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jeudi 19 avril 2012

Ma Jian à la London Book Fair

Comme l'a écrit Benedicte Page, l'écrivain "Ma Jian protest paints the London Book Fair red".
Voir la vidéo ci-dessous


London Book Fair : www.londonbookfair.co.uk/
Merci à Anna Gustafsson Chen pour avoir signaler l'article sur son fil twitter @Anguche, ici.

dimanche 3 octobre 2010

Gao à Tokyo


Sans prendre même le temps de la visionner, je vous communique aussitôt le lien qui nous a été envoyé par Sebastian Veg qui a participé à l'événement, vers la vidéo (1h45) de la conférence de presse donnée à Tôkyô par Gao Xingjian au Japan National Press club après sa prestation au 76th International PEN Congress 2010 organisé par le Japan P.E.N. Club il y a quelques jours. Etaient également présents des amis de Gao bien connus des habitués de nos rencontres et de notre blog : Yang Lian, Ma Jian, Chen Maiping...

J'en profite pour vous signaler la sortie du numéro 2 de l'année 2010 de Perspectives chinoises dont le dossier, établi par Sebastian Veg, pose la question : Quel rôle pour la littérature chinoise aujourd'hui ? L'exemple de Gao Xingjian et dans lequel on peut lire les articles suivants :
  • Sebastian Veg, « Editorial »
  • Noël Dutrait, « "Ne pas avoir de -isme" , un -isme pour un homme seul »
  • Quah Sy Ren, « Réalité historique, récit fictionnel. La Chine dans le cadre du théâtre de Gao Xingjian »
  • Zhang Yinde, « Gao Xingjian : fiction et mémoire interdite »
  • Sebastian Veg, « Sur les marges de la modernité. Une étude comparée de Gao Xingjian et Ōe Kenzaburō »
Tous ces articles sont en accès gratuit sur le site de la revue sur le portail Revues.org.

mardi 19 janvier 2010

Gao'Zar

Si vous avez recours aux alertes Google, peut-être avez-vous déjà remarqué qu'elles délivrent les informations sollicitées selon leur logique et leur rythme propres, parfois même, sans autre justification qu'informatique, et donc souvent avec une coupable distorsion dans le temps. Mais peu importe le retard occasionné, dès lors que les événements signalés ont laissé une trace sur la toile. Ceux provoqués par Europalia sont si nombreux que l'on ne peut en vouloir au moteur de recherche de différer leur annonce. Vous ne m'en voudrez pas plus je l'espère de vous livrer les choses comme que je les ai découvertes sur le site du BOZAR Festival qui est, le temps d'Europalia, consacré à la Chine. Il offre la possibilité de suivre, à distance et en différé, l'ensemble des nombreuses manifestations artistiques qui parfois touchent à la création littéraire. Il y est question notamment de Gao Xingjian, de censure et de Ai Weiwei 艾未未...

Une vidéo de 4 minutes permet, ainsi, de voir Gao Xingjian et de l'entendre répondre en français à des questions sur les différents aspects de sa création, à l'occasion de la présentation de sa pièce « Au bord de la vie ».

Une autre vidéo de 6 minutes est consacrée à un des thèmes abordés à China@Bozar : « Qu’en est-il de la censure du gouvernement chinois, 20 ans après les événements sur la place Tian'anmen ? La sinologue et journaliste Catherine Vuylsteke tente d’apporter une réponse. » C'était le 15 novembre dernier, Journée internationale des écrivains emprisonnés. Ce Day of the Imprisoned Writer « a offert l'occasion au public d'assister à deux discussions menées par Catherine Vuylsteke, avec le dramaturge Sha Yekin et le romancier Ma Jian : le plateau qui accueillait les intervenants de la journée, a été sobrement complété avec une chaise vide, qui illustrait l'absence de Liu Xiaobo, signataire de la Charte 08, enfermé depuis par les autorités chinoises. Cette absence remarquée prouve une nouvelle fois les risques qu'encourent ces écrivains dans leur travail de mémoire et de décryptage. »

L'ensemble des vidéos réalisées est également disponible sur la page Youtube du BOZAR. L'une d'elles est consacrée à Ai Weiwei qui parle de l'exposition « The State of Things » qu'il a conçue pour l'occasion. Sur une autre, on voit le facétieux artiste portant un casque vert pendant l préparation de cette rétrospective croisée de l'art contemporain chinois et belge, laquelle fermait ses portes le 10/01/10. ... (P.K.)

dimanche 10 janvier 2010

Les 70 ans de Gao Xingjian

Nous l’avions annoncé, les amis de Gao Xingjian se sont souvenus que celui-ci est né le 4 janvier 1940 à Ganzhou dans la province du Jiangxi. L’écrivain Ma Jian et le poète Yang Lian, qui résident à Londres, ont organisé au Centre of Chinese Studies de la SOAS deux journées autour du premier écrivain de langue chinoise lauréat du prix Nobel, sur le thème « Realms of the Spirit in Gao Xingjian’s Literature and Art ».

Gao Xingjian lui-même avait accepté l’invitation et ces deux journées se sont déroulées dans une capitale britannique glaciale, mais aussi dans une atmosphère de chaude amitié et d’échanges fructueux. Ce fut l’occasion de voir ou de revoir dans le Brunei Gallery Lecture Theatre de la SOAS le film de Gao Xingjian, Après le déluge, puis La Silhouette sinon l’ombre et enfin l’enregistrement vidéo de La Neige en août dans la mise en scène que Gao Xingjian avait dirigée à Taibei en 2002. Enfin, une lecture par trois comédiens dirigés par Stephen Watts a été donnée de l’œuvre la plus récente de Gao dans la traduction anglaise de Claire Conceison, Ballade Nocturne.

Le premier jour, un symposium a réuni cinq intervenants qui ont livré une analyse au sujet des diverses facettes du maître, pour en montrer l’esprit unique qui en émane. Après que la sinologue Mary Massilli eut livré une étude très éclairante sur son théâtre, je me suis attaché à revenir sur l’histoire de la traduction de Lingshan 灵山 en expliquant à quel point l’intérêt que j’ai porté à ce roman dès que j’en ai lu les premières pages m’avait poussé à le traduire avec Liliane Dutrait, malgré les immenses difficultés que nous avions à trouver un éditeur. J’ai essayé, à travers quelques exemples, de montrer que nous avions cherché à rendre la « musique de la langue » si chère à l’auteur. Puis Chen Maiping a montré en quoi l’œuvre de Gao Xingjian devait être appréhendée comme un tout, sans avoir à se demander s’il s’agit d’une œuvre chinoise ou occidentale, d’une œuvre moderne ou post-moderne… Pour Chen Maiping, Gao Xingjian a commencé à emprunter sa propre voie là ou d’autres s’étaient arrêtés. Et il a déploré une nouvelle fois que le nom de Gao Xingjian soit officiellement passé sous silence par les autorités de Chine continentale alors que selon lui, l’anniversaire des 70 ans de l’artiste devrait faire la une des journaux chinois. Enfin, Chen Maiping a bien défini comment Gao Xingjian avait décidé de partir en exil et d’agir en individu isolé quand il avait compris que l’action collective n’aurait aucune utilité pour faire changer le régime qui opprimait sans cesse les intellectuels et les artistes. En agissant seul et en obtenant la récompense suprême que représente le Prix Nobel, Gao Xingjian a montré de manière éclatante à quel point la seule force spirituelle d’un individu pouvait parvenir à gravir les plus hautes montagnes. Enfin, l’écrivain Ma Jian, l’auteur de Chemins de poussière rouge et de Beijing Coma, compagnon de route de Gao Xingjian depuis le début des années 1980, a rappelé l’itinéraire de son ami et a montré à quel point son extraordinaire travail avait signé l’échec de la dictature de Chine continentale dans sa tentative d’étranglement de la pensée artistique.


