Un autre roman taiwanais, de
Ping Lu 平路, est sorti au
Mercure de France,
Le Dernier Amour de Sun Yat-sen, en chinois 行道天涯, traduit par
Emmanuelle Péchenart. Là aussi, un livre très bien présenté, bien traduit, qui met en parallèle les derniers mois de la vie de Sun Yat-sen avec les dernières années de la vie de sa jeune épouse, Song Qingling. Ce roman montre deux êtres, célébrissimes dans le monde chinois, dans toute la vérité de leur déchéance progressive, en raison de la maladie pour lui, de la vieillesse pour elle. Ils deviennent des êtres humains ordinaires sous la plume de l’auteur. Un roman historique qui met en scène des personnages que l’on découvre sous un jour nouveau. J’ai pensé en lisant ce livre à l’excellent roman de
Jean Echenoz,
Ravel, qui évoque les dernières années de la vie du grand compositeur français dans leur quotidienneté.

Dans les choses « entendues » cet été, j’ai été étonné par le commentaire d’un certain M.
Wang, ancien diplomate chinois en poste à Paris, lors de la cérémonie d’ouverture des
Jeux olympiques de Pékin retransmise à la télévision [
France 2], expliquant la signification du drapeau rouge à cinq étoiles de la république populaire de Chine. Il a affirmé que la grande étoile jaune représentait l’ethnie
han, tandis que les quatre autres représentaient les principales ethnies minoritaires de Chine. Hum, hum, est-ce donc que les Han seraient plus grands que les autres ? Et y aurait-il des ethnies plus importantes que d’autres… Je me souvenais très bien que mon collègue et ami
Roland Breton, géographe distingué et également « vexicologue » (spécialiste des drapeaux), m’avait appris que la grand étoile représentait le Parti communiste chinois entouré des quatre classes sociales ayant soutenu le programme commun du Parti communiste chinois en 1949 : les paysans, les ouvriers, les classes moyennes et les capitalistes nationaux (et non les capitalistes « compradores » qui ont vendu leur pays aux étrangers). Naturellement, pendant la Révolution culturelle, cette explication n’a plus été de mise et l’on ne parle plus que de la grande étoile symbolisant le parti communiste et des quatre autres étoiles symbolisant «
l’union du peuple tout entier ». Un peu plus tard, le même M. Wang affirmait que les enfants habillés en costumes des différentes minorités ethniques (la presse occidentale a ensuite affirmé que ces enfants étaient des Han portant les costumes des ethnies minoritaires) étaient en train de chanter l’hymne national… que je n’arrivais pas à reconnaître, et pour cause, car ce n’était pas du tout celui-ci. En fait, il a bien été chanté lors de cette cérémonie, mais un peu plus tard, et par une autre chorale.
Parmi les choses « vues », j’ai été surpris et heureux de trouver sur le lieu de mes vacances une place dédiée à
Marcel Granet, sinologue, qui est né dans cette charmante petite ville… Si quelqu’un veut savoir où j’ai passé mes vacances, il lui suffit de se référer à une
biographie du grand sinologue français !
Cliché ND.Pour revenir à des choses « lues », j’ai beaucoup apprécié cet été les suppléments du
Monde au sujet des Jeux olympiques avec des papiers de différents journalistes, souvent très intéressants et savoureux. On a même pu lire des interviews d’écrivains non officiels comme
Liu Xiaobo 刘晓波 ou
Ma Jian 马建 dont vient de paraître en France un roman qu’il a mis dix ans à écrire,
Beijing coma, traduit de l’anglais par
Constance de Saint-Mont aux éditions Flammarion.
Évidemment, je n’ai pas pu être d’accord avec un éditeur pékinois anonyme qui affirme, cité par
Sylvie Kauffmann, que «
la littérature chinoise contemporaine n’est pas au mieux de sa forme, dans un régime où la création est strictement encadrée, et où on lit de moins en moins de livres ». Je continue à penser que la littérature contemporaine en langue chinoise dans son ensemble, et en Chine continentale en particulier, est l’une des plus riches du monde. Le fait qu’on lise de moins en moins de livres n’empêche pas de très nombreux lecteurs chinois de dévorer des romans sur Internet et d’acheter des livres qui deviennent des best-sellers comme
Brothers, 兄弟 de
Yu Hua 余华,
Le Totem du loup 狼图腾 de
Jiang Rong 姜戎 et bien d’autres.
Dans
Le Monde encore cet été, est paru en feuilleton
Cité de la Poussière rouge de
Qiu Xiaolong traduit de l’anglais par
Fanchita Gonzalez Battle. Ce sont de courts textes, véritables tranches de vie quotidienne dans la Chine contemporaine depuis la Révolution culturelle jusqu’à 2005. Qiu Xiaolong nous avait habitués à ses romans policiers toujours bien ficelés, là, il évoque la réalité quotidienne avec le même talent. L’ensemble des textes sortira prochainement aux éditions
Liana Levi.
Le Figaro, quant à lui, avait choisi de publier tout au long du mois d’août des textes écrits par de grands écrivains étrangers commençant tous par la même phrase de l’
Odyssée d’
Homère : «
Ulysse prit le sentier rocailleux qui monte à travers bois, du port vers la falaise. Il allait vers l’endroit qu’avait dit Athéna… » Et c’est
Mo Yan 莫言 qui a clos la série le
18 août avec un texte plein d’humour intitulé
Le Vieil Homme et le Château bleu 蓝色城堡 traduit par votre serviteur et
Liliane Dutrait, accessible sur
Internet.Voilà, si vous avez trouvé où j’ai passé mes vacances, vous aurez compris que je ne suis pas allé en Chine… en tous cas pas physiquement ! J’y ai pourtant passé de nombreuses heures, grâce à ces lectures, et aussi parce que, avec Liliane Dutrait, nous avons enfin achevé la traduction des
Quarante et un coups de canon 四十一炮, de Mo Yan, ce qui nous a permis encore de passer de fabuleux moments avec le grand écrivain, en le traduisant, en relisant la traduction, et en découvrant ses réponses toujours rapides et complètes à nos courriers électroniques lorsque nous avions besoin d’en savoir plus sur telle ou telle expression ou particularité locale. (À paraître aux éditions du Seuil à l’automne.)
Profitons-en pour signaler que Mo Yan vient de remporter le
prix du roman
Le Rêve du pavillon rouge de la
Hong Kong Baptist University 香港浸会大学 pour son roman
Shengsi pilao 生死疲劳, dont la traduction en français doit sortir l’année prochaine aux éditions du Seuil, dans une traduction de
Chantal Chen-Andro. Ce prix, le plus richement doté de tous les prix littéraires de littérature contemporaine en chinois, récompense le meilleur long roman (长篇小说) écrit en langue chinoise. On peut lire à ce sujet l’intéressant reportage du
Yazhou zhoukan 亚洲周刊 du
17 août 2008.
Et vous, dans quelle littérature d’Asie vous êtes-vous plongés ? Quels livres nous recommandez-vous ? Les traductions ne manquent pas actuellement dans le domaine des littératures coréenne, japonaise, indienne, chinoise ou vietnamienne… Des conseils de lecture pour l’automne et l’hiver seront les bienvenus.
Noël Dutrait, 28 août 2008.