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mardi 13 novembre 2012

Gao Xingjian : deux sinon rien


A peine un mois après la sortie du Veau suivi du Coureur de fond (traduit par François Sastourné)  du tout récent Prix Nobel de Littérature 2012, l'écrivain Mo Yan 莫言, les Editions du Seuil viennent de publier deux volumes consacrés à Gao Xingjian 高行健, Nobel de littérature 2000.

Il s'agit d'un volumineux volume (1024 pages) comprenant La Montagne de l'Ame, Une canne à pêche pour mon grand-père, Le Livre d'un homme seul, ainsi que deux nouvelles inédites :  L'Ami et Vingt-cinq ans après. 
« Les deux nouvelles inédites, écrites au début des années 1980, évoquent les retrouvailles de proches séparés par la Révolution culturelle. L’Ami réunit Chuichui, autrefois accusé d’espionnage et victime de tortures, et son ami d’enfance, après treize ans de séparation. Vingt-cinq ans après, c’est le temps qu’il aura fallu à Zhang pour retrouver son amour de jeunesse. La fidélité des sentiments l’emporte sur la dictature et, si douloureuse qu'ait pu être la séparation, chacun n’aura eu de cesse, et à raison, d’espérer, de rêver, et d'écrire ces retrouvailles. » [Extrait du dossier de presse]
L'ensemble est traduit par Noël et Liliane Dutrait et sort dans la collection « Opus ».
Les amateurs seront également ravis de découvrir une autre œuvre inédite en traduction. Elle est traduite par Noël Dutrait et Philippe Che sous le titre de Chronique du Classique des mers et des monts. Tragicomédie divine en trois actes. Il s'agit de la pièce de théâtre Shanhai jing zhuan 山海經傳 élaborée par Gao Xingjian à partir du Shanhai jing 山海經 et donnée à Hong Kong en février dernier.
« "LE RÉCITANT, frappant sur son tambour qui rend un son mat.
Mesdames, Messieurs, regardez notre ancêtre à tous, Nüwa, au milieu de ce chaos. C’est une déesse, naturellement, et non pas une femme ordinaire. Elle est d’une grande beauté malgré sa grande saleté, elle n’a aucune honte et garde sa dignité. On ne sait ce qu’elle dit, on ne sait ce qu’elle chante. Les dieux ont leur propre langage, comment vous et moi, hommes et femmes ordinaires, pourrions-nous les comprendre ? "
La mythologie chinoise dans laquelle nous entraine le prix Nobel GAO Xingjian est peuplée de monstres fantastiques - buffle unijambiste, serpent à tête humaine, corbeaux d'or et oiseaux aux couleurs chatoyantes -, de dieux et déesses tour à tour capricieux, jaloux, colériques et touchants. En proie aux vices humains, ces personnages qui forgent notre monde actuel rappellent étrangement les dieux antiques grecs ou romains et les humains de tout temps et tous lieux. » [Extrait du dossier de presse]

lundi 17 octobre 2011

Les 25 ans des Ecritures croisées




Pendant le week-end qui vient de s’écouler s’est déroulée à Aix-en-Provence la Fête du Livre dont le grand écrivain mexicain Carlos Fuentes était l’invité d’honneur. Une fête parfaitement réussie qui a permis au nombreux public d’assister à des débats passionnants sur la littérature d’Amérique latine, les relations entre histoire et littérature, littérature et journalisme et bien d’autres sujets.   
Les lecteurs de ce blog se  souviennent sans doute de la Fête du Livre d’il y a deux ans qui était intitulée « L’Asie des Ecritures croisées : un vrai roman ». Ce furent aussi des moments extraordinaires qui avaient enthousiasmé le public aussi nombreux que celui de la fête consacrée à Carlos Fuentes. Et cette année, les Ecritures croisées ont sorti un livre à l’occasion de ses 25 années d’existence qui s’intitule Ecritures croisées, parcours raisonné dans les littératures du monde, constitué de textes réunis par Annie Terrier, Guy Astic et Liliane Dutrait. De plus, un DVD accompagne l’ouvrage, dans lequel on peut revoir les grands écrivains qui se sont succédé à la tribune de l’association animée par l’infatigable Annie Terrier.  D’Otavio Paz à Philip Roth, de Oe Kenzaburo à Vassilis Vassilikos, d’Antoine Volodine à Mahmoud  Darwich et bien d’autres encore, les littératures du monde entier ont été accueillies et célébrées depuis un quart de siècle. 
Pour les amateurs de littérature d’Asie orientale, des extraits de l’extraordinaire dialogue entre Gao Xingjian et Oe Kenzaburo sont repris dans le DVD, tandis que l’ouvrage comprend des extraits des interventions de Mo Yan, Zhang Wei et bien sûr aussi Gao Xingjian et Oe Kenzaburo. Un bel ouvrage dédié à la mémoire de Liliane Dutrait, présidente de l’association jusqu’à sa disparition l’année dernière, édité par les éditions Rouge profond. 

On se souvient peut-être qu’en 2006 Gao Xingjian affirmait : « L’écrivain développe une voix individuelle, personnelle, qui n’a aucun rapport avec une voie collective, étatique. Cette voix-là est plus vraie que toutes les histoires officielles (…) Il y a une nécessité de la littérature. Elle porte la voix faible d’un homme qui n’est pas parfait, qui est fragile, mais c’est une voix de dimension humaine. » Et Oe Kenzaburo de lui répondre : « Que l’homme de la marge parle d’une voix faible, je l’admets tout à fait. Cependant, un renversement est possible : cette petite voix peut devenir très forte. A travers le rire ou le comique, une petite voix faible peut atteindre l’universel et devenir une voix forte ».
ND

mercredi 10 novembre 2010

Hommage à Liliane Dutrait

Les Écritures Croisées
sa famille et ses amis vous invitent
à rendre hommage à

Liliane Dutrait

journaliste, correctrice, traductrice,
présidente des écritures croisées depuis 2005

le 23 novembre 2010 à 18 h 30
Cité du livre, amphithéâtre de la verrière,
8-10, rue des allumettes. Aix-en-provence
et à partager, autour de sa mémoire, le verre de l’amitié.

samedi 23 octobre 2010

Hommage d’un traducteur à une traductrice


Le 4 octobre 2010, Liliane Dutrait nous a quittés. Elle luttait contre son cancer depuis des mois et des mois. Elle a gardé espoir jusqu’au dernier jour pour elle bien sûr, mais je crois surtout pour les autres, pour ses enfants, ses amis, pour moi. Membre associée de notre équipe, elle voulait se faire la plus discrète possible, refusant souvent de venir à des réunions où elle estimait ne pas avoir de légitimité pour siéger. Et pourtant, diplômée en histoire de l’art et archéologie de l’Université de Provence, diplômée en chinois de l’Université de Bordeaux III, elle avait toute légitimité à faire partie de notre équipe, même si elle n’avait pas de poste à l’université. Elle a possédé la carte de journaliste pendant de nombreuses années, journaliste à Archeologia, Impressions du Sud, La revue de la céramique et du verre, et bien d’autres encore. Elle a écrit des milliers d’articles, soit de vulgarisation, soit d’un haut niveau scientifique. Les champs qu’elle couvrait m’impressionnaient beaucoup : histoire, archéologie, littérature, céramique, céramique chinoise ancienne ou contemporaine, sciences (je me souviens des articles de vulgarisation qu’elle a écrit dans la revue Ça m’intéresse). Récemment, elle avait décidé de se débarrasser des archives qu’elle avait accumulées et qui, à ses yeux, commençaient à encombrer notre maison. Elle estimait que tout pouvait être consulté sur Internet et qu’il n’était plus besoin de garder ces vieux papiers… Ce qui me frappait toujours, c’était sa manière de ne rien négliger quand elle préparait un article. Une recherche minutieuse, des prises de contact nombreuses et un soin extrême dans la rédaction…

Sa deuxième carrière a été celle de correctrice et rédactrice. Elle a travaillé pour de nombreux éditeurs français et étrangers. Certains mentionnaient son nom, mais c’est une pratique assez rare. Elle était très sollicitée en raison de ses larges compétences. Tel ouvrage concernant la Chine lui était envoyé parce qu’elle était imbattable dans la transcription du chinois en pinyin… Tel autre en raison de sa connaissance profonde de la céramique et de sa fabrication.
Elle a même fait du rewriting, dans l’ombre des auteurs, et n’a pas toujours reçu de remerciements, pourtant mérités, pour telle ou telle œuvre primée. Quand je lui faisais part de mon mécontentement à ce sujet, elle se contentait d’arborer le grand sourire que ses amis et sa famille lui connaissaient bien.

