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mercredi 1 août 2012

Miscellanées littéraires (013)

Edition de 1735 de L'Ecumoire [source]
J’ai découvert Claude-Prosper Jolyot de Crébillon, dit Crébillon fils, né à Paris le 14 février 1707 et mort dans la même ville le 12 avril 1777 (merci Wikipedia), en 1977 avec Les égarements du cœur et de l’esprit (1736) qu’Etiemble avait préfacé en 1961 et qui faisait alors son apparition dans la collection « Folio » de Gallimard sous le n° 891.

C’était juste à la sortie de la lecture des Bijoux indiscrets de Diderot qu'Etiemble invoquait dès les premières lignes de cette invitation à lire tout Crébillon fils. J’achetais aussitôt, et peu avant de faire l’acquisition d’un volume de la Bibliothèque des curieux (Paris, coll. « Les Maîtres de l’Amour », 1913) contenant outre La Nuit et le moment (1755) et Le Hasard du coin du feu (1763), Le Sopha (1742), un autre titre de cet auteur qui, dixit Etiemble « mourut à soixante-dix ans, pauvre, ce qui, de la part d’un homme de son métier, en ce temps-là, est bien », et c’était  L’Écumoire ou Tanzaï et Néadarné. Histoire japonaise dont Ernest Sturm venait de donner, avec la collaboration de Marie-Clotilde Hubert, une édition critique de haut vol, mais jamais rééditée, chez Nizet (Paris, 1976, 414 p.). L’introduction savante commençait ainsi : « Dès sa publication en 1734, Tanzaï et Néadarné, histoire japonaise du « jeune Crébillon » connaît un succès de scandale, désigne l’auteur à la répression policière, divertit Voltaire et retient l’attention de Marivaux et de Prévost. Par la suite le roman demeure lu avec assiduité ; il fait l’objet, sous le titre de L’Ecumoire, de rééditions successives jusqu’à la veille de la Révolution. » (p. 9) L'édition initiale s'affiche comme ayant été éditée « A Pékin, Chez Lou-chou-chu-la, seul imprimeur de Sa Majesté Chinoise pour les langues étrangères. »

Ainsi quand, le 3 juin dernier, Thomas Pogu m’a envoyé des extraits de ce roman et des morceaux de la préface d’Etiemble aux Egarements, j’étais aussi ravi qu’impatient de les faire partager.  C’est donc avec deux lunes de retard que je comble cette lacune. 

Mais avant de vous faire lire un extrait de la préface sus-mentionnée, voici le résumé du roman par Pierre Dournes dans le Dictionnaire des œuvres érotiques de Pascal Pia (Robert Laffont, « Bouquins », (1971) 2001, pp. 150-151) :

[Il suffit de cliquer sur le document ci-dessus pour l’agrandir]
« Et si L’Écumoire, cette histoire censément japonaise de Tanzaï et Néadarné, n'était pas seulement, ou n'était pas surtout, ou n'était pas du tout, un conte licencieux ? Et si j'avais eu tort, voilà quelques décennies, d'en parler un peu cavalièrement, pour faire quelque chose comme un mot sur cet ustensile de ménage à trois ou quatre ? Cette japonaiserie qui dissimule médiocrement une de ces chinoiseries à la mode vers ce temps-là parut si dangereuse qu'elle valut à l'auteur un séjour en prison. Sous une forme parodique dont « frémit » naïvement le bibliographe et sinologue Henri Cordier, Crébillon brocarde avec enjouement l'engouement de son siècle pour la Chine en général et en particulier pour la morale confucéenne. N'est-ce point faire pièce aux jésuites, qui tiennent Confucius pour l'un des hommes les plus saints qu'ait produits la gentilité, que de prétendre qu'à ce moraliste austère et qu'on prétendait chrétien sans le savoir, on pouvait avec vraisemblance attribuer un conte badin ? « Cet ouvrage est, sans contredit, un des plus précieux monuments de l'Antiquité ; et les Chinois en font un si grand cas qu'ils n'ont pas dédaigné de l'attribuer au célèbre Confucius. » En fait, rien de moins chinois que cette « histoire japonaise » dont les personnages s'appellent Hiaouf-Zélès-Tanzaï et Néadarné, où les démons s'indianisent en Dives à moins qu'ils ne s'arabisent en Ginnes, nos Djinns. Orient funambulesque, qui mélange des lambeaux d'un Orient musulman que Les Mille et Une Nuits, traduites par Galland, avaient divulgué en Europe, et d'une Chine de pacotille, dont les jésuites s'instituaient alors les commis-voyageurs. » (Etiemble, « Préface », Les Egarements.... (1961) 1977 , pp. 15-16).

Mais mettons fin à ces interminables prolégomènes pour citer comme il se doit des extraits d’un ouvrage à inscrire à votre programme de lectures estivales, si, naturellement, vous arrivez à mettre la main dessus : voir le premier des 4 tomes des Œuvres complètes de Crébillon fils de la « Bibliothèque du XVIIIe siècle » des Classiques Garnier (Jean Scgard (ed.), 2010, 799 p.) sinon, il faudra passer par le téléchargement d’éditions anciennes sur Google Books : 
Chapitre I (ext.) : De l’origine de ce livre

Cet ouvrage est, sans contredit, un des plus précieux monuments de l’Antiquité ; et les Chinois en font un si grand cas, qu’ils n’ont pas dédaigné de l’attribuer au célèbre Confucius. En effet, pour la sagesse des préceptes, la bonté de la morale, la beauté de l’invention, la singularité des événements, et l’ordre qui y est répandu, ils n’ont pu se dispenser de l’en croire l’auteur, ou de moins de souhaiter qu’il le fût. Ce livre, cependant, est de Kiloho-éé, personnage illustre, antérieur à Confucius de plus de dix siècles, premier mandarin de la loi, revêtu des emplois les plus grands, et connu à la Chine par un grand nombre d’ouvrages historiques, politiques, et moraux. Un savant chinois (1) qui a fait, il y a quatre cents ans, l’Histoire littéraire de sa patrie avec une exactitude admirable, a prouvé, par des raisons invincibles, que Kiloho-éé était seul l’auteur de ce livre. Ce qu’il en a donné n’est qu’un fragment d’une histoire plus longue, un essai, pour ainsi dire, de celle de tout un peuple. Les raisons pour lesquelles il a abandonné son projet, ne nous sont pas connues. Quelque honneur que Kiloho-éé ait attendu de ce commencement, qui ne forme que l’Histoire particulière d’un Prince, il n’a pu s’empêcher d’avouer qu’il l’a traduit de l’ancienne langue japonaise, sur un manuscrit très vieux ; et l’auteur japonais l’avait lui-même traduit de la langue des Chéchianiens, peuple qui dès ce temps-là ne subsistait plus.
Le Japonais, dans un endroit, assure que sa nation tenait à honneur de descendre des Chéchianiens : mais il semble n’être pas de cet avis, parce que de son temps même il ne restait aucune preuve de cette descendance, et qu’il croit, en auteur judicieux, qu’une chose aussi importante ne peut être trop bien constatée. Il entre même sur cet article une Dissertation que Kiloho-éé n’a point traduite, parce qu’elle n’éclaircissait rien. Il serait plus difficile aujourd’hui de savoir ce qui en est. Sous le bon plaisir du lecteur, on passera donc à des faits d’une discussion plus aisée.
(1) Cham-hi-hon chu-ka-hul-chi. Hist. litt. de la Chine, Pékin, 1306, p. 135, prem. vol.

 Chapitre II (ext.) : Comment ce trésor a passé en France

Un Hollandais, homme d’esprit, se trouvant à Nankin il y a près de cent ans, fut obligé, par les affaires, d’y demeurer assez de temps pour pouvoir apprendre passablement le Chinois. Dans le temps que pour s’y former davantage il cherchait à faire une traduction, ce livre lui tomba entre les mains, il l’admira, l’entreprit, et parvint, après un travail de trois ans, à le mettre en Hollandais ; mais très imparfaitement, selon qu’il l’a avoué lui-même. Peu curieux de le donner au public, il repassa en Europe, et laissa son ouvrage au savant Jean-Gaspard Crocovius-Putridus, de Leipzig, son ami intime, et connu dans la littérature par la dispute qu’il a eue avec Emmanuel Morgatus, sur une chose importante. Il s’agissait de savoir si les meutes de la chaste Diane étaient composées de chiens et de chiennes, ou seulement de l’un ou l’autre sexe de ces animaux. Après des contestations très vives, la palme demeura à Putridus, qui prouva, par des raisons tirées de la pudeur de la déesse, et par les témoignages des plus grands hommes de l’Antiquité, qu’elle n’avait jamais eu que des chiennes. Le Hollandais arriva dans le temps que Putridus était complimenté par tous les doctes d’Allemagne, sur l’important service qu’il venait de rendre à la république des Lettres ; il le pria de commenter sa traduction chinoise. Crocovius la traduisit en latin, l’enrichit de notes et de commentaires, et il était près de la donner au public en trois volumes in-folio, lorsqu’une mort prématurée enleva ce savant homme. Balthazar Onerosus, et Melchior Insipidus, ses neveux, héritiers des biens et de la science profonde de leur oncle, augmentèrent encore son livre, le commentèrent, éclaircirent ses notes, en ajoutèrent de nouvelles, comparèrent les leçons, restituèrent les passages, et le faisaient enfin imprimer à Nuremberg en cinq volumes in-folio, lorsque la peste les emporta. Leurs enfants, moins érudits, et hors d’état de subvenir aux frais d’une édition de cette importance, vendirant l’ouvrage de leurs pères à un noble Vénitien qui se trouva pour lors à Nuremberg. Ce seigneur, nommé Annibal, Julio, Scipione, Buz-è-via, de gli Tafanari, de retour à Venise, le traduisit en sa langue, non tel qu’il l’avait acheté. Comme il n’entendait que très imparfaitement le latin, il laissa à part l’érudition : aidé par un frère servite, et tous deux s’aidant d’un dictionnaire, il le mit enfin en état de paraître en langue vénitienne. Si Son Excellence Buz-è-via avait put profiter des remarques savantes dont les Allemands avaient orné cet ouvrage, la France l’aurait plus complet, et mille choses qui ont besoin d’éclaircissements, n’en resteraient pas privées. On ne se flatte pas d’avoir bien réussi à cette dernière traduction. Le vénitien est un jargon difficile à entendre, et le traducteur français avoue que dans le toscan même il y a bien des termes qui l’arrêtent. Ce qui ne paraîtra pas extraordinaire, quand on saura qu’il n’a étudié l’italien que deux mois, sous un Français de ses amis qui n’avait été à Rome que six semaines.
Chapitre III (ext.) : Inconvénients auxquels il a fallu remédier.
Éloge du dernier traducteur.

