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lundi 26 septembre 2011

Sanctuaire du Cœur


La romancière vietnamienne Duong Thu Huong (Dương Thu Hương) continue à nous étonner, depuis son installation en France, avec une production riche et régulière. Après une volumineuse Terre des oublis de 794 pages parue en 2006 et récompensée par le Grand prix des lectrices de « Elle » en 2007, Au zénith publié en 2009, 800 pages, a obtenu le Prix Laure Bataillon de la meilleure œuvre traduite en français 2009 et le Prix Jules Janin 2009. Son nouveau roman, Sanctuaire du Cœur, sorti le 15 septembre dernier, « amène ses lecteurs dans une histoire époustouflante au cœur du Vietnam (…) Duong Thu Huong dresse le portrait sans appel d’une société vietnamienne déstabilisée et corrompue que dominent le sexe, le pouvoir et l’argent », peut-on ainsi lire sur Livre de Poche. Ce résumé pourrait étonner, car les thèmes chers à l’écrivaine touchent plutôt à la guerre ou au Vietnam dans l’après-guerre, mais cela témoigne aussi de sa capacité de se renouveler. N’ayant pas eu en main cette nouveauté, je ne peux que vous dire que le résumé (que vous trouverez sur le site de l’éditeur http://www.swediteur.com/titre.php?id=113) promet une lecture passionnante :
« La fugue de Thanh plonge dans la stupeur ses parents, un couple de professeurs respectés, ainsi que toute la petite ville proche de Hanoi où vit cette famille modèle. À seize ans, le jeune homme était promis à un brillant avenir et n’avait jamais donné le moindre signe de trouble ni de rébellion.
Quand on le retrouve quatorze ans plus tard – en 1999, le temps du récit –, il est devenu gigolo, entretenu par une femme d’affaires rencontrée dans la maison close de Saigon où il exerçait ses talents de prostitué.
Comment – et pourquoi – ce jeune homme sans histoires en est arrivé là, c’est ce que dévoile ce roman diaboliquement construit.
Thanh a tout le temps, pendant ses longues journées dans la villa de la côte que seuls rythment des dîners dans des établissements de luxe, de se remémorer son passé.
Ses jeunes années sont autant de souvenirs lumineux : elles ont été à jamais marquées par la présence radieuse de Tra My, son amie de toujours, la petite fille que ses parents avaient recueillie et dont il était tombé éperdument amoureux.
Sa descente aux enfers après sa fugue vient en sombre contrepoint de cette enfance heureuse : les scènes époustouflantes de son arrestation par erreur dans un hôtel de passe, de son emprisonnement avec des droit commun ou de sa rencontre avec le proxénète qui l’a embauché donnent à Duong Thu Huong la matière d’un portrait sans appel d’une société vietnamienne déstabilisée et corrompue que dominent le sexe, le pouvoir et l’argent.
Quand Thanh ne supporte plus sa vie oisive d’objet sexuel et qu’il décide de prendre un nouveau départ, il ne peut s’empêcher de buter sur le traumatisme subi lors de ses seize ans. La scène qui le hante, et dont son propre père est l’acteur principal, donne la clé de sa dérive et du roman tout entier.
La question sous-jacente que pose en effet Duong Thu Huong tout au long de ce livre consacré aux enfants des hommes et des femmes de sa génération, celle qui s’est battue pour des idéaux et qui ne se reconnaît pas dans le Vietnam d’aujourd’hui, est déchirante : qu’avons-nous fait à nos enfants ? quel monde leur laissons-nous ? »
Pour la première fois, Duong Thu Huong attaque ainsi à la société vietnamienne contemporaine, du « renouveau » ou đổi mới en vietnamien qui veut dire littéralement « changer » et « neuf » (quant à sa traduction très riche de sens et un stimulant exercice de traduction, on peut voir la contribution de Yann Bao An et Benoît de Tréglodé dans l’ouvrage collectif Vietnam contemporain paru en 2004). Dans ce pays, les enfants des héros d’hier qui combattaient pour l’idéal communiste, ne croient plus en rien… Mais, peut-être, c’est aussi cela la mondialisation ?