Enfin, tout au long de ces deux journées qui ont attiré une nombreuse assistance, Gao Xingjian a répondu aux questions du public et a participé aux débats sur son œuvre. Il a rappelé sa position inébranlable d’artiste totalement indépendant, attaché à faire aboutir ses projets artistiques polymorphes, infatigablement.


Bon anniversaire Monsieur Gao !


PS : Bertrand Mialaret de Rue 89 a fait spécialement le déplacement à Londres et devrait rendre compte ces journées prochainement. On peut aussi se rendre sur le site de la BBC pour écouter une très intéressante interview de Gao Xingjian en chinois.


Noël Dutrait.

lundi 21 décembre 2009

Gao'70

Pour célébrer les soixante-dix ans de Gao Xingjian, né le 4 janvier 1940 à Ganzhou (R.P. de Chine), la SOAS (School of Oriental and African Studies) de l'Université de Londres va tenir un symposium les 4 et 5 janvier prochains : « Realms of the Spirit in Gao Xingjian's Literature and Art. A Symposium and Film Showcase of a Nobel Laureate ».

Ce sera l'occasion pour tous les participants de visionner les films réalisés par le Prix Nobel de Littérature 2000 : seront ainsi projetés successivement « Après le Déluge » et « Silhouette / Shadow », ainsi qu'une œuvre nouvelle intitulée « Ballade nocturne ».

En plus des séances de signature et les échanges sans aucun doute rendus possibles à l'occasion de pauses « Coffee and Tea », interviendront plusieurs amis de l'artiste et des spécialistes de son œuvre dont Tienchi Martin Liao, représentante de la Laogai Research Foundation (LRF) en Europe et présidente du ICPC (Independent Chinese PEN Center), Mary Mazzilli, spécialiste du cinéma chinois et taïwanais à la SOAS, le poète chinois Yang Lian 杨炼, Chen Maiping 陈迈平 et l'écrivain Ma Jian 马建 - qu'il n'est plus guère besoin de présenter -, ainsi que Noël Dutrait sur lequel nous comptons pour avoir des échos de première main sur cet événement aussi festif que savant.

D'ici-là, nous vous recommandons de consulter la page que le Centre of Chinese Studies a mis en ligne sur le site internet de la SOAS. Happy birthday, M. Gao !

lundi 22 décembre 2008

Dix ans pour reprendre la parole

A propos de Beijing coma, de Ma Jian,
traduit de l’anglais par Constance de Saint-Mont,
Flammarion, 2008.

Tian'anmen, place amnésique

Beijing coma est le dernier roman de l'écrivain dissident Ma Jian 马建. Le titre, anglais, est le symptôme d'une paresse éditoriale déplorable de plus en plus répandue qui consiste à traduire d'une traduction anglaise et non de la version originale. Cependant, son ambiguïté a l'avantage de pointer l'enjeu du roman : il s'agit du coma, à Beijing, dans lequel est plongé le héros et le narrateur du roman, Dai Wei ; et c'est aussi le coma de Beijing elle-même. Deux expériences traumatisantes sont ainsi placées en regard l'une de l'autre: la survie de ce corps quasi-mort est une image clinique, biologique, de l'inertie d'un pays et d'un corps politique, celui de la Chine toute entière.

La place Tian'anmen est au coeur de Beijing. Là se dresse la Cité sans âge des Empereurs et, comme en surimpression, l'immense portrait de Mao, rouge et lisse. L'immensité vide de la place, sa monumentalité un peu kitsch, pour un occidental du moins, résument et suspendent les métamorphoses de l'Histoire du pays. Tian'anmen évoque aussi, pour beaucoup, l'image d'un étudiant faisant face à un tank qui l'a pris pour cible. Mais pas pour les internautes chinois, qui n'ont le droit d'y voir qu'une place grandiose offerte à la déambulation tranquille des familles et des touristes. Ni pour tous ceux qui ont oublié le massacre de la place Tian'anmen au profit de la grand-messe récente des Jeux Olympiques. Car les états policiers ont pour eux une arme plus puissante encore que la terreur, c'est l'amnésie collective. Un événement rayé de nos mémoires n'a jamais eu lieu.

Dai Wei, corps de mémoire

Dai Wei, lui, se souvient; la mémoire est même tout ce qui lui reste. 4 juin 1989. Etudiant insurgé, il était là quand l'armée a attaqué les civils qui occupaient la place. Il y a laissé un morceau de son cerveau, stocké depuis lors dans un réfrigérateur d'hôpital. Malgré les apparences, c'est en fait une chance: d'abord parce qu'il n'est pas mort, ensuite, parce que le coma dans lequel il reste plongé durant dix ans lui permet d'échapper à la répression contre les survivants qui a suivi le massacre pour l'effacer des mémoires – exils, internements psychiatriques, mesures punitives à l'encontre des familles, reniements, autocritiques. La police surveille certes Dai Wei, soigné en cachette par sa mère, mais sa vigilance est moindre puisqu'il est considéré comme moins dangereux encore qu'un mort.

Le livre retrace ainsi les dix années de coma de Dai Wei. Son immobilité parfaite est inversement proportionnelle aux mutations spectaculaires de Beijing, et à l'accélération de l'Histoire: libéralisation de l'économie, spéculations immobilière frénétiques, invasions des téléphones et de la télévision, expulsions des pauvres hors de centre-villes aseptisés. Dix ans, c'est aussi le temps qu'il a fallu à Ma Jian pour écrire ce roman, politique au sens large, parce qu'il résume et inscrit dans un corps, la métaphore et le paradoxe d'un pays. Enfermé dans sa « tombe de chair », Dai Wei reconstitue patiemment les événements qu'un pays anesthésié, muet, et privé de sa mémoire a choisi d'oublier. Son corps silencieux et carcéral reste le seul espace possible de subversion. L'écriture est la trace muette de ce cheminement vers la parole qui guette et survit, au fond de Dai Wei, prête à surgir.

Autopsie d’un massacre

Cette autobiographie fictive d'un jeune étudiant chinois est ainsi construite sur l'alternance de deux récits. L'un, au passé, retrace rétrospectivement les souvenirs de Dai Wei, de l'enfance jusqu'au jour du massacre. Dai Wei retrouve sa propre histoire qui est aussi celle de la Chine, mais à échelle humaine: suicide de son grand-père dépossédé de ses biens pendant la Révolution culturelle; déportation de son père accusé de droitisme, et qui revient brisé des camps, après avoir connu la torture, la famine et le cannibalisme. Ses enfants le méprisent, mais l'institutrice les trouve tout de même trop souriants pour des fils de droitiste. La mère de Dai Wei est quant à elle une fervente du parti, mais la réputation de son mari a ruiné sa carrière de chanteuse d'opéra, et elle vit dans l'amertume de ses rêves déçus. Puis ce sont les années à l'Université, la lecture du journal intime du père, les discussions dans les dortoirs, les premières femmes, la participation aux manifestations de soutien aux réformistes, puis l'engagement contre la politique réactionnaire de Deng Xiaopping, jusqu'au siège de la place Tian'anmen. Les contestataires s'organisent, et se divisent presque aussitôt dans des querelles intestines. Dai Wei, lui, se méfie des rhétoriques trop ronflantes, des engagements trop ambitieux, il se tient à l'écart de la course au pouvoir. Responsable de la sécurité, il se contente de veiller avec une lucidité détachée et bienveillante à la logistique, aux manifestants, et parmi eux à sa fiancée. Avec lui, on suit le déroulement heure par heure des événements. Les grèves de la faim, les manoeuvres stratégiques, les négociations, les tentatives d'infiltration des espions, l'attente angoissée des représailles et le silence des autorités, l'euphorie naïve et la ferveur unanimiste des manifestants, les poèmes qui circulent, les discours qui s'échauffent, les grandes envolées lyriques et les problèmes de logistique à résoudre. Puis l'attaque des tanks, l'extermination à l'aveugle des occupants, l'évacuation des blessés dans la panique : la ruine d'un rêve.

