  • La même année, Kam Louie et Louise Edwards avaient livré un Censored by Confucius. Ghosts Stories by Yuan Mei (M.E. Sharpe, 1996) qui retenait pas moins de 100 récits répartis en 16 thèmes.  
 

Enfin, je ne résiste pas au plaisir de faire part aux lecteurs de ce blog d’une petite découverte que j’ai faite il y a peu par le plus grand des hasards : il s’agit de ce qui est sans doute la plus ancienne traduction du Zibuyu dans une langue occidentale, puisqu’elle a paru en 1838 dans la revue missionnaire The Chinese Repository publiée à Canton. Un article de cette revue, consultable en ligne ici, donne la traduction anglaise de quatre courtes histoires, traduction que l’article attribue sans plus de précisions (si je traduis correctement) à « un jeune garçon âgé de douze ans, qui se consacre à l’étude de la langue [chinoise] depuis environ quatorze mois » (a lad twelve years old, who has been engaged in studying the language about fourteen months). 

Qui était ce mystérieux jeune garçon manifestement doué ? A-t-il persévéré dans son travail de traduction, et si oui, qu’est devenu son manuscrit ? J’ai bien peur, hélas ! que ces questions ne demeurent pour toujours sans réponse. 

Quoi qu’il en soit, bonne lecture à toutes et à tous !

Alain Rousseau 

Ce dont le Maître ne parlait pas (Le merveilleux onirique) de Yuan Mei, récits traduits du chinois, présentés et annotés par Chang Fu-jui, Jacqueline Chang et Jean-Pierre Diény, collection « Connaissance de l’Orient », série chinoise, Gallimard, 2011, 369 p. ISBN : 978-2-07-013183-9

mardi 18 août 2009

Pour quelques degrés de moins

Peut-être n'avez-vous pas remarqué que le billet offrant aux amateurs de littérature chinoise en surchauffe une voie de salut avait reçu un commentaire signé Alain Rousseau, et que ce commentaire amical fournissait le moyen d’aller lire des récits de Yuan Mei 袁枚 (1716-1798) mis gracieusement en ligne par lui-même sur Scribd.com.

Au programme de cette publication généreuse et sympathique, cinq anecdotes tirées du Zi bu yu 子不語, avec dans l’ordre « La bande du Dragon Noir » [« Qinglongdang » 青龍黨, ZBY, j. 4: 18] - un récit dans lequel Yuan Mei se montre inflexible vis-à-vis d’un brigand pourtant revenu à résipiscence, « Pas de retour pour le lettré Wu » [« Wusheng bu gui » 吳生不歸, ZBY, j. 7 : 13 ] tout à la fois fable drolatique et invitation au libertinage, « Yao, le génie de l’épée » [« Yao jianxian » 姚劍仙, ZBY, j. 8 : 25], facétie mettant en scène un maître magicien, « Une bonbonne d’huile pour faire frire un fantôme » [« Youping peng gui » 油瓶烹鬼, ZBY, j. 15 : 12] qui prouve l’inflammabilité des guǐ 鬼 et « Le Miroir précieux de la médecine orientale contient une méthode pour venir à bout des renardes » [« Dongyi baojian you fa zhi hu » 東醫寶鑒有法治狐, ZBY, j. 19 : 33], une « vulpinade » qui fait intervenir une curiosité littéraire.

Bref, tout ceci est très plaisant et fort bien rendu -- on en redemande ! Des cinq, c’est, bien évidemment, la seconde histoire que je préfère. Elle est du même tonneau que « Minuscule outil du plaisir » [« Fengliu ju » 風流具, ZBY, j. 23 : 23,in Le Visage vert, 16 (Zulma, pp. 68-70)]. J’ai aussi été sensible à l’évocation du Dongyi baojian 東醫寶鑒 sensé proposer un remède propre à réduire à quia les démons renards. Une note nous apprend qu’il s’agit en fait du Tongui pogam une « encyclopédie médicale rédigée au début du XVIIe siècle par le célèbre médecin coréen Ho Chun (en chinois : Xu Jun) ». On peut trouver sur internet des renseignements complémentaires sur ce Dongui Bogam 동의보감, achevé en 1610 après quatre ans de labeur et édité pour la première fois en 1613 - voire même des clichés d’éditions anciennes (ici et là), et ceci en chinois, en coréen, en japonais et aussi en anglais. Son auteur Heo Jun 허준 / 許浚 (1546-1615) fait aussi l’objet de notices sur la même encyclopédie ouverte : en anglais, en chinois, en coréen et en japonais. Il fut aussi, voici dix ans, la vedette d’une série TV en 64 épisodes (voir ici, là et encore là).

