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vendredi 21 janvier 2011

Le livre qui n’est pas encore

Pei-king, 28 février 1911. ― Je ne saurai donc rien de plus. Je n’insiste pas ; je me retire ... respectueusement d’ailleurs et à reculons, puisque le Protocole le veut ainsi, et qu’il s’agit du Palais Impérial, d’une audience qui ne fut pas donnée, et ne sera jamais accordée ...
C’est par cet aveu, ― ridicule ou diplomatique, selon l’accent qu’on lui prête, ― que je dois clore, avant de l’avoir mené bien loin, ce cahier dont j’espérais faire un livre. Le livre ne sera pas non plus. (Beau titre posthume à défaut d’un livre : « Le livre qui ne fut pas » !)

J’avais cru le tenir d’avance, plus « fini », plus vendable que n’importe quel roman patenté, plus compact que tout autre aggloméré de documents dits humains. Mieux qu’un récit imaginaire, il aurait eu, à chacun de ses bonds dans le réel, l’emprise de toute la magie enclose de ces murs..., où je n’entrerai pas.
On ne peut disconvenir que Pei-king ne soit un chef-d’œuvre de réalisation mystérieuse.
Tel est le début de René Leys, le roman improbable de Victor Segalen (1878-1919), roman posthume publié pour la première fois en 1922, soit trois ans après la mort de son auteur. « Un miraculeux accident », selon Pierre Ryckmans alias Simon Leys qui ajoute : « Livre de l’échec et de la dérision, il est aussi le plus fidèle reflet de l’expérience du poète, qui, cherchant à pénétrer dans une impénétrable « Cité interdite », ne réussit finalement qu’à se faire mener en bateau par un séduisant et pathétique fumiste. » ; livre depuis souvent réédité (notamment dans un beau coffret chez Chatelain-Julien, 1999) et traduit ; livre que François Mitterrand avait lu et aimé (voir l'extrait de l'émission Italiques du 13/01/1972, source INA, 3min57s. ), et qu'on peut feuilleter en ligne grâce à Gallica dans une édition datant de 1950 (Plon), livre, enfin, qu’on devrait retrouver un jour prochain dans les Œuvres complètes de Victor Segalen en 18 volumes annoncées aux Editions Honoré Champion. Le premier volume de ce monument à venir sera disponible en mars prochain ; il présentera (pour 75 €) La Grande Statuaire et les Premiers écrits sur l'art.


Cette promesse m’est connue par l’intermédiaire d’un tout nouveau blog que je tiens à vous signaler et que je vous invite à visiter sans tarder. Il est tenu par Philippe Postel, Maître de conférences à l’Université de Nantes, et qui, vous vous en souvenez sans doute, nous a fait l'amitié de venir à Aix-en-Provence parler à deux reprises des vieilles traductions françaises de romans chinois anciens (d'abord en mars, puis en octobre 2009). Ce blog, auquel je souhaite bon vent, est celui de l'Association Victor Segalen ; il a pour vocation de « présenter les événements récents concernant l'œuvre de Victor Segalen », son adresse est :
http://associationvictorsegalen6.blogspot.com/ ― n’oubliez pas de l’installer dans la liste de vos signets préférés. (P.K.)

mercredi 1 avril 2009

Du poisson, encore du poisson

Le 1er avril est vous le savez, chers habitués de ce blog, l'occasion d'y fêter les poissons. En 2007, c'était avec un passage du Zhuangzi ; l'année dernière, c'était avec l'évocation des écrits de Simon Leys dont Le bonheur des petits poissons. Lettres des Antipodes (Paris, J.-C. Lattès, « Essais et documents », 2008, 214 pages) venait de paraître. C'est à nouveau avec cet auteur que je tiens à saluer ce grand rendez-vous annuel. L'occasion m'en est fournie par la réédition récente du Bonheur des petits poissons (LGF, 2009, 147 p.) en format de poche, avec une nouvelle couverture qui met bien naturellement le poisson à l'honneur.

Mais, Simon Leys/Pierre Ryckmans est aussi présent dans l'actualité de la revue Textyles. Revue des lettres belges de langue française dont le n° 34 annoncé de longue date a été récemment publié. Je n'en connais pour l'heure que le sommaire. Voici en attendant plus, une idée de la portion concernant notre homme providentiel :
Pierre PIRET, « Introduction »
Philippe PAQUET, «Le grand Tisonnier »
Sebastian VEG, « Simon Leys et la Chine : dedans et dehors »
Matthieu TIMMERMAN, « Les Essais sur la Chine: le frivole et l'éternel »
Jacques DEWITTE, « Culture et humanité »
Laurent SIX, « Aux origines d'Ombres chinoises : une mission de six mois au service de l'ambassade de Belgique en République populaire de Chine »
Nicolas IDIER, « Présence chinoise et réflexion sur l'art dans l'œuvre de Simon Leys»
Pierre PIRET, « Conditions et fonctions de l'écriture chez Simon Leys »
Simon LEYS, « Dans la lumière de Simone Weil : Milosz et l'amitié de Camus »
Bibliographie de Simon Leys

Simon Leys mérite d'être, également, évoqué en cette circonstance car il n'a pu s'empêcher de réagir à la récente publication aux Editions du Seuil des Carnets du voyage en Chine de Roland Barthes (2009, 245 p.). C'était dans La Croix. Le dernier paragraphe de cette intervention magistrale, à lui seul, vaut toutes les critiques et polémiques sans substance suscitées par cette publication inutile :
Dans le dernier numéro du Magazine littéraire, Philippe Sollers estime que ces carnets reflètent la vertu que célébrait George Orwell, « la décence ordinaire ». Il me semble au contraire que, dans ce qu'il y tait, Barthes manifeste une indécence extraordinaire. De toute manière ce rapprochement me paraît incongru (la « décence ordinaire » selon Orwell est basée sur la simplicité, l'honnêteté et le courage ; Barthes avait certainement des qualités, mais pas celles-là). Devant les écrits « chinois » de Barthes (et de ses amis de Tel Quel), une seule citation d'Orwell saute spontanément à l'esprit : «Vous devez faire partie de l'intelligentsia pour écrire des choses pareilles; nul homme ordinaire ne saurait être aussi stupide.»
Ce 1er avril 2009 est également le jour du 80ème anniversaire de Milan Kundera dont sort ces jours-ci Une Rencontre (Gallimard, 203 pages). Si vous désirez marquer l'événement , ne manquez pas ce document en accès libre et gratuit sur le site de l'I.N.A., soit 9 minutes et 21 secondes pendant lesquelles « Milan Kundera, tout en se balançant dans un fauteuil gonflable, parle (en français) de son premier roman La plaisanterie ». C'était le 31/10/1968. (P.K.)

jeudi 29 janvier 2009

Le retour de Shen Fu

Après Les Lettres familiales de Zheng Banqiao, j’avais en tête de rédiger un nouveau billet de ma nouvelle série « Indisponible » et de me plaindre de la disparition des rayonnages des librairies d'un autre de ces témoignages de la délicatesse des lettrés chinois de la dynastie Qing (1644-1911), savoir la traduction historique du Fusheng liuji 浮生六記 de Shen Fu 沈復 (1763-1825 ?) par Pierre Ryckmans. Or l’ouvrage, Six récits au fil inconstant des jours, dont l’absence se faisait cruellement sentir vient justement d’être réédité, et je suis donc heureux de vous annoncer le retour de Shen Fu.

Ce retour est assuré par les éditions Jean-Claude Lattès. Il apporte quelques modifications notables par rapport aux tirages anciens. Outre un nouveau format qui le situe dans une communauté esthétique avec le précédent ouvrage de Simon Leys paru chez cet éditeur - Le bonheur des petits poissons dont j'avais parlé - , c'est le nom de Pierre Ryckmans qui a été effacé au profit de son célèbre pseudonyme. On a, de plus, droit à une posface inédite rédigée à Canberra en septembre 2008. En voici un rapide résumé qui intègre les détails que son auteur n'a pas pris pas la peine de rappeler, préférant s'en tenir à l'évocation, quelque quarante ans après sa première publication, des raisons de son attachement pour cet ouvrage.