Parallèlement à ce roman d'apprentissage et de politique-fiction, on suit le récit, au présent, de la décennie qui a suivi le jour du massacre, récit du quotidien effarant de Dai Wei immobile sur son lit de malade, mais dont l'esprit continue de fonctionner à l'insu de tous : les escarres, les bribes de conversation perçues, le bassin d'urine à vider, les perfusions de glucose, toutes les thérapies tentées. Pressée de le voir mourir, la mère soigne son fils avec une opiniâtreté sans tendresse; persécutée finalement au même titre que les dissidents, elle est une citoyenne ordinaire, à la fois docile et têtue, qui plie sans cesse et finira par casser, malgré l'adage. Progressivement, le corps s'effrite et se nécrose; la mère vend l'urine puis le rein de son fils, pour payer les soins, une infirmière puis un étudiant libidineux font l'amour à ce demi-cadavre. Ici aussi, « le burlesque côtoie le tragique », comme dans Nouilles chinoises [Trad. Constance de Saint-Mont, Flammarion, 2006], un autre roman de Ma Jian dont le héros a monté une petite entreprise de vente de sang, très lucrative mais bien peu sanitaire à l'heure du Sida.

Territoires imaginaires du corps

Parfois, Dai Wei échappe à son corps, comme la pensée parfois échappe au totalitarisme. Le roman est ainsi traversé de passages en italiques qui sont autant d'échappées, en contrepoint, vers un espace libre et imaginaire. Dans sa première vie, celle qui a précédé le coma, Dai Wei était étudiant en biologie, et il lisait assidûment un recueil de légendes merveilleuses, le Livre des Monts et des Mers. Il voulait parcourir la Chine d'aujourd'hui pour retrouver cet itinéraire de légende, et donner un nom, dans la réalité, aux espèces chimériques qui peuplent cet ouvrage. A présent immobilisé, Dai Wei parcourt minutieusement cette cartographie imaginaire, et lui substitue un voyage intérieur, sur la carte de son propre corps: vie des tissus, dégénérescence des cellules, coagulation et circulation sanguines, communications nerveuses, remontée des sensations, éblouissements éphémères, l'anatomie est une topographie fabuleuse. Les interpolations en italiques sur cette vie infime et silencieuse des lambeaux du corps, et les citations du Livre que récite de mémoire Dai Wei, assurent les transitions entre les deux récits principaux, et sont sur le même plan. Le passé légendaire, les tératologies et les fantasmagories rejoignent les noms fantaisistes de la médecine – cochlée, cortisol, oxygène – qui innervent ce corps hybride devenu aussi improbable que les chimères d'un pays de nulle part. Se lient ainsi deux univers hors du temps, soustraits à l'Histoire et plus puissants qu'elle, dans ce double langage absolument libre et muet, archaïque et organique. La mémoire de Dai Wei et celle de la Chine circulent ensemble dans ce corps comme l'écoulement sanguin, les souvenirs fermentent et s'échappent par bulles, et la vie revient avec l'imagination.

Mort et résurrection

Les deux récits, celui des événements politiques qui ont conduit au massacre, et celui du coma dans lequel a depuis vécu Dai Wei, convergent ainsi vers un même point culminant, une même apocalypse, conférant au roman la tension narrative d'une tragédie, dans l'attente d'une fin inexorable qui est une révélation: le moment où la balle pénètre dans le cerveau de Dai Wei, le jour du massacre, qui anéantit l'espoir de renouveau d'un pays, coïncide avec le moment où Dai Wei sort de son coma, pour renaître. Mort et résurrection. Dans Beijing coma, les vivants sont ainsi trop occupés à courir vers la mort, ou vers la fortune, pour se souvenir. Mais Dai Wei, lui, incapable de communiquer, se réapproprie lentement son être et revient à la vie par la mémoire et l'imagination qui circulent en lui, et presque malgré lui. Alors, et alors seulement, il retrouve la parole. Et cette parole devient témoignage, de son histoire, et devant l'Histoire.

Aude Fanlo (Collaboratrice de Radio Grenouille, 88,8 FM)

jeudi 28 août 2008

Lu, entendu, vu cet été

Détail de la couverture de David Pearson pour Récit de Lune de Guo Songfen (Zulma)

Cet été, de nouvelles traductions de littérature taiwanaise contemporaine sont apparues chez les libraires. Un très joli livre de Guo Songfen 郭松芬 (1938-2005), Récit de lune 月吟 traduit par Marie Laureillard, chez Zulma. C’est l’histoire triste de Tiemin, atteint de tuberculose, soigné par sa jeune épouse Wenhui qui n’obtiendra guère de reconnaissance de la part de son mari pour son dévouement. Pris par l’action politique dans laquelle il se lance à corps perdu malgré sa maladie, Tiemin la délaisse peu à peu. L’histoire se passe juste au moment de la rétrocession de Taiwan à la Chine, après la défaite japonaise de 1945. Le texte, très bien traduit, est rempli de mélancolie et de force poétique. La discrète sensualité qui se dégage de l’évocation des pensées de la jeune épouse frustrée est remarquable. Un court roman qui apporte aussi une description de l’atmosphère qui régnait dans l’île au cours de ces années d’après-guerre. Une présentation agréable, une traduction et des notes soignées, la découverte d’un auteur inconnu, que demander de plus ?

Un autre roman taiwanais, de Ping Lu 平路, est sorti au Mercure de France, Le Dernier Amour de Sun Yat-sen, en chinois 行道天涯, traduit par Emmanuelle Péchenart. Là aussi, un livre très bien présenté, bien traduit, qui met en parallèle les derniers mois de la vie de Sun Yat-sen avec les dernières années de la vie de sa jeune épouse, Song Qingling. Ce roman montre deux êtres, célébrissimes dans le monde chinois, dans toute la vérité de leur déchéance progressive, en raison de la maladie pour lui, de la vieillesse pour elle. Ils deviennent des êtres humains ordinaires sous la plume de l’auteur. Un roman historique qui met en scène des personnages que l’on découvre sous un jour nouveau. J’ai pensé en lisant ce livre à l’excellent roman de Jean Echenoz, Ravel, qui évoque les dernières années de la vie du grand compositeur français dans leur quotidienneté.


Dans les choses « entendues » cet été, j’ai été étonné par le commentaire d’un certain M. Wang, ancien diplomate chinois en poste à Paris, lors de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques de Pékin retransmise à la télévision [France 2], expliquant la signification du drapeau rouge à cinq étoiles de la république populaire de Chine. Il a affirmé que la grande étoile jaune représentait l’ethnie han, tandis que les quatre autres représentaient les principales ethnies minoritaires de Chine. Hum, hum, est-ce donc que les Han seraient plus grands que les autres ? Et y aurait-il des ethnies plus importantes que d’autres… Je me souvenais très bien que mon collègue et ami Roland Breton, géographe distingué et également « vexicologue » (spécialiste des drapeaux), m’avait appris que la grand étoile représentait le Parti communiste chinois entouré des quatre classes sociales ayant soutenu le programme commun du Parti communiste chinois en 1949 : les paysans, les ouvriers, les classes moyennes et les capitalistes nationaux (et non les capitalistes « compradores » qui ont vendu leur pays aux étrangers). Naturellement, pendant la Révolution culturelle, cette explication n’a plus été de mise et l’on ne parle plus que de la grande étoile symbolisant le parti communiste et des quatre autres étoiles symbolisant « l’union du peuple tout entier ». Un peu plus tard, le même M. Wang affirmait que les enfants habillés en costumes des différentes minorités ethniques (la presse occidentale a ensuite affirmé que ces enfants étaient des Han portant les costumes des ethnies minoritaires) étaient en train de chanter l’hymne national… que je n’arrivais pas à reconnaître, et pour cause, car ce n’était pas du tout celui-ci. En fait, il a bien été chanté lors de cette cérémonie, mais un peu plus tard, et par une autre chorale.