En attendant, espérons que l’auteur nous amène réellement dans un voyage humain et littéraire passionnant, comme écrit Alexis Liebaert qui avait décerné à Duong Thu Huong le titre de « la Soljenitsyne vietnamienne » à la sortie de la Terre des oublis, « jamais (…) la militante ne prend le pas sur la romancière, cette magicienne de la langue capable de faire sentir au lecteur l’odeur d’un jardin de pamplemoussiers, comme de lui faire partager les tourments d’un adolescent à l’innocence trahie » (Marianne du 24 septembre 2011, p. 87).

Enfin, saluons le travail du traducteur Phuong Dang Tran et celui de l’éditeur Sabine Wespieser auxquels nous devons ce roman de 752 pages traduit du vietnamien, avec le soutien du Centre National du Livre, et que nous espérons lire un jour en vietnamien.

Nguyen Phuong Ngoc

mercredi 18 novembre 2009

L'Asie au 7ème Meeting

La M.E.E.T. (Maison des écrivains étrangers et des traducteurs) tient son septième MEETING, Rencontres littéraires internationales au LIFE (Lieu International des Formes Emergentes) de Saint‐Nazaire, les 19 ‐ 22 novembre 2009.

Elle y accueillera une vingtaine d'écrivains français et étrangers. L'Asie y sera représentée par Tawada Yôko 多和田葉子 , née en 1960 à Tokyo mais qui, installée depuis 1982 à Hambourg, écrit aussi en allemand et dont on peut lire des traductions françaises aux éditions Verdier, et Duong Thu Huong dont il a été souvent question sur ce blog et que les Aixois connaissent bien. Elle et Phuong Dang Tran, sa traductrice, recevront pour Au zénith (Editions Sabine Wespieser), le Prix Laure‐Bataillon 2oo9.

Ce prix qui récompense la meilleure œuvre traduite en français dans l’année en hommage à Laure Bataillon, lauréate en 1988, est doté de 15 000 €, il est attribué conjointement à l'écrivain étranger et à son traducteur en langue française. Le dossier de presse de la manifestation consultable en ligne grâce au blogmaster du dynamique et indispensable blog Prix-littéraires, rappelle que les lauréats pour l'année 2000 furent Mo Yan et ses traducteurs Noël et Liliane Dutrait pour Le pays de l'alcool (Le Seuil).

Le prix Laure‐Bataillon classique, décerné depuis 2003, au traducteur d'une œuvre littéraire d’un auteur décédé, revient quant à lui cette année à Jean‐Raymond Fanlo pour la traduction des œuvres de Cervantès (Don Quichotte & Nouvelles exemplaires. LGF/Livre de Poche, Collection « La Pochothèque », 2008, 1250 pages). J'en profite pour vous signaler que la conférence donnée le mardi 17 mars 2009, par Jean-Raymond Fanlo, professeur de littérature de la Renaissance à l’université de Provence, « Retraduire Cervantès : mieux s’informer, mieux restituer, pour mieux rire », est disponible sur le site de Télé Campus Provence de notre université (© Télé Campus Provence, 54 mn).

