mardi 7 février 2012

L'écriture comme moyen de changer sa propre vie




Rencontre-lecture avec EUN HEE-KYUNG
AIX-EN-PROVENCE
31-01-2012

En ce dernier jour de janvier, la neige s’est enfin décidée à tomber sur Aix-en-Provence. Quatre-vingt personnes  bien emmitouflées vont peu à peu  faire leur entrée dans la salle des professeurs de l’université de Provence. Il est temps de s’installer avant que n’arrive Eun Hee-kyung, très distinguée, souriante.

Après une courte introduction biographique et bibliographique, l’assemblée est prête à se plonger dans le monde de cette femme charmante qui lui fait face.

On commence par une lecture en français : un extrait du recueil Les boites de ma femme, qui nous montre qu’il n’y a pas d’amour heureux. Le ton de la soirée est lancé.

Bientôt une voix douce s‘élève dans la salle.

« Bonjour, je suis Eun Hee-kyung, de Corée. Enchantée de vous connaitre. Je suis déjà venue plusieurs fois en France, dans plusieurs villes, mais jamais à Aix-en-Provence. Pourtant, pour moi, Aix n’est pas une ville étrange, car je connais un ancien professeur coréen, aujourd’hui critique littéraire qui a fait ses études ici. J’ai toujours été curieuse de voir Aix-en-Provence. Par contre, jamais je n’avais imaginé Aix sous la neige ! Nous avons une expression coréenne qui dit que la neige est de bon augure. Un jour comme aujourd’hui est donc synonyme de beaucoup de bonnes nouvelles. Je n’oublierai jamais cette soirée. »

Elle commence à lire.

« Je suis devenue écrivain à 35 ans. Avant, j’étais femme au foyer. A cette époque, je croyais à la vertu et à la bonne volonté ; je voulais être quelqu’un de bien. Mais, je n’étais pas heureuse. C’est difficile d’interpréter le monde : je me trouvais souvent face au désarroi ou au désespoir. Je prenais soin de ma famille mais je gardais l’impression d’être seule, je gardais un sentiment d’inutilité. Il m’a fallu accepter le fait que le monde d’aujourd’hui est injuste, absurde et tragique. J’ai  alors découvert le côté lâche et égoïste du monde que je ne connaissais pas avant.  

Alors je me demande : finalement, qui suis-je ? C’est quoi la vie ? Ces questions ont l’air de questions d’adolescents. Mais si c’est une personne de 30 ans qui se les pose, une personne qui vient de réaliser que sa vie n’est pas convenable, alors on comprend que c’est sérieux. J’ai décidé d’écrire des romans pour enfin apprendre qui je suis, et pour savoir si les autres sont comme moi. Mes romans ne sont pas doux ; ils sont issus de la négation de soi. Ils sont une critique maquillée d’humour et d’ironie pour renverser le monde.

La littérature est le reflet de la société coréenne. Elle a subi plusieurs changements. Dans les années 1950-1960, elle a montré la tragédie de la guerre et la pauvreté ; dans les années 1970, elle s’est tournée vers l’industrialisation, les inégalités et l’impression de la perte de l’humanité ; dans les années 1980, elle s’est engagée contre la dictature ; dans les années 1990, elle a profité du passage à la démocratie pour se tourner vers l’individualisme, et montrer l’absurdité de l’existence. C’est à cette époque que l’activité littéraire des femmes commence à être marquante. Le dernier changement remonte aux années 2000 : aujourd’hui la littérature est plus diversifiée.

Personnellement, j’ai un intérêt marqué pour l’honnêteté et les relations entre les êtres humains. Les personnages de mes romans se regardent eux-mêmes. Le moi est divisé en deux : il y a un moi qui est vu de l’extérieur, et un autre qui regarde. Alors que le moi qui est vu dirige sa vie, le moi qui regarde regarde la vie. Le moi vu est sous l’emprise du regard des autres, alors le moi véritable qui regarde est moins blessé. Il existe une solution pour se définir soi-même : les gens faibles changent de point de vue sur le monde, comme un humanisme de la part de celui qui n’est pas certain de gagner. Il nous faut reconnaitre la faiblesse de l’être humain tout comme il nous faut admettre que nous nous ressemblons tous.

La plupart de mes personnages sont solitaires, exclus, aliénés, pleins d’angoisses. Quelque chose ne va pas mais ils n’ont pas de réponse : cela illustre l’absurdité de la société moderne. Avant on pouvait distinguer le bien et le mal, le vainqueur du perdant. Les romans classiques sont assez variés. Mais, les gens modernes ont pris de la distance avec autrui. Pourtant, il faut supporter la solitude car le moi veut être apprécié par autrui. Je veux montrer qu’à travers l’impossibilité de l’amour se cache l’absurdité humaine. Mais n’est-ce pas ce désir ardent qui fait la beauté des êtres humains ?

A mon avis, les écrivains ne sont ni maîtres ni précurseurs ; ils ne découvrent plus. Ils décrivent simplement la souffrance de leurs contemporains. Ils apportent un autre point de vue sur le monde, une nouvelle perspective pour rendre la vie plus intéressante. 

En Corée on aime beaucoup les histoires. Il y a beaucoup de vieilles histoires qui se transmettent oralement. Laissez-moi vous donner un exemple : « Il était une fois un grand père conteur et de ses trois petits-enfants. Il avait l’habitude de leur raconter des histoires. Alors grand-père, quelle histoire tu vas nous raconter aujourd’hui ? demandent-ils tous en cœur. Quel genre d’histoire vous ferait plaisir les enfants ? répond le grand-père. Une histoire qui fait peur ! crie l’un ; Une histoire drôle ! crie l’autre ; Une histoire triste, s’écrie le troisième. Le grand-père sourit. Et bien c’est l’histoire d’un monstre en train de faire caca. Mais soudain il tombe dans le fossé, c’est très drôle ! Mais il est tombé donc c’est triste quand on y pense… »

Je voulais écrire un roman triste, mais aussi un roman où le lecteur pourrait éclater de rire, tout en montrant le sentiment de peur que la vie pouvait inspirer. Je voulais écrire entre rire et tristesse. Mais aujourd’hui je pense différemment. Ma vie elle-même est tout un roman. Aujourd’hui je veux écrire avec légèreté. »

Puis vient le tour de Jean Claude de Crescenzo, animateur de la soirée, de prononcer quelques mots sur l’auteure :

« Eun Hee-kyung est une auteure majeure en Corée. Elle occupe une place médiane en tant qu’elle se situe entre le réalisme et la nouveauté des très jeunes auteurs, qui aiment se tourner vers le fantastique pour traiter de thèmes modernes comme l’urbanisme, le chômage ou encore la difficulté d’être jeune en Corée. Elle a passé du temps à se construire son propre monde d’auteur puisque qu’elle n’avait pas de filiation à un autre auteur, à part peut-être Hwang Sok-Yong. Elle occupe une position originale, et traite des problèmes modernes avec humour et ironie. Ses personnages sont souvent en fuite : pour elle il n’y a pas de lutte, ce n’est d’aucune utilité de se battre. »


 Il pose une première question.

