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mercredi 17 octobre 2007

Gens de Séoul 1919


Le Théâtre National de Marseille vient de donner une quinzaine de représentations de la pièce Gens de Séoul 1919, second épisode de la saga des Shinozaki, riche famille de papetiers japonais installés en Corée. L’auteur, Ozira Hirata 平田オリザ est l’un des chefs de file du théâtre contemporain japonais. (Voir sur ce blog, le billet du 26/09/2007).

Ecrite en 1989, Gens de Séoul 1909 (Oriza Hirata, Gens de Séoul 1909, traduction Rose-Marie Makino-Fayolle, Editions les Solitaires Intempestifs, 2000) relatait une journée de la famille Shinozaki, en 1909, un mois avant l’annexion de la Corée par le Japon. Gens de Séoul, 1919, la suite, (Oriza Hirata, Gens de Séoul 1919, traduction Rose-Marie Makino-Fayolle, Editions les Solitaires Intempestifs, 2007) relate une autre journée des Shinozaki, le 1er mars 1919. Entre ces deux dates, 10 ans d’occupation japonaise, d’asservissement économique, politique et culturel de la Corée, alors un seul pays.)

Séoul, ce 1er Mars 1919. De la ville partout accourt une foule joyeuse. Près du parc Pagoda Kongwon, en plein centre-ville, dans le restaurant T’aehwa’gwan, 33 représentants du peuple coréen, dont le célèbre poète Han Yong-Un 韓龍雲 (1879-1944), signent le texte de la déclaration d’indépendance de la Corée et le portent aux autorités japonaises. Ils sont immédiatement arrêtés.

Séoul, ce 1er Mars 1919. Dans la maison des Shinozaki, c’est une journée ordinaire qui s’annonce. Les minuscules préoccupations s’opposent à l’ennui, la maladie du père ou la venue d’un sumo, aussi lourd que lâche. Dans ce décor sommaire, les colons japonais ponctuent le morne quotidien de thé et de gâteaux. Au dehors, le bruit gronde. Les entrées successives des membres de la famille ou des domestiques font diversion, marquées par la même interrogation :
Kichijiro - Ah, Mioku, ça, c’est quoi ?
Kim Mioku - Eh ?
Kichijiro – Cette espèce de défilé des coréens […]
Kim Mioku – Justement, sans doute que les coréens vont prendre leur indépendance.
Oshima - Leur indépendance par rapport au Japon ? […] Mais pourquoi ?
Kichijiro – Parce que c’est leur pays.
Oshita – C’est de l’égoïsme, ça.
Fukushima – Oui.
Oshita – Du dadaïsme même.
Le ton est donné. L’absurde recouvre d’humour féroce le réel incompris. Oui, surréaliste cette demande d’indépendance ! Intéressante association entre dadaïsme né quelques années plus tôt (1916) et liberté ! Depuis Tôkyô, les étudiants et intellectuels coréens ont proclamés l’indépendance de la Corée. A Séoul, la foule s’apprête à assister aux funérailles du roi Kojong. Les manifestations s’organisent et la rumeur court. A l’intérieur de la maison Shinozaki, les maîtres parlent des bienfaits de la colonisation aux domestiques coréens, tandis que les épouses se pressent pour caresser le ventre du sumo. Chaque apparition de personnage tente d’expliquer l’agitation de la ville :
Oshita – Alors, c’est une fête finalement ?
Iwamoto – Laquelle ?
Oshita – La fête du printemps […]
Iwamoto - C’est pas déjà le printemps, il y a encore de la neige.
Oshita - Oui alors, la fête de la neige
Gens de Séoul 1919 repose sur ces multiples décalages, dont parle Franck Dimech, le metteur en scène. Décalage entre les générations, les premières qui ont colonisé la Corée et les plus jeunes qui, repues et désabusées, rêvent de la « métropole » (Tôkyô). Décalage entre le grand frère, forcément autoritaire, et la petite sœur, à propos de son remariage, décalage avec le jeune frère aussi, poltron et fils adultérin. Décalage entre ce Japon en effervescence et la vie bien trop ennuyeuse de colon. Décalage entre le faux altruisme colonial et l’humilité des domestiques coréens.