Ce prix, dont l'attribution à une œuvre et à une traduction également exceptionnelles nous réjouit, justifie l'illustration de ce billet qui est la couverture d'une adaptation drolatique du Don Quichotte par l'écrivain chinois Geng Xiaode 耿小的 (1907-1994) auteur d'une bonne trentaine d'ouvrages dont des essais sur l'humour et la satire (1940), et cette désopilante adaptation mettant en scène d’hilarants redresseurs de torts, Huaji xiake 滑稽侠客 rééditée en 1986 à Tianjin par les éditions Baihua wenxue (coll. « Xiandai tongsu xiaoshuo yanjiu ziliao » 现代通俗小说研究资料 [Matériaux de recherche sur le roman populaire moderne]) dont on reparlera à la prochaine occasion qui pourrait n'être pas si éloignée que cela : notre équipe ne va-t-elle pas prochainement explorer le registre humoristique notamment à l'occasion d'un colloque qui se tiendra les 23 et 24 avril 2009 ? (P.K.)

jeudi 28 mai 2009

La XXe bordée des Etonnants voyageurs


Duong Thu Huong
est née en 1947 au Vietnam, Anna Moï, à Saïgon en 1955, Thanh-Van Tran-Nhut à Huê en 1962 : toutes trois vont se retrouver à Saint-Malo pour participer à la XXe édition des Etonnants Voyageurs. On avait vu que l'édition 2007 avait largement ouvert ses portes aux littératures d'Extrême-Orient et notamment de Chine. Cette année est marquée par un retour à la fiction comme l'explique Michel Le Bris, président de l’association organisatrice de ce Festival international du livre et du film, événement culturel et littéraire d'importance qui propose une multitude de manifestations entre le 30 mai et le 1er juin.

Un coup d'œil sur son site s'impose : soit pour préparer dans les meilleures conditions son déplacement - il faudra faire des choix tant les rencontres sont nombreuses -, soit pour se consoler de ne pas le faire ; des notices parfois fort riches et instructives sur les auteurs et intervenants y sont mises à notre disposition – on y accède notamment à partir de la page d'accueil (voir notre illustration).

Voyez donc celles d'Anna Moï, de Thanh-Van Tran-Nhut et de Duong Thu Huong qu'on pourra avantageusement réactualiser avec les billets à elle consacrés sur ce blog en attendant de découvrir la « revue en ligne, du même nom que le festival, accompagnée d'un magazine papier qui devrait naître début 2010, sur un rythme bimestriel. » Voilà qui nous ramène à un certain numéro inaugural d'une revue en ligne - IDEO -, justement consacrée à l'exploration extrême-orientale du thème du « Voyage ». C'est pour bientôt, aussi, ou juste après ! (P.K.)

lundi 30 mars 2009

Duong Thu Huong à la Méjanes

Mercredi 25 mars, le public est venu nombreux à la Cité du Livre pour la rencontre organisée avec l’écrivain vietnamienne Dương Thu Hương qui recevait le prix 2009 des lycéens et apprentis de la Région Paca pour Itinéraire d'enfance (Voir l'annonce). Publié à Hanoi en 1985 et traduit en français en 2007, ce roman raconte « les tribulations d'une gamine espiègle et entreprenante, au Viêtnam, à la fin des années cinquante ».

Je tiens à remercier les organisateurs qui m’ont donné
l’autorisation de filmer cette rencontre animée par
le journaliste Renaud Prat, dont vous pouvez
regarder deux extraits de respectivement
3mn59s
(extrait 1) et 3mn44s (extrait 2)
Dương Thu Hương est très connue en France qui lui a décerné le titre du Chevalier des Arts en 1994 et où elle s’est installée finalement en 2006 pour se consacrer à l’écriture. Elle vient de publier un autre roman chez Sabine Wespieser, Au Zénith, qui bénéficie d’un très bon accueil à la fois des médias, comme on peut le voir dans l’article de Claire Devarrieux paru dans Libération, des professionnels du livre (voir à ce propos la note de lecture par Mathias Roux), mais aussi des lecteurs ordinaires, comme le montre la réaction enthousiaste de bloggeurs : voir ici et là. Au Zénith (dont la version vietnamienne Đỉnh cao chói lọi a été téléchargée des milliers de fois) raconte une histoire d’un homme et d’un peuple – un peuple « malchanceux » comme Dương Thu Hương a indiqué plusieurs fois lors de la rencontre aixoise.

