vendredi 10 juillet 2009

Les poires de Pu

Après les cerises, les poires ! La chose est assez connue, et si vous ne le savez pas les spécialistes de l'histoire de la traduction de la littérature de fiction chinoise - tel Li Jinjia dans son ouvrage récemment publié chez You-Feng (Paris, 2009, 397 p.), Le Liaozhai zhiyi en français (1880-2004), page 23 -, vous le diront sans hésiter une seconde : la première présentation de l’œuvre de Pu Songling 蒲松齡 (1640-1715) en France est due à Camille Imbault-Huart (1857-1897) et fut publiée en 1880 dans le Journal Asiatique (Août-Septembre) justement dans les « Miscellanées chinois » évoqués lors d'un précédent billet. Si vous en êtes curieux, sachez que la BNF et son service de consultation en ligne Gallica vous permet de consulter ce volume qui porte le n° 117. De la page 281 à la page 284, on trouve donc une brève notice sur le Liaozhai zhiyi 聊齋誌異 et sur son auteur, suivie de la traduction du 14e récit du premier juan, « Zhong li » 種梨 que voici dans l'édition illustrée (voir ci-dessous) et annotée de 1886 [pour une édition en ligne sans les commentaires, voir ici] :

Imbault-Huart le qualifie ce court récit de quelque 350 caractères de « Conte fantastique » et le traduit, sous le titre peu accrocheur de « Poirier planté », de la manière suivante :
Un paysan vendait des poires au marché. Ces fruits étaient sucrés et odorants, mais d'un prix fort élevé. Il arriva qu'un Tao ché ou docteur de la Raison, au bonnet déchiré et à la robe en lambeaux, vint demander l'aumône devant la brouette du paysan. Ce dernier lui dit de s'en aller et, ne pouvant parvenir à lui faire quitter la place, se mit en colère et lui adressa des injures. « Vous avez dans votre voiture une centaine de fruits, dit le Tao ché, je vous demande seulement de me faire la charité d'un seul : cela ne vous porterait pas un grand préjudice ; pourquoi donc vous emportez-vous ? » Les spectateurs exhortèrent le paysan à donner au Tao ché une mauvaise poire pour qu'il s'en allât ; mais le marchand, entêté, ne voulut pas céder. Un ouvrier, voyant que la dispute s'échauffait, acheta une poire et la remit au docteur qui le remercia en saluant. « Nous autres qui sommes en religion, dit le Tao ché en s'adressant à la foule, nous ne comprenons point l'avarice : puisque j'ai une belle poire, je vous demande la permission de vous l'offrir. » -- « Pourquoi ne la mangez-vous pas vous-même ? » dit quelqu'un -- « C'est que, répliqua le docteur, je n'ai besoin que des pépins seuls pour les planter. » Là-dessus, il prit la poire et l'avala : puis, tenant les pépins dans une main, il ôta la houe qu'il portait sur son épaule, creusa dans la terre un trou de plusieurs pouces de profondeur, les y plaça et les recouvrit de terre ; il demanda alors de l'eau aux gens du marché pour les arroser. L'un des badauds trouva de l'eau dans une boutique de la rue voisine : le Tao ché la prit et la versa dans le trou ; tous les regards étaient fixés sur ce même endroit : tout à coup l'on vit sortir de terre une pousse légèrement recourbée qui grandit peu à peu et devint, en un clin d'œil, un arbre aux branches et au feuillage touffus : l'arbre se couvrit bientôt de fleurs, puis de fruits magnifiques formant des étages parfumes. Le Tao ché prit alors les fruits qui garnissaient le sommet de l'arbre et les offrit aux spectateurs : au bout d'un instant, il ne restait plus un seul fruit. Le docteur saisit sa houe, coupa l'arbre, prit le tronc sur son épaule, après avoir ôté le feuillage, et s'en alla tranquillement. Tandis que le Tao ché accomplissait ce miracle, le paysan, mêlé à la foule, dressait la tête au-dessus des autres et regardait attentivement : il avait oublié totalement son commerce, et ce ne fut que lorsque le docteur partit qu'il regarda sa voiture ; elle ne contenait plus une seule poire : il comprit que les fruits distribués étaient les siens. Regardant avec plus de soin, il vit qu'un des brancards de sa brouette manquait et en avait été fraîchement coupé. Il entra dans une violente colère et courut vite sur les traces du docteur ; en tournant le coin de la rue, il trouva au pied du mur le brancard manquant ; c'est alors qu'il sut que c'était le tronc du poirier que le Tao ché avait coupé. Quant à ce dernier, il avait disparu. Le paysan fut la risée de tout le marché.