Quand je me suis lancé dans la traduction, tout naturellement, ma première lectrice, c’était elle. Mon manuscrit, ou plutôt « tapuscrit » revenait sur mon bureau couvert de corrections notées en rouge (il fallait toujours un feutre rouge à pointe très fine). Après avoir publié plusieurs traductions avec la mention « traduit par Noël Dutrait », mais avec en page de garde un remerciement à Liliane Dutrait, nous nous sommes dit qu’en fait nous faisions bien une traduction « à quatre mains » et c’est avec La Montagne de l’Ame de Gao Xingjian, publié en 1995, que son nom est apparu en bonne place à côté du mien sur les couvertures. Un collègue m’avait fait remarquer que la courtoisie eût voulu que l’on inscrivît « traduit par Liliane et Noël Dutrait » (Ladies first). En réalité, ce choix avait été discuté entre nous. Comme c’est moi qui faisais le passage du chinois au français (le premier jet), et qu’elle intervenait lors de la relecture et des corrections, nous étions tombés d’accord pour mentionner « traduit du chinois par Noël et Liliane Dutrait ».

Traduire avec Liliane, c’était prendre son temps, relire autant de fois que nécessaire, ne jamais se contenter d’un à peu près, vérifier systématiquement du début à la fin du roman que tout était cohérent : les noms de personnages, les sites géographiques, la traduction des expressions figées, proverbes, comptines… Combien de fois m’a-t-elle faire remarqué que dans mon « premier jet » j’avais traduit un proverbe d’une manière à telle page et d’une autre manière à telle autre ? Il est vrai que parfois, pressé par le temps, je le faisais consciemment, en me disant que nous pourrions ultérieurement faire le meilleur choix entre les différentes propositions. Combien de fois aussi m’a-t-elle fait remarqué que telle phrase ne paraissait pas logique par rapport au contexte, que tel personnage ne pouvait pas apparaître à cet endroit, que la maison de tel ou tel personnage était parfois à l’est, parfois à l’ouest du village ? Aucune erreur, aucun faux-sens, aucun contre-sens n’échappait à sa vigilance (ou si c’est le cas, la faute n’en incombe qu’à moi-même). Elle n’hésitait pas à retourner au texte chinois pour vérifier si elle-même ne s’éloignait pas trop du texte original.
Naturellement, traduire à quatre mains peut engendrer de vives discussions, des oppositions, des disputes même, mais dans ces cas-là, elle savait toujours proposer une pause, une promenade, un tour dans le jardin…
La dernière lecture se faisait toujours à haute voix. C’est moi qui lisais sur l’écran de l’ordinateur et elle écoutait, souvent les yeux fermés. Elle m’arrêtait chaque fois qu’une aspérité du texte incongrue apparaissait. Et la discussion reprenait, souvent accompagnée par une lecture de la phrase ou de la page entière en chinois pour entendre « la musique de la langue ».
En général, nous faisions ces traductions en plus de notre travail personnel. Mais il nous est arrivé aussi de décider de passer dix jours ou plus de nos vacances à traduire intensément, pour être sûrs de rendre à temps notre traduction : ce fut le cas pour Beaux seins belles fesses de Mo Yan et aussi pour Quarante et un coups de canon de Mo Yan également. Nous nous étions isolés dans une maison à la campagne et nous traduisions depuis tôt le matin jusqu’au milieu d’après-midi, et nous promenions l’après-midi, puis le soir était consacré aux lectures, écoutes de musique ou sorties (jamais de travail le soir)… Et dans les bois, dans les prés, au cours de nos sorties, nous continuions à chercher (et souvent à trouver) la traduction la plus juste de telle ou telle phrase, telle ou telle expression.

Liliane était aussi une grande lectrice : romans, romans policiers, français et étrangers. Parfois elle me lisait une phrase traduite du japonais, de l’islandais, du finnois… et me la donnait en exemple par rapport à tel ou tel passage que nous étions en train de traduire.
Quelques jours avant sa disparition, j’ai pu lui montrer la dernière édition de notre œuvre commune, que nous avions dédicacée à nos enfants, Vincent et Isabelle. Il s’agissait de La Chine et les Chinois paru dans la collection Les Encyclopes chez Milan Jeunesse. C’était elle qui avait reporté il y a quelques mois les corrections nécessaires pour la réédition de cet ouvrage de vulgarisation paru la première fois en 2005. Notez que les auteurs de cet ouvrage sont bien Liliane et Noël Dutrait, (et non l’inverse comme pour les traductions) car c’est bien elle qui en a rédigé la majeure partie.
Et enfin, le dernier travail qu’elle a effectué a été la relecture de nombreux textes qui constitueront le numéro 2 de notre revue IDEO, Impressions d’Extrême-Orient.

23 octobre 2010. Noël Dutrait

dimanche 10 janvier 2010

Les 70 ans de Gao Xingjian

Nous l’avions annoncé, les amis de Gao Xingjian se sont souvenus que celui-ci est né le 4 janvier 1940 à Ganzhou dans la province du Jiangxi. L’écrivain Ma Jian et le poète Yang Lian, qui résident à Londres, ont organisé au Centre of Chinese Studies de la SOAS deux journées autour du premier écrivain de langue chinoise lauréat du prix Nobel, sur le thème « Realms of the Spirit in Gao Xingjian’s Literature and Art ».

Gao Xingjian lui-même avait accepté l’invitation et ces deux journées se sont déroulées dans une capitale britannique glaciale, mais aussi dans une atmosphère de chaude amitié et d’échanges fructueux. Ce fut l’occasion de voir ou de revoir dans le Brunei Gallery Lecture Theatre de la SOAS le film de Gao Xingjian, Après le déluge, puis La Silhouette sinon l’ombre et enfin l’enregistrement vidéo de La Neige en août dans la mise en scène que Gao Xingjian avait dirigée à Taibei en 2002. Enfin, une lecture par trois comédiens dirigés par Stephen Watts a été donnée de l’œuvre la plus récente de Gao dans la traduction anglaise de Claire Conceison, Ballade Nocturne.

Le premier jour, un symposium a réuni cinq intervenants qui ont livré une analyse au sujet des diverses facettes du maître, pour en montrer l’esprit unique qui en émane. Après que la sinologue Mary Massilli eut livré une étude très éclairante sur son théâtre, je me suis attaché à revenir sur l’histoire de la traduction de Lingshan 灵山 en expliquant à quel point l’intérêt que j’ai porté à ce roman dès que j’en ai lu les premières pages m’avait poussé à le traduire avec Liliane Dutrait, malgré les immenses difficultés que nous avions à trouver un éditeur. J’ai essayé, à travers quelques exemples, de montrer que nous avions cherché à rendre la « musique de la langue » si chère à l’auteur. Puis Chen Maiping a montré en quoi l’œuvre de Gao Xingjian devait être appréhendée comme un tout, sans avoir à se demander s’il s’agit d’une œuvre chinoise ou occidentale, d’une œuvre moderne ou post-moderne… Pour Chen Maiping, Gao Xingjian a commencé à emprunter sa propre voie là ou d’autres s’étaient arrêtés. Et il a déploré une nouvelle fois que le nom de Gao Xingjian soit officiellement passé sous silence par les autorités de Chine continentale alors que selon lui, l’anniversaire des 70 ans de l’artiste devrait faire la une des journaux chinois. Enfin, Chen Maiping a bien défini comment Gao Xingjian avait décidé de partir en exil et d’agir en individu isolé quand il avait compris que l’action collective n’aurait aucune utilité pour faire changer le régime qui opprimait sans cesse les intellectuels et les artistes. En agissant seul et en obtenant la récompense suprême que représente le Prix Nobel, Gao Xingjian a montré de manière éclatante à quel point la seule force spirituelle d’un individu pouvait parvenir à gravir les plus hautes montagnes. Enfin, l’écrivain Ma Jian, l’auteur de Chemins de poussière rouge et de Beijing Coma, compagnon de route de Gao Xingjian depuis le début des années 1980, a rappelé l’itinéraire de son ami et a montré à quel point son extraordinaire travail avait signé l’échec de la dictature de Chine continentale dans sa tentative d’étranglement de la pensée artistique.