Après un rapide renvoi à un essai [« L'expérience de la traduction littéraire », L’Ange et le cachalot. Seuil, 1998, repris dans la collection « Points-essais », 2002, pp. 137-158] dans lequel il écrivait que « l’idéal du traducteur est de se transformer en l’Homme Invisible », il revient sur
  1. les circonstances dans lesquelles a vu le jour cette traduction, savoir un voyage en bateau entre Hong-Kong et Anvers avec son épouse à qui il doit d'avoir découvert cette œuvre,
  2. les déboires qu’a connu sa publication une fois le travail accompli : elle fut d’abord acceptée par Etiemble (1909-2002) pour figurer dans sa collection « Connaissance de l’Orient », mais comme la maison d'édition Gallimard avait déjà signé un contrat pour le même texte, la traduction fut finalement éditée à Bruxelles par les Editions F. Larcier en 1966. Elle portait une préface d’Yves Hervouet (1921-1999) qu’on ne retrouve déjà plus dans la réédition chez Christian Bourgois, collection « 10/18 » (n° 2715) en 1982, nouveau tirage qui fut bien accueilli par la presse mais dont le stock disparu « dans l’incendie d’un entrepôt ».

Quand la traduction de Jacques Reclus, qui vit le jour en 1967 sous le double titre de Récits d’une vie fugitive. Mémoires d’un lettré pauvre (Gallimard, « Connaissance de l’Orient ») avec une préface de Paul Demiéville (1894-1979), n’a jamais vraiment quitté les rayons des libraires, avec même un passage en « Folio » en 1977 (n° 968) et une réédition dans la collection petit format de « Connaissance de l’Orient » en 1986 (repris en 1990, 2001 et 2005), celle de Pierre Ryckmans, parue presque deux ans plus tôt, n’était plus accessible que chez les meilleurs bouquinistes et dans les bibliothèques.

Si vous disposez de pas moins de 18 €, vous pouvez donc acquérir ce bel ensemble de 265 pages qui reprend l’exergue empruntée aux conversations de Gœthe avec Eckerman (31 janvier 1827), l’avant-propos du traducteur, cette fois signé Simon Leys, ainsi que l’avertissement qui signale notamment que le titre emprunte à un texte de Li Bai 李白 (701-762) [Chun ye yan Tiaoliyuan xu《春夜宴桃李園序》: « L'univers n'est que l'auberge des créatures, et le temps, l'hôte provisoire de l'éternité : au fil inconstant des jours, notre vie n'est qu'un songe, et nos joies sont fugaces … » 夫天地者。萬物之逆旅也。光陰者。百代之過客也。而浮生若夢。為歡幾何。], la traduction, bien entendu [pp. 17-235], les 67 notes d’origine, plus la postface résumée plus haut, seule réelle nouveauté de cette édition qui permettra de faire connaître les quatre des six récits subsistants de ce remarquable témoignage de la destinée d’un Chinois du XVIIIe s. Le livre y gagne également une quatrième de couverture :
Shen Fu (1763-?) était un lettré obscur qui dut faire figure de raté aux yeux de ses contemporains. Mais ses Six Récits, dès leur publication posthume, connurent un succès extraordianire, en Chine tout d'abord, puis à l'étranger (où il fut traduit en plusieurs langues). Le propos apparemment modeste de Shen Fu – simplement raconter quelques expériences d'une vie sans grande histoire – a produit une œuvre d'une exceptionnelle originalité. Traditionnellement, l'autobiographie est un genre que la littérature chinoise n'a guère cultivé ; or celle-ci est non seulement vivante et candide, mais surtout elle s'attache à décrire un sujet que, tout récemment encore, la langue chinoise n'avait même pas de mot pour désigner : la vie privée – en l'occurrence, celle d'un couple amoureux (car les Six Récits sont tout éclairés par la lumineuse présence de Yun, la femme du narrateur) qui cherchait désespérément à construire et protéger son intimité à l'encontre des implacables conventions du monde. Pour Simon Leys, son traducteur, Shen Fu « déteint un secret dont nous avons besoin aujourd'hui comme jamais – le don de poésie, lequel n'est pas le privilège de quelques prophètes élus, mais l'humble apanage de tous ceux qui savent découvrir, au fil inconstant des jours, le long courage de vivre, et la saveur de l'instant.»
Or donc, pour résumer, nous disposons, à nouveau, de deux versions pour le même texte. Les plus exigeants pourront dès lors se livrer en toute quiétude au jeu des comparaisons entre les traductions. Une partie des commentaires attachés à un billet de Pierre Assouline sur son blog La République des livres porte encore mention d'une comparaison de ce type concernant le passage suivant :
« Un jour d’automne que nous festoyons au Pavillon de l’Osmanthe, le goût des aliments était complètement effacé par le parfum de cette fleur. Seul le gingembre mariné conservait l’acuité de sa saveur. « Le gingembre et la cannelle gagnent en force avec l’âge », et il n’est pas exagéré de comparer ces épices à de vieux ministres d’Etat endurcis sous le harnais. » [Jacques Reclus, trad., Gallimard, « Connaissance de l’Orient », p. 125]
« J’assistai un jour à un banquet donné dans la Tour des Lauriers en Fleurs ; le fumet des plats y était complètement oblitéré par le parfum des fleurs, seule la saveur du gingembre mariné ne s’en trouvait pas altérée. On pourrait d’ailleurs comparer cette propriété du gingembre et du genévrier à renforcer leur goût en vieillissant, à la vertu de certains ministres, dont la fidélité augmente encore avec l’âge. »[Simon Leys, trad., J.-C. Lattès, p. 172]
Détail d'une peinture de Chen Hongshou 陳洪綬 (1598-1652)

L'avis émis par Paul Demiéville en date du 8 juillet 1967 ne manque pas d'intérêt :
En français, nous sommes servis à souhait. Deux sinologues également compétents travaillaient depuis plusieurs années, l'un en Extrême-Orient, l'autre en Europe, à établi des traductions aussi soignées que possible, sans se connaître ni savoir qu''ils poursuivaient la même taâche. Ils ont abouti presque en même temps. L'excellente version de Pierre Ryckmans vient de paraître en Belgique (… novembre 1966). Celle que j'ai le plaisir de présenter ici est due à Jacques reclus, un descendant des grands frères Reclus qui se sont illustrés au début de ce siècle par tant de travaux divers (le géographe, Elisée, a publié avec son frère Onésime, en 1902, un gros volume sur L'Empire du Milieu). M. Reclus a passé la plus grande partie de sa vie en Chine ; il y a épousé une lettrée distinguée qui enseigne aujourd'hui le chinois à notre Ecole des langues orientales. Sa traduction est d'une fidélité scrupuleuse ; j'ai pu m'en assurer en la comparant de près avec le texte chinois, que j'ai trouvé j'ai trouvé ainsi une heureuse occasion de relire. Aucune difficulté n'est esquivée, et il n'en manque pas ; la recherche a été poussée à fond lorsqu'il fallait. De plus, le style reproduit avec un rare bonheur celui de l'original, qui est délicieux. Pour un ouvrage dont les charmes discrets ne se révèlent pas tous à première lecture, ce n'est pas trop que deux interprétations, naturellement un peu différentes. Le lecteur attentif trouvera profit à les lire l'une après l'autre, comme deux variations sur un thème riche en harmoniques. [« Préface », Gallimard, p. 19]
Les sinisants n'auront, quant à eux, aucune difficulté à se procurer une édition plus ou moins commentée, voire traduite en chinois moderne, proposant le texte seul ou avec d'autres textes appartenant au même sous-genre du xiaopin wen 小品文 dont le Fusheng liuji de Shen Fu serait le chef-d'œuvre. C'est ainsi qu'y faisait référence André Lévy dans son compte-rendu de la traduction du Yingmei’an yiyu 影梅庵憶語 de Mao Xiang 冒襄 (1611-1693) par Martine Valette-Hémery [Etudes Chinoises, vol. XI, n° 1 (Printemps 1992), p. 183-89] ; ces Souvenirs de l’ermitage des pruniers-ombreux (Picquier, (1992) 1997) étant vus comme « l’œuvre fondatrice d’un genre nouveau » de cette catégorie d'essai futile. Et s'il ne parvient pas à dénicher une édition de référence, il peut toujours se rabattre sur une édition en ligne comme celle, très correcte, fournie par le site Open Literature 開放文學.

