lundi 30 juin 2008

Trêve estivale (été 2008)

En utilisant les mêmes outils qu'en 2007 à la même période, je suis en mesure de vous donner des informations chiffrées sur votre blog préféré : en 12 mois, savoir depuis le 30 juin 2007, celui-ci est passé du 1 221 083ème rang des blogs recensés par Technorati au 797,172ème rang (le 26/06/08), soit un bond de 423 911 places dans le palmarès mondial.

Un coup d'œil sur le nuage de mots ci-dessus (26/06/08) - les « Top Tags » pour parler la « blogolangue » - donnera une vague idée de ce dont il a traité récemment. Le même outil de surveillance a également repéré les blogs qui ont inscrit d'une manière plus ou moins visible notre adresse dans leurs colonnes : c'est le cas notamment du blog du Visage vert – dont l’excellent n° 15 vient de paraître - à qui, vous l’avez sans doute noté, j'ai rendu la politesse (voir notre colonne de gauche).

A la fin de ce mois, notre compteur Sitemeter a dépassé les 23600 visites, dont l'essentiel, soit quelque 20000, ont été réalisées pendant l'année écoulée, et ceci toujours en provenance essentiellement de France mais aussi de tous les continents avec des visites à nouveau possibles, depuis la Chine --- difficile à dire si c’est la proximité des J.O. de Pékin ou l'impact de la dramatique catastrophe du Sichuan qui ont émoussé le contrôle des autorités ou bien une nouvelle stratégie comme le suggère Danwei.org ? Le livre que Pierre Haski vient de publier sur le sujet (Internet et la Chine. Seuil) devrait donner des indications sur le pourquoi et le comment les autorités surveillent et contrôle la toile. Mais ceci est un autre sujet.

Relevé Sitemeter, du 29/07/08 à 22h00.

Revenons à nos moutons, et à notre rythme mensuel de croisière qui est de 2000 visites uniques et de quelque 3000 pages visionnées - nos pages portent chacune 10 billets ; en tout, j'en ai, sans compter celui-ci, posté 187 depuis l'ouverture du blog le 18/11/2006. Depuis juin 2007, ce sont 114 billets qui ont été ainsi publiés - soit en moyenne, dix par mois : il vous suffit pour savoir à qui vous les devez et à qui vous plaindre de leur contenu, de décoder les initiales figurant entre parenthèses à la fin du billet ; la liste des collaborateurs effectifs et potentiels se trouve en haut de la colonne de gauche. A l’avenir, certains billets pourraient, comme on nous la conseillé, porter un résumé en anglais afin d’en faciliter l’accès à nos amis anglophones, voire même migrer vers le site de notre équipe dont le grand toilettage interviendra en septembre 2008.

Pour ce qui est du nombre des commentaires, il est extraordinairement et dramatiquement faible !, et personnellement je ne sais quelle conclusion tirer de cette désaffection. Seuls les trois ou quatre fidèles des devinettes actionnent une procédure pourtant fort simple pour en délivrer un -- c'est, du reste, ce qui m'invite à poursuivre la rubrique « Devinette » dont l'intérêt est loin d'être avéré.

Sachez, tout de même, qu'à n'importe quel moment vous pouvez intervenir pour réagir à des présentations qui sont parfois volontairement provocatrices --- peut-être, pas suffisamment : je vais, sans doute être contraint de radicaliser mon discours et d'appliquer la « méthode Kubin » qui a montré son efficacité. Ne vous en étonnez pas et réagissez.

Avant de vous laisser briser le silence, je voulais vous avertir d'une décision qui conduira ma pratique personnelle de ce blog pour l'année universitaire prochaine : si je compte bien continuer d'assurer la publicité des activités de l'équipe, je m'en tiendrai dorénavant à mon domaine de prédilection - la littérature chinoise ancienne, mon projet d’inventaire des traductions françaises de littérature chinoise, l'actualité de la traduction en général, et qui sait, de temps en temps, une devinette - si vous en voulez encore - ; ceci implique que j'abandonne à plus motivé et surtout plus compétent le suivi de l'actualité éditoriale dans le domaine contemporain et naturellement tout ce qui ne touche pas directement à la Chine ; je fais le pari que le rythme de publication n'en sera pas sérieusement affecté ! Je ne prends pas trop de risque dans la mesure où notre équipe, qui ne va plus tarder à enfiler ses nouveaux atours, s'est agrandie et comptera bientôt pas moins d'une douzaine de membres désireux de vous tenir au courant de l'activité littéraire dans son domaine propre : vous avez de la chance !

Lire à l'ombre de la Cité Interdite, Pékin (14/09/06, P.K.)

Je voudrais conclure ce rapide bilan par un appel solennel en direction des éditeurs, des directeurs de collection, voire des fortunés mécènes qui nous lisent. Cet appel vise à obtenir un soutien logistique qui pourrait se concrétiser par l'envoi des livres qu’ils publient en service de presse ou, la cession gracieuse de leurs archives, lesquels nous rendraient, individuellement et collectivement, la vie plus douce.

En effet, malgré la grande diligence de notre avant poste à la Bibliothèque universitaire, Jean-Luc Bidaux, lequel ne manque aucunes des nombreuses nouveautés dont nous pourrions faire état dans nos modestes colonnes, nous souffrons d'un retard très conséquent dans l'accès direct aux livres récemment publiés. Il faut compter plusieurs longues semaines, voire plusieurs mois, pour en disposer ! Nos propres capacités financières - je ne parle pas de nos capacités individuelles lesquelles vont en s'amenuisant, mais de celles de l'équipe ! - ne suffisent pas pour nous procurer tous les nombreux livres qui paraissent et dont nous aimerions rendre compte dans de bonnes conditions et des délais acceptables.

Cette demande va dans le même sens que celle que j'ai formulée dans un précédent billet – celui qui présentait le projet de création d'un fonds bibliographique des traductions françaises de littérature asiatique - et renvoie à la question : comment parler d'un livre qu'on ne possède pas définitivement ou suffisamment longtemps ? Certes Pierre Bayard a bien décrit dans un plaisant ouvrage intitulé Comment parler des livres que l'on a pas lus ? (Paris : Les Editions de Minuit, 2007) la possibilité de s'exprimer sur un ouvrage dont on a une connaissance très imparfaite, voire nulle, mais il ne serait pas sérieux pour nous de nous livrer à cette gymnastique -- voilà ce qui explique pourquoi je dois souvent me contenter de signaler la sortie d'un livre sans dépasser de beaucoup son paratexte, limitant mes prétentions à une simple incitation à la lecture et à la sollicitation de commentaires, invitation rarement suivie d'effet.

Ceci dit, il me faut mettre en garde nos éventuels bienfaiteurs que l'envoi d’ouvrage en service de presse ne sera pas forcément suivi des éloges escomptés : nous tenons farouchement à notre impartialité collective et individuelle ; de plus, l'impact commercial d'une telle largesse est, il faut bien le reconnaître, plus qu'incertain, de toute façon modeste -- voire les données chiffrées rapportées ci-dessus. Il n'empêche que l'expertise que les membres de l'équipe sont en mesure de fournir pourrait, me semble-t-il, largement contribuer à affiner la perception de l'amateur de littérature asiatique en traduction ; elle peut combler son attente d'être guidé, d'être épaulé dans sa découverte -- la disparition de la Revue Bibliographique de Sinologie et la confidentialité du Bulletin critique du Livre Français, l’absence de revue grand public ou spécialisée dans ce secteur rendent indispensable l’émergence d’un lieu qui puisse assurer le suivi critique des traductions d’œuvres des littératures asiatiques.