Le daoshi 道士 (« prête taoïste » chez d'autres traducteurs) reçoit la note : « Les Tao ché sont ceux qui font profession de suivre les doctrines du célèbre philosophe Lao tseu, le fondateur du Taoisme ou doctrine de la Raison (tao). »

Le lieu n'est pas approprié pour se lancer dans une attentive évaluation de la justesse de ce rendu qui offre dans une version somme toute très agréable à lire l'essentiel d'un récit que l'on pourra mieux apprécier dans la traduction bien plus précise d'André Lévy (I.14), pages 67 à 69 du premier tome de ses Chroniques de l'étrange (Picquier, 2005) sous un titre plus percutant : « Le Poirier magique » -- c'est indubitablement vers cette intégrale qu'il faut se diriger si l'on veut goûter par le menu et dans toute son étendue le Liaozhai zhiyi. Je n'insiste pas, vous le saviez déjà. Pour un jugement plus contrasté, voir Li Jinjia, op.cit., pp. 371-382.

Ceci dit, vous pouvez également lire la même histoire dans pas moins de huit autres versions françaises qui ont été pieusement recensées par Li Jinjia (p. 367), et qui portent des titres plus ou moins heureux : « Comment on plante un poirier » (Hoa, 1921), « Piriculture » (Baylin, 1922), « Le Poirier magique » (Halphen, 1923), « La plantation d'un poirier » (Daudin, 1939), « Le prête qui fit surgir un poirier » (Chatelain, 1969), « Plantation d'un poirier » (Li/Ly-Lebreton, 1986), « Le paysan avaricieux » (Lecœur, 1996) et tout simplement « Le poirier », traduction tout juste centenaire, du Père Léon Wieger (1856-1933), que voici :

Un paysan avait porté ses poires au marché pour les vendre. Comme elles étaient sucrées et parfumées, il en demandait un bon prix. Un táo-cheu, au bonnet déchiré, à la robe en loques, quêtait sur le marché. Il demanda l’aumône au paysan. Celui-ci le rebuffa. Comme le táo-cheu insistait, le paysan se fâcha et lui dit des injures. — Le táo-cheu dit :Tes poires sont nombreuses ; si tu m’en donnais une, cela ne t’appauvrirait guère. Les assistants exhortèrent le paysan à sacrifier l’une des moins belles parmi ses poires. Il refusa mordicus. Alors ils se cotisèrent, achetèrent une des poires du paysan, et la donnèrent au táo-cheu.Attendez un instant, leur dit celui-ci ; moi je ne suis pas avare ; je vais vous faire manger de mes poires à moi. Cela dit, il dévora la poire à grandes bouchées, recueillant soigneusement les pépins. Puis, détachant un couteau qu’il portait sur lui, il creusa un petit trou dans le sol battu du marché, y sema les pépins, les recouvrit, se fit apporter un peu d’eau et les arrosa. Aussitôt un germe sortit de terre, grandit, devint un beau poirier, fleurit, et se chargea de poires superbes. Le táo-cheu les cueillit une à une, et les donna aux assistants, qui les mangèrent jusqu’à la dernière. Alors, d’un coup de son couteau, le táo-cheu trancha la tige du poirier, le mit sur son épaule et s’en alla. Ce spectacle avait, naturellement, attiré toute la foule du marché. Même notre paysan avait quitté ses poires pour voir. Quand il retourna à sa petite voiture, il constata que toutes ses poires étaient parties, et que le timon brisé avait disparu. Il comprit alors le tour magique du táo-cheu. Pour se venger d’avoir été rebuffé, celui-ci avait fait pousser en arbre le bois de sa voiture, avait fait monter ses poires sur l’arbre, les avait distribuées, puis avait emporté le timon. Furieux, le paysan se mit à la poursuite du táo-cheu, pour lui demander raison. Au détour d’une rue, il retrouva son timon, mais ne revit jamais le magicien. — Tout le monde rit de lui, bien entendu. (Folk-lore chinois moderne. Hien hien : Mission catholique, 1909, p. 170 [n° 96])

Certains pourraient même, sans y prendre garde, rencontrer les poires de Pu sous une présentation que le Maître de l'étrange n'aurait pas pu imaginer et, dans sa présente réalisation, aurait sans aucun doute désapprouvée, savoir la bande-dessinée que les éditions You-Feng diffusent depuis 2007 sous le titre valise de Chroniques de l'étrange du Pavillon des Loisirs (158 p.).

