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jeudi 4 octobre 2012

Yan Lianke à Aix-en-Provence


Du 18 au 21 octobre prochains va se tenir à Aix-en-Provence, la Fête du Livre 2012 organisée par les Ecritures Croisées.

Elle a pour étendard les Bruits du monde. Littératures de l'ici et de l'ailleurs et sera dédié à Carlos Fuentes. Les auteurs invités sont David Grossman, Antoine Volodine, Juan Goytisolo, Péter Esterházy et Yan Lianke que vous pourrez rencontrer non seulement le samedi 20 à 15h à l'Amphithéâtre de la Verrière, mais encore le dimanche 21 entre 10h00 et 11h30, toujours au même endroit. Cette deuxième rencontre est réservée principalement aux étudiants de l'IUT Métiers du Livre d'Aix-en-Provence et à ceux du Département d'études Asiatiques d'Aix-Marseille Université.
A 15h30, Yan Lianke dialoguera, toujours à Amphithéâtre de la Verrière de la Cité du Livre, avec Antoine Volodine. L'interprétariat de chacune de ces trois séances sera assurée par M. Philippe Che (AMU, IrAsia-Leo2t).

Venez nombreux découvrir l'auteur de Servir le peuple (2006), Le Rêve du village des Ding (2007) , Les jours, les mois, les années (2009), Bons baisers de Lénine (2009), Songeant à mon père (2010), Les Quatre Livres (2012), tous publiés aux Editions Philippe Picquier.

lundi 17 octobre 2011

Les 25 ans des Ecritures croisées




Pendant le week-end qui vient de s’écouler s’est déroulée à Aix-en-Provence la Fête du Livre dont le grand écrivain mexicain Carlos Fuentes était l’invité d’honneur. Une fête parfaitement réussie qui a permis au nombreux public d’assister à des débats passionnants sur la littérature d’Amérique latine, les relations entre histoire et littérature, littérature et journalisme et bien d’autres sujets.   
Les lecteurs de ce blog se  souviennent sans doute de la Fête du Livre d’il y a deux ans qui était intitulée « L’Asie des Ecritures croisées : un vrai roman ». Ce furent aussi des moments extraordinaires qui avaient enthousiasmé le public aussi nombreux que celui de la fête consacrée à Carlos Fuentes. Et cette année, les Ecritures croisées ont sorti un livre à l’occasion de ses 25 années d’existence qui s’intitule Ecritures croisées, parcours raisonné dans les littératures du monde, constitué de textes réunis par Annie Terrier, Guy Astic et Liliane Dutrait. De plus, un DVD accompagne l’ouvrage, dans lequel on peut revoir les grands écrivains qui se sont succédé à la tribune de l’association animée par l’infatigable Annie Terrier.  D’Otavio Paz à Philip Roth, de Oe Kenzaburo à Vassilis Vassilikos, d’Antoine Volodine à Mahmoud  Darwich et bien d’autres encore, les littératures du monde entier ont été accueillies et célébrées depuis un quart de siècle. 
Pour les amateurs de littérature d’Asie orientale, des extraits de l’extraordinaire dialogue entre Gao Xingjian et Oe Kenzaburo sont repris dans le DVD, tandis que l’ouvrage comprend des extraits des interventions de Mo Yan, Zhang Wei et bien sûr aussi Gao Xingjian et Oe Kenzaburo. Un bel ouvrage dédié à la mémoire de Liliane Dutrait, présidente de l’association jusqu’à sa disparition l’année dernière, édité par les éditions Rouge profond. 