Enfin, tout au long de ces deux journées qui ont attiré une nombreuse assistance, Gao Xingjian a répondu aux questions du public et a participé aux débats sur son œuvre. Il a rappelé sa position inébranlable d’artiste totalement indépendant, attaché à faire aboutir ses projets artistiques polymorphes, infatigablement.


Bon anniversaire Monsieur Gao !


PS : Bertrand Mialaret de Rue 89 a fait spécialement le déplacement à Londres et devrait rendre compte ces journées prochainement. On peut aussi se rendre sur le site de la BBC pour écouter une très intéressante interview de Gao Xingjian en chinois.


Noël Dutrait.

vendredi 4 décembre 2009

La littérature chinoise contemporaine sur la Canebière

(Cliché tiré d'un entretien donné par Noël et Liliane Dutrait à Télé Campus Provence)

Ce samedi 5 Décembre 2009 à 15 h, à l'Espace culture de Marseille (42, La Canebière), Noël Dutrait donnera une conférence sur la littérature chinoise contemporaine. L'auteur du Petit précis à l'usage de l'amateur de littérature chinoise contemporaine [Editions Philippe Picquier, (2002) 2006, 162 pages] et de tant de traductions d'œuvres marquantes de la fin du XXe et du début du XXIe siècles, seul ou en tandem avec son épouse Liliane Dutrait, présentera les grands courants actuels de la création littéraire chinoise.
Depuis 30 ans, la littérature chinoise contemporaine a connu un essor extraordinaire. Étouffée pendant des années par le poids de la politique, elle se développe maintenant aussi bien en Chine continentale qu'à Taïwan, Hong-Kong, Singapour ou dans la "diaspora" hors de Chine. Les écrivains, poètes, dramaturges sont de plus nombreux et il n'est pas toujours facile d'avoir une vue d'ensemble de leur production. Il existe cependant actuellement de nombreuses traductions en français et dans d'autres langues, ce qui permet au public non sinisant de prendre connaissance de ces œuvres.
Cette manifestation organisée par Chinafi est annoncée comme il se doit sur le sympathique blog de l'association. Venez nombreux.

mercredi 18 novembre 2009

L'Asie au 7ème Meeting

La M.E.E.T. (Maison des écrivains étrangers et des traducteurs) tient son septième MEETING, Rencontres littéraires internationales au LIFE (Lieu International des Formes Emergentes) de Saint‐Nazaire, les 19 ‐ 22 novembre 2009.

Elle y accueillera une vingtaine d'écrivains français et étrangers. L'Asie y sera représentée par Tawada Yôko 多和田葉子 , née en 1960 à Tokyo mais qui, installée depuis 1982 à Hambourg, écrit aussi en allemand et dont on peut lire des traductions françaises aux éditions Verdier, et Duong Thu Huong dont il a été souvent question sur ce blog et que les Aixois connaissent bien. Elle et Phuong Dang Tran, sa traductrice, recevront pour Au zénith (Editions Sabine Wespieser), le Prix Laure‐Bataillon 2oo9.

Ce prix qui récompense la meilleure œuvre traduite en français dans l’année en hommage à Laure Bataillon, lauréate en 1988, est doté de 15 000 €, il est attribué conjointement à l'écrivain étranger et à son traducteur en langue française. Le dossier de presse de la manifestation consultable en ligne grâce au blogmaster du dynamique et indispensable blog Prix-littéraires, rappelle que les lauréats pour l'année 2000 furent Mo Yan et ses traducteurs Noël et Liliane Dutrait pour Le pays de l'alcool (Le Seuil).

Le prix Laure‐Bataillon classique, décerné depuis 2003, au traducteur d'une œuvre littéraire d’un auteur décédé, revient quant à lui cette année à Jean‐Raymond Fanlo pour la traduction des œuvres de Cervantès (Don Quichotte & Nouvelles exemplaires. LGF/Livre de Poche, Collection « La Pochothèque », 2008, 1250 pages). J'en profite pour vous signaler que la conférence donnée le mardi 17 mars 2009, par Jean-Raymond Fanlo, professeur de littérature de la Renaissance à l’université de Provence, « Retraduire Cervantès : mieux s’informer, mieux restituer, pour mieux rire », est disponible sur le site de Télé Campus Provence de notre université (© Télé Campus Provence, 54 mn).

Ce prix, dont l'attribution à une œuvre et à une traduction également exceptionnelles nous réjouit, justifie l'illustration de ce billet qui est la couverture d'une adaptation drolatique du Don Quichotte par l'écrivain chinois Geng Xiaode 耿小的 (1907-1994) auteur d'une bonne trentaine d'ouvrages dont des essais sur l'humour et la satire (1940), et cette désopilante adaptation mettant en scène d’hilarants redresseurs de torts, Huaji xiake 滑稽侠客 rééditée en 1986 à Tianjin par les éditions Baihua wenxue (coll. « Xiandai tongsu xiaoshuo yanjiu ziliao » 现代通俗小说研究资料 [Matériaux de recherche sur le roman populaire moderne]) dont on reparlera à la prochaine occasion qui pourrait n'être pas si éloignée que cela : notre équipe ne va-t-elle pas prochainement explorer le registre humoristique notamment à l'occasion d'un colloque qui se tiendra les 23 et 24 avril 2009 ? (P.K.)

lundi 8 juin 2009

Mo Yan, l'Aixois

Dans un billet de ce blog du 25 mars 2009, Noël Dutrait se demandait quel titre français serait donné à Shēngsǐ píláo 生死疲劳, le quinzième roman de Mo Yan 莫言 bientôt disponible dans notre langue. La solution est maintenant connue. Sa traduction par Chantal Chen-Andro, annoncée au Seuil (collection « Cadre vert ») pour le 20 août 2009, devrait paraître sous le titre de La Dure Loi du Karma.

Gageons qu'il fera sensation à la rentrée. Certains comme, Enrica Sartorit (Le Magazine Littéraire.com), sont déjà très impatients de lire cette fresque romanesque qui jongle avec les réincarnations : « Un jeune propriétaire, dynamique et bon, est fusillé peu après le triomphe de Mao Zedong. Selon la loi du karma, il est condamné, pour ses fautes, à être réincarné en animal. Il sera âne, boeuf, cochon, chien, enfin singe, revenant sans cesse sur ses propres traces et auprès de ses descendants. L’auteur célèbre de Beaux seins, belles fesses, né en 1955, se met lui-même en scène dans ce récit qui traverse la « libération » maoïste à la Chine convertie à la société de marché. »

Il sera sans aucun doute question de cet ouvrage récemment primé comme des précédents lors de la rencontre qui se déroulera le jeudi 25 juin 2009 à 18h30 à l'amphithéâtre de la Verrière, Cité du Livre (Aix-en-Provence). En effet, Mo Yan sera une nouvelle fois Aixois et il dialoguera avec un de ses plus fidèles traducteurs, Noël Dutrait, qui, avec l'assistance de son épouse Liliane, a gagné à l'écrivain du Shandong un public fidèle et attentif. (P.K.)

lundi 22 décembre 2008

Mo Yan, l'enfant d'or de la littérature chinoise

A propos de
Beaux seins, belles fesses
de Mo Yan.
Traduit du chinois par Noël et Liliane Dutrait. Editions du Seuil, 2004.