Dès lors, quiconque pourra se livrer comme le fit à l'époque Werner Banck pour Oriens [Vol. 23 (1974), pp. 628-629] au jeu quelque peu stérile de la recherche des « possibles erreurs ». On pourra aussi préférer s'abandonner à une plongée sans réserve dans un univers accueillant et surprenant ou encore s'attacher comme Flora Blanchon le fit lors d'une conférence [« Shen Fu, un lettré bohème de la fin du 18e siècle »] reproduite en ligne sur le site du CRLV (Centre de recherche sur la littérature de voyage) à un des nombreux aspects de ce texte qui ne laissera personne indifférent.

Dans sa notice sur Shen Fu pour le Dictionnaire de littérature chinoise [André Lévy (ed.), PUF, « Quadrige », (1994) 2000, p. 266] dans laquelle il traduit le titre par Six Récits d'une vie éphémère, Jacques Dars a su trouver les mots pour résumer l'effet que l'on peut attendre de la lecture de cette œuvre :
« C'est, bien sûr, le portrait, extrêmement fouillé, du narrateur et de sa chère épouse qui nous fascinent, et nous en retenons d'emblée l'exquis art de vivre et de goûter ce « temps, hôte provisoire de l'éternité ». Cette qualité d'humanité donne au livre une résonance universelle ; l'émerveillement de Shen Fu nous émerveille, et par dessus les siècles, sa voix admirablement posée, et qui comme nulle autre nous émeut de ses confidences, restent aussi proche et fraternelle. »
Vous avez compris que si Six récits au fil inconstant des jours de Shen Fu n'est plus indisponible, il est indispensable. On pourrait du reste entendre bientôt parler à nouveau de Shen Fu et de ses écrits, car le cinquième des Six Récits aurait été retrouvé ! (P.K.)

samedi 12 avril 2008

Réponse à la devinette (012)

Pages 62 et 63 de La Chine dans un miroir par Claude Roy,
(Lausanne : La Guilde du livre, 1953) :
Un artiste de grand renom avait peint quatre dragons sur un mur.
Rien ne manquait aux dragons, ils avaient quatre-vingt et une vertèbres, assemblées neuf par neuf, chiffre très bénéfique. Ils avaient de longues moustaches de feu de chaque côté de la gueule, et sur le sommet de la tête le poh shan, sans lequel ils ne pourraient voler dans les cieux.
Mais le peintre avait omis de terminer les yeux de ses dragons.
On lui demanda pourquoi cette omission.

Il soupira : - Vous l'aurez donc voulu, dit-il.

Prenant un pinceau, il traça les yeux des monstres,
qui aussitôt hérissèrent leur
poh shan,
s'envolèrent du mur, franchirent la fenêtre,
et disparurent dans le ciel.
You Ti [Yu Ti 于逖, attribution],
Wen Chi Lu
[Wenqilu 聞奇錄] ou
Collection de récits moraux et merveilleux (vers 723).



Une fois de plus, force est de constater que mes devinettes ne vous résistent pas longtemps ; à nouveau, j'ai eu la preuve de votre extraordinaire réactivité et votre admirable pugnacité --- les « votre », cette fois encore, concernent deux personnes que je salue et remercie chaleureusement de participer à ce jeu qui ne fait rien gagner, savoir Françoise P. et Liliane D.. Grâce à la première, on apprit rapidement, que l'auteur à identifier pour cette douzième devinette, n'était pas né en 1922, ni mort en 2007, que ce n'était pas Jean Chesneaux, mais qu'il était « né la même année qu’un secrétaire général du PCC qui succomba à un infarctus en 1989 » ; grâce à la seconde, qui avait trouvé la solution mais avait sagement tenu sa langue, on apprit dans la foulée que c'était « un écrivain (et poète) mort la même année que Deng Xiaoping 鄧小平, soit en 1997 à l'âge de 92 ans », ce qui permit à la première de trouver la solution et de fournir les initiales d'un « C. R. né la même année que Hu Yaobang 胡耀邦 soit en 1915 », le 15 avril pour être précis. Au terme de cette belle collaboration virtuelle, je n'ai plus grand chose à ajouter sinon que le « C » correspond à Claude et le « R » à Roy, et que l'auteur mystère était donc Claude Roy (1915-1997).

Je me désole de pouvoir vous présenter l'œuvre de ce grand maître des lettres françaises, j'en suis bien incapable ; du reste, La Nouvelle Revue française dans son n° 545, lui avait consacré en juin 1998, un dossier. A défaut, la notice Wikipedia remplira cette lacune avec en plus d'une rapide biographie et d'un choix de citations dont celle-ci : « Lorsqu'on a perdu toutes ses illusions, il reste encore à perdre l'illusion suprême qui est de se croire sans illusions. », un inventaire presque complet des ouvrages publiés : aux côtés d'une dizaine d'écrits autobiographiques, mémoires et « livres de bord » parus entre 1969 et 1997, on trouve deux pièces de théâtre, une dizaine de livres pour enfants, quelque sept romans, pas moins de douze recueils de poésie, dont Le voleur de poèmes : Chine, 250 poèmes dérobés du chinois (Mercure de France, 1991), une bonne vingtaine d'essais dont une évocation inspirée d'un grand poète chinois - L’ami qui venait de l’an mil, Su Dongpo 1037-1101 (Gallimard, 1993) -, et une demi-douzaine d'ouvrages documentaires dont trois consacrés à la Chine : le superbe La Chine dans un miroir (La Guilde du Livre, 1952), Clefs pour la Chine (Gallimard, 1953) et Sur la Chine (Gallimard, 1979, « Idées » n° 419) duquel provenait le prétexte à la devinette ; le passage cité était tiré des « Voyageurs de Chine » (Le Nouvel Observateur, 21 août 1972), dans lequel Claude Roy revenait sur ses Clefs pour la Chine et vantait la clairvoyance de Simon Leys - « un des plus grands sinologues contemporains » - pour Les Habits neufs du président Mao (1971) et Le Monde chinois - « livre souverain » - de Jacques Gernet sorti l'année précédente.


De ce recueil d'articles écrits entre 1953 et 1979, Simon Leys écrivit qu'il constituait « sans doute un des plus efficaces contrepoids à tous les mammouths de bêtise qui sur le même sujet n'en finissent pas, depuis un bon quart de siècle, d'étirer leurs pondéreuses caravanes sur les rayons des librairies » et voyait en lui « un antidote contre les poisons de demain », ajoutant cette mise en garde qui n'a pas perdu de son utilité : « Les charlatans et les escrocs que Roy brocardait ont survécu fort convenablement à leur périssable pacotille (...). Vous entendrez encore parler d'eux ; la prochaine fois sachez les reconnaître. » (p. 687) [ce compte rendu virtuose a été reproduit dans La forêt en feu (1983), je le cite d'après le volume Essais sur la Chine (Laffont, « Bouquins », 1998, p. 685-687).

Le recueil réserve aussi bien d'autres bonnes surprises, comme avec « Pour l'enseignement du chinois en sixième » (pp. 78-82), texte militant qui n'a pas pris une ride :
« Contente d'elle-même, bouffie de suffisance, l'Europe se rabâche, ses écoles fabriquent de tristes héritiers bègues, qui répètent en bêlant : « Nos ancêtres les Romains, nos ancêtres les Hellènes, nos ancêtres les Hébreux, grand-père César, grand-père Napoléon. » Si on ouvrait un peu les fenêtres ? L'enseignement obligatoire du chinois, dont ce sera mon honneur que d'avoir été le premier à le réclamer, ouvrira enfin les esprits de nos fils sur un autre air, une autre terre, un autre continent de l'aventure d'exister. Un autre monde, et fraternel. » (3 février 1969)
Si le Claude Roy fin et sensible observateur de la Chine mérite encore toute notre attention et notre admiration, c'est celui qui aimait passionnément la culture chinoise je prends plaisir à relire, notamment quand il parle de Pu Songling (« Une clef des songes du peuple chinois » (pp. 64-77), préface à l'anthologie de traduction par Hélène Chatelain de contes de Pu Songling 蒲松齡 évoquée il y a peu, où ce texte portait un autre titre : « Pou, le lettré merveilleux »), de poésie chinoise et de sa traduction dans ce recueil avec « Sur la traduction des poètes chinois » (1977, Sur la Chine, pp. 101-112), ou dans sa préface à Amour et politique dans la Chine ancienne. cent poèmes de Li Shangyin (812-858) (Paris, 1995) d'Yves Hervouet (1921-1999) : « Il s'agit de rendre claire une poésie souvent hermétique sans faire s'évaporer la magie de sa nuit, d'être exact et presque littéral sans gaucherie ni rudesse, et d'emprunter au chinois un poème chinois pour nous rendre un poème français de même aloi » (p. III) ; ou ailleurs - il me souvient, je crois, d'un Trésor de la poésie chinoise (1967) dans une réédition de 1980, mais pas du nom de la personne à qui je l'ai prêté. Dans une des dernières, sinon la dernière, interview de lui (Pascale Frey, Lire, février 1995), Claude Roy parlait encore de sa dette vis-à-vis de la poésie chinoise : « Les poètes chinois m'ont amené à m'intéresser à la Chine, à devenir maoïste puis à déchanter, ils ont influencé mon style. »