On se souvient peut-être qu’en 2006 Gao Xingjian affirmait : « L’écrivain développe une voix individuelle, personnelle, qui n’a aucun rapport avec une voie collective, étatique. Cette voix-là est plus vraie que toutes les histoires officielles (…) Il y a une nécessité de la littérature. Elle porte la voix faible d’un homme qui n’est pas parfait, qui est fragile, mais c’est une voix de dimension humaine. » Et Oe Kenzaburo de lui répondre : « Que l’homme de la marge parle d’une voix faible, je l’admets tout à fait. Cependant, un renversement est possible : cette petite voix peut devenir très forte. A travers le rire ou le comique, une petite voix faible peut atteindre l’universel et devenir une voix forte ».
ND

lundi 10 mai 2010

Rendez-vous de printemps

Voici en deux mots les deux prochains rendez-vous à ne pas manquer :

Le 4 juin 2010, Les Ecritures croisées et La Cité du Livre d’Aix-en-Provence vous invitent à rencontrer quatre écrivains coréens :
  • Shin Kyung-Sook
  • Hwang Sok-Yong
  • Lee Seung-U
  • Kim Young-Ha.
Ces rencontres animées par Jean-Claude de Crescenzo se dérouleront à 18h00 dans la Cour carrée de la Cité du Livre.

Pour en savoir plus sur cet événement sur lequel nous reviendrons prochainement, et télécharger la plaquette d’informations (format pdf),
veuillez cliquer ici ou sur le cliché ci-dessus.


•

L’autre rendez-vous est une série d’événements qui vont se dérouler entre le 25 et le 29 mai et qui tournent tous autour de l’œuvre et de la personnalité de Gao Xingjian.

Cette « Pérégrination autour du roman La Montagne de l’âme » s’inscrit dans le cadre de la manifestation « A vous de lire » et offrira outre des rencontres de type traditionnel (Mercredi 26 mai, 18 h, Cité du livre), des projections d’œuvres cinématographiques de Gao, des spectacles de danse, et le samedi 29 mai, entre 10 h et 17 h, une « déambulation » en 12 stations dans Aix-en-Provence, pendant laquelle la lecture de La Montagne de l’âme, entamée la veille sera poursuivie. La clôture de cette événement se tiendra à la Bibliothèque Méjanes (Cour carrée) et donnera lieu à une «Lecture performance/Lecture dansée ».

Le jeudi 27 mai, c’est, à partir de 17h45, vers la Bibliothèques des lettres et sciences humaines de l’Université de Provence, Espace de recherche et de documentation Gao Xingjian, que les regards se tourneront puisqu’y seront donnés Paysage en duo et Ecritures de bord, deux « événements dansés » par le groupe Bernard Menaut, puis une « Rencontre/lecture» en présence de Gao Xingjian. Il s’agira de la lecture d’un passage de La Montagne de l’Ame en français, chinois, allemand, arabe, anglais, italien, coréen, japonais, turc ... et en langue des signes.

Pour l’intégralité du programme très fourni de cette manifestation sur laquelle nous aurons l’occasion de revenir, veuillez cliquer ici ou sur la bulle ci-dessus
(document pdf de 5 pages).

dimanche 1 novembre 2009

L'Asie des Ecritures croisées (04)

Choses vues et entendues à la Fête du Livre d’Aix-en-Provence
« L’Asie des écritures croisées, un vrai roman »

Puisque les médias, à l’exception de la presse régionale, ont totalement boudé cette extraordinaire manifestation (je sais bien qu’en temps que co-organisateur, ce n’est pas à moi d’en faire le compte rendu… mais tant pis, si vous n’êtes pas d’accord avec mes propos ou si vous désirez les compléter, notre blog vous est grand ouvert…), je ne peux m’empêcher de vous livrer quelques impressions glanées au fil de ces rencontres avec des écrivains de Corée, Chine, Taiwan, Thaïlande, Vietnam et Japon.