La référence à cette œuvre marquante de la médecine coréenne et extrême-orientale dans Zi bu yu n’est signalée nulle part. Remercions Alain Rousseau de nous l’avoir mise sous les yeux et souhaitons qu’il continue à nous procurer de belles surprises de cet ordre. (P.K.)

mercredi 5 août 2009

Lectures rafraîchissantes

L'été, se pose pour beaucoup d'entre nous qui de par le monde devons traverser ou séjourner dans des contrées écrasées par le soleil, la question de savoir comment faire tomber la température de quelques degrés ou, si ce n'est pas possible, où trouver le moyen de supporter des conditions climatiques défavorables. Outre, les solutions habituelles que vous connaissez, certaines désastreuses comme l'achat d'un appareil de climatisation, d'autres plus risquées pour la santé comme l'ingestion de liqueurs rafraîchissantes ou de sorbets délicieux, il y a encore celle de trouver un dérivatif puissant capable de détourner l'attention des souffrances du moment. J'avais l'année dernière opté pour la lecture des mésaventures à répétition de la belle Emily dans le château d'Uldophe. Cette année, je vous offre un nouveau baume littéraire qui devrait, pour le moins, vous permettre d'affronter vaillamment quelques heures caniculaires de ce mois d'août commençant.

Je regrette de n'avoir rien de nouveau de mon cher Li Yu 李漁 (1611-1680) à vous proposer, lui qui présentait ses fictions comme « une boisson rafraîchissante dans la maison en flammes » [火宅中清涼飲子] - cela viendra un jour prochain -, mais j'ai, sinon mieux, au moins tout aussi efficace et surtout immédiatement disponible et propre à la consommation, avec ou sans additif.

Il s'agit de quelques récits d'un auteur chinois - Yuan Mei 袁枚 (1716-1798) - dont on devrait entendre parler encore plus sous peu grâce à des publications d'envergure, mais dont on a déjà parlé et fort bien, notamment dans une enceinte prestigieuse et par une voix éclairée.

L'enceinte est le Collège de France ; la voix, celle de Pierre-Etienne Will qui y occupe la chair d'Histoire de la Chine moderne et consacre son cours de l'année 2009 à un sujet passionnant : « Documents autobiographiques et histoire 1640-1930 ». C'est donc dans le cadre précis de cet examen attentif et admirablement documenté de l'écrit autobiographique dans la Chine du XVIIe au début du XXe siècles, qu'il fut - c'était le 28 janvier dernier -, question pendant une demi-heure de Yuan Mei. Cette « longue digression » s'achevait sur la synthèse suivante dont la lecture devrait vous inviter à écouter attentivement l'intégralité du propos et l'ensemble de cette série de conférences aussi magistrale qu'enthousiasmante :

« Yuan Mei parfait exemple d'un individu complexe non dénué de contradictions et d'ambiguïtés mais dont les biographies conventionnelles nous laissent entrevoir qu'une très petite partie des multiples dimensions. Il a laissé sa marque dans des domaines aussi éloignés que la critique poétique et le droit ; c'était un fonctionnaire compétent et dévoué, très conscient des problèmes économiques et sociaux de son temps, et dont les préoccupations en matière d'éthique et de technique administrative ne se sont jamais démenties ; mais il s'est découragé dès que sa carrière à sembler piétiner, et il a préféré mener une vie confortable d'ermite comme on disait, anticonformiste, flirtant plus qu'à son tour avec le scandale mais réussissant toujours à s'en tirer grâce à ses innombrables relations, et à l'extraordinaire popularité de ses productions littéraires. »