Que dire de plus, sinon espérer que les textes de Claude Roy sur la Chine soient un jour réunis dans un volume facilement accessible, et pas seulement pour ceux pour qui ils ont déjà joué leur rôle de stimulant et à qui ils ont « inoculé l'esprit chinois », mais aussi pour tous les autres ? Il ne faudrait pas oublier d'y inclure « Réalismes et cercueils volants » écrit vraisemblablement en 1986 pour le Festival d'Automne, dont voici un court et savoureux extrait :
« Ce qui rend si attirante la Chine, c'est d'abord, en effet, qu'elle est la plus ancienne des grandes civilisations vivantes. L'Égypte, Sumer ont disparu. La Rome antique est ensevelie sous les monuments de la Rome chrétienne. La Grèce a, hélas, connu la longue fracture de l'occupation turque. L'Afrique et l'Islam ont été bien davantage que la Chine atteints par la colonisation. Et cette grande civilisation est pour les nôtres un repère, un étalon de mesure, une référence inépuisable. Ce que nous enseignent le commerce de la Chine, les œuvres de son passé et les hommes de son présent, de son histoire et de sa vie quotidienne, c'est à distinguer ce qui, dans une culture, dans une façon de penser et de vivre, est véritablement universel, et ce qui est accessoire, adventice et superficiel. En grossissant un peu les choses, j'ai envie de dire que la Chine c'est le pays où l'on constate que les Chinois ne font rien comme nous, et l'on finit par être persuadé qu'ils sont hommes absolument comme nous. Rien de plus différent de nous que ces étranges étrangers. Mais les différences mêmes font ressortir à quel point ils sont nos semblables. Ce qui est très intéressant et enrichissant, quand on va en Chine ou que la Chine vient à nous, c'est de rencontrer des prochains avec lesquels il y a juste ce qu'il faut de distance et de différences pour nous enrichir. Le charme du prochain, qu'il s'agisse d'un individu ou d'une civilisation, c'est qu'il ne soit justement pas trop proche, qu'il ait quelque chose d'autre à nous donner et à nous apprendre. Il est agréable et utile qu'autrui soit un autre. Les Chinois sont indubitablement nos parents, mais merveilleusement autres. »
Et vous, comment vous protégez-vous de l'avalanche des livres d'experts ès Chine qui sortent à la veille des JO de Pékin ? (P.K.)

mardi 1 avril 2008

Le bonheur de Simon Leys

En parcourant à nouveau Sur la Chine (Gallimard, 1979) de Claude Roy (1915-1997), numéro 149 de la collection « Idées » qui reproduit un article paru le 27 décembre 1976 dans Le Nouvel Observateur intitulé « Les Chinois sont-ils des hommes comme nous ? », je lis (p. 122) : « On regardait (...) hier encore Simon Leys, dans une partie de la gauche française, avec l'effroi et la taciturne pudeur que les iconoclastes inspirent aux idolâtres. Les Habits neufs du président Mao, Ombres chinoises indignaient les croyants. Armé d'une pratique parfaite du chinois « mandarin » et des dialectes parlés, d'une connaissance de son histoire et de la familiarité des gens du peuple aujourd'hui, fortifié par son indignation devant les calembredaines répandues à foison, intrépide et solitaire, Simon Leys a été le grand démystificateur de la fable moderne. »


Depuis, alors que les écrits sur la Chine de Claude Roy ne se trouvent guère plus que chez les bouquinistes, ceux du « démystificateur de la fable moderne », du fin observateur et du grand connaisseur de la Chine et sa culture, ont fait l'objet de maintes rééditions et ont même été réunis en 1998 dans un indispensable volume, Essais sur la Chine (Paris : Robert Laffont, « Bouquins », 825 pages). La même année sortait au Seuil, L'ange et le cachalot (réédité en 2002 dans la collection « Points/essais », n° 480) dont une partie devrait particulièrement plaire au familier de ce blog puisqu'il y est question, outre de Confucius et de calligraphie, de traduction, non seulement par la pratique avec une traduction d'un savoureux texte de Jin Shengtan 金聖歎 (1608-1661) – « Les trentre-trois délices de Jin Shengtan » (pp. 184-190) -, mais aussi un essai théorique (« L'expérience de la traduction littéraire », pp. 137-158) basé sur différentes expériences de la traduction vers le français, à partir de l'anglais (Richard Henry Dana (1815-1882), Two Years Before the Mast, 1840) et du chinois : Confucius (Gallimard, 1987) et Shen Fu 沈復 (1763-1810 ?) (Larcier, 1966, Christian Bourgois, 1982), mais aussi Guo Moruo 郭沫若 (1892-1978) [Kuo Mo-jo, Autobiographie - Mes années d'enfance, Gallimard, 1970] et Lu Xun 魯迅 (1881-1936) (La mauvaise herbe, UGE 10/18, 1975), traductions toutes signées Pierre Ryckmans. Récemment, ressortait sous son fameux nom de plume un autre ouvrage majeur du sinologue exilé à Canberra : Les propos sur la peinture du moine Citrouille amère (Plon, 2007) ; on serait ravi que son ouvrage sur La vie et l'œuvre de Su Renshan, rebelle, peintre et fou (UER Asie Orientale, université Paris VII, 1970) ne soit plus une rareté uniquement réservée au bibliophile chanceux et fortuné et revoit le jour dans une édition économique.

Je n'ai fait état jusqu'à présent que des travaux de Simon Leys/Pierre Ryckmans en rapport avec la Chine et je vais m'y tenir. Loin de moi, l'idée de minimiser l'œuvre « extra-sinologique » de Simon Leys - chacun trouvera source d'émerveillements parmi une demi-douzaine de titres tous aussi recommandables les uns que les autres -, d'autant que le livre que les circonstances - c'est aujourd'hui le premier avril ! -, m'amènent à vous présenter, mélange toutes ses passions et ses goûts : Le bonheur des petits poissons. Lettres des Antipodes (Paris . J.-C. Lattès, « Essais et documents », 2008, 214 pages).



Pour beaucoup ce livre aura un goût de déjà-vu car il reprend des chroniques parues dans des revues littéraires ; elles proviennent pour la plupart du Magazine Littéraire où elles furent publiées en 2005 et en 2006. Mais, comme l'écrit Simon Leys, « le plus grand plaisir de lire est dans la relecture » (page 119).

Pour prendre la mesure de la valeur de ce livre et de la séduction qu'il peut exercer, on se reportera aux différentes critiques qui ont salué sa parution à partir d'une page créée à cet effet par les Editions Jean-Claude Lattès. Toutes prisent une collection de notes subtiles, de jugements pertinents finement présentés sur des livres, des auteurs, des idées, des humeurs, des souvenirs, des observations sur notre monde et le cours des choses, « des textes purement littéraires et des recueils à lire comme des promenades où voisinent sans logique apparente réflexions sur l’art et chroniques de notre temps, sur ses excentricités, ses paradoxes, ses idées fausses », comme l’écrit l’éditeur. C'est aussi une mine de citations sur lesquelles Simon Leys rebondit avec l'agilité d'une singe facétieux, une sorte de complément illustré à un de ses précédents ouvrages, Les idées des autres. Idiosyncratiquement compilées par Simon Leys pour l'amusement des lecteurs oisifs (Plon, 2005). Cela commence avec Einstein : « Les bonnes idées sont rares et elles ne surviennent qu'à long intervalle » (p. 9) pour finir avec William Blake : « L'Eternité est amoureuse des œuvres du temps » (p. 211).