Pendant la séance d’ouverture, chaque écrivain a laissé deviner quel était son caractère. Li Ang, par exemple, avec la fougue qu’on lui connaît, affirmait d’emblée que, comme Umberto Eco qui « voyage avec un saumon », elle voyageait avec un oreiller, en raison de douleurs dans le dos causées par une malencontreuse chute dans la mer Rouge lors d’un voyage en Arabie saoudite. Elle avait voulu voir le lieu précis où Moïse a séparé les eaux, et elle-même, à son corps défendant, a réussi le même exploit. Cette anecdote ne l’a nullement empêchée d’indiquer qu’après avoir écrit des romans dénonçant la condition féminine dans la société taïwanaise (le fameux La Femme du boucher), puis des romans montrant comment les femmes sont capables de vendre leur corps pour parvenir à grimper à l’échelle sociale (roman dont certaines pages la font rougir maintenant), elle s’intéressait surtout à la gastronomie du monde entier, et tout particulièrement à celle de la France. Yoko Tawada, elle, a souligné que la notion de roman asiatique lui rappelait trop la grande Asie de sinistre mémoire et qu’elle ne voyait pas forcément une cohérence dans cette invitation d’écrivains asiatiques, même si elle-même, qui habite en Allemagne, et qui écrit en allemand et en japonais, se déclarait très contente d’être là. Minaé Mizumura soulignait combien elle se sentait proche de la France dont elle comprend et parle la langue. Thuân, francophone elle aussi, expliquait que dans son roman Chinatown, écrit en vietnamien et traduit par Doan Cam Thi, le personnage principal était une Vietnamienne qui avait appris l’anglais à Moscou et s’installait à Paris où, pour gagner sa vie, elle enseignait cette langue à des élèves pour la plupart d’origine musulmane ! Qui dit mieux en matière de mélange et de mondialisation ? Chaque écrivain a ensuite exprimé sa joie d’être là pour parler de la chose qui lui tient le plus à cœur, la création littéraire.

Lors des master classes qui se sont tenues avec les étudiants de l’IUT Métiers du livre et ceux du Département d’études asiatiques de l’université de Provence, les écrivains ont parlé de leur vocation, de leur activité d’écrivain dans leur pays et de leur conception de la littérature. Kim Young-ha a expliqué que ses parents avaient toujours voulu qu’il devienne comptable. Lui-même voulait devenir écrivain et chaque fois qu’il écrit, il éprouve un grand plaisir à avoir l’impression de transgresser un interdit. Xu Xing a fait alors remarquer que Kafka aussi était destiné à devenir comptable… Pour Li Ang, la situation a été très différente. Elle a toujours été l’enfant gâtée de sa famille et a été soutenue par celle-ci, ce qui lui a permis de ne jamais avoir de problème pour vivre et de se livrer sans soucis matériels à son écriture. Même si elle a été très violemment critiquée, elle dit n’avoir jamais eu à faire de compromis et n’avoir jamais eu à s’autocensurer.

Chart Korbjitti a évoqué les heures sombres de la Thaïlande et ses massacres. Son envie d’écrire la vérité l’a amené à se demander comment il pourrait subvenir à ses besoins sans entraver son désir d’écrire. Il a commencé par fabriquer des sacs qu’il vendait sur les marchés, mais très vite, comme son commerce marchait trop bien, il lui a fallu cesser cette activité pour garder du temps, car il aurait dû employer des ouvriers et s’absorber totalement dans cette occupation ! Il a affirmé n’avoir besoin que de très peu pour vivre, habitant à la campagne, loin des tracas de la ville…

Bao Ninh a précisé le processus qui l’avait conduit à écrire Le Chagrin de la guerre. Selon la propagande communiste, la victoire du Viêtnam sur les États-Unis en 1975 était présentée comme un événement brillant provoquant la joie de tous. Tel un peuple de robots, les Vietnamiens fêtaient la victoire en oubliant les souffrances des combats. Du côté américain, on expliquait que la victoire vietnamienne était due au fait que les Vietnamiens étaient justement des robots et avaient pu résister à la guerre quelle qu’en fût la violence. Pour Bao Ninh, les Vietnamiens étaient avant tout des hommes, et lui qui fut soldat dans l’armée vietnamienne faisait un constat beaucoup plus douloureux. La guerre avait été atroce et les souffrances ne pourraient jamais être oubliées. Un peu plus « lettré » que ses camarades, il s’était senti le devoir de dire que la guerre, quels qu’en soient les motifs, était une monstruosité, et qu’elle ne devait plus jamais se reproduire. Il a aussi affirmé que son roman n’avait rien d’extraordinaire en lui-même, mais que s’il avait eu du succès, c’était seulement parce qu’il présentait les Vietnamiens comme des hommes et des femmes ordinaires et non comme des robots.