[Ce second des 10 cours donnés est disponible comme les neuf autres en podcast directement sur le site du Collège de France ou à partir d'iTunes - mais vous êtes rodés à l'exercice qui consiste à récupérer ces fichiers et à les glisser dans votre ordinateur ou votre iPod (sinon voir ici, où une tentative d'explication !), mais on peut aussi plus simplement l'écouter en ligne à partir d'ici]

Alors même que P.-E. Will s'attachait à la suite d'autres (Camille Imbaut-Huart, Arthur Waley, Jérôme Bourgon) à faire revivre le souvenir de ce Chinois d'exception, nous étions plusieurs à nous pencher sur son œuvre avec, je le suppose, la même délectation ; l'ironie mordante de cette conjonction des intérêts fut qu'ils s'attachèrent au même ouvrage : le Zi bu yu 子不語 (« Ce dont le Maître ne dit mot »), collection de récits à faire frémir et à se tordre de rire que Yuan Mei avait pris un grand plaisir à compiler sur la fin de ses jours (1788) et auquel il avait même donné une suite tout aussi rafraîchissante (1797).

Résultats des courses : une attente --- celle de la publication d'une intégrale dans la prestigieuse collection consacrée à l'Orient d’un grand éditeur parisien ; une frustration, partagée avec notamment Alain Rousseau (un fidèle lecteur de ce blog), de devoir remiser un projet nourri de (trop ?) longue date ; une poignée de récits - 12 pour être précis -, à lire sans tarder --- encore vous faut-il, pour cela, relever un dernier défi : vous procurer le dernier numéro de la revue Le Visage Vert déjà évoquée ici [une piste : le commander directement chez l'éditeur Zulma]

De quoi s’agit-il ? Rien de moins que la traduction de quatre récits sans liens les uns avec les autres dont la réunion devrait offrir une petit idée de la diversité des anecdotes du Zi bu yu, traduction réalisée par moi-même, par ailleurs signataire d’une brève présentation de l’auteur, et de huit récits traduits par Solange Cruveillé qui a naturellement retenu des récits vulpins, histoire d'ajouter quelques spécimens originaux à sa déjà fort riche collection d'histoires de renard(e)s. Ce sont de loin les histoires qui ont le plus séduit les premiers lecteurs à dévorer la dernière livraison de cette remarquable revue entièrement consacrée aux franges du réel.

On le comprend facilement d'autant que ces récits, cocasses et terrifiants, qui offrent une tonalité particulière aux narrations mettant en scène ce personnage clef du fantastique chinois, sont accompagnés d'illustrations dues au burin inspiré et sauvage de Marc Brunier Mestas particulièment inspiré par ces histoires un peu folles. On peut également les voir sur son surprenant blog, ici, en compagnie d'une autre série de renards et d'une saisissante illustration qui s'attachait à la cruauté scatologique de « La vengeance du squelette » de Yuan Mei.

Notons que Marc Brunier Mestas n'a pas définitivement abandonné le thème du renard puisqu'il est passé à la couleur pour un conte vulpin contemporain qu'Anne-Sylvie Salzman a offert à la revue Le Zaporogue de Sébastien Doubinsky. Sachez que cette sixième livraison d'une revue sans égale est accessible en téléchargement et que vous trouverez pages 133 à 144, ce dérangeant « Fox into Lady » dont la lecture devrait faire baisser la température ambiante de quelques degrés supplémentaires. On pourra poursuivre la cure avec, du même auteur, un recueil de nouvelles qui ne peuvent vous laisser insensible. On peut se procurer Lamont directement chez l'éditeur vers qui il faudra également se tourner pour compléter ou constituer sa collection d'anciens numéros de la revue qui lui a donné son nom, Le visage vert.