A cette occasion, elle est aussi revenue sur Itinéraire d’enfance et a confié à ses lecteurs, qu'elle avait écrit d’un seul trait en très peu de temps ce roman autobiographique destiné à un public d'adolescents. Il avait, à sa sortie en 1985, été très chaleureusement accueilli par le public vietnamien qui continue de le lire en nombre à partir de sa version en ligne. Le résumé qu'en fournit Pascale Arguedas donnera, à ceux qui ne le connaissent pas encore, envie de découvrir ce lumineux roman. C'est un des six résumés consacrés à Duong qui accompagnent une interview inédite de cette auteur majeur de la littérature vietnamienne contemporaine. Bonne lecture à tous ! Nguyen P. Ngoc

samedi 28 mars 2009

Thuân au Phénix

Il a été récemment plusieurs fois question de littérature vietnamienne sur ce blog et il en sera à nouveau question bientôt avec un compte-rendu de la visite de Duong Thu Huong à Aix-en-Provence. C'est la réception d'une invitation qui me donne aujourd'hui une nouvelle fois l'occasion de la mettre à l'honneur. La voici :

vous convient à une conférence-débat

« Exil et amour »

autour du roman
Chinatown de Thuân
avec la participation de l'auteur,
Hélène Fieschi (agrégée de lettres),
Nguyên Ngoc Giao
(rédacteur en chef de la revue Dien Dan Forum)
Doan Cam Thi (traductrice et maître de conférences à l’Inalco).

Le samedi 4 avril à 17 h

Librairie le Phénix, 72 boulevard de Sébastopol, Paris 3e
Merci de confirmer votre présence au 01 42 72 70 31 - contact@librairielephenix.fr



Le message d'invitation portait également une présentation du roman – j'en fais l'économie et vous renvoie à l'excellent billet que nous a offert dernièrement Doan Cam Thi, traductrice de Chinatown -, et un lien vers un article de Jean-Claude Pomonti, « Les écrivains vietnamiens s'attaquent aux tabous », paru dans Le Monde Diplomatique (Décembre 2007, p. 27). Du même auteur, on peut lire « Deux écrivaines, deux regards vietnamiens contemporains » paru en janvier dernier dans Cambodge Soir Hebdo (n° 67, 22-28/1/2009), article dont la première partie est consacrée à Duong Thu Huong pour Au Zénith, la deuxième à Chinatown de Thuân. En voici, grâce à Doan Cam Thi que je remercie, un extrait :
Thuân, que je n’ai jamais rencontrée, plonge le lecteur dans l’universel. Chinatown trouve son inspiration dans un épisode obscur de l’histoire contemporaine du Vietnam : le drame que les Chinois de ce pays ont vécu au tournant des années Soixante-dix et Quatre-vingts, au faîte du divorce – marqué par une guerre frontalière sanglante – entre Pékin et Hanoï. Les Hoa – ainsi appelle-t-on les Chinois du Vietnam – sont au ban de la société. La narratrice raconte son amour, éternel, pour Thuy. Il est Chinois, donc paria. Au lycée, dans ces années terribles, il est tenu à l’écart, comme tous les Chinois qui ne sont pas partis. Tout le monde assure cette quarantaine, les élèves, les enseignants, la Jeunesse communiste… Les deux amoureux en souffrent. Les parents de la narratrice désapprouvent cette liaison, ils ont tout investi dans leur fille, ils ne comprennent pas, ils détestent les Chinois. Elle devra se rendre en Russie y suivre des études supérieures. Mais ces longues années de séparations ne changent rien. Ils se marient au bout du compte. Un garçon naît de leur union, Vinh. Le début de la fin se noue peu après cette naissance. Thuy finit par fuir Hanoï après tant d’humiliation. Thuy s’ennuie, pour des raisons obscures. Leur univers se désintègre. La narratrice en prend acte. Elle le voit s’éloigner sans pouvoir le retenir, lui parler, le retrouver. Elle s’en va donc, accompagnée de son témoin, Vinh, qui grandira à Belleville. Elle n’a pas envie d’oublier Thuy, pas un seul instant, à en perdre l’envie de le voir, de lui écrire, de lui parler. Sans paragraphes, sans chapitres, le récit est d’une étonnante limpidité, encouragée par des reprises de phrases fortes et les deux extraits, qui le jalonnent, d’un autre roman, I’m yellow. En racontant cette errance avec une grande fraîcheur, l’auteur promène son regard sur la France, la Russie, Hanoï, les Chinatown, – de Belleville au XIII° arrondissement, en passant par Cholon. Elle décrit l’évolution de ces mondes à l’heure de la fin de la Guerre froide, jusqu’aux années 2000. Ce qui les lie, ce qui les sépare. De la vie au jour le jour à Hanoï la socialiste à l’ex-Union soviétique au temps de Gorbatchev ou à ses trois heures de trajet quotidien pour rejoindre le collège de la banlieue parisienne où elle enseigne. Regard de Vietnamienne, regard d’étudiante, regard d’immigrée. Dans le métro, Vinh, douze ans, rêve du « pays le plus étendu du monde » – une « Chine sans frontière, tous les Chinatown confondus ». Il s’endort la tête contre l’épaule de sa mère, la narratrice, laquelle se demande ce que fait Thuy à Cholon au même moment. Et s’il l’aime encore.
On peut télécharger l'article complet en format pdf à partir d'une page du Dien Dan Forum et également le lire en vietnamien en cliquant ici. Vous n'avez que l'embarras du choix. (P.K.)