Au cours des entretiens, a aussi été abordée la question de la modernité. Kim Young-ha a rappelé que cette modernité a été imposée par les Occidentaux dans plusieurs pays d’Asie par la force. Ensuite, la littérature occidentale a dominé le monde et l’Asie en particulier. La forme romanesque dans sa version moderne n’a par exemple qu’un siècle d’histoire en Thaïlande ou au Viêtnam, où elle a supplanté la poésie ou le récit en vers. Dans la situation actuelle, un écrivain a fait remarquer que dans la plupart des pays d’Asie, un lycéen ne peut entrer à l’université que s’il connaît un certain nombre d’œuvres occidentales, alors que l’inverse n’est pas vrai.

À propos de la censure, chaque écrivain a évoqué la situation dans son pays. Au Japon, où seuls sont tabous la famille impériale et l’Empereur (pourtant plus démocrate que certains membres de l’extrême droite selon Minaé Mizumura…), la censure n’existe pratiquement pas. En revanche, Minaé Mizumura a indiqué combien persistaient des différences très fortes entre classes sociales… dont son roman Taro un vrai roman se fait amplement l’écho. En Thaïlande, selon Chart Korbjitti, certains sujets doivent être évités. Au cinéma, par exemple, jusqu’à une époque récente, on ne devait pas mettre en scène des « mauvais » policiers.

Lee Seung-u, quant à lui, s’est réjoui du fait qu’aujourd’hui les écrivains de Corée du Sud aient plus de latitude pour aborder des problèmes intimes, alors que, pendant les dernières décennies, les écrivains ne pouvaient pas ne pas se préoccuper des problèmes du pays et prendre position en faveur de telle ou telle position politique. C’est sans doute pour cela que son roman La Vie rêvée des plantes possède une telle force poétique.

Enfin, cette Fête du Livre a été marquée par le rôle considérable qu’ont joué les traducteurs-interprètes. Cinq langues (souvent appelées en France « langues rares » !) étaient utilisées et chaque fois qu’un écrivain prenait la parole, il fallait que les interprètes traduisent à chacun dans sa langue ce qui venait de se dire. Grâce à un ingénieux dispositif, le système a très bien fonctionné et le sens de chaque intervention a pu être rendu presque en temps réel en français puis dans les quatre autres langues. Et chaque fois, le public semblait charmé par la musique de chacune des langues…

Pour clore ces « choses vues et entendues », je ne résiste pas à l’envie de vous livrer la « version intégrale » d’une intervention de Chart Korbjitti – traduite par Marcel Barang et Louise Pichard-Bertaux :

« Je suis venu ici pour vous informer. Je ne suis pas venu comme représentant des écrivains thaïs mais à titre personnel. Je suis venu pour vous dire que mon pays a une langue, une culture et une tradition artistique. Et une littérature, tout comme dans chacun de vos pays. La différence, c’est que mon pays est petit et en voie de développement. Ou en d’autres termes un pays du tiers-monde.

Et quand on parle des pays du tiers-monde, les pays développés nous considèrent avec condescendance, qu’il s’agisse du mode de vie, des valeurs culturelles ou artistiques et considèrent les gens du tiers-monde comme des rustres, ce qui vaut aussi pour la littérature que nous lisons.

La littérature, à mon avis, est tout aussi importante que les vêtements que nous portons. Chaque pays a sa façon de se vêtir en fonction du climat et de l’environnement de façon à ce que chacun soit à l’aise et bien dans sa peau. Ce qui est au-delà de ça et dont on ne peut pas se passer, c’est la beauté ; en d’autres termes, c’est l’art.