On doit cette mutation à un certain Wu Hongmiao pour l'adaptation et la traduction, et à Tang Feng, Ma Chi, Cheng Hao et Qu Jia (?) pour les illustrations. Que dire de ce rendu maladroit dont la version bilingue est fournie en appendice, sinon que ce qui est critiquable ici n'est pas vraiment la nature de la traduction laquelle a été revue par Laurent Ballouhey, signataire d'une préface qui s'en tient à une présentation aussi sommaire que convenue de l'œuvre et de son auteur sans même signaler l'existence de traductions, mais bien l'adaptation dont les lacunes et les maladresses ne sont aucunement compensées par les illustrations qui n'ont pas le charme des gravures d'antan ni l'attrait d'une création contemporaine. In fine, l'ouvrage n'a, de mon point de vue, pour unique vertu que de fournir un texte bilingue avec transcription pinyin pour des apprentis en langue chinoise désireux de sortir des manuels scolaires. Je vous laisse juge de ce travail de transposition générique réductrice, pour ne pas dire assassine, à travers la troisième des huit planches réalisées pour « Le moine planteur de poires », un des six récits à faire les frais de cette tentative qui, cela dit en passant, n'est pas la plus désastreuse menée à l'encontre du Liaozhai zhiyi et de la littérature chinoise ancienne.

Avant de quitter les poires pour d'autres fruits, je tiens à vous signaler que Camille Imbault-Huart a, preuve de son sérieux et de son attachement au texte de Pu, traduit le commentaire de l'auteur sur son propre récit :

« L'auteur du Leao tchai dit : On peut certes parler à bon droit de la bêtise des paysans. Ce ne fut pas sans raison qu'on se moqua de celui-ci dans le marché. Dans un village, chaque fois qu'un ami intime d'un richard vient lui demander du riz, celui-ci change de contenance et répond en calculant : « Ce que vous me demandez me suffirait pour vivre pendant plusieurs jours. » Ou bien, s'il s'agit de secourir une infortune ou un ami dans la plus profonde misère, le riche dira en colère : « Cela suffirait à la nourriture de plusieurs personnes. » C'est ainsi que père et fils, frère aîné et frère cadet en viennent à se disputer. Qu'il s'agisse de ses plaisirs, le riche ne regarde plus à l'argent et vide sa bourse ; qu'il sente le couteau près de son cou, il n'est plus avare et se hâte de racheter sa vie à quelque prix que ce soit. Tous les riches sont ainsi ; il serait impossible de les énumérer tous. A quoi bon s'étonner de la manière d'agir de ce stupide paysan ? »

On comprend mieux l'intérêt qu'Imbaut-Huart porta à ce texte en lisant ce commentaire qu'on préfèrera néanmoins dans la traduction d'André Lévy :

Le Chroniqueur de l'étrange : Ce n'est pas sans raison que les gens du marché se gaussent du stupide comportement de cet ahuri. Combien de fois n'ai-je point vu, dans le pays, de ces riches que l'on appelle « nobles roturiers » prendre une mine renfrognée dès lors que de bons amis sollicitent le prêt d'un peu de riz et se mettre à calculer : « Mais c'est la dépense de plusieurs jours ! » Leur demande-t-on d'aider quelqu'un en grave difficulté ou de nourrir une personne sans soutien, ils s'emportent et font les comptes : « Mais c'est de quoi nourrir cinq ou six bouches ! » Même entre père et fils, même entre frères, ils comptent le moindre grain, le dernier scrupule : c'est le comble ! Par contre ils vident leur bourse sans rechigner lorsque le jeu ou la luxure les égarent. Ils sont prêts à racheter leur vie à n'importe quel prix, quand ils ont le couteau sur la gorge. Des exemples de ce genre, on ne finirait pas de les énumérer ! N'accablons pas trop ce paysan borné.

Voilà bien des remarques d'une encore cuisante actualité, me semble-t-il, et de quoi ruminer tout l'été. Merci à M. Pu et à ses traducteurs. (P.K.)

jeudi 9 juillet 2009

Keul Madang

L'été : saison des cerises, saison des sites surprises : la série entamée par l'apparition sur la toile de Cerise Press se poursuit avec l'arrivée d'un site sans équivalent connu de moi entièrement consacré dans notre langue à la Corée, sa culture et surtout sa riche littérature. Tout à la fois, site web, blog, revue en ligne, Keul Madang, Littératures et cultures de Corée « se propose de montrer les multiples facettes de la culture coréenne, culture entendue ici au sens large : arts, modes de vies, croyances, mythes, religions, relations sociales... »