Une lecture attentive des critiques sur les publications récentes qu’offre la presse en kiosque ou en ligne montre que mis à part quelques rares signatures parmi lesquelles il faut naturellement compter celle de Bertrand Mialaret (Rue89.com) et celles que je signale à l’occasion, les comptes-rendus que l'ont peu lire ici où là, sont souvent dénués d’intérêt et manquent dramatiquement de points de comparaison ; s’appuyant, parfois fort lourdement, sur les dossiers de presse et se satisfaisant presque toujours d’une lecture rapide, ils ne se départissent pas d'un enthousiasme béat rarement motivé ; du reste, ils sont toujours muets sur les qualités réelles de la traduction, se contentant, parfois mais sans insister, d’évaluer le rendu français, ce qui n'est pas la même chose. Même si on peut ne pas s’en contenter, l’avis du spécialiste n’est pas, dès lors que celui-ci est formuler sans jargon et avec la volonté d’être lu de tous, à négliger.

On ne peut du reste s’en passer sur des points importants comme la pertinence du choix des traductions, la qualité de la traduction évaluée par rapport au texte original, la valeur de l'œuvre au regard du contexte culturel qui l'a nourrie, etc., jugements et appréciations qui ne peuvent qu’enrichir la perception du lecteur.

Les éditeurs et ses intermédiaires ont, eux aussi, me semble-t-il, beaucoup à gagner à prendre connaissance de ce type d’expertise, qui, en plus, peut ouvrir des pistes de réflexion, déboucher sur des propositions de texte à traduire, tout en renvoyant un regard dégagé, impartial sur le travail éditorial. Il y là, sans doute, un échange fructueux à mettre en place.

De plus, nous savons, nous qui sommes au contact d'une part, certes économiquement mineure, mais en aucun cas négligeable du public, combien nos avis peuvent influencer ceux qui les reçoivent. Nous savons, ou alors devons en prendre rapidement conscience, combien nos prescriptions peuvent façonner les goûts, et les dégoûts, des étudiants qui suivent nos cours, lesquels seront de futurs professeurs/prescripteurs, voire de potentiels acteurs de la diffusion de la littérature asiatique dans notre pays, soit en tant que traducteur, attaché d'une maison d'édition, que sais-je encore ?, libraire, critique littéraire, attaché culturel...

Lire au Collège impérial, Pékin (17/09/06, P.K.)

Si, comme l’affirme le bon sens populaire chinois, « dérober un livre n'est pas voler » (Toushu buzei 偷書不賊), détrousser son libraire est rarement loué, dans tous les cas jamais par le libraire, même si c’est pour une cause juste. Toute contribution matérielle sera chaleureusement accueillie et dûment signalée. Merci d’avance et bonnes vacances à tous. (P.K)

Lectures estivales (été 2008)

Dans un temple de Suzhou, le 8/08/2002 (P.K.)

Il est encore temps de passer chez votre libraire préféré pour faire le plein de livres pour l'été ; en plus de tous ceux dont nous avons parlé sur ce blog au cours de l'année, c'est-à-dire une bonne vingtaine de titres parus depuis le début de l'année 2008 et autant, sinon plus, d'ouvrages plus anciens méritant le détour, voici plusieurs pistes à explorer :

Outre, L'écrin vert, le délicat recueil de poèmes de Rabindranath Tagore (1861-1941) traduits par Saraju Gita Banerjee que viennent de publier les Editions Gallimard dans leur collection « Connaissance de l'Orient » et qui est une bonne manière de se replonger dans l'œuvre du Prix Nobel de Littérature en 1913 que les éditeurs français redécouvrent directement à partir du bengali (et non plus à partir de l'anglais) -- voir notamment ses Histoires de fantômes indiens (7 textes traduits par Ketaki Dutt-Paul et Emmanuel Pierrat, Arléa, 2008, 207 pages) même s'ils pâtissent d'un rendu français qui peine à transmettre le souffle poétique du conteur indien et les Quatre chapitres qui ressortent chez Zulma (France Bhattacharya, traduction) sous une belle couverture de David Pearson --, je vous encourage à lire L'Oreiller Magique, la merveilleuse pièce de Tang Xianzu 湯顯祖 (1550-1635) [Handan ji 邯鄲記] admirablement traduite par André Lévy (Editions MF, « Frictions », 2007) dont le vous parlerai en détail à la rentrée --- le temps m'a manqué pour finir un billet qui a déjà son titre : « Tang Xianzu ressuscité ».

Mais si vous voulez frissonner, plongez-vous dans le n° 15 du Visage vert : en plus d'être un excellent numéro finement dosé autour du thème « Hantises et malédictions », et ce grâce au doigté de son maître-d'œuvre, Xavier Legrand-Ferronnière et à une lumineuse mise en page, c'est une excellente invitation à apprécier des auteurs oubliés, tels que Jean Cassou (1898-1987), Jules Bois (1868-1943), Ralph Adams Cram (1863-1942) dont la redécouverte est judicieusement facilitée par des études aussi pertinentes que savantes. Un régal !

Pour ma part, après une relecture de La Princesse de Clèves (1678) que les circonstances imposent, je partirai à l'assaut des pyramides armé des Mystères d'Udolphe (1794) d'Ann Radcliffe (1764-1823) dans le volume n° 3493 de la collection « Folio classique » (Gallimard, 2001. Edition de Maurice Lévy, 904 pages) qui le propose dans la traduction historique de Victorine de Chastenay (1798) : m'est avis que ce chef-d'œuvre du roman gothique devrait faire baisser la température ambiante et calmer mon appétit de frissons jusqu'à la sortie chez Zulma des Créatures du docteur Fu Manchu de Sax Rohmer dans une nouvelle traduction d'Anne-Sylvie Homassel. Ce deuxième volume des irrésistibles aventures de Nayland Smith et du Dr Petrie est annoncé pour le ... 11 septembre 2008. Une nouveau choc des cultures en perspective, car, comme prévient l'éditeur, Fu Manchu s'y montre encore « plus cruel, plus insaisissable que jamais. Sans oublier la troublante Kâramanèh !» .