Chapitre 41 : «[Elle] leva son pistolet et appuya le canon sur sa tempe.
Shangguan Jintong décela en elle une séduction toute féminine.
Elle avait levé son bras unique, révélant son aisselle duveteuse,
sa taille était fine, ses fesses brillantes reposaient sur ses talons,
comme ouvertes par une explosion. » (Trad., p. 571)

Ecrivain prolixe et prolifique, Mo Yan 莫言 a choisi un pseudonyme qui semble à contre-emploi. En chinois, son nom signifie littéralement «ne pas» (Mo) «parler» (Yan). Mo Yan explique qu’il oppose ainsi la parole libre, spontanée qu’on peut tenir dans le cercle familial restreint, et la parole impossible, sauf à se travestir pour éviter la censure, qu’on tient au-dehors, celle qui est soumise au joug social et politique. Ce livre a d’ailleurs été censuré en Chine, et est paru dans une nouvelle version en France. Mo Yan, ce ne serait donc pas exactement, comme les interviewes le traduisent, «celui qui ne parle pas», «celui qui garde le silence», mais plutôt celui qui se situe dans l’interstice entre la parole du dedans, l’inépuisable fécondité des légendes familiales qui nourrit l’imaginaire d’un individu, et la parole du dehors, celle de la contrainte, de la violence imposée par l’histoire, la politique, les autres. C’est de ce hiatus, dans cet interstice, entre Mo et Yan, que se glissent les 800 pages de la saga prolifique de Beaux seins belles fesses.

MO

«ne-pas» : la négation de l’individu, la violence du dehors, l’éparpillement dans l’Histoire. C’est qu’en effet, le XXe siècle chinois a de quoi laisser sans voix, tant il est cruel et brutal, à l’image d’un des tortionnaires les plus zélés, le sourd muet, Sun pas un mot, et d’une des victimes les plus étranges, Han L’Oiseau, qui a perdu la parole après avoir vécu en sauvage avec les loups et les ours. Défilent l’invasion japonaise et la libération des années 40, la guerre civile entre les nationalistes du Guomintang et les communistes, les «cent fleurs» et les grandes famines des années 60, la Révolution culturelle de 65, le néo-capitalisme et la corruption organisée des années 90. On a peine à croire que tant de démesure et de bouleversements puissent avoir été vécus par une même personne, mais c’est bien à l’échelle d’une simple vie, celle du narrateur, qu’est retracé cet impressionnant panorama historique.

Beaux seins, belles fesses, le titre est prometteur. Ce sont les attributs, avantageux, communs aux huit filles de Shangguan Lüshi. Elles sont toutes belles, et toutes passionnées, et toutes beautés horribles, suivant jusqu’à la mort ou la folie leurs amants. Shangguan Lüshi perd une à une ses filles, emportées par des hommes qui incarnent l’Histoire: brigand et résistant aux japonais passé à l’ennemi, seigneur de guerre généreux et sanguinaire, américain introduisant le cinéma dans le village, communiste méthodique, opportuniste de tous bords, capitaliste rusé et vaguement mafieux, la famille s’affilie par ces alliances amoureuses avec tous les mouvements rivaux et se retrouve ainsi ballotée, tantôt protégée, tantôt persécutée au gré des renversements et des trahisons de l'Histoire. Passive, d’une patience christique même, la famille Shangguan traverse les famines et les inondations, les batailles rangées, les exécutions sommaires, les massacres collectifs, les expéditions punitives, les tortures et les tribunaux arbitraires, les viols, les camps, les morts violentes et les humiliations publiques.

Avec, émergeant de ce chaos confus de cadavres, de corps mutilés et de corbeaux, quelques scènes silencieuses particulièrement frappantes. Le marché des enfants, où Shangguan Lüshi va vendre deux de ses filles pour survivre. L’exécution publique des deux petits jumeaux, parce qu’ils sont dit-on fils de traître, le front perforé par la balle de deux chevaliers de l’apocalypse. Le viol de la septième sœur, sous la lumière blafarde de la lune, fascinée par la blancheur d’un petit pain que lui tend pour l’appâter le cuisinier de la ferme d’état où tous meurent de famine. A échelle d’homme, il y a de quoi perdre le fil, vraiment, et subir en silence: « inutile de parler » « et même si on avait eu dix yeux, on ne serait pas arrivé à tout voir, et même avec dix bouches, on n’aurait pas pu tout raconter ». MO YAN, ne pas parler.


YAN

Pourtant, les excès de l’horreur donnent à ce roman-fleuve toute sa verve et sa puissance chaotique, l’histoire glisse à force de démesure dans le loufoque ou dans le fantastique, et on dévore avec un appétit cannibale ces visions d’apocalypse, ces prouesses guerrières grotesques autant qu’héroïques, ces histoires d’hommes et de fantômes. A l’image de cette légende des ancêtres, cette première bataille livrée contre les allemands, dont les habitants pensaient qu’ils n’avaient pas de genoux, qu’ils ne supportaient pas la saleté et qu’il suffirait pour les tuer de les entraîner dans la neige, et de les bombarder d’excréments soigneusement amassés. Bien sûr, le stratagème échoue, les allemands n’aiment pas puer mais ils ont des genoux, et aussi des fusils, et ils déciment les rebelles éberlués. Après enquête, il appert que ces rumeurs infondées sur l’hygiène et les genoux des étrangers seraient sorties des cuisses d’une prostituée qui les avaient reçus…

Car si les hommes sont du côté de MO, de la négation, de l’histoire guerrière et de sa dispersion, les femmes sont du côté de YAN, du centre, du dedans, et de la parole féconde, débridée, profondément réjouissante. L’histoire est immense, mais l’espace dans lequel elle se déroule est minuscule, tout entier contenu dans le village de paysans pauvres de Dalan, dans «le canton au nord-est de Gaomi». Au centre de ce centre, il y a la maison familiale, que la mère refuse de quitter, coûte que coûte, comme une des seules vérités que lui a apprise la vie. Au centre de ce centre, il y a Shangguang Lushi, mater dolorosa et mère pélican, droite, inébranlable. Au centre de ce centre, il y a le sein de Shangguang Lushi, plein du lait nourricier qui nourrit les vivants, symbole de cette même fécondité de la femme et de la nature, de cette régénération perpétuelle plus obstinée encore que l’histoire et ses morts. Les sœurs meurent toutes pour avoir quitté le nid et s’être laissé emporter par les hommes dans l’Histoire. Mais chaque fois, elles confient à leur mère, mère des mères, de nouveaux enfants.. Et c’est cette puissance infatigable de la terre des paysans et de la mère, confondues dans le personnage de Shangguan Lushi, qui est le centre du livre, sa source vive: «Tantôt elle parlait sur un ton joyeux, tantôt sur un ton triste et désespéré. Seigneur, sainte mère, anges, démons, Shangguan Shouxi, pasteur Maroya, oncle Fan, Yu les Grandes Paumes, tante, deuxième oncle, grand père, grand-mère… Démons chinois et dieux étrangers, vivants et défunts, histoires connues ou ignorées de nous, sortaient de sa bouche à jet continu et devant nos yeux, se déroulaient, se devinaient, se jouaient, se métamorphosaient… comprendre les délires de ma mère dans sa maladie revenait à comprendre l’univers entier, recueillir ses délires revenait à noter toute l’histoire du canton du Nord est de Gaomi »

Les femmes désirables, beaux seins, belles fesses, se transforment en oiseau, en renarde, en serpent. Ces métamorphoses disent la continuité des vivants et de la nature, et la permanence dans la transformation, dans l’inépuisable vitalité du désir sexuel et de la reproduction, contre la dénaturation tragique des hommes. Toujours, les comparaisons avec végétaux et animaux, systématiques comme des épithètes... de nature, disent cette proximité, qui peut faire des hommes des bêtes mangeant des racines, ou au contraire des esprits ignorant la loi de mort.