Un jour, vous m’avez dit qu’en Corée on vous appelle l’écrivain des romans malheureux. Est-ce que c’est toujours le cas aujourd’hui ?

 Oui, c’est plutôt vrai, mais les choses sont différentes aujourd’hui. Les autres disent de mes livres qu’ils mettent le lecteur mal à l’aise. Le deuxième surnom qu’on me donne est celui de l’écrivain qui ne connait pas le bonheur. C’est vrai que mes livres se terminent souvent de façon triste et dans la solitude ; il n’y a pas de bonheur. Je suis considérée comme ça, mais moi ce que je veux, c’est montrer la vérité, c’est pourquoi je vais continuer à mettre le lecteur mal à l’aise.

Maintenant, je commence à écrire différemment, avec des dénouements plus heureux… mais il reste toujours la solitude. Récemment, un critique m’a dit que mes œuvres étaient une carte gigantesque de la solitude. Aujourd’hui j’ai une interprétation nouvelle de la solitude.

Dans mes livres on trouve beaucoup de personnages célibataires, surtout des femmes. Alors beaucoup de lecteurs croient que je suis moi-même célibataire. Mais non, je suis mariée et j’ai des enfants ! Un jour, j’ai reçu un coup de téléphone d’une lectrice qui s’était fâchée en lisant un de mes romans : il y avait trop de solitude. Mais elle a ensuite découvert que ma vie privée était différente, qu’il y avait du monde autour de moi, bref, que j’avais une vie normale.

Pourquoi les personnages et les lecteurs ont-ils une constante impression de solitude ? Pour ma part, l’idée de solitude n’est pas liée au fait de vivre tout seul ou d’être seul. Ce ne sont pas des causes à la solitude. Le concept de la solitude commence à partir du moment où être seul devient source de malheur. Cette idée doit être acceptée au sens léger. Il existe une solidarité entre les gens solitaires. Il ne faut pas fuir la solitude, car tous les êtres humains ont une existence solitaire. Si je ne m’étais pas sentie seule, je n’aurais jamais pu être écrivain. D’ailleurs, une fois mon mari m’a dit : « Si je ne t’avais pas rendue malheureuse, tu n’aurais jamais été écrivain. Donc le succès de la littérature coréenne est en partie dû à moi… »

Nous passons ensuite à une lecture comparée coréen/français. Avant de prendre la parole, Eun Hee-kyung explique qu’elle va lire en coréen, et que même si son public ne peut pas comprendre, il sera sensible aux sonorités. C’est un autre moyen d’accès à la langue et à la littérature.

Lucie Angheben

samedi 4 février 2012

Séminaire Leo2t 2012 (1/2)

C'est sous cette gravure japonaise de circonstance
(dont je ne connais pas la provenance)
que je vous annonce les deux rendez-vous que vous donne
l'équipe de recherche
Littératures d'Extrême-Orient, textes et traduction
(UMR 7306-IrAsia)
en ce début d'année :
 
• lundi 20 février 2012, 14:00-17:00, s. D104 : autour du projet 
d'Inventaire des Traductions françaises des Littératures d'Extrême-Orient (ITLEO)
 
  • lundi 12 mars 2012, 14:00-17:00 : autour des Etudes Gao Xingjian
(programme fixé prochainement)
 
Le premier rendez-vous permettra aux membres de l'équipe collaborant au projet d'inventaire ITLEO de présenter leurs objectifs et les moyens qu'ils vont se donner pour y parvenir, mais aussi d'écouter deux communications sur la traduction et la réception de romans chinois anciens :
 
• 15h00-15h30  : Mlle LI Shiwei (doctorante),
« Les échanges littéraires entre la Chine et la France : une brève histoire des traductions françaises du roman chinois ancien et de leur réception »

• 15h30-16h00 : Mlle HUANG Chunli (doctorante),
« Du Zhuangzi à La matrône chinoise de Lemonnier : influences d’un conte du Jingu qiguan 今古奇观 (Spectacles curieux d’aujourd’hui et d’autrefois) »
 
[Voir l'affiche>>ici]

vendredi 3 février 2012

IDEO 4 - Hommage à Jacques Dars



Jacques Dars fut non seulement un être exceptionnel et un spécialiste de la littérature chinoise ancienne d’une grande curiosité, ce fut aussi un traducteur dont la disparition le 28 décembre 2010 laisse un vide incommensurable dans notre champ d’étude, et inconsolables ses lecteurs fidèles.

Notre équipe de  recherche Leo2t (UMR 7306 - IrAsia) ressent le besoin de lui rendre hommage par la publication d’un numéro spécial de sa revue en ligne Impressions d’Extrême-Orient.

Nous lançons donc un appel à contribution en direction de tous les traducteurs pour qui l’œuvre de Jacques Dars fut une source d’inspiration, ou qui ont eu la chance de travailler avec lui notamment dans le cadre de la collection Connaissance de l’Orient (Editions Gallimard) qu’il a dirigée pendant 20 ans.

Nous désirons donner la priorité à des traductions inédites de textes courts issus des littératures d’Asie que notre équipe a inscrites dans son champ d’exploration, principalement les littératures chinoise, japonaise, indienne, vietnamienne, coréenne, thaïe, birmane.

Les textes seront accompagnés d’un appareil critique (présentation et notes) adapté et de sa version originale qui sera fournie aux lecteurs selon le modèle retenu pour le premier numéro de notre revue sur le thème du voyage [voir http://ideo.revues.org/59]

Les textes doivent être libres de droits. Pour les œuvres contemporaines, le traducteur devra disposer au préalable de l’accord de l’auteur pour la publication en ligne de la traduction.

Les propositions seront évaluées par un collège d’experts comprenant au moins un spécialiste la langue et de la culture du texte. Le rendu final ne pourra excéder 20 feuillets de 1500 signes espaces compris.

Le calendrier à respecter est le suivant :
•   les propositions seront reçues jusqu’au 30 avril 2012
• les propositions seront évaluées pendant les trois mois suivants et ceux qui les ont envoyées seront fixés sur leur acceptation ou non début septembre.
•  le travail éditorial occupera les mois suivants pour une mise en ligne sur le portail revues.org à l’adresse ideo.revues.org début 2013.

Contact et envoi des contributions :
pierre.kaser@univ-amu.fr

dimanche 29 janvier 2012

6 jeunes auteurs coréens à Aix

 
La Section Corée du Département d'Études Asiatiques et de  l'IrAsia
a le plaisir de vous inviter à la réception des Jeunes Auteurs Coréens.

Lundi 30 janvier, de 18h à 19h30-amphi E


Ces
6 jeunes auteurs, sélectionnés et soutenus par la Fondation littéraire Daesan ont été primés en Corée, en poésie, littérature romanesque, théâtre, conte et critique littéraire.