Sensible à l'appel lancé à l'occasion de la dernière réunion de notre équipe (27/06/08), Solange Cruveillé qui est pourtant plongée dans un passionnant travail sur le personnage du renard dans la littérature chinoise de l'Antiquité à la dernière dynastie, m'a déjà répondu : « Je n'ai pas de lectures à recommander puisque je ne lis que des ouvrages pour ma thèse. néanmoins, je me suis régalée avec les Elégies de Chu (Chu Ci de Qu Yuan) traduites par Rémi Mathieu (Gallimard, « Connaissance de l'Orient », 2004, 318 p.), pour la beauté des images, la poésie et la traduction des sentiments, et le Han Feizi ou le Dao du Prince, traduit par Jean Levi (Paris : le Seuil, « Points sagesses », 1999, 638 p.), pour ses nombreuses anecdotes divertissantes, deux grands classiques qui malgré leur âge canonique se lisent comme des écrits modernes. Dans un autre genre, je conseille aussi La cuisine chinoise (1925) de Henri Lecourt (chef de la poste française à T’ien-Tsin en 1925, membre de l’Ordre du Nuage de Jade Vert, mari de cuisinière chinoise et fin gourmet), mis en ligne par Pierre Palpant (Classiques des sciences sociales) ici, qui offre des recettes de cuisine impériale et nous fait (re)découvrir le goût vrai de la cuisine tendance Pékinoise. » Et vous, qu'allez-vous lire ? (P.K.)

dimanche 29 juin 2008

Derniers paragraphes (005)



• La Croix
a consacré le jeudi 29 mai 2008 ( « Livres & idées », pp. 14-15), sous la plume de Geneviève Welcomme, deux pages à la « Mystérieuse littérature venue de Chine ». Il y est principalement question du Totem du loup de Jiang Rong 姜戎, envisagé comme « Un brûlot anti-confucéen », et de Brothers, « Vision de la Chine en écorché » de Yu Hua 余华, qui, à une des quatre questions qui lui sont posées, répond : « Tout ce que j'écris repose sur la vérité. J'ai depuis reçu des témoignages de gens qui ont connu bien pire que ce que mon roman raconte ».

Dans son article, Geneviève Welcomme rappelle que « la formidable créativité littéraire - 220 000 titres par an - qui accompagne la transformation de la Chine reste confrontée à l'archaïsme de la censure », et donne la parole à Noël Dutrait qui revient sur l'originalité de la production chinoise :
« Les romans chinois les plus appréciés des Français, je pense à ceux de François Cheng ou de Dai Sijie (Balzac et la petite tailleuse chinoise) sont faits pour les Occidentaux. En mettant l'accent sur la Chine traditionnelle et ses valeurs, ces auteurs ne déroutent pas le lecteur cultivé qui a une idée toute tracée de la Chine et de l'Asie. En revanche, les auteurs chinois « de l'intérieur » sembleront plus déstabilisants car la matière de leurs récits est faite des chamboulements vécus par la société depuis la mort de Mao. Le nouveau pouvoir disait que tout est possible, donc tout eu lieu. C'est de cela que parlent les grands romanciers chinois d'aujourd'hui. D'où la brutalité, la crudité de certains récits. Mais la littérature n'a-t-elle pas aussi pour fonction de s'emparer des grands sujets qui ont traumatisé une société ? Et il se trouve que parmi les grands écrivains d'aujourd'hui, certains ont beaucoup vu ... »

• Si vous ne les avez pas lu, précipitez-vous sur les articles que Bertrand Mialaret a récemment consacré sur Rue89.com aux auteurs chinois de romans policiers (voir ici), comme He Jiahong 何家弘 (« He Jiahong, l'état de droit en Chine passe par le roman policier », 30/05/08) et Qiu Xiaolong 裘小龍. « Quand l'inspecteur Chen enquête sur la vie privée du président Mao » (07/06/08) est un utile complément à « Qiu Xiaolong, flic et poète à Shanghaï » publié le 02/10/07. Ces trois intéressantes contributions qui donnent la parole à ces auteurs qu'on prendra plaisir à découvrir et à distinguer, pourraient bien vous donner envie de laisser de côté les Hercule Poirot de saison pour une nourriture plus riche en sauce soja.


• Ne manquez pas non plus, sur The New Yorker, la longue recension de Pankaj Mishra sur le Beijing Coma de Ma Jian 马建. Intitulé Tiananmen’s Wake. A novel of hope and cynicism ». Elle s'achève ainsi : « Like many a work produced in exile, Beijing Coma upholds spiritual self-sufficiency against the sentimental illusions of mass politics. It also suggests that by turning away from China’s complex struggles Ma Jian will deny himself the moral passion that is the truest wellspring of his art. »

Cet ouvrage a été retenu avec 99 autres par The Sunday Times guide to summer reading dans la liste des « 100 best holiday reads ». On peut toujours lire, sur le Times Online, la critique de Tom Deveson de ce roman dont la version française sortira à la toute fin du mois d'août aux Editions Flammarion. Vous ne le lirez donc pas sur la plage, à moins que ....


• Et pourquoi ne pas profiter des vacances et des installations Wifi de plus en plus nombreuses, notamment à Pékin qui s'équipe et montre la voie à suivre (voir « Free wireless Internet in downtown Beijing ») pour explorer les billets de la rubrique « Books » du site Danwei.org ? Le dernier en date (13/06/08) donne une courte critique des 20 Fragments of a Ravenous Youth de Guo Xiaolu par Ian Wallace, mais ne manquez surtout pas l'intéressante et originale contribution sur Zhang Ziping 张资平 (1893-1959), « Willow Fluff and trashy romance novels », que Joel Martisen conclut ainsi :
« Of course, the parallels with authors today aren't exactly one-to-one: after the founding of the People's Republic, Zhang worked as translator for the Commercial Press until 1955, when he was arrested as a counter-revolutionary. He was sent to a labor farm in 1958 and died there the following year. Still, when the publishing industry is murmuring about setting up a rating system for books to protect children from literature's slide into the gutter, or when people wring their hands over recalcitrant plagiarists like Guo Jingming, Zhang's novels of the 1920s and 30s remind us that mainstream culture was nothing sacred even in the legendary days of the May 4 movement. »
On retrouve encore Qiu Xiaolong, mais par la vidéo cette fois ; l'auteur de polars intervient en effet dans la piquante série de reportages Sexy Beijing 性感北京 : « Dreaming of Inspector Chen » qu'on peut aussi visionner sur Youtube, sur Tudou ou sur le site Sexy Beijing Tv à partir duquel on découvrira un blog pas moins surprenant et une liste de liens pleine de surprises -- ne pas manquer les six de la rubrique « Video Sharing ». La Chine n'a jamais été aussi proche ! (P.K.)

mardi 24 juin 2008

Réponse à la devinette (015)

Le palmarès pour la dernière devinette avant la trêve estivale est le suivant : or - LD ; Argent - FP ; bronze - Mathieu. Gloire à eux et à leur sagacité ! Grâce à eux, on sait depuis longtemps que le personnage à identifier fêtait l'anniversaire de sa naissance le 24 juin, qu'il était de notre région - la Provence -, qu'il fut marquis, et qu'il eut un puissant ami, « Der Alte Fritz ».

Il ne me reste donc plus qu'à révéler le nom de celui qui se cachait derrière Sioeu-Tcheou, le rédacteur de la lettre adressée à Yn-Che-Chan. Ce n'était, bien sûr, pas un vrai Chinois, mais Jean-Baptiste de Boyer, marquis d’Argens, né à Aix-en-Provence voici 304 ans, soit en 1704 et mort le 11 janvier 1771 au château de La Garde (près de Toulon).