Keul Madang est le fruit d'un travail collectif conduit par nos collègues de la section coréenne du Département d'Etudes Asiatiques de notre université, Jean-Claude de Crescenzo et Hye-Gyeong Kim, par ailleurs membres de notre équipe, qui jusqu'à présent nous avaient fait partager leur passion sur ce blog. Ils ont réuni autour d'eux une poignée de spécialistes - enseignants, traducteurs - et d'étudiantes aussi passionnées que leurs mentors, pour créer ce nouvel espace d'information, de réflexion et d'analyse qui arrive à un moment crucial dans la découverte par nos compatriotes de la Corée. Nous ne doutons pas qu'il saura tenir le rôle de guide dont nous avons tous besoin pour prendre toute la mesure de ce que ce pays attirant peut nous apporter dans notre connaissance de l'Extrême-Orient. Pour l'heure, on peut lire, ou relire, quelques critiques d'œuvres traduites dans notre langue, se familiariser avec quelques uns de ses plus fameux créateurs, écrivains et réalisateurs... Mais je n'en dis pas plus, allez vite voir par vous même, vous ne serez pas déçu.

Ah ! Oui, j'oubliais : « Keul () veut dire écrit/texte et Madang (마당), la cour de la maison (traditionnelle) ». M'est avis que nous ne nous priverons pas de visiter souvent cette bâtisse sortie du néant dans la chaleur d'un été torride. (P.K.)

mercredi 8 juillet 2009

Cerises virtuelles

Avec le début de l'été, arrivent les cerises. En voici, d'une nature bien différente et que l'on pourra déguster en toute saison puisqu'il s'agit d'une revue virtuelle nouvellement arrivée sur la toile. L'illustration ci-dessous vous en dévoile la couverture et vous en livre la porte d'accès :

Cerise Press. A Journal of Literature, Arts & Culture est « an online journal based in the United States and France », qui selon ses concepteurs, « builds cross-cultural bridges by featuring artists and writers in English and translations, with an emphasis on French and Francophone works. Co-founded by Fiona Sze-Lorrain, Sally Molini, and Karen Rigby in 2009 ». Cerise Press a pour ambition de servir « as a gathering force where imagination, insight, and conversation express the evolving and shifting forms of human experience. » En conséquence, le journal est « open to submissions in photography, art, and poetry, including translations in French, Chinese, and Spanish. »

La 1ère livraison réunit un nombre important de « contributors » bien de notre siècle, mais quelques célébrités du précédent, comme Guillaume Apollinaire et Boris Pasternak. Elle impressionne également non seulement par l'attention portée à sa présentation avec la mise en scène d'œuvres picturales et photographiques de grande qualité, mais aussi par sa variété. Une bonne place est réservée à la traduction, et la littérature chinoise contemporaine n'est pas oubliée. Elle est présente par l'intermédiaire de deux auteurs que beaucoup découvriront : le poète Hai Zi 海子, né en 1964 et qui se donna la mort en mars 1989 ; et Jie Li, doctorante à Harvard.

Le rythme de publication de Cerise Press sera de trois « issues » par an ! Le numéro deux est déjà en chantier ; il est annoncé pour novembre, ce qui nous laisse le temps de découvrir pleinement celui-ci et de lire en premier « Life as Art as Cinepoem: Gao Xingjian’s Silhouette/Shadow » dans lequel par Barbara Yien parle du premier film du Prix Nobel de Littérature 2000 et du livre qu'il a inspiré ; l'article donne également un lien conduisant vers un site entièrement consacré à cette « œuvre complète » dont nous avons eu la primeur à Aix-en-Provence l'année de sa réalisation et qu'on peut visionner dans l'ERD Gao Xingjian de la Bibliothèque de l'Université de Provence. Mais cela vous le saviez. Quant au reste, bonne découverte en ligne, car Cerise Press est une revue que vous ne pourrez pas emmener à la plage : qui s'en plaindrait ? (P.K.)

mardi 30 juin 2009

Une rencontre avec Mo Yan

Notre équipe a eu le privilège de participer à une rencontre avec l’écrivain Mo Yan organisée par l’association Les Écritures Croisées à la Cité du Livre d’Aix-en-Provence, le jeudi 25 juin 2009, à l’occasion de sa venue en France pour la sortie de son prochain livre La Dure Loi du karma (parution fin août, éditions du Seuil). J’avais le plaisir d’interroger Mo Yan tandis que Philippe Che assurait la traduction pour le public. L’assistance très fournie comptait bon nombre d’étudiants de chinois de l’université de Provence ainsi que des étudiants chinois.