Soirée présentée par
Noël Dutrait, Kim Hye-gyeong et Jean-Claude de Crescenzo.

mercredi 25 janvier 2012

Eun Hee-kyung à Aix


 Pour tous ceux qui ont aimé Les boîtes de ma femme (Zulma, 2009), son premier recueil de nouvelles traduit en français, et tous ceux qui ne la connaissent pas encore, l'écrivain coréenne Eun Hee-kyung sera à Aix-en-Provence le 31 janvier (17h30, voir affiche ci-dessus) pour une conférence signature, juste après Paris (le 30, Centre culturel coréen) et avant Toulouse (le 2 février, Festival Made in Asia). La rencontre sera animée par Lucie Angheben, Jean-Claude de Crescenzo et Kim Hye-Gyeong.

lundi 23 janvier 2012

Entre lapin et serpent

Une nouvelle nouvelle année commence. Après 2012, voici celle du dragon 龍 qui, à partir de ce 23 janvier suit celle du lapin 兔 en attendant celle du serpent 蛇 qui la remplacera le 10 février 2013. Que cette année renchen 壬辰 vous apporte donc à tous satisfaction, bonheur et aussi de belles rencontres littéraires.

Depuis le 1er janvier, la Jeune Equipe Leo2t n'est plus, mais subsiste sous un nouveau statut dont on vous reparlera bientôt [voir ici]. Ses membres vont poursuivre leur travail d'exploration et de découverte des littératures d'Extrême-Orient. Ce blog, qui tente de rendre compte de son activité dans ce domaine, va également continuer selon son rythme propre. Merci de votre fidélité et vive les dragons.

vendredi 20 janvier 2012

Le Tombeau des amants


Je suis personnellement très heureux de vous annoncer la publication d’une traduction inédite d’un texte tiré du Shidiantou 石點頭, collection de contes en langue vulgaire publiée à la fin de la dynastie Ming (1368-1644).

Ce récit, « Pan Wenzi qihe yuanyang zhong » 潘文子契合鴛鴦塚 (Pan Wenzi scelle un pacte de fraternité jurée dans la tombe des canards mandarins) narrant une passion amoureuse entre deux jeunes garçons, en constitue le 14ème et dernier élément.

Cette traduction a été longuement élaborée par Thomas Pogu, d’abord dans le cadre d’un travail de master soutenu au Département d’Etudes Asiatiques de l’Université de Provence en 2009, puis pour les Editions Cartouche (Collection « Les Classiques ») qui la livre aujourd’hui dans un élégant format (63 p.), agrémentée d’une courte préface (pp. 5-15) que j’ai pris beaucoup de plaisir à rédiger.

J’y rappelle que les quelque 10 000 caractères du conte final sont l’amplification d’une courte anecdote que l’on trouve dans le Taiping guangji 太平廣記 (Vaste recueil de l’ère de la Grande Paix, 977 ; chapitre 389) que Feng Menglong 馮夢龍 (1574-1646), proche de l’auteur, reprit longtemps après dans un de ses ouvrages phare, Qing shi 情史 (Histoire du sentiment amoureux) :
Tout jeune déjà, Pan Zhang était d’une grande beauté et tous en étaient épris. Wang Zhongxian de Chu eut vent de sa réputation ; il chercha à se gagner une amitié que Zhang lui accorda comme d’étudier en sa compagnie ; un amour les lia aussitôt l’un à l’autre comme mari et femme. Ils partagèrent couverture et oreiller, ne mettant aucun frein à leur liaison jusque dans la mort qui survint bientôt. Plongés dans la plus poignante affliction, leurs parents les inhumèrent ensemble au mont Luofu. Là s’éleva un arbre dont chaque branche, chaque feuille en enlaçaient une autre à la plus grande surprise de tous. On le baptisa l’Arbre de l’oreiller partagé.

潘章少有美容儀,時人競慕之。楚國王仲先,聞其美名,故來求為友,章許之。因愿同學,一見相愛,情若夫婦,便同衾共枕,交好無已。后同死,而家人哀之,因合葬于羅浮山。冢上忽生一樹,柯條枝葉,無不相抱。時人异之,號為共枕樹。
Alors lisez vite Le Tombeau des amants -- n’hésitez pas à le demander à votre libraire préféré qui se fera un plaisir de vous le commander [ISBN : 978-2-915842-92-0], et à nous faire part de vos commentaires ici-même. (P.K.)

mercredi 11 janvier 2012

Mo Yan et l'imposture

Dans un billet du 29 juin 2010, nous vous avions annoncé la participation, le vendredi 20 août, de Noël Dutrait aux Quinzièmes rencontres d'Aubrac, au cours d’une matinée consacrée au « Sentiment d’imposture ». 

La communication intitulée « Mo Yan, celui qui « ne parle pas »» vient d'être mise en ligne sur le site des Archives Audiovisuelles de la Recherche. Vous pouvez y accéder directement à partir d'ici ou à partir de la page consacrée à cet événement

samedi 24 décembre 2011

Impressions d'Extrême-Orient, numéro 2

A la veille de Noël, je suis heureux de vous annoncer la mise en ligne du deuxième numéro de notre revue Impressions d’Extrême-Orient.

Il propose, en texte intégral, 13 des 19 communications données lors du colloque organisé par la jeune équipe de recherche « Littératures d’Extrême-Orient, textes et traduction », les 13 et 14 mars  2009 (Université de Provence, Aix-en-Provence). 

Ce colloque intitulé « Littératures d’Asie : traduction et réception » avait permis d’explorer ces deux thématiques dans plusieurs espaces culturels asiatiques dont rend pleinement compte ce choix, savoir la Chine ancienne avec Solange Cruveillé et Philippe Postel, la Chine moderne avec Chou Tan-Ying et Paolo Magagnin, la Chine contemporaine avec Nicoletta Pesaro, Noël Dutrait et Patrick Doan, l’Inde de la Bhagavad-gītā avec Elizabeth Naudou, le Tibet d’aujourd’hui avec Françoise Robin, la Corée actuelle avec Hye-Gyeong Kim-De Crescenzo, Le Min Sook, Han Yumi et Hervé Péjaudier, et enfin le Vietnam du Kim Vân Kiêu avec Nguyen Phuong Ngoc.

En voici la table des matières :
  • Noël Dutrait, 
« IDEO, numéro 2 »
Avant-propos
  • Solange Cruveillé, 
« Études et traductions occidentales sur le Taiping Guangji 太平广记 (Vaste recueil de l'ère de la Grande Paix) »
  • Philippe Postel
, « Les traductions françaises du Haoqiu zhuan »
  • Chou Tan-Ying, 
« L’éventail aux fleurs de pêcher comme métaphore de la vie : Réflexions sur la traduction des références intertextuelles dans Rose rouge et rose blanche d’Eileen Chang »
  • Paolo Magagnin
, « La traduction et la lettre, ou le ryokan du lointain : vers une pratique de la différence dans la traduction des langues orientales »
  • Nicoletta Pesaro, 
« Feishiyi de ci 非诗意的词, la parole peu poétique : réflexions sur la traduction de Mu Dan (1918-1977) »
  • Noël Dutrait
, « Les traductions du théâtre de Gao Xingjian par lui-même »
  • Patrick Doan, 
« De la difficulté de traduire les feuilletons télévisés chinois »
  • Elizabeth Naudou, 
« Traduire la poésie sanskrite : l’exemple de la Bhagavad-gītā»
  • Françoise Robin
, « Ceci n’est pas un navire. Interprétations et lectures du poème de Jangbu (Ljang bu) Ce navire peut-il nous mener sur l’autre rive ? (Gru gzings chen po ’dis nga tsho pha rol tu sgrol thub bam, 2000) »
  • Le Min Sook, 
« La traduction des titres de romans de Kim Dong-ri (1913-1995) »
  • Hye-Gyeong Kim-De Crescenzo, 
« Traduire la nuance dans le texte littéraire coréen »
  • Han Yumi,  Hervé Péjaudier, 
« L’« autre » texte : ni tout à fait le même, ni tout à fait un autre »
  • Nguyễn Phương Ngọc, 
« Dragons et phénix, ou comment traduire les expressions exotiques du vietnamien »
Je vous souhaite, non seulement une bonne lecture de ces travaux savants, mais aussi d’agréables fêtes de fin d’année et vous donne rendez-vous à la rentrée pour vous faire part des projets de notre petit groupe de recherche au moment de sa fusion avec l’IRSEA et au début d’une nouvelle existence au sein de l’IrAsia...

jeudi 15 décembre 2011

Yuan Mei, enfin !


