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mercredi 16 septembre 2009

La rentrée de Maître Kong


Le temple de Confucius en travaux (Pékin, le 17.09.06 - cliché P.K.)

Voici pour réactiver ce blog qui s’était quelque peu assoupi pendant l’été, un conseil de rentrée, de rentrée littéraire s’entend : résistez à toutes les tentations et ménagez vos économies ; surtout ne vous jetez pas sur ces publications au format de poche aux titres engageants qui vous promettent pour seulement quelques euros un Confucius portable et maniable - je pense notamment aux indigestes digests dus à Alexis Lavis, comme Textes essentiels de la pensée chinoise : Confucius et le confucianisme (Pocket, « Agora », 2008) ou Préceptes de vie (Seuil, « Points/Sagesse », 2009). En vous les procurant, vous n’aurez fait qu’épuiser (en vain ?) vos capacités financières et amputer votre quota d'heures réservées à la lecture : sachez que vous aurez besoin des unes et des autres pour réaliser un achat que vous n'aurez pas à regretter et lire un ouvrage qui s’imposera comme une référence pour de longues années encore. Donc si vous préférez au bâclé et à l’anecdotique, le consistent et l’intemporel, mettez vite de côté les quelque 50 € que vous devrez débourser pour vos offrir à partir de la mi-octobre le volume n° 557 que la « Bibliothèque de La Pléiade » (Gallimard) consacre aux Philosophes confucianistes.

Pour ce que j’en sais grâce au Bulletin n° 479 (sept-oct 2009) diffusé par l’éditeur et consultable en ligne, le volume dirigé par Charles Le Blanc et Rémi Mathieu - à qui, souvenez-vous, nous devons le deuxième volume des Philosophes taoïstes de la même collection (n° 494, 2003) - fournira avec, j'en suis sûr, un appareil critique aussi riche que rigoureusement établi, des traductions nouvelles des ouvrages suivants :
  • Les Entretiens de Confucius (Lunyu 論語)
  • Meng zi 孟子
  • La Grande Etude (Daxue 大學)
  • La Pratique équilibrée (Zhongyong 中庸)
soit, un siècle après Séraphin Couvreur (1835-1919), une intégrale des Sishu 四書 ou Quatre livres.

Ce corpus est augmenté de deux titres déjà connus en traduction, mais qui vont retrouver une nouvelle jeunesse grâce à leur mise en dialogue avec les précédents :
  • Le Classique de la Piété filiale (Xiaojing 孝經) dont les Editions du Seuil (coll. « Classique en images », 2009) recycle sous un emballage élégant une traduction fort décevante (de Roger Pinto) déjà publiée en collection « Sagesse » en 1998 ---- ce volume qui portait le n° Sa131 vaut surtout pour le facsimile de la traduction de 1779 du Père Cibot (1713-1780) par ailleurs consultable en ligne sur Gallica et qu’on peut lire gratuitement grâce à Pierre Palpant [NB. Les Quatre livres par Couvreur sont aussi disponibles de la même manière].
  • Xun zi 荀子 que Ivan P. Kameranovic avait, voici déjà plus de vingt ans (1987) , fait connaître au public français dans un volume de la collection « Patrimoines - confucianisme » du Cerf.
Souhaitons que le public français saura faire un bon accueil à cette somme longtemps attendue et qu’elle réussisse à mettre un frein, sinon un point final, à l’exploitation éhontée des traductions anciennes de Couvreur et des autres pionniers de la sinologie française, lesquelles méritent mieux que des récupérations plus ou moins assumées par des éditeurs peu scrupuleux, désireux avant tout de capter à peu de frais l’intérêt grandissant de nos contemporains pour les paroles des sages la Chine ancienne.



Je reviendrai naturellement sur ce volume le plus tôt possible --- et ne manquerai pas de vous parler de la traduction du plus fameux des ouvrages de Yu Dan 于丹 attendue aux Editions Belfond (Collection « Esprit ouvert ») sous le titre un rien accrocheur suivant Le bonheur selon Confucius : petit manuel de sagesse universelle, et dont la sortie coïncidera avec celle de ce volume Pléiade !