Et chaque fois que vous regardez les vêtements que nous portons, vous vous dites que ces vêtements sont démodés, de coupe grossière et sont tout sauf branchés.

De la même façon, quand vous considérez notre littérature, vous vous dites que notre style est démodé, qu’il n’a rien d’excitant, et que nos thèmes sont répétitifs : la pauvreté du petit peuple, la corruption des politiciens, la prostitution et l’exploitation des enfants.

Je suis venu ici pour vous dire que même si mon pays n’est pas aussi développé que les vôtres, nous portons des habits confortables et qui nous conviennent tout autant que ceux que vous portez chez vous. Et n’allez surtout pas croire que ce n’est pas le cas !

Et si un jour vous en avez marre de porter les vêtements qui sont les vôtres, ou de suivre les modes qui sont les vôtres et qui changent en permanence, j’espère que vous essaierez les nôtres, et que dans vos penderies on trouvera un choix de vêtements parmi les quels les nôtres figureront.

De la même façon, j’espère que sur vos étagères et dans vos bibliothèques, il y aura un choix d’ouvrages littéraires parmi lesquels les nôtres figureront aussi.

Je suis venu ici pour faire mon devoir qui est de vous informer. Si ça se trouve, cette information ne servira à rien, je n’ai pas de grands espoirs à ce sujet.

Mon devoir est simplement de vous informer.

Je tiens à remercier tous ceux qui m’ont convié à venir ici pour délivrer ce message. »

La force d’une telle intervention dès la soirée d’ouverture de cette Fête du Livre aurait pu justifier à elle seule la tenue de ces rencontres !

Noël Dutrait

vendredi 30 octobre 2009

L’Asie des Ecritures Croisées (03)


Une rencontre avec Xu Xing dans le cadre des Ecritures croisées 2009
Rencontre du 18 octobre, présentée par Sébastian Veg.

