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mercredi 28 janvier 2009

La disparition d'un géant

Les amateurs de « romans d'arts martiaux », wuxia xiaoshuo 武俠小說, seront tous très tristes d'apprendre la disparition d'un de ceux qui ont le mieux défendu et illustré ce genre littéraire au succès planétaire : Liang Yusheng 梁羽生.

Il y a peu Solange Cruveillé qui a traduit Wang Dulu 王度盧 (1909-1977) nous parlait de Jin Yong 金庸 (1924-). A ces deux auteurs majeurs, on prendra la peine d'ajouter Gu Long 古龍 (Xiong Yaohua 熊耀華, 1937-1985), dont on peut, comme les deux précédents, lire des bribes en français. A ces trois géants qui n'ont pas tous été servis avec le même bonheur, il convient d'ajouter Liang Yusheng 梁羽生. Mais force est de constater qu'aucune œuvre de lui n'est encore disponible dans notre langue. C'est pourtant un auteur qui a compté dans l'évolution du roman de cape et d'épée chinois et qui, disent certains, aurait même influencé Jin Yong.

Chen Wentong 陳文統 de son vrai nom, Liang Yusheng s'est éteint, à Sydney, le 22 janvier à l'âge de 85 ans. Né au Guangxi, le 22 mars 1924, Liang Yusheng avait, aiment à souligner les nombreuses évocations de sa vie qui ont fleuri sur le net chinois, reçu dans son enfance une excellente formation classique dont il tira profit dans sa création romanesque. Celle-ci prit son envol au milieu des années cinquante. Installé à Hong-Kong en 1949, Liang alimenta pendant trente ans la presse de ses fresques raffinées et palpitantes. Au terme d'une carrière à laquelle il mit un terme en 1984 quand il partit s'installer en Australie, il avait composé pas moins de 35 cycles narratifs édités en plus de cent cinquante volumes.

L'un d'entre eux - Qi jian xia tian shan 七劍下天山 - (après bien d'autres) a servi de source au réalisateur Tsui Hark 徐克, pour son Seven Swords (Chat gim, 2005).

Souhaitons qu'un jour prochain un éditeur français offre à cet immense écrivain un accueil à la hauteur de son talent. (P.K.)

mercredi 19 novembre 2008

Les œuvres littéraires, produits de consommation ?

A qui une œuvre littéraire appartient-elle ? A son auteur ?
A la maison d'édition qui la publie? Aux lecteurs ?
Au patrimoine culturel d'un pays ?
L'exemple de
Jin Yong 金庸 (6 février 1924 -),
écrivain chinois populaire et respecté,
pose la question de la boulimie littéraire actuelle et des lois de l'édition.

Jin Yong 金庸 est un des écrivains chinois dont les oeuvres sont le plus adaptées à la télévision. Mais si Jin Yong a déjà écrit un grand nombre de romans de chevalerie, wuxia xiaoshuo 武侠小说, il n'a jamais composé de scénarios pour séries télévisées. D'après nos informations, l'assemblée en charge des programmes d'arts martiaux de la Télévision centrale de Chine a pourtant invité Jin Yong à participer à leurs projets et à rédiger des scénarios pour séries télévisées, à hauteur de 100 000 yuan par épisode. Proposition à laquelle l'intéressé n'a pas encore répondu. Et ce silence est légitime : si Jin Yong avait dû donner une réponse, elle aurait de toutes façons été négative. Il ne faut pas oublier que l'écrivain est déjà âgé (84 ans), et qu'écrire des scénarios demande comme chacun le sait beaucoup d'énergie. Apporter quelques arrangements à ses œuvres passe encore, mais porter sur ses épaules un tournage complet, voilà qui serait au-dessus de ses forces. Jin Yong se pose en grand maître du monde de la chevalerie : pour ce qui est des décors et des personnages, il peut être de bon conseil, mais il ne peut s'occuper en personne de tout et de rien. Quant aux royalties, ce n'est de surcroît pas un argument attractif pour cet auteur qui a déjà négocié les droits d'adaptation de ses œuvres à la télé comme au cinéma avec Zhang Jizhong, pour la somme d'un yuan symbolique.