Entre les hommes de la guerre et les femmes de la terre, s’est glissé pourtant un être hybride, le narrateur, Jintong, l’enfant d’or. Fils unique après huit sœurs, couvé par sa mère comme un miracle parce qu’il est né mâle, il ne sera pourtant jamais tout à fait un homme. Bâtard d’un pasteur suédois, souvent lâche et même veule, peut-être surdoué aussi, impuissant et obsédé par les seins, il tête le lait de sa mère jusqu’à 7 ans avant de têter un pis de chèvre. Il fait quinze ans de camp pour avoir violé le cadavre d’une femme, qui l’avait presque elle-même violé de son vivant, puis trois ans d’hôpital psychiatrique pour avoir brisé une vitrine, fasciné par les seins des mannequins exposés. Il est initié par la vieille Jin au sein unique, et palpe des centaines de paires de seins, au marché de la neige et avec des prostituées. Il devient directeur d’une fabrique de soutien-gorges. Toujours ruiné et démuni par ses incursions dans le monde du dehors, toujours il revient se réfugier dans les seins de sa mère. Complètement passif, presque impotent, incapable d’avoir prise sur sa vie d’homme inachevé, errant dans l’histoire des hommes, des vrais, tout entier soumis à l'histoire des femmes, à la pulsion érotique et nourricière des seins, «qui étaient l’amour et la poésie, l’immensité céleste infinie et les grandes terres prospères où ondulent les vagues jaunes d’or du blé», c’est un piètre héros. Mais c’est lui qui raconte. Entre Mo et Yan, dans l’interstice entre «ne pas» et « parler », s’est glissé l’enfant d’or, et croyez moi, il sait écrire.

Aude Fanlo (Collaboratrice de Radio Grenouille, 88,8 FM)

vendredi 31 octobre 2008

Mo Yan de nouveau en rayon

On savait depuis longtemps déjà grâce à ce blog que Noël et Liliane Dutrait travaillaient sur Sishiyi pao 四十一炮 de Mo Yan 莫言 : le passage particulièrement retors que le billet du 16/04/07 proposait avait fait l'objet d'une proposition publique lors d'une mémorable journée d'études organisée par notre équipe voici un peu plus d'un an (26/10/07). Enfin, tout récemment (15/09/08), le traducteur annonçait en avoir fini avec cette traduction réalisée à quatre mains. Le processus arrive aujourd'hui à son terme avec un peu d'avance sur la date annoncée car ce nouvel ouvrage clef de l'œuvre de Mo Yan vient de sortir aux Editions du Seuil sous une jaquette qui ne laissera pas indifférent :

Quarante et Un Coups de canon
Editions du Seuil, collection « Cadre vert », 2008, 504 pages.

Voici les éléments qui accompagnent l'ouvrage sur le site de l'éditeur :
« Grand moine, chez nous, on appelle "enfant-canon" un enfant qui aime se vanter et mentir, mais tout ce que je vous raconte n’est que pure vérité. »

Dans un temple délabré, le jeune Luo Xiaotong, qui aspire à la sagesse, raconte sa vie au vieux moine Lan ; dans le même temps – les deux récits se croisent – il décrit et commente ce qui se passe dans ce lieu étrange et alentour. La passion de l’enfant c’est manger de la viande – et pourtant il est justement en train d’y renoncer pour devenir moine… Dans un tourbillon d’images et de mots, du réalisme le plus cru au surnaturel ou au fantastique, Luo Xiaotong débite ses histoires, celles de la tante Mule Sauvage, grande séductrice, de Lan l'Aîné, débauché aux capacités sexuelles exceptionnelles, de Huang Biao, éleveur de chiens de boucherie… les quarante et unes histoires du village des Bouchers, de la fin des années quatre-vingt à nos jours.

Sans mâcher ses mots et avec l’humour le plus féroce, Mo Yan brocarde l’absence de valeurs d’une société désormais sous l’empire de l’avidité et de la gloutonnerie.

Mo Yan, né en 1955, fils de paysans pauvres de la province côtière du Shandong, quitte tôt l’école pour travailler aux champs puis s’enrôle dans l’armée - c'est grâce à elle que l’autodidacte pourra devenir écrivain. Une dizaine de ses romans sont traduits en français dont Beaux seins, belles fesses (2004), Le maître a de plus en plus d'humour (2005) et Le Supplice du santal (2006).
Vous avez compris, il n'y a plus un moment à perdre pour se procurer ce nouveau morceau de choix, dont on aurait tort de se priver quel que soit son régime alimentaire. (P.K.)

Complément du 24/11/08 : voir la critique de Bertrand Mialaret sur Rue89.com : « Mo Yan publie un roman allégorique au goût de viande »

lundi 15 septembre 2008

Finir une traduction…

Nombre d’entre vous ont dû m’entendre parler du roman de Mo Yan 莫言, Sishiyi pao 四十一炮, Quarante et un coups de canon, depuis avril 2004, date à laquelle, Liliane Dutrait et moi avons signé un contrat de traduction avec les éditions de Seuil. À l’époque, on s’en souvient peut-être, Mo Yan avait participé au Salon du livre de Paris où son roman Beaux seins belles fesses 丰乳肥臀 (traduit aussi par nous-mêmes) avait remporté un franc succès. Le Seuil avait alors confié à Chantal Chen-Andro la traduction du terrible Supplice du santal 檀香刑 qui est paru en 2006 et nous avait demandé de traduire ces Quarante et un coups de canon. Le temps a passé, Chantal Chen-Andro a même avancé la traduction du dernier roman de Mo Yan, Shengsi pilao 生死疲劳 (à paraître en 2009), tandis que nous plongions dans le très foisonnant Quarante et un coups de canon avec délices. Malheureusement, cette traduction a avancé moins vite que prévu… Quelques responsabilités qui m’ont été confiées à l’université de Provence ont retardé cette traduction, ainsi que des événements d’ordre plus personnel, et ce roman a dû attendre jusqu’à maintenant pour pouvoir enfin paraître en français (en octobre prochain). Il faut souligner la patience des éditions du Seuil et saluer la belle persévérance de cette maison qui « suit » Mo Yan en publiant quasi systématiquement ses « gros romans ». C’est un fait assez rare dans le domaine de la littérature chinoise contemporaine, où l’on voit souvent des écrivains éparpillés chez plusieurs éditeurs, et leur œuvre traduite de façon fragmentaire, voir incohérente… Il ne me semble pas que d’autres auteurs chinois contemporains aient déjà une quinzaine de titres publiés en traduction française…

Réglons d’abord la question du titre. Après une longue période de réflexion, après Les Quarante et Un Canons – titre que nous avons utilisé tout au long des discussions sur ce travail –, nous avons définitivement opté pour Quarante et un coups de canon. C’est que dans ce roman, on verra qu’il y a à la fois un « enfant-canon », 炮孩子 – un enfant qui aime raconter des histoires, le plus souvent totalement imaginaires –, quarante et un chapitres – qui sont autant de coups de canon pao 炮 –, et… quarante et un véritables (?) coups de canon, sishiyi pao 四十一炮… Deux récits s’entremêlent : le monologue intarissable sur des faits réels ou imaginés que débite le narrateur à un vieux moine impassible, narrateur qui désire devenir moine lui-même, et le récit de faits de sa jeunesse, racontés dix ans après à travers ses yeux d’enfant. Tout cela se déroule pendant les dix dernières années du XXe siècle, dans le grand tourbillon que connaît la société chinoise depuis cette époque. Au centre du roman, la viande de boucherie, objet de convoitise, objet de passion et objet hautement lucratif ! Une fois de plus, Mo Yan fait raconter par un enfant, comme dans Le Clan du Sorgho et dans de nombreuses nouvelles que l’on peut lire en français dans une traduction de Chantal Chen-Andro, réunies sous le titre Enfant de fer (éditions du Seuil).

On sort de la lecture de ces Quarante et un coups de canon sonné, abasourdi, émerveillé, dégoûté, voire révulsé, mais on a le net sentiment d’avoir parcouru un incroyable voyage dans un monde de plus en plus déréglé. Quand on le traduit, c’est encore plus fort puisque nous avons passé des mois en compagnie de ce Liu Xiaotong, de son père et de sa mère, de sa sœur, la gentille Jiaojiao, de la tante Mule Sauvage, du grand moine et de Lao Lan, le chef du village, de Lan l’Ancien et de bien d’autres encore... En 442 pages en chinois (780 feuillets en traduction française), Mo Yan déverse son torrent de langage et prouve bien, comme il le dit dans sa postface que pour lui « 诉说就是一切 », « la narration, c’est tout » !