« Le Maître ne parlait ni du fantastique, 
ni de la violence, ni du désordre, ni du surnaturel. » 
Lunyu 論語 (Entretiens de Confucius), VII,20 

121ème ouvrage à paraître dans la collection « Connaissance de l'Orient », à l'avenir désormais incertain depuis la disparition de Jacques Dars en décembre 2010, Ce dont le Maître ne parlait pas est donc enfin sorti en librairie le 17 novembre dernier, après plusieurs mois d'une longue attente et après avoir vu sa parution différée à plusieurs reprises. Due aux talents conjugués de Chang Fu-jui (Tchang Fou-jouei) 張馥蕊, de sa fille Jacqueline Chang et de Jean-Pierre Diény, cette traduction partielle du Zibuyu 子不語 de Yuan Mei 袁枚 (1716-1798) nous propose 135 récits sur les 747 (sauf erreur ou omission) que compte ce célèbre recueil de courtes histoires à dominante fantastique (ou merveilleuse, ou surnaturelle, je laisse à de plus savants que moi le soin de choisir l’adjectif adéquat) que son auteur, alors sémillant septuagénaire, publia en 1788, et qu'il compléta quelques années plus tard par une suite du même tonneau. D’emblée, une introduction d’une vingtaine de pages dresse un beau portrait de cette figure hors norme des lettres chinoises que fut Yuan Mei, sans rien nous cacher des rapports souvent épineux qu’il a entretenus avec la critique et la censure morale de son époque, et même au-delà. L'ouvrage est complété par un très instructif appendice analytique et s'achève par un post-scriptum dans lequel J.-P. Diény rend hommage au « parfait lettré chinois » (dixit Jacques Dars) que fut Chang Fu-jui, décédé en mai 2006 à l'âge de 90 ans, et retrace la genèse de cette traduction, née d'un projet de doctorat semble-t-il abandonné en cours de route. 

Le Zibuyu, jusqu'ici, n'avait guère tenté les traducteurs français, à l’exception du père Léon Wieger, s.j., (1856-1933) qui en donna dans son Folk-lore chinois moderne, paru il y a plus d’un siècle, en 1909 pour être précis, des adaptations très libres, et par ailleurs savoureuses (pour ma part , je les lis et les relis toujours avec plaisir)... mais très libres quand même, et de Solange Cruveillé et Pierre Kaser qui en ont traduit, et véritablement traduit cette fois, une douzaine de récits qu’a publiés la revue Le Visage vert dans son n° 16 de juin 2009. Nous tenons donc aujourd’hui notre première « vraie » traduction française d'envergure. Fait notable, ses auteurs ont pris le parti de limiter leur choix aux seuls récits qui de près ou de loin ont partie liée avec le rêve : Le merveilleux onirique, tel est d'ailleurs le sous-titre qu'ils ont donné à leur recueil. 

Mais qu’on se rassure, ce choix n’a rien de restrictif, car pour Yuan Mei, le rêve n’est qu’un prétexte, un point de départ à partir duquel il nous entraîne, irrésistiblement, dans des histoires de toute sorte où son imagination sans frein s’en donne à cœur-joie. La plupart d’entre elles sont des histoires à faire peur : histoires de fantômes et de démons de tout poil, de vengeance d’outre-tombe, de châtiment aux enfers, de sorcellerie et d’envoûtement, j’en passe et des meilleures, bref, Yuan Mei n’est jamais en peine d’inspiration pour s’amuser à faire un courir un frisson d’épouvante sur l’échine du lecteur, n’hésitant pas au besoin à mettre en œuvre des moyens dignes du Grand Guignol : témoin parmi d’autres l’histoire n° 20, traduite sous le titre « Le dieu de la Ville se charge de sermonner une épouse » 城隍替人訓妻 où l’on voit ladite divinité, bien décidée à ramener à de meilleurs sentiments une bru impie doublée d’une épouse intraitable, rameuter une escouade de démons « porteurs de couteaux et scies, à la mine terrible et féroce », qui déploient sous les yeux horrifiés de la mégère tout un attirail de marmites d’huile bouillante et de moulins à viande. Heureusement pour elle, ce n’était qu’un rêve. Mais il est des rêves dont on ne sort pas indemne : à preuve celui que fait le malheureux bachelier Chen, dans l’histoire n° 47 intitulée « Zhang Youhua » 張又華, et dans lequel il se fait agresser physiquement par un démon malfaisant. Réveillé en sursaut, il se découvre porteur de blessures bien réelles dont il mourra bientôt. 

Mais tout n’est pas macabre ni sanguinolent dans ce recueil, tant s’en faut, et Yuan Mei n’hésite pas à faire alterner histoires d’épouvante et contes de fées classiques, comme avec « Le rêve de Xianting » 香亭記夢 (n° 113) où sont évoquées les amours d’un simple mortel et d’une femme-poisson aux étranges pouvoirs. Il arrive aussi que les rêves soient annonciateurs de bonnes nouvelles et tiennent leurs promesses (ce qui, il faut l’avouer, n’est pas toujours le cas) : dans le récit n° 126, « Un succès prévu » 預知科名, Yuan Nan, cousin de Yuan Mei et candidat à l’examen de licence, rêve qu’un inconnu lui prédit sa réussite à l’examen et lui révèle même le sujet qui va sortir. Tout se passera en effet comme prévu. Exemple, au rebours, de rêve trompeur : un certain Luo, qui se retrouve en rêve au tribunal des enfers, y apprend d’un sbire que son père est appelé à connaître un grand bonheur (dafu 大福). Hélas, en fait de grand bonheur, c’est l’hydropisie qui attend le père de Luo et qui l’emportera, car ce dafu n’était en réalité qu’un gros ventre 大腹 ! (« Un grand bonheur l’attend » 大福未享, n° 4). 