Ainsi, il y a vraiment peu de chance de voir un jour Jin Yong en scénariste. Mais ce que montre ce projet, c'est que la « consommation » des œuvres de Jin Yong devient un véritable phénomène dans le monde du divertissement culturel. Notons par exemple qu'à l'occasion de la grande fête internationale de Confucius organisée dernièrement dans la province du Shandong, Jin Yong a été sollicité pour écrire l'oraison funèbre au grand Maître, avec des phrases en quatre caractères, dans un chinois à moitié classique, mais faisant néanmoins référence aux secours apportés aux sinistrés du séisme, aux Jeux Olympiques, à la bienveillance, à la protection de l'environnement, au rayonnement de la culture chinoise dans le monde... Un débat s'est engagé sur la toile concernant le bien-fondé d'une rédaction d'un tel discours par Jin Yong, choix qui s'avère à présent plutôt bon (et ce parmi toutes les personnalités importantes sur le plan culturel).

Tout le monde aime accommoder Jin Yong à toutes les sauces, ce qui n'est pas pour lui déplaire. Ces dernières années, dans les fréquentes interviews qu'il a accordées, il a débattu avec des spécialistes de jeux vidéos de kungfu, participé à des colloques universitaires, encadré des doctorants etc. Auteur respecté par son lectorat, Jin Yong a toujours arboré un air franc et souriant, fait preuve dans sa façon de parler de modestie et de discrétion. Il a notamment déclaré à l'occasion du séminaire international sur ses romans : « Je viens ici pour solliciter modestement des avis. J'ai déjà révisé quelque peu mes romans, et j'espère que chacun m'aiguillera sur leurs points faibles et leurs lacunes. [...] On trouve en effet dans mes ouvrages beaucoup de passages inaboutis, je vous invite à m'en faire part : j'en prendrai note et ainsi je pourrai apporter les corrections nécessaires. » Un bel exemple pour tous les spécialistes en arts et en lettres pressés de devenir des Maîtres reconnus.

En tant qu'objet d'étude, les œuvres de Jin Yong sont déjà devenues des classiques dans le coeur de tous, avec leurs erreurs et leurs omissions. D'ailleurs, s'il les corrigeait, cela pourrait en mécontenter plus d'un : ses romans ne lui appartiennent déjà plus. Pourtant, Jin Yong a consacré beaucoup d'énergie à repriser une quinzaine de ses romans, alléguant l'idée de Lu Xun 魯迅 (1881-1936) « [qu'] un bon roman doit être révisé cinquante fois ». Il lui faudrait ainsi dix années de travail ininterrompu pour reprendre la totalité de ses œuvres. Mais pour les lecteurs conservateurs et résolus, cette nouvelle fait froid dans le dos. Si Jin Yong décidait de publier de nouveau ses romans révisés, son lectorat pourrait même ne pas s'y intéresser, et d'après les enquêtes, les ventes seraient mauvaises.

D'aucuns ont avancé comme critique que si Jin Yong corrigeait ses propres romans, c'était pour répondre à la demande des maisons d'édition désireuses de vendre plus. Peut-on le leur reprocher ?

Si les ventes ne suivent pas, cela ne veut pas dire que le blason de Jin Yong a perdu en éclat, mais simplement que le jeune public se lasse des romans de chevalerie. Si on considère la première parution du roman de Jin Yong, Shujian enchou lu书剑恩仇录, dans le Nouveau journal du soir, Xin wanbao 新晚报 en 1955, on se rend compte que les romans de l'écrivain ont été populaires pendant plus d'un demi-siècle. Mais ce qui marche en ce moment sur internet, ce sont des chevaliers d'un genre nouveau, avec des auteurs post années 80 et 90 : de l'intrigue au style d'écriture, les romans de gongfu sont déjà entrés dans une ère nouvelle, et même si les œuvres de Jin Yong restent un classique du genre, à cette époque de lecture de masse sur internet, même un écrivain respectacle comme lui ne peut rien contre la perte de son lectorat.

