samedi 12 avril 2008

Réponse à la devinette (012)

Pages 62 et 63 de La Chine dans un miroir par Claude Roy,
(Lausanne : La Guilde du livre, 1953) :
Un artiste de grand renom avait peint quatre dragons sur un mur.
Rien ne manquait aux dragons, ils avaient quatre-vingt et une vertèbres, assemblées neuf par neuf, chiffre très bénéfique. Ils avaient de longues moustaches de feu de chaque côté de la gueule, et sur le sommet de la tête le poh shan, sans lequel ils ne pourraient voler dans les cieux.
Mais le peintre avait omis de terminer les yeux de ses dragons.
On lui demanda pourquoi cette omission.

Il soupira : - Vous l'aurez donc voulu, dit-il.

Prenant un pinceau, il traça les yeux des monstres,
qui aussitôt hérissèrent leur
poh shan,
s'envolèrent du mur, franchirent la fenêtre,
et disparurent dans le ciel.
You Ti [Yu Ti 于逖, attribution],
Wen Chi Lu
[Wenqilu 聞奇錄] ou
Collection de récits moraux et merveilleux (vers 723).



Une fois de plus, force est de constater que mes devinettes ne vous résistent pas longtemps ; à nouveau, j'ai eu la preuve de votre extraordinaire réactivité et votre admirable pugnacité --- les « votre », cette fois encore, concernent deux personnes que je salue et remercie chaleureusement de participer à ce jeu qui ne fait rien gagner, savoir Françoise P. et Liliane D.. Grâce à la première, on apprit rapidement, que l'auteur à identifier pour cette douzième devinette, n'était pas né en 1922, ni mort en 2007, que ce n'était pas Jean Chesneaux, mais qu'il était « né la même année qu’un secrétaire général du PCC qui succomba à un infarctus en 1989 » ; grâce à la seconde, qui avait trouvé la solution mais avait sagement tenu sa langue, on apprit dans la foulée que c'était « un écrivain (et poète) mort la même année que Deng Xiaoping 鄧小平, soit en 1997 à l'âge de 92 ans », ce qui permit à la première de trouver la solution et de fournir les initiales d'un « C. R. né la même année que Hu Yaobang 胡耀邦 soit en 1915 », le 15 avril pour être précis. Au terme de cette belle collaboration virtuelle, je n'ai plus grand chose à ajouter sinon que le « C » correspond à Claude et le « R » à Roy, et que l'auteur mystère était donc Claude Roy (1915-1997).

Je me désole de pouvoir vous présenter l'œuvre de ce grand maître des lettres françaises, j'en suis bien incapable ; du reste, La Nouvelle Revue française dans son n° 545, lui avait consacré en juin 1998, un dossier. A défaut, la notice Wikipedia remplira cette lacune avec en plus d'une rapide biographie et d'un choix de citations dont celle-ci : « Lorsqu'on a perdu toutes ses illusions, il reste encore à perdre l'illusion suprême qui est de se croire sans illusions. », un inventaire presque complet des ouvrages publiés : aux côtés d'une dizaine d'écrits autobiographiques, mémoires et « livres de bord » parus entre 1969 et 1997, on trouve deux pièces de théâtre, une dizaine de livres pour enfants, quelque sept romans, pas moins de douze recueils de poésie, dont Le voleur de poèmes : Chine, 250 poèmes dérobés du chinois (Mercure de France, 1991), une bonne vingtaine d'essais dont une évocation inspirée d'un grand poète chinois - L’ami qui venait de l’an mil, Su Dongpo 1037-1101 (Gallimard, 1993) -, et une demi-douzaine d'ouvrages documentaires dont trois consacrés à la Chine : le superbe La Chine dans un miroir (La Guilde du Livre, 1952), Clefs pour la Chine (Gallimard, 1953) et Sur la Chine (Gallimard, 1979, « Idées » n° 419) duquel provenait le prétexte à la devinette ; le passage cité était tiré des « Voyageurs de Chine » (Le Nouvel Observateur, 21 août 1972), dans lequel Claude Roy revenait sur ses Clefs pour la Chine et vantait la clairvoyance de Simon Leys - « un des plus grands sinologues contemporains » - pour Les Habits neufs du président Mao (1971) et Le Monde chinois - « livre souverain » - de Jacques Gernet sorti l'année précédente.


De ce recueil d'articles écrits entre 1953 et 1979, Simon Leys écrivit qu'il constituait « sans doute un des plus efficaces contrepoids à tous les mammouths de bêtise qui sur le même sujet n'en finissent pas, depuis un bon quart de siècle, d'étirer leurs pondéreuses caravanes sur les rayons des librairies » et voyait en lui « un antidote contre les poisons de demain », ajoutant cette mise en garde qui n'a pas perdu de son utilité : « Les charlatans et les escrocs que Roy brocardait ont survécu fort convenablement à leur périssable pacotille (...). Vous entendrez encore parler d'eux ; la prochaine fois sachez les reconnaître. » (p. 687) [ce compte rendu virtuose a été reproduit dans La forêt en feu (1983), je le cite d'après le volume Essais sur la Chine (Laffont, « Bouquins », 1998, p. 685-687).

Le recueil réserve aussi bien d'autres bonnes surprises, comme avec « Pour l'enseignement du chinois en sixième » (pp. 78-82), texte militant qui n'a pas pris une ride :
« Contente d'elle-même, bouffie de suffisance, l'Europe se rabâche, ses écoles fabriquent de tristes héritiers bègues, qui répètent en bêlant : « Nos ancêtres les Romains, nos ancêtres les Hellènes, nos ancêtres les Hébreux, grand-père César, grand-père Napoléon. » Si on ouvrait un peu les fenêtres ? L'enseignement obligatoire du chinois, dont ce sera mon honneur que d'avoir été le premier à le réclamer, ouvrira enfin les esprits de nos fils sur un autre air, une autre terre, un autre continent de l'aventure d'exister. Un autre monde, et fraternel. » (3 février 1969)
Si le Claude Roy fin et sensible observateur de la Chine mérite encore toute notre attention et notre admiration, c'est celui qui aimait passionnément la culture chinoise je prends plaisir à relire, notamment quand il parle de Pu Songling (« Une clef des songes du peuple chinois » (pp. 64-77), préface à l'anthologie de traduction par Hélène Chatelain de contes de Pu Songling 蒲松齡 évoquée il y a peu, où ce texte portait un autre titre : « Pou, le lettré merveilleux »), de poésie chinoise et de sa traduction dans ce recueil avec « Sur la traduction des poètes chinois » (1977, Sur la Chine, pp. 101-112), ou dans sa préface à Amour et politique dans la Chine ancienne. cent poèmes de Li Shangyin (812-858) (Paris, 1995) d'Yves Hervouet (1921-1999) : « Il s'agit de rendre claire une poésie souvent hermétique sans faire s'évaporer la magie de sa nuit, d'être exact et presque littéral sans gaucherie ni rudesse, et d'emprunter au chinois un poème chinois pour nous rendre un poème français de même aloi » (p. III) ; ou ailleurs - il me souvient, je crois, d'un Trésor de la poésie chinoise (1967) dans une réédition de 1980, mais pas du nom de la personne à qui je l'ai prêté. Dans une des dernières, sinon la dernière, interview de lui (Pascale Frey, Lire, février 1995), Claude Roy parlait encore de sa dette vis-à-vis de la poésie chinoise : « Les poètes chinois m'ont amené à m'intéresser à la Chine, à devenir maoïste puis à déchanter, ils ont influencé mon style. »