L’humour si particulier de Yuan Mei fait merveille dans plus d’un récit du Zibuyu, ce qui n’a pas échappé à notre équipe de traducteurs. Plusieurs récits qu’ils ont retenus pour leur anthologie sont d’une drôlerie achevée, comme « Le dieu de la Ville se charge de sermonner une épouse » déjà cité, ou encore le n° 11, « Le bachelier Qiu » 裘秀才, dans lequel le bachelier en question, en punition de son peu de respect pour les divinités locales et de son caractère procédurier, se voit fesser en place publique, conformément à la prophétie qui lui fut faite en rêve. Bref, on ne s’ennuie pas une seule seconde à la lecture de ce livre, qui n’a qu’un défaut, à mes yeux, celui de laisser en bouche un goût de trop peu. 

Quid, maintenant, de la traduction ? Si Jacqueline Chang est pour nous une nouvelle venue dans le domaine de la traduction littéraire, son père Chang Fu-jui et son maître Jean-Pierre Diény sont en revanche de vieilles connaissances, et leurs états de service parlent pour eux. On pouvait donc en toute quiétude s'attendre de la part de ce trio de traducteurs à un travail de très haute qualité : élégantes, savantes, précises, leurs traductions rendent enfin justice à un ouvrage qui a sa place à côté des Chroniques de l'étrange (Liaozhai zhiyi 聊齋誌異) de Pu Songling 蒲松齡 et des Notes de la chaumière des perceptions subtiles (Yuewei caotang biji 閱微草堂筆記) de Ji Yun 紀昀. 

Je voudrais pour finir signaler quelques traductions du Zibuyu dont la lecture permettra de prolonger celle de Ce dont le Maître ne parlait pas
  • Tout d’abord, l’œuvre maîtresse du sinologue néerlandais J.J.M. [Jan Jakob Maria] de Groot (1854-1921), The Religious System of China, publié de 1892 à 1910, dont les 3 derniers volumes sont illustrés de larges extraits du Zibuyu, ou plutôt du Tsze puh yu pour reprendre sa transcription. Ses traductions sont de grande qualité et sont bien plus fidèles que celle de son contemporain Wieger. 
  • Ensuite, l’anthologie traduite en allemand par Rainer Schwarz (également traducteur de Shen Fu 沈復 et de Cao Xueqin 曹雪芹) sous le titre Chinesische Geistergeschischten (Histoires de fantômes chinois) et publiée en poche chez Insel Verlag en 1997 (110 récits tirés du Zibuyu et de sa suite). Pour autant que je puisse en juger, cette traduction est d’un niveau comparable à celle des Chang et Diény. 
  • Pour les lecteurs qui pratiquent le russe, il existe également un choix de récits, publié à Moscou en 1977 aux éditions Naouka, fait par la sinologue soviétique Olga Fishman à partir du Zibuyu et de sa suite, intitulé Novye Zapisi Tsi Sie (O Chem Nie Govoril Konfutsiï). Mes quelques pauvres notions de russe péniblement acquises il y a bien longtemps m’interdisent malheureusement d’émettre la moindre appréciation sur cette traduction. 
  • Pour mémoire, signalons aussi la petite anthologie traduite en italien par Edi Bozza sous le titre Quel che il maestro non disse (Mondadori, 1996), qui semble être définitivement épuisée et introuvable. 
  • La même année, Kam Louie et Louise Edwards avaient livré un Censored by Confucius. Ghosts Stories by Yuan Mei (M.E. Sharpe, 1996) qui retenait pas moins de 100 récits répartis en 16 thèmes.  
 

Enfin, je ne résiste pas au plaisir de faire part aux lecteurs de ce blog d’une petite découverte que j’ai faite il y a peu par le plus grand des hasards : il s’agit de ce qui est sans doute la plus ancienne traduction du Zibuyu dans une langue occidentale, puisqu’elle a paru en 1838 dans la revue missionnaire The Chinese Repository publiée à Canton. Un article de cette revue, consultable en ligne ici, donne la traduction anglaise de quatre courtes histoires, traduction que l’article attribue sans plus de précisions (si je traduis correctement) à « un jeune garçon âgé de douze ans, qui se consacre à l’étude de la langue [chinoise] depuis environ quatorze mois » (a lad twelve years old, who has been engaged in studying the language about fourteen months). 

Qui était ce mystérieux jeune garçon manifestement doué ? A-t-il persévéré dans son travail de traduction, et si oui, qu’est devenu son manuscrit ? J’ai bien peur, hélas ! que ces questions ne demeurent pour toujours sans réponse. 

Quoi qu’il en soit, bonne lecture à toutes et à tous !

Alain Rousseau 

Ce dont le Maître ne parlait pas (Le merveilleux onirique) de Yuan Mei, récits traduits du chinois, présentés et annotés par Chang Fu-jui, Jacqueline Chang et Jean-Pierre Diény, collection « Connaissance de l’Orient », série chinoise, Gallimard, 2011, 369 p. ISBN : 978-2-07-013183-9

mercredi 30 novembre 2011

JO Jong-nae dans Keulmadang 13

 
Avec ce N° 13 Keulmadang améliore sa présentation et vous propose de nombreuses rubriques détaillées par thème, pour faciliter vos recherches.

A partir de ce numéro, les articles seront mis en ligne au fur et à mesure de leur rédaction. Vous pouvez donc consulter Keulmadang régulièrement (et non plus attendre la parution d’un nouveau numéro complet). Ou bien vous abonner au fil RSS désormais disponible. Dès que la mise en ligne de tous les articles sera achevée, la lettre d’information vous informera de la parution du numéro complet.

Au sommaire de ce numéro :
Le dossier du mois est consacré à JO Jong-nae, auteur d’une œuvre-fleuve, 50 volumes qui parcourent l’histoire tragique du dernier siècle, depuis l’occupation japonaise jusqu’à la dictature militaire des années 60-93.

Le dossier comprend 4 textes : 
  • Jo Jong-nae et son œuvre, par Georges Zygelmeyer
  • Le monde romanesque de JO Jong-nae, par Georges Zygelmeyer
  • Une œuvre-monde, par Jérémy Méaume
  • La bibliographie de JO Jong-nae
Vous y trouverez également la suite de l’étude consacrée aux manuscrits royaux que la France vient de « prêter » à la Corée, après les avoir volés lors de la tentative d’abordage dans l’île de Kanhwa, au XIXe siècle. Le Professeur Roger Leverrier, auteur de cette étude, vient de nous quitter, fin octobre. Yun Seok-man y rend hommage dans le présent numéro.

On trouvera également dans ce numéro des critiques d’ouvrages, dont celle du premier roman nord-coréen traduit en France et publié chez Actes-Sud, Des amis, par Jean-Claude de Crescenzo, Voyage initiatique au prix fort, par Morgane Loupandine, Légère et bienveillante île au chats, par Véronique Cavallasca, Croyances et idéologies en Corée du Nord, par Julien Paolucci, Les petits pains de la pleine lune, par Véronique Cavallasca, La Corée poétique du XVIe, par Lucie Angheben, ainsi que le compte-rendu de la soirée avec le poète KO Un à Aix, par Lucie Angheben.