La rencontre du dimanche matin a réuni dans la bibliothèque de la Cité du Livre un petit groupe - une trentaine de personnes - très attentif aux propos du romancier chinois Xu Xing
徐星. Ceux-ci portaient essentiellement sur trois thèmes : son enfance durant la Révolution Culturelle, ses débuts en littérature, et la politique culturelle actuelle de la Chine. Les notes prises pour la traduction m’ont permis de retranscrire a posteriori l’essentiel de l’intervention, que je résume ici – je n’ai pas jugé utile de reprendre les questions, les réponses me paraissant suffisantes :
  • Sur l’enfance : « Je suis né en 1956, à Pékin. La Révolution Culturelle a débuté en 1966, et en 1967 mes parents ont été déportés, mon père au Hebei, où il a été interné, et ma mère dans les montagnes du Gansu. C’est comme cela que j’ai commencé, à l’âge de 11 ans, à vivre seul. Ma mère, avant de partir, avait convenu avec un restaurateur de notre quartier, qu’elle lui enverrait chaque mois une partie de sa paye pour qu’il me nourrisse. Lorsque je repense à ces années, j’ai le souvenir d’une grande souffrance, d’une grande solitude. J’étais trop petit. Mais avec l’âge, cette expérience est devenue une richesse.(…) J’ai entamé mon premier voyage à onze ou douze ans, pour aller voir ma mère. Cela a été une véritable épreuve, je me souviens de la misère, de la faim. Mais ce voyage a été une expérience déterminante dans ma vie : je l’ai refait par la suite chaque année, et voyager est devenu dès lors une sorte de drogue. Ma scolarité, quant à elle, était plutôt chaotique. (…) J’ai connu mon premier amour en 1972 ou 73 : pour la première fois de ma vie, j’ai écrit une lettre à une fille, dans laquelle je vantais mes exploits sur les routes ; je concluais sur quelques doutes personnels quant à la Révolution Culturelle. La fille a été prise de panique. Elle a fait lire ma lettre à sa meilleure amie, et elles ont pris la décision de la remettre à leur professeur de politique, qui appartenait à la police. J’ai été emprisonné pendant quarante jours. J’avais 16 ans. (Ndt : c’est à cet épisode de sa vie que Xu Xing fait allusion lorsqu’il dit, dans une interview publiée en annexe de son roman Et tout ce qui reste est pour toi : « Je n’ai jamais été un bon élève, ni un enfant sage, et à seize ans je suis devenu un jeune à problème. » “ 我从小不是好学生,乖孩子,十六岁时成了不良少年。”) Cette expérience m’a apporté beaucoup de maturité, et m’a fait entrer dans l’âge adulte. Une trentaine d’années plus tard, j’ai fait un film intitulé « Ma Révolution Culturelle », dans lequel je relate cette histoire - ce film a été diffusé plusieurs fois en France, sur la Cinq. La fille à qui cette lettre était destinée a vu mon film, et elle est rentrée des Etats-Unis pour me voir. Elle m’a dit qu’elle avait beaucoup hésité avant de remettre cette lettre à son professeur (…). Elle m’a dit que ça avait été le plus grand regret de sa vie. »
  • Sur ses débuts en littérature : « Le manuscrit de mon premier roman, Variations sans thème, a commencé à circuler en 1981 parmi un petit groupe d’amis. L’une d’eux, Zhang Xinxin, m’a supplié de ne plus le montrer. Il est malgré tout passé de main en main dans trois établissements : le Conservatoire Supérieur de Musique, l’Ecole Supérieure d’Art Dramatique et l’Ecole Supérieure de Cinéma. Puis, les choses ont basculé en 1985 : un jour, après avoir beaucoup bu, j’ai pris mon vélo, décidé à apporter mon manuscrit aux éditions Renmin wenxue (Littérature du Peuple), dont l’éditeur en chef était Wang Meng. Celui-ci l’a lu, et m’a tout de suite contacté. Nous nous sommes rencontrés, nous avons convenu d’un certain nombre de retouches, et mon texte a été publié. En 86, un critique littéraire a écrit ces lignes dans la revue Dangdai wenxue (Littérature contemporaine) : " Le fleuve Jaune et le Yangzi charrient depuis des millénaires le sang de nos héros. Un individu tel que Xu Xing, avec ses antihéros, a-t-il sa place dans la littérature chinoise contemporaine ? " J’ai été très honoré de cette critique ! »
  • Sur la politique culturelle actuelle : « Je vais vous raconter une anecdote : récemment, un jeune homme de 24 ans est venu me voir à Pékin. Il m’a demandé ce que j’entendais par " Bande des Quatre ", s’il ne s’agissait pas des quatre dernières stars en vue de la pop hongkongaise. Cette question m’a désespéré. C’est dramatique. (…) Si la Révolution Culturelle peut se résumer à une tentative, en dix ans, de faire de chaque citoyen un révolutionnaire, l’idéologie actuelle peut se résumer à une tentative de faire de chaque citoyen un consommateur amnésique. Elle y parvient très bien pour l’instant. (…) La ville de Pékin était autrefois une ville merveilleuse : c’était une ville horizontale, parsemée d’arbres, d’arrière-cours, pleine de ce que l’architecture chinoise traditionnelle pouvait offrir de plus beau, de plus raffiné. Pékin, aujourd’hui, ressemble à n’importe quelle grande ville moderne. Le problème est que les décideurs en matière d’urbanisme sont des gens incultes. C’est ainsi qu’ils permettent à des architectes étrangers de venir poser leurs ordures en plein cœur de la ville, chose qu’ils ne pourraient pas faire chez eux. (…) Connaissez-vous la mesure qui a été prise quelques semaines avant les célébrations du soixantième anniversaire de la République Populaire ? Les autorités ont interdit la vente de couteaux de cuisine à Pékin ! Le gouvernement actuel se targue de maintenir la stabilité dans le pays, mais il n’est plus très crédible. Ces gens-là n’ont qu’un objectif : se maintenir au pouvoir, coûte que coûte. "Après moi le déluge !", comme disait Louis XIV, à moins que ce ne soit Louis XV…»
Je n’ai pu m’empêcher, pour conclure cette rencontre décoiffante, de saluer le taoïste qui se cache en Xu Xing, en citant ce passage autobiographique : « Ce qui importe, ce n’est pas ce que les autres disent de toi, c’est ce que tu ressens toi-même. Tous mes amis qui, il y a quelques années, s’affairaient à leurs études, s’affairent aujourd’hui à gagner de l’argent. L’argent, je ne peux pas dire que je n’y pense pas : moi aussi j’aimerais être bien habillé, habiter une villa, conduire une grosse Mercedes, mais j’ai une faiblesse à ce niveau-là : le prix à payer pour parvenir à tout cela serait le sacrifice de ce qui, à mes yeux, importe le plus au monde, à savoir ce petit peu de liberté, d’oisiveté. Des amis me disent : tu connais l’anglais, l’allemand, pourquoi est-ce que tu n’en fais pas quelque chose ? Ca ne m’intéresse pas, "j’ai assez". Vous êtes tous comme ça, moi non. J’ai un peu tendance à nager à contre-courant. Je me trouve bien comme ça, je suis quelqu’un qui peut vivre à partir du moment où il a à manger, si j’ai envie de faire quelque chose, je le fais, si je n’en ai pas envie, je ne le fais pas, je sais me contenter de ce que j’ai. » (《剩下的都属于你》,徐星自述,p. 271)