D’ici-là, je vous aurai fait part des nombreuses et passionnantes activités en préparation par notre équipe avec, pour premier moment fort, la tenue à Aix-en-Provence d’un colloque sur le « Roman en Asie » (15 et 16 octobre, Université de Provence) pendant la Fête du Livre (15-18 octobre 2009). Maître Kong peut bien attendre encore un peu ; du reste son retour au Collège de France dans les cours d’Anne Cheng n’est prévu que pour le 3 décembre prochain. (P.K.)

mercredi 1 avril 2009

Confucius de retour sur Broadway

A peine remis de l'émotion procurée par la sortie d'une nouvelle adaptation cinématographique du Sangguozhi yanyi, j'apprends, grâce au site Danwei.org que je n'avais pas consulté depuis des lustres, qu'un film allait faire revivre rien de moins que Confucius.

La surprise fut d'autant plus brutale que l'acteur retenu pour personnifier le sage chinois n'est autre que Chow Yun-Fat 周潤發 (Zhōu Rùnfā 周润发) dont on fêtera les 54 ans, le 18 mai prochain. Vous avez déjà sûrement vu ce célèbre acteur qui a pas moins de 80 longs métrages à son actif, dans Tigre et Dragon (Wòhǔ cánglóng 卧虎藏龙 de Ang Lee, 2000). C'était aussi le roi Mongkut dans Anna and the King (1999) et il sera Kame Sennin (亀仙人) alias Muten Rôshi (武天老師) soit Tortue géniale dans Dragonball Evolution, long-métrage américain, réalisé par James Wong qui devrait bientôt sortir en France : il s'agit, dit-on, d'une « adaptation live du célèbre manga du même nom par Akira Toriyama ». Quelle belle mise en jambe.

Les projections les plus raisonnables, dont notre illustration ci-dessus rend compte, font redouter le pire. Mais les avis seront à nouveau très partagés et chacun pourra le moment venu évaluer la validité de ce nouvel avatar moderne du Maître de Qufu. Rien ne dit que le film sera distribué dans notre pays, mais nous ne perdons rien à nous y préparer en lisant ce billet dont le titre pose une partie des questions que cette initiative va immanquablement générer : « Exploiting Confucius For fun and profit ». Il offre la traduction anglaise - « Filming Confucius for Cash or for Myth are Both Mistakes »- d'un article que Xie Xizhang 谢玺璋 a fait paraître dans le Beijing Daily (Beijing ribao 北京日报) du 20 Mars 2009 : « Laoqian he zaoshen pai Kongzi you wuqu » 捞钱和造神拍孔子有误区. [NB : Les allergiques à l'anglais pourront le lire directement en chinois et même télécharger la page en format pdf]

Mais ne manquez surtout pas le préambule de ce billet dans lequel le réalisateur se veut rassurant : « My Confucius will not know Shaolin kungfu. However, the Confucius of history was not merely a moral teacher, a bookworm who only knew how to read and preach. He was a living person, a vibrant person, a humorous person. He could drive a chariot, he could handle a bow on horseback, and he once directed a battle. His disciples Zilu and Ranyou were swordsmen and archers of the highest caliber. You can find all of this in reliable history texts. »

Il est aussi touchant d'apprendre que « Chow [Yun-Fat] was reportedly « moved to tears » by the script, which has gone through 23 revisions ». L'avenir dira si la version finale sera ou non en mesure de nous émouvoir aux larmes. Je ne sais si Anne Cheng se penchera sur elle dans l'examen minutieux et passionnant auquel elle se livre pendant ses leçons au Collège de France. Les huit premiers cours de « Confucius revisité : textes anciens, nouveaux discours » sont déjà disponibles en podcast. Il serait stupide de s'en priver.

NB : On peut y accéder par la page ad hoc du site du Collège de France : choisir « Histoire » et laissez iTunes faire le reste, ou bien partez d'iTunes, entrer dans l'iTunes Store (en toute confiance car il ne vous en coûtera pas un seul centime d'euro), choisissez « Podcats », puis dans les « Catégories », optez pour « Enseignement ». A partir de là, vous allez trouver plusieurs icônes « Collège de France » , sélectionnez celui qui vous intéresse – pour Anne Cheng, c'est « Histoire » -, et maintenant vous vous abonnez aux séries de votre choix (je vous conseille aussi celle de Pierre-Etienne Will, « Ingénieurs, philanthropes et militaristes dans la Chine républicaine (suite) »). Visez les huit premiers éléments du cours « Confucius revisité : textes anciens, nouveaux discours » et cliquer sur le bouton « Obtenir l'épisode », laissez charger et écouter. Tout est dit, à vos manettes. (P.K.)