Parmi les choses « vues », j’ai été surpris et heureux de trouver sur le lieu de mes vacances une place dédiée à Marcel Granet, sinologue, qui est né dans cette charmante petite ville… Si quelqu’un veut savoir où j’ai passé mes vacances, il lui suffit de se référer à une biographie du grand sinologue français !

Cliché ND.

Pour revenir à des choses « lues », j’ai beaucoup apprécié cet été les suppléments du Monde au sujet des Jeux olympiques avec des papiers de différents journalistes, souvent très intéressants et savoureux. On a même pu lire des interviews d’écrivains non officiels comme Liu Xiaobo 刘晓波 ou Ma Jian 马建 dont vient de paraître en France un roman qu’il a mis dix ans à écrire, Beijing coma, traduit de l’anglais par Constance de Saint-Mont aux éditions Flammarion.

Évidemment, je n’ai pas pu être d’accord avec un éditeur pékinois anonyme qui affirme, cité par Sylvie Kauffmann, que « la littérature chinoise contemporaine n’est pas au mieux de sa forme, dans un régime où la création est strictement encadrée, et où on lit de moins en moins de livres ». Je continue à penser que la littérature contemporaine en langue chinoise dans son ensemble, et en Chine continentale en particulier, est l’une des plus riches du monde. Le fait qu’on lise de moins en moins de livres n’empêche pas de très nombreux lecteurs chinois de dévorer des romans sur Internet et d’acheter des livres qui deviennent des best-sellers comme Brothers, 兄弟 de Yu Hua 余华, Le Totem du loup 狼图腾 de Jiang Rong 姜戎 et bien d’autres.

Dans Le Monde encore cet été, est paru en feuilleton Cité de la Poussière rouge de Qiu Xiaolong traduit de l’anglais par Fanchita Gonzalez Battle. Ce sont de courts textes, véritables tranches de vie quotidienne dans la Chine contemporaine depuis la Révolution culturelle jusqu’à 2005. Qiu Xiaolong nous avait habitués à ses romans policiers toujours bien ficelés, là, il évoque la réalité quotidienne avec le même talent. L’ensemble des textes sortira prochainement aux éditions Liana Levi.

Le Figaro, quant à lui, avait choisi de publier tout au long du mois d’août des textes écrits par de grands écrivains étrangers commençant tous par la même phrase de l’Odyssée d’Homère : « Ulysse prit le sentier rocailleux qui monte à travers bois, du port vers la falaise. Il allait vers l’endroit qu’avait dit Athéna… » Et c’est Mo Yan 莫言 qui a clos la série le 18 août avec un texte plein d’humour intitulé Le Vieil Homme et le Château bleu 蓝色城堡 traduit par votre serviteur et Liliane Dutrait, accessible sur Internet.

Voilà, si vous avez trouvé où j’ai passé mes vacances, vous aurez compris que je ne suis pas allé en Chine… en tous cas pas physiquement ! J’y ai pourtant passé de nombreuses heures, grâce à ces lectures, et aussi parce que, avec Liliane Dutrait, nous avons enfin achevé la traduction des Quarante et un coups de canon 四十一炮, de Mo Yan, ce qui nous a permis encore de passer de fabuleux moments avec le grand écrivain, en le traduisant, en relisant la traduction, et en découvrant ses réponses toujours rapides et complètes à nos courriers électroniques lorsque nous avions besoin d’en savoir plus sur telle ou telle expression ou particularité locale. (À paraître aux éditions du Seuil à l’automne.)

Profitons-en pour signaler que Mo Yan vient de remporter le prix du roman Le Rêve du pavillon rouge de la Hong Kong Baptist University 香港浸会大学 pour son roman Shengsi pilao 生死疲劳, dont la traduction en français doit sortir l’année prochaine aux éditions du Seuil, dans une traduction de Chantal Chen-Andro. Ce prix, le plus richement doté de tous les prix littéraires de littérature contemporaine en chinois, récompense le meilleur long roman (长篇小说) écrit en langue chinoise. On peut lire à ce sujet l’intéressant reportage du Yazhou zhoukan 亚洲周刊 du 17 août 2008.

Et vous, dans quelle littérature d’Asie vous êtes-vous plongés ? Quels livres nous recommandez-vous ? Les traductions ne manquent pas actuellement dans le domaine des littératures coréenne, japonaise, indienne, chinoise ou vietnamienne… Des conseils de lecture pour l’automne et l’hiver seront les bienvenus. Noël Dutrait, 28 août 2008.

dimanche 29 juin 2008

Derniers paragraphes (005)



• La Croix
a consacré le jeudi 29 mai 2008 ( « Livres & idées », pp. 14-15), sous la plume de Geneviève Welcomme, deux pages à la « Mystérieuse littérature venue de Chine ». Il y est principalement question du Totem du loup de Jiang Rong 姜戎, envisagé comme « Un brûlot anti-confucéen », et de Brothers, « Vision de la Chine en écorché » de Yu Hua 余华, qui, à une des quatre questions qui lui sont posées, répond : « Tout ce que j'écris repose sur la vérité. J'ai depuis reçu des témoignages de gens qui ont connu bien pire que ce que mon roman raconte ».

Dans son article, Geneviève Welcomme rappelle que « la formidable créativité littéraire - 220 000 titres par an - qui accompagne la transformation de la Chine reste confrontée à l'archaïsme de la censure », et donne la parole à Noël Dutrait qui revient sur l'originalité de la production chinoise :
« Les romans chinois les plus appréciés des Français, je pense à ceux de François Cheng ou de Dai Sijie (Balzac et la petite tailleuse chinoise) sont faits pour les Occidentaux. En mettant l'accent sur la Chine traditionnelle et ses valeurs, ces auteurs ne déroutent pas le lecteur cultivé qui a une idée toute tracée de la Chine et de l'Asie. En revanche, les auteurs chinois « de l'intérieur » sembleront plus déstabilisants car la matière de leurs récits est faite des chamboulements vécus par la société depuis la mort de Mao. Le nouveau pouvoir disait que tout est possible, donc tout eu lieu. C'est de cela que parlent les grands romanciers chinois d'aujourd'hui. D'où la brutalité, la crudité de certains récits. Mais la littérature n'a-t-elle pas aussi pour fonction de s'emparer des grands sujets qui ont traumatisé une société ? Et il se trouve que parmi les grands écrivains d'aujourd'hui, certains ont beaucoup vu ... »

• Si vous ne les avez pas lu, précipitez-vous sur les articles que Bertrand Mialaret a récemment consacré sur Rue89.com aux auteurs chinois de romans policiers (voir ici), comme He Jiahong 何家弘 (« He Jiahong, l'état de droit en Chine passe par le roman policier », 30/05/08) et Qiu Xiaolong 裘小龍. « Quand l'inspecteur Chen enquête sur la vie privée du président Mao » (07/06/08) est un utile complément à « Qiu Xiaolong, flic et poète à Shanghaï » publié le 02/10/07. Ces trois intéressantes contributions qui donnent la parole à ces auteurs qu'on prendra plaisir à découvrir et à distinguer, pourraient bien vous donner envie de laisser de côté les Hercule Poirot de saison pour une nourriture plus riche en sauce soja.


• Ne manquez pas non plus, sur The New Yorker, la longue recension de Pankaj Mishra sur le Beijing Coma de Ma Jian 马建. Intitulé Tiananmen’s Wake. A novel of hope and cynicism ». Elle s'achève ainsi : « Like many a work produced in exile, Beijing Coma upholds spiritual self-sufficiency against the sentimental illusions of mass politics. It also suggests that by turning away from China’s complex struggles Ma Jian will deny himself the moral passion that is the truest wellspring of his art. »

Cet ouvrage a été retenu avec 99 autres par The Sunday Times guide to summer reading dans la liste des « 100 best holiday reads ». On peut toujours lire, sur le Times Online, la critique de Tom Deveson de ce roman dont la version française sortira à la toute fin du mois d'août aux Editions Flammarion. Vous ne le lirez donc pas sur la plage, à moins que ....