Riche est celui qui sait se contenter de ce qu’il possède,
disait Lao zi (
知足者富).

Bibliographie :
《无主题变奏》(《人民文学》1985.7 ) ; 《城市的故事》(《中国文学》1986.4 ) ;《殉道者》、《无为在歧路》(《人民文学》 1986. 12 ) ; 《饥饿的老鼠》《帮忙》(《收获》1986. 1 ) ; 《爱情故事》(《中外文学》1989.2,《上海文学》1989. 7等) ; 《我是怎样发疯的》(《今天》1992. 1) ; 《失去了歌声的城市》(《今天》1992. 3) ; 《国王和马的故事》(剧本,《今天》1992. 4) ; 《一出戏是怎样完成的……》(剧本,《今天》1992. 5) ; 《剩下的都属于你》(《长江文艺出版社》2004.8) ; Le crabe à lunettes (première traduction du recueil de nouvelles Variations sans thème), Julliard, 1992 ; Et tout ce qui reste est pour toi, trad. Sylvie Gentil, L’Olivier, 2003 ; Variations sans thème, trad. Sylvie Gentil, L’Olivier, 2004. Pour une intéressante interview de Xu Xing, voir ici.
Philippe Che

mercredi 7 octobre 2009

L'Asie des Ecritures croisées (02)

Le programme de la Fête du Livre d'Aix-en-Provence est disponible sous la forme d'un livret de 32 pages que vous trouverez facilement si vous êtes Aixois, mais que vous pouvez vous procurer en ligne en le téléchargeant à partir d'un site dédié à cet événement qui se tiendra du 15 au 18 octobre à la Cité du Livre.

En plus de la littérature, avec Bao Ninh (Viêtnam), Kim Young-Ha (Corée), Chart Korbjitti (Thaïlande), Lee Seung-U (Corée), Li Ang (Taiwan), Minaé Mizumura (Japon), Yoko Tawada (Japon), Thuân (Viêtnam) et Xu Xing (Chine), ce sont la photographie, avec des expositions de Manit Sriwanichpoom (Thaïlande), Luo Dan
(Chine), Lee Gap-Chul (Corée), des projections de Wang Gang (Chine), A Yin (Mongolie intérieure, Chine) et la danse qui seront à l'honneur de cette manifestation : le 15 octobre sera, en effet, donné le spectacle chorégraphique Waiting de Carlotta Ikeda et de la Compagnie Ariadone. Enfin, en plus des rencontres, des débats, des ateliers et des master-classes, trois films récents en provenance du Vietnam, de Corée du Sud et de Thaïlande, seront projetés.