Oriza Hirata superpose magistralement l’aveuglement et la cécité de la famille Shinozaki aux évènements en train de se produire. Quand Séoul gronde de colère, la famille Shinozaki s’occupe activement de l’organisation du spectacle de sumo, ce sumo qui s’enfuira plus tard pour les îles du sud car on y aime plus les gros, tandis qu’au Japon, il n’y a pas assez de place pour les gros. Chaque personnage vient témoigner de sa stupeur et de son incompréhension :
Yamashina – Me voici de retour. […]
Kenichi - Comment c’était ?
Yamashina – Aah, terrible vous savez, heu…[…] La ville est pleine de coréens. […]
Ryoko – Mais il y en a toujours plein de coréens, non ? […]
Kenichi - (lisant le tract rapporté par Yamashina) Il y a écrit : Indépendance de la Corée.
(Les autres doutent de sa bonne compréhension de l’alphabet coréen)
Ryoko – Mais peut-être que c’est écrit : Pas d’indépendance.
Cet égarement de la raison (Leonardo Sciascia aurait parlé de défaite de la raison) est porté par la magnifique concision du texte, traduit par Rose-Marie Makino-Fayolle qui dit vouloir respecter l’écriture de l’auteur Oriza Hirata, au point de « traduire mot à mot jusqu’où [elle] peut aller dans la souplesse de sa propre langue ». Une écriture précise, nerveuse, donnant un sens profond aux hésitations, aux formules de politesse maintes fois répétées, aux onomatopées et interjections qui balisent le texte.

La mise en scène prend son temps, dans un décor minimal. Des paravents partagent la pièce principale des autres parties de la maison. Ils masquent un couloir étonnamment long qui fait de chaque entrée de personnage, un moment attendu. Le jeu des acteurs est tout en retenue, en gestes freinés et pas glissés sur un sol de bois, souvent souillé par le thé renversé ou cette pastèque, symbole de la Corée, découpée au katana (sabre japonais) avant d’être engloutie bruyamment par le sumo.

Gens de Séoul 1919 est construit sur un procédé intéressant qui fait valoir le point de vue de l’oppresseur. Ce point de vue dominant est sans répartie possible côté coréen, sinon par les domestiques qui vont s’effacer peu à peu, jusqu’à annoncer leur ralliement au cortège des manifestants. Un choix d’écriture qui ramène les Coréens, domestiques aux noms japonisés, à ne prononcer que des formules de politesse, des excuses, des interjections. Hirata ne traite pas cette période d’une manière tragique (ce qu’elle a été), s’attachant plutôt à montrer les traits de la colonisation, la morgue des colons, le racisme ordinaire, puis la stupeur et l’ingratitude pour cette colonisation qui n’arrive pas à se décrire autrement qu’inéluctable.

Le 1er mars 1919, jour de l’indépendance, ce mouvement pacifique, dont André Fabre, (La grande histoire de la Corée, Favre, Lausanne, 1988) dira qu’il est le précurseur des mouvements pacifistes, bien avant celui de Ghandi, sera suivi d’une terrible répression qui fera 7 000 morts, 15 000 blessés et 40 000 emprisonnés.

2H20 et 17 acteurs plus tard, les spectateurs applaudissent de longues minutes cette pièce qui réussit sans jamais sombrer dans la morale, sans héros ni figure marquante, à monter par petites touches les rapports entre ceux qui vivent en pays conquis et les exploités.

Si Oriza Hirata devait poursuivre la saga, peut-être que la pièce à venir débuterait par le même rire désespéré de Kichijiro, un rire désespérément long, qui nous a tétanisés tandis que les lumières baissaient et que la famille réunie dévorait à belles dents, dans de grands slurp, les restes de la pastèque.

Kim Hye-Gyeong et Jean-Claude de Crescenzo

NB. Pour les retardataires, nous apprenons que la pièce sera donnée aussi les 19 et 20 octobre 2007 à Aubagne (Voir ici).

mercredi 26 septembre 2007

A Marseille aussi

Photo : Katsu Miyauchi (source : Festival d'Avignon)

J'avais, jusqu'à présent, signalé dans ce blog des activités culturelles qui se déroulaient en dehors et parfois fort loin de la cité phocéenne : tout récemment, c’était la Fureur de lire - dont Noël Dutrait va bientôt nous rendre compte ici - qui se déroulait à Genève ; ce week-end, c'est à la Librairie le Phénix, donc à Paris, que l'on va se presser, et dès demain et vendredi encore, c'est à Aix-en-Provence qu'il faudra se trouver ; on y reviendra le 26 octobre pour assister à notre journée sur la traduction dont le programme va être tout prochainement finalisé et diffusé ici-même et sur notre site lequel va faire peau neuve dans les semaines qui viennent.

Je suis donc ravi de pouvoir, enfin, écrire que Marseille ne boude pas totalement l'Asie, ses langues et ses littératures. Pour preuve, ces deux événements marquant de la vie culturelle locale : l'un, « La Faites des Mots », est déjà passé - certes depuis, mais bel et bien passé -, l'autre, Gens de Séoul 1919 à La Criée est à venir.