• Et pourquoi ne pas profiter des vacances et des installations Wifi de plus en plus nombreuses, notamment à Pékin qui s'équipe et montre la voie à suivre (voir « Free wireless Internet in downtown Beijing ») pour explorer les billets de la rubrique « Books » du site Danwei.org ? Le dernier en date (13/06/08) donne une courte critique des 20 Fragments of a Ravenous Youth de Guo Xiaolu par Ian Wallace, mais ne manquez surtout pas l'intéressante et originale contribution sur Zhang Ziping 张资平 (1893-1959), « Willow Fluff and trashy romance novels », que Joel Martisen conclut ainsi :
« Of course, the parallels with authors today aren't exactly one-to-one: after the founding of the People's Republic, Zhang worked as translator for the Commercial Press until 1955, when he was arrested as a counter-revolutionary. He was sent to a labor farm in 1958 and died there the following year. Still, when the publishing industry is murmuring about setting up a rating system for books to protect children from literature's slide into the gutter, or when people wring their hands over recalcitrant plagiarists like Guo Jingming, Zhang's novels of the 1920s and 30s remind us that mainstream culture was nothing sacred even in the legendary days of the May 4 movement. »
On retrouve encore Qiu Xiaolong, mais par la vidéo cette fois ; l'auteur de polars intervient en effet dans la piquante série de reportages Sexy Beijing 性感北京 : « Dreaming of Inspector Chen » qu'on peut aussi visionner sur Youtube, sur Tudou ou sur le site Sexy Beijing Tv à partir duquel on découvrira un blog pas moins surprenant et une liste de liens pleine de surprises -- ne pas manquer les six de la rubrique « Video Sharing ». La Chine n'a jamais été aussi proche ! (P.K.)

samedi 31 mai 2008

Derniers paragraphes (003)

Le Times Online rend à nouveau compte de la riche activité éditoriale sur la Chine avec un compte rendu sur The Penguin History of Modern China: The Fall and Rise of a Great Power, 1850-2008 de Jonathan Fenby (Allen Lane, 763 p.) qui s'achève par ce constat : « With the end of Maoism and, now, the dismissal of class struggle as an “incorrect concept”, China's rulers have no unifying belief system or ideology to buttress their control. The lesson of China's history is that nothing is more perilous than that deficiency. »

Mais aussi et surtout, TOL a mis en ligne le 30/05/08, un texte de Ma Jian 马建 (traduit par Flora Drew) à ne pas manquer. Il est intitulé « On the 19th anniversary of Tiannamen, Ma Jian speaks out against the silence of Chinese writers ». En voici les extrémités qui ne doivent pas dispenser de la lecture de l'ensemble :
« Nineteen years ago, during the student-led pro-democracy movement in Beijing, a band of 500 or so of China's most successful writers poured out of the gates of the Chinese Writers' Association and marched through the streets calling for political reform and an end to government corruption. The democracy movement was at its height. University students from Beijing and the provinces had occupied Tiananmen Square and staged a mass hunger strike, urging the Government to engage with them in direct talks. The entire city had joined the protests - workers, stallholders and even the tireless pickpockets. But the writers, exposed as they were, required special courage.
.../...
The most powerful words written in Chinese last year were not by a novelist, but an unknown citizen who placed in a Sichuan newspaper an ad that simply said: “Respect to the mothers of the victims of 6/4.” The young clerk who had approved it for publication hadn't grasped the significance of the date. The slip was soon discovered by the authorities, and three of the paper's editors lost their jobs. The Chinese people have been denied knowledge of their past and the right to reflect on it. Large gaps exist in the collective memories of the nation. It is the role of Chinese novelists, poets, bloggers and journalists around the world to help fill them. »
On attend toujours le Beijing Coma de Ma Jian dont la traduction française (609 pages !) par Constance de Saint-Mont (la traductrice de Nouilles chinoises, 2006) est annoncée par les Editions Flammarion pour le 20 août 2008 et présenté ainsi : « Mai 1989. Des milliers d'étudiants occupent la place Tienanmen. De toute la Chine, des gens se joignent à la protestation et les étudiants prennent soudainement conscience de l'influence qu'ils peuvent exercer. Parmi eux, se trouve Dai Wei. Le 4 juin, alors qu'il discute avec ses amis de la démocratie, un soldat lui tire une balle dans la tête, le plongeant dans un coma profond...»

Vous avez juste le temps de relire Jin Ping Mei ou d'achever le Totem du loup avant de faire un sort à Brothers, voire si vous êtes en pleine forme de vous pencher sur la dernière traduction française du Dao de jing 道德經 : Lao Tseu, Le Daode jing, Classique de la voie et de son efficience. Nouvelle traduction par Rémi Mathieu. Éd. Médicis-Entrelacs, 281 p., ouvrage qui figure en bonne position dans la liste des dix meilleurs titres de la semaine du « Radar littéraire » (22/05/08) de La Revue des deux mondes et auquel La passion du livre consacre une fiche portant la présentation de l’éditeur et un extrait de l'introduction. (P.K.)

lundi 12 mai 2008

Derniers paragraphes (002)

Beijing coma, le prochain livre de Ma Jian 马建 à sortir chez Flammarion - qui a publié, rappelez-vous, ses Nouilles chinoises (traduit de l'anglais par Constance de Saint-Mont, 2006) - est déjà sorti sous le même titre (Chatto & Windus, 586 p.) en Grande-Bretagne où vit l'auteur. Jonathan Fernby l'a déjà lu pour The Times online (9/05/08)

Sa recension commence par ces mots :
« Ma Jian’s epic novel is the first major work of fiction on the student protests in Tiananmen Square in 1989, and the events that ended with the Communist leadership sending in the army on June 4 in a defining moment of China's modern history. As such, the book is a huge achievement, mixing imagination and fact as it charts in compelling close-up the complex and heady nature of the Beijing Spring, which was joined by hundreds of thousands of inhabitants of the capital. »
Et s'achève par ceux-ci :
« Finely written and translated, with beautifully controlled interaction between the actors, the book's account of life and love in the square in 1989 brings out the complexity of the movement that reached well beyond the traditional description of it as a pro-democracy revolt. Above all, the Beijing Spring provided the participants with “a warm space with a beating heart” and reasons for soaring hope - but was also shot through with inevitable differences, rivalries and bickering. The characters, some of them real people appearing in roman à clef roles, take on depth and meaning as the story moves towards tragedy, on both a personal and a wider level. Nineteen years on, June 4 is still off limits for discussion in China, yet another of the episodes on which the leaders of the People's Republic prefer to impose a coma of orthodoxy while hoping that economic growth will provide them with the legitimacy denied by the protestors. Sadly, the richness and humanity of Ma Jian's book shows why this remains the case. »
On peut toujours lire l'interview réalisée par Didier Jacob pour Le Nouvel Observateur (31/08/06) pendant laquelle le « peintre, photographe, écrivain, Ma Jian, [...] auteur de plusieurs livres, dont Chienne de vie et La Mendiante de Shigatze (Actes Sud), et Chemins de poussière rouge (l'Aube) [et] qui vit à Londres avec sa femme et ses deux jeunes enfants » disait : « Il est actuellement impossible de publier en Chine un livre qui ait un quelconque contenu intellectuel. »

Pour ce nouvel opus - Beijing Coma - traduit du chinois par Flora Drew, on peut également - en attendant d'autres critiques - se reporter à la notice que lui consacre son éditeur.