Outre les récits de Yuan Mei qui constituent la première incursion en terre chinoise de la revue, ce volume 16 du Visage vert est plein de succulentes surprises, et comme l'écrit un de ses lecteurs « Bronzer en compagnie de ce Visage vert ne serait pas la moins bonne idée des amateurs de littérature, mais en goûter les joies inquiétantes derrière des persiennes fermées ajouterait au plaisir. » J'ajoute qu'il en va de votre survie, alors n'hésitez plus : lisez ! (P.K.)

jeudi 9 octobre 2008

Sous influence VV

Masque funéraire Kitan en bronze [Empire des Liao 遼 (946-1125)]
Ancienne collection Michael Steinhardt. (Source : site commercial)


Mes lectures de vacances étaient, en apparence tout au moins, bien éloignées des écrits du vénérable maître Kong. Elles étaient, je peux l'avouer maintenant – il y a prescription -, sous la stimulante influence du Visage vert dont il a été déjà question sur ce blog.

La revue a, vous le savez sans doute déjà, emprunté son nom au Das grüne Gesicht de Gustav Meyrink (1868-1932) qui fut non seulement un grand traducteur – celui de Dickens et de Kipling notamment -, mais aussi et surtout un grand romancier, auteur de tant de livres qui, c'est heureux, ne sont pas sans avoir quelque rapport occulte avec la littérature de l'Empire du Milieu. Rappelez-vous la fin de l'avant-propos que Jacques Dars donnait à son recueil de traductions de nouvelles chinoises des Ming (1368-1644), En mouchant la chandelle (Gallimard, « L'imaginaire », 1986) :
« Mais l'œuvre de Qu You [瞿佑 (1341-1427)] parvint même, incognito pourrait-on dire, jusqu'en Europe ! En effet, l'histoire des lanternes-pivoines, la préférée des Japonais, fut reprise par le passionné de folklore nippon qu'était Lafcadio Hearn (1850-1904) dans son recueil fantastique, parfois glaçant et épouvantable, Kwaidan. Les lecteurs de langue anglaise ignoraient sans doute qu'ils se délectaient à une histoire chinoise du début des Ming, comme le firent des lecteurs de langue allemande quand Gustav Meyrink, l'auteur du Golem, traduisait l'œuvre de Hearn. » (p. 17)
On aura donc raison de se plonger avec délices dans les volumes déjà parus – quinze au total – de cette revue unique ; étant un converti de la dernière heure, je ne connais que la dernière formule et donc les deux derniers volumes uniquement (14 & 15) qui m’ont particulièrement ravi.

L'appétit communicatif du Visage vert pour les textes oubliés et curieux, n'a pas mis longtemps à aiguiser le mien dans deux directions qui se rejoignent dans le même goût pour le fantastique :

1/ L'une m'a conduit vers des œuvres de notre vieille Europe. Aussi à peine avais-je quitté le château d'Udolphe, que j'entamai le Manuscrit trouvé à Saragosse du fascinant Jean Potocki (1761-1815). Mais je n'avais déjà plus le temps de m'enfoncer plus avant sur les chemins inquiétants et infestés de brigands et de démons des Alpujarras. J'en étais à peine arrivé au moment où les deux sœurs Emina et Zibeddé se rapprochaient d'Alphonse Van Worden, le narrateur. Le jeune capitaine des Gardes wallonnes, qui se demande s'il a affaire à « des femmes ou bien avec d'insidieux succubes » écrit à ce moment : Chacune d'elles prit une de mes mains. Emina demanda si je me trouvais mal. Je la rassurai. Zibbedé me demanda ce que c'était qu'un médaillon qu'elle voyait dans mon sein et si c'était le portrait d'une maîtresse. « C'est, lui répondis-je, un joyau que ma mère m'a donné, et que j'ai promis de porter toujours : il contient un morceau de la vraie croix ... » A ces mots, je vis Zibeddé reculer et pâlir. « Vous vous troublez, lui dis-je, cependant la croix ne peut épouvanter que l'esprit des ténèbres. » ...

Combien de mois va-t-il me falloir patienter avant de pouvoir retrouver Alphonse et le suivre à travers les trois éditions récentes [Le livre de Poche, 2007 & GF, 2008 : deux volumes sous coffret] qui rendent dans sa forme la plus complète la grande œuvre que son auteur, ami et soutien de l'orientaliste allemand Julius Heinrich Klaproth (1783-1835), qualifiait de « roman bizarre » ?