On peut aisément inférer des différentes mains par lesquelles ce livre a passé, qu’il doit lui rester peu de ses grâces nationales ; et je ne sais, à tout prendre, s’il en sera moins bon. Les livres orientaux sont toujours remplis de fatras, et de fatras absurdes ; les religions des peuples de l’Orient ne sont fondées que sur des contes qu’ils mettent partout, et qui seraient aussi ridicules pour nous, qu’ils sont vénérables pour eux. Ces religieuses folies donnent à leurs écrits un air bizarre, qui a pu plaire dans sa nouveauté, mais qui est trop rebattu aujourd’hui, pour que le lecteur lui trouvât des grâces. Outre leurs dieux à qui ils font jouer toutes sortes de personnages, ils mettent en œuvre les génies et les dives ; on les trouve dans leurs plus sérieuses histoires ; et si quelqu’un de leurs héros est dans quelque grand danger, c’est une dive qui l’y a plongé, c’est une ginne qui l’en retire. Ces êtres imaginaires fondent et dénouent les trois quarts de leurs livres ; et quoiqu’ils donnent souvent lieu à des événements singuliers, on s’ennuie de ne voir jamais sur la scène que ces mêmes acteurs, et cela marque une stérilité d’imagination qui impatiente. D’ailleurs leur façon de narrer est remplie de métaphores, et de certains tours, que la simplicité de notre langue ne permet de rendre ni avec exactitude, ni avec agrément. La traduction d’un livre oriental en français, est donc un ouvrage plus difficile qu’on ne pense. Quoique celui-ci ait été traduit du vénitien, on ne doit pas croire qu’il en ait donné moins de peine.
Le seigneur Annibal a tout confondu, et il n’a pas fallu un travail médiocre pour arranger les faits, comme on peut croire que Kiloho-éé l’avait fait. Au nom de ginne peu connu parmi nous, j’ai substitué celui de fée, dont nous faisons communément usage. Où j’ai pu retrancher les noms barbares, je l’ai fait. La ginne Hic-nec-sic-la-ki-ha-tipophetaf formait un nom tout à fait insupportable à prononcer, je l’ai changé ; en un mot, je n’ai rien oublié de tout ce qui pouvait rendre cet ouvrage parfait, et je ne doute point qu’il ne le soit. Je l’ai embelli, en quantité d’endroits, de réflexions également neuves et judicieuses. Il est écrit avec un soin, une netteté, et une précision merveilleuse ; et je suis persuadé que Kiloho-éé est infiniment inférieur à cette traduction, quoique faite d’après une langue que je n’entends presque pas.
Pour le fond, il peut être extravagant, mais c’est vraisemblablement la faite de l’original. On aurait tort d’exiger de l’imagination d’un Chinois, la régularité et ce goût qui brillent dans nos auteurs français, qui toujours compassés, sont presque toujours fort raisonnables, et froids encore plus souvent. Fondés en cela sur je ne sais quel précepte d’Horace, que de bon cœur je mettrais ici, si je m’en souvenais parfaitement ; mais cet Horace prétend que la raison soit égayée, et n’ordonne pas qu’on ennuie ses lecteurs à force de sagesse. Je suis, au fond, très persuadé que ceux de nos auteurs que nous trouvons si arrangés, voudraient pouvoir l’être moins, et pécher un peu plus contre les règles. Leurs ouvrages en seraient moins décents ; mais plus agréables, et mieux lus.

Reste encore un extrait, cette fois sélectionné par moi et retenu pour ses piquantes digressions sur la traduction. Je vous le livre sans faire l’effort, admirablement concédé par Thomas, du passage au français moderne. Il s’agit du début du chapitre XIII, « L’opéra » : 
Il seroit difficile de bien décrire l'opéra de l’isle Jonquille. Kiloho-éé en quelques endroits se plaint de la sécheresse de l’auteur japonois qui, à son tour, médit du chéchianien ; ce qui suppose que sans parler des autres traducteurs, le françois se plaint de tous les trois, et que le public se plaindra du dernier, et lui imputera, ou de s’être trop étendu sur des matieres stériles, ou d'avoir passé trop légérement sur des objets intéressans. Mais, à moins de manquer de sincérité, le traducteur peut-il donner des récits qu’il n' a pas trouvés ; et s’il les imaginoit dans les circonstances où ils pourroient être nécessaires, ne se sentiroient-ils pas du siecle où il vit, et pourroit-il, en se transportant même dans des tems aussi éloignés que sont ceux où ont vécu ses héros, rendre parfaitement des usages dont il ne reste plus aucune connoissance ? N’est-il pas plus à propos qu’il en prive ses lecteurs, que de leur en débiter des fables dont ils sentiroient bientôt l’absurdité ! Le devoir d’un traducteur fidele n'est autre chose que de suivre littéralement son auteur, si ce n’est que lorsqu’il ne l'entend pas bien, il peut le périphraser, le commenter, l’ajuster. Le traducteur de ce livre avoue franchement, que n’entendant pas parfaitement son auteur, il lui a prêté autant de sottises pour le moins qu’il lui en aura épargnées ; qu’il est devenu long, où le chinois étoit court ; précis, où il ne l’étoit pas ; obscur, où il étoit clair ; railleur, où il étoit moral ; galant, où il étoit philosophe ; et que de toutes les fautes qu’il a faites, il n’en fait excuse, ni n’en demande pardon au lecteur de quelque façon que ce puisse être, puisque le livre n’en seroit pas meilleur, et que cet avilissement ne le rendroit pas plus estimable. Toutes ces raisons, bonnes ou mauvaises, feront qu’on ne sçaura qu’imparfaitement ce que c’étoit que l’opéra dont il est ici question. A qui s’en prendre ? Un historien imagine quand il écrit, que la postérité sera au fait des usages qui regnent de son tems ; et c’est ce qui fait qu’aujourd’hui on ne sçait que par des conjectures, encore très-hasardées, quelle étoit la façon de vivre particuliere des romains, et qu’une chose de cette importance occupe mille sçavans, qui y emploient sans fruit leurs précieuses veilles. Après un exemple tel que celui-là, le traducteur doit être excusé ; et s’il ne l’est pas, il ne s’en doit plus mettre en peine. S’il avoit à rendre raison de toutes les impertinences qui sont dans ce livre, il ne finiroit point. Il est donc à propos qu’il dise, pour terminer ce long raisonnement, aussi ennuyeux pour lui que pour les lecteurs, que dans l’isle Jonquille, vulgairement le poëme d’un opéra étoit ridicule ; qu’il consistoit en de vieilles fables doucereusement r’habillées ; qu’essentiellement, le style en étoit fade, et la poésie lâche ; qu’il ne s’y agissoit ni de conduite ni d’intérêt …..
... la suite ne vous décevra pas. Lisez donc Crébillon, ou ce que vous voudrez, et pourquoi pas son contemporain anglais Henry Fielding (1707-1754) ... J'entame pour ma part l'Histoire de Tom Jones (trad. Francis Ledoux, Gallimard, « Folio-Classique », n° 4623) avec ses plus de 1000 pages aussi édifiantes que curieuses que drolatiques, dans lesquelles on ne croise pas de Chinois -- un véritable dépaysement.

mercredi 25 juillet 2012

Miscellanées littéraires (012)


Les vacances sont un excellent moment pour éponger une part du retard accumulé pendant l’année. J’ai donc mis à profit un peu de mon temps de repos pour alimenter un nouveau blog, ou carnet de recherche [scholarly blog], crânement baptisé KaserWeb [http://kaser.hypotheses.org/] et créé en février dernier sur la prestigieuse plateforme Hypotheses.org [voir sa fiche sur la page : http://www.openedition.org/11224]. Je vous invite à vous abonner à son fil RSS [http://kaser.hypotheses.org/feed] ou à glisser son adresse dans vos marque-pages. Il y sera question au fil des jours des différents dossiers et traductions en cours de réalisation, mais on y retrouvera aussi des vieilleries parées de nouveaux atours.

Pour l’heure c’est vers le tas de Miscellanées littéraires proposées voici de longues semaines par Thomas Pogu que je me tourne.

La première va nous fournir l’occasion de lire, ou de relire, un extrait issu des Lettres édifiantes et curieuses de Chine par des missionnaires jésuites (1702-1776) (Garnier-Flammarion, n° 315, 1979, 502 p.), ouvrage réédité en 2002 chez Desjonquères (258 p.) sous un titre légèrement différent, tout en reprenant la préface de Jean-Louis et Isabelle Vissière de l'Université de Provence (lesquels remercient de leur « amicale collaboration » leurs « collègues aixois » M. Patrick Destenay, M. et Mme Milsky). Des extraits de la préface donneront avantageusement une idée de l'influence qu'ont eue ces lettres sur la littérature et la philosophie européennes et notamment françaises (Voltaire !), tout en apportant quelques appréciables informations d'ordre historique et bibliographique :
« Le dernier recueil de lettres paraît en 1776, mais il faut croire que l'heure de la retraite n'a pas encore sonné pour les ex-Jésuites de Pékin. Comme si l'adversité les stimulait, ils fournissent un énorme travail de documentation sur la Chine : quinze volumes in-quarto ! Ce sont les Mémoires concernant l'Histoire, les Sciences, les Arts, les Mœurs, les Usages (...) des Chinois (1776-1791), qui avaient pour principaux rédacteurs les PP. Amiot et Cibot. Les Mémoires continuent tout naturellement les Lettres, comme les Lettres continuaient les Nouveaux Mémoires du P. Le Comte, parus en 1696. C'est ce labeur d'un siècle qui a permis aux Jésuites de fonder une science nouvelle, la sinologie. » (pp. 26-27)