samedi 21 mars 2009

Itinéraire d'enfance

Duong Thu Huong
[Dương Thu Hương]
dont il a été question plusieurs fois sur notre blog et
notamment grâce à Nguyen Phuong Ngoc
qui nous a invité à lire son nouveau roman
Au Zénith
(traduit par Phuong Dang Tran)
sorti tout récemment chez Sabine Wespieser,
est l'invitée de La Cité du Livre - Bibliothèque Méjanes
pour une rencontre animée par le journaliste Renaud Prat.

Cet événement, qui se déroulera le Mercredi 25 mars, à 16h, en salle Adultes de la bibliothèque, permettra de mieux faire connaissance avec « l'auteur du roman Itinéraire d'enfance (Sabine Wespierser, 2007), sélectionné pour le prix 2009 des lycéens et apprentis de la Région Paca. Elle y évoque les tribulations d'une gamine espiègle et entreprenante, au Viêtnam, à la fin des années cinquante. »

Initialement paru chez Sabine Wespieser en 2007, ce roman datant de 1985 et traduit par Phuong Dang Tran vient d'être réédité au Livre de Poche.


mardi 27 janvier 2009

Place au Buffle !

Native du Rat, la préparation de la cérémonie de passation de pouvoir, ce dimanche 25 janvier à 18h heure locale, m'a pris beaucoup de temps, aussi suis-je en retard pour accueillir dignement son successeur sur ce blog. Place donc au Buffle, lequel aura tant à faire pendant son règne !

En vietnamien, cette année est celle de Kỷ Sửu. Sửu veut dire « Buffle », selon une tradition bien ancienne venant du Nord, alors que le terme vietnamien est trâu : pour indiquer simplement « Je suis du signe du Buffle » dans une conversation courante, on dit « Tôi tuổi trâu » (littéralement : je – âge – buffle). Pour se souhaiter la bonne année, on dit :

Chúc Mừng Năm Mới !
(souhaiter – se réjouir, féliciter – année – nouveau)