En quittant la joyeuse compagnie des poissons, je n'ai eu que deux regrets ; le premier concernant la forme, le second le contenu :
  • En effet, j’ai naturellement regretté l'absence d'identification des chroniques (date et revue), mais surtout d'index des noms et des œuvres cités. Cet index aurait permis de prendre la mesure de l'érudition mise en jeu dans ces quelque 200 pages « où la science et la clairvoyance se mêlent merveilleusement à l’indignation et à la satire » (Jean-François Revel). Il aurait facilité au néophyte sa découverte des génies chinois qu'il croise au hasard des traits d'esprits de l'auteur. Certes, certains sont universellement connus comme Confucius (pp. 68, 116, 142) ; Li Po [Li Bai 李白 (p. 85)], Zhuang Zi [Zhuangzi 莊子 (pp. 14, 24, 43) ] voire Lu Xun (pp. 108, 117) et d'autres, comme Lie Zi [Liezi 列子 (p. 187)], Han Yu 韓愈 (768-824) (p. 129) ou Tao Yuanming 陶淵明 (365-427) (p. 165), reçoivent les indications suffisantes pour venir à son secours. Mais il arrive que les noms pleuvent sans aucune assistance, et il n'est pas assuré que le lecteur aura la patience, ou même l'idée de se plonger, par exemple, dans le Dictionnaire de la civilisation chinoise (Albin Michel, 1998) pour retrouver, le cas échéant, les savantes notices qu’offrit le sinologue à la monumentale Encyclopaedia Universalis. C'est surtout le cas pour les peintres que Simon Leys convoque à travers ses 28 Lettres des Antipodes. Pour eux, sans doute moins connus que les auteurs - écrivains et penseurs - cités tous, plus ou moins, et plus ou moins bien, traduits dans notre langue, on pourra consulter un site spécialisé sur l'art pictural chinois, Guohua.com, et d'autres sources comme l'encyclopédie en ligne chinoise Baidu, sources qui présentent l'avantage de fournir en un clic ou deux des clichés d'œuvres représentatives [Entre parenthèses la page où le peintre est cité ; entre crochets, le renvoi vers les notices de Pierre Ryckmans dans le Dictionnaire de la civilisation chinoise, 1998] : Guo Xi 郭熙 (vers 1020 - vers 1100) (p. 98) [DCC, p. 324-326], Xu Wei 徐渭 (1521-1593) (p. 122) [DCC, p. 780-783], Gong Xian 龔賢(1618-1689) (p. 122) [DCC, p. 308-312], Huang Binhong 黃賓虹 (1865-1955) (p. 164) et Chen Hongshou 陈洪绶 (1598 - 1652) (p. 122).
Tao Yuanming par Chen Hongshou
  • Regret numéro deux : il est double. Il tient à la brièveté du recueil et qu’il y soit, en fait, peu question de la littérature chinoise, car quand Simon Leys en parle c’est toujours avec la justesse et le doigté du virtuose qui sait retenir son geste pour ne pas affadir son effet. Il le fait, qui plus est, en la traitant à égalité avec les autres littératures qui comptent, et ses auteurs sont convoqués avec la même conviction que les grands génies de nos contrées, ce qui a pour effet salutaire d'inviter le lecteur à élargir ses horizons culturels. Il lui faut aussi se mettre à l'écoute de débats intellectuels évoqués avec une stimulante assurance. C'est notamment le cas de la controverse qui oppose deux visions de la Chine et deux manières de l'aborder. Se plaçant d'emblée du côté du « grand savant Joseph Needham (1900-1995) », maître d'œuvre du monumental Science and Civilisation in China, il soutient Jean-François Billeter contre François Jullien dans une chronique intitulée « Connaître et méconnaître la Chine » (pp. 59-63 ou Le Magazine littéraire, n° 455, juillet-août 2006) qui est pour moi la meilleure d'un recueil qu'il faut lire et faire lire.


Je suis toujours sans nouvelle du numéro que la revue Textyles avait programmé pour 2007, numéro justement consacré à Simon Leys (N° 32).

Pour finir, voici deux des citations retenues par le compilateur des Idées des autres (Plon, 2005). La première est de Georg Christoph Lichtenberg (1742-1799), à la rubrique « Livre » (p. 65) : « Un livre est un miroir ; quand c’est un macaque qui s’y mire, il ne réfléchit pas le visage d’un apôtre. » ; l’autre de Montesquieu (1689-1755) à la rubrique « Lecture » : « J’ai pris la résolution de ne lire que de bons livres ; celui qui lit les mauvais est semblable à un homme qui passe sa vie en mauvaise compagnie. » Et vous ? (P.K.)

dimanche 13 janvier 2008

L'eau à la bouche

Dans le domaine
de la littérature chinoise ancienne,
l'activité éditoriale tourne à ce point au ralenti
en ce début d'année que je me sens dans l'obligation
de vous signaler jusqu'aux rééditions d'ouvrages anciens,
même lorsque celles-ci pourraient passer pour mineures voire anecdotiques.

Je le fais d'autant plus volontiers aujourd'hui que l'ouvrage dont il va être question donnera, je le souhaite, envie d'en découvrir un autre de vingt-deux ans d'âge qui m'est cher : En mouchant la chandelle : nouvelles chinoises des Ming [Traduction de Jacques Dars revue par Tchang Foujouei. Paris : Gallimard, « L’imaginaire » n° 162, 1986 - voir l’illustration ci-dessus : il a été réédité depuis sous une nouvelle couverture] que Jacques Dars présentait ainsi :
« Voici un choix de nouvelles du début des Ming (XIVe-XVe siècles) : elles connurent en Chine un si fort succès qu'on les mit à l'index afin qu'elles ne distraient pas les jeunes lettrés de la sacro-sainte étude des Classiques confucéens ! Elles sont dues à deux lettrés fonctionnaires, l'un qui vivota de façon obscure, l'autre qui fit une prestigieuse carrière ... mais fut descendu de son piédestal à cause de ces répréhensibles écrits » (p. 7)
Le premier est Qu You 瞿佑 (1341-1427) à qui on doit les Nouvelles histoires en mouchant la chandelle, Jiandeng xinhua 剪燈新話, le deuxième est Li Zhen 李禎 (1376-1452), auteur de la Suite aux histoires en mouchant la chandelle, Jiandeng yuhua 剪燈餘話. Leurs écrits « atteignent d'emblée la perfection, et leur œuvre, qui ne devait être qu'une imitation des chuanqi anciens, est si élaborée et si belle qu'elle atteint, de l'avis des connaisseurs, des sommets inégalés, et marque l'aboutissement du genre » (ib.).

Ce genre, qui comprend tout aussi bien des « chroniques ou notations bizarres » parfois fort rustiques des Ve et VIe siècles et des nouvelles littéraires « consciemment élaborées, aux intrigues et aux péripéties complexes portée par une langue rénovée, flexible, riche, et extrêmement travaillée » (p. 9) sous les Tang, est ce que les spécialistes appellent selon l'époque considérée des zhiguai xiaoshuo 志怪小說 ou des chuanqi 傳奇. En un peu moins d'un quart de siècle, Jacques Dars en a fait connaître les principales facettes : les récits de l'étrange de l'époque des Six dynasties dans Aux portes de l'enfer [Nulle part, 1984, réédité en « Picquier Poche », 1997], le premier des cinq volumes du Yuewei caotang biji 閱微草堂筆記 ou Notes de la chaumière des observations subtiles (1789-1798), la monumentale collection réunies par Ji Yun 紀昀 (1724-1805), une des plus fameuses des collections tardives [Passe-temps d'un été à Luanyang. Gallimard, « Connaissance de l'Orient », n° 99, 1998, 563 p.] et cette anthologie de récits Ming (1368-1644).