Le temps me manque - nous sommes déjà le 24 juin ! - pour disserter sur l'intérêt et le plaisir que l'on trouve à lire cet auteur. Mais faites moi confiance : on ne regrette pas de fréquenter ce brillant et curieux esprit. Une partie de son abondante production est accessible en ligne. C'est le cas notamment de ses Lettres chinoises, ouvrage dont je vous avais soumis le début, et qui est sous-titré Correspondance philosophique, historique et critique, entre un Chinois voyageur [à Paris] et ses correspondants à la Chine [ou selon les sources ... en divers endroits ou encore ... en Moscovie, en Perse et au Japon] (1739-40)

Google Books permet d'en feuilleter plusieurs fac-similés complets alors que, pour l'instant, Gallica n'offre que le premier tome. Souhaitons qu'un jour prochain nous puissions le lire dans une belle édition critique et palpable, car c'est un régal. On a, au moins, la certitude d'avoir le plaisir de disposer rapidement d'une version numérique grâce au Dr. Hans-Ulrich Seifert sur son site entièrement dédié à Boyer d'Argens. Un lien est déjà près pour accueillir les Lettres chinoises . En plus d'une masse impressionnante de matériaux, on trouve déjà sur ce site remarquable un choix très vaste de textes numérisés ou les liens ad hoc vers Gallica.

Mais pour profiter à plein des subtilités de cette correspondance fictive entre faux Chinois, on pourra toujours commencer par se plonger dans les rafraîchissants chapitres V et VI (« La Chine au secours de l'érotisme européen ») de l'Europe chinoise d'Etiemble (Gallimard, « Bibliothèques des idées », 1988-89), pages 87 à 113 du tome II (De la sinophilie à la sinophobie) --- et pourquoi s'arrêter en si bon chemin et ne pas relire d’une traite les deux merveilleux volumes de ce toujours aussi stimulant chef-d’œuvre d’érudition ?

On peut aussi tuer le temps en lisant, ou relisant, la Thérèse philosophe de Boyer d’Argens dans sa version française (en ligne ici ou dans une des nombreuses éditions publiées ces dernières années : j'utilise ici celle de la collection « Babel », n° 37, Actes Sud, 1992) ou, selon son appétit, chinoise. Le roman fait, en effet, partie du premier lot de 14 classiques de la littérature érotique mondiale à avoir été publiés dans des traductions inédites à Taiwan ; c’était en 1994. On peut se faire une idée des autres titres retenus en consultant la base de données bibliographiques du Center for the Study of Sexualities (Taiwan) .

On ne s'étonnera pas de retrouver à la tête de cette entreprise qui lui causa à l’époque quelques soucis avec la censure locale, le défenseur de la littérature érotique chinoise des siècles passés, M. Chan Hing-ho (Chen Qinghao 陳慶浩). Sollicité pour l'assister dans son choix « d’œuvres représentatives », j'avais naturellement retenu un ouvrage que les comparatistes chinois pourraient s'amuser à confronter à leur Chipozi zhuan 癡婆子傳 --- vous savez la scandaleuse confession de Shangguan Ana 上官阿娜, cette amoureuse folle, dont il a été question dans « Enfer chinois (03-a) » et dont j'aurais à vous reparler un jour prochain (« Enfer chinois (03-a-bis) »).

En guise de devoir de vacances, je vous soumets le début du texte dans les deux versions (cliquer sur l'image ci-contre pour l'agrandir ou ici) ; il se pourrait bien que la traduction de Weigu 微谷 (‘Petite Vallée’, sans aucun doute un pseudonyme !) se trouve quelque part sur la face cachée de l’internet chinois ; je vous fais confiance pour mettre la souris dessus et vous souhaite de studieuses vacances … (P.K.)

mardi 17 juin 2008

Bac philo pour Gao

Gri-gris au Collège impérial, Pékin (Cliché P.K., sept. 2006)

La saison des examens universitaires tire à sa fin, mais, qui s'en soucie, le bac est de retour. Avec, pour commencer et pour quelque 500 000 candidats !, son épreuve de philosophie toujours autant commentée par les médias : vous avez déjà dû trouver les listes de sujets - Peut-on désirer sans souffrir ? ; La perception peut-elle s'éduquer ? -, par ici, déjà des « corrigés en ligne », par là, et, toujours les mêmes questions « Doit-on en finir avec le bac ? », « A quoi bon la philosophie ? » matière « à part », etc !

Le Figaro n'est pas en reste avec cet article de Delphine Chayet et Aude Sérès avec Charlotte Gauthier, « Le bac philo vu par des personnalités étrangères » (17/06/2008) dont je reproduis ici le début, vous allez comprendre pourquoi :
Alors que les candidats au bac ont planché, hier, sur la philosophie, «Le Figaro» a demandé à des étrangers vivant en France de commenter les sujets. Du Prix Nobel de littérature Gao Xingjian au navigateur suisse Bernard Stamm, en passant par l'ambassadeur des États-Unis en France, ils ont joué le jeu alors même que l'étude de la philosophie au lycée est une spécificité bien française.
Gao Xingjian, écrivain chinois et Prix Nobel de littérature. Au sujet, « Est-il plus facile de connaître autrui que de se connaître soi-même ? », Gao Xingjian réplique que c'est précisément le thème de toute son œuvre, une longue quête, sans limite. Pour lui, c'est « Le » sujet par excellence. « Les jeunes qui passent le baccalauréat sont bien trop jeunes pour répondre à une telle question ! juge-t-il. C'est un vrai casse-tête et ils n'ont pas assez d'expérience dans la vie. » Pour lui, on n'a pas assez de toute une existence pour répondre à ce « problème philosophique fondamental ». La philo au lycée ? Selon lui, cela sert à la formation de l'intelligence, qui apporte des outils de raisonnement. C'est nécessaire, mais pour Gao Xingjian, la littérature est plus utile, plus liée à la vie, car « elle apporte de véritables témoignages sur la condition humaine ».
Alors quelle note mettriez-vous à l'élève Gao ?

Je me souviens avoir pour ma part plancher sur « Peut-on être sans avoir ? », mais pas des angoisses pré-bac. Par contre, je n'ai jamais pu oublier ce texte d'Henri Michaux (24 mai 1899 - 18 octobre 1984), « Examens en Chine » (Façons d'endormi, façons d'éveillé. Gallimard, 1969) :
Je suis en Chine ; arrivé d'un pays voisin, plutôt par erreur. On me donne d'entrée de quoi écrire pour suivre avec d'autres déjà bien avancés, une classe de chinois. Pas commode à tracer les caractères, ni à distinguer les uns des autres, ni à retenir. J'en trace un certain nombre, commettant beaucoup de fautes. Sans autrement broncher, de temps à autres les maîtres se penchent sur ma copie, la copie qui va décider de tout. L'épreuve continue et je confonds toujours certains caractères.
Or il y a 700 caractères qui signifient « mérite la mort » .
Saisissant, n'est-ce pas ? (P.K.)

samedi 14 juin 2008

Pékin vs Beijing

« Pékin » ou « Beijing » ? (Cliché P.K., 2006)

On peut sans prendre trop de risque de se tromper prédire que des quelque 70 titres sur la Chine, parus ou à paraître entre le 1 avril et le 30 juin, un petit nombre seulement survivra à l’événement qui a suscité leur réalisation, savoir les J.O. de Pékin. Je me garderais d'affiner le pronostique, mais j'ai des idées assez précises sur les chances de survie d'un bon nombre d'entre eux : que de papier et d'énergie perdus ! Fort heureusement, les autres - une petite douzaine ? -, telles les deux contributions de Danielle Elisséeff [Cixi impératrice de Chine (Paris : Librairie Académique Perrin, 2008, 261 p.) et La Chine du Néolithique à la fin des Cinq Dynasties (960 de notre ère) : Art et archéologie (Paris : RMN, « Manuels de l'Ecole du Louvre », 381 p.)], méritent d'augmenter le fonds des ouvrages à posséder et qu'on prendra plaisir à consulter longtemps après le 24 août 2008.