On reparlera certainement de ce livre au moment de sa sortie française, mais il ne faut plus attendre pour lire l'instructif article que Bertrand Mialaret vient de consacrer sur Rue89.com dans le cadre du festival Etonnants voyageurs, au « Monde changeant de l'édition chinoise à l'heure capitaliste » et dont le dernier paragraphe donne envie de lire ce qui le précède :
« Au total, le livre en Chine connaît une situation paradoxale: un énorme marché qui se développe rapidement, encore archaïque et bureaucratique pour l’édition, parfois déstabilisé par la piraterie, mais qui en même temps est étonnamment moderne du fait de l’influence d’internet sur le comportement des lecteurs, la littérature et l’industrie du livre; on y reviendra. »
Ne vous en privez pas. (P.K.)

lundi 10 mars 2008

Vingt ans de littérature chinoise

Cliché P.K. : Xinhua shudian fermée à proximité du Temple du Ciel, Beijing (28/12/06)

Comme nous l’avions annoncé le 12 février, la revue Perspectives chinoises a fêté le 5 mars dernier son numéro 100. La littérature n’a pas été absente de cette journée et, à l’issue de ma présentation, j’ai informé le public de l’existence du blog de notre équipe. M. Jean-François Huchet, le directeur du CEFC de Hong Kong, m’a autorisé à mettre en ligne le bref panorama de la littérature chinoise que j’ai brossé. En un quart d’heure, l’exercice était difficile et je le livre ici pour que chacun de nos lecteurs puisse donner son avis et l’enrichir…


L’évolution de la littérature chinoise
du début des années 1990 à 2008

Noël Dutrait


Après les événements de Tian’anmen de 1989, le départ à l’étranger de quelques grands noms influence l’évolution de la littérature. En fait certains écrivains ou penseurs étaient à l’étranger au moment des événements et ne sont jamais rentrés. C’est le cas de Liu Binyan 刘宾雁 qui avait mis son œuvre littéraire au service de la dénonciation des défauts de la société communiste, Gao Xingjian 高行健 qui avait présenté en Chine le roman et le théâtre occidentaux, Ma Jian 马建, qui avait osé décrire les funérailles célestes au Tibet dans la revue Renmin wenxue , Bei Dao 北岛, célèbre représentant de la poésie obscure de la fin des années 1970 qui va être à l’origine de la rénovation littéraire de Chine continentale, ou encore Liu Zaifu 刘再复 qui avait joué un rôle très important au cours des années 1980 dans le domaine des idées.

Dès le début des années 1990, on voit paraître des textes réalistes ou néo-réalistes qui se font l’écho des problèmes de fond de la société chinoise. En France, ces textes, souvent des nouvelles, ont été publiés pour beaucoup dans Perspectives chinoises et repris en volumes par des éditeurs comme Bleu de Chine. Souvent, la lecture d’une de ces nouvelles permet de comprendre une réalité qu’un long article peine à rendre de manière aussi explicite. La dénonciation n’est pas frontale comme avec Liu Binyan, mais elle est implicite dans les nouvelles et les romans publiés à cette époque. Sur le plan formel, des écrivains comme Yu Hua 余华 ou Su Tong 苏童 font le détour par une écriture qui sera qualifiée par les critiques d’avant-gardiste pour refléter l’absurdité de la société et revenir vers la description d’une réalité chaque jour plus difficile. De la littérature avant-gardiste au néoréalisme ou à l’hyperréalisme, le chemin n’est pas long et souvent emprunté par de nombreux auteurs. C’est sans doute pour cela que la censure ne s’y retrouve pas et laisse passer des textes très audacieux dans la dénonciation des contradictions du régime.

La colère de Mo Yan 莫言 par rapport à l’état de la société à cette époque et par rapport aux événements de Tian’anmen est exprimée dans Jiuguo 酒国, Le Pays de l’alcool. La corruption des cadres près à tout, y compris à manger des enfants de boucherie, renvoie à la dénonciation de la société cannibale par Lu Xun 鲁迅(1881-1936). Dans le maniement de la parodie, Mo Yan va même jusqu’à parodier l’écriture de Lu Xun pour exprimer son opinion sur la société dans laquelle il vit. De la sorte, il contourne la censure et remporte un succès important à l’étranger : Japon, USA, France, Italie… qui lui donnera une certaine latitude pour écrire les romans suivants et qui, à mon avis, dominent largement la scène littéraire chinoise de toute cette époque.

Il faut aussi évoquer l’apparition très marquante des questions refoulées ayant trait à la sexualité. Feidu 废都, La Capitale déchue, publiée par Jia Pingwa 贾平凹 en 1993, déclenche une violente polémique. S’agit-il du nouveau Jin Ping Mei 金瓶梅, ou n’est-ce qu’un roman pornographique de bas étage ? Avant sa mort en 1997, Wang Xiaobo 王小波 obtiendra aussi un très grand succès avec ses romans inclassables, entre politique fiction, science fiction et surréalisme dans lesquels la question du sexe est aussi omniprésente.

Yu Hua, quant à lui, dans Le Vendeur de sang, Xusanguan maixueji 许三官卖血记, évoque la question du don du sang, moyen très lucratif de gagner sa vie, un procédé qui mènera quelques années plus tard à l’origine du scandale de la transmission du sida en Chine, scandale dénoncé récemment par Yan Lianke 阎连科.

L’histoire récente de la Chine et la nature de la société ancienne sont aussi des thèmes qui n’ont pas échappé à des écrivains comme Mo Yan, Su Tong ou Yu Hua.

Dans Beaux seins belles fesses 丰乳肥臀 publié en 1995, Mo Yan montre comment se sont comportées pendant la guerre civile au Shandong les armées communistes et nationalistes. Son analyse n’était pas « politiquement correcte » et son roman a été interdit, non pas comme on l’a dit parfois en raison de scènes érotiques trop crues, mais du fait qu’on y voyait des soldats communistes se livrer à d’atroces exactions. Ensuite, infatigablement, Mo Yan a pris à bras le corps la question de la torture dans Le Supplice du santal, déclarant qu’il renonçait au réalisme magique à la Garcia Marquez pour revenir à un réalisme absolu, plus à même de rendre compte de la réalité. (En fait, comme l’ont montré Jérôme Bourgon ou Zhang Yinde, de nombreux faits relatés dans ce roman sont issus de l’imagination débordante de l’auteur. Dans le cas du Supplice du santal 檀香刑, ce réalisme rend parfois la lecture de ce roman difficile…

Enfin, avec Les Quarante-et un canons 四十一炮, publié en 2003, à travers 41 récits, Mo Yan raconte l’histoire d’un jeune garçon un peu après la fin de la révolution culturelle jusqu’à nos jours. A travers cette histoire, on voit avec une extrême précision apparaître la société chinoise des années 1990 et du début du XXIe siècle avec ses bouleversements économiques incroyables, l’apparition des nouveaux riches, le développement tentaculaire des relations et de la corruption et aussi, la fascination pour le sexe et parfois même le retour à la religion. Ce roman est magnifiquement construit et révèle un contenu très précieux dans la connaissance de l’évolution de la société chinois des 30 dernières années.

De la même manière, dans Xiongdi 兄弟, Frères, Yu Hua prend à bras le corps l’histoire récente de la Chine et raconte l’histoire de deux frères depuis la Révolution culturelle jusqu’à présent. Ce roman a eu un succès considérable, malgré une critique spécialisée défavorable, jugeant le roman bâclé sur le plan du style.

Naturellement, on ne peut parler de cette période sans évoquer le coup de tonnerre que fut en 2000 l’attribution du prix Nobel de littérature à Gao Xingjian. Attendu depuis si longtemps par les écrivains chinois et surtout par l’administration chargée des affaires culturelles de Chine, l’attribution de ce prix à un écrivain très controversé pendant les années 1980, qui n’était pas revenu en Chine après 1989, qui avait déclaré à une chaine de télévision française qu’il ne rentrerait en Chine que lorsque le régime politique aurait changé et qui, de surcroit a affirmé dans son discours de Stockholm que Mao Zedong avait fait mourir plus d’écrivains que tous les empereurs de Chine réunis… tout cela était insupportable. La question « Gao Xingjian » restera encore longtemps en suspend, malgré les déclarations de nombreux écrivains chinois qui ont approuvé l’attribution de ce prix. Gao Xingjian continue à s’exprimer dans toutes les zones sinophones de la planète sauf en Chine continentale et ses propos sont amplement relayés grâce par Internet. Sa voix totalement indépendante est à mes yeux très importante dans le débat littéraire et politique de notre époque, même si elle reste en partie marginalisée.