« En 1702, le P. Le Gobien, procureur des Missions de la Chine à Paris, édite un volume intitulé : Lettres de quelques missionnaires de la Compagnie de Jésus écrites de la Chine et des Indes orientales. Le succès encourage le P. Le Gobien à publier un second recueil sous ce titre alléchant : Lettres édifiantes et curieuses écrites des missions étrangères par quelques missionnaires de la Compagnie de Jésus (1703). La formule sera exploitée jusqu'à la fin du siècle sous la direction, notamment, du P. du Halde, puis du P. Patouillet, tête de turc de Voltaire (et aussi de Hugo). (...) Pour les Jésuites du Grand Siècle comme pour les maîtres de pension de la Restauration, il s'agissait avant tout de lettres édifiantes, c'est-à-dire de propagande religieuse, destinées à exalter l’œuvre des missionnaires et à consolider la foi du lecteur en lui montrant l'héroïsme des nouveaux apôtres et des nouveaux martyrs.
Mais, plus encore qu'édifiantes, elles étaient curieuses, et c'est sans doute la vraie raison de leur succès au XVIIIe siècle. Faut-il rappeler que les sciences et les techniques suscitent l'intérêt du public cultivé au siècle de l'Encyclopédie ? que les récits de voyage réels ou imaginaires peuplent les bibliothèques du temps et que les Européens, après avoir découvert les étrangers d'Amérique et d'Asie, de Lilliput et des mystérieuses Terres australes, se découvrent eux-mêmes étrangers sous le regard des visiteurs siamois, persans, chinois, péruviens ? » (pp. 28-29)
Le passage retenu par Thomas est tiré d'une lettre portant en partie sur la difficulté d'apprendre, de parler et d'écrire le chinois. Elle se situe vers la fin du volume (pp. 468-470). Elle est précédée d’un petit commentaire liminaire :
La difficulté du chinois ou savez-vous prononcer les chou ?
-
Nous avons retenu cette lettre à cause de son caractère humoristique. En ce XVIIIe siècle où l'esprit est la chose du monde la mieux partagée, une lettre austère et ennuyeuse adressée à une femme du monde serait plus qu'un crime, une faute... de goût. Avant d'être missionnaire, le P. Bourgeois est "honnête homme" : il décrit donc ses difficultés sur le ton badin. Ces difficultés tiennent aux vraies et fausses homophonies de la langue chinoise.
Du P. François Bourgeois à Madame de ***  A Pékin, le 15 octobre 1769.
(...) Le chinois est bien difficile. Je puis vous assurer qu'il ne ressemble en rien à aucune langue connue. Le même mot n'a jamais qu'une terminaison ; on n'y trouve point tout ce qui dans nos déclinaisons distingue le genre et le nombre des choses dont on parle. Dans les verbes, rien ne nous aide à faire entendre quelle est la personne qui agit, comment et en quel temps elle agit, si elle agit seule ou avec d'autres. En un mot, chez les Chinois le même mot est substantif, pluriel, masculin féminin, etc. C'est à vous qui écoutez, à épier les circonstances et à deviner. Ajoutez à tout cela, que tous les mots de la langue se réduisent à trois cents et quelques-uns ; qu'ils se prononcent de tant de façons qu'ils signifient quatre-vingt mille choses différentes qu'on exprime par autant de caractères.
Ce n'est pas tout. L'arrangement de tous ces monosyllabes paraît n'être soumis à aucune règle générale ; en sorte que pour savoir la langue, après avoir appris tous les mots, il faut apprendre chaque phrase en particulier ; la moindre inversion ferait que vous ne seriez pas entendu des trois quarts des Chinois.
Je reviens aux mots. On m'avait dit : chou signifie livre. Je comptais que toutes les fois que reviendrait le mot chou, je pourrais conclure qu'il s'agissait d'un livre. Point du tout, chou revient, il signifie un arbre. Me voilà partagé entre chou livre, et chou arbre. Ce n'est rien que cela ; il y a chou grandes chaleurs, chou raconter, chou aurore, chou pluie, chou charité, chou accoutumés, chou perdre une gageure, etc. Je ne finirais pas, si je voulais rapporter toutes les significations du même mot.
Encore, si on pouvait s'aider par la lecture des livres ; mais non, leur langage est tout différent d'une simple conversation.
Ce qui sera surtout et éternellement un écueil pour tout Européen, c'est la prononciation. Elle est d'une difficulté insurmontable. D'abord chaque mot peut se prononcer sur cinq tons différents, et il ne faut pas croire que chaque ton soit si marqué, que l'oreille le distingue aisément. Ces monosyllabes passent d'une vitesse étonnante, et de peur qu'il ne soit trop aisé de les saisir à la volée, les Chinois font encore je ne sais combien d'élisions qui ne laissent presque rien de deux monosyllabes. D'un ton aspiré, il faut passer de suite à un ton uni ; d'un sifflement, à un ton rentrant ; tantôt il faut parler du gosier, tantôt du palais, presque toujours du nez. J'ai récité au moins cinquante fois mon sermon devant mon domestique, avant que de le dire en public. Je lui donnais plein pouvoir de me reprendre, et je ne me lassais pas de répéter. Il est tels de mes auditeurs chinois qui, de dix parties, comme ils disent, n'en ont entendu que trois. Heureusement que les Chinois sont patients, et qu'ils sont toujours étonnés qu'un pauvre étranger puisse apprendre deux mots de leur langue.
Aujourd'hui je suis un peu plus à l'aise. J'entends assez ceux qui viennent se confesser. On a même cru que je pouvais me charger de la congrégation des jeunes néophytes. Le père Dollière me la remit ces jours passés. J'ai l'honneur d'être, avec beaucoup de respect, Madame, etc. 
[Pour lire ce texte dans l'édition originale, Volume 29, 1773, voir pp. 268 à 273]
Un coup d’œil sur la page consacrée aux Lettres édifiantes et curieuses...  sur Bibliotheca Sinica 2.0 donnera sans doute le vertige à ceux qui ambitionneraient de lire la totalité de cette passionnante correspondance. Ceci fait, on pourra également se tourner vers le Père Lecomte (Un jésuite à Pékin. Nouveaux mémoires sur l’état présent de la Chine. 1687-1692. Phébus, 1990, 554 p., ou en ligne ici) et tant d’autres curiosités, mais aussi pourquoi pas en profiter pour se replonger dans les écrits d’Etiemble qui avouait avoir consacré plus de cinq ans de son existence à « ce moment de la conscience européenne » en préambule à ses Jésuites en Chine La querelle des rites (1552-1773) (Julliard, « Archives », 1966, 297p.) malheureusement épuisé. Cette préface enlevée porte pour titre : « Une ténébreuse affaire ». Bonne lecture estivale. Amen.  

vendredi 20 juillet 2012

Miscellanées littéraires (011)


Les lecteurs du précédent, et déjà fort ancien, billet sur Abel Rémusat seront sans doute heureux d'apprendre, grâce à l'excellente base de données Bibliotheca Sinica 2.0, que la Dissertatio de glossosemeiotice sive de signis morborum qua è linguâ sumuntur praesertim apud Sinenses. Quam in aulâ publicâ celeberrimae Facultatis Medicae Parisinae, pro Medicinae Doctoratûs gradu adipiscendo, die 25 augusti 1813, propugnare conabitur J. P. Abel – Rémusat, Parisiensis. (Paris: Didot 1813) est accessible sur Google Book (Voir ici).

Inutile de dire que Bibliotheca Sinica 2.0 qui « explores Sino-Western encounters by ways of texts and images published before 1939 and is intended as an extension of the bibliography Western Books on China in Libraries in Vienna/Austria, 1477-1939 » est un outil indispensable pour qui est à l'affût des traductions anciennes d'œuvres (littéraires ou non) chinoises. On jugera encore mieux de l'efficacité de ceux qui l'alimentent en s'abonnant au fil twitter  @BS_2 (https://twitter.com/BS_2)

On y trouve également (voir ici) la référence aux Recherches historiques sur la médecine des Chinois (Paris, Impr. Didot, 1813) de François Albin Lepage  (1793 - ?) qu'on peut télécharger et lire à partir du site de la Bibliothèque interuniversitaire de Santé (BIUM) (Ici).

Cette thèse soutenue à la Faculté de médecine de Paris, le 31 août 1813, soit  la même année que celle de Rémusat, s'organise en trois chapitres :
  1. De l'origine et des progrès de la Médecine, de son exercice à la Chine, et des systèmes des médecins chinois
  2. Thérapeutique, Matière médicale et Pharmacie des Chinois
  3. Considérations hygiéniques sur le climat, les productions et la population de la Chine ; les mœurs, la manière de vivre et les maladies les plus ordinaires des Chinois

On y trouve la piquante référence aux écrits des Jésuites que je vous livre ci-dessous :
Le P. Duhalde dit qu'il y a à Pékin des charlatans qui, après avoir examiné les maladies, répondent de vous guérir moyennant une somme qu'on ne leur donne qu'en cas que le succès couronne leur traitement. Il serait à désirer que les charlatans européens, à l'instar de ceux de Pékin, ne se fissent payer qu'après la guérison de leurs malades : on verrait bientôt diminuer le nombre des dupes des prétendus remèdes secrets, et en même temps aussi l'extrême impudence de leurs auteurs. (p. 15) 
 Portez-vous bien. (P.K.)

jeudi 26 avril 2012

Miscellanées littéraires (010)


C’est à nouveau à Thomas Pogu qu’on doit le choix de cette livraison de « Miscellanées littéraires », la dixième d'une série initiée fin avril 2011. C’est lors de recherches autour de Claude Le Petit (1638-1662) — dont il prépare la réédition d’œuvres qui n’ont pas été lues depuis bien longtemps — , qu’il a croisé Les vers dorés de Pythagore, expliqués et traduits pour la première fois en vers eumolpiques français, précédés d'un Discours sur l'essence et la forme de la poésie, chez les principaux peuples de la terre... d’Antoine Fabre d’Olivet, né le 8 décembre 1767 à Ganges, et mort le 27 mars 1825 à Paris.

Les passages retenus par lui montrent la méconnaissance qu’on avait à l’époque de leur rédaction de la poésie chinoise que les missionnaires jésuites, encore quasiment seule source disponible sur ce sujet, avaient quelque peu négligée. Ils montrent aussi qu’on est, en ce début de XIXe siècle, fort curieux de la Chine.