Le Buffle est réputé être un ami loyal et dévoué de l'homme, travailleur et patient. Il est indispensable aux travaux dans les rizières inondées. Les enfants, même citadins, apprennent à l'apprivoiser dans les chansons telle que Trâu ơi ta bảo trâu này (Buffle, écoute-moi). L'imagerie populaire y fait souvent référence comme dans l'illustration ci-dessus. Des peintres comme Nguyễn Tùng Ngọc puisent leur inspiration du paysage serein de la campagne où l'on voit très souvent un buffle avec un regard gentil et intelligent :

Le Buffle est très présent dans la littérature populaire, en particulier dans les ca dao, poèmes populaires sous forme des vers de six pieds et de huit pieds qu'on fredonne. Par exemple :
Trâu ơi ta bảo trâu này Trâu ra ngoài ruộng trâu cày với ta Cấy cày vốn nghiệp nông gia Ta đây trâu đấy ai mà quản công Bao giờ ngọn lúa còn bông Thì còn ngọn cỏ ngoài đồng trâu ăn

Buffle, écoute-moi
Viens labourer le champ avec moi
Labourer et repiquer le riz, c'est notre métier
Je suis ici, tu es là, nous ne ménageons pas notre peine
Tant que le riz pousse
Il y a toujours de l'herbe pour toi.

Rủ nhau đi cấy đi cày Bây giờ khó nhọc có ngày phong lưu Trên đồng cạn dưới đồng sâu Chồng cày vợ cấy con trâu đi bừa

Allons repiquer, allons labourer
Le travail est dur aujourd'hui, mais viendra le jour de la prospérité
Dans le champ sec, dans la rizière profonde
Le mari laboure, la femme repique, le buffle herse
De nombreux proverbes associent cet animal aux situations diverses de la vie humaine ou aux comportements humains, comme aux relations sociales. En voici quelques-uns :
Lấy vợ, làm nhà, tậu trâu
[Les étapes importantes de la vie]
Prendre une épouse, construire sa maison, acheter son buffle.

Con trâu là đầu cơ nghiệp
Le buffle est l'essentiel de la fortune

Ruộng sâu, trâu nái, không bằng con gái đầu lòng
Une rizière profonde, une bufflesse, tout cela ne vaut pas une fille aînée.

Trâu buộc ghét trâu ăn
Le buffle attaché déteste celui qui peut aller manger.

Mua trâu xem vó, lấy vợ xem nòi
Quand on achète un buffle, on regarde ses pieds, quand on prend une femme, on vérifie sa lignée.

Trâu chậm uống nước dơ, Trâu ngơ ăn cỏ héo
Le buffle retardataire boit de l'eau trouble, le buffle niais mange de l'herbe flétrie.

Trâu bò húc nhau, ruồi muỗi chết
Quand les buffles et les bœufs se battent, les mouches et les moustiques trépassent.
L'écrivain Sơn Nam a écrit une nouvelle sur les buffles chez les paysans du Sud Vietnam, Mùa len trâu (La saison de la transhumance), nouvelle qui a été adaptée à l'écran en 2004 par le réalisateur Nguyễn Võ Nghiêm Minh. La version française a été diffusée sous le titre Le gardien des buffles :
A la saison des pluies, la transhumance permet aux buffles de survivre dans les terres plus hautes, alors que dans la plaine l'eau « pourrit tout ». Dans les années 1940, Kim, un jeune garçon de quinze ans, amène les deux buffles, le seul bien de sa famille, se réfugier loin de l'eau. Ce premier voyage est aussi un voyage initiatique qui lui apprend la dureté, mais aussi la beauté de la vie.