Après avoir présenté brièvement Mo Yan, je lui ai demandé si les romanciers sont des menteurs puisque dans Quarante et un coups de canon, il écrit que le narrateur, l’« enfant-canon » 炮孩子, c’est à la fois lui-même et un enfant qui raconte des mensonges. Effectivement, a répondu Mo Yan, le romancier a besoin de raconter des « mensonges » pour mieux révéler la réalité. Pour exemple, l’intrigue de ce roman part d’une réalité très simple : le trafic de la viande dans laquelle on injecte de l’eau afin d’en accroître le poids et donc d’enrichir les paysans qui la vendent, mais on y trouve aussi bien d’autres choses qui sont très éloignées de la réalité : l’existence d’un dieu de la viande, complètement inventé, qui vient s’ajouter à un panthéon chinois déjà foisonnant, ou encore des histoires de viandes qui parlent et s’adressent directement à l’enfant.

Mo Yan a précisé que ce terme d’« enfant-canon » n’est pas forcément péjoratif. Dans son village, on avait beaucoup d’admiration pour ce genre d’enfants. Et de rappeler que sa grand-mère s’inquiétait de le voir incapable de tenir sa langue et lui conseillait sans cesse de « ne pas parler » (en chinois : mo yan 莫言), une expression qu’il prendrait comme nom de plume, sans toutefois qu’il arrête de parler, et même au contraire en parlant sans cesse à travers ses romans et ses entretiens aux quatre coins de la planète.

À la question de savoir comment il écrit, Mo Yan a expliqué que pendant une période il avait utilisé l’ordinateur, mais qu’à présent, il était revenu à l’écriture à la main parce qu’il était perturbé par le recours à la transcription pinyin des caractères chinois pour la saisie… et aussi par l’envie constante d’aller faire un tour sur la toile. De la sorte, il peut se concentrer au maximum, travaillant jour et nuit en oubliant presque de boire et manger, pour écrire, un acte très physique puisque, lorsqu’il écrit, sa femme lui rapporte entendre ses soufflements et ses tremblements depuis la pièce voisine. Il a cependant reconnu que le même genre de concentration pouvait être atteint par de jeunes écrivains plus rodés que lui à l’utilisation du traitement de texte.

Je lui ai ensuite demandé s’il pensait que l’écrivain devait se concentrer sur sa création littéraire ou s’engager dans la société. Selon lui, les deux situations peuvent exister. Lui-même se sent entre les deux puisqu’il s’engage dans la société dont il dénonce souvent les aspects négatifs dans ses romans, mais il reste solitaire dans cette action. Et un écrivain n’est pas un journaliste, c’est le travail littéraire de création qui prime.

Dans un entretien réalisé par Aurélie Le Caignec dans La Provence, il explique : « En Chine on ne manque pas d’écrivains qui font la gloire du Parti, mais il en faut aussi d’autres qui révèlent les aspects moins brillants de la société. » Il y rappelle aussi comment le réalisme magique découvert à la lecture de Garcia Marquez dans les années 1980 lui a permis d’aborder des sujets sensibles de manière détournée. Par exemple, la corruption des hauts cadres dans Le Pays de l’alcool ou le trafic de la viande dans Quarante et un coups de canon. Pour son prochain roman qu’il est en train d’achever, Mo Yan va aussi aborder des problèmes sociaux brûlants (la planification des naissances notamment) et affirme écrire dans un style très différent… comme il le fait pour chaque nouveau roman.

Grâce au talent d’Alain Simon, du Théâtre des Ateliers, le public ravi a pu apprécier le style incomparable de Mo Yan, qui se prête si bien à la lecture à haute voix, dans des extraits de Quarante et un coups de canon et La Dure Loi du karma.

Cette soirée avec Mo Yan constituait une sorte d’avant-première à la Fête du Livre consacrée aux écrivains asiatiques que l’association Les Écritures Croisées organisera du 15 au 18 octobre prochain à la Cité du Livre d’Aix-en-Provence, en collaboration avec notre équipe, en parallèle au colloque « Le roman asiatique et ses traductions ». (Noël Dutrait)

En guise de séance de rattrapage pour ceux qui, comme moi, n'ont pu profiter de cette rencontre, voici une vidéo (en chinois sous-titrée en chinois et en japonais) de 4mn53s. réalisée récemment au Japon et dans laquelle Mo Yan parle justement de Shēngsǐ píláo 生死疲劳 bientôt accessible en traduction française grâce à Chantal Chen-Andro (La Dure Loi du Karma, Le Seuil), et en lit des extraits. (P.K.)

lundi 29 juin 2009

50 000 visites, et moi, et moi

Au cours d'une année universitaire dont le second semestre fut, pour le moins, aussi éprouvant que perturbé, notre blog a tenté de vous faire partager les moments forts de la vie de notre équipe et, chemin faisant, s'est penché sur la riche actualité qui entoure les sujets qui nous passionnent.