Je fais le pari que celui qui vient d'intégrer, avec le n° 528, la collection « Découvertes » des Editions Gallimard va lui aussi s'installer durablement dans les bibliographies et les bibliothèques. D'entrée de jeu, il a gagné sa place aux côtés des précédents titres consacrés à la Chine et à sa culture, comme La redécouverte de la Chine ancienne de Corinne Debaine-Francfort (série « Archéologie », n° 360, 1998), France-Chine. Quand deux mondes se rencontrent de Muriel Détrie (série « Culture et Société », n° 447, 2004), bien évidemment le Confucius. Des mots en action de Danielle Elisséeff (série « Religions », n° 440, 2003), sans oublier le volume consacré par Gilles Béguin et Dominique Morel à La Cité interdite des Fils du Ciel (série « Histoire », n° 303, 1996).

Comme ce dernier, dont il prolonge le propos, Pékin. capitale impériale, mégapole de demain figure dans la série historique, car en même temps qu'il nous initie aux secrets la ville et de son immense patrimoine culturel, il retrace l'histoire de la Chine depuis l'époque mongole. Ce presque millénaire, judicieusement découpé en quatre moments, comprend outre les trois dernières dynasties impériales, Yuan 元 (1271-1368) et Ming 明 (1368-1644) - toutes deux envisagées dans le chapitre 1 -, la dynastie mandchoue Qing 清 (1644-1911) au chapitre 2, et un vingtième siècle qui s'organise autour de l'année 1949, date de la fondation de la République Populaire de Chine. Le Pékin contemporain n’est pas oublié.

Qui mieux que Roger Darrobers aurait pu remplir cette mission, lui qui a, il n'y a pas si longtemps, arpenté avec délice « les rues et les ruelles » de la cité ? Il a livré, rappelez-vous, aux Editions Bleu de Chine (Paris) le passionné et passionnant relevé de ses déambulations ; d'abord dans un livre inclassable, se situant quelque part entre le travail rigoureux de l'historien, l'insouciante flânerie du poète, le relevé pointilleux du marcheur impénitent, et le dévouement du guide consciencieux : Pékin au détour des rues et des ruelles. Quarante trajets pour s'égarer (2000, 307 pages), puis dans un volume de photos : Pékin, scènes vues (2001, 303 pages). Ajoutons aussi à la riche garde-robe du gentleman-sinologue, la tenue du spécialiste des arts du spectacle chers à la capitale nordiste qui signa en plus d'un indispensable « Que sais-je ? » sur Le théâtre chinois (n° 2980, PUF, 1995), un non moins remarquable Opéra de Pékin. Théâtre et société à la fin de l'empire sino-mandchou (Bleu de Chine, 1998, 461 pages), et celle du traducteur dévoué à faire connaître, toujours chez le même éditeur, les écrits d'une des figures marquantes de la culture chinoise contemporaine, l'écrivain Liu Xinwu 劉心武 (1942-) ; pour être encore plus complet, notons que le professeur de l'université Paris X-Nanterre navigue avec la même assurance et une égale réussite dans les subtiles contrées de l'ancienne Chine, et qu'après un Kang Youwei 康有為 (1858-1927), (Manifeste à l’Empereur adressé par les candidats au doctorat. Paris : You-Feng, 1996, 198 p.) très réussi, on attend avec impatience un Zhu Xi 朱熹 (1130-1200)] revivifié.

A chaque époque son Pékin. Bien avant de devenir sous le nom de 北京, la capitale impériale des Ming puis des Qing, le Dadu 大都 des Mongols et de Guan Hanqing 關漢卿, la ville fut, déjà, l'éphémère capitale de dynasties barbares. C'est maintenant une agglomération gigantesque regroupant quelque quinze millions d'habitants, qui « en quelques décennies, (...) a connu plus de mutations qu'au cours des dix siècles précédents » et qui est « en passe de se transformer en une mégalopole asiatique à la dimension de Tokyo. » (p. 94-95).

Le format de la collection, qui a fait ses preuves et s’exporte jusqu’en Chine où certains titres ont été traduits, convient bien à un lieu aussi évocateur et qui a tant à montrer. On a donc en plus d’un texte élégant et synthétique capable de plaire autant au néophyte qu'à l'amateur éclairé, un intéressant dossier - « Témoignages et documents » (pp. 97-117) - qui puise avec doigté dans l’abondante littérature suscitée par ce pôle de la culture mondiale de Marco Polo à Claude Roy (1915-1997), sans oublier Saint-John Perse (1887-1975), Pierre Loti (1850-1923), Ibn Battûta (1304-1369), Matteo Ricci (1552-1610) et bien d’autres dont des contemporains, voyageurs, sinologues ou architecte ; ce choix ne manquera pas d’inviter le curieux à poursuivre sa découverte par d’autres lectures – il pourra même s’inspirer de la bibliographie (pp. 119-120) qui vient après une utile chronologie qui courent du VIIe-IIIe siècle avant notre ère jusqu’au 24 août 2008. Mais, pour être juste, on ne peut manquer de saluer l'excellent travail réalisé par l'équipe éditoriale et surtout Any-Claude Médioni qui est créditée de l'iconographie de ce volume comme de quatre des volumes de la collection signalés plus haut. L’ensemble est à la hauteur des espérances ; voire même, largement au-dessus !

Au sud de Qianmen 前門, le 11 septembre 2006.
(Cliché P.K.)

Mais avant de refermer ce billet, lançons une nouvelle croisade en faveur de « Pékin » contre « Beijing », combat sans doute perdu d'avance auquel nous invite l'attachement de l'auteur à la traditionnelle transcription du nom de la capitale chinoise, 北京, devenue depuis la généralisation du système de transcription pinyin, le disgracieux « Beijing » --- les éditions Gallimard restent fidèle à « Pékin » comme le prouve le très pratique guide de sa collection « Cartoville » publié sous ce titre (Hélène Le Tac, Xie Zhicai, Gallimard, 2006).