Dương Thu Hương

Voici pour conclure deux mots sur la rentrée littéraire vietnamienne en France. Elle est marquée par la sortie de deux romans « vietnamiens » déjà salués par la critique.
  • Le premier est de la romancière Dương Thu Hương bien connue des lecteurs français. Installée en France depuis 2007, elle a, en effet, reçu le Grand Prix des lectrices du magazine ELLE en mai 2007. Son nouveau roman Au Zénith qui est sorti chez Sabine Wespieser, mais que je n'ai pas encore lu, est nous dit-on « une fresque somptueuse et passionnante » qui revient sur l'année 1973 au Vietnam et plus précisément sur Ho Chi Minh, le père de la nation vietnamienne ». Des rencontres-signatures sont organisées à Paris et en province autour de cet événement. Je me contenterai pour l'heure d'ajouter que le roman a été traduit par Phuong Dang Tran, par ailleurs traducteur du très bel Itinéraire d'enfance, un des premiers romans connus de Dương Thu Hương publié 1985 au Vietnam et sorti en mai 2007 en France également chez Sabine Wespieser.
  • Le deuxième roman marquant de cette rentrée est de Linda Lê (née en 1963 au Vietnam, elle est arrivée en France en 1977). Elle vient de publier Au fond de l'inconnu pour trouver du nouveau chez Christian Bourgois. « Ces pages, roman d'une lectrice, sont », nous dit-elle, « des hommages aux maquisards qui ont fait œuvre délictueuse, s'assignant le but de renverser les normes, de lancer des brûlots au flanc de l'académisme, d'exorciser les peurs et de proposer au lecteur un voyage où il se débarrassera de sa pusillanimité, de ses préjugés, et se laissera emporter par une bourrasque vers des territoires inconnus ».
Souhaitons que l'année du Buffle apportera, à l'une et à l'autre, beaucoup de créativité et de succès ! Quant aux écrivains restés au Vietnam, l'année devra être aussi placée sous le signe du travail et de la persévérance. Lors du récent colloque sur « La littérature (vietnamienne) et l'intégration mondiale » (Văn học và xu thế hội nhập) organisé par l'Association des Ecrivains du Vietnam le 18 décembre 2008, l'accent a été mis sur la nécessité vitale pour la littérature vietnamienne, d'être, tout en gardant son « caractère national », plus en relation avec les autres littératures, en particulier de se faire mieux connaître à l'étranger. Mais cela sera l'objet du prochain billet.

Pour le moment, Bon printemps du Buffle (Xuân Kỷ Sửu) à tous !

Nguyen Phuong Ngoc

mercredi 30 mai 2007

Duong Thu Huong

Mon empressement à signaler la tenue du Festival Etonnants voyageurs m'a conduit à oublier de signaler la présence à Saint Malo de Duong Thu Huong (1948-).

Pourtant, Duong Thu Huong méritait d'être évoquée non seulement pour son œuvre, d'abord reconnue dans son pays le Viêtnam avant d'être particulièrement appréciée chez nous, mais aussi parce qu'elle vient d'obtenir [info LivresHebdo] le Grand Prix des lectrices du magazine Elle 2007 pour la Terre des oublis, publié début 2006 par Sabine Wiespiese Editeur et traduit du vietnamien par Phan Huy Duong.

Ce roman (dont on peut lire un extrait ici) figurait déjà dans la dernière sélection du Fémina du roman étranger, prix que Duong Thu Huong avait déjà obtenu à deux reprises pour Les paradis aveugles (Antoinette Fouque, 1991) et Au-delà des illusions (Philippe Picquier, 1996).