Que dire de plus, sinon espérer que les textes de Claude Roy sur la Chine soient un jour réunis dans un volume facilement accessible, et pas seulement pour ceux pour qui ils ont déjà joué leur rôle de stimulant et à qui ils ont « inoculé l'esprit chinois », mais aussi pour tous les autres ? Il ne faudrait pas oublier d'y inclure « Réalismes et cercueils volants » écrit vraisemblablement en 1986 pour le Festival d'Automne, dont voici un court et savoureux extrait :
« Ce qui rend si attirante la Chine, c'est d'abord, en effet, qu'elle est la plus ancienne des grandes civilisations vivantes. L'Égypte, Sumer ont disparu. La Rome antique est ensevelie sous les monuments de la Rome chrétienne. La Grèce a, hélas, connu la longue fracture de l'occupation turque. L'Afrique et l'Islam ont été bien davantage que la Chine atteints par la colonisation. Et cette grande civilisation est pour les nôtres un repère, un étalon de mesure, une référence inépuisable. Ce que nous enseignent le commerce de la Chine, les œuvres de son passé et les hommes de son présent, de son histoire et de sa vie quotidienne, c'est à distinguer ce qui, dans une culture, dans une façon de penser et de vivre, est véritablement universel, et ce qui est accessoire, adventice et superficiel. En grossissant un peu les choses, j'ai envie de dire que la Chine c'est le pays où l'on constate que les Chinois ne font rien comme nous, et l'on finit par être persuadé qu'ils sont hommes absolument comme nous. Rien de plus différent de nous que ces étranges étrangers. Mais les différences mêmes font ressortir à quel point ils sont nos semblables. Ce qui est très intéressant et enrichissant, quand on va en Chine ou que la Chine vient à nous, c'est de rencontrer des prochains avec lesquels il y a juste ce qu'il faut de distance et de différences pour nous enrichir. Le charme du prochain, qu'il s'agisse d'un individu ou d'une civilisation, c'est qu'il ne soit justement pas trop proche, qu'il ait quelque chose d'autre à nous donner et à nous apprendre. Il est agréable et utile qu'autrui soit un autre. Les Chinois sont indubitablement nos parents, mais merveilleusement autres. »
Et vous, comment vous protégez-vous de l'avalanche des livres d'experts ès Chine qui sortent à la veille des JO de Pékin ? (P.K.)

mercredi 9 avril 2008

Comme des frères

De Yu Hua 余华 (1960-), vous avez peut-être déjà lu, sinon Un monde évanoui (Picquier, 1988, traduction Nadine Perront), au moins Vivre ! (1992, trad. Yang Ping : Le Livre de poche, 1994 ; Babel, 2008), le Huozhe 活着 adapté au cinéma par Zhang Yimou 張藝謀 et primé au Festival de Cannes en 1994, ou alors un de ses écrits parus chez Actes Sud ces douze dernières années, comme Le Vendeur de sang (1996, trad. Nadine Perront), ou ceux traduits par Jacqueline Guyvallet, pour la collection « Lettres chinoises » de cet éditeur : Un amour classique (2000), Cris dans la bruine (2003) et 1986 (2006).

Vous allez pouvoir continuer votre découverte de l’œuvre de l’un des écrivains contemporains chinois les plus marquants grâce au même éditeur, et lire dans notre langue et traduit du chinois par Isabelle Rabut et Angel Pino, Xiongdi 兄弟 Brothers (2005 & 2006, Shanghai wenyi).

A l'occasion de la sortie de

les éditions Actes sud et la Librairie Le Phénix
proposent, une rencontre avec l'auteur,
le mercredi 16 avril à 18 heures
72 boulevard de Sébastopol, 75003 Paris
[01 42 72 70 31, contact@librairielephenix.fr].


En attendant, je vous invite à consulter le blog que Yu Hua alimenta sur Blog.sina.com jusqu'au 11 octobre 2007 et à explorer les ressources fournies par Sina.com sur l'auteur et son œuvre. Gageons que l’un d’entre nous vous donnera, très prochainement !, son sentiment sur l’œuvre et sa traduction. (P.K.)


Complément du 17/04/08
: En attendant un compte-rendu maison, ne manquez pas l'intéressant article/interview de Bertrand Mialaret sur Rue89.com, « "Brothers" de Yu Hua, la Chine de la Révo Cul' aux dérives capitalistes » (17/04/08, 16h01).

Complément du 22/05/08 : A lire sur Bibliobs.com l'interview de Yu Hua par Ursula Gauthier : « La Chine se déchaîne », Le Nouvel Observateur du 08/05/08.

mardi 8 avril 2008

Une pensée en spirale

Laozi par Zhang Lu (c. 1464-1538)

Il y a exactement dix ans, je commençais un court compte-rendu de L’histoire de la pensée chinoise (Paris : Le Seuil, 1997, 658 p.) d’Anne Cheng par ce paragraphe : « Ceux qui, poussés soit par la simple curiosité, soit par la nécessité, voulaient se faire une idée de la façon dont on pense depuis trois mille ans en Chine, devaient, jusqu’à présent, se rabattre sur les pages que les grandes encyclopédies avaient consacrées à ce sujet ou se satisfaire d’un volume de la collection « Que sais-je ? » (PUF, n° 707) paru voici plus d’un quart de siècle maladroitement appelé La philosophie chinoise (Max Kaltenmark, 1972), voire lire la version « très abrégée » du Précis d’histoire de la philosophie chinoise de Fung Youlan [Feng Youlan 馮友蘭 (1895-1990] (Mail, 1985). Dorénavant, ils pourront sans l’ombre d’une réticence satisfaire leur soif de connaissances avec cet excellent ouvrage. En effet, il rend un service inestimable à ceux qui n’ont pas la patience de se forger une idée sur tous les courants de pensée et les esprits qui ont marqué la riche histoire de la civilisation chinoise, au contact de mille et une études rédigées pour une bonne part en anglais, en japonais et en chinois. »

Depuis, je n’ai cessé d’inscrire ce livre en bonne place dans les bibliographies que j’ai eu à établir quelle que soit leur destination tant il me semble indispensable, unique, irremplaçable, de la même manière que l’est pour l’histoire de la Chine, Le monde chinois de Jacques Gernet (Colin, (1972) 1999 ; Pocket, « Agora », 2006). Son passage dans un format de poche (Seuil, « Points/Essais », n° 488, 2002) le rendait encore plus incontournable. Depuis un an déjà, je prescris en plus un volume codirigé par son auteur et Jean-Philippe de Tonnac pour la collection « Folio essais ». Publié sous le titre La pensée en Chine aujourd’hui (Gallimard, 2007, 478 p.), c’est un utile complément à la grande œuvre d’Anne Cheng, laquelle, sans doute parce que magistrale, rebute beaucoup d’étudiants et de curieux de la Chine ; combien d’entre eux ont avoué avoir peiné sur certains chapitres et rêvé de disposer d’un ouvrage manifestant une aussi grande exigence dans ses choix et ses avis, mais plus facile d’accès. Bref, ils attendaient cet ouvrage de vulgarisation sinologique de qualité que ce domaine passionnant n’avait pas encore reçu, faute sans doute aux éditeurs qui ne s’en soucient guère, et, aussi, d’avoir trouvé celui qui prendrait le risque de relever ce redoutable défi.


Leur désir vient d’être exaucé par Nicolas Zufferey qui fait paraître chez Marabout (Hachette livre, 2008, 287 p.) l’ouvrage qu’ils attendaient : Introduction à la pensée chinoise (Zhongguo siwei rumen 中國思維入門). « Pour mieux comprendre la Chine du XXIe siècle », la formule inscrite sur la couverture, indique bien le projet dont les écueils sont clairement exposés dans une introduction dont voici le début :
« Présenter un domaine aussi riche que la pensée chinoise constitue un enjeu de taille et un défi passionnant : c’est susciter l’intérêt du lecteur occidental en lui dévoilant la profondeur et la complexité d’une tradition souvent méconnue et encore victime de clichés, c’est lui donner des repères pour explorer un univers autre et lui fournir des clés pour approcher ce qui paraît inaccessible, c’est enfin trouver un juste milieu entre une vision moderne, qui parfois fausse les perspectives, et une vision traditionnelle, qui néglige l’importance de cette philosophie pour le monde d’aujourd’hui. Car connaître la pensée chinoise ancienne, c’est aussi mieux comprendre la Chine du XXIe siècle. » (p. 13)