Antoine Fabre d’Olivet, publie ce Discours à Paris chez  Treuttel et Würtz, en 1813, soit deux ans après l’Essai sur la langue et la littérature chinoise de Jean-Pierre Abel-Rémusat (1788-1832), sorti chez le même éditeur. Dans sa « Préface », Abel-Rémusat, écrit : « Un ouvrage sur la langue chinoise, dont le seul but est d’en inspirer le goût et d’en faciliter l’étude, ne saurait paraître dans un moment plus favorable que celui où le compte rendu au nom des savants français par la première Académie de l’Empire vient de rappeler l’attention du public sur plusieurs parties de la littérature qui avaient été trop négligées ; j’ai cru devoir saisir cet instant pour la publication d’un premier essai sur la langue chinoise. »

Le grand-père de la sinologie française fait allusion au Rapport historique sur les progrès de l’histoire et de la littérature anciennes depuis 1789, et sur leur état actuel (Paris, Imprimerie impériale, 1810), rédigé par M. Bon-Joseph Dacier (1742-1833), dont la partie sur les langues et les littératures orientales (pp. 119-124) avait été confiée au grand orientaliste Silvestre de Sacy (1758-1838). On est vraiment au début d’une nouvelle ère dans la découverte de la Chine et de découvertes qui rendront rapidement caduques toutes les propositions qu’on va lire dans l’orthographe et la présentation d’origine :
« Il n’est pas vrai, comme on l’a dit et répété sans examen, que la Poésie prenne naissance dans les bois, dans les régions âpres et sauvages, ni surtout qu’elle soit l’apanage de l’enfance des nations et les premiers bégaiements de l’esprit humain. La Poésie, au contraire, parvenue à sa perfection, indique toujours une longue existence dans les peuples, une civilisation très avancée, et tout l’éclat de l’âge viril. Le sanctuaire des temples est son véritable berceau. Parcourez le monde sauvage ; voyez si les Iroquois, les Samoïèdes, ont une Poésie. Les peuples trouvés dans leur enfance, au sein de la mer Pacifique, vous ont-ils montré des hymnes comme ceux d’Orphée, des monuments épiques comme les poèmes d’Homère ? Ne sait-on pas que les Tâtars qui ont subjugué l’Asie, ces superbes Mantcheoux qui règnent aujourd’hui sur la Chine, n’ont jamais pu tirer de leur langue, rebelle à toute espèce de mélodie et de rythme, un seul vers (1), quoique depuis leurs conquêtes ils aient senti et apprécié les douceurs de cet art (2) ? » [pp. 30-31]
(1) Duhalde, in-fol t. IV, p. 65. Ces Tâtars n’avaient aucune idée de Poésie avant leur conquête de la Chine ; aussi s’imaginaient-ils que ce n’était qu’en Chine où l’on avait forgé les règles de cette science, et que le reste du monde leur ressemblait.
(2) L’un des descendans de Kang-hi a fait de bons vers en chinois. C’est Kien-long. Ce prince a composé un poème historique sur la conquête du peuple Eleuth, ou Oloth, qui, après avoir été longtemps tributaire de la Chine, s’était révolté. (Mém. concernant les Chin. t. I, p. 329)
« Il doit me suffire de dire, pour remplir l’objet qui m’occupe, que les Chinois ayant commencé par avoir des vers rimés, et conservant, par caractère et par religion, avec un respect inviolable, les usages antiques, n’ont jamais eu qu’une poésie médiocre, absolument étrangère à l’Épopée (3). Leurs principaux livres sacrés, nommés Kings, sont composés de caractères symboliques ou hiéroglyphiques, formant par groupe des espèces de tableaux, d’une conception profonde et souvent sublime, mais dénués de ce que nous appelons éloquence du langage. Ce sont des images muettes, incommunicables au moyen de la voix, et que le lecteur doit considérer des yeux et méditer longtemps pour les comprendre. [...] Les Tâtars qui règnent aujourd’hui en Chine, et qu’on distingue des autres par l’épithète de Mantcheoux, quoique possesseurs d’une langue formée, dont quelques auteurs vantent la richesse (4), n’avaient aucune espèce de poésie, comme je l’ai déjà fait remarquer. Les autres Tâtars n’étaient guère plus avancés avant d’être mis, par leurs conquêtes, à portée de profiter des lumières des peuples vaincus.  [pp. 125-127].
(3) Le Ché-King, qui contient la plus ancienne poésie des Chinois, n’est qu’un recueil d’odes et de chansons, de sylves, sur différents sujets historiques et moraux. (Mém. concernant les Chin. t. I, p. 51, et t. II, p. 80)
(4) Le P. Parennin dit que la langue des Mantcheoux a une énorme quantité de mots qui servent à exprimer, de la manière la plus concise et la plus pittoresque, ce que les langues ordinaires ne peuvent faire qu’à l’aide d’épithètes multipliées ou de périphrases. (Duhalde, in-fol t. IV, p. 65)

mercredi 25 avril 2012

Miscellanées littéraires (009)

 Source Gallica : Illustrations de L'Hindoustan (1816) : 

Ces nouveaux « Miscellanées littéraires » vont me donner l'occasion de mettre en vedette le Marseillais, Antoine André Bruguière de Sorsum, lequel né le 22 juin 1773 est mort à Marseille le 7 octobre 1823. Vous le retrouverez dans la note 2 de cette édition annotée de Stello (1832) d'Alfred de Vigny (1797-1863), dont Thomas Pogu, qui a retenu le passage ci-dessous, nous dit qu’il est « ouvrage à mi-chemin entre le roman et l'essai, qui traite du triste sort que réserve la société aux poètes, sujet que Paul Verlaine a, en 1884, lui-même traité et fixé dans notre mémoire collective en leur consacrant cette si belle appellation de poètes maudits. »

Pour en revenir à Bruguière de Sorsum, les amateurs de traduction littéraire du  XIXe siècle le connaissent bien. Son apport à la connaissance de la littérature chinoise se limite à la mise en français d’une pièce du théâtre des Yuan — Lao sheng er  老生兒 — et d’un conte en langue vulgaire — il s’agit de la troisième des Douze tours (Shi’er lou 十二樓), « San yu lou » 三與樓 de mon cher Li Yu 李漁 (1611-1680) —  déjà traduits par l’anglais J. F. Davis, dans un recueil publié en 1819 sous le titre  Lao-Seng-Eul, comédie chinoise, suivie de San-Iu-Leou, ou les trois étages consacrés, Conte moral.

Dans l’ «Avis du traducteur français » à cette édition,  Bruguière de Sorsum signale que le goût de tourner l’ouvrage anglais dans notre langue lui est venu à la lecture du compte-rendu qu’en avait donné Jean-Pierre Abel-Rémusat (1788-1832), dans le Journal des Savan[t]s, du mois de janvier 1818 ; il écrit : « Ayant lu ce drame avec beaucoup d'intérêt, j'ai pensé qu'une traduction dans notre langue pourrait être accueillie avec quelque faveur par ceux qui aiment à comparer, dans toutes les littératures, les progrès de l'esprit humain et l'état des sociétés, de leurs mœurs et de leurs connaissances. ».

Il est aisé de juger du résultat car Pierre Palpant, encore lui, a saisi l’ensemble de l’ouvrage qu’il a installé sur son site chineancienne.fr. De futurs travaux évoqués récemment reviendront plus longuement sur la contribution de Bruguière de Sorsum et d’Abel-Rémusat. Je me contente donc de noter que Bruguière de Sorsum a rendu en 1819 un ouvrage paru en 1817 qui est comme l’écrit Victor Hugo au Livre Trois Des Misérables, « l'année que Louis XVIII, avec un certain aplomb royal qui ne manquait pas de fierté, qualifiait la vingt-deuxième de son règne. C'est l'année où M. Bruguière de Sorsum était célèbre. Toutes les boutiques des perruquiers, espérant la poudre et le retour de l'oiseau royal, étaient badigeonnées d'azur et fleurdelysées. » 

Mais voici donc l'extrait de Stello en question (situé au chapitre XXVI, « Une chaise de paille », pp. 133-134 de l'édition GF-Flammarion n° 1390, datant de 2008), avec les nécessaires notes explicatives de Marc Eigeldinger (1917-1991) qui l'accompagnent :
« Quand la foi est morte au cœur d'une nation vieillie, ses cimetières (et ceci en était un) ont l'aspect d'une décoration païenne. Tel est votre Père-Lachaise. Amenez-y un Indou de Calcutta, et demandez-lui : "Quel est ce peuple dont les morts ont sur leur poussière des jardins tout petits remplis de petites urnes, de colonnes d'ordre dorique ou corinthien, de petites arcades de fantaisie à mettre sur sa cheminée comme pendules curieuses ; le tout bien badigeonné, marbré, doré, enjolivé, vernissé ; avec des grillages tout autour, pareils aux cages des serins et des perroquets ; et, sur la pierre des phrases semi-françaises de sensiblerie Riccobonienne (1), tirées des romans qui font sangloter les portières et dépérir toutes les brodeuses ?"
L'Indou sera embarrassé ; il ne verra ni pagodes de Brahma, ni statues de Wichnou (2) aux trois têtes, aux jambes croisées et aux sept bras ; il cherchera le Lingam (3), et ne le trouvera pas ; il cherchera le turban de Mahomet, et ne le trouvera pas ; il cherchera la Junon des morts (4), et ne la trouvera pas ; il cherchera la Croix, et ne la trouvera pas, ou, la démêlant avec peine à quelques détours d'allées, enfouie dans les bosquets et honteuse comme une violette, il comprendra bien que les Chrétiens font exception dans ce grand peuple ; il se grattera la tête en la balançant et jouera avec ses boucles d'oreilles en les faisant tourner rapidement comme un jongleur. Et, voyant des noces bourgeoises courir, en riant, dans les chemins sablés, et danser sous les fleurs et sur les fleurs des morts, remarquant l'urne qui domine les tombeaux, n'ayant vu que rarement : Priez pour lui, priez pour son âme, il vous répondra : "Très certainement ce peuple brûle ses morts et enferme leurs cendres dans ces urnes. Ce peuple croit qu'après la mort du corps tout est dit pour l'homme. Ce peuple a coutume de se réjouir de la mort de ses pères, et de rire sur leurs cadavres parce qu'il hérite enfin de leurs biens, ou parce qu'il les félicite d'être délivrés du travail et de la souffrance.
Puisse Siwa aux boucles dorées et au col d'azur, adoré de tous les lecteurs du Véda, me préserver de vivre parmi ce peuple qui, pareil à la fleur dou-rouy (5), a comme elle deux faces trompeuses !" »
_________________________

(1) Riccobonienne. Marie-Jeanne Riccoboni (1714-1792), actrice et femme de lettres, acheva La Vie de Marianne de Marivaux et écrivit des romans, exaltant la sensibilité.

(2) Wichnou. Raymond Schwab a montré, dans La renaissance orientale (Payot, 1950), que Vigny a été initié de bonne heure aux religions et à la pensée de l'Inde par Bruguière de Sorsum, traducteur de Sacountalâ (1803), et par l'orientaliste Pauthier. Le poète s'est d'abord intéressé au brahmanisme, puis à la lecture du Manou, des Védas et enfin au bouddhisme comme le Journal en témoigne. Ces pages du chapitre XXVI de Stello, consacrées au brahmanisme, sont écrites, commente R. Schwab, « sans autre raison que le plaisir d'humilier l'Occident devant l'Orient ».

(3) Lingam ou Linga. Symbole de l'organe sexuel masculin, attribué à Çiva et représenté sous la forme d'une colonne.

(4) La Junon des morts. Dans L'Énéide (livre VI, v. 138), Virgile évoque « un arbre touffu, consacré à la Junon infernale » et Ovide, dans Les Métamorphoses (livre XIV, v. 114), « la forêt consacrée à la Junon de l'Averne ». Parfois Junon est identifiée avec Proserpine.