mardi 9 décembre 2008

Tous au Collège

Heureux qui, comme tous les Parisiens curieux de la pensée chinoise, pourra se rendre au Collège de France, jeudi 11 décembre 2008, à 18 heures à l'amphithéâtre Marguerite de Navarre, 11, place Marcelin Berthelot (Ve arr.) pour écouter la leçon inaugurale de

Anne Cheng

qui va y occuper la chaire d'Histoire intellectuelle de la Chine.

Il faudra attendre le 14 janvier prochain,
pour se presser à son cours qui, jusqu'au 8 avril 2009,
aura pour thème

« Confucius revisité :
textes anciens, nouveaux discours
».

En plus de ces cours du mercredi (à 11 heures), nombreux seront ceux qui désireront participer du 15 janvier au 9 avril 2009 aux séminaires du jeudi (17 h), pour des lectures de textes et des exposés en relation avec le sujet du cours.

En attendant, ils pourront lire ou relire la magistrale Histoire de la pensée chinoise (Le Seuil) qu'Anne Cheng livra en 1997 [réédité en poche chez le même éditeur dans sa collection « Points/Essais », n° 488, 2002] et pour laquelle elle avait retenu en exergue le passage du Laozi 老子 suivant :
Qui se hisse sur la pointe des pieds ne tient pas debout
Qui met les enjambées doubles n'arrive pas à marcher
Qui se pousse aux yeux de tous est sans lumière
Qui se donne toujours raison est sans gloire
Qui se vante de ses talents est sans mérite
Qui se targue de ses succès n'est pas fait pour durer
企者不立。跨者不行。自見者不明。自是者不彰。自伐者無功。自矜者不長。
[道德經, 24]


* Sur le même sujet, voir l'article de Bertrand Mialaret sur Rue89.com (18/12/08)

vendredi 12 octobre 2007

Réponse à la devinette (007)

La réponse à la septième devinette va me donner l'occasion de signaler un ensemble de livres qui rendent enfin justice à l'œuvre de Judith Gautier (1845-1917) qui était, Françoise P, L[iliane] D[utrait] l'avaient, entre autres, deviné, l'auteur du passage retenu. Ce n'était évidemment pas si facile que cela à trouver, j'en conviens, alors, bravo ! Mesdames.


La renaissance de Judith Gautier.

Son œuvre est, on doit le reconnaître, tombée dans un quasi-oubli ; sa vie et son parcours, à peine moins, et ceci malgré pas moins d'une demi-douzaine d'ouvrages qui ont fait revivre celle dont le poète, romancier, peintre et critique d'art Théophile Gautier (1811-1872), son père, a - ou aurait - dit : « C'est le plus parfait de mes poèmes ». Mais que cela soit la thèse de Mathilde Dito Camacho soutenue en 1939 (« Judith Gautier : sa vie et son œuvre »), Quinze ans auprès de Judith Gautier de Suzanne Meyer-Zundel (Porto, 1969), Théophile et Judith vont en Orient de Denise Brahimi (Paris, 1990), Judith Gautier de Joanna Richardson (Traduit par Sara Oudin, Paris 1989) ou La vie de Judith Gautier : égérie de Victor Hugo et de Richard Wagner d'Anne Danclos (Paris, 1990, 1996), les livres qui nous parlent d'elles sont soit épuisés, soit difficilement trouvables.