Mais malgré la volonté qui m'a animé pendant ces douze derniers mois
, c'est une centaine de billets à peine qui a été mise en ligne ---- alors qu'il en aurait fallu le double ou le triple pour rendre compte de la vitalité des littératures d'Extrême-Orient sur leur terre d'origine et dans l'espace francophone ! Quoi qu'il en soit, cette piètre performance reste, vues les circonstances, assez honorable et je suis heureux de vous signaler qu'un moment symbolique dans la vie de ce blog vient, tout juste, d'être franchi. Cela s'est passé le dimanche 28 juin, vers 17 h. : le compteur de visites qui l'accompagne depuis presque sa naissance vient de dépasser le chiffre des 50 000 visites !

Je tiens donc à remercier tous ceux qui sont venus à un moment ou un autre, ou plus régulièrement, flâner sur ce blog pour y lire, ou simplement parcourir, les quelque 300 billets publiés depuis son ouverture le 18 novembre 2006. Un grand merci aussi à tous ceux, encore trop peu nombreux, qui ont laissé une trace de leur passage en composant un commentaire ; merci, enfin, à ceux qui, membres de l'équipe ou collaborateurs occasionnels, ont apporté leur contribution à l'enrichissement de cette tribune sur les littératures d'Extrême-Orient.

Ce présent billet ne sera pas le dernier de l'été, mais, le rythme de publication sera, cette année comme la précédente, inversement proportionnel à l'augmentation des températures. Mais, rassurez-vous, s'il montre des signes d'assoupissement, ce n'est que pour mieux repartir en septembre avec une nouvelle année studieuse qui débutera par un colloque international (« Le roman en Asie et ses traductions », 15 et 16 octobre) organisé par notre équipe pendant la Fête du Livre d'Aix-en-Provence (15-18 octobre).


Mais, en attendant ce grand rendez-vous, les prescriptions de lectures estivales traditionnelles, et, qui sait, quelques critiques de livres promises de longue date, voici un texte que signa en 1880, Camille Imbault-Huart (1857-1897), pionnier de la traduction de Pu Songling 蒲松齡 (1640-1715) en français et découvreur, entre autres, de l'œuvre de Yuan Mei 袁枚 (1716-1798), pour introduire une série baptisées « Miscellanées chinois » :

Nous avons le dessein de publier, sous le titre de Miscellanées chinois, toute une série de morceaux variés, extraits des auteurs chinois et traduits pour la première fois en français, ou, disons mieux, en une langue européenne. Nous puiserons tour à tour dans la haute littérature comme dans la littérature populaire, dans l'histoire, la morale, la philosophie, la biographie, la bibliographie, les contes, les nouvelles, les pièces de théâtre, la poésie, les journaux : bref, nous passerons à chaque instant du grave au plaisant, de l'utile à l'agréable. Ce sera, pour ainsi dire, que l'on nous pardonne l'expression, la littérature chinois débitée en détail. Mais nous ne nous arrêterons pas là : notre hôtellerie étant ouverte à tous les voyageurs, quels qu'ils soient, y trouveront bon accueil et bon gîte. A ces traductions, nous joindrons des articles sur toutes sortes de sujets, variés au possible, sur les mœurs et les usages, sur l'histoire contemporaine ou ancienne, sur le gouvernement, sur l'état actuel ou passé de l'empire chinois ; en un mot, des articles écrits en Chine mêle currente calamo, sans prétention littéraire aucune ni partialité, uniquement pour faire connaître mieux, et sous des aspects nouveaux, cet immense colosse asiatique et la population étrange qui l'habite. Heureux si, au moins en partie, nous pouvons y réussir. [Journal Asiatique. Août-septembre 1880, p. 270]

Voilà qui s'apparente par bien des aspects à ce que nous tentons de faire ici et dans les publications que nous mettrons finalement en ligne à la rentrée. Bonnes vacances à toutes et tous. (P.K.)

vendredi 19 juin 2009

Le roman en Asie et ses traductions

⦓ ATTENTION CHANGEMENT DE DATES ⦔

Le colloque international

« Le roman en Asie et ses traductions »

prévu les 11 et 12 décembre 2009 est avancé au mois d’octobre. Il se tiendra les 15 et 16 octobre en salle des professeurs à l’université de Provence, 29 avenue Robert-Schuman, 13621 Aix-en-Provence, Cedex 01.