Bonne lecture

www.keulmadang.com

samedi 19 novembre 2011

Journée doctorants IRSEA/Leo2t 2011-2012


Journée des doctorants de 
et de l’équipe Littératures d’Extrême-Orient, Textes et Traduction (Leo2t)
Vendredi 9 Décembre 2011
Campus Saint-Charles (Marseille), Bâtiment LSH
Salle 501 (matin) et 504 (après-midi)

9h30-10h15 : Origine, mémoire et ancestralité : approche anthropologique de pierres monumentales Riung (Ile de Florès, Indonésie orientale), Nao REMON
A Riung, dans la partie nord-ouest de l’île de Florès, se dressent des pierres venant se distinguer du reste du paysage montagneux et forestier. Les différents rôles qu’elles endossent sur les plans symbolique, rituel, identitaire, foncier et social en font des objets à caractère éminemment anthropologique. Marqueurs topologiques dans un contexte de mobilité clanique, supports de mémoire et de narration, reliquats des temps mythiques, ces monuments révèlent la relation spécifique des Riung au paysage qui les entoure. La fixité et l’immutabilité accordée à ces pierres servent de support à une expérience spatiale et temporelle de retour aux fondements.
10h15-11h00 : Gao Minglu, entre critique et théorie, Anny LAZARUS
Personnage central de l’art contemporain en Chine, Gao Minglu a publié de nombreux livres retraçant le développement de l’art contemporain chinois depuis 1979. Dans le cadre de cette intervention, je présenterai son ouvrage intitulé l’École du Yi, une théorie subversive contre la représentation, édité en juin 2009. Comme le titre le laisse entrevoir, l’ambition de l’auteur est de démontrer que les modèles théoriques occidentaux ne sont pas appropriés pour analyser l’art chinois (classique et contemporain). Après avoir revisité les concepts de l’esthétique classique (Li, Shi, Xing), il propose un rapprochement avec les écrits post-structuralistes et développe un modèle théorique « totalisant » qu’il souhaite appliquer à un grand nombre d’œuvres, en dépassant les frontières de la Chine. Ce livre soulève plusieurs questions, celles bien sûr de la pertinence et l’efficacité de la démonstration, ainsi que l’influence chez l’auteur de la French Touch, mais aussi celles qui concernent l’allégeance au pouvoir en place et l’indépendance intellectuelle face à la tentation nationaliste. J’évoquerai également la réception de l’ouvrage en Chine et en Occident.
11h15-12h00 : La notion de frontière chez les Thaïs, Thanida BOONWANNO
Au cours du XIXe siècle, les Thaïs du Siam durent adopter la notion de frontière que les colonisateurs européens avaient depuis assez peu de temps accepté chez eux. Mais cela ne signifie pas qu’auparavant les Thaïs ou les Siamois n’avaient eu des frontières reconnues. Certes, leur établissement était de moins en moins rigoureux à mesure que l’on s’éloignait de la capitale, laquelle donnait son nom à l’État. Ce fut par exemple le cas dans les royaumes d’Ayutthaya (1350-1767) ou de Thonburi (1767-1782). Les limites matérielles des frontières étaient d’ordre extrêmement divers puisqu’il pouvait s’agir d’arbres voire d’arbustes, mais également de reliquaires élevés par les hommes (chedi). Mais les frontières pouvaient tout aussi bien être des groupes humains, et c’est dans ce dernier cas que nous sommes en mesure d’employer l’expression d’« ethnie-frontière » que nous développerons à propos de minorité thaïe dans la province cambodgienne de ko Kong que l’on appelle « Thaïs-ko-Kong ».
13h30-14h15 : Autorité traditionnelle et pouvoir politique. La campagne électorale de la gouverneure de Banten (Indonésie), Gabriel FACAL
Le processus de décentralisation initié depuis 1998 en Indonésie s’est accompagné par contrecoup d’un mouvement d’hyper centralisation au niveau régional dans nombre des provinces nouvellement créées. J’étudierai ce phénomène à travers la description de la campagne de la gouverneure sortante pour les élections provinciales de 2011. La gouverneure est la fille aînée d’un dirigeant de la pègre locale qui a coordonné les projets gouvernementaux du Général Suharto pendant près de quarante ans. Sa famille a
mis à profit la chute du régime et l’autonomie provinciale pour défaire les institutions régionales de leur dépendance vis-à-vis du gouvernement central. Ce réseau familial exerce ainsi sa domination dans les sphères politique, économique et religieuse à travers des groupes de lobbying issus des domaines de l’éducation et de l’information, de la santé et de l’humanitaire.
14h15-15h00 : La notion de bien public « à la japonaise » dans l'entreprise taïwanaise CHIMEI  奇美, Yamada YU
Lors de cette intervention, je définirai tout d'abord le concept japonais de bien public (kōnoseishin 公の精神), tel qu’il fut appliqué au Japon et à Taïwan avant la fin de la Seconde Guerre mondiale. Dans un deuxième temps, j'analyserai dans quelle mesure Hsü Wen-lung 許文龍, le fondateur de l'entreprise taïwanaise CHIMEI, a intégré ce principe et en a fait une valeur phare des activités de mécénat de la firme.
15h15-16h00 : Les créations littéraires des aborigènes de Taiwan, Christophe MAZIERE
Au tournant des années 1980, l’émergence d’une conscience nationale taiwanaise s’est notamment traduite par un mouvement de reconsidération des cultures premières de l’île. Bien avant A-Mei, vedette puyuma de la scène pop, les documentaristes Mayaw Biho (peuple amis) ou Si-Manrei (peuple tao), les créations littéraires écrites aborigènes ont ouvert le pas à une représentation de ces groupes ethniques sur des supports modernes, jusqu’alors exogènes à leur culture originelle. La valeur artistique de ces œuvres est liée à une dynamique inhérente à ces populations désireuses de se réapproprier leurs droits civiques les plus élémentaires, mais aussi une subjectivité refoulée par près de quatre siècles de présences étrangères successives. L’exposé s’efforcera de retracer les grandes lignes de cette émanation moderne d’un processus de réécriture culturelle en cours, ses tendances, ses principaux acteurs, les thématiques qu’ils affectionnent, mais aussi les débats définitionnel, linguistique et identitaire qui l’animent afin de fournir une première base de réflexion.
Organisation :
Luc Benaiche (luc.benaiche@gmail.com)
Damien Onillon : (damien.onillon@wanadoo.fr)


vendredi 18 novembre 2011

Entre Orient et Occident


Paul Servais (ed.), Louvain-La-Neuve, Academia, 2011

Publié sous la direction du professeur Paul Servais de l’université catholique de Louvain, cet ouvrage rassemble les communications au colloque du même nom qui s’était tenu à Louvain-la Neuve en 2008, dont nous avions parlé en temps voulu.