On doit donc se réjouir de la parution toute récente de Judith Gautier : une intellectuelle française libertaire, 1845-1917, traduction française par Daniel Cohen de Judith Gautier: Writer, Orientalist, Musicologist, Feminist (Hamilton Books, 2004). Cet ouvrage de Bettina Liebowitz Knapp qui vient de sortir à L'Harmattan (Collection, « Espaces littéraires », 420 pages) est présenté sous un jour très engageant (ici) :
« La légende est solide : elle retient de Judith Gautier sa beauté et ses amours ; s'il ne s'était agi que de Catulle Mendès, la postérité aurait oublié. Mais Victor Hugo et Wagner, deux géants, l'ont associée, au moins par ricochet, à leur épopée. Fille de Théophile Gautier, l'un des écrivains les plus éblouissants du 19e siècle, elle a de qui tenir quand, blessée dans son orgueil par le priapique Mendès, elle se réfugie dans l'écriture. Elle offre une série inoubliable de titres qui établirent sa renommée. S'éteignant, un soir d'hiver, pendant la Première Guerre mondiale, elle passe pour l'une des femmes les plus libres ; cette liberté elle l'a acquise grâce à une intelligence célébrée par les plus exigeants, grâce aussi à ses combats ; en une époque où le style avait un sens, ses ouvrages paraissent aujourd'hui comme autant de bijoux rares. Notre millénaire bruissant de désirs « multiculturels » vrais ou prétendus, elle est, il y a plus de cent vingt ans, la romancière audacieuse qui ose interroger les mythes de peuples lointains : ils occupent, de nos jours, une place prépondérante : l'Inde, le Japon, la Chine, l'Iran... Sur cette femme somptueuse et qui, par un rare don de précurseur, a su allier art et pensée, il manquait une biographie qui mettrait en parallèle la vie et l'oeuvre. Bettina L. Knapp s'en acquitte avec maestria. »
Voilà qui devrait encourager à lire Judith Gautier dans le texte, mais comment faire ? Qui ne voudra pas abandonner ses économies aux bouquinistes, devra se diriger vers une bibliothèque ou, sans même sortir, pointer sa souris en direction de Gallica, le site de la Bibliothèque Nationale de France qui propose pas moins de onze de la trentaine de titres qu'elle a signés, seule ou en tandem : La conquête du paradis ; La fille du ciel : drame chinois (composé avec Pierre Loti, 1850-1923) ; La soeur du soleil : l'usurpateur ; Le collier des jours : le second rang du collier, souvenirs littéraires ; Le collier des jours : souvenirs de ma vie ; Les musiques bizarres à l'Exposition de 1900 ; Les peuples étranges ; Les princesses d'amour (courtisanes japonaises) et Lucienne y sont proposés en mode image et téléchargeables en format pdf à volonté et gracieusement.

Les fortunés amateurs de beaux livres, quant à eux, seront heureux d'apprendre qu'à Tôkyô, on se soucie aussi de l'œuvre de Judith Gautier et qu'on en publie le meilleur dans une belle édition aussi difficile à acquérir, qu'onéreuse [¥128,000, soit à peu près 850 €] :

Le Japon et la Chine dans les œuvres de Judith Gautier ジュディット・ゴーチエ-日本・中国趣味著作集, choisis et avec une introduction de Brigitte Koyama-Richard 小山ブリジット[professeur en la littérature comparée et en histoire de l'art à l'université Musashi 武蔵大学 de Tôkyô et qui a déjà publié plusieurs ouvrages sur le Japon dont Japon rêvé : Edmond de Goncourt et Hayashi Tadamasa (Hermann, 2001)] (Edition Synapse, 2007) soit 2800 pages en 5 volumes plus un volume supplémentaire de 130 pages proposant les Poèmes de la libellule 蜻蛉集, traduits du japonais d'après la version littérale de M. Saionzi, illustrés par Yamamoto. Paris: Gillot, 1884.

Voici le détail de cet ensemble de fac-similés d'éditions originales ou anciennes :
  1. « Introduction » de Brigitte Koyama-Richard ; Le dragon imperial : Roman chinois (1869) [Colin, 1900 ; Aventures de Momotaro: Très ancienne légende japonaise, traduction et adaptation de Judith Gautier, illustrations du peintre japonais R. Isayama. [Falières]
  2. La sœur du soleil (L'usurpateur) (1875) [Dentu & Cie., 1887] ; La marchande de sourires [G. Charpentier et Cie., 1888]
  3. Fleurs d'orient [Colin, 1893] ; La Musique japonaise à l'exposition de 1900 [Paul Ollendorff, 1900] ; Les princesses d'amour [Société d'éditions littéraires et artistiques, 1900]
  4. Le paravent de soie et d'or [Charpentier et Fasquelle, 1904] ; La fille du ciel (avec Pierre Loti) [Calmann-Levy, 1911]
  5. Le Japon (Merveilleuses histoires) [Les Arts Graphiques, 1912] ; En Chine (Merveilleuses histoires) [Les Arts Graphiques, 1912] ; Les parfums de la pagode [Charpentier et Fasquelle, 1919]
Avant d'en revenir à nos moutons - la devinette -, je voudrais juste signaler que l'auteur du Livre de Jade, joliment réédité à l'Imprimerie Nationale (collection « La salamandre », 2004, 227 pages), a été la vedette d’Une vie, une œuvre sur France Culture. De la diffusion du 15 avril 2007, il ne subsiste qu'une page de présentation agrémentée d’une riche bibliographie et de liens internet utiles (c’est ici). Quant au portrait qui illustre ce billet, il s'agit d'un détail d'un document qui prouve que Judith Gautier savait écrire le chinois. On peut le consulter ici ou encore là.