Ce changement de date a été décidé pour donner une dimension encore plus grande à cette manifestation grâce à une collaboration avec l’association Les Ecritures Croisées qui organise chaque année à la Cité du Livre d’Aix-en-Provence une Fête du Livre renommée au cours de laquelle le public a pu rencontrer depuis de nombreuses années de très grands écrivains dont, pour la partie du monde qui nous concerne, Oé Kenzaburo, Gao Xingjian, Mo Yan, V. S. Naipaul, Shashi Taroor, Amitav Gosh

Notre colloque s’insérera donc dans un ensemble d’activités (expositions, rencontres, cinéma) qui dureront du 15 au 18 octobre et qui constitueront la Fête du Livre 2009 consacrée aux écritures d’Asie. De nombreux écrivains sont pressentis, la liste définitive sera prochainement dévoilée.

Merci à tous ceux d’entre vous qui veulent intervenir au colloque de nous envoyer au plus tard le 1er septembre 2009 un résumé de communication. Dès acceptation de la communication, un formulaire d’inscription leur sera envoyé. (Noël Dutrait)

Au Phénix aussi

Après sa soirée aixoise qui, je vous le rappelle, vous permettra d'assister à une rencontre entre l'écrivain et son traducteur Noël Dutrait à la Cité du Livre (Aix-en-Provence), ce jeudi 25 juin à partir de 18h30, Mo Yan 莫言 se rendra à Paris où une seconde rencontre avec ses lecteurs est programmée, le 26 juin à 18 h, à la Librairie le Phénix. L'événement parisien se tiendra dans les murs de la célèbre librairie (72, boulevard de Sébastopol, 3e). L'annonce qu'elle a diffusée et qui figure sur son site internet fournit en avant-première la jaquette de la prochaine traduction française de Shēngsǐ píláo 生死疲劳 la dernière une œuvre de Mo Yan à paraître (le 20/08/09) au Seuil (collection « Cadre vert ») grâce à Chantal Chen-Andro sous le titre La Dure Loi du Karma. (P.K.)

mercredi 17 juin 2009

La Birmanie à l'honneur à Marseille

Les 18-19-20 Juin 2009 se tiendra au centre Saint-Charles de l'Université de Provence un colloque entièrement consacré à la Birmanie organisé par l'Institut de recherche sur le sud-est asiatique (IRSEA).

Cet « Atelier interdisciplinaire » qui reçoit le soutien de l'Université de Provence et de la Ville de Marseille va réunir deux douzaines d'intervenants pour un programme en cinq temps forts, dont le détail est consultable ici. Le voici dans sa formulation la plus simple afin de vous donner la mesure de sa richesse :
  • Thématique 1, « Disparités et convergences : les sources » : Louise Pichard & Cristina Cramerotti, Le(s) fond(s) birman(s) dans les différentes bibliothèques de France ; Sylvie Pasquet, Quelques réflexions sur l’utilisation des sources chinoises pour l’Histoire de la Birmanie ; Christine Hemmet, Aperçu du fonds d’objets et photos d’archives du musée du Quai Branly.
  • Thématique 2, « Disparités et convergences : autour des langues » : Mathias Jenny, Birman et Môn : mille ans de contact ; Alice Vittrant, Le birman, une langue tibéto-birmane caractéristique de l'Asie du Sud-Est.
  • Thématique 3, « Disparités et convergences : art et architecture » : Catherine Raymond, Réflexion sur l'art birman en lien avec celui des états voisins : de l'Arakan aux pays shan et mon ; Claudine Bautze-Picron, Pagan – entre l’Inde, la Chine et la Péninsule sud-est asiatique : source d’inspiration, lieu de passage ou de confluence ; Christophe Munier, Pour une approche régionale des peintures murales birmanes de styles Nyaungyan ; Anne Chew, Les grottes d'Ingyin Taung en Birmanie Centrale ; Pierre Pichard, Today's Burma - New Pagan ; François Tainturier, Fonder une ville royale dans la Birmanie moderne: nouvelles perspectives ; Guy Lubeigt, Naypyidaw. La nouvelle capitale de l'Union de Birmanie : localisation, construction et perspectives ; Jean-Pierre Pautreau, Anne-Sophie Coupey, Emma Rambault, Sépultures des Ages du Bronze et du Fer dans la vallée de la Samon (sud de Mandalay); Ernelle Berliet, Recherches archéologiques à Thagara, un poste militaire du royaume de Pagan (Birmanie centrale).