Le même sympathie pour l'ancien par rapport au nouveau, savoir « Peking », le « Pékin » anglais, contre « Beijing », a longuement été défendu par Bosat Man dans un article érudit paru voici 18 ans dans le numéro 19 de Sino-Platonic Papers (June 1990), la revue savante éditée par le grand sinologue Victor H. Mair (1943-) (University of Pennsylvania, Philadelphia) par ailleurs éditeur de la monumentale Columbia History of Chinese Literature (Columbia University Press, 2002). Cet essai - « Backhill / Peking / Beijing » - est consultable gratuitement sur internet, ce qui me permet d'en reproduire ici deux des derniers paragraphes :
« It may be of some consolation to us poor benighted souls who insist on Peking over Beijing that we are not alone in the world. Aside from most of the Chinese living south of the Yangtze and many living to the north of that mighty river as well, the Chinese in Hong Kong, Singapore, the Philippines, Indonesia, Malaysia, Vietnam, and Chinatowns everywhere overwhelmingly vote for Peking instead of Beijing. Other East Asian peoples also clearly opt for the traditional pronunciation. The Vietnamese, for example, say Bâc-kinh and the Koreans Puk-kyông. The Japanese say Pekin when they attempt what they consider to be a modem pronunciation of the name of the Chinese capital. But if they were to read the two tetragraphs in the manner their forefathers learned to pronounce them, they would say either hok[u]kei for supposedly Han dynasty (roughly second century B.I.E. to second century I.E.) sounds (but actually acquired from north Chinese sources during the seventh century, i.e. Tang period) or hok[u]kyô for ostensibly Wu dynasty (222-279 I.E.) sounds (but actually acquired from the Southern Dynasties [Song, Qi, Liang, and Chen] during the fifth and sixth cenhuies). If pressed to read them in a truly Japanese, non-Sinitic fashion, they would pronounce the two tetragraphs as kita miyako.

We should not feel guilty for saying Peking instead of Beijing. It is not because we are uncouth foreign devils that we pronounce the name of the Chinese capital the way we do, but because we have inherited a long tradition shared by virtually the rest of the world. Asking around among my friends from other-countries, I find the following usages: Piking (Hindi), Peking (Hebrew), Pekin (Persian), Bikin (Arabic), Pekin (Polish), Peking (Czech), Pekino (Italian), Peking (Swedish), Pekin (Spanish), Pekinon (Greek), Pékin (French), Pekin (Russian), and Peking (German). It is obvious that it is not simply because we are perverse that we insist on maintaining the traditional pronunciation which the northern Chinese have themselves given up during the last few centuries. (...) Peking is integral to our culture. A duck by any other name is just not as crispy and unctuous. A dog by any other name is indubitably not as cute and cuddly. »
Que dire, alors, de l'opéra jingju 京劇 ? Celui de Beijing ne nous cassera-t-il pas aussi sûrement les oreilles que celui de Pékin nous ravit. Et vous, êtes-vous « pro-Pékin » ou « pro-Beijing » ? (P.K.)

vendredi 13 juin 2008

Colloque Gao Xingjian à Hong Kong

A propos du colloque international
« Gao Xingjian :
A Writer For His Culture, A Writer Against His Culture »,
高行健:中國文化交叉路

Hong Kong 28-30 mai 2008

On se souvient que notre équipe « Littérature chinoise et traduction » avait organisé en janvier 2005 un important colloque international autour de l’écriture romanesque et théâtrale de Gao Xingjian, qui avait réuni seize spécialistes venus de neuf pays différents. Les bases d’une recherche internationale sur l’œuvre du prix Nobel de littérature 2000 étaient solidement établies et les actes de ce colloque en font foi (voir L’Ecriture romanesque et théâtrale de Gao Xingjian, Seuil, 2006).

Suite à une collaboration régulière avec le professeur Gilbert Fong de la Chinese University of Hong Kong (CUHK), spécialiste et traducteur du théâtre de Gao Xingjian, l’Espace de recherche et documentation Gao Xingjian du Service commun de documentation de l’université de Provence a ouvert en avril 2008, tandis que se préparait depuis plusieurs mois à Hong Kong la tenue d’un nouveau grand colloque international, dans le cadre du Gao Xingjian Arts Festival et de la manifestation Le French May. Ce colloque a été organisé par la CUHK, le Centre d’études français sur la Chine contemporaine (CEFC) et notre équipe. Il a réuni vingt-quatre spécialistes venus de dix pays différents, dont – et c’est là la grande nouveauté de cette manifestation – trois spécialistes de Chine continentale : M. Tian Benxiang 田本相 de l’Institut chinois de recherche sur l’art 中国艺术研究院, Mme Liu Chunying 刘春英 de l’université Jinan à Canton 暨南大学 et M. Hu Zhiyi 胡志毅, de l’université du Zhejiang 浙江大学.

Les thèmes retenus étaient : l’esthétique du roman et du théâtre de Gao Xingjian, la modernité occidentale et l’esthétique chinoise, Gao Xingjian et Zhuangzi, Gao Xingjian et le bouddhisme. Curieusement, aucune communication n’était directement axée sur l’esthétique picturale et cinématographique de l’auteur qui est, comme on le sait, non seulement romancier et dramaturge, mais aussi peintre et cinéaste. Ce seront sans doute des thèmes privilégiés du prochain colloque autour de son travail de création.

J’ai eu l’honneur de présenter la première communication lors de la session intitulée « Gao Xingjian and Chinese Aesthetics », 高行健与中国美学, présidée par l’écrivaine taiwanaise Long Yingtai 龙应台. Celle-ci a déclaré d’emblée qu’elle refusait qu’on lui parle de « grandeur de la nation chinoise » tant que celle-ci n’aurait pas reconnu « la richesse et l’importance de l’œuvre de Gao Xingjian »… Pour ma part, j’avais choisi d’intervenir sur le concept-clé de notre auteur, « ne pas avoir de –isme » 没有主义, en me demandant s’il s’agissait d’un nouvel -isme, le « -isme du non-isme », ou plutôt d’un art de vivre et d’une nouvelle éthique.

Les grands thèmes de discussion ont porté sur l’influence des différentes formes de la pensée chinoise sur l’œuvre de Gao Xingjian, le taoïsme de Zhuangzi ou le bouddhisme Zen, et l’influence de l’Occident à travers le théâtre de l’absurde, Bertolt Brecht ou Georges Perec. La question du jeu de l’acteur (les trois degrés dans le jeu de l’acteur, le moi, individu vivant, l’acteur et le rôle) a été examinée par plusieurs intervenants ainsi que le recours aux pronoms personnels dans la narration romanesque, qui fait l’originalité des deux grands romans La Montagne de l’âme et Le Livre d’un homme seul.

Notons que la parution à Hong Kong en mai 2008 du recueil d’essais de Gao Xingjian (éditions du mensuel Mingbao 明报月刊出版社) intitulé De la création 论创作 intervenait fort à propos. On y trouve la réédition de textes plus anciens dont certains ont déjà été traduits en français, mais surtout les quatre conférences encore inédites que Gao Xingjian a écrites pour l’université de Taiwan en 2007. Il y parle de la place de l’écrivain, de l’art du roman, du potentiel du théâtre et de l’esthétique du peintre. Ces textes, en cours de traduction en français (parution aux éditions du Seuil en 2009), apportent un éclairage capital sur l’art de Gao Xingjian et ses conceptions esthétiques. Liu Zaifu 刘再复, dans la préface de cet ouvrage et dans la communication qu’il a faite au cours du colloque, souligne l’importance de la réflexion de Gao Xingjian depuis qu’il a reçu le prix Nobel en considérant qu’il est non seulement peintre et écrivain, mais aussi un penseur de premier plan qui aidera ses contemporains à « dire adieu au XXe siècle ».