On le voit sur cette dernière illustration, l'ouvrage que j'ai utilisé pour vous faire cogiter (grâce à Gallica, ici), En Chine, parut en 1911 aux Editions des Arts Graphiques (Vincennes). C'est un des volumes de la collection « Les beaux voyages », dont Judith Gautier signa, la même année un volume sur Le Japon. Chacun des volumes reçoit, entre parenthèses, un sous-titre qui a valeur de programme, « Merveilleuses histoires », et un jeu d'une douzaine d'illustrations en couleur, plus une carte.

Comme le souligne l'Académicien Jean Aicard (1848-1921) dans sa préface, Judith Gautier de l'Académie Goncourt, (de 1910 jusqu'à sa mort) est la personne la mieux à même de présenter ces lointaines contrées :
« Personne ne pouvait mieux qu'elle parler de cette Chine « qui a inventé tout ou presque tout, à une époque des plus reculés ». ... [Elle] nous parlera des mœurs, des usages, de la poésie de ce pays où une justice extraordinaire, qui paraît se complaire à inventer les supplices les plus hideux, permet aux criminels les plus redoutables, lorsqu'ils sont condamnés à mort, de s'acheter un remplaçant parmi les citoyens pauvres et honnêtes. »
Je vous laisse découvrir la suite de ce texte liminaire qui finit dans une envolée patriotique des plus déplacées en regard du sujet traité - « C'est encore en France qu'on est le plus libre, et le moins malheureux » -, et lire ce volume par bribes ou dans son ensemble : il restitue l'image que l'on se faisait de la Chine en ce début de siècle, image dessinée par quelqu'un de relativement bien informé, mais qui ne s'est rendu en Chine que par procuration. Les carences de son information tiennent sûrement aux limites de la connaissance sinologique de son temps, mais aussi à celles de son informateur principal, un ancien mandarin chinois, « réfugié politique en France ». Il n'empêche que ces synthèses possèdent le charme de l'approximation datée dans une formulation délicieusement surannée et puis, de temps en temps, des avis bien pesés, comme ici à la fin de l’exposé sur « L’instruction et les Grands Examens » : « Aujourd'hui d'ailleurs, tout va changer, tout change dans cette Chine que les convoitises du monde ont enfin éveillée de son long sommeil. » (voir p. 33 ou ici)



Les Quatre Livres dans une édition de 1886.

Le nez contre le mur !