  • Thématique 4, « Disparités et convergences : métamorphoses » : Bénédicte Brac de la Perrière, Métamorphoses dans le domaine du religieux ; Gustaf Houtman, Spiritual and familial continuities in Burma's 'secular' politics ; Aurore Candier, Convergences conceptuelles en Birmanie: la transition du 19e siècle ; Alexandra de Mersan, Disparités dans les appellations des Arakanais ; François Robinne, Identités hétérogènes: une perspective birmane.

  • Thématique 5, « Disparités et convergences : autour du corps » : Céline Coderey, Les conceptions de la maladie et les pratiques thérapeutiques en Arakan ; Justin Watkins, Enquête sur la communauté sourde en Birmanie ; Denise Bernot, Corps humain, outil multifonctionnel : l'exemple du birman ; Catherine Raymond & François Robinne, Perspectives : le point sur les prochaines Burma Studies 2010 en France et à Marseille.

Attention : les ateliers se dérouleront dans deux lieux différents du campus St Charles. Le jeudi et le vendredi, salle LSH202, Espace Yves Mathieu et le samedi à l'Amphi de Chimie. Je vous rappelle aussi que le 18 juin, c'est … demain ! (P.K.)

lundi 8 juin 2009

Mo Yan, l'Aixois

Dans un billet de ce blog du 25 mars 2009, Noël Dutrait se demandait quel titre français serait donné à Shēngsǐ píláo 生死疲劳, le quinzième roman de Mo Yan 莫言 bientôt disponible dans notre langue. La solution est maintenant connue. Sa traduction par Chantal Chen-Andro, annoncée au Seuil (collection « Cadre vert ») pour le 20 août 2009, devrait paraître sous le titre de La Dure Loi du Karma.

Gageons qu'il fera sensation à la rentrée. Certains comme, Enrica Sartorit (Le Magazine Littéraire.com), sont déjà très impatients de lire cette fresque romanesque qui jongle avec les réincarnations : « Un jeune propriétaire, dynamique et bon, est fusillé peu après le triomphe de Mao Zedong. Selon la loi du karma, il est condamné, pour ses fautes, à être réincarné en animal. Il sera âne, boeuf, cochon, chien, enfin singe, revenant sans cesse sur ses propres traces et auprès de ses descendants. L’auteur célèbre de Beaux seins, belles fesses, né en 1955, se met lui-même en scène dans ce récit qui traverse la « libération » maoïste à la Chine convertie à la société de marché. »

Il sera sans aucun doute question de cet ouvrage récemment primé comme des précédents lors de la rencontre qui se déroulera le jeudi 25 juin 2009 à 18h30 à l'amphithéâtre de la Verrière, Cité du Livre (Aix-en-Provence). En effet, Mo Yan sera une nouvelle fois Aixois et il dialoguera avec un de ses plus fidèles traducteurs, Noël Dutrait, qui, avec l'assistance de son épouse Liliane, a gagné à l'écrivain du Shandong un public fidèle et attentif. (P.K.)

dimanche 7 juin 2009

Gao video

L'ERD Gao Xingjian a, vous le savez, pour vocation de collecter tous les documents qui touchent à la personne et à l'œuvre du Prix Nobel de Littérature 2000, Gao Xingjian 高行健. Son fonds de ressources sonores et audiovisuelles ne cesse de s'enrichir grâce à une équipe dynamique et motivée. Ceux qui ont la possibilité de venir sur place peuvent les visionner dans les meilleures conditions techniques. Il se trouve qu'un certain nombre de matériaux est accessible plus directement sur internet et émane de sources diverses -- il en a été question plusieurs fois sur ce blog. Je voudrais ajouter à ce palmarès non exhaustif deux documents dont je viens de découvrir l'existence :
  • un extrait d'une conférence de presse donnée en octobre 2008 dans le cadre de la fête internationale du livre de Barcelone Kosmopolis (en français et en espagnol, 7:23) et disponible sur Blip.tv
  • La Nuit après la pluie qui est un court-métrage (19:46) de Julien de Casabianca, écrit par Gao Xingjian, avec Marion Amiaud et Vania Vaneau, mis en ligne par le Laboratoire de la création dont Gao Xingjian est le parrain. Ce film a été déposé sur Dailymotion par ce laboratoire qui se présente comme « une structure d'accompagnement et de professionnalisation de projets artistiques en développement » et qui va co-produire la prochaine mise en scène de Gao Xingjian, Ballade nocturne, qui sera montée à Paris en 2009.
En prime, une courte séquence d'Après le déluge montrant le travail d'étalonnage réalisé par Didier Feldmann. Voir ici. (P.K.)