Lors de la séance de conclusion, à l’issue de trois journées de communications et discussions, il a été souligné que certains thèmes très importants de l’œuvre de Gao Xingjian n’avaient pas été suffisamment abordés, notamment la place de la sexualité dans son œuvre et, comme on l’a dit plus haut, ses conceptions esthétiques picturales et cinématographiques.

Chaleureux et souriant, Gao Xingjian a assisté à plusieurs sessions du colloque, entre les nombreux entretiens qu’il a donnés aux journalistes, dont certains venus de Chine continentale. Son témoignage personnel lors des séances d’ouverture et de clôture du colloque a provoqué une grande émotion chez l’ensemble des participants qui ont apprécié sa disponibilité pour répondre à leurs questions.

Il faut remercier chaleureusement Jean-François Huchet, le directeur du CEFC à Hong Kong, et Sebastian Veg, chercheur au CEFC (auteur d’une contribution où il a posé les bases d’une comparaison entre Gao Xingjian et Oe Kenzaburo), Gilbert Fong de CUHK, ainsi que Hardy S. C. Tsoi le directeur du Sir Run Run Shaw Hall de CUHK, les coorganisateurs de ce colloque dont les participants ont pu aussi assister à la première mondiale de la pièce de Gao Xingjian Chronique du Classique des mers et des monts 山海经传 jouée… en cantonais. Les participants au colloque d’Aix-en-Provence en janvier 2005 avaient, eux, pu assister à une représentation de La Neige en août à l’Opéra de Marseille.

L’Espace de recherche et documentation Gao Xingjian était représenté par l’un de ses responsables, Jean-Luc Bidaux, qui a pu amasser, avec l’aide de son homologue hongkongais C. K. Lam, une importante documentation autour de l’événement : programmes de théâtre, catalogue de l’exposition sur les œuvres de Gao Xingjian à la bibliothèque de CUHK, articles de journaux, etc.

Les études sur l’œuvre de Gao Xingjian ont connu un essor particulier grâce à ces journées. Nul doute que d’ici quelques mois ou quelques années, sera organisée une nouvelle rencontre quelque part dans le monde pour poursuivre cette étude.

Noël Dutrait

vendredi 6 juin 2008

Derniers paragraphes (004)

En attendant de lire ici-même un compte-rendu détaillé sur le « Gao Xingjian Arts Festival » qui vient de se dérouler à Hong Kong et une synthèse sur le colloque international « Gao Xingjian : A Writer For His Culture, A Writer Against His Culture » qui en fut un des moments forts, pourquoi ne pas jeter un coup d’œil aux deux pages que la Newsletter de l’International Institute for Asian Studies (IIAS) consacre au prix Nobel de littérature 2000.

On doit ces deux pages (téléchargeables à partir d’ici) à Bob van der Linden qui a intitulé ce court portait « Individuality, literature and censorship: Gao xingjiang and China », composé de trois parties, « A meditation on the human spirit », « The fate of the writer in exile », et « Lost in translation? » qui a lui seul appelle sans doute des commentaires :
« Towards the end of Soul Mountain, Gao Xingjian writes:

« This is not a novel! »
« A novel must have a complete story. »
He says he has told many stories, some with endings and others without.
« They’re all fragments without any consequence, the author doesn’t know how to organize connected episodes. »
[...]
« No matter how you tell a story, there must be a protagonist. In a long work of fiction there must be several important characters, but this work of yours...? »
« But surely the I, you, she and he in the book are characters? » he asks.
« These are just different pronouns to change the point of view of the narrative. This can’t replace the portrayal of characters. These pronouns of yours, even if they are characters, don’t have clear images they’re hardly described at all. »
He says he isn’t painting portraits.»
(London: Harper Perennial, 2001, p. 452-3).

Because of his use of pronouns as characters, numerous details from Chinese history and culture, philosophical ‘excursions’ etc., Gao’s novels (and especially Soul Mountain) are not easy to read. One also wonders how much got lost in the no doubt excellent translations by Mabel Lee and to what extent these novels should be read in Chinese to be fully appreciated. Be that as it may, in English one can already sense the uniqueness of Gao’s autobiographical fiction. Hopefully his novels will soon be available in China, for any world civilisation should at least allow a niche for a creative individual in search of new developments in language.»
Le dernier numéro - 47 - de cette Newsletter indispensable à qui veut rester au courant des activités de la recherche sur l’Asie a pour thème « New Religious Movements ».

Le précédent - n° 46 - avait pour titre « The Politics of Dress » et portait en couverture une très amusante photo représentant les chefs d’Etats de l’APEC lors de leur réunion annuelle en novembre 2005 en Corée [Voir illustration ci-dessus], mais aussi un intéressant article de Louise Edwards : « Dressing for power Scholars’ robes, school uniforms and military attire in China » qui s’achève par un paragraphe baptisé « Militarised politicians » :
« The importance of education to political dress was balanced by rising sartorial militarism. Early in the Republican period China’s male political leaders often appeared in full European military regalia. The population was presented with images of alien remoteness in their leaders and these excessively decorated military clothes soon became associated with corrupt, selfaggrandisement. By the mid-1930s this ceased featuring in political leaders’ clothing despite the merging of political and military roles. Instead, leaders such as Sun Yat-sen, Chiang Kai-shek and Mao Zedong emerged in simpler forms of military attire invoking their increasing proximity to the ‘people’. The Sun Yat-sen suit (aka Mao suit) eventually became the communist uniform for both men and women. But, at the leadership level, the premier legitimacy of the scholar as leader remained even through to the Cultural Revolution. A widely circulated image of Mao from 1968, ‘Chairman Mao goes to Anyuan’, depicts a youthful Mao in a scholar’s robe. At crucial junctures the balance between the Mao-suited ‘soldier’ and the virtuous ‘scholar’ reappears to reassure people of the leadership’s wisdom, strength and constancy. The famous posters of Mao handing power to Hua Guofeng that carry the caption “With you in charge, I am at ease” depict the two men in Mao suits, surrounded by books, pens and sheafs of paper. The scholar performed political work well past the demise of the Imperial examination system. » (p. 7).
Le président Mao allant à Anyuan 毛主席去安源 (1968)
de Liu Chunhua 刘春华 (1944-)