(5) La fleur dou-rouy. Selon l'hypothèse de Jacques May, professeur de philosophie et de philologie bouddhiques à l'Université de Lausanne, la fleur dou-rouy correspond vraisemblablement à duroa ou datura — identification rendue possible par la « tendance des langues indiennes modernes à amuïr l'a bref final ». Le duroa ou datura a la double propriété que Vigny lui attribue, celle de posséder de belles fleurs blanches et celle de contenir un violent pouvoir toxique. La forme duroa est attestée dans l'ouvrage de Jean Mocquet, Voyages en Afrique, Asie, Indes orientales et occidentales, Paris, 1617. Kipling fait allusion à ce pouvoir vénéneux du datura dans Le second livre de la jungle (« L'Ankus du roi ») et André Breton décrit la plante dans L'Amour fou (Gallimard, 1966, p. 85-86).

samedi 22 octobre 2011

Miscellanées littéraires (008)


Avant de vous inviter à lire deux courts extraits de la Correspondance littéraire, philosophique et critique adressée à un souverain d'Allemagne pendant une partie des années 1775-1776, et pendant les années 1782 à 1790 inclusivement. Par le Baron de Grimm et par Diderot. Troisième et dernière partie (T. III. Paris, Buisson, 1813), peut-être n'est-il pas inutile de vous rappeler que Henri Léonard Jean Baptiste Bertin, né à Périgueux le 24 mars 1720 et mort à Spa (Belgique) le 16 septembre 1792, fut notamment contrôleur des finances de Louis XV. Ceci fait, je laisse la parole à Friedrich Melchior Grimm (1723-1807), pour une notice bibliographique établie en Septembre 1785 (voir pp. 393-395) sur un des 15 tomes d'un ouvrage monumental publié entre 1776 et 1791 :
Mémoires concernant l'Histoire, les Sciences, les Arts, les Mœurs, les Usages, etc. des Chinois; par les Missionnaires de Pékin. Tome X, in-4°. Ce volume contient la suite des portraits des Chinois célèbres, une longue lettre de M. Amyot, où l'on trouve des détails assez curieux sur l'administration de l'empereur Kien-Long et sur la submersion de l'île Formose, le 11 Mai 1782, avec un Recueil de pensées et de maximes extraites des divers Livres chinois par M. Cibot, missionnaire de Pékin. Nous ne pouvons nous refuser au plaisir de transcrire ici quelques-unes de ces pensées.
« Toutes les vertus qu'acquiert le Prince sont des disgrâces pour les méchans. »
« La raillerie est l'éclair de la calomnie. »
« Le repentir est le printemps des vertus. »
« Que deux cœurs sont près l'un de l'autre quand il n'y a aucun vice entre eux! »
« Qui a dix lieues à faire en doit compter neuf pour la moitié. »
« Accueillez vos pensées comme des hôtes, et traitez vos désirs comme des enfans. »
« Quel a été le plus beau siècle de la philosophie ? Celui où il n'y avait pas encore des philosophes. »
« C'est brûler un tableau pour en avoir les cendres que de sacrifier sa conscience à son ambition. »
« L'esprit a beau faire plus de chemin que le cœur, il ne va jamais si loin. »
« L'on n'a jamais tant de besoin de son esprit que quand on a affaire à un sot. »
« A quoi se réduit le vice quand on retranche ce qui n'appartient à aucune vertu ? »
Cette dernière pensée est peut-être encore plus subtile qu'elle n'est profonde ; cela ne voudrait-il pas dire plus simplement qu'un homme qui réunirait toutes les vertus ne pourrait jamais avoir aucun intérêt à être vicieux ? Car ce n'est peut-être que pour suppléer aux vertus qui leur manquent, ou dont l'habitude leur a paru trop pénible, que les hommes peuvent trouver quelque avantage à se livrer au vice comme à un moyen plus commode de parvenir au but qu'ils se proposent.
Nous savions depuis longtemps que c'était aux soins de M. Bertin que l'on devait la publication de cet ouvrage; mais ce que nous avions ignoré jusqu'ici, c'est le motif qui l'avait engagé à s'en occuper ; le voici : Louis XV qui, comme disait M. Schomberg, était le plus grand philosophe de son royaume, sentait quelquefois parfaitement que tout n'allait pas en France le mieux du monde. S'entretenant un jour avec M. Bertin de la nécessité de réformer tant d'abus, il finit par lui dire qu'on n'y réussirait jamais sans refondre entièrement l'esprit de la Nation, et le pria de songer de quelle manière on pourrait y parvenir plus sûrement. M. Bertin promit d'y rêver, et au bout de quelques jours il fut trouver le Roi et lui dit qu'il croyait avoir trouvé enfin le secret de satisfaire aux vœux paternels de Sa Majesté. — Et quel est-il ? — Sire, c'est d'inoculer aux Français l'esprit chinois. — Le Roi trouva cette idée si lumineuse, qu'il approuva tout ce que son ministre crut devoir lui suggérer pour l'exécuter. On fit venir à grands frais de jeunes lettrés de la Chine ; on les instruisit avec beaucoup de soin dans notre langue et dans nos sciences ; on les renvoya ensuite à Pékin ; et c'est des Mémoires de ces nouveaux missionnaires qu'on a formé le Recueil dont nous avons l'honneur de vous annoncer ici le dixième volume. L'esprit de la Nation ne paraît pas à la vérité se ressentir infiniment de l'heureuse révolution que devait produire l'idée ingénieuse de M. Bertin ; mais on se souvient encore qu'il y eut un moment où toutes nos cheminées furent couvertes de magots de la Chine, et la plupart de nos meubles dans le goût chinois.
Grimm y revient sur ce même épisode l’année suivante au début de « Mai 1786 » (voir p. 483) :
On se souvient de la grande révolution que méditait M. Bertin lorsqu'il proposa le plus sérieusement du monde à Louis XV d'inoculer aux Français l'esprit chinois. Sans soupçonner aucun de nos ministres actuels d'un semblable projet, ne serait-on pas tenté de croire que quelque génie aussi entreprenant que celui de M. Bertin s'est occupé depuis quelques années des moyens de nous inoculer l'esprit anglais, et qu'il y a même assez passablement réussi ?
Le volume 4 des Mémoires de la société archéologique de l'Orléanais, datant de 1858 (voir p. 300) se rappelle de Bertin et de son goût pour la Chine et les magots chinois :
Le duc de Mortemart était joueur et dissipé : c'était la parfaite antithèse de son beau-père ; il ne croyait point en Dieu et se piquait de le faire voir. Pendant le siège de Douai, il perdit à l'ombre 100,000 livres, et fut obligé de donner en paiement son régiment et d'appeler à son aide son beau-père. Ce fléau de sa famille et de lui-même, comme Saint-Simon l'appelle, laissa une fortune fort compromise. Chaumont fut vendu [le 13 octobre 1740] à un maître des requêtes honoraires, parent de ce ministre de Louis XV qui, pour réformer les mœurs dissolues de son époque, voulait inoculer aux Français l'esprit chinois, et qui, le premier, introduisit en France le goût des magots et des chinoiseries.
Pour remettre tout cela en perspective, on relira avec délectation l’Europe chinoise d’Etiemble (Paris, Gallimard, « Bibliothèque des Idées », 1988 et 1989) mais aussi pourquoi pas Virgile Pinot, La Chine et la formation de l’esprit philosophique en France (1640-1740) dont l'infatigable Pierre Palpant avait réalisé voici quelques années une édition numérisée accessible sur le site des Classiques des sciences sociales ; pour vous mettre l’eau à la bouche, vous pouvez commencer par l’avant-propos de cette « Thèse présentée à la Faculté des Lettres pour le Doctorat ès-Lettres », puis publiée en 1932 (Librairie orientaliste Paul Geuthner, Paris, 480 p.) dont le but avoué est d’étudier « l’influence exercée par la Chine au XVIIIe siècle sur les idées et les mœurs françaises », et dans laquelle on peut lire : « Pour avoir le désir de « s’inoculer » l’âme d’une nation étrangère il faut semble-t.il éprouver d’abord une inquiétude d’esprit, ou de sentiment qui empêche de se satisfaire entièrement de tout ce qui constituait, jusqu’à ce jour, la vie intellectuelle et morale. Mais il faut, en outre, que cette nation étrangère vienne, au moment précis où se manifeste cette inquiétude, apporter de quoi satisfaire des besoins et des désirs qui, pour être informulés ou inconscients, n’en sont pas moins déterminés. »

Le moment d'inoculer aux Français l'esprit chinois est-il revenu ?

samedi 8 octobre 2011

Miscellanées littéraires (007)

Comme le dit si justement l’introduction du site qui lui est consacré, « Hector Berlioz [(1803-1869)] occupe une place exceptionnelle dans l’histoire de la musique. Très en avance sur son temps, il fut l’un des plus originaux parmi les grands compositeurs, mais en même temps un innovateur dans l’exécution musicale, et un écrivain et critique dont l’œuvre littéraire ne le cède aucunement en importance à son œuvre musicale. Peu de musiciens ont su briller à la fois dans autant de domaines différents. »