Pour ce qui est de notre méthode de travail « à quatre mains », comme toujours, j’ai fait le passage du chinois au français en restant très près du texte (j’ai d’ailleurs expérimenté cette fois le logiciel Wenlin qui est très utile pour élaborer un premier jet), puis Liliane a fait des corrections et des propositions sur cette version brute, nous avons ensuite travaillé ensemble pour établir une version plus achevée, revérifié tout ce qui posait problème en envoyant à Mo Yan beaucoup plus que quarante et un e-mail sur des mots ou expressions qui demeuraient obscurs… Mo Yan a répondu avec la plus grande gentillesse (et rapidité) à toutes nos questions, nous expliquant aussi bien l’expression 炒鱿鱼, « se faire mettre à la porte » , que 梦梦梦, 反反正 (il arrive souvent le contraire de ce qu’on voit en rêve), et bien d’autres… A ce stade, la traduction a mûri, nous sommes devenus au fil des pages familiers des personnages et des lieux, et il arrive souvent que l’on revienne sur des choix qui avaient été faits au début. Enfin, comme toujours lorsque nous traduisons un roman, nous avons relu (chacun) à haute voix la version finale pour tenter d’aplanir les dernières aspérités. Et à présent que nous relisons les épreuves, nous avons encore envie de retoucher çà et là…

Dans un portrait de Brice Matthieussent, célèbre traducteur de John Fante ou Jim Harrison, paru dans La Provence du 8 septembre 2008 juste au moment où nous finissions notre traduction, il déclare : « Je n’ai pas vraiment de théorie sur la traduction, c’est au cas par cas, mais j’estime que 80 % du roman disparaît. » Bigre ! Cela nous a fait froid dans le dos…. Si 80 % d’un roman traduit de l’américain disparaît à la traduction, on peut supposer que 99,99 % d’un roman traduit du chinois risque de disparaître ! Est-ce le cas ? Nous n’en avons pas l’impression, mais ce sera aux lecteurs sinisants de le dire. Quant à la théorie sur la traduction, nous n’avons pas vraiment non plus de principes stricts, les questions ou problèmes sont envisagés au fur et à mesure qu’ils se posent, sans parti pris, en ayant toujours le souci de respecter le texte chinois, mais de rester compréhensible, accessible, et d’éviter de tomber dans le contresens de l’exotisme ou du mystérieux que les particularités de la langue et de la culture chinoises pourraient involontairement faire naître chez le lecteur.

Certains d’entre vous se souviennent des journées sur la traduction que nous avions organisées en février 2006, au cours desquelles nous avions étudié dans notre atelier le début du chapitre deux (Deuxième coup de canon) de ce roman. D’autres se souviennent aussi de la phrase interminable que j’avais proposée comme exemple de difficulté de traduction sur ce blog… Maintenant, nous avons tranché, nous avons fait des choix, pour affiner la traduction, au plus près du texte original, en espérant avoir restitué l’esprit et le style de ce roman, tout au moins « presque la même chose » comme dirait Umberto Ecco.

Noël et Liliane Dutrait

dimanche 30 septembre 2007

La Fureur de lire à Genève

La Fureur de lire à Genève
« Orients extrêmes »
(19-23 septembre 2007)

Invités par la ville de Genève, nous avons reçu un accueil chaleureux des organisateurs, et avons participé à quatre rencontres, soit comme spectateurs, soit comme « conférenciers ».

Le première séance réunissait deux historiens, Jérôme Bourgon (IAO-CNRS, université de Lyon) et Luca Gabbiani (Ecole française d’Extrême-Orient) qui étudient le supplice chinois et la représentation que s’en font les Chinois et les Occidentaux. Ils confrontaient leur point de vue avec celui de deux grands écrivains chinois, Mo Yan et Yu Hua, qui tous deux ont évoqué les supplices chinois dans leurs œuvres (Le Supplice du santal pour Mo Yan et 1986 pour Yu Hua). La démarche était originale et intéressante : projeter des photographies prises au début du XXe siècle des derniers supplices infligés en public (âmes sensibles s’abstenir…) et demander aux deux écrivains quel commentaire elles leur inspiraient. Là où les historiens soulignaient l’indifférence du public chinois qui assistait à ces exécutions (en contradiction avec les sources écrites qui reflètent une certaine liesse), les écrivains pensaient qu’il s’agissait de photos mises en scène qui n’avaient pas pu refléter l’excitation des spectateurs. Ils soulignaient aussi le fait que les Chinois présents voyaient peut-être pour la première fois de leur vie un appareil photo qui attirait leur curiosité et les laissait stupéfaits. Yu Hua a raconté avec une grande franchise comment pendant la Révolution culturelle, dans le bourg où il habitait, il avait assisté à plusieurs exécutions capitales (et sommaires), auxquelles une foule se pressait comme pour assister à un spectacle. Au fond, le document brut que constitue une photographie garde son mystère selon qu’il est étudié par les historiens ou les romanciers. Pour conclure, les deux historiens et les deux écrivains ont confronté leur approche de la question des supplices, Yu Hua confessant que lorsqu’il avait écrit son roman 1986, il avait longtemps été assailli la nuit par des cauchemars, tandis que l’historien Jérôme Bourgon indiquait que pour lui, il s’agissait de faits historiques qui ne le troublaient pas au point d’en faire des mauvais rêves. Et Mo Yan de conclure en disant qu’il était normal que l’écrivain fasse des cauchemars, car il se met dans la peau à la fois du bourreau et de celle des victimes. L’historien doit rester impassible face aux faits, tandis que l’écrivain fait marcher son imagination…

La deuxième séance réunissait Mo Yan, Yu Hua et moi-même pour une discussion a bâtons rompus sur la littérature chinoise contemporaine, le statut des écrivains chinois, la traduction de leurs œuvres. Le débat était dirigé par Nicolas Zufferey, professeur à l’université de Genève, et Paul Ghidoni, responsable des bibliothèques municipales de Genève. Dai Sijie, qui devait y participer, avait été empêché en dernière minute. Nicolas Zufferey, spécialiste du confucianisme, a précisé en introduction à quel point il trouvait important de connaître la littérature contemporaine chinoise et la haute estime qu’il portait aux écrivains présents à cette séance. Il leur a demandé ce qu’ils pensaient de l’appréciation du professeur Kubin (dont nous nous sommes fait l’écho sur ce blog) sur la littérature chinoise contemporaine digne, à ses yeux, d’être jetée à la poubelle. Quelque peu provocateur, Yu Hua a répondu que c’était sans doute exact, puisque à chaque époque paraissent des œuvres innombrables qui sombrent rapidement dans l’oubli. Il en sera de même pour la littérature chinoise des XXe et XXIe siècle dont on ne se souviendra plus tard que peut-être de 10 % des œuvres. Ce qui semblait davantage préoccuper Yu Hua, c’étaient les nombreux commentaires indignés contre les propos du professeur Kubin qui ont fleuri dans les médias chinois : pourquoi y attacher tant d’importance ?
Il a aussi été demandé aussi aux écrivains comment ils faisaient pour savoir si les traductions de leurs œuvres étaient bonnes puisqu’ils ne connaissent aucune langue étrangère. Mo Yan a dit qu’il se renseignait auprès d’amis capables de lire dans telle ou telle langue où ses œuvres sont traduites. Mais il a indiqué aussi avec son habituel humour que lorsque les traducteurs n’entraient jamais en contact avec lui, ne lui posaient aucune question, il s’interrogeait sur la qualité de leurs traductions. En effet, dans ses romans figurent de nombreux termes dialectaux typiques du Shandong que peu de traducteurs étrangers peuvent connaître.
J’ai moi-même indiqué comment Liliane Dutrait et moi traduisions « à quatre mains » les romans de Mo Yan. J’ai essayé de montrer quel plaisir extraordinaire nous avions à « écrire en français » ces œuvres magnifiques et quel bonheur c’était aussi de dialoguer avec leur auteur.