Ce bref panorama laisse bien sûr de côté de nombreuses œuvres extrêmement intéressantes. Je pense par exemple, aux recherches et à la réflexion très fouillées de Han Shaogong 韩少功 sur le langage et l’anthropologie à travers son désormais célèbre Maqiao cidian 马桥词典, le Dictionnaire de Maqiao. Je pense aussi au roman Le Totem du Loup, Langtuteng 狼图腾 de Jiang Rong 姜戎, un extraordinaire succès de librairie dans lequel l’auteur, un ancien jeune instruit, développe une réflexion sur la manière dont les Mongols, influencés par la société des loups, ont su conquérir le monde, tandis que les Chinois, seulement influencés par des stratèges philosophes, n’auraient jamais su sortir de leurs frontières… L’intérêt fondamental de ce roman tient avant tout, à mon avis, au fait qu’un jeune Han réfléchisse à son histoire en la confrontant à celle d’une ethnie minoritaire.

L’évolution de la littérature chinoise depuis la fin des années 1980 est donc caractérisée par l’apparition d’écrivains puissants dans leur style, qui ne craignent pas d’aborder tous les thèmes, qui se confrontent aussi bien à la critique de leur pays qu’à celle de l’étranger. Je ne partage pas l’avis du sinologue allemand Wolfgang Kubin qui a déclaré en 2006 que la littérature contemporaine chinoise n’était pour la plupart que bonne à être mise à la poubelle, ce qui a provoqué un tollé en Chine. Pourtant, récemment, à Genève, Yu Hua a approuvé cette déclaration en indiquant que de toute façon, il ne resterait de la période récente au mieux que deux ou trois noms d’écrivains et que tout le reste irait effectivement « à la poubelle ».

Quant à moi, j’estime que l’ensemble de la littérature en langue chinoise, qu’elle soit écrite en Chine continentale, à Taiwan, Hong Kong, Macao, en Asie du Sud-est et dans le reste du monde, est une littérature absolument passionnante dont émergent déjà d’immenses écrivains qui marquent en profondeur leur propre culture, mais qui commencent déjà à marquer et influencer des écrivains d’autres pays. Cette littérature s’est libérée en grande partie du poids politique et, si à présent elle doit lutter contre le poids du commerce, elle garde une santé rassurante grâce à son lectorat qui, ne l’oublions pas, est énorme, partout dans le monde.

Pour une présentation approfondie et élargie, on lira
Noël Dutrait
,
Petit précis à l'usage de l'amateur de
littérature chinoise contemporaine (1976-2006),
Arles : Editions Philippe Picquier, 2006.

lundi 26 novembre 2007

Super Toby

Encore un billet au titre douteux ! Mais, ne m'en veuillez pas, je n'ai pu résister : mettez cela sur le compte d'une privation d'université pendant de longues semaines sans date de réouverture annoncée. Ce titre est en fait le condensé de celui d'un billet de Danwei (et oui encore !) intitulé « Super-agent Toby Eady on the importance of agents for Chinese authors » (24/11/07) qui donne la parole à M. Toby Eady que Jeremy Goldkorn présente ainsi : « Guest contributor Toby Eady is a London-based literary agent who represents Jung Chang [Zhang Rong 張戎 (1952-)] (Wild Swans [Three Daughters of China, 1991]) and Xinran Xue (The Good Women of China).» C'est aussi, peut-on ajouter, le fils de la romancière Mary Westley (1912-2002).

Voici donc les meilleurs moments de ce plaidoyer en faveur de l’exclusivité de l’agent littéraire en milieu chinois [c'est moi qui souligne] :

Chinese Authors – beware when fools rush in.
« I have a Chinese author whose work I and everyone at my agency all admire tremendously. Over the course of four years, after countless rejections from commercial publishers, we persuaded a respected university press in the US to buy the book and pay for a top translator. That process took meetings in New York, Frankfurt and in Beijing with the author. On the back of this, Penguin US bought the paperback rights and will distribute throughout the world. The book had recently sold to a very good publisher in France and Italy. We were beginning to get the right sort of reviews, attention and interest. And then I found out the author had been approached by a new literary agency based in Hong Kong and persuaded to sign a contract with them to represent his new novel. »
« From having worked with Chinese authors for the last twenty years, I know that publishing culture is different in China. It is a sign of success to have five different publishers and of failure to have one. In China there are many different cities with their own publishing house. In the West, the most important thing is
continuity; an author who is shopping around, changing publishers, agents is either a « celebrity » or an author who will soon be without a publisher.
For a publisher in the west to make a success of a Chinese author they have to find the right translator – not all translators are suitable for an author’s style.
To edit a translation takes time – at least 6-8 months, in many cases years - and a fine eye and ear and the time to use them. There are very few corporate publishers who can offer that.
To most Western publisher - and agents- all of this time, travel and energy would not be worthwhile. So a Chinese author has to find an agent who has the experience to give your book that attention, put that work in: find you a top translator and a publisher who believes in continuity and understands how to publish Chinese authors and there are precious few of those about, with honourable exceptions. Always remember, it is a relatively small market: translation makes up
5% of most publisher’s lists. Most translations into English sell more copies in Australia, Canada than England and certainly more than the US, with certain high-profile exceptions. (...)
Publishing in the west – like driving – can be frustratingly slow for the Chinese. But if you are translated properly, published intelligently you can sell in up to thirty languages, earn money over years from royalties that you never imagined. If not, you will sink with little trace. (...) ... having two agents representing one author might cause confusion. This makes me worry a great deal for the future of authors who sign up with these new agencies that have sprung up. Their attitude is evidence of dangerous clash of publishing cultures. Most of us publishing in the west know each other and know the dangers I’ve outlined. No publisher wants, or is happy to buy and give their time to an author who is being shopped around by different agents. What they want is continuity and authors would be wise to want it too. » [Pour l'arti
cle entier, voir ici]
Vous aurez noté avec satisfaction que Toby Eady conçoit que le temps est un des éléments majeurs à prendre en considération pour obtenir une bonne traduction et devrez également apprécier ce qu’il a dit dans un article de CNN.com :
« Time is the greatest and most imposing factor, » Eady says. « In order to get a book published you have to be ready for it to take three years. » Preparing a manuscript for publication leads to the inevitable « Westernizing » of a Chinese work, he says. Chinese is a « pictorial » language, structured differently from Western languages, Eady says. « It's a completely different way of thinking. Inevitably, some minor alterations will be made. » Additionally, there are few translators available to publishing houses who can provide top-level, nuanced translation, Eady says. « Most are young and underpaid. »
Il n'en fallait pas plus pour renforcer ma sympathie et aiguiser ma curiosité : dans un premier temps, je me suis demandé qui était l'auteur dont il est question dans le paragraphe liminaire de son intervention ? A cette question, je n'ai pas de réponse définitive : le commentaire posté par Fritz (le 24/11/07 à 12:03PM) pourrait mettre sur une piste ; je le cite : « Is Mr. Eady's client the one that wrote the chairman bio ? » Dans ce cas ce serait Zhang Rong/Jung Chang co-auteur avec Jon Halliday de Mao. The Unknown Story (2005). Mais ce pourrait tout aussi bien être Zhu Wen un des auteurs de Toby Eady dont une œuvre a été publiée par les Presses de l'Université Columbia. Mais il ne s'agit là que de conjectures. Si vous avez des lumières, merci de nous en faire profiter.

Par acquis de conscience, je me suis rendu sur le site de Toby Eady Associates pour voir qui sont leurs auteurs chinois. La page d'accueil indique que la société a été créée en 1968, et elle en fournit la philosophie : « As a smaller, more personal agency we believe that books should be published with commitment, passion and imagination. We are looking for stories that demand to be heard. » Mais, alors que je m’attentais, et vous aussi sans doute, à trouver une longue liste d’auteurs chinois, le site n’en propose que trois (voir ici) ! Les voici :

Trois clichés du Weiminghu (Université de Beijing) pris en septembre 2006.