Le tirage qui la remet dans l'actualité est un choix publié dans la collection de poche « Folio 2 € ». Il sort ces jours-ci sous le titre : Le pavillon des Parfums-Réunis [Gallimard, 107 p.]. Il conserve 6 des 22 récits de l'original et selon mon décompte quatre des quatorze de Qu You suivis de deux des sept de Li Zhen, soit les n° 5, 8, 13, 15, 19 et 21 qui sont respectivement : « Le Pavillon des Parfums-Réunis », « Les Lanternes-pivoines », « Émeraude », « La Belle aux habits verts », « Bijou » et « L'Écran aux hibiscus ».

Relisez les ou lisez les sans tarder : Jacques Dars y déploie un savoir traduire d'une rare efficacité qui fait qu'on oublie que cela a été écrit dans une belle langue classique fort retorse, mais écrivait-il, il n'aurait « jamais eu l'audace, ou la légèreté, de publier ces traductions, si un parfait lettré chinois, en l'occurrence M. Tchang Foujouei [Zhang Furui 張馥蕊], n'avait accepté de les revoir » (p. 18). Le temps, parfois cruel pour les traductions comme pour les hommes, n'a en rien altéré la qualité de ce travail - on croirait même que Qu et Li ont couché le fruit de leur débordante imagination directement en français. La seule chose que l'on peut regretter, c'est qu'en se jetant sur ce petit aperçu, le lecteur ne limite son plaisir et ne perde au passage des explications fort utiles fournies naguère par le traducteur, notamment concernant l'influence durable de ces écrits en Chine-même, mais aussi à l'étranger :
« Après un passage en Corée [où elles inspirent à Kim Sisûp 金時習 (1435-1493) son Kûmo sinhwa 金鰲新話, Nouveaux contes du Mont Kûmo] (et des traductions au XVIe siècle), les livres de Qu You et Li Zhen gagnèrent le Japon où, maintes fois traduits, ils devaient marquer durablement la littérature fantastique de l'époque d'Edo [江戶(1603-1867)], et être considérés comme une part importante du patrimoine littéraire chinois. C'est d'abord un certain Nakamura qui traduisit, en mêlant les traditions fantastiques chinoise et japonaise, trois nouvelles de Qu You (L'épingle d'or au phénix, Les lanternes-pivoines, La grotte de Shenyang), et les publia en 1648. Vers la même date parut une traduction de huit nouvelles, puis, en 1666, Asai Riyôi [淺井了意, mort en 1691] publia son Togibôko [伽婢子], une traduction où les patronymes et toponymes étaient japonisés. L'œuvre eut d'immenses répercussions, en particulier sur les recueils fantastiques de Tsuga Teishô (Hanabusazôshi, 1749) et de Ueda Akinari [上田秋成 (1734-1809)] (Ugetsu monogatari [雨月物語, 1768] que les lecteurs français ont pu goûter dans la traduction de R[ené] Sieffert : Contes de pluie et de lune [Paris : Gallimard/Unesco, « Connaissance de l’Orient », (1956) 2000. 231 p.]). Hayashi Razan [林羅山 (1583-1657)] (Kwaidan zensho [怪談全書], 1643) avait, lui, adapté des récits de Qu You et Li Zhen. Aux XIXe et XXe siècles, les traductions se sont succédées, sans parler d'un chapelet l'adaptations et d'imitations : soit trois siècles de succès ininterrompu.
Mais l'œuvre de Qu You parvint même, incognito pourrait-on dire, jusqu'en Europe ! En effet, l'histoire des lanternes-pivoines, la préférée des Japonais, fut reprise par le passionné de folklore nippon qu'était Lafcadio Hearn (1850-1904) dans son recueil fantastique, parfois glaçant et épouvantable, Kwaidan [1904, voir ici ou là]. Les lecteurs de langue anglaise ignoraient sans doute qu'ils se délectaient à une histoire chinoise du début des Ming, comme le firent des lecteurs de langue allemande quand Gustav Meyrink [(1868-1932)], l'auteur du Golem, traduisit l'œuvre de Hearn. On le voit, l'œuvre de Qu You eut une étrange destinée et une gloire dont il n'eût jamais osé rêver ! » (p. 16-17, les interventions entre crochets sont de moi).
L'influence fut également sensible au Vietnam, sur notamment sur le Truyên ky man luc 傳奇漫綠 de Nguyên Du 阮嶼 (XVIe s.) qu'on peut lire en français depuis 1962 grâce à Nguyên-Tran-Huan : Vaste recueil de légendes merveilleuses (Paris : Gallimard/Unesco, « Connaissance de l’Orient », (1962) 1989. 278 p.).

Y a-t-il meilleur livre que celui qui invite à en lire d'autres ou à une relecture ?

Dans cette même collection de publications à petit prix, mais rigoureusement établie et proposant des extraits de textes représentatifs de la littérature chinoise ancienne, on peut encore trouver une autre traduction de Jacques Dars - il s'agit d'un choix de 50 des 297 récits de son Ji Yun (voir plus haut), sous le titre très engageant de Des nouvelles de l'au-delà (N° 4326 - 2005, 138 p.) -, mais aussi d'autres fragments de livres également publiés dans la collection « Connaissance de l'Orient » qu'il dirige aux Editions Gallimard :
  • N° 4393 - Wang Chong 王充 (27-97 ?), De la mort. (2006 : extraits de Discussions critiques - Lunheng 論衡, 1997, traduits par Nicolas Zufferey )
  • N° 4145 - Les entretiens de Confucius (2004, 140 p. : traduction intégrale du Lunyu 論語 par Pierre Ryckmans (alias Simon Leys), seulement allégée d'une partie des notes et de la préface d'Etiemble)
  • N° 3961 - Le poisson de jade et l'épingle au phénix. Conte chinois du XVIIe siècle (2003, 106 pages : dixième conte du Huanxi yuanjia 歡喜冤家 traduit par Rainier Lanselle et tiré de son anthologie de contes érotiques parue sous le même titre en 1987)
Ces fragments sont autant d'invitations à lire plus de littérature ancienne, alors pourquoi résister ? (P.K.)

vendredi 12 octobre 2007

Réponse à la devinette (007)

La réponse à la septième devinette va me donner l'occasion de signaler un ensemble de livres qui rendent enfin justice à l'œuvre de Judith Gautier (1845-1917) qui était, Françoise P, L[iliane] D[utrait] l'avaient, entre autres, deviné, l'auteur du passage retenu. Ce n'était évidemment pas si facile que cela à trouver, j'en conviens, alors, bravo ! Mesdames.


La renaissance de Judith Gautier.

Son œuvre est, on doit le reconnaître, tombée dans un quasi-oubli ; sa vie et son parcours, à peine moins, et ceci malgré pas moins d'une demi-douzaine d'ouvrages qui ont fait revivre celle dont le poète, romancier, peintre et critique d'art Théophile Gautier (1811-1872), son père, a - ou aurait - dit : « C'est le plus parfait de mes poèmes ». Mais que cela soit la thèse de Mathilde Dito Camacho soutenue en 1939 (« Judith Gautier : sa vie et son œuvre »), Quinze ans auprès de Judith Gautier de Suzanne Meyer-Zundel (Porto, 1969), Théophile et Judith vont en Orient de Denise Brahimi (Paris, 1990), Judith Gautier de Joanna Richardson (Traduit par Sara Oudin, Paris 1989) ou La vie de Judith Gautier : égérie de Victor Hugo et de Richard Wagner d'Anne Danclos (Paris, 1990, 1996), les livres qui nous parlent d'elles sont soit épuisés, soit difficilement trouvables.