Le lendemain, les mêmes écrivains se retrouvaient à l’université de Genève pour un débat avec les étudiants et les enseignants du département. Cette discussion a bâtons rompus ayant lieu tout en chinois, sans traduction, les auteurs étaient plus détendus et ont livré sans retenue leur point de vue sur beaucoup de questions passionnantes : le statut de l’écrivain en Chine, la censure, les droits d’auteurs, les grandes questions qui se posent à la société chinoise : la corruption, la montée de la délinquance, les difficultés de la vie quotidienne…

En fin d’après-midi, une autre séance réunissait à la Fondation Baur Mo Yan et ses traducteurs… Liliane Dutrait et moi-même. Mo Yan a pu visiter les magnifiques collections d’art asiatique de la fondation, accompagné par Mme Estelle Niklès van Osselt qui parle parfaitement chinois, puis il a dialogué avec un public acquis à son talent d’écrivain et connaisseur de ses œuvres. Liliane Dutrait a évoqué quelques-unes des difficultés que nous rencontrons dans la traduction des romans de Mo Yan dans un petit inventaire loin de rendre compte de tous les questionnements, affres, incertitudes… et bonheurs qui jalonnent ce travail. Difficultés liées aux spécificités de la langue chinoise, mais aussi propres à l’œuvre qui développe une grande variété de registres, voire de styles (ou parodies de styles), qui foisonne d’éléments récurrents d’un roman à l’autre – thèmes, lieux, expressions, proverbes… –, qui est teintée d’une « couleur locale » très forte, etc.
Nous avons exposé notre méthode de travail en commun en insistant sur l’ultime étape, le moment où nous lisons à haute voix la dernière mouture de la traduction pour en gommer les aspérités, en trouver la « musique » et s’assurer que le texte passe bien à l’oral. Mo Yan a aussitôt réagi en rappelant que Flaubert lisait à haute voix ses œuvres dans une pièce appelée « le gueuloir »… et il nous a demandé si dans notre maison du Puy-Sainte-Réparade, où il est venu en 2004, nous en avions aussi un !
A une question sur la manière dont il écrivait, Mo Yan a répondu qu’il avait abandonné l’ordinateur pour écrire et était revenu au stylo. L’ordinateur le freinait dans son rythme d’écriture et constituait une barrière entre lui et sa page (il était aussi « distrait » par les messages qui lui arrivaient par e-mail et par les tentations qu’offrait Internet). Il a indiqué que son dernier roman Shengsi pilao, qui ne compte pas moins de 539 pages, a été écrit en 43 jours ! Après y avoir réfléchi pendant de nombreux mois, il s’est enfermé et l’a écrit presque d’un seul jet. Ensuite, un de ses étudiants l’a saisi sur l’ordinateur et il a alors effectué quelques corrections. Il a aussi précisé qu’il écrivait à présent en caractères non simplifiés, pour la beauté du geste…

A Genève, nous avons pu aussi visiter la belle exposition de Ye Xin, Palais d’été, dans laquelle le peintre calligraphe met en scène Victor Hugo et rend hommage à ce géant des lettres qui avait su s’élever contre les Français et les Britanniques, auteurs du sac du palais d’Eté. Et nous sommes repartis trop vite, frustrés de n’avoir pu assister à toutes les rencontres avec des écrivains indiens, des illustrateurs coréens et bien d’autres encore…

Soulignons aussi l’efficacité des traducteurs mobilisés pour animer ces séances, Frédéric Wang de l’ENS de Lyon, Laure Zhang et Grace Poizat de l’université de Genève. (Noël Dutrait)

mardi 4 septembre 2007

Fureur de lire 2007

Pour sa sixième édition, la Fureur de lire de Genève met le cap, du 19 au 23 septembre 2007, sur les Orients extrêmes. Comme l'écrit Patrice Mugny, Maire de Genève en charge du Département de la culture, « l’Orient est la figure même de l’Ailleurs. Pourtant, les lecteurs insatiables, curieux et passionnés le savent bien, dès que l’on écarte les rideaux exotiques de l’Orient rêvé, on découvre une littérature riche, actuelle et novatrice. La Fureur de lire se propose donc de jeter des ponts entre le Japon mystérieux, la Chine impénétrable et l’Inde secrète, et de nous faire découvrir un vaste monde littéraire, peut-être très différent de celui que nous nous sommes imaginé. » [Lire la suite ici]

En marge d'expositions et de manifestations nombreuses et variées, ce sera pour ceux qui pourront s'y rendre, l'occasion de faire d’intéressantes rencontres avec des auteurs et des traducteurs. Parmi les nombreuses personnalités attendues, on remarque des noms qui nous sont familiers : celui de l'éditeur Philippe Picquier, ceux des romanciers Dai Sijie, Mo Yan et Yu Hua, et des traducteurs Liliane et Noël Dutrait. On trouve la liste complète des participants sur le site dévolu à cette édition, ici, lequel site fournit le programme détaillé de la manifestation

La semaine sera, on le constate, bien chargée ; en voici un avant-goût très sélectif :
  • Mercredi (20 h) : rencontre avec l'éditeur Philippe Picquier lequel « parlera de son aventure qui a commencé voilà plus de vingt ans, de ses découvertes, de ses choix de traductions, de textes classiques comme contemporains de l’Asie au sens large.»
  • Jeudi, à 17 h. pendant que Dai Sijie, « romancier et cinéaste chinois vivant en France » rencontre ses lecteurs au Comptoir du livre, il sera question avec Jérôme Bourgon, IAO-CNRS (Université de Lyon), Luca Gabbiani, Ecole Française d’Extrême-Orient et les auteurs chinois Mo Yan et Yu Hua, des « supplices chinois ». Le soir (20 h), Nicolas Zufferey, directeur de l’Unité des études chinoises de l’UniGe, et Paul Ghidoni, Bibliothèques municipales de la Ville de Genève, organisent une soirée littéraire chinoise en présence de Mo Yan, de Yu Hua, de Dai Sijie et de Noël Dutrait.
  • A noter au programme du lendemain, plusieurs moments forts : à 14 h 15, une rencontre avec Mo Yan, Yu Hua et Dai Sijie qui s'exprimeront sur « la littérature chinoise contemporaine, pour en souligner les richesses, mais aussi quelques-uns des défis et difficultés qu’elle rencontre » ; à 18h30, l’occasion sera donnée d’entendre « un des écrivains les plus réputés en Chine et à l’étranger aujourd’hui », savoir Mo Yan, parler de son œuvre en compagnie de ses traducteurs Liliane et Noël Dutrait. La journée s'achèvera par une soirée « Eros in Japan » : après une conférence d'Agnès Giard qui a publié L’imaginaire érotique au Japon (Albin Michel 2006), place au spectacle avec le « Kamishibaï érotique » d’Isabelle Chladek.
  • Samedi (15h), un interview-débat réalisé en collaboration avec Reporters sans frontières – Suisse mettra en vedette Tarun Tejpal qui « est d’abord journaliste. Un journaliste à la détermination farouche, qui lui a causé mille et un tracas dans son pays, l’Inde. Son courage à la tête du magazine et site web Tehelka a même manqué lui coûter la vie ». Suivra une soirée littéraire indienne (20 h), animée par Marc Parent, « autour du concept du Grand Roman indien (et sur la nonfiction émergente), son origine et sa position actuelle, obsession chez bien des écrivains modernes et contemporains du sous-continent indien. Avec la présence de Tarun Tejpal et Shashi Tharoor, deux des plus grandes figures de la littérature contemporaine de l’Inde. »
Nous comptons sur Liliane et Noël Dutrait pour avoir des échos de cette Fureur de lire genevoise bien attirante. (P.K.)