Dans la vingt-et-unième de ses Soirées de l’orchestre, Berlioz revient sur son séjour londonien de 1851 et offre une bien piquante description d’un spectacle auquel il lui a été donné d’assister. Il s’agit de celui de chanteurs chinois. Le passage est fort long mais mérite d’être fourni dans son intégralité. Je vous le livre non sans avoir remercié celle à qui je dois de l’avoir découvert (elle se reconnaîtra) et à ceux qui ont contribué à cette série de Miscellanées littéraires dont certaines se sont enrichies de fins commentaires et d’érudits développements. Puisse cette septième livraison connaître le même accueil :
Je voulus entendre d’abord la fameuse Chinoise, the small-footed Lady (la dame au petit pied), comme l’appelaient les affiches et les réclames anglaises. L’intérêt de cette audition était pour moi dans la question relative aux divisions de la gamme et à la tonalité des Chinois. Je tenais à savoir si, comme tant de gens l’on dit et écrit, elles sont différentes des nôtres. Or, d’après l’expérience concluante que j’ai faite, selon moi, il n’en est rien. Voici ce que j’ai entendu. La famille chinoise, composée de deux femmes, deux hommes et deux enfants, était assise sur un petit théâtre dans le salon de la Chinese house, à Albert Gate. La séance s’ouvrit par une chanson en dix ou douze couplets, chantée par le maître de musique, avec accompagnement d’un petit instrument à quatre cordes de métal, du genre de nos guitares, et dont il jouait avec un bout de cuir ou de bois, remplaçant le bec de plume dont on se sert en Europe pour attaquer les cordes de la mandoline. Le manche de l’instrument est divisé en compartiments, marqués par des sillets de plus en plus resserrés au fur et à mesure qu’ils se rapprochent de la caisse sonore, absolument comme le manche de nos guitares. L’un des derniers sillets, par l’inhabileté du facteur, a été mal posé, et donne un son trop haut, toujours comme sur nos guitares quand elles sont mal faites. Mais cette division n’en produit pas moins des résultats entièrement conformes à ceux de notre gamme. Quant à l’union du chant et de l’accompagnement, elle était de telle nature, qu’on en doit conclure que ce Chinois-là du moins n’a pas la plus légère idée de l’harmonie. L’air (grotesque et abominable de tout point) finissait sur la tonique, ainsi que la plus vulgaire de nos romances, et ne sortait pas de la tonalité ni du mode indiqués dès le commencement. L’accompagnement consistait en un dessin rhythmique assez vif et toujours le même, exécuté par la mandoline, et qui s’accordait fort peu ou pas du tout avec les notes de la voix. Le plus atroce de la chose, c’est que la jeune femme, pour accroître le charme de cet étrange concert, et sans tenir compte le moins du monde de ce que faisait entendre son savant maître, s’obstinait à gratter avec ses ongles les cordes à vide d’un autre instrument de la même espèce que celui du chanteur pendant toute la durée du morceau. Elle imitait ainsi un enfant qui, placé dans un salon où l’on fait de la musique, s’amuserait à frapper à tort et à travers sur le clavier d’un piano sans en savoir jouer. C’était, en un mot, une chanson accompagnée d’un petit charivari instrumental. Pour la voix du Chinois, rien d’aussi étrange n’avait encore frappé mon oreille : figurez-vous des notes nasales, gutturales, gémissantes, hideuses, que je comparerai, sans trop d’exagération, aux sons que laissent échapper les chiens quand, après un long sommeil, ils étendent leurs membres en bâillant avec effort. Néanmoins, la burlesque mélodie était fort perceptible, et l’on eût pu à la rigueur la noter. Telle fut la première partie du concert.

A la seconde, les rôles ont été intervertis ; la jeune femme a chanté, et son maître l’a accompagnée sur la flûte. Cette fois l’accompagnement ne produisait aucune discordance, il suivait le chant à l’unisson tout bonnement. La flûte, à peu près semblable à la nôtre, n’en diffère que par sa plus grande longueur, et par l’embouchure qui se trouve percée presque au milieu du tube, au lieu d’être située, comme chez nous, vers le haut de l’instrument. Du reste, le son en est assez doux, passablement juste, c’est-à-dire passablement faux, et l’exécutant n’a rien fait entendre qui n’appartînt entièrement au système tonal et à la gamme que nous employons. La jeune femme est douée d’une voix céleste, si on la compare à celle de son maître. C’est un mezzo soprano, semblable par le timbre au contralto d’un jeune garçon dont l’âge approche de l’adolescence et dont la voix va muer. Elle chante assez bien, toujours comparativement. Je croyais entendre une de nos cuisinières de province chantant : « Pierre ! mon ami Pierre », en lavant sa vaisselle. Sa mélodie, dont la tonalité est bien déterminée, je le répète, et ne contient ni quarts ni demi-quarts de ton, mais les plus simples de nos successions diatoniques, me parut un peu moins extravagante que la romance du chanteur, et tellement tricornue néanmoins, d’un rhythme si insaisissable par son étrangeté, qu’elle m’eût donné beaucoup de peine à la fixer exactement sur le papier, si j’avais eu la fantaisie de le faire. Bien entendu que je ne prends point cette exhibition pour un exemple de l’état réel du chant dans l’Empire Céleste, malgré la qualité de la jeune femme, qualité des plus excellentes, à en croire l’orateur directeur de la troupe, parlant passablement l’anglais. Les cantatrices de qualité de Canton ou de Pékin, qui se contentent de chanter chez elles et ne viennent point chez nous se montrer en public pour un shilling, doivent, je le suppose, être supérieures à celle-ci presque autant que madame la comtesse Rossi est supérieure à nos Esmeralda de carrefours.

D’autant plus que la jeune lady n’est peut-être point si small-footed qu’elle veut bien le faire croire, et que son pied, marque distinctive des femmes des hautes classes, pourrait bien être un pied naturel, très-plébéien, à en juger par le soin qu’elle mettait à n’en laisser voir que la pointe.

Mais je ne puis m’empêcher de regarder cette épreuve comme décisive en ce qui concerne la division de la gamme et le sentiment de la tonalité chez les Chinois. Seulement, appeler musique ce qu’ils produisent par cette sorte de bruit vocal et instrumental, c’est faire du mot, selon moi, un fort étrange abus. Maintenant écoutez, messieurs, la description des soirées musicales et dansantes que donnent les matelots chinois sur la jonque qu’ils ont amenée dans la Tamise ; et croyez-moi si vous le pouvez.

Ici, après le premier mouvement d’horreur dont on ne peut se défendre, l’hilarité vous gagne, et il faut rire, mais rire à se tordre, à en perdre le sens. J’ai vu les dames anglaises finir par tomber pâmées sur le pont du navire céleste ; telle est la force irrésistible de cet art oriental. L’orchestre se compose d’un grand tam-tam, d’un petit tam-tam, d’une paire de cymbales, d’une espèce de calotte de bois ou de grande sébile placée sur un trépied et que l’on frappe avec deux baguettes, d’un instrument à vent assez semblable à une noix de coco, dans lequel on souffle tout simplement, et qui fait : Hou ! hou ! en hurlant ; et enfin d’un violon chinois. Mais quel violon ! C’est un tube de gros bambou long de six pouces, dans lequel est planté une tige de bois très-mince et long d’un pied et demi à peu près, de manière à figurer assez bien un marteau creux dont le manche serait fiché près de la tête du maillet au lieu de l’être au milieu de sa masse. Deux fines cordes de soie sont tendues, n’importe comment, du bout supérieur du manche à la tête du maillet. Entre ces deux cordes, légèrement tordues l’une sur l’autre, passent les crins d’un fabuleux archet qui est ainsi forcé, quand on le pousse ou le tire, de faire vibrer les deux cordes à la fois. Ces deux cordes sont discordantes entre elles, et le son qui en résulte est affreux. Néanmoins, le Paganini chinois, avec un sérieux digne du succès qu’il obtient, tenant son instrument appuyé sur le genou, emploie les doigts de la main gauche sur le haut de la double corde à en varier les intonations, ainsi que cela se pratique pour jouer du violoncelle, mais sans observer toutefois aucune division relative aux tons, demi-tons, ou à quelque intervalle que ce soit. Il produit ainsi une série continue de grincements, de miaulements faibles, qui donnent l’idée des vagissements de l’enfant nouveau-né d’une goule et d’un vampire.

Dans les tutti, le charivari des tam-tams, des cymbales, du violon et de la noix de coco est plus ou moins furieux, selon que l’homme à la sébile (qui du reste ferait un excellent timbalier), accélère ou ralentit le roulement de ses baguettes sur la calotte de bois. Quelquefois même, à un signe de ce virtuose remplissant à la fois les fonctions de chef d’orchestre, de timbalier et de chanteur, l’orchestre s’arrête un instant, et, après un court silence, frappe bien d’aplomb un seul coup. Le violon seul vagit toujours. Le chant passe successivement du chef d’orchestre à l’un de ses musiciens, en forme de dialogue ; ces deux hommes employant la voix de tête, entremêlée de quelques notes de la voix de poitrine ou plutôt de la voix d’estomac, semblent réciter quelque légende célèbre de leur pays. Peut-être chantent-ils un hymne à leur dieu Bouddah, d’ont la statue aux quatorze bras orne l’intérieur de la grand’chambre du navire.

Je n’essaierai pas de vous dépeindre ces cris de chacal, ces râles d’agonisant, ces gloussements de dindon, au milieu lesquels malgré mon extrême attention, il ne m’a été possible de découvrir que quatre notes appréciables (ré, mi, si, sol). Je dirai seulement qu’il faut reconnaître la supériorité de la small-footed Lady et de son maître de musique. Evidemment les chanteurs de la maison chinoise sont des artistes, et ceux de la jonque ne sont que des mauvais amateurs. Quant à la danse de ces hommes étranges, elle est digne de leur musique. Jamais d’aussi hideuses contorsions n’avaient frappé mes regards. On croit voir une troupe de diables se tordant, grimaçant, bondissant, au sifflement de tous les reptiles, au mugissement de tous les monstres, au fracas métallique de tous les tridents et de toutes les chaudières de l’enfer... On me persuadera difficilement que le peuple chinois ne soit pas fou...

Il n’y a pas de ville au monde, j’en suis convaincu, où l’on consomme autant de musique qu’à Londres. Elle vous poursuit jusque dans les rues, et celle-là n’est quelquefois pas la pire de toutes, plusieurs artistes de talent ayant découvert que l’état de musicien ambulant est incomparablement moins pénible et plus lucratif que celui de musicien d’orchestre dans un théâtre, quel qu’il soit. Le service de la rue ne dure que deux ou trois heures par jour, celui des théâtres en prend huit ou neuf. Dans la rue, on est au grand air, on respire, on change de place et l’on ne joue que de temps en temps un petit morceau ; au théâtre, il faut souffrir d’une atmosphère étouffante, de la chaleur du gaz, rester assis et jouer toujours, quelquefois même pendant les entr’actes. Au théâtre, d’ailleurs, un musicien de second ordre n’a guère que 6 livres (150 fr.) par mois ; ce même musicien, en se lançant dans la carrière des places publiques, est à peu près sûr de recueillir en quatre semaines le double de cette somme, et souvent davantage. C’est ainsi qu’on peut entendre avec un plaisir très-réel, dans les rues de Londres, de petits groupes de bons musiciens anglais, blancs comme vous et moi, mais qui ont jugé à propos, pour attirer l’attention, de se barbouiller de noir. Ces faux Abyssiniens s’accompagnent avec un violon, une guitare, un tambour de basque, une paire de timbales et des castagnettes. Ils chantent de petits airs à cinq voix, très-agréables d’harmonie, d’un rhythme parfois original et assez mélodieux. Ils ont de plus une verve, une animation qui montre que leur tâche ne leur déplaît pas et qu’ils sont heureux. Et les shillings et même les demi-couronnes pleuvent autour d’eux après chacun de leurs morceaux. A côté de ces troupes ambulantes de véritables musiciens, on entend encore volontiers un bel Écossais, revêtu du curieux costume des Highlands, et qui, suivi de ses deux enfants portant comme lui le plaid et la cotte à carreaux, joue sur la cornemuse l’air favori du clan de Mac-Gregor. Il s’anime, lui aussi, il s’exalte aux sons de son agreste instrument ; et plus la cornemuse gazouille, bredouille, piaille et frétille, plus ses gestes et ceux de ses enfants deviennent rapides, fiers et menaçants. On dirait qu’à eux trois, ces Gaëliques vont conquérir l’Angleterre.