Diane Wei Liang

« [She] was born in Beijing. She spent part of her childhood with her parents in a labour camp in a remote region of China, and the other part in Beijing with her mother when her parents were forced to live and work in different cities. She studied psychology at Peking University. In 1989 she took part in the Student Democracy Movement and was in Tianamen Square. Later that year, she left China for the USA. Diane has a Ph.D in Business Administration from Carnegie Mellon University and was a business professor in the USA and UK for over ten years. » Elle vit maintenant à Londres avec son mari et ses deux enfants. Son premier roman a été publié en 2003. C'est Lake With No Name qui a été traduit de l'anglais par Elise Argaud, sous le titre Les Amants de Tiananmen sortis dans la collection « Regards croisés » aux Edition de l'Aube (2006, 368 p.) qui le présentent ainsi :
« Lentement, la place Tiananmen se déploya devant nous comme un vieux livre de contes de fées. Au nord, la magnifique porte de la Paix céleste (Tiananmen) surplombe la place dans sa splendeur pourpre et or. […] Plusieurs milliers de gens devaient y déambuler, mais la place me paraissait déserte. Dans mes souvenirs, tout était différent : sept ans plus tôt, cet endroit avait été un champ de bataille envahi par de jeunes Chinois avec du sang sur la chemise, sur le bandeau et dans les yeux. Les drapeaux flottaient au vent. Où étaient passés tous ces jeunes gens de dix-huit ans, où étaient-ils à présent ? »
Le 4 juin 1989, à Pékin, les chars entrent sur la place Tiananmen – et les jeunes rêves de démocratie et de liberté basculent, en même temps que la vie de Wei, une jolie étudiante promise à un bel avenir. Elle se réfugie aux États-Unis où elle a obtenu une bourse, cœur et espoirs brisés.
Sept ans après, Wei rentre à Pékin, prête à retrouver parents, amis et amours…, et nous confie un roman passionnant, tant par l’Histoire que par son histoire. »
The Eye of Jade (2007), le dernier roman de Diane Wei Liang, dont je n'ai pas réussi à identifier le nom chinois, devrait voir le jour cette année aux Editions Robert Laffont. Peut-être en reparlera-t-on ?


Zhu Wen

D'un an le cadet de Diane Wei Liang , Zhu Wen est quant à lui du Fujian et diplômé de l'Université de Nanjing en 1989. « From 1989 to 1994 he worked as an engineer in a thermal power plant, during which time he began writing fiction. Since he became a full-time writer in 1994, his work has been published in many of Mainland China's most prestigious literary magazines, and he has produced several poetry and short story collections, a full-length novel and three films. Over the course of his writing career, Zhu Wen has established himself as a pivotal figure in Post-Mao Chinese literature, to whom other authors of his and younger generations look for inspiration. His success in recreating on the page the brutal absurdities of contemporary China has turned him into a representative voice of the 1990s and beyond. »

I Love Dollars and other Stories in China (trad. et préface par Julia Lovell) a été publié par les Columbia University Press en 2007. Un excellent compte rendu en a été donné par Sébastian Veg dans le n° 98 de Perspectives chinoises ; il est disponible en ligne ici et s'achève ainsi :
« Notre hypothèse est que Zhu Wen, au-delà du cynisme de ses narrateurs, cherche à développer une critique de la société de consommation qui ne soit pas simplement moralisante – un positionnement qu’il a le mérite de ne jamais adopter. Tout en soulignant la liberté relative, en particulier dans la vie individuelle, qu’a permis la libéralisation économique, il montre l’écrasement des individus sous une multiplicité de structures de pouvoir, dont l’unité de travail socialiste continue à faire partie, mais qui englobent aussi la structure familiale traditionnelle, et la violence économique du capitalisme débridé. L’humour et l’ironie des narrateurs donnent corps à cette résistance diffuse qui, si elle comporte une part de cynisme, ne se réduit pas à une posture. En somme, l’édition opportune de ce recueil, servie par une excellente traduction, nous permet d’entendre la voix d’un écrivain et réalisateur novateur, qui contribue à construire le monde littéraire chinois actuel. »

Wu Fan 吴帆

« Fan Wu grew up on a farm in southern China, where her parents were exiled during the Cultural Revolution. she moved to the United States in 1997 to study at Stanford University and began to write in 2002. (...) She lives and works as a web editor in California. She writes in both English and Chinese and is working on a second novel and a short story collection. » Son premier roman, February Flowers (2006) devrait voir prochainement le jour en traduction chez Philippe Picquier. Une visite à son site (ici) vous permettra de mieux faire connaissance avec cette auteur qui vit à San Jose en Californie et travaille dans l'édition de sites internet. On y trouve notamment des jugements très enthousiastes sur ses écrits (ici), dont celui-ci sur February Flowers signé par Xinran :
« An original and unforgettable story. Just like the flowers referred to in the title, Fan Wu's novel is brimming with passion, vitality, and hope. The girls in this book are the daughters and granddaughters of The Good Women of China, and are products of the society both modern, expansive, and communistically introvert. »


Justement un mot sur (Xue)
Xinran 欣然 (1958-), journaliste-écrivain et âme de l'association « The Mothers’Bridge of Love ». Elle est connue en France pour ce The Good Women of China, qui est devenu Chinoises dans la traduction de Marie-Odile Probst (Picquier, 2003) et Funérailles célestes traduit de l'anglais par Maïa Bhaâratî (Picquier, 2005). On peut encore lire (ici) une interview réalisée le 13 mars 2005 par Emmanuel Deslouis pour le site Eurasie. Son dernier livre, Miss Chopsticks devrait sortir en français sous le titre Baguettes chinoises (début 2008). Dans un article du Guardian (13/07/2002), où Xinran est chroniqueuse, Angela Lambert citait Jung Chang : « When [Xinran] told me her stories I found them so interesting that I introduced her to my agent, Toby Eady. » Elle en est devenue l'épouse.

Pour en revenir à Toby Eady, on apprend ailleurs, qu'il est aussi l'agent de Ma Jian 馬健 (1953-), auteur bien connu des Français grâce à cinq traductions. La dernière en date étant ce bol de Nouilles chinoises traduit par Constance de Saint-Mont (Flammarion, 2006). Certains d’entre vous y ont-ils trempé les lèvres ?

Ceci dit, que penser des choix de Toby Eady qui semblent faire la part belle à des auteurs chinois, qui, mis à part Zhu Wen, vivent tous en dehors de Chine dans un environnement anglo-saxon et écrivent tout ou partie de leur œuvre en langue anglaise ? (P.K.)

P.S. : De son côté, Ha Jin 哈金
[Jin Xuefei 金雪飞 (1956-)], présent dans nos librairies avec quatre titres déjà, a les honneurs du Sunday Book Review (25/11/07) du New York Times pour son nouveau roman écrit en anglais, A Free Life (Pantheon Books, 660 p.), dont on peut découvrir le premier chapitre ici [Ajout du 30/11 : Rebelote dans The New Yorker daté du 3 décembre avec rien de moins qu'un long compte rendu signé John Updike (1932-) qu'on lira ici.] Le spécialiste de littérature chinoise ne peut donc plus se contenter du chinois pour embrasser la création littéraire chinoise de notre début de siècle. Mais jusqu'à quand ces auteurs chinois-là - on peut, entre autres, ajouter dans cette liste les noms de Qiu Xiaolong et d'Amy Tan, déjà évoqués sur ce blog (voir ici) - seront-ils considérés comme des auteurs chinois ? La blague des Two Stupid chickens reproduite plus haut exprime très bien, me semble-t-il, la perplexité dans laquelle nous plongent ces questions. (P.K.)

Ajout du 12/12 : On lira avec grand plaisir et attention le billet que Bertrand Mialaret a consacré au dernier opus de Ha Jin sur Rue89.com :
« Le premier roman "américain" du "chinois" Ha Jin » (11/12/07), voir ici.