vendredi 15 juin 2007

Traducteurs « à quatre mains » à Nijni-Novgorod

« En homme qui ne craint ni le froid ni la neige, Michel Strogoff eût préféré voyager par la rude saison d’hiver, qui permet d’organiser le traînage sur toute l’étendue du parcours. Alors les difficultés inhérentes aux divers genres de locomotion sont en partie diminuées sur ces immenses steppes nivelées par la neige. Plus de cours d’eau à franchir. Partout la nappe glacée sur laquelle le traîneau glisse facilement et rapidement. Peut-être certains phénomènes naturels sont-ils à redouter, à cette époque, tels que permanence et intensité des brouillards, froids excessifs, chasse-neige longs et redoutables, dont les tourbillons enveloppent quelquefois et font périr des caravanes entières. Il arrive bien aussi que des loups, poussés par la faim, couvrent la plaine par milliers. Mais mieux eût valu courir ces risques, car, avec ce dur hiver, les envahisseurs tartares se fussent de préférence cantonnés dans les villes, leurs maraudeurs n’auraient pas couru la steppe, tout mouvement de troupes eût été impraticable, et Michel Strogoff eût plus facilement passé. Mais il n’avait à choisir ni son temps ni son heure. Quelles que fussent les circonstances, il devait les accepter et partir. »
(Jules Verne, Michel Strogoff,
première partie, chapitre IV,
« De Moscou à Nijni-Novgorod ».)
Nous étions quatre traducteurs aixois invités à Nijni-Novgorod à une table ronde sur le thème « La traduction des œuvres littéraires », et nous sommes tout simplement arrivés de Marseille par l’avion de Moscou via Bruxelles. Nous avions du mal à imaginer la Volga devenue une « nappe glacée » et les « brouillards » de l’hiver russe : il faisait une chaleur exceptionnelle en ce mois de mai ensoleillé, qui ne laissait pas de surprendre les habitants de la troisième ville de Russie (appelée Gorki de 1932 à 1990 en l’honneur de l’écrivain qui y est né). Point de loups non plus, encore moins de tartares ou de maraudeurs courant la steppe… Nous avons reçu un accueil très chaleureux de nos hôtes russes, à l’occasion de la manifestation « Printemps de Provence à Nijni-Novgorod », organisée du 16 au 20 mai par l’Institut d’échanges culturels Gorki à l’initiative de Kira Peshkova, lectrice de russe au Département d’études slaves de l’université de Provence. Mettre en rapport des universitaires, des chercheurs, des créateurs et des responsables culturels avec leurs partenaires russes, telle est l’intention de ce programme où nous étions conviés, en qualité de « traducteurs à quatre mains », et de surcroît « traducteurs de Nobel » : Natalia et Charles Zaremba (professeur de linguistique slave, directeur du département d’études slaves de l’université de Provence), traducteurs de Kertész Imre, prix Nobel de littérature 2002, et de plusieurs auteurs hongrois : Szerb Antal, Krúdy Gyula, Márai Sándor, Örkény István, Darvasi László, Bartis Attila ; et nous [Liliane & Noël Dutrait], traducteurs de Gao Xingjian, prix Nobel de littérature 2000, ainsi que de A Cheng, Han Shaogong, Su Tong, Mo Yan

À l’Université linguistique Dobrolioubov, devant un public d’étudiants et d’enseignants qui parlaient un français remarquable, Natalia Zaremba a mis à profit sa grande proximité avec le monde de l’édition et de la librairie pour dresser un état des lieux de l’édition des traductions de littérature étrangère en France, et notamment de littérature hongroise. Charles Zaremba intervenait ensuite sur le thème : « Le temps grammaticaux dans une perspective de traduction littéraire du hongrois en français ». Les temps grammaticaux ou l’ordre des syntagmes et des mots en hongrois posent d’importants problèmes de traduction en français où l’emploi d’un temps grammatical donné fait souvent suite à une interprétation, tant linguistique que littéraire du texte original. C’est particulièrement à cette étape d’interprétation du texte, de détermination des niveaux de narration et de langue, que le travail « à quatre mains » se révèle fructueux.