1. « La Faites des Mots »

Pour son 10ème anniversaire, l’association « C’est la faute à Voltaire » [27 cours Franklin Roosevelt, 13 001 Marseille] avait, les 21 et 22 septembre 2007, investi le square Stalingrad pour y fêter les mots. Aux côtés de stands aux noms accrocheurs tels que « La tirelire à mots », « Le recyclo-mots », et d’activités aussi attirantes et surprenantes les unes que les autres, telles que la « Vente aux enchères de mots », ou encore le « Tissu de mensonges », plusieurs débats ont réuni des acrobates des langues : poètes, écrivains, éditeurs, champions de lexicologie, de linguistique et maître ès traduction. C'est dans cette dernière catégorie et avec cette casquette que Philippe Che est intervenu en compagnie de la poétesse brésilienne d'expression française Ana Helena Rossi et l'immense lexicographe, sympathique puits de science, véritable trésor vivant, Henriette Walter, professeur honoraire de linguistique à l'université de Haute-Bretagne, membre du conseil supérieur de la langue française, auteur notamment du Français dans tous les sens (Grand prix de l'Académie Française, 1988) et de L'aventure des langues en Occident (Laffont, 1993).

Après avoir rappelé que bien des mots d'origine japonaise dont on use et abuse ici ont, comme zen, une origine chinoise - chan 禪 -, et fait un détour par la Réunion et ses emprunts goûteux au chinois, le traducteur de Ge Hong 葛洪 (284-364) (La voie des divins immortels. Gallimard, « Connaissance de l'Orient », 1999), a constaté la rareté des emprunts chinois aux langues étrangères : parmi ceux qu'il a cités, je retiens l'ice cream chinois : bingqilin 冰淇淋, composé du caractère bing glace/glacé et d'une prononciation autochtone de cream. Il fut ensuite question de traduction littéraire et des choix que le traducteur de textes anciens était amené à faire, notamment face à des termes comme zhubo 竹帛 (bambou+soie) qui signifient « livre ». Philippe Che a également signalé la curiosité que présente sa dernière publication puisqu'il s'agit de la traduction en français d'un texte composé en chinois (Jiaoyou lun 交友論) par le missionnaire jésuite italien Matteo Ricci (1552-1610) : Traité de l'amitié (Editions Noé, 2006) (Voir ici).

La curiosité des auditeurs pour la traduction et ses difficultés s'est manifestée par un flot de questions comme celles-ci : « Pourquoi traduire à nouveau une œuvre déjà traduite ?», « Quelles œuvres traduire ? », questions qui montrent que nos sujets quotidiens de réflexion ne sont pas si éloignés que cela des préoccupations des lecteurs potentiels de nos productions, ce qui est source de satisfaction et invite à s'exclamer de concert avec Jin Shengtan 金聖歎 (1610-1661) : « 不亦快哉!», cri du cœur que Simon Leys [ « Les trente-trois délices de Jin Shengtan » (1993), L'ange et le cachalot, Le Seuil, (1998) 2002, p. 184-190] a traduit par : « Ah, quel délice ! » Qui dit mieux ?


2. Gens de Séoul 1919 au Théâtre de la Criée

Gens de Séoul 1919 est une pièce de l'écrivain japonais Hirata Oriza 平田オリザ qui est connu, non seulement pour avoir boucler un tour du monde en bicyclette à l’âge de 16 ans, mais aussi pour avoir composé et défendu une œuvre dramatique déjà bien fournie. Il est aussi le patron de la compagnie de théâtre Seinendan 青年団 qu'il a créée en 1983 et le directeur artistique du théâtre Komaba Agora de Tokyo, la ville où il est né en 1962.

Gens de Séoul 1919 (2000) est « le second épisode de « la saga » des Shinozaki, riches papetiers japonais venus s’établir à Séoul, en Corée, au début du siècle dernier. La pièce fait écho à Gens de Séoul ソウル市民 (1989) qui relatait une journée dans la demeure des Shinozaki, un mois avant l’annexion de la Corée par les troupes japonaises. » La pièce, traduite comme celle de 1989 (Besançon, Les Solitaires Intepestifs, 1991) par Rose-Marie Makino-Fayolle est mise en scène et en décors par Franck Dimech. Ce spectacle d'une durée de 2 heures sera donné au Petit Théâtre entre le 28 septembre au 13 octobre 2007.

Nous comptons sur ceux qui s'y rendront pour avoir un compte-rendu et savoir si cette réalisation répond aux exigences de l'auteur qui, dixit Franck Dimech (av., 2007), « prône (...) une nouvelle idée de la représentation, loin de toute aspiration sentimentale et loin des modèles d’un théâtre métaphorique. Il y a, dans ce théâtre qui glorifie le dialogue de sourds, une langue millimétrée (...) de sorte qu’on doit l’appréhender comme une partition chirurgicale - des incises, des groupes de paroles superposés, des univers déjantés que l’on pourrait comparer à certains films de Jean-Luc Godard. » Les autres pourront se rattraper en lisant la traduction de Rose-Marie Makino-Fayolle qui sort aux Solitaires Intempestifs. (P.K.)