Il se trouve qu’au moment de la sortie de ce numéro très richement illustré m’était tombé dans les mains le « Que sais-je ? », le n° 1675, dans lequel Michel Jan décrivait La vie chinoise (PUF). J’avais donc consulté le passage où il est question de l’habillement (p. 61-62). Je ne résiste pas au plaisir de vous le livrer tel quel :
« Les Chinois ont toujours eu une conception pratique du vêtement. Pour l'immense majorité ce ne fut jamais un moyen particulier de distinction. Les fantaisies et le luxe étaient réservés à une minorité de riches propriétaires et à la cour impériale. L'uniformité vestimentaire est encore actuellement une règle générale. Le vêtement pouvant différencier, dans une même société, des classes sociales, la fantaisie et la mode sont des phénomènes inhabituels, désapprouvés par le plus grand nombre. S'affubler de vêtements originaux ou étrangers est la preuve d'un manque de maturité. La rigueur ou la liberté relative des coupes ou des couleurs dépendent de l'humeur politique générale. La correction de la tenue est courante même chez les plus défavorisés, par contre l'élégance est rare. Elle émane alors d'une silhouette ou s'exprime dans une attitude, elle n'est pas le résultat d'une recherche ou d'une composition vestimentaire. Le vêtement est taillé ample et n'épouse pas les formes du corps. Dans la rue, la foule apparaît uniforme. Hommes et femmes portent invariablement une veste et un pantalon, d'une coupe unique et fonctionnelle, de couleur bleue ou grise. La casquette légère en coton (jiefang mao) coiffe la majorité de la population masculine. A l'intérieur des habitations les jeunes revêtent des chandails tandis que les femmes se permettent de porter des vestes traditionnelles aux couleurs vives. L'été, les citadins échangent volontiers le pantalon et la veste stricte pour une robe de couleur. C'est à Shanghai qu'on note les plus grandes audaces : robes à fleurs, voyantes, chemisiers multicolores. Ces originalités se remarquent d'autant plus qu'elles sont des exceptions dans certaines villes et à plus forte raison dans les campagnes. »
Il est sans doute heureux que cette contribution soit définitivement sortie des rayonnages des librairies. Mais il en reste suffisamment dans les bibliothèques et chez les bouquinistes pour induire les naïfs en erreur. Gare à ceux qui, comme certains étudiants pressés, n’ayant pas pris la peine de consulter sa date de rédaction - 1976 et 1980, date d’une ultime (?) révision -, se baseraient sur ce tableau complaisant pour envisager la Chine de ce début du XXIe s. Les autres pourraient s'amuser au jeu des différences et des permanences, et se poser la question : que reste-t-il de la Chine d'il y a trente ans ?

Mais sur un sujet aussi important, il convient de clore en se tournant vers les écrits d’un spécialiste, savoir Li Yu 李漁 (1611-1680) dont on peut lire grâce à Jacques Dars quelques unes des plaisantes considérations qui figurent dans l’essai « Zhi fu » 治服, « Se vêtir » (Xianqing ouji 閒情偶寄, juan 3) :
« Art difficile, qui demande un long apprentissage ! Comme dit l'antique adage : « Trois générations pour que les aînés sachent s'habiller, cinq pour qu'ils sachent manger » [三世長者知被服, 五世長者知飲食], ce qui rejoint un dicton moins ancien affirmant qu'il faut trois générations de fonctionnaires pour se vêtir et manger [décemment] [三代為宦, 著衣喫飯]. Les pauvres et indigents, honteux de leurs guenilles, répètent qu'ils n'ont pas d'argent pour s'habiller et déclarent que s'ils faisaient fortune, les hommes caracoleraient vêtus de pelisse, et les femmes arboreraient de magnifiques atours ... C'est ignorer que le vêtement adhère au corps, qu'un singe habillé fait pouffer tout le monde de rire, et que l'habit manifeste, chez les riches, la richesse, chez les pauvres, la pauvreté : le riche le met pour montrer sa richesse, le pauvre met le sien pour montrer sa pauvreté ... » (Les carnets secrets de Li Yu. Arles : Picquier, 2003, p. 46 ; pour visualiser le texte chinois, cliquer ici ou sur l'illustration ci-contre).
Ces remarques n’épuisent naturellement pas le sujet. Du reste, J. Dars n’a pas entièrement traduit cet essai qui réserve quelques surprises comme une piquante discussion d’un passage de La Grande Etude (Daxue 大學), commentaire très personnel que Li Yu avait déjà utilisé dans l’introduction du onzième de ses Shi’er lou 十二樓 (Douze pavillons, 1658) vers lesquels je vais à nouveau me pencher dans les mois qui viennent. (P.K.)

mercredi 4 juin 2008

Aucun livre n’est inutile ...

... ou deux ou trois mots sur le projet de création d’un groupe de recherche sur les traductions françaises de littérature chinoise.


C’est en rédigeant certains des billets consacrés à la littérature chinoise ancienne publiés pour ce blog que je me suis aperçu qu’il manquait un outil performant capable, à chaque fois que s’en faisait sentir la nécessité, de fournir rapidement et avec précision, l’information complète ou pertinente sur l’existence de traductions françaises de ces textes.

Les inventaires que je consulte pour combler mes lacunes sont tous soit trop anciens [Martha Davidson, 1957], soit très incomplets pour le français [Wang Lina, 1988]. La recherche s’en trouve donc terriblement alourdie et laisse un arrière goût de travail bâclé -- surtout quand les traducteurs dont je signale les travaux n’ont pas jugé bon de mener l’enquête en amont ou de rendre compte de leurs résultats dans une préface ou dans des notes, voire pire, quand ils le font mais de manière très imprécise ou simplement allusive.

Dans le même temps, j’ai pris connaissance du travail que conduisait de son côté Xavier Legrand-Ferronnière sur la littérature fantastique et découvert avec ravissement la base de données bibliographique qu’il a créée sur le versant virtuel de l’excellente revue qu’il dirige et qui a pour nom Le Visage Vert (Zulma). Dans cette base en construction qui frappe déjà par sa richesse et la rigueur qui entoure son établissement, plusieurs entrées ont retenu mon attention : Gan Bao 干寶 (vers 280 - 350 ?), Pu Songling 蒲松齡 (1640-1715) et Luxun 魯迅 (1881-1936), tous trois mis à l’honneur par Roger Caillois (1913-1978) dans les anthologies qu’il publia entre 1958 et 1966.

Constatant qu’on pouvait être plus complet, j’ai proposé mon aide à Xavier Legrand-Ferronnière qui m’a fait l’amitié de l’accepter et a glissé dans la notice dédiée à Pu Songling un lien vers le billet consacré à cet auteur traduit naguère par Tcheng-Ki-Tong alias Chen Jitong 陳季同 (1851-1907) [voir l'illustration ci-dessus] et plus récemment par André Lévy (Chroniques de l’étrange, Picquier, 2005).

Mais, il y a, comme souvent, loin de l’intention à la réalisation. En effet, compléter ces notices signifie balayer plus de deux siècles de tentatives parfois hasardeuses, parfois brillantes, le plus souvent partielles. Qui plus est, celles-ci ont été livrées sans plan d’ensemble et sans volonté de représentativité, soit en éditions séparées, chez toutes sortes d’éditeurs, soit dans des revues ou des anthologies parfois généralistes et thématiques. Le public visé par ces publications étant forcément assez réduit, elles ont souvent été éditées de manière confidentielle et rarement réimprimées.


Un exemple [sur lequel je reviendrai plus en détail dans un prochain billet] perm