La consultation attentive du programme s'avère indispensable pour qui ne veut pas manquer un seul moment de cette fête sur laquelle se greffe, ne l'oublions pas, un colloque international sur
Le roman en Asie et ses traductions.

Le programme de notre colloque, qui lui se déroulera Salle des Professeurs du Centre des Lettres de l'Université de Provence (29, av. Robert Schuman) figure page 29 de ce même document auxquels j'ai emprunté les portraits des nombreux invités que l'on pourra rencontrer lors de cette édition des Ecritures croisées consacrée à l'Asie : un vrai roman.

dimanche 27 septembre 2009

L'Asie des Ecritures croisées (01)

Voici, en avant-première et dans le même envoi, de quoi vous faire trépigner d'impatience et vous rendre l'attente du 15 octobre insupportable : ce sont, d'une part, l'affiche (ci-dessus), d'autre part, l'éditorial (ci-dessous) de la prochaine Fête du livre (Aix-en-Provence, 15-18 octobre), dont il a été déjà question sur ce blog. Intitulée « L’Asie des Ecritures croisées, un vrai roman », elle aura pour objet les littératures qui sont chères à l'Equipe Littérature d'Extrême-Orient, textes et traduction qui tiendra colloque les 15 et 16 octobre. Ce blog vous fera vivre les différents moments forts de cet événement qui va favoriser les rencontres entre un public de plus en plus exigeant et une littérature en plein essor, et profitera des jours qui restent avant son lancement pour vous indiquer les rendez-vous à ne pas manquer.
L’écriture romanesque japonaise a été découverte en Occident depuis fort longtemps grâce aux traductions des oeuvres de Mishima, Kawabata, Inoue et bien d’autres ; le prix Nobel de littérature a couronné en 1968 Kawabata Yasunari et en 1994 Ôe Kenzaburô. Puis, en 2000, c’était Gao Xingjian qui recevait le premier prix Nobel décerné à un écrivain de langue chinoise. Les littératures des autres pays d’Asie restaient encore peu connues. Ce n’est plus le cas avec l’arrivée sur la scène littéraire mondiale de très nombreux écrivains de Chine, du Japon, de Corée, du Vietnam, de Thaïlande… Cette création littéraire foisonnante s’inscrit à la fois dans la dynamique politique, économique et sociale de cette région du monde en pleine mutation, et dans la riche tradition culturelle de chacun de ces pays. Ces voix de plus en plus fortes qui affirment l’importance du genre romanesque, entre tradition, modernité et postmodernité, ne sont-elles pas en train de déplacer vers l’Asie le centre du monde littéraire jusque-là situé dans la vieille Europe ? Dans des pays où la littérature occupe depuis des siècles une place importante, des écrivains audacieux, confirmés ou à leurs débuts, largement ouverts aux courants occidentaux, explorent aujourd’hui tous les chemins de l’écriture. Grâce aux traductions plus nombreuses, ils commencent à être mieux connus et nous offrent des oeuvres novatrices, parfois déroutantes, qui font voler en éclats bien des idées reçues et des stéréotypes sur un Extrême-Orient exotique, mystérieux, fantasmé. L’Asie que nous font découvrir les écrivains qui sont invités à Aix cette année pour la Fête du Livre est bien réelle, vivante, et proche de nous. Avec eux, Les Écritures Croisées poursuivent leur tour du monde des littératures et de leurs grandes voix – tour du monde commencé il y a plus de vingt ans… Un vrai roman !

Les Écritures Croisées
(Extrait du catalogue de 32 pages pour paraître prochainement, p. 6)