vendredi 15 juin 2007

Traducteurs « à quatre mains » à Nijni-Novgorod

« En homme qui ne craint ni le froid ni la neige, Michel Strogoff eût préféré voyager par la rude saison d’hiver, qui permet d’organiser le traînage sur toute l’étendue du parcours. Alors les difficultés inhérentes aux divers genres de locomotion sont en partie diminuées sur ces immenses steppes nivelées par la neige. Plus de cours d’eau à franchir. Partout la nappe glacée sur laquelle le traîneau glisse facilement et rapidement. Peut-être certains phénomènes naturels sont-ils à redouter, à cette époque, tels que permanence et intensité des brouillards, froids excessifs, chasse-neige longs et redoutables, dont les tourbillons enveloppent quelquefois et font périr des caravanes entières. Il arrive bien aussi que des loups, poussés par la faim, couvrent la plaine par milliers. Mais mieux eût valu courir ces risques, car, avec ce dur hiver, les envahisseurs tartares se fussent de préférence cantonnés dans les villes, leurs maraudeurs n’auraient pas couru la steppe, tout mouvement de troupes eût été impraticable, et Michel Strogoff eût plus facilement passé. Mais il n’avait à choisir ni son temps ni son heure. Quelles que fussent les circonstances, il devait les accepter et partir. »
(Jules Verne, Michel Strogoff,
première partie, chapitre IV,
« De Moscou à Nijni-Novgorod ».)
Nous étions quatre traducteurs aixois invités à Nijni-Novgorod à une table ronde sur le thème « La traduction des œuvres littéraires », et nous sommes tout simplement arrivés de Marseille par l’avion de Moscou via Bruxelles. Nous avions du mal à imaginer la Volga devenue une « nappe glacée » et les « brouillards » de l’hiver russe : il faisait une chaleur exceptionnelle en ce mois de mai ensoleillé, qui ne laissait pas de surprendre les habitants de la troisième ville de Russie (appelée Gorki de 1932 à 1990 en l’honneur de l’écrivain qui y est né). Point de loups non plus, encore moins de tartares ou de maraudeurs courant la steppe… Nous avons reçu un accueil très chaleureux de nos hôtes russes, à l’occasion de la manifestation « Printemps de Provence à Nijni-Novgorod », organisée du 16 au 20 mai par l’Institut d’échanges culturels Gorki à l’initiative de Kira Peshkova, lectrice de russe au Département d’études slaves de l’université de Provence. Mettre en rapport des universitaires, des chercheurs, des créateurs et des responsables culturels avec leurs partenaires russes, telle est l’intention de ce programme où nous étions conviés, en qualité de « traducteurs à quatre mains », et de surcroît « traducteurs de Nobel » : Natalia et Charles Zaremba (professeur de linguistique slave, directeur du département d’études slaves de l’université de Provence), traducteurs de Kertész Imre, prix Nobel de littérature 2002, et de plusieurs auteurs hongrois : Szerb Antal, Krúdy Gyula, Márai Sándor, Örkény István, Darvasi László, Bartis Attila ; et nous [Liliane & Noël Dutrait], traducteurs de Gao Xingjian, prix Nobel de littérature 2000, ainsi que de A Cheng, Han Shaogong, Su Tong, Mo Yan…

À l’Université linguistique Dobrolioubov, devant un public d’étudiants et d’enseignants qui parlaient un français remarquable, Natalia Zaremba a mis à profit sa grande proximité avec le monde de l’édition et de la librairie pour dresser un état des lieux de l’édition des traductions de littérature étrangère en France, et notamment de littérature hongroise. Charles Zaremba intervenait ensuite sur le thème : « Le temps grammaticaux dans une perspective de traduction littéraire du hongrois en français ». Les temps grammaticaux ou l’ordre des syntagmes et des mots en hongrois posent d’importants problèmes de traduction en français où l’emploi d’un temps grammatical donné fait souvent suite à une interprétation, tant linguistique que littéraire du texte original. C’est particulièrement à cette étape d’interprétation du texte, de détermination des niveaux de narration et de langue, que le travail « à quatre mains » se révèle fructueux.

De notre côté, nous avons exposé les choix que nous faisons face aux problèmes liés à la traduction des œuvres de littéraire chinoise contemporaine : mots ou expressions recouvrant des notions inconnues en France ; noms de personnes et toponymes ; proverbes, chansons ou comptines ; allusions historiques ou politiques ; particularités dialectacles ; expressions en quatre caractères ; onomatopées, etc., et aussi la question des temps, sans doute la plus délicate, puisque le temps n’est pas exprimé par la forme verbale.

Ce séjour ne pouvait se faire sans une visite au musée Gorki/musée de la littérature, et dans l’une des maisons où le jeune Alexis Maximovitch Pechkov, dit Gorki, passa une partie de son enfance entre un grand-père violent, une grand-mère aimante et une mère absente.

De retour à Aix-en-Provence, relisant Enfance de Gorki dans la traduction « historique » de Davydoff et Pauliat en 1959 (la première lecture remontait à notre adolescence…), nous y avons retrouvé bien des traits communs avec Mo Yan, et notamment un amour des comparaisons qui demande au traducteur de recourir à diverses « astuces » pour éviter les répétitions lourdes en français tout en demeurant fidèle à la phrase originale ! En témoignent ces extraits, chez Gorki :
« […] Au milieu de la cuisine, Tsynagov tourbillonnait telle une flamme ou planait comme un milan. Ses bras étendus ressemblaient à des ailes et on voyait à peine ses jambes se déplacer. Soudain il s’accroupissait en poussant un grand cri et tournoyait comme un martinet doré. Sa blouse éclatante illuminait tout autour de lui et la soie qui frémissait et ruisselait, semblait de l’or en fusion. […] » (Le Livre de poche, 1964, chapitre III, p. 76.)
… et chez Mo Yan :
« Des membres de l’équipe de ramassage des cadavres, munis de crochets en fer, s’approchèrent. Ils allaient accrocher le corps de Shangguan Lüshi quand elle se redressa lentement, telle une vieille tortue. Le soleil éclairait son gros visage enflé qui ressemblait à la fois à un citron et à un gâteau de Nouvel An. Elle sourit froidement, puis s’assit en appuyant son dos contre le mur. On eût dit une petite colline pleine d’aplomb. » (Mo Yan, Beaux seins belles fesses, Seuil, chapitre 10, p. 79.)
« De l’avis des villageois, le vieux taoïste Men était un lettré de grande vertu, mi-homme mi-immortel. On ne savait d’où il venait, il marchait d’un pas léger, sa tête était lisse comme une ampoule, sa barbe blanche fournie comme un buisson. Ses lèvres ressemblaient à celles d’un ânon et ses dents lançaient des éclats de perle. Il avait le nez et le visage rouge, et ses sourcils blancs étaient aussi longs que des ailes d’oiseau. […] » (Mo Yan, Beaux seins belles fesses, Seuil, chapitre 28, p. 408.)
qui, de ces comparaisons, fait parfois même un jeu :
« La partie de la tête qui n’avait pas été pulvérisée était tombée sur le rebord du deuxième plateau de la table du banquet, telle une pastèque creuse, ou pastèque telle une tête creuse, entre un plat d’holothuries et de crevettes sautées à la sauce de soja, un liquide s’en écoulait goutte à goutte, jus de pastèque comme du sang ou sang comme du jus de pastèque, qui salissait la nappe et polluait les yeux des spectateurs. Ses yeux, semblables à des grains de raisin, ou ses grains de raisin semblables à des yeux, avaient roulé à terre, l’un derrière l’armoire à alcools, l’autre sous les pieds d’une jeune fille en rouge qui l’écrasa. Elle eut un sursaut de tout son corps et poussa un cri strident : “Ouah !” » (Mo Yan, Le Pays de l’alcool, Points Seuil, chapitre 1, p. 113.)
(Liliane Dutrait)



Illustrations : Haut - Nijni-Novgorod au début du XXème siècle, source : Russia, As Seen and Described by Famous Writers. Edited and Translated by Esther Singleton. New York, Dodd, Mead and Company, 1909 (voir ici ou ici). Bas : cliché Liliane/Noël Dutrait.