Nul doute que cet ouvrage intéressera les fidèles de notre blog puisqu’il contient, entre autres, des communications sur les thèmes suivants : « L’intraduisible et l’incommunicable dans la traduction de la pensée chinoise en langues occidentales » (Sun Yu-Jun), « Le traducteur Fu Lei (1908-1966). Une « Pérégrination vers l’Ouest » au XXe siècle » (Renaat Beheydt), « Les pièges du monde japonais : splendeurs et misères de la communication au Soleil levant » (Andreas Theke), ou encore « Traduire la littérature chinoise contemporaine au début du XXe siècle, une question de choix » (par votre serviteur), « Traduction et histoire des cultures » (Marc De Launay). Je reprendrai les dernières lignes de la conclusion de Lambert Isebaert pour vous donner envie de lire ce livre :
« Ce colloque a permis de rassembler et de confronter, sur la problématique de la traduction entre Orient et Occident, des regards différents et complémentaires, qui n’épuisent évidemment pas un sujet aussi vaste, mais qui ont contribué – les uns à mieux définir, les autres à illustrer par de nouveaux exemples – les enjeux théoriques et méthodologiques de la traduction, ses conditions de possibilité, ses modalités de mise en œuvre, et, de manière particulière, les obstacles et les barrières qui se dressent sur le chemin de la communication : ceux-ci nous montrent, si besoin était, que le raccourcissement de la distance culturelle et idéologique entre Orient et Occident nécessite, face au défit de l’intraduisible, un effort soutenu et une application constante. »
Noël Dutrait

Anniversaire


L’anniversaire que je tiens à fêter avec vous aujourd’hui est celui de notre blog qui vient, en ce 18 novembre 2011, d’avoir 5 ans.  Ce billet est le 452ème ; vous avez été - et je vous en remercie chaleureusement - plus de 100 000 à nous visiter volontairement ou seulement conduit ici selon le bon vouloir des moteurs de recherche. Je souhaite que l’aventure continue et remercie ceux qui, au fil des mois, ont contribué à l’enrichir et ceux qui le feront à l’avenir. Si vous êtes un habitué vous avez découvert voici quelques jours une nouvelle interface qui corrige une partie des désagréments rencontrés par certains d’entre vous avec la précédente (NB : préférer les dernières versions de Firefox qui la restituent sans dommage).

Cette année a été, et de loin, moins généreuse que les précédentes, faisant tomber la moyenne annuelle de publication à moins de 100 billets. C’est que 2011 est pour notre équipe une année de transition au terme de laquelle « Littérature d’Extrême-Orient, textes et traduction » deviendra un axe de recherche de l’Institut de Recherche sur l’Asie, - baptisé IrAsia -- la fusion de Leo2t et de l’IRSEA, va naître le 1 janvier 2012.

Les projets anciens et en cours seront naturellement poursuivis. En plus des Etudes Gao Xingjian et de l’élaboration d’un Inventaire des traductions françaises des littératures d’Extrême-Orient (ITLEO), nous nous attacherons à faire vivre notre revue en ligne Impressions d’Extrême-Orient dont le deuxième numéro est en cours de publication sur le portail d’édition Revues.org. Voici un avant-goût de son contenu qui proposera 13 des 19 communications données lors du Colloque « Littératures d’Asie : traduction et réception » que nous avions tenu à Aix-en-Provence, les 13 et 14 mars 2009 :
Solange Cruveillé, « La traduction et les études sur le Taiping guangji (Vaste recueil de l'ère de la Grande Paix, Xe siècle) en Occident ».
Philippe Postel, « A propos des traductions de Haoqiu zhuan »
Chou Tan-Ying, « L'éventail aux fleurs de pêcher comme métaphore de la vie : réflexions sur la traduction des références intertextuelles dans Rose rouge et rose blanche d'Eileen Chang ».
Paolo Magagnin, « La traduction et la lettre, ou le ryokan du lointain : vers une pratique de la différence dans la traduction des langues orientales ? »
Nicoletta Pesaro, « Feishiyi de ci 非诗意的词, la parole « peu poétique » : réflexions sur la traduction de Mu Dan, 1918-1977 »
Noël Dutrait, « Les traductions du théâtre de Gao Xingjian par lui-même »
Patrick Doan, « Les difficultés de la traduction des séries télévisées chinoises »
Elizabeth Naudou, « Traduire la poésie sanskrite : le cas de la Bhagavad-gītā »
Françoise Robin, « Ceci n'est pas un paquebot. Interprétations et lectures du poème de Jangbu, Ce paquebot peut-il nous mener sur l'autre rive ? »
Julie Kim-de Crescenzo, « Traduire la nuance dans le texte littéraire coréen ».
Le Min Sook, « La traduction des titres de romans coréens : le cas de Kim Dong-ri (1913-1995) ».
Han Yumi, Hervé Péjaudier, « L’ « autre » texte : ni tout à fait le même, ni tout à fait un autre »

Nguyễn Phương Ngọc « Dragons et phénix, ou comment traduire les expressions exotiques du  vietnamien »
Bientôt sera lancé un appel à contribution pour le numéro 3 ; ce sera un hommage à Jacques Dars que nous tenons à honorer par un choix de traductions inédites.
Pour ce qui est du suivi quotidien des activités en rapport avec les littératures d’Asie et la traduction, je vous renvoie non seulement vers notre univers Netvibes où s’inscrivent toutes nos publications virtuelles, mais aussi vers notre compte Twitter - JELEO2T ; je vous encourage à en créer un personnel qui vous permettra non seulement de prendre connaissance de nos publications sur ce support très dynamique, mais aussi de celles, nombreuses et variées, des passionnés et spécialistes de l’Extrême-Orient que nous suivons. 
L’annonce du cinquième anniversaire de ce blog constituera le 1000ème twitt de notre histoire. A très bientôt, donc, ici ou ailleurs sur la toile. 

samedi 12 novembre 2011

De la littérature vietnamienne en traduction

Les premières œuvres de la littérature vietnamienne ont été traduites en français vers la fin du XIXe siècle. Des contes et des légendes, ainsi que quelques romans en vers tels que le célèbre Kim Vân Kiều de Nguyễn Du ou Lục Vân Tiên de Nguyễn Đình Chiểu, étaient sensés de donner des clés de « l’âme » du peuple vietnamien, enfin soumis à l’autorité française. Par la suite, après la déclaration de l’indépendance du pays en 1945, le gouvernement vietnamien accordait, en pleine guerre d’Indochine et guerre du Vietnam, une grande attention à la traduction d’œuvres vers des langues étrangères, notamment le français, l'anglais, le russe et le chinois. Leur publication et leur diffusion étaient confiées à une maison d’édition spécialement créée à cet effet : les Editions en Langues Etrangères, devenues plus tard les Editions Le Monde (Nhà Xuất Bản Thế Giới). 
L’ouverture économique et diplomatique du Vietnam, décidée en décembre 1986 dans le sillage de la perestroïka soviétique, est accompagnée par une nouvelle vague de traductions, avec le souci cette fois-ci de rendre compte des changements dans la société et dans la mentalité. Les noms de Nguyễn Huy Thiệp, Dương Thu Hương, Bảo Ninh et quelques autres sont désormais familiers aux lecteurs francophones. Cependant, malgré l’effort de quelques traducteurs passionnés, la littérature vietnamienne - classique en caractères chinois, moderne et contemporaine en écriture romanisée quốc ngữ – est toujours un peu un parent pauvre en pays francophone. Et pourtant, si l'on arrive à réunir toutes les traductions d’œuvres vietnamiennes en français, on verra sans doute l'importance du travail réalisé par quelques générations de traducteurs. Il faut donc recenser toutes ces traductions, souvent dispersées et mal distribuées. C’est le travail auquel nous sommes attelés, avec l’aide de collègues et d’amis, dans le cadre du projet d’Inventaire des Traductions des Littératures d’Extrême-Orient porté par l’équipe Leo2T.
Au Vietnam, la nécessité de faire connaître la littérature classique, moderne et notamment contemporaine, est ressentie d’une façon aigue. Le colloque Littérature et l’intégration mondiale (Văn học với xu thế hội nhập) organisé par l’Association des Ecrivains du Vietnam le 17 et 18 décembre 2008 a posé clairement cette question. Un an plus tard, un colloque international pour présenter la littérature vietnamienne a été organisé du 5 au 10 janvier 2010 à Hanoi en même temps qu’une exposition des traductions littéraires à la Bibliothèque Nationale du Vietnam. La Commission de la traduction littéraire (Hội đồng văn học dịch) de l’Association des Ecrivains du Vietnam (Hội Nhà văn) a publié à cette occasion un Inventaire d’œuvres littéraires vietnamiennes traduites en langues étrangères (Thư mục tác phẩm văn học Việt Nam được dịch ra nước ngoài) qui recense les publications conservées dans des bibliothèques publiques et privées. Concernant les traductions en français, on trouve cinquante-sept titres à la Bibliothèque Nationale du Vietnam et soixante-cinq titres à la Bibliothèque des Sciences de Ho Chi Minh-ville. 
Ho Chi Minh-ville, la mégapole du Sud, avec ses maisons d'édition dynamiques, semble vouloir jouer un rôle plus actif dans le domaine de traduction littéraire. Nguyễn Minh Phương, dont nous avons présenté sur ce blog destraductions de poèmes de Xuân Quỳnh, nous envoie son article remanié après avoir été publié dans le Courrier du Vietnam du 27 septembre 2011.
Nguyen Phuong Ngoc