2/ L'autre chemin suivi dans le sillage du Visage vert m'a mené vers ces recueils de récits à faire frémir qui parcourent la longue histoire de la littéraire chinoise, et invité à sortir d'une pile de vieilleries un peu négligées au fil des ans quelques ouvrages d'outre-tombe. Parmi eux, quelque peu défraîchi par 20 ans de négligeance coupable, mon premier livre en chinois acheté à Bordeaux dans cette curieuse succursale depuis longtemps fermée des douteuses amitiés Franco-chinoises à deux pas de la place de la Victoire. Il portait un titre évocateur : Bu pa gui de gushi 不怕鬼的故事 (Pékin : Renmin wenxue, 1978). Ce microscopique choix établi en 1961 par le laboratoire de recherche en littérature de l'Institut des Sciences Sociales de Chine [Zhongguo shehui kexueyuan wenxue yanjiusuo 中國社會科學院文學研究所] pour affermir le matérialisme ambiant avec un lot d'histoires dans lesquelles on n'a [même] Pas peur des fantômes - il venait d’être réimprimé en 1978 -, reprenait justement 11 récits tirés du livre qui retint mon attention aussitôt retombée l'émotion causée par la rencontre d'un vieil ami de presque 30 ans.

L’œuvre en question est le Zi bu yu 子不語 (Ce dont le Maître ne parle pas) de Yuan Mei 袁枚 (1716-1798) que je retrouvais ainsi dans l'édition que la Shanghai guji tira à 9000 exemplaires en novembre 1986 ; deux tomes achetés au creux de mon deuxième hiver pékinois pour 4 yuan 60 ! Pas loin gisait une autre édition de la même mine d’histoires curieuses sous son titre alternatif - Xin Qi Xie 新齊諧 - parue à 9500 exemplaires en mai 1986 au Shandong (Qi Lu shushe, Jinan), en même temps que la suite donnée par Yuan Mei à sa collection de mirabilia, le Xu Zi bu yu 續子不語 : soit un des 12000 exemplaires tirés à Changsha au Yuelu Shushe.

C'était inespéré, mais ces éditions modernes en caractères simplifiées et ponctuées qui avaient alors redonné un souffle de vie à une œuvre née il y a quelque 220 ans, étaient toutes expurgées. Datant de 1788, l'ensemble de 1025 récits en langue classique dans le style de ceux de Pu Songling 蒲松齡 (1640-1715) et de Ji Yun 紀昀 (1724-1805), avait, ne l'oublions pas, rencontré la censure dès 1836. Fort heureusement, les éditions plus ou moins complètes en furent nombreuses et il est dorénavant facile de rendre son visage d'origine à ce chef-d'œuvre oublié. Il n'empêche que le travail qui reste à faire pour le présenter au public français est de taille. Seule une poignée de ces récits à faire froid dans le dos ou à faire sourire a reçu une traduction, qui plus est pas toujours à la hauteur.

Mais ceci est une autre histoire qui pourrait avoir pour point de départ une incursion chinoise dans le bel édifice du Visage Vert, sous la forme d'une douzaine de récits courts : huit traduits par Solange Cruveillé, les quatre autres par moi, suivi d’une présentation que je m’efforce de rendre vivante et pas trop 'sinologico-soporifique'.

En attendant le mois de juin 2009 pour vous jeter sur le seizième volume concocté par Xavier Legrand-Ferronnière et ses collaborateurs, allez découvrir les précédents et, si vous êtes à Paris, précipitez-vous au stand du Visage vert au 18e Salon de la revue (10 - 12 octobre 2008).

Et pourquoi n'iriez-vous pas explorer, sans plus tarder, le versant de la revue sur Facebook entretenu par Anne-Sylvie Homassel dont la succulante et élégante traduction du deuxième volume des aventures de Fu Manchu vient juste de sortir chez Zulma ? Les créatures du Docteur Fu Manchu vont me tenir en haleine tout le weed-end -- encore une lecture sous influence. Si vous voulez me voir revenir à mes anciennes occupations et tenir mes promesses, il ne vous reste plus qu'à invoquer les mânes de Kongzi et de Li Yu 李漁 (1611-1680), qui, c'est piquant à noter, partageaient le même dégoût du surnaturel. (P.K.)