De notre côté, nous avons exposé les choix que nous faisons face aux problèmes liés à la traduction des œuvres de littéraire chinoise contemporaine : mots ou expressions recouvrant des notions inconnues en France ; noms de personnes et toponymes ; proverbes, chansons ou comptines ; allusions historiques ou politiques ; particularités dialectacles ; expressions en quatre caractères ; onomatopées, etc., et aussi la question des temps, sans doute la plus délicate, puisque le temps n’est pas exprimé par la forme verbale.

Ce séjour ne pouvait se faire sans une visite au musée Gorki/musée de la littérature, et dans l’une des maisons où le jeune Alexis Maximovitch Pechkov, dit Gorki, passa une partie de son enfance entre un grand-père violent, une grand-mère aimante et une mère absente.

De retour à Aix-en-Provence, relisant Enfance de Gorki dans la traduction « historique » de Davydoff et Pauliat en 1959 (la première lecture remontait à notre adolescence…), nous y avons retrouvé bien des traits communs avec Mo Yan, et notamment un amour des comparaisons qui demande au traducteur de recourir à diverses « astuces » pour éviter les répétitions lourdes en français tout en demeurant fidèle à la phrase originale ! En témoignent ces extraits, chez Gorki :
« […] Au milieu de la cuisine, Tsynagov tourbillonnait telle une flamme ou planait comme un milan. Ses bras étendus ressemblaient à des ailes et on voyait à peine ses jambes se déplacer. Soudain il s’accroupissait en poussant un grand cri et tournoyait comme un martinet doré. Sa blouse éclatante illuminait tout autour de lui et la soie qui frémissait et ruisselait, semblait de l’or en fusion. […] » (Le Livre de poche, 1964, chapitre III, p. 76.)
… et chez Mo Yan :
« Des membres de l’équipe de ramassage des cadavres, munis de crochets en fer, s’approchèrent. Ils allaient accrocher le corps de Shangguan Lüshi quand elle se redressa lentement, telle une vieille tortue. Le soleil éclairait son gros visage enflé qui ressemblait à la fois à un citron et à un gâteau de Nouvel An. Elle sourit froidement, puis s’assit en appuyant son dos contre le mur. On eût dit une petite colline pleine d’aplomb. » (Mo Yan, Beaux seins belles fesses, Seuil, chapitre 10, p. 79.)
« De l’avis des villageois, le vieux taoïste Men était un lettré de grande vertu, mi-homme mi-immortel. On ne savait d’où il venait, il marchait d’un pas léger, sa tête était lisse comme une ampoule, sa barbe blanche fournie comme un buisson. Ses lèvres ressemblaient à celles d’un ânon et ses dents lançaient des éclats de perle. Il avait le nez et le visage rouge, et ses sourcils blancs étaient aussi longs que des ailes d’oiseau. […] » (Mo Yan, Beaux seins belles fesses, Seuil, chapitre 28, p. 408.)
qui, de ces comparaisons, fait parfois même un jeu :
« La partie de la tête qui n’avait pas été pulvérisée était tombée sur le rebord du deuxième plateau de la table du banquet, telle une pastèque creuse, ou pastèque telle une tête creuse, entre un plat d’holothuries et de crevettes sautées à la sauce de soja, un liquide s’en écoulait goutte à goutte, jus de pastèque comme du sang ou sang comme du jus de pastèque, qui salissait la nappe et polluait les yeux des spectateurs. Ses yeux, semblables à des grains de raisin, ou ses grains de raisin semblables à des yeux, avaient roulé à terre, l’un derrière l’armoire à alcools, l’autre sous les pieds d’une jeune fille en rouge qui l’écrasa. Elle eut un sursaut de tout son corps et poussa un cri strident : “Ouah !” » (Mo Yan, Le Pays de l’alcool, Points Seuil, chapitre 1, p. 113.)
(Liliane Dutrait)



Illustrations : Haut - Nijni-Novgorod au début du XXème siècle, source : Russia, As Seen and Described by Famous Writers. Edited and Translated by Esther Singleton. New York, Dodd, Mead and Company, 1909 (voir ici ou ici). Bas : cliché Liliane/Noël Dutrait.

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