Le succès d'un roman dépend donc peut-être simplement de courants, de modes, de l'offre et de la demande du moment... Alors, le roman simple produit de consommation ? Le débat est ouvert. (Solange Cruveillé)
[Source Zhongguo qingnianbao 中国青年报, 07/10/2008,
repris sur Xinhuanet.com]

samedi 3 novembre 2007

Wang Dulu, enfin !

Dans un article intitulé « De Confucius à Jin Yong » et publié dans l'indispensable volume édité par Anne Cheng, La pensée en Chine aujourd'hui [Paris : Gallimard, « Folio/essais », 2007, pp. 75-102], Nicolas Zufferey écrit :
« La littérature d'arts martiaux, que l'on peut rapprocher de nos romans de cape et d'épée, a connu un important renouveau à Hong Kong à partir du milieu des années 1950. Cette dernière phase dans l'histoire du genre, appelé parfois « nouveau roman d'arts martiaux » (xin wuxia xiaoshuo [新武俠小說]), a donné quelques bons auteurs, dont précisément Jin Yong [金庸, Louis Cha, Zha Liangyong 查良鏞 (1924-)]. La plus grande partie de l'œuvre de ce dernier n'est pas traduite en langues occidentales, et cette constatation vaut pour la littérature d'arts martiaux dans son ensemble ; mais le public européen n'est pas ignorant de l'atmosphère et des codes du genre, grâce au cinéma de Hong Kong et à des films récents comme Tigre et dragon (2000) ou Le Secret des poignards volants (2004), qui ont rencontré un succès certains en Occident. » (p. 90)
« Jin Yong est », poursuit Nicolas Zufferey, « l'un des monstres sacrés de la littérature chinoise du XXe siècle » et il signale, en note, qu'un seul de ses ouvrages est disponible en français, savoir La Légende du héros chasseur d'aigles [Wang Jiann-Yuh (trad.) Paris : Editions You-Feng, 2004] mais, note-t-il, « il s'agit malheureusement d'une traduction bâclée, surtout dans le second volume ». (p. 401). [Sur cette traduction, voir ici ou là]

Wang Dulu 王度盧 [Wang Baoxiang 王葆祥 (1909-1977)] aura donc plus de chance puisque son introduction sur le bout de terre qui a vu naître Alexandre Dumas, ne pouvait mieux se réaliser.

Ecrivain autodidacte qui a trouvé très tôt sa voie de salut dans l'écriture, Wang Dulu est une personnalité pas moins importante que Jin Yong et un auteur pas moins prolixe. Il laisse plus d'une vingtaine d'ouvrages grand public dont la plupart sont ce que les spécialistes et les amateurs aiment à appeler le wuxia yanqing xiaoshuo 武俠言情小說 (roman d'amour et de chevalerie). Ils sont d'une nature plus nettement « romantique » que les constructions de son célèbre cadet ; ils sont donc plus appréciés du public féminin. Même plus d'un demi-siècle après la réalisation de sa pentalogie (1938-1942) : He Tie xilie 鶴鐵系列 [rebaptisée pour l'occasion Tigre et Dragon] fait toujours mouche. L'adaptation cinématographique par Ang Lee [Li Ang 李安 (1954-)] du quatrième volet, Wohu Canglong 臥虎藏龍, a ainsi relancé l'intérêt pour cet auteur inventif et attachant considéré comme un des Quatre grands maîtres de l'école du nord 北派四大家. C'est cette saga mouvementée capable de tenir en haleine le plus blasé des lecteurs de romans de cape et d'épée qui va enfin être rendue en français.