Si l'auteur du passage était difficile à trouver, le texte qu’elle utilisait était, lui, facile à identifier comme le treizième paragraphe du seizième chapitre du Lunyu 論語, Les Entretiens de Confucius [XVI.13] que voici :
陳亢問於伯魚曰。子亦有異聞乎。 對曰。未也。嘗獨立。鯉趨而過庭。曰。學詩乎。對曰。未也。不學詩。無以言。鯉退而學詩。他日。又獨立。鯉趨而過庭。曰。學禮乎。對曰。未也。不學禮。無以立。鯉退而學禮。聞斯二者。陳亢退而喜曰。問一得三。聞詩。聞禮。又聞君子遠其子也。
Le début du chapitre V (« La poésie », p. 42) de ce En Chine n'en est manifestement pas une traduction, mais plutôt un avatar malheureux, car il fait du fils de Confucius un enfant rebelle, ce que Boyu 伯魚 ne devait pas être. Judith Gautier et ses contemporains disposaient pourtant de plusieurs traductions partielles ou complètes dont deux plus ou moins récentes et honorables : celle déjà ancienne de Guillaume Pauthier (Charpentier, 1845) et la toute nouvelle que Séraphin Couvreur (1835-1919) venait de livrer en 1896 [disponible en ligne grâce à Pierre Palpant, ici]. Voici le passage dans cette traduction qui a fait autorité :
Tch’enn Kang demanda à Pe iu [Fils de Confucius, aussi nommé Li] si son père lui avait donné des enseignements particuliers qu’il ne communiquait pas à ses disciples. Pe iu répondit : — Aucun jusqu’à présent. Un jour qu’il se trouvait seul, comme je traversais la salle d’un pas rapide, il me dit : Avez-vous étudié le Cheu king ? Pas encore, lui dis-je. Si vous n’étudiez le Cheu king, me répondit-il, vous n’aurez pas de sujets de conversation. « Je me retirai et me mis à étudier le Cheu king. Un autre jour qu’il était encore seul, comme je traversais la salle d’un pas rapide, il me dit : Avez-vous étudié le Li ki ? Pas encore, lui répondis-je. Si vous n’étudiez pas le Li ki, dit-il, votre vertu n’aura pas de fondement solide. « Je me retirai et me mis à étudier le Livre des Devoirs. Voilà les deux enseignements que j’ai reçus. Tch’enn Kang se retira satisfait et dit : — J’ai demandé une chose, et j’en ai appris trois ; dont l’une concerne le Cheu king, l’autre concerne le Livre des Devoirs ; et la troisième, c’est que le sage ne donne pas d’enseignements secrets et particuliers à son fils.
Souvent rééditée, parfois dans des versions revues comme celle des Editions Mille et une nuits [n° 156, 2002, sld. Muriel Baryosher-Chemouny], cette traduction a été depuis rejointe par pas moins de trois traductions intégrales de poids. Voici comment le même passage y est traduit [je respecte autant que possible leurs choix de présentation et intègre les notes entre crochets] :
1. Ziqin demande à Boyu [Fils de Confucius] : Votre père ne vous-a-t-il pas enseigné autre chose qu'à nous, disciples ?
Boyu : Pas du tout. Un jour qu'il était seul et que traversais la cour en pressant le pas [En signe de respect], il me demanda si j'avais étudié les Odes. Je lui répondis que non. Il me dit alors : « Comment peut-il seulement parler, celui qui ne les a pas étudiées ? » Je me retirai et me mis à l'étude des Odes.
Un autre jour qu'il était seul et que je traversais la cour, il me demanda si j'avais étudié les rites. Je répondis : « Pas encore. » Il me dit : « Qui ne les a pas étudiés ne s'aurait s'affirmer [A la fois dans ses convictions et dans la société]. » Je me retirai et me mis incontinent à l'étude des rites. Ces deux choses sont tout son enseignement. A sa sortie, Ziqin dit, tout content : J'ai demandé une chose, et j'en ai appris trois. On m'a parlé des odes, des rites, et de la juste distance que l'homme de bien doit maintenir avec son fils [Distance rituelle qui l'empêche de montrer plus d'égards à son fils qu'à ses disciples].

Traduction d'Anne Cheng : Entretiens de Confucius. Paris : Seuil, collection « Points/Sagesses », 1981, p. 132.

2. Chen Ziqin demanda au fils de Confucius : « Votre père vous a-t-il donné desenseignements particuliers ? » L’autre répondit : « Non. Une fois comme il se tenait seul et que je traversais discrètement la cour, il me dit : “As-tu étudié les Poèmes ?” je répondis : “Non. - Si tu n’étudies pas les Poèmes, tu ne sauras jamais t’exprimer.” je me retirai et j’étudiai les Poèmes. Un autre jour, comme il était de nouveau seul et que je traversais discrètement la cour, il me dit : “As-tu étudié le rituel ?” Je répondis : “Non. - Si tu n’étudies pas le rituel, tu ne sauras jamais te tenir.” Je me retirai et j’étudiai le rituel. Tels sont les deux enseignements qu’il ma donnés. »
Chen Ziqin se retira et dit tout joyeux : « J’ai demandé une chose et j’en ai appris trois. J’ai appris quelque chose sur les Poèmes ; j’ai appris quelque chose sur le rituel ; et j’ai appris qu’un honnête homme garde ses distances avec son fils. »

Traduction de Pierre Ryckmans : Les Entretiens de Confuicus. Paris : Gallimard, (« Connaissance de l’Orient », 1987, p. 93) « Folio » n° 4145, 2004, p. 100-101.