Puis vous voyez s’avancer, tristes et somnolents, deux pauvres Indiens de Calcutta, avec leur turban jadis blanc et leur robe jadis blanche. Ils n’ont pour tout orchestre que deux petits tambours en forme de tonnelets, comme on en voyait par douzaines à l’Exposition. Ils portent l’instrument suspendu sur leur ventre par une corde, et le frappent doucement des deux côtés avec les doigts étendus de chaque main. Le faible bruit qui en résulte est rhythmé d’une façon assez singulière, et, par sa continuité, ressemble à celui d’un rapide tic-tac de moulin. L’un d’eux chante là-dessus, dans quelque dialecte des Indes, une jolie petite mélodie en mi mineur, n’embrassant qu’une sixte (du mi à l’ut), et si triste, malgré son mouvement vif, si souffrante, si exilée, si esclave, si découragée, si privée de soleil, qu’on se sent pris, en l’écoutant, d’un accès de nostalgie. Il n’y a encore là ni tiers, ni quarts, ni demi-quarts de ton ; mais c’est du chant.

La musique des Indiens de l’Orient doit néanmoins peu différer de celle des Chinois, si l’on en juge par les instruments envoyés par l’Inde à l’exposition universelle. J’ai examiné, parmi ces machines puériles, des mandolines à quatre et à trois cordes, et même à une corde, dont le manche est divisé par des sillets comme chez les Chinois ; les unes sont de petite dimension, d’autres ont une longueur démesurée. Il y avait de gros et de petits tambours, dont le son diffère peu de celui qu’on produit en frappant avec les doigts sur la calotte d’un chapeau ; un instrument à vent à anche double, de l’espèce de nos hautbois, et dont le tube sans trous ne donne qu’une note. Le principal des musiciens qui accompagnèrent à Paris, il y a quelques années, les Bayadères de Calcutta, se servait de ce hautbois primitif. Il faisait ainsi bourdonner un la pendant des heures entières, et ceux qui aiment cette note en avaient largement pour leur argent. La collection des instruments orientaux de l’exposition contenait encore des flûtes traversières exactement pareilles à celle du maître de musique de la small-footed Lady ; une trompette énorme et grossièrement exécutée, sur un patron qui n’offre avec celui des trompettes européennes que d’insignifiantes différences ; plusieurs instruments à archet aussi stupidement abominables que celui dont se servait sur la jonque le démon Chinois dont je vous ai parlé ; une espèce de tympanon dont les cordes tendues sur une longue caisse paraissent devoir être frappées par des baguettes ; une ridicule petite harpe à dix ou douze cordes, attachées au corps de l’instrument sans clefs pour les tendre, et qui doivent en conséquence se trouver constamment en relations discordantes ; et enfin une grande roue chargée de gongs ou tam-tams de petites dimensions, dont le bruit, quand elle est mise en mouvement, a le même charme que celui des gros grelots attachés sur le cou et la tête des chevaux de rouliers. Admirez cet arsenal !! Je conclus pour finir, que les Chinois et les Indiens auraient une musique semblable à la nôtre, s’ils en avaient une ; mais qu’ils sont encore à cet égard plongés dans les ténèbres les plus profondes de la barbarie et dans une ignorance enfantine où se décèlent à peine quelques vagues et impuissants instincts ; que, de plus, les Orientaux appellent musique ce que nous nommons charivari, et que pour eux, comme pour les sorcières de Macbeth, l’horrible est le beau.

mercredi 28 septembre 2011

Miscellanées littéraires (006)

Pour me faire mentir - j’avais annoncé en réunion la mort de ce blog voici peu -, je vous livre tel que Thomas Pogu, plus que jamais bien inspiré, me l’a transmis ce paquet de « bêtises » qui proviennent des entrées « Chinois » et « Japonais » du plaisant Dictionnaire de la bêtise et des erreurs de jugement de Guy Bechtel et Jean-Claude Carrière (Robert Laffont, coll. « Bouquins », (1965) 1991).

CHINOIS

Pour les observations astronomiques des Chinois, elles ne méritent pas plus de considération que les monuments de leur histoire. (...) Qu'on ne s'attende pas à voir parmi les Chinois des Raphaël, des Michel-Ange, des Le Brun, des Delorme, des Lulli. On n'en trouvera pas plus que de Descartes, de Newton, de Copernic, de Kepler. (...) Pour les arts du goût, ils sont restés dans l'enfance, ou même au-dessous. En ce qui concerne la peinture et la sculpture, leurs plus habiles maîtres n'ont jamais égalé un élève européen de deux mois. Leurs tableaux, ou pour mieux dire leurs barbouillages, ne valent pas les plus grossiers gothiques que nous méprisons si justement aujourd'hui.
Abbé Nonotte, Dictionnaire philosophique de la religion (article Chinois), 1772.

Les Chinois sont le plus mou, le plus voluptueux, le plus paisible et le plus paresseux de tous les peuples de la terre.
Gaspard Lavater, L'Art de connaître les hommes par la physionomie, édition de 1806, tome II.

Il n'existe au monde que les moralistes et les Chinois qui veuillent la monotonie, l'uniformité ; aussi les Chinois sont-ils les êtres les plus faux et les plus éloignés des voies de la nature.
Charles Fourier, Le Nouveau Monde industriel et sociétaire, 1829-1845.

Le Chinois n'est pas redoutable. Irrésistible dans les petits emplois, incomparable dans la domesticité, il est incapable de fonder, personnellement, de nouveaux empires.
Jean Revel, Chez nos ancêtres, 1888.

Une étude attentive des Chinois montre qu'ils sont, en tant que race, traîtres, cruels et criminels d'instinct.
Edmond Shatesbury, Child Life, Washington, 1897.

On peut se demander si l'active influence du Japon parviendra à désintoxiquer la Chine des ferments nocifs que l'Europe lui a inoculés : démagogie, bolchevisme, idéologie genevoise.
M. Gaillard, Péril jaune ou péril blanc ?, 1937.

Le Chinois demeure, en général, profondément indifférent aux questions de politique, politique intérieure tout aussi bien que politique extérieure. Courbé sur sa charrue ou appliqué à ses comptes, il reste étranger aux questions de régime.
Georges Maspero, La Chine, Paris, 1919.

Il est sûr que le général de Gaulle souhaitait connaître ce pays millénaire, peuplé de près d'un milliard d'êtres humains, qui accueille aujourd'hui le président d'un pays dont l'histoire est faite de gloire et de misères, et qui ne compte que 50 millions d'habitants. Ce déséquilibre démographique n'a pas toujours été aussi marqué. Il serait atténué si certaines minorités ne créaient en France un climat favorable à l'avortement et à la contraception, impensables en Chine.
Le Parisien libéré, 12 septembre 1973.

Le Chinois est cruel, moins que M. Mirbeau, mais il l'est.
Charles Regismanset, Questions coloniales, Paris, 1912.

JAPONAIS

Ne vous fiez pas à la gentillesse simiesque de ces magots sensuels. C'est justement parce que, sous les menues élégances de leur civilisation stationnaire, ils restent des enfants, de vieux enfants, c'est pour cela qu'ils sont tour à tour des créatures futiles et des créatures féroces. Moi, brave Arya, très préoccupé de progrès, de justice, de charité, formé par la discipline et tout imprégné d'idées générales, ces homuncules aux cerveaux étroits m'apparaissent, malgré leur immobile culture superficielle, comme tout proches encore de l'humanité primitive, comme de jolies bêtes qui ne sont pas mes parentes. Je me figure qu'ils en resteront toujours où ils en sont ; que, si quelque œuvre mystérieuse et divine s'élabore ici-bas, ce ne sera jamais pour eux ; que cette race n'aura été sur notre planète qu'une floraison superflue ; et qu'enfin, s'il y a un plan et un dessein de l'Univers, le Japon n'aura servi qu'à rajeunir et varier chez nous l'art de l'ameublement, et que là est sa seule raison d'être... Je vous livre, bien entendu, qu'une impression ; mais que puis-je faire autre chose ?
Jules Lemaitre, Impressions de théâtre, 30 avril 1888.

Bien laides, ces pauvres petites Japonaises.
Pierre Loti, Fantômes d'Orient, 1892.

Si la Japonaise est la négation la plus absolue de la femme, elle est aussi la négation la plus absolue de la beauté grecque.
Louis Martin, L'Anglais est-il un Juif ?, 1895.

Un Jap est un Jap. C'est un élément dangereux qu'il soit loyal ou non.
Général J.L. De Witt, 13 avril 1943, cité in Cerf et Navasky, Paroles d'experts, Acropole, 1989.

vendredi 15 juillet 2011

Miscellanées littéraires (005)

Privé d'une partie de mes livres par un emménagement qui n'en finit pas, je me suis, à l'occasion d'une réparatrice pause, replongé grâce à Gallica dans la lecture de mon cher Diderot (1713-1784).

En souvenir de cette divertissante séance, voici un passage tiré du tome 4 des Œuvres complètes de Diderot : revues sur les éditions originales.... éditées par Jules Assézat (1832-1876), publié à Paris par Garnier frères en 1875-1877 lequel propose des textes tirés par Naigeon des papiers que Diderot appelait ses Miscellanea.