On doit donc se réjouir de la parution toute récente de Judith Gautier : une intellectuelle française libertaire, 1845-1917, traduction française par Daniel Cohen de Judith Gautier: Writer, Orientalist, Musicologist, Feminist (Hamilton Books, 2004). Cet ouvrage de Bettina Liebowitz Knapp qui vient de sortir à L'Harmattan (Collection, « Espaces littéraires », 420 pages) est présenté sous un jour très engageant (ici) :
« La légende est solide : elle retient de Judith Gautier sa beauté et ses amours ; s'il ne s'était agi que de Catulle Mendès, la postérité aurait oublié. Mais Victor Hugo et Wagner, deux géants, l'ont associée, au moins par ricochet, à leur épopée. Fille de Théophile Gautier, l'un des écrivains les plus éblouissants du 19e siècle, elle a de qui tenir quand, blessée dans son orgueil par le priapique Mendès, elle se réfugie dans l'écriture. Elle offre une série inoubliable de titres qui établirent sa renommée. S'éteignant, un soir d'hiver, pendant la Première Guerre mondiale, elle passe pour l'une des femmes les plus libres ; cette liberté elle l'a acquise grâce à une intelligence célébrée par les plus exigeants, grâce aussi à ses combats ; en une époque où le style avait un sens, ses ouvrages paraissent aujourd'hui comme autant de bijoux rares. Notre millénaire bruissant de désirs « multiculturels » vrais ou prétendus, elle est, il y a plus de cent vingt ans, la romancière audacieuse qui ose interroger les mythes de peuples lointains : ils occupent, de nos jours, une place prépondérante : l'Inde, le Japon, la Chine, l'Iran... Sur cette femme somptueuse et qui, par un rare don de précurseur, a su allier art et pensée, il manquait une biographie qui mettrait en parallèle la vie et l'oeuvre. Bettina L. Knapp s'en acquitte avec maestria. »
Voilà qui devrait encourager à lire Judith Gautier dans le texte, mais comment faire ? Qui ne voudra pas abandonner ses économies aux bouquinistes, devra se diriger vers une bibliothèque ou, sans même sortir, pointer sa souris en direction de Gallica, le site de la Bibliothèque Nationale de France qui propose pas moins de onze de la trentaine de titres qu'elle a signés, seule ou en tandem : La conquête du paradis ; La fille du ciel : drame chinois (composé avec Pierre Loti, 1850-1923) ; La soeur du soleil : l'usurpateur ; Le collier des jours : le second rang du collier, souvenirs littéraires ; Le collier des jours : souvenirs de ma vie ; Les musiques bizarres à l'Exposition de 1900 ; Les peuples étranges ; Les princesses d'amour (courtisanes japonaises) et Lucienne y sont proposés en mode image et téléchargeables en format pdf à volonté et gracieusement.

Les fortunés amateurs de beaux livres, quant à eux, seront heureux d'apprendre qu'à Tôkyô, on se soucie aussi de l'œuvre de Judith Gautier et qu'on en publie le meilleur dans une belle édition aussi difficile à acquérir, qu'onéreuse [¥128,000, soit à peu près 850 €] :

Le Japon et la Chine dans les œuvres de Judith Gautier ジュディット・ゴーチエ-日本・中国趣味著作集, choisis et avec une introduction de Brigitte Koyama-Richard 小山ブリジット[professeur en la littérature comparée et en histoire de l'art à l'université Musashi 武蔵大学 de Tôkyô et qui a déjà publié plusieurs ouvrages sur le Japon dont Japon rêvé : Edmond de Goncourt et Hayashi Tadamasa (Hermann, 2001)] (Edition Synapse, 2007) soit 2800 pages en 5 volumes plus un volume supplémentaire de 130 pages proposant les Poèmes de la libellule 蜻蛉集, traduits du japonais d'après la version littérale de M. Saionzi, illustrés par Yamamoto. Paris: Gillot, 1884.

Voici le détail de cet ensemble de fac-similés d'éditions originales ou anciennes :
  1. « Introduction » de Brigitte Koyama-Richard ; Le dragon imperial : Roman chinois (1869) [Colin, 1900 ; Aventures de Momotaro: Très ancienne légende japonaise, traduction et adaptation de Judith Gautier, illustrations du peintre japonais R. Isayama. [Falières]
  2. La sœur du soleil (L'usurpateur) (1875) [Dentu & Cie., 1887] ; La marchande de sourires [G. Charpentier et Cie., 1888]
  3. Fleurs d'orient [Colin, 1893] ; La Musique japonaise à l'exposition de 1900 [Paul Ollendorff, 1900] ; Les princesses d'amour [Société d'éditions littéraires et artistiques, 1900]
  4. Le paravent de soie et d'or [Charpentier et Fasquelle, 1904] ; La fille du ciel (avec Pierre Loti) [Calmann-Levy, 1911]
  5. Le Japon (Merveilleuses histoires) [Les Arts Graphiques, 1912] ; En Chine (Merveilleuses histoires) [Les Arts Graphiques, 1912] ; Les parfums de la pagode [Charpentier et Fasquelle, 1919]
Avant d'en revenir à nos moutons - la devinette -, je voudrais juste signaler que l'auteur du Livre de Jade, joliment réédité à l'Imprimerie Nationale (collection « La salamandre », 2004, 227 pages), a été la vedette d’Une vie, une œuvre sur France Culture. De la diffusion du 15 avril 2007, il ne subsiste qu'une page de présentation agrémentée d’une riche bibliographie et de liens internet utiles (c’est ici). Quant au portrait qui illustre ce billet, il s'agit d'un détail d'un document qui prouve que Judith Gautier savait écrire le chinois. On peut le consulter ici ou encore là.


On le voit sur cette dernière illustration, l'ouvrage que j'ai utilisé pour vous faire cogiter (grâce à Gallica, ici), En Chine, parut en 1911 aux Editions des Arts Graphiques (Vincennes). C'est un des volumes de la collection « Les beaux voyages », dont Judith Gautier signa, la même année un volume sur Le Japon. Chacun des volumes reçoit, entre parenthèses, un sous-titre qui a valeur de programme, « Merveilleuses histoires », et un jeu d'une douzaine d'illustrations en couleur, plus une carte.

Comme le souligne l'Académicien Jean Aicard (1848-1921) dans sa préface, Judith Gautier de l'Académie Goncourt, (de 1910 jusqu'à sa mort) est la personne la mieux à même de présenter ces lointaines contrées :
« Personne ne pouvait mieux qu'elle parler de cette Chine « qui a inventé tout ou presque tout, à une époque des plus reculés ». ... [Elle] nous parlera des mœurs, des usages, de la poésie de ce pays où une justice extraordinaire, qui paraît se complaire à inventer les supplices les plus hideux, permet aux criminels les plus redoutables, lorsqu'ils sont condamnés à mort, de s'acheter un remplaçant parmi les citoyens pauvres et honnêtes. »
Je vous laisse découvrir la suite de ce texte liminaire qui finit dans une envolée patriotique des plus déplacées en regard du sujet traité - « C'est encore en France qu'on est le plus libre, et le moins malheureux » -, et lire ce volume par bribes ou dans son ensemble : il restitue l'image que l'on se faisait de la Chine en ce début de siècle, image dessinée par quelqu'un de relativement bien informé, mais qui ne s'est rendu en Chine que par procuration. Les carences de son information tiennent sûrement aux limites de la connaissance sinologique de son temps, mais aussi à celles de son informateur principal, un ancien mandarin chinois, « réfugié politique en France ». Il n'empêche que ces synthèses possèdent le charme de l'approximation datée dans une formulation délicieusement surannée et puis, de temps en temps, des avis bien pesés, comme ici à la fin de l’exposé sur « L’instruction et les Grands Examens » : « Aujourd'hui d'ailleurs, tout va changer, tout change dans cette Chine que les convoitises du monde ont enfin éveillée de son long sommeil. » (voir p. 33 ou ici)



Les Quatre Livres dans une édition de 1886.

Le nez contre le mur !