Littérature : nécessité de créer un centre de traduction à Ho Chi Minh-ville
La littérature vietnamienne a besoin d'une stratégie en matière de traduction et de diffusion à l'étranger. Grand foyer de la littérature et de l'édition, qui sut réunir durant sa longue histoire nombre d'écrivains de différentes générations, Hô Chi Minh-Ville éprouve la nécessité pressante de créer un centre de traduction littéraire.
Jusqu'à maintenant, certaines œuvres littéraires vietnamiennes ont été traduites et publiées dans une langue étrangère. Mais Donne-moi un ticket pour l'enfance de Nguyên Nhât Anh est la première à l'être simultanément dans trois langues, en anglaise, thaïlandais et coréen. C'est un honneur pour cet auteur comme un encouragement supplémentaire pour les écrivains vietnamiens. De son invitation à une rencontre avec lecteurs et écrivains thaïlandais le 24 août dernier à l'Université de Chulalongkorn (Thaïlande) à l'occasion de la sortie de son livre, Nguyên Nhât Anh rapportera certainement des informations utiles sur le marché du livre thaïlandais.
En avril dernier, Ouvrir la fenêtre les yeux fermés de Nguyên Ngoc Thuân a également été traduit en anglais et diffusé par les Éditions Tre. Il s'agit d'une première afin d'explorer le marché. "C'est en effet un investissement assez aventureux. Nous estimons pouvoir diffuser à l'étranger quelques œuvres littéraires vietnamiennes dans les cinq années à venir en anglais ou en français", confie le poète Pham Sy Sau, directeur de la communication de cet éditeur, chargé de l'exploitation domestique des droits d'auteurs.
Plus aventureux encore que les Éditions Tre, certains auteurs ont essayé de publier à compte d'auteur leurs œuvres en version bilingue, notamment en anglais et vietnamien, afin de les rendre accessibles aux lecteurs de l'étranger. L'exemple le plus récent est le recueil de poèmes À zéro heure du poète Trân Huu Dung, publié début août dernier.
Qu'il s'agisse de financement personnel de l'auteur ou de publication par des éditions vietnamiennes en partenariat avec un homologue étranger, il est temps que les écrivains comme les éditeurs du pays prennent conscience de la nécessité de promouvoir la littérature vietnamienne à l'étranger.
Intégration mondiale
À la différence de l'économie, "l'intégration au monde de la littérature" - entendez par là sa diffusion comme d'autres littératures nationales - s'avère modeste. Or, de facto, l'histoire de la littérature vietnamienne ne se limite pas à des oeuvres classiques telles que le Roman de Kiêu de Nguyên Du ou les recueils de poésie de Nguyên Trai et de Hô Xuân Huong. Bien d'autres oeuvres, de littérature contemporaine surtout, mériteraient d'être traduites et diffusées afin de mieux faire connaître comme reconnaître dans le monde la littérature vietnamienne.
Le problème qui s'impose aujourd'hui, c'est de trouver les moyens de traduire et de promouvoir notre littérature de manière plus méthodique, et non plus "à la belle aventure". Lors du 3e congrès des écrivains de Hô Chi Minh-Ville qui a eu lieu récemment, ce point a été discuté avec intérêt sinon passion par de nombreux jeunes écrivains, sans toutefois pour autant aboutir à une réponse satisfaisante.
Après la Conférence sur la promotion de la littérature vietnamienne à l'étranger organisée en janvier 2010, un centre de traduction sous l'égide de l'Association vietnamienne des écrivains ait été créé. Mais à ce jour, peu connaissent ses modalités de fonctionnement, même les écrivains n'ayant été que fort peu nombreux à être informés de cette naissance...
Quant à l'Association des écrivains de Hô Chi Minh-Ville, la récente réorganisation de son comité exécutif n'a pas laissé place à un sous-comité de la traduction, cette dernière relevant du sous-comité de la création dirigé par un vice-président de l'association. De plus, à parler de traduction, encore ne s'agit-il exclusivement que de celle d'œuvres étrangères pour leur publication en vietnamien, et ce que ce soit au sein de l'Association des écrivains du Vietnam comme de celle de Hô Chi Minh-Ville...
Bien que méritoire, la démarche des Éditions Tre comme de quelques auteurs demeurent des actes "individuels", et tous les auteurs n'ont pas le talent ni la chance de Nguyên Nhât Anh.
Aussi, la littérature vietnamienne a-t-elle besoin de manière urgente d'une stratégie en matière de traduction et de promotion à l'étranger, à même de mobiliser gestionnaires, éditeurs et, bien sûr, écrivains. À Hô Chi Minh-Ville, grand foyer national de la littérature et de l'édition s'il en est, qui sut réunir durant sa longue histoire nombre d'écrivains de multiples générations, la création rapide d'un centre de traduction littéraire ne s'en impose que davantage.
Outre la traduction d'auteurs de cette ville comme du pays tout entier, ce centre pourrait également assurer la sélection et la traduction d'œuvres étrangères, avant d'envisager plus tard celle d'œuvres autres que littéraires...
La porte du monde est grande ouverte dans les deux sens, soyons donc plus actifs dans ce nouvel espace de créativité et d'expression artistique. Promouvoir le livre et la littérature, c’est promouvoir la culture et la communication entre les peuples. Dans le monde d’aujourd’hui, cela est plus qu’un simple plaisir intellectuel, mais une nécessité absolue.