Dans ces « Miscellanea philosophiques », on trouve, pages 45 à 48, un court texte intitulé « Sur les Chinois » dont je ne vous livre ici qu'un extrait :

Tout l'empire est un marché général où il n'y a non plus de sûreté et de bonne foi que dans les nôtres. Les âmes y sont basses, l'esprit petit, intéressé, rétréci et mesquin. S’il y a un peuple au monde vide de tout enthousiasme, c'est le Chinois.
Je le dis et je le prouve par un fait que je tiens du plus intelligent de nos supercargues : un Européen achète des étoffes à Canton, il est trompé sur la quantité, sur la qualité et le prix ; les marchandises sont déposées sur son bord. La friponnerie du marchand chinois avait été reconnue, lorsqu'il vint chercher son argent. L'Européen lui dit : « Chinois, tu m'as trompé. » Le Chinois lui répondit : « Européen, cela se peut ; mais il faut payer. » L'Européen : « Chinois, tu m'as trompé sur la quantité, la qualité et le prix. » Le Chinois : « Cela se peut ; mais il faut payer. » L'Européen : « Mais tu es un fripon, un gueux, un misérable. » Le Chinois : « Européen, cela se peut ; mais il faut payer. » L'Européen paye ; le Chinois reçoit son argent, et dit en se séparant de sa dupe : « A quoi t'a servi ta colère ? Qu'on produit tes injures ? Rien. N'aurais-tu pas beaucoup mieux fait de payer tout de suite et de te taire ? » Partout où l'on garde ce sang-froid à l'insulte, partout où l'on rougit aussi peu de la friponnerie, l'empire peut être très-bien gouverné, mais les mœurs particulières sont détestables.
Si les romans chinois sont une peinture un peu fidèle des caractères, il n'y a pas plus de justice à la Chine que de probité ; et les mandarins sont les plus grands fripons, les juges les plus iniques qu'il y ait au monde. Que penser de ces chefs de l'Etat qui portent publiquement, sans pudeur, sur leur petite bannière la marque de leur dégradation ?
NB : « Supercargue » est un synonyme de « subrécargue » qui signifie : « personne choisie par un armateur ou un affréteur et embarquée sur un navire pour assurer la gestion de la cargaison, sa vente et le réapprovisionnement du navire pour le retour. » (Source CNRTL)

Dans le même ordre d’idée, mais témoignage à la fois plus ancien et plus direct, voici ce qu’on peut lire dans les Nouveaux mémoires sur l'état présent de la Chine du père Louis Lecomte (1655-1728) pages 498 à 500 de l’édition J. Anisson de 1696 (source Gallica) sous le titre « Du caractère particulier de l'esprit des Chinois » (Lettre huitième) :
Tout sert, tout est precieux aux chinois, parce qu’il n’y a rien dont ils ne sçachent profiter. Pour le moindre gain ils entreprennent les voyages les plus difficiles ; et c’est pour cela que dans la Chine tout est en mouvement ; dans les ruës, dans les grands chemins, sur les rivieres et le long des costes des provinces maritimes, on voit un monde de voyageurs, si j’ose m’expliquer de la sorte ; le commerce infini qui se fait par tout est l’ame du peuple, et le principe de toutes leurs actions.
S’ils joignoient au travail et à l’industrie naturelle un peu plus de bonne foy, sur tout à l’égard des étrangers, rien ne leur manqueroit de tout ce qui peut contribuer à former d’habiles negocians. Mais leur qualité essentielle c’est de tromper, quand ils peuvent ; plusieurs ne s’en cachent point, et j’ay oüi dire qu’il y en a d’assez effrontez, quand on les a surpris en faute, pour s’excuser sur leur peu d’habileté ; vous voyez, disent-ils, que je n’y entends pas finesse ; vous en sçavez plus que moy ; mais peut-estre que je seray ou plus heureux ou plus adroit une autre fois. Ils falsifient presque tout ce qu’ils vendent, quand les choses sont d’une nature à pouvoir estre falsifiées. On dit en particulier qu’ils contrefont si bien les jambons, que souvent on s’y méprend, et qu’aprés les avoir fait cuire long-temps on ne trouve, quand on en veut manger, qu’une grosse piece de bois sous une peau de cochon. Il est seur qu’un étranger sera toûjours trompé, s’il achete par luy-mesme, quelque précaution qu’il prenne ; il faut se servir d’un chinois affidé qui connoisse le pays, et qui soit fait au manége ; encore serez-vous bien heureux, si celuy qui achete et celuy qui vend ne s’accordent pas ensemble à vos dépens en partageant entr’eux le gain.
On pourra vérifier la correction de sa lecture en consultant la page 291 de l’édition moderne d’Un Jésuite à Pékin. Nouveaux mémoires sur l’état présent de la Chine. 1687-1692, établie par Frédérique Touboul-Bouyeure pour les éditions Phébus en 1990.

Le Père Jean-Baptiste Du Halde montre dans sa Description géographique, historique, chronologique, politique et physique de l'empire de la Chine et de la Tartarie chinoise (Paris : P.-G. Le Mercier, 1735, p. 77 et suivantes ou en ligne grâce à Pierre Palpant, ici) qu’il avait lu son éminent collègue avant d’être à son tour vraisemblablement lu par Diderot :
Quoique généralement parlant, ils ne soient pas aussi fourbes et aussi trompeurs que le p. Le Comte les dépeint, il est néanmoins vrai que la bonne foi n’est pas leur vertu favorite, sur tout lorsqu’ils ont à traitter avec les étrangers : ils ne manquent gueres de les tromper s’ils le peuvent, et ils s’en font un mérite : il y en a même qui étant surpris en faute, sont assez impudens pour s’excuser sur leur peu d’habileté. « Je ne suis qu’une bête, comme vous voyez, disent-ils, vous êtes beaucoup plus habile que moi, une autre fois je ne me jouerai pas à un européan.» Et en effet, on dit que quelques européans n’ont pas laissé de leur en apprendre. Rien n' est plus risible que ce qui arriva au capitaine d’un vaisseau anglois : il avoit fait marché avec un négociant chinois de Canton, d’un grand nombre de balles de soye, qu’il devoit lui fournir : quand elles furent prêtes, le capitaine va avec son interprete chez le chinois, pour examiner par lui-même, si cette soye étoit bien conditionnée : on ouvre le premier ballot, et il la trouva telle qu’il l’a souhaitoit ; mais les ballots suivans qu’il fit ouvrir, ne contenoient que des soyes pourries : sur quoi le capitaine s’échauffa fort, et reprocha au chinois dans les termes les plus durs, sa méchanceté et sa friponnerie : le chinois l’écouta de sang froid, et pour toute réponse, « prenez vous-en, monsieur, lui dit-il, à votre fripon d’interprete, il m’avoit protesté que vous ne feriez pas la visite des ballots.» cette adresse à tromper, se remarque principalement parmi les gens du peuple, qui ont recours à mille ruses, pour falsifier tout ce qu’ils vendent : il y en a qui ont le secret d’ouvrir l’estomac d’un chapon, et d’en tirer toute la chair, de remplir ensuite le vide, et de fermer l’ouverture si adroitement, qu’on ne s’en apperçoit que dans le tems que l’on veut le manger. D’autres contrefont si bien les vrais jambons, en couvrant une piéce de bois d’une terre qui tient lieu de la chair, et d’une peau de cochon, que ce n’est qu’après l’avoir servi et ouvert avec le couteau, qu’on découvre la supercherie. Il faut avoüer néanmoins qu’ils n’usent gueres de ces sortes de ruses qu’avec les etrangers : et dans les autres endroits, les chinois ont peine à les croire. Les voleurs n’usent presque jamais de violence, ce n' est que par subtilité et par adresse qu’ils cherchent à dérober : il s’en trouve qui suivent les barques, et se coulent parmi ceux qui les tirent sur le canal impérial, dans la province de Chan Tong, où l’on en change tous les jours ; ce qui fait qu’ils sont moins connus : ils se glissent alors dans les barques pendant la nuit ; et on dit même que par le moyen de la fumée d’une certaine drogue qu’ils brûlent, ils endorment tellement tout le monde, qu’ils ont toute liberté de foüiller de tous côtez, et d’emporter ce qu’ils veulent, sans qu’on s’en apperçoive. Il y a de ces voleurs qui suivent quelquefois un marchand deux ou trois jours, jusqu’à ce qu’il ait trouvé le moment favorable de faire son coup. La plûpart des chinois sont tellement attachez à leur interêt, qu’ils ont de la peine à s' imaginer qu’on puisse rien entreprendre que par des vues interessées. Ce qu’on leur dit des motifs qui portent les hommes apostoliques à quitter leurs pays, leurs parens, et tout ce qu’ils ont de plus cher au monde, dans la seule vuë de glorifier Dieu et de sauver les ames, les surprend étrangement, et leur paroît presque incroyable. Ils les voyent traverser les plus vastes mers avec des dangers et des fatigues immenses ; ils sçavent que ce n’est ni le besoin qui les attire à la Chine, puisqu’ils y subsistent, sans leur rien demander, et sans attendre d’eux le moindre secours ; ni l’envie d’amasser des richesses, puisqu’ils sont témoins du mépris qu’en font les ouvriers evangéliques ; ils ont recours à des desseins politiques, et quelques-uns sont assez simples, pour se persuader qu’ils viennent tramer des changemens dans l’etat, et par des intrigues secrettes, se rendre maîtres de l' empire.
Déjà au siècle précédent, Robert Burton (1577-1640) notait l'extraordinaire capacité des Chinois à copier et à commercer dans The Anatomy of Melancholy (1621) (Oxford : H. Cripps, 1638) :
Mat. Riccius, the Jesuit, and some others, relate of the industry of the Chinese most populous countries, not a beggar or an idle person to be seen, and how by that means they prosper and flourish. We have the same means, able bodies, pliant wits, matter of all sorts, wool, flax, iron, tin, lead, wood, &c., many excellent subjects to work upon, only industry is wanting. We send our best commodities beyond the seas, which they make good use of to their necessities, set themselves a work about, and severally improve, sending the same to us back at dear rates, or else make toys and baubles of the tails of them, which they sell to us again, at as great a reckoning as the whole.
Un dernier extrait pour ces cinquièmes « Miscellanées littéraires » qui pourraient bien être les dernières de ce mois de juillet, voire de l’été ; il provient de la « Notice préliminaire » du même tome des Œuvres complètes de Diderot que cité précédemment, savoir des pages 3 et 4 dans lesquelles l'éditeur cite à propos Jacques-André Naigeon (1738-1810) : « Ce qui mérite surtout d'être remarqué, parce que rien ne peint mieux l’originalité du caractère de Diderot et ne fait mieux connaître la tournure particulière de son esprit, c'est qu’en parcourant les titres, souvent inconnus, des ouvrages sur lesquels il a fait des observations, on voit qu’il lui importe fort peu que le livre qu’il analyse soit bon ou mauvais : dans le premier cas, il s’élève rapidement à la hauteur de son sujet ; sa vue s’agrandit pour ainsi dire avec l’horizon qu’elle embrasse ; il s’empare des principes de l’auteur, les appliques, les généralise et en tire de grands résultats ; dans le second, il refait dans sa tête le livre dont il parle et s’en sert comme d’une table de chapitres, qu’il remplit ensuite à sa manière. C’est à ce sujet que M. d’Holbach [(1723-1789)] lui dit un jour qu'il n’y avait point de mauvais livres pour lui ; et rien n’est plus exact. Diderot lui-même ne se défendait pas trop de cette facilité avec laquelle il prêtait aux autres son talent, son imagination et ses connaissances ; et lorsque après avoir lu sur sa parole tel ou tel livre dont il avait fait l’éloge, on lui faisait remarquer qu'il n’y avait rien de tout ce qu’il avait vu, il répondait naïvement : Eh bien, si cela n’y est pas, cela devrait y être. »

Si vous avez encore un peu de souffle, et de goût pour cet auteur, vous pouvez lire ces anciennes « Perles estivales » fruits rafraichissants de lectures passées. Bon été.