Si l'auteur du passage était difficile à trouver, le texte qu’elle utilisait était, lui, facile à identifier comme le treizième paragraphe du seizième chapitre du Lunyu 論語, Les Entretiens de Confucius [XVI.13] que voici :
陳亢問於伯魚曰。子亦有異聞乎。 對曰。未也。嘗獨立。鯉趨而過庭。曰。學詩乎。對曰。未也。不學詩。無以言。鯉退而學詩。他日。又獨立。鯉趨而過庭。曰。學禮乎。對曰。未也。不學禮。無以立。鯉退而學禮。聞斯二者。陳亢退而喜曰。問一得三。聞詩。聞禮。又聞君子遠其子也。
Le début du chapitre V (« La poésie », p. 42) de ce En Chine n'en est manifestement pas une traduction, mais plutôt un avatar malheureux, car il fait du fils de Confucius un enfant rebelle, ce que Boyu 伯魚 ne devait pas être. Judith Gautier et ses contemporains disposaient pourtant de plusieurs traductions partielles ou complètes dont deux plus ou moins récentes et honorables : celle déjà ancienne de Guillaume Pauthier (Charpentier, 1845) et la toute nouvelle que Séraphin Couvreur (1835-1919) venait de livrer en 1896 [disponible en ligne grâce à Pierre Palpant, ici]. Voici le passage dans cette traduction qui a fait autorité :
Tch’enn Kang demanda à Pe iu [Fils de Confucius, aussi nommé Li] si son père lui avait donné des enseignements particuliers qu’il ne communiquait pas à ses disciples. Pe iu répondit : — Aucun jusqu’à présent. Un jour qu’il se trouvait seul, comme je traversais la salle d’un pas rapide, il me dit : Avez-vous étudié le Cheu king ? Pas encore, lui dis-je. Si vous n’étudiez le Cheu king, me répondit-il, vous n’aurez pas de sujets de conversation. « Je me retirai et me mis à étudier le Cheu king. Un autre jour qu’il était encore seul, comme je traversais la salle d’un pas rapide, il me dit : Avez-vous étudié le Li ki ? Pas encore, lui répondis-je. Si vous n’étudiez pas le Li ki, dit-il, votre vertu n’aura pas de fondement solide. « Je me retirai et me mis à étudier le Livre des Devoirs. Voilà les deux enseignements que j’ai reçus. Tch’enn Kang se retira satisfait et dit : — J’ai demandé une chose, et j’en ai appris trois ; dont l’une concerne le Cheu king, l’autre concerne le Livre des Devoirs ; et la troisième, c’est que le sage ne donne pas d’enseignements secrets et particuliers à son fils.
Souvent rééditée, parfois dans des versions revues comme celle des Editions Mille et une nuits [n° 156, 2002, sld. Muriel Baryosher-Chemouny], cette traduction a été depuis rejointe par pas moins de trois traductions intégrales de poids. Voici comment le même passage y est traduit [je respecte autant que possible leurs choix de présentation et intègre les notes entre crochets] :
1. Ziqin demande à Boyu [Fils de Confucius] : Votre père ne vous-a-t-il pas enseigné autre chose qu'à nous, disciples ?
Boyu : Pas du tout. Un jour qu'il était seul et que traversais la cour en pressant le pas [En signe de respect], il me demanda si j'avais étudié les Odes. Je lui répondis que non. Il me dit alors : « Comment peut-il seulement parler, celui qui ne les a pas étudiées ? » Je me retirai et me mis à l'étude des Odes.
Un autre jour qu'il était seul et que je traversais la cour, il me demanda si j'avais étudié les rites. Je répondis : « Pas encore. » Il me dit : « Qui ne les a pas étudiés ne s'aurait s'affirmer [A la fois dans ses convictions et dans la société]. » Je me retirai et me mis incontinent à l'étude des rites. Ces deux choses sont tout son enseignement. A sa sortie, Ziqin dit, tout content : J'ai demandé une chose, et j'en ai appris trois. On m'a parlé des odes, des rites, et de la juste distance que l'homme de bien doit maintenir avec son fils [Distance rituelle qui l'empêche de montrer plus d'égards à son fils qu'à ses disciples].

Traduction d'Anne Cheng : Entretiens de Confucius. Paris : Seuil, collection « Points/Sagesses », 1981, p. 132.

2. Chen Ziqin demanda au fils de Confucius : « Votre père vous a-t-il donné desenseignements particuliers ? » L’autre répondit : « Non. Une fois comme il se tenait seul et que je traversais discrètement la cour, il me dit : “As-tu étudié les Poèmes ?” je répondis : “Non. - Si tu n’étudies pas les Poèmes, tu ne sauras jamais t’exprimer.” je me retirai et j’étudiai les Poèmes. Un autre jour, comme il était de nouveau seul et que je traversais discrètement la cour, il me dit : “As-tu étudié le rituel ?” Je répondis : “Non. - Si tu n’étudies pas le rituel, tu ne sauras jamais te tenir.” Je me retirai et j’étudiai le rituel. Tels sont les deux enseignements qu’il ma donnés. »
Chen Ziqin se retira et dit tout joyeux : « J’ai demandé une chose et j’en ai appris trois. J’ai appris quelque chose sur les Poèmes ; j’ai appris quelque chose sur le rituel ; et j’ai appris qu’un honnête homme garde ses distances avec son fils. »

Traduction de Pierre Ryckmans : Les Entretiens de Confuicus. Paris : Gallimard, (« Connaissance de l’Orient », 1987, p. 93) « Folio » n° 4145, 2004, p. 100-101.

3. Chen Kang demandait à Boyu, le fils de Confucius : « Tu as dû tout de même apprendre de ton père des choses différentes de celles qu’il nous enseigne ?
- Non. Une fois qu’il se tenait seul dans la cour que je traversais précipitamment, il m’a demandé si j’avais étudié les Poèmes. Je lui ai répondu : « Pas encore ». « Sans l’étude des Poèmes », m’a-t-il dit, « il te manquera de quoi t’exprimer. »
« Je me suis retiré pour me mettre au travail. Un autre jour où il se tenait seul cette fois encore, il m’a demandé, comme je passais en hâte à travers la cour, « As-tu travaillé les rituels ? » « Non, pas encore », ai-je répliqué. « Sans cette étude tu n’auras pas de quoi tenir ton rôle. »
« Je me suis donc retiré pour m’y appliquer. Ce sont les deux choses que j’ai apprises. »
Chen Kang repartit annoncer tout joyeux à ses condisciples : « Grâce à cette seule question, j’ai appris trois choses : une au sujet du Classique des poèmes, une autre concernant les rituels et j’ai appris en outre que l’homme de qualité tient à distance son fils. »

Traduction d'André Lévy : Confucius, Entretiens avec disciples. Paris, Flammarion, « GF » n° 799, 1994, p. 114.
Il y aurait beaucoup à dire sur les différences de traitement dans les quatre versions de ce passage qui fait un peu pièce rapportée : on peut, par exemple, toujours se demander si Kongzi fait référence à la ‘Poésie’ et aux ‘Rites’ ou seulement aux ouvrages sur la poésie et les rites à une époque où les livres canoniques auxquels on pensent aussitôt - Shijing 詩經 et Liji 禮記 - soit n'existent pas encore, soit n'ont pas encore pris la forme sous laquelle nous les connaissons aujourd'hui, savoir celle des deux Classiques que Couvreur traduisit en 1899, pour le second, Mémoires sur les bienséances et les cérémonies [voir ici et là] et, en 1896, pour le premier, qui est l'ouvrage de poésie par excellence de la Chine ancienne, le Shijing [voir ici]. A chacun de trancher selon son sentiment sans oublier qu'il y a un autre passage du Lunyu [XVII.8 ou XVII 9 & 10 selon les versions - pour le texte voir ici] dans lequel le grand sage s'adresse directement à ses disciples, et à nouveau à son fils, sur le même sujet :
« Mes enfants », dit le Maître, « pourquoi aucun de vous n'étudie les Poèmes ? Le Classique des poèmes apporte stimulation, observation, convivialité et défoulement. Au plus près, il vous aidera à servir votre père, au plus loin, à servir votre seigneur. Vous en saurez long sur le nom de oiseaux, plantes et animaux. »
S'adressant à son fils Boyu, le Maître dit : « As-tu travaillé le Zhou nan [周南] et le Shao nan [召南], les deux premiers livres des Poèmes ? Remplir son rôle d'homme sans les posséder, c'est se tenir le nez contre le mur ! » (A. Lévy (trad.), op.cit., p. 119) [Voir aussi P. Ryckmans (trad.), op.cit., p. 96 & A. Cheng (trad.), op.cit., p. 136]
Il n'en reste pas moins que l'attention portée par Confucius à la poésie doit être d'une nature bien différente de l'attachement passionnel que lui vouait Judith Gautier, traductrice de Li Bai 李白 et de bien d'autres grands poètes chinois, mais ceci est une autre histoire.

Pour conclure cette trop longue réponse à la devinette, je vous en propose une autre, une devinette n° 7 bis : de quels textes s'inspire Judith Gautier pour réaliser l'appendice d'En Chine, « Légendes et contes », qui contient deux courts récits intitulés « L'abeille bleue » et « La Griffre du Roi des Dragons » ? Mais, s'il vous plaît, pas de précipitation. (P.K.)