Datant de 1938, He jing Kunlun 鶴驚崑崙, le premier volet, nous est présenté sous le titre de La Vengeance de Petite Grue, première partie de cette aventure éditoriale à l'avenir incertain lancée en cette fin d'année par les Editions Calmann-Lévy qui le présente ainsi :
« Alors que le règne de la dynastie Qing sur la Chine a atteint son apogée en ce début de XIXe siècle, le trouble s’empare du clan Kun Lun, l’un des plus fameux de l’empire du Milieu. Son chef, Maître Bao, vient de tuer l’un de ses disciples pour le punir d’avoir eu une aventure avec une femme mariée, une pratique absolument proscrite sous son pouvoir. Il songe aussi à tuer Jiang Xiaohe, le fils de sa victime, pour éviter que celui-ci ne revienne réclamer vengeance par la suite. Mais le jeune garçon parvient à s’enfuir, et sur le chemin de son exil rencontre un maître du mont Jiuhua qui l’accepte comme disciple et entreprend de lui enseigner les arts du combat. Douze ans plus tard, Jiang Xiaohe, désormais âgé de 26 ans, est devenu lui aussi un expert en arts martiaux. S’il a juré de venger la mort de son père, l’amour qu’il porte à Bao Aluan, son amie d’enfance mais aussi la petite-fille de Maître Bao, le plonge en plein dilemme. Comment, en effet, concilier son honneur et l’urgence de ses sentiments ? Comment, dans cette Chine mandchoue désormais confrontée à la modernité occidentale, démêler l’écheveau de passion et de haine qui lie les deux jeunes gens ? Avec Tigre et Dragon, écrits entre 1938 et 1942, Wang Dulu nous propose une inoubliable galerie de portraits plus grands que nature sur trois générations, mélange exotique d’amour, de haine, de rédemption et de vengeance. Une série historique pleine de merveilles et d’exotisme, magnifiquement adaptée au cinéma en 2000 par Ang Lee. »
La fiche oublie, et c'est fort regrettable mais si courant, de mentionner que ce premier tome a été traduit, comme le prochain, par Solange Cruveillé qui mérite nos applaudissements à au moins deux titres :
  1. d'avoir accepté de quitter pour un temps les renards et les renardes qu'elle suit dans le champ littéraire chinois, principalement ancien, pour une thèse de doctorat : les lecteurs de Galantes chroniques de renardes enjôleuses (Picquier, « Le Pavillon des corps curieux », 2005) pour laquelle elle avait réalisé une postface - « Les renardes par l'une d'elles », pp. 119-132 -, savent que rien de ce qui est familier à ces personnages inquiétants ou charmeurs qui peuplent l'imaginaire chinois ne lui est étranger.
  2. d'avoir rempli sa tache de traductrice avec talent, doigté et en toute conscience des dangers qu'elle affrontait, ce dont elle nous a convaincu pendant la communication qu'elle a donnée lors de notre journée sur la traduction du 26 octobre dernier. Non seulement, elle a réussi le tour de force de me faire lire d'une traite les onze chapitres de ce volume, mais aussi celui d'imposer à son éditeur des notes de bas de page et la liste des quelque 125 personnages de ce récit à rebondissements qu'elle a si bien servi en rendant palpable la souplesse nerveuse du style de Wang Dulu. Chapeau ! Le deuxième tome de cette Première époque, sortira en janvier 2008 sous le titre La Danse de la Grue et du Phénix. Ne le louper pas !
Maintenant, à chacun de juger, en connaisseur ou en amateur, mais en toute impartialité, de l'accueil à réserver à ce projet qui ne devrait pas souffrir de la concurrence du manga d'Andy Seto 司徒劍僑 [8 tomes déjà publiés aux Editions Tonkam], projet dont la réalisation sera pris en charge à partir du troisième volume par une autre traductrice - à qui l'on souhaite bon courage. Les renards et les renardes chinois sont des êtres très possessifs. (P.K.)

A lire en complément, l'article de Bertrand Mialaret sur Rue89.com : « Romans d'arts martiaux : des contes de fées pour adultes ? » (voir ici). (23/01/08, P.K.)