Itinéraire d’enfance (Traduit du vietnamien par Phuong Dang Tran), son dernier ouvrage, est, quant à lui, sorti il y à peine une vingtaine de jours à peine également chez Sabine Wespieser Editeur. Le 21 mai dernier, Stéphane Guibourgé (Le Figaro magazine) saluait la publication de ce « conte autobiographique », d'un article intitulé « Duong Thu Huong, la battante » dont voici un extrait :
« Elle vient d’avoir 60 ans. Vit en France depuis la sortie du magnifique Terre des oublis (Sabine Wespieser Editeur), en janvier 2006. « La nostalgie de mon pays me ronge, mais j’ai la liberté... » Elle vient de terminer un long roman. Elle dit que la littérature est son plaisir. « Aujourd’hui, j’ai le droit de goûter quelque chose pour moi-même. » Lent sourire. « Je suis à la fois heureuse et triste quand je songe à mon existence. J’ai beaucoup vécu pour les autres. Maintenant je pense à moi. Je sais que je suis juste en prenant cette décision. Cependant, je ne sais pas encore exactement ce que je veux. Je suis un animal douloureux, condamné à souffrir. C’est la destinée. »
Comme le signalait en 1998, Phan Huy Duong, traducteur de beaucoup d'œuvres de Duong Thu Huong, le public français a encore beaucoup à découvrir de la littérature vietnamienne :
« Moins de cinquante auteurs vietnamiens sont traduits en français. La plupart sont connus par leurs nouvelles. Sur ce total, ceux dont les romans ou recueils de nouvelles sont traduits ne sont plus qu’une quinzaine. Seule l’écrivain Duong Thu Huong a vu son oeuvre intégralement traduite en français. »
Il en profitait pour signaler quelques unes des difficultés de la traduction en français de la littérature vietnamienne :
« La langue vietnamienne est tellement musicale qu’il y a des centaines de mots pour qualifier une chose quand en français le même mot n’a que deux ou trois synonymes. En vietnamien, le mot traduit un son réel ou des sensations charnelles. Il y a dix-huit sortes de A en vietnamien ! Le français est abstrait quand le vietnamien colle au plus près de la réalité charnelle. »
Livres Hebdo en ligne dans sa même édition du 28/05, nous apprend également que « La tempête [a] contrari[é] l’organisation d'Etonnants Voyageurs » :
« Les puissantes rafales de vent qui ont soufflé sur l’Ille-et-Vilaine dans la nuit de dimanche à lundi n’ont pas épargné les structures d’accueil du festival Etonnants Voyageurs de Saint Malo, [qui a été] interrompu toute la matinée de lundi »,
mais ajoute aussitôt que « les prix échappent à la tempête » et que dimanche, le prix des Gens de mer, doté de 3 000 euros, a été décerné à Philippe Jaworski pour sa nouvelle traduction du Moby-Dick d’Herman Melville (1819-1891) parue à la « Bibliothèque de la Pléiade » (Œuvres, tome III, Gallimard, 2006).

Voilà une bonne invitation à relire cette œuvre, naguère (1941) traduite par Lucien Jacques (1891-1970), Joan Smith et Jean Giono (1895-1970) qui rendaient les premiers mots du premier chapitre :
Call me Ishmael. Some years ago--never mind how long precisely -- having little or no money in my purse, and nothing particular to interest me on shore, I thought I would sail about a little and see the watery part of the world.
ainsi :
Je m'appelle Ishmaël. Mettons. Il y a quelques années, sans préciser davantage, n'ayant plus d'argent ou presque et rien de particulier à faire à terre, l'envie me prit de naviguer encore un peu et de revoir le monde de l'eau.
Philippe Jaworski les traduit, quant à lui, de cette manière :
Appelez-moi Ismaël. Il y quelques années de cela — peu importe combien exactement — comme j'avais la bourse vide, ou presque, et que rien d'intéressant ne me retenait à terre, l'idée me vint de naviguer un peu et de revoir le monde marin.
L'article consacré au roman sur Wikipedia offre un comparatif plus étendu en confrontant ce passage et ces deux traductions à celles de Armel Guern (Sagittaire, 1954 -Phébus, 2005) et Georges Saint-Marnier (Walter Beckers, Kapellen-Anvers, 1967). Bien entendu, il en faut plus pour décider si « le nouveau » dépasse effectivement « l'ancien »; il n'empêche que la distinction reçue par ce nouveau Moby-Dick donne envie de se replonger dans ce Melville-là, comme à chaque sortie d'une nouvelle traduction de son Bartleby The Scrivener (Leyris, Gallimard, 1986 ; J.-Y. Lacroix, Allia, 2004), à moins que vous « préfériez ne pas ». (P.K.)