3. Chen Kang demandait à Boyu, le fils de Confucius : « Tu as dû tout de même apprendre de ton père des choses différentes de celles qu’il nous enseigne ?
- Non. Une fois qu’il se tenait seul dans la cour que je traversais précipitamment, il m’a demandé si j’avais étudié les Poèmes. Je lui ai répondu : « Pas encore ». « Sans l’étude des Poèmes », m’a-t-il dit, « il te manquera de quoi t’exprimer. »
« Je me suis retiré pour me mettre au travail. Un autre jour où il se tenait seul cette fois encore, il m’a demandé, comme je passais en hâte à travers la cour, « As-tu travaillé les rituels ? » « Non, pas encore », ai-je répliqué. « Sans cette étude tu n’auras pas de quoi tenir ton rôle. »
« Je me suis donc retiré pour m’y appliquer. Ce sont les deux choses que j’ai apprises. »
Chen Kang repartit annoncer tout joyeux à ses condisciples : « Grâce à cette seule question, j’ai appris trois choses : une au sujet du Classique des poèmes, une autre concernant les rituels et j’ai appris en outre que l’homme de qualité tient à distance son fils. »

Traduction d'André Lévy : Confucius, Entretiens avec disciples. Paris, Flammarion, « GF » n° 799, 1994, p. 114.
Il y aurait beaucoup à dire sur les différences de traitement dans les quatre versions de ce passage qui fait un peu pièce rapportée : on peut, par exemple, toujours se demander si Kongzi fait référence à la ‘Poésie’ et aux ‘Rites’ ou seulement aux ouvrages sur la poésie et les rites à une époque où les livres canoniques auxquels on pensent aussitôt - Shijing 詩經 et Liji 禮記 - soit n'existent pas encore, soit n'ont pas encore pris la forme sous laquelle nous les connaissons aujourd'hui, savoir celle des deux Classiques que Couvreur traduisit en 1899, pour le second, Mémoires sur les bienséances et les cérémonies [voir ici et là] et, en 1896, pour le premier, qui est l'ouvrage de poésie par excellence de la Chine ancienne, le Shijing [voir ici]. A chacun de trancher selon son sentiment sans oublier qu'il y a un autre passage du Lunyu [XVII.8 ou XVII 9 & 10 selon les versions - pour le texte voir ici] dans lequel le grand sage s'adresse directement à ses disciples, et à nouveau à son fils, sur le même sujet :
« Mes enfants », dit le Maître, « pourquoi aucun de vous n'étudie les Poèmes ? Le Classique des poèmes apporte stimulation, observation, convivialité et défoulement. Au plus près, il vous aidera à servir votre père, au plus loin, à servir votre seigneur. Vous en saurez long sur le nom de oiseaux, plantes et animaux. »
S'adressant à son fils Boyu, le Maître dit : « As-tu travaillé le Zhou nan [周南] et le Shao nan [召南], les deux premiers livres des Poèmes ? Remplir son rôle d'homme sans les posséder, c'est se tenir le nez contre le mur ! » (A. Lévy (trad.), op.cit., p. 119) [Voir aussi P. Ryckmans (trad.), op.cit., p. 96 & A. Cheng (trad.), op.cit., p. 136]
Il n'en reste pas moins que l'attention portée par Confucius à la poésie doit être d'une nature bien différente de l'attachement passionnel que lui vouait Judith Gautier, traductrice de Li Bai 李白 et de bien d'autres grands poètes chinois, mais ceci est une autre histoire.

Pour conclure cette trop longue réponse à la devinette, je vous en propose une autre, une devinette n° 7 bis : de quels textes s'inspire Judith Gautier pour réaliser l'appendice d'En Chine, « Légendes et contes », qui contient deux courts récits intitulés « L'abeille bleue » et « La Griffre du Roi des Dragons » ? Mais, s'il vous plaît, pas de précipitation. (P.K.)