A ceux qui s’interrogeraient encore sur le choix du terme le plus approprié pour parler de cette expérience de l’esprit sans équivalent, l’auteur répond dans un chapitre fort convaincant intitulé « Pensée ou philosophie ? » , qu’on peut lire comme une mise au point avec ceux qui ont instrumentalisée la pensée chinoise et l’on pliée, sous les hourras de la critique béate, à des visées personnelles. L’auteur, pour sa part, a trouvé le juste équilibre entre les deux attitudes qu’il énonce et dénonce, savoir « l’appropriation paresseuse » et « l’exotisme superficiel » (p. 27). Une fois le terrain et l’attitude clairement définis, Nicolas Zufferey développe son approche de cette « pensée autre mais accessible » (id.) en douze chapitres aux titres parlants :
  • Les notions fondamentales : aux origines de la culture chinoise. (Chap. 2)
  • Confucius, conservateur ou révolutionnaire ? (Chap. 3)
  • Le confucianisme : un héritage, une tradition, une invention. (Chap. 4)
  • Mozi et les écoles moïstes. (Chap. 5)
  • La diversité du taoïsme. (Chap. 6)
  • Le légisme, une théorie d’Etat. (Chap. 7)
  • La dynastie Han : la synthèse ? (Chap. 8)
  • Le néotaoïsme et le taoïsme religieux. (Chap. 9)
  • Le bouddhisme, philosophie et religion. (Chap. 10)
  • Penser en poésie et en peinture. (Chap. 11)
  • Le néoconfucianisme, ou comment refonder la tradition. (Chap. 12)
  • La grande confrontation avec l’Occident. (Chap. 13)
Tous ces thèmes sont traités avec maîtrise et attention dans des exposés plus ou moins longs, finement détaillés et habilement structurés, qui plus est, couchés dans un style volontairement limpide, soucieux de ne laisser personne de côté, et renforcés par des encadrés rendant aisée la mémorisation des connaissances qu’il convient d’acquérir chemin faisant pour aboutir au terme de quelque 250 pages passionnantes à accepter la conclusion comme une évidence : « Etudier la pensée chinoise ancienne, c’est se donner les moyens de faire la part des choses entre la réalité historique et la propagande. »

Beaucoup de passages traduits des œuvres majeures de la pensée chinoise viennent illustrer le propos ; traductions inédites ou anciennes de l’auteur - on se rappelle que Nicolas Zufferey avait révélé Wang Chong 王充 (27-97 ?) au public francophone : Discussions critiques, Gallimard, « Connaissance de l’Orient », 1997) -, ou empruntées aux meilleures traductions disponibles dans notre langue, tel quel ou parfois judicieusement corrigées, dans tous les cas précisément référencées.

On sait gré non seulement à l’éditeur d’avoir su compresser le prix de ce volume pour le mettre à la portée de toutes les bourses, mais aussi à l’auteur de l’avoir pourvu des caractères chinois indispensables lorsqu’on aborde un tel sujet et de l’avoir augmenté d’annexes qui comprennent outre d’utiles repères chronologiques (pp. 252-254), une bibliographie (pp. 256-266) se limitant sagement aux titres incontournables, qui plus est, les situant le cas échéant d’un bref commentaire, et deux index, un des notions et un des noms propres.

Si cette Introduction semble bien s’adresser d’abord à des étudiants en sinologie – Nicolas Zufferey est professeur de langue et de civilisation chinoises à l’université de Genève -, elle rendra aussi d’incommensurables services aux autres et également à ceux qui sont chargés d'enseigner la culture chinoise ; tous doivent, dors et déjà, une éternelle reconnaissance au digne disciple de Jean-François Billeter qui avait montré la voie : exigence intellectuelle sans concession et attention farouche à ne laisser personne sur la touche.

Dans un Mémoire sur les études chinoises à Genève et ailleurs (1998), ce dernier écrivait : « Quel que soit le cours que suivra l’histoire dans les dix ou vingt prochaines années, il serait bon que le public européen connaisse mieux la Chine, qu’il comble une partie de son retard en la matière. Les Chinois instruits en savent beaucoup plus long sur l’Europe, ses mœurs et son histoire que les Européens cultivés n’en savent sur la Chine, et pour le moment ce déséquilibre va croissant. Il sera encore plus accusé lorsque des dizaines de milliers de Chinois ayant fait des études en Europe et aux Etats-Unis depuis 1980 exerceront des responsabilités dans leur pays. Ils tiendront les Européens pour ignares, et le feront avec raison si les choses ne changent pas. » (p. 78)

Il n'y a plus de temps à perdre, donc, pour suivre le guide et découvrir avec curiosité et passion « une pensée qui procède en spirale » selon l’expression utilisée par Anne Cheng (1997, p. 34) citée par Nicolas Zufferey (p. 32). Quel projet plus stimulant peut-on nourrir quand, si souvent encore, on constate que l’Occident et la Chine sont incapables de se comprendre. (P.K.)

vendredi 4 avril 2008

La BDD de l'ERD


La cérémonie d'inauguration de l'Espace de recherche et de documentation Gao Xingjian de la Bibliothèque Universitaire de l'Université de Provence s'est - vous le savez déjà si vous y avez participé et serez heureux de l'apprendre si vous n'avez pas pu vous joindre à nous - admirablement bien déroulée. Tout - des discours aux petits fours - fut réalisé dans les règles de l'art et la partition composée par l'équipe aussi sympathique que dynamique de la B.U., a été jouée tout en justesse, dans un tempo idéal. Grâce en soit rendue à tous ceux qui ont contribué à l'organisation d'un événement qui a soulevé l'enthousiasme --- ce fut le leitmotiv du discours de Noël Dutrait ; celui qui l'a animé toutes ces années au service de l'œuvre de Gao a été très communicatif.

La table ronde qui a suivi fut aussi un moment rare de communion entre un public attentif et passionné et un aréopage d'esprits dévoués à la diffusion et à la réception de l'œuvre d'un homme, un créateur hors norme, qui ne peut plus dire qu'il est seul : Gao Xingjian, prix Nobel de littérature 2000.

Chacun gardera un souvenir ému de ces deux journées conçues avec passion et la volonté de donner un aperçu le plus complet possible de la création de Gao Xingjian. Pour l'inscrire dans la durée, notre équipe publiera prochainement sur son site les communications qui furent données à cette occasion ; une présentation plus détaillée de l'ERD Gao vous sera donnée ici.

En attendant, je vous invite à vous faire une idée de l'Espace de recherche et de documentation Gao Xingjian par son volet virtuel, espace miroir de celui qui existe déjà à la Chinese University de Hong Kong, savoir la base de données consultable en ligne sur le site de l'Université de Provence. Elle est encore dans sa version de test et ne sera pleinement opérationnelle que progressivement. Elle ne cessera plus d'être alimentée de matériaux en liaison avec celui qui a honoré de sa présence ces deux journées qui vont être poursuivies du 28 au 30 mai prochain à Hong Kong par un colloque organisé conjointement par The Chinese University of Hong Kong (CUHK), le Centre d’Etudes Français sur la Chine contemporaine (CEFC) et l'Université de Provence. Son thème est, je vous le rappelle, « A Writer For His Culture, A Writer Against His Culture : Gao Xingjian ». Ce blog s'en fera naturellement l'écho, mais vous connaissez maintenant l'adresse de la base de données accessible en permanence dans la colonne de gauche de notre blog et à partir du site de l'équipe. (P.K.)

mardi 1 avril 2008

Le bonheur de Simon Leys

En parcourant à nouveau Sur la Chine (Gallimard, 1979) de Claude Roy (1915-1997), numéro 149 de la collection « Idées » qui reproduit un article paru le 27 décembre 1976 dans Le Nouvel Observateur intitulé « Les Chinois sont-ils des hommes comme nous ? », je lis (p. 122) : « On regardait (...) hier encore Simon Leys, dans une partie de la gauche française, avec l'effroi et la taciturne pudeur que les iconoclastes inspirent aux idolâtres. Les Habits neufs du président Mao, Ombres chinoises indignaient les croyants. Armé d'une pratique parfaite du chinois « mandarin » et des dialectes parlés, d'une connaissance de son histoire et de la familiarité des gens du peuple aujourd'hui, fortifié par son indignation devant les calembredaines répandues à foison, intrépide et solitaire, Simon Leys a été le grand démystificateur de la fable moderne. »


Depuis, alors que les écrits sur la Chine de Claude Roy ne se trouvent guère plus que chez les bouquinistes, ceux du « démystificateur de la fable moderne », du fin observateur et du grand connaisseur de la Chine et sa culture, ont fait l'objet de maintes rééditions et ont même été réunis en 1998 dans un indispensable volume, Essais sur la Chine (Paris : Robert Laffont, « Bouquins », 825 pages). La même année sortait au Seuil, L'ange et le cachalot (réédité en 2002 dans la collection « Points/essais », n° 480) dont une partie devrait particulièrement plaire au familier de ce blog puisqu'il y est question, outre de Confucius et de calligraphie, de traduction, non seulement par la pratique avec une traduction d'un savoureux texte de Jin Shengtan 金聖歎 (1608-1661) – « Les trentre-trois délices de Jin Shengtan » (pp. 184-190) -, mais aussi un essai théorique (« L'expérience de la traduction littéraire », pp. 137-158) basé sur différentes expériences de la traduction vers le français, à partir de l'anglais (Richard Henry Dana (1815-1882), Two Years Before the Mast, 1840) et du chinois : Confucius (Gallimard, 1987) et Shen Fu 沈復 (1763-1810 ?) (Larcier, 1966, Christian Bourgois, 1982), mais aussi Guo Moruo 郭沫若 (1892-1978) [Kuo Mo-jo, Autobiographie - Mes années d'enfance, Gallimard, 1970] et Lu Xun 魯迅 (1881-1936) (La mauvaise herbe, UGE 10/18, 1975), traductions toutes signées Pierre Ryckmans. Récemment, ressortait sous son fameux nom de plume un autre ouvrage majeur du sinologue exilé à Canberra : Les propos sur la peinture du moine Citrouille amère (Plon, 2007) ; on serait ravi que son ouvrage sur La vie et l'œuvre de Su Renshan, rebelle, peintre et fou (UER Asie Orientale, université Paris VII, 1970) ne soit plus une rareté uniquement réservée au bibliophile chanceux et fortuné et revoit le jour dans une édition économique.

Je n'ai fait état jusqu'à présent que des travaux de Simon Leys/Pierre Ryckmans en rapport avec la Chine et je vais m'y tenir. Loin de moi, l'idée de minimiser l'œuvre « extra-sinologique » de Simon Leys - chacun trouvera source d'émerveillements parmi une demi-douzaine de titres tous aussi recommandables les uns que les autres -, d'autant que le livre que les circonstances - c'est aujourd'hui le premier avril ! -, m'amènent à vous présenter, mélange toutes ses passions et ses goûts : Le bonheur des petits poissons. Lettres des Antipodes (Paris . J.-C. Lattès, « Essais et documents », 2008, 214 pages).



Pour beaucoup ce livre aura un goût de déjà-vu car il reprend des chroniques parues dans des revues littéraires ; elles proviennent pour la plupart du Magazine Littéraire où elles furent publiées en 2005 et en 2006. Mais, comme l'écrit Simon Leys, « le plus grand plaisir de lire est dans la relecture » (page 119).

Pour prendre la mesure de la valeur de ce livre et de la séduction qu'il peut exercer, on se reportera aux différentes critiques qui ont salué sa parution à partir d'une page créée à cet effet par les Editions Jean-Claude Lattès. Toutes prisent une collection de notes subtiles, de jugements pertinents finement présentés sur des livres, des auteurs, des idées, des humeurs, des souvenirs, des observations sur notre monde et le cours des choses, « des textes purement littéraires et des recueils à lire comme des promenades où voisinent sans logique apparente réflexions sur l’art et chroniques de notre temps, sur ses excentricités, ses paradoxes, ses idées fausses », comme l’écrit l’éditeur. C'est aussi une mine de citations sur lesquelles Simon Leys rebondit avec l'agilité d'une singe facétieux, une sorte de complément illustré à un de ses précédents ouvrages, Les idées des autres. Idiosyncratiquement compilées par Simon Leys pour l'amusement des lecteurs oisifs (Plon, 2005). Cela commence avec Einstein : « Les bonnes idées sont rares et elles ne surviennent qu'à long intervalle » (p. 9) pour finir avec William Blake : « L'Eternité est amoureuse des œuvres du temps » (p. 211).

En quittant la joyeuse compagnie des poissons, je n'ai eu que deux regrets ; le premier concernant la forme, le second le contenu :
  • En effet, j’ai naturellement regretté l'absence d'identification des chroniques (date et revue), mais surtout d'index des noms et des œuvres cités. Cet index aurait permis de prendre la mesure de l'érudition mise en jeu dans ces quelque 200 pages « où la science et la clairvoyance se mêlent merveilleusement à l’indignation et à la satire » (Jean-François Revel). Il aurait facilité au néophyte sa découverte des génies chinois qu'il croise au hasard des traits d'esprits de l'auteur. Certes, certains sont universellement connus comme Confucius (pp. 68, 116, 142) ; Li Po [Li Bai 李白 (p. 85)], Zhuang Zi [Zhuangzi 莊子 (pp. 14, 24, 43) ] voire Lu Xun (pp. 108, 117) et d'autres, comme Lie Zi [Liezi 列子 (p. 187)], Han Yu 韓愈 (768-824) (p. 129) ou Tao Yuanming 陶淵明 (365-427) (p. 165), reçoivent les indications suffisantes pour venir à son secours. Mais il arrive que les noms pleuvent sans aucune assistance, et il n'est pas assuré que le lecteur aura la patience, ou même l'idée de se plonger, par exemple, dans le Dictionnaire de la civilisation chinoise (Albin Michel, 1998) pour retrouver, le cas échéant, les savantes notices qu’offrit le sinologue à la monumentale Encyclopaedia Universalis. C'est surtout le cas pour les peintres que Simon Leys convoque à travers ses 28 Lettres des Antipodes. Pour eux, sans doute moins connus que les auteurs - écrivains et penseurs - cités tous, plus ou moins, et plus ou moins bien, traduits dans notre langue, on pourra consulter un site spécialisé sur l'art pictural chinois, Guohua.com, et d'autres sources comme l'encyclopédie en ligne chinoise Baidu, sources qui présentent l'avantage de fournir en un clic ou deux des clichés d'œuvres représentatives [Entre parenthèses la page où le peintre est cité ; entre crochets, le renvoi vers les notices de Pierre Ryckmans dans le Dictionnaire de la civilisation chinoise, 1998] : Guo Xi 郭熙 (vers 1020 - vers 1100) (p. 98) [DCC, p. 324-326], Xu Wei 徐渭 (1521-1593) (p. 122) [DCC, p. 780-783], Gong Xian 龔賢(1618-1689) (p. 122) [DCC, p. 308-312], Huang Binhong 黃賓虹 (1865-1955) (p. 164) et Chen Hongshou 陈洪绶 (1598 - 1652) (p. 122).
Tao Yuanming par Chen Hongshou
  • Regret numéro deux : il est double. Il tient à la brièveté du recueil et qu’il y soit, en fait, peu question de la littérature chinoise, car quand Simon Leys en parle c’est toujours avec la justesse et le doigté du virtuose qui sait retenir son geste pour ne pas affadir son effet. Il le fait, qui plus est, en la traitant à égalité avec les autres littératures qui comptent, et ses auteurs sont convoqués avec la même conviction que les grands génies de nos contrées, ce qui a pour effet salutaire d'inviter le lecteur à élargir ses horizons culturels. Il lui faut aussi se mettre à l'écoute de débats intellectuels évoqués avec une stimulante assurance. C'est notamment le cas de la controverse qui oppose deux visions de la Chine et deux manières de l'aborder. Se plaçant d'emblée du côté du « grand savant Joseph Needham (1900-1995) », maître d'œuvre du monumental Science and Civilisation in China, il soutient Jean-François Billeter contre François Jullien dans une chronique intitulée « Connaître et méconnaître la Chine » (pp. 59-63 ou Le Magazine littéraire, n° 455, juillet-août 2006) qui est pour moi la meilleure d'un recueil qu'il faut lire et faire lire.


Je suis toujours sans nouvelle du numéro que la revue Textyles avait programmé pour 2007, numéro justement consacré à Simon Leys (N° 32).

Pour finir, voici deux des citations retenues par le compilateur des Idées des autres (Plon, 2005). La première est de Georg Christoph Lichtenberg (1742-1799), à la rubrique « Livre » (p. 65) : « Un livre est un miroir ; quand c’est un macaque qui s’y mire, il ne réfléchit pas le visage d’un apôtre. » ; l’autre de Montesquieu (1689-1755) à la rubrique « Lecture » : « J’ai pris la résolution de ne lire que de bons livres ; celui qui lit les mauvais est semblable à un homme qui passe sa vie en mauvaise compagnie. » Et vous ? (P.K.)

dimanche 30 mars 2008

ERD Gao Xingjian


L'inauguration de
l'Espace de recherche et de documentation Gao Xingjian
de la Bibliothèque Universitaire
de l'Université de Provence
approche. Je vous en rappelle les moments forts :


• le mercredi 2 avril 2008
sera projeté au
Théâtre Antoine Vitez (Université de Provence),
le film co-réalisé par
Alain Melka, Jean-Louis Darmyn et Gao Xingjian,

La silhouette sinon l’ombre
  • 17 h 30. Présentation de Gao Xingjian 高行健 par Noël Dutrait
  • 18 h 00 - 20 h 00. Projection du film suivi d’un entretien avec les réalisateurs.
•

M. Gao Xingjian
honorera de sa présence les manifestations du

jeudi 3 avril 2008,
à la Bibliothèque universitaire
des Lettres & Sciences Humaines :

  • 11 h 00 - 12 h 00, Bibliothèque universitaire • Cérémonie officielle d’inauguration de l'Espace de Recherche et de Documentation Gao Xingjian
  • 14 h 00 - 16 h 00, Théâtre Antoine Vitez • Table ronde sur le thème
« La traduction et la réception de l’œuvre de Gao Xingjian »,

avec la participation de N. Pesaro (Université de Venise, Italie),
T. Lodén
et Chen Maiping (Université de Stockholm, Suède),
Gilbert Fong
(Chinese University, Hong Kong, Chine),
Zhang Yinde
(Université Paris 3) et
N. Dutrait
(Université de Provence).
  • 16 h 30 - 18 h 30, Théâtre Antoine Vitez • Lectures suivies d'un échange avec l'auteur.
Sylvia Roux, Ballade nocturne
Muriel Roland et Marcos Malavia, Au bord de la vie.

Plan d’accès, Contacts, renseignements : missioncom@up.univ-mrs.fr
Université de Provence Centre Schuman, 29 av. Robert Schuman - 04 42 95 32 37


jeudi 27 mars 2008

Devinette (012)

Carte de Chine de 1593 en vente ici.

C'est souvent, l'avez-vous remarqué, quand on est pressé par quelque obligation supérieure et/ou empêtré dans plusieurs besognes à rendre dans les meilleurs délais, que l'on tombe sur un livre que l'on croyait vidé de son intérêt par les années, daté, livre qu'on a négligé pendant qui sait combien de temps, 10, 20 ou 30 ans, et qui, dès qu'on le parcourt, accapare l'esprit au point de rendre tout le reste secondaire. On se délecte alors de sa réapparition soudaine et inattendue, ravi que cet opus sorti du champ de vision fasse surgir des sujets qu'on croyait n'avoir jamais été abordés aussi pertinemment, rendant les avis fraîchement énoncés par d'autres, tout à coup, bien fades et sans relief.

Pour vous faire partager mon émoi et, par la même occasion, vous faire perdre un peu de votre précieux temps, je vais, en guise de douzième devinette, vous soumettre un extrait tiré d'une de ces lectures délicieusement intempestives .... dont je ne vous révélerai l'identité que lorsque j'aurai rattrapé un peu de mon retard. Voici le passage qui, comme le numéro un d’Impressions d'Extrême-Orient, la revue en ligne à laquelle nous travaillons d’arrache-pied, parle de voyage. Il y est question des récits de voyage en Chine et des enseignements qu'on en peut tirer :
Il est rare (et normal) que les livres sur la Chine soient seulement des livres sur la Chine. Au temps de la « grande lueur de l'Est », les livres sur l'U.R.S.S. étaient rarement des livres simplement consacrés à l'U.R.S.S. On peut à la rigueur trouver un récit de voyage chez les Pygmées, en Suède ou dans les Cévennes, qui se limite à décrire comment c'est dans la Grande Forêt, à Upsala ou sur le causse Méjean. Mais tout le monde cherche aussi à Pékin comme ça devrait être à Flins, comment ce n'est pas à Moscou, ce que ça pourrait être à Détroit. Avec le risque de décrire, à la fin, ce qui serait souhaitable à Pékin en croyant avoir vu ce qui serait réel.
Les voyageurs en Chine ne se bornent pas, en général, à rendre compte de ce qu'ils ont vu là. Ils règlent aussi, indirectement, des comptes avec ce qu'ils ont espéré voir ailleurs, et ont été déçus ou enragés de ne pas voir, en U.R.S.S., à Cuba, dans le « socialisme arabe » imaginaire. [.../...] Neufs récits de voyages sur dix sont le reflet d'une présence objective, celle de l'immense Chine, et l'ombre portée d'une absence, d'un creux et d'un manque. Stendhal : «
Je tremble toujours de n'avoir écrit qu'un soupir quand je crois avoir noté une vérité. » Il y a autant, et parfois plus, de soupirs que de vérités dans la littérature occidentale sur la Chine.
De qui sont donc ces lignes ? (P.K.)

mercredi 26 mars 2008

Des intellectuels chinois s'engagent au sujet du Tibet

Cliché tiré du blog de Tsering Woeser.

Personne ne peut rester insensible aux événements qui se jouent en ce moment en Chine. La proximité des Jeux Olympiques y conduit tous les regards et les médias, même les moins bien préparés, offrent tous leurs décryptages et leurs analyses. N’étant pas en prise direct avec eux, nous ne saurions proposer les nôtres. Ce blog, qui plus est, n’a pas été conçu pour devenir une tribune ou un forum où pourraient se confronter des avis et des appréciations. Il n’empêche que lorsque ce sont des hommes de lettres qui entrent en jeu et invitent à la réflexion en se mettant en danger, nous ne pouvons rester silencieux et garder les yeux baissés vers le fond de notre bol de nouilles. Le fait sur lequel nous voudrions attirer votre attention est, vous l’avez deviné, la pétition qu’ont publié sur internet une trentaine d’intellectuels chinois.

Sous la plume de Pierre Haski, « Des intellectuels chinois s'opposent à Pékin sur le Tibet », le site d’informations en ligne Rue89.com a, dès le 23 mars, déjà rendu compte de cette initiative courageuse, et fournit la traduction française de la pétition mise en ligne le 22 mars 2008 sous le titre de « Douze propositions d'intellectuels pour résoudre la crise au Tibet » 中国部分知识分子关于处理西藏局势的十二点意见. L’un et l’autre textes ont déjà été repris par un nombre assez significatif de sites et de blogs attentifs à la Chine et à ce qui s’y passe.

Voici comment Pierre Haski (Rue89) situe ce texte et ses enjeux :
En plein cœur de la bataille de la propagande menée par les autorités chinoises pour retourner l'opinion publique chinoise contre les manifestants tibétains et contre le dalaï lama, plusieurs dizaines d'intellectuels chinois ont pris le risque de rédiger, signer, et publier un autre son de cloche dissonant. Ce texte rendu public samedi, dont Rue89 vous propose la traduction intégrale en français, propose une alternative à la répression, et l'ouverture d'un dialogue avec le dalaï lama.
Les signataires sont pour beaucoup des intellectuels dissidents connus, tels Wang Lixiong, Liu Xiaobo ou Yu Jie. Ils savent ce qu'ils encourent de s'opposer ainsi à la position officielle du Parti communiste sur un sujet aussi majeur. Ils ont devant eux l'exemple d'un autre dissident, Hu Jia, arrêté à Noël dernier et jugé en catimini pour « subversion » au moment même où éclataient les émeutes de Lhassa. L'un des signataires, l'avocat Teng Biao, a récemment été kidnappé plusieurs jours par la police politique, puis relaché, sans doute pour l'intimider. [Lire la suite]
Si le texte chinois n’a pas le souffle des grands appels qui ont marqué l’histoire des revendications chinoises, il n’en porte pas moins des éléments forts, telle que la remise en question de la censure dont les mécanismes et les méfaits ont été maintes fois dénoncés par notamment des intellectuels chinois tel Jiao Guobiao, et tant d’observateurs de la vie médiatique chinoise comme Danwei.org ou encore Zonaeuropa.com [EastSouthWestNorth], mais sans le moindre effet.

L’appel à la raison qui constitue le corps de la pétition à laquelle chacun est libre de s’associer, mérite d’être lu dans son intégralité ; il se conclut par ces mots :
Nous espérons que les Chinois et les Tibétains pourront éliminer les malentendus, développer les échanges, et réaliser l’union entre eux. Qu’il s’agisse des agences du gouvernement, ou des organisations populaires et des personnalités religieuses, tous doivent œuvrer en vue de cet objectif. [Lire le texte intégral]
La liste des signataires fait apparaître les noms de juristes, de professeurs et de chercheurs, de journalistes, de défenseurs des « droits populaires » et des droit des malades du sida, naturellement celui de Ding Zilin 丁子霖, mais aussi d’un ingénieur, celui d’un peintre, d’un photographe, d’un éditeur et ceux d’écrivains : Wang Lixiong 王力雄, Liu Xiaobo 刘晓波, Yu Jie 余 杰 , Sha Yexin 沙叶新, Liao Yiwu 廖亦武, Wang Debang 王德邦, Zhao Dagong 赵达功, Jiang Danwen 蒋亶文, Xu Hui 许 晖, Li Hai 李 海 et Liu Yiming 刘逸明.

Les plus connus sont sans aucun doute les trois premiers, savoir :

• Wang Lixiong 王力雄 que Remi Quesnel appelle « un intellectuel atypique » dans l’article qu’il consacrait dans le n° 79 de Perspectives chinoises (sept.-oct. 2003) à l’auteur du roman Huanghuo 黄祸 (Péril jaune, 1991) « très critique vis-à-vis du régime de Pékin ». Wang est marié à la poétesse et analyste tibétaine Tsering Woeser dont le blog, écrit en chinois (et parfois en anglais), est consultable depuis la France et dont un ouvrage, Mémoire interdite. Témoignages sur la Révolution culturelle au Tibet, traduit par Li Zhang et Bernard Bourrit, est attendu aux Editions Bleu de Chine, qui, cela dit en passant, proposent plusieurs écrits d’auteurs tibétains.

• Liu Xiaobo 刘晓波, également à l’initiative d’une pétition en faveur de Hu Jia 胡佳 qui a déjà reçu plus de 480 signatures [ici en chinois, et là en anglais], est l'actuel président du Independent Chinese Pen Center (ICPC) qui est « a non-political, non-profit organization of writers that fights for the protection of freedom of expression and publication, and works toward ensuring the free flow of information, a prerequisite for a truly open society » fondée en 2001. Son site fournit les écrits de beaucoup des signataires de la pétition. En 1997, Frank Muyard avait rendu compte de ses écrits d'alors ; voir à nouveau Perspectives chinoises n° 40, mars - avril 1997, page n° 29 : « Liu Xiaobo : un intellectuel chinois face à la tradition et au nationalisme ».

• Yu Jie 余 杰 est le plus connu des Aixois qui ont eu l’occasion de le voir et de l’entendre dans nos murs. On peut relire le texte que lui consacra, le 8/08/2005, Pierre Haski en attendant les compléments que ce billet rédigé dans l'urgence ne devrait pas manquer de susciter.

A l’heure où j’écris (26/03/08, 10h30), cette pétition a déjà reçu presque 400 signatures de Chinois vivant en Chine et d’autres à l’étranger, mais aussi d’Occidentaux. Pour voir les signataires et suivre l'évolution de cette démarche, se rendre ici.


Complément du 28 mars, 8h08 :

- à lire dans le Libération du 28/03/08, l'interview donnée par Liu Xiaobo à Pascalle Nivelle, « Pékin ne comprend pas le poids de la religion au Tibet ». Interrogé sur la pétition, il répond : « Les problèmes entre Chinois et Tibétains sont dus à la politique du gouvernement central et à sa propagande unilatérale, non aux peuples. Au Tibet, seul compte le secrétaire général du PCC. Les autres sont là pour la galerie. Le dalaï-lama et le panchen-lama, le numéro 2, sont interdits de résider chez eux. Les moines n’ont pas le droit d’exprimer leurs convictions, ni leur attachement à leur chef spirituel. C’est une erreur. Le gouvernement chinois, qui ne représente que le pouvoir Han et l’athéisme, ne comprend pas le poids de la religion pour les Tibétains. Ils pensent qu’en donnant de l’argent et en permettant l’enrichissement personnel comme ailleurs en Chine, ils vont régler les problèmes, que la population s’éloignera naturellement du dalaï-lama. Ils tentent d’acheter le Tibet, seule région qui ne paye pas d’impôt au gouvernement central et où il n’existe pas de taxes d’importation. Les autres provinces, plus ou moins riches contribuent à cette croissance, ce qui ne manque pas de poser des problèmes. Il est vrai que le niveau de vie des Tibétains s’est élevé. Mais pour un peuple aussi religieux, cela ne suffit pas. Cette politique est vouée à l’échec.»

- à lire, sur Marianne2, l'article de Pauline Delassus et Régis Soubrouillard mis en ligne le 28/03/08, 00h03 et intitulé « Chine : LaGrandecencsure.com ».

- à consulter sur le site « Arrêt sur images le dossier « Tibet, contrechamps ».

Cap au nord

Vue de la place de l’UCL de 0 à 23 h – images webcam.

A quelque 1000 km de notre base, l'école doctorale Histoire, Art & Archéologie de l'Université catholique de Louvain (Louvain-la-Neuve) organise une journée sur

« La traduction entre Orient et Occident :
modalités, difficultés et
enjeux ».

Elle se déroulera le 25 avril 2008
(8 h 30 - 17 h 30. Salle du Conseil de la Faculté de Philosophie et Lettres, UCL, Louvain-la-Neuve).

Une fois de plus on regrettera de ne pouvoir s'y rendre car voici l'argumentaire retenu par un comité scientifique comprenant les Professeurs Pierre-Henry De Bruyn (U. La Rochelle), Françoise Lauwaert (ULB), Li Shenwen (U.Laval, Sainte Foy, Québec), Liu Kuang Neng (Université Nationale Centrale, Taiwan), Paul Servais (UCL et FUSL) et Andréas Thele (ULG) :
Depuis l’intensification des contacts entre l’Occident et l’Extrême-Orient au XVIe siècle, la travail de traduction n’a cessé de se développer, d’abord d’Orient en Occident, qu’il s’agisse de textes classiques, philosophiques, religieux ou littéraires ou de documents scientifiques, diplomatiques ou juridiques, ensuite, surtout à partir du XIXe siècle, d’Occident en Orient, en accentuant peut-être plus particulièrement les textes religieux, les documents scientifiques et techniques, enfin les œuvres littéraires.

Si traduire, c’est faire passer un texte d’une culture à une autre, accueillir dans un univers culturel des éléments de la culture de l’autre, s’ouvrir à la culture de l’autre en levant « l’obstacle de la langue », cette activité peut prendre des formes différentes, utiliser des méthodologies diverses, rencontrer des obstacles particuliers, exercer des impacts contrastés, fonction des choix opérés. On peut notamment songer à la Querelle des Fleuristes qui traverse l’orientalisme français entre 1820 et 1840, aux oppositions entre Silvain Lévi et Louis de la Vallée Poussin au début du XXe siècle ou à la controverse opposant Jean-François Billeter et François Jullien au début du XXIe siècle.

S’il y a sans aucun doute de bonnes et de mauvaises traductions, il y a encore plus certainement des critères d’évaluation qui varient en fonction de la nature des textes, des instruments de travail disponibles, des attentes du public ou de ce qui est perçu comme tel. Ainsi, dans le domaine littéraire, philosophique, religieux, historique, une traduction réussie est-elle celle qui me convainc que l’auteur s’adresse à moi aujourd’hui dans ma langue ou celle qui me donne le sentiment que je peux le lire dans sa langue ? Par-delà la question du respect de la lettre ou de l’esprit, la traduction chercherait-elle à produire un équivalent du texte original sans toutefois renoncer à toutes ses étrangetés ? Et qu’en est-il de la proximité de l’acte de traduction et de celui d’interprétation ?

Partant de l’hypothèse que la traduction est un lieu privilégié de la rencontre et du dialogue fructueux des cultures, un haut lieu de la pratique de l’hospitalité, avec sa dimension éthique et politique, les différentes contributions au colloque aborderont dans un premier temps une question générale : « qu’est-ce que traduire ? », avant de tenter de cerner en quoi il est plus particulièrement complexe, et risqué, de traduire d’une langue orientale vers une langue occidentale et vice-versa. Dans un deuxième temps, une série d’études de cas tenteront de cerner les difficultés de traduction propres à des textes de natures ou d’origines différentes, d’identifier les possibilités de résolutions envisageables pour ces difficultés et leurs conséquences respectives sur le processus de communication et de passage d’un univers culturel à l’autre. L’impact de la position spécifique du traducteur fera également l’objet d’une analyse particulière, de même que celui des canaux de diffusion du travail de traduction.

Quant au programme, il est, jugez-en par vous-même particulièrement relevé :
  • Paul Servais (Professeur, Université catholique de Louvain), « Mise en perspective problématique »
  • Marc de Launay (Chargé de Recherche CNRS et Ecole Normale Supérieure, Paris), « Qu’est ce que traduire ? Une approche philosophique »
  • Patrick Carré (Université bouddhiste Européenne, Paris), « En quoi est-il difficile de traduire de l’Orient vers l’Occident ? »
  • Sun Yu-Jun (Professeur, Université Nationale Centrale, Taiwan), « En quoi est-il difficile de traduire d’Occident en Orient ? »
  • Noël Dutrait (Professeur, Université d’Aix-en-Provence), « Comment traduire la littérature chinoise contemporaine au début du 21e siècle ? »
  • Renaat Beheydt (Professeur, Ecole Supérieure des Arts et Sciences, campus Institut Lemmens, doctorand Katholieke Universiteit te Leuven), « Comment traduire la littérature française à destination d’un public chinois : expérience et réflexion de FU Lei. »
  • Pauline Tam (Doctorante, Université catholique de Louvain), « Traduire de la littérature chinoise à Pékin à destination d’un public francophone »
  • Bernard Stevens (Professeur, Université catholique de Louvain, Chercheur Qualifié, FNRS), « Comment traduire la philosophie japonaise au début du 21e siècle ? »
  • Philippe Picquier (Editeur, Paris), « Publier la littérature orientale traduite à l’aube du 21e siècle. Pourquoi ? Comment ? »
  • Lambert Isebaert (Professeur, Université catholique de Louvain), « Table ronde et conclusions »
On compte naturellement sur Noël Dutrait pour nous communiquer ses impressions à son retour de ce périple nordiste dans un lieu si particulier, qui doit sa naissance à son attachement à langue française. (P.K.)

•

Mais en attendant, on se rendra aujourd'hui même
- mercredi 26 mars 2008 -
à l'Université de Provence
(campus d’Aix Schuman, bâtiment central, salle des professeurs, 17h00 - 18h30)
pour écouter Noël Dutrait parler de
« Gao Xingjian, sa vie, son oeuvre »,
conférence qui donnera le la aux manifestations de
l’inauguration de
l'Espace de Recherche et de Documentation
Gao Xingjian
, Prix Nobel de Littérature 2000.
[Programme]

vendredi 21 mars 2008

De P'ou à Pu

Pu Songling 蒲松齡 (1640-1715)

En matière de traduction, le pire est sans aucun doute l’absence de traduction ; après, tout est question de degré et de nuance dans leur appréciation. Mais que faire, sinon s’en attrister, quand on apprend que quelqu’un s'est enthousiasmé pour une œuvre littéraire chinoise qu’on apprécie particulièrement à partir d'une traduction que l’on considère personnellement médiocre, voire mauvaise, ou simplement fautive ? Doit-on, quitte à passer pour un rabat-joie de la dernière espèce, ruiner son plaisir en lui démontrant qu’il s’est fourvoyé et le plonger dans une vaine attente en lui faisant miroiter un plaisir qu’il n’aura, sauf s’il s’attelle à l’apprentissage de la langue traduite, jamais la chance de goûter ?

Voilà un cas de conscience qui ne se pose plus lorsqu’il existe du texte en question une « bonne traduction » et que l’erreur de départ ne tient, en fait, qu’à une erreur d’aiguillage dont la responsabilité repose sur de mauvais conseils ou les limitations de la librairie ou de la bibliothèque croisées. Dans ce cas, il faut, c’est un devoir !, informer le malheureux de sa bévue et lui offrir par des orientations mesurées une voie de rédemption.

Ce préambule oiseux et les développements qui vont suivre m’ont été inspirés par la lecture d’un billet que Nicolas X. a publié le 2 janvier dernier sur Vovan, « site dédié à la littérature asiatique », proposant de « découvrir la littérature par pays : Thaïlande, Japon, Viêtnam... Mais aussi par genre : contes, nouvelles, biographies... » dont l’ambition est de devenir, non pas « une encyclopédie de la littérature asiatique, mais plutôt un espace d'exploration et de découverte que les lecteurs peuvent enrichir par leurs réactions. » Cela dit en passant, il nous a fait l'amitié de mettre un lien fixe vers notre blog et d’y faire référence quand l’occasion se présente, comme avec un billet sur Bi Feiyu : qu’il en soit remercié.


Amateur de contes chinois anciens, Nicolas nous confie son enthousiasme pour Contes extraordinaires du pavillon du loisir qui, écrit-il, « est un recueil de 26 nouvelles écrites par P'ou Song Ling (1640-1715) durant la deuxième moitié du 17e siècle. « Bachelier à dix-huit ans mais indéfiniment refusé à la licence », P'ou Song Ling à travers les Contes extraordinaires du pavillon du loisir nous montre toute l'étendue de son talent. D'où lui venait son inspiration ? On dit qu'il s'installait chaque matin sur une natte et écoutait les histoires que les passants lui racontaient. Le soir venu, les histoires qui avaient retenu son attention, étaient arrangées puis consignées à la lueur d'une bougie. », et il reproduit le tout début d'une nouvelle intitulée « Le taoïste de la secte du Lotus Blanc » que voici :
Il y avait au Chansi un taoïste de la Secte du Lotus Blanc ; son nom est tombé dans l'oubli : sans doute était-ce un disciple de Siu Hong-jou. Il abusait les gens par ses maléfices mais de ceux qui admiraient son art, beaucoup s'étaient mis à son école. Un jour, sur le point de partir en voyage, il installa dans sa grande salle une cuvette qu'il recouvrit par une autre. Puis il recommanda à un de ses disciples d'en assurer la garde sans rien soulever pour regarder. Cependant, après son départ, le disciple souleva la cuvette du dessus et vit que celle dessous était remplie d'un eau claire sur laquelle flottait une petite barque de paille tressée avec sa voile et son mât. Plein de curiosité, il s'amusa à la toucher avec le doigt mais sa main la renversa. Alors il se hâta de la relever et de recouvrir la cuvette. Soudain le maître revint et, fort irrité, reprocha au disciple de lui avoir désobéi et lorsque celui-ci se dressa pour se défendre, il s'écria : «Il n'y a qu'un instant, mon bateau a chaviré en pleine mer. Comment penses-tu pouvoir me tromper ? »
Le passage figure page 65 de l'édition originale de P'ou Song-ling, Contes extraordinaires du pavillon du loisir, traduit du chinois, introduction de M. Yves Hervouet, Paris : Editions Gallimard, parue en 1969 dans la collection « Connaissance de l'Orient » alors dirigée par Etiemble (1909-2002) ; il en constitue le 31e volume venant renforcer une « série chinoise » qui jusqu'alors avait accueilli des œuvres de Guo Moruo 郭沫若 (1892-1978) (Kouo Moejo, K'iu Yuan 屈原, n° 4, traduit par Liang Pai-Tchin), Luxun 魯迅 (1881-1936) (Lou Siun, Contes anciens à notre manière) et une anthologie de pièces de théâtre des Yuan (respectivement les n° 8 et n° 18 traduits par Li Tche-houa), le Liezi 列子 (n° 14, trad. Benedykt Grynpas), Liu E 劉鶚 (1857-1909) (Lieou Ngo, L'odyssée de Lao Ts'an, n° 19, trad. Cheng Tcheng), Shen Fu 沈復 (1763-1810 ?) (Chen Fou, Récits d'une vie fugitive, n° 25, trad. Jacques Reclus), le Laozi 老子 et le Zhuangzi 莊子 (respectivement n° 23 et n° 28 traduits par Liou Kia-hway). Le volume est comme la plupart des titres de la collection estampillé « Collection UNESCO d'œuvres représentatives » ; pour sa réalisation Yves Hervouet (1921-1999) s'était fait assisté d'un bel aréopage de sinologues de talent qui ont chacun laissé des contributions ou des collaborations ayant marqué les études chinoises et la connaissance de la littérature chinoise dans notre langue : Jacques Guillermaz (1911-1998) et Patricia Guillermaz, Max et Odile Kaltenmark, Li Tche-houa, Robert Ruhlman et Tchang Fou-jouei.

Pour beaucoup, dont moi, ce volume fut le premier contact avec l'œuvre de Pu Songling selon la transcription courante actuelle et avec l'homme dont Yves Hervouet retraçait le parcours avec les moyens du bord et en s'appuyant semble-t-il sur les précieux travaux de Jaroslav Prusek (1906-2006) réunis en 1970 (Prague), non sans avoir établi les éléments nécessaires pour situer l'œuvre dans le champ littéraire chinois et en apprécier certaines particularités. Il rappelait rapidement l'existence des précédentes traductions dont la plus fameuse fut sans équivoque l'anglaise d'Herbert Giles (1845-1935), Strange Stories from a Chinese Studio (1880), qui offrait pas moins de 164 histoires. Parlant des traductions françaises, Yves Hervouet rappelait fort justement que « la plus importante des huit à dix traductions partielles parues de 1889 à 1938 ne comporte pas plus de vingt-cinq histoires. Toutes sont évidemment épuisées et se rencontrent rarement, même dans les bonnes bibliothèques. »


On se rappelle qu'Anatole France avait attiré l'attention de ses contemporains sur la tentative de Tcheng-Ki-Tong [Chen Jitong 陳季同(1852-1907)] (Contes chinois, Paris, Calmann Lévy, 1889) de transmettre le génie du fameux conteur du Shandong ---- on y reviendra une fois prochaine. D'autres relèveront le même défi, comme J. Halphen avec ses Contes chinois (1923), Louis Laloy (1874-1944) avec ses Contes magiques (1925) et P. Daudin avec Cinquante contes chinois (1938) -- des trois, seule l'anthologie de Louis Laloy revit le jour – Contes étranges du cabinet Leao aux Editions Philippe Picquier (1987). Il fallut attendre 58 ans pour lire une véritable nouvelle traduction car les Contes fantastiques (1986) de Li Fengbai et de Denise Ly-Lebreton, bien que « plus précis et complets » (dixit André Lévy) sont aussi anecdotiques que les précédentes car il s'agit à nouveau d'un choix limité, tout comme Histoires et légendes de la Chine mystérieuse (Chou, 1969, réédité plusieurs fois sous différents titres) traduits par Hélène Chatelain sous la houlette d'un Claude Roy (1915-1997) inspiré, évoquant dans sa préface (« Pou, le lettré merveilleux ») les « longues conversations » qu'il eut, à Pékin, en 1952 « avec le grand acteur et lettré Mei Lanfang 梅蘭芳 (1894-1961) et les écrivains pékinois, sur la nocivité ou la beauté de ces histoires dont les conteurs populaires avaient transmis le dépôt aux écrivains, qui l'avaient transmis aux dramaturges. »


C'est, en effet, en 1996 que les Editions Philippe Picquier corrigeaient leur bévue en publiant un fort beau volume de contes traduits du chinois et présentés par André Lévy : Pu Songling, Chroniques de l'étrange qui devait être le premier d'une série rendant enfin accessible le demi millier de récits de l'œuvre originale, chef-d'œuvre incontesté de la narration en langue classique. En fait, il fallut encore attendre 2005 pour voir se concrétiser ce magnifique projet, sous le même titre et chez le même éditeur, avec la sortie de deux gros volumes sous coffret totalisant quelque 2000 pages.

Chroniques de l'étrange, le titre, retenu sans aucun doute de longue date puisque qu'André Lévy l'utilisait déjà dans la notice qu'il consacrait à Pu Songling 蒲松齡 (1640-1715) dans le Dictionnaire universel des littératures (Béatrice Didier (ed.), PUF, 1994, voir aussi le Dictionnaire de littérature chinoise, PUF, « Quadrige », 2000, p. 244-247), évite les approximations jusqu'alors utilisées pour rendre Liaozhai zhiyi 聊齋誌異 auxquelles il proposait pourtant dans le même ouvrage une alternative, Chroniques étranges d'une retraite oisive : « Toutefois, si Liao implique bien loisirs ou oisiveté propice à des activités plus gratifiantes mais non rentables, zhai évoque retraite au sens religieux du terme (...). Par ailleurs, Liaozhai était employé par Pu Songling pour se désigner soi-même, suivant un usage courant. Zhiyi signifie littéralement « noter l'étrange ». (...) Bref, le titre signifie simplement Chroniques de l'étrange de Pu Songling. »

Déjà avec la première livraison (445 pages) qui comprenait les 82 premiers récits, André Lévy avait rendu plus que ce qu'on connaissait alors en français, savoir les deux premiers rouleaux de l'ouvrage qui en compte douze dans sa configuration idéale. Il les avait entourés d'un appareil critique solide sans être écrasant : une préface à la fois courte et brillante, un savant avertissement portant d'utiles indications bibliographiques, une biographie de l'auteur et la traduction de la préface originale ; le texte était pourvu des illustrations tirées d'une belle édition lithographique datant de 1886 ; les notes apparaissaient à la fin de chaque récit, juste après les commentaires d'origine dûment traduits. Le volume trouva sans doute son public puisque l'éditeur lui donna, en 1999, un tirage en format de poche (« Picquier Poche », n° 125, 563). C’était un beau travail, qui fit trépigner d'impatience tout ceux qui avaient, grâce à la magie de la traduction, redécouvert un magnifique conteur, fin observateur de son temps, bref un grand écrivain.

La publication de la traduction complète conserve outre le titre et la même exigence de qualité et de sérieux, la même attention éditoriale avec quelque perfectionnements supplémentaires apportés par Jacques Cotin, responsable de cette édition livrée dans un beau coffret réunissant deux volumes qu'on se gardera d'acheter séparément puisque les notes sont réunies dans un répertoire (pp. 1891-1976). Celui-ci évite les redites et les renvois inévitables tant l’œuvre est dense, savoir 503 contes dont 9 apocryphes. Avec les commentaires de l'auteur, les illustrations anciennes, ce bel ensemble est précédé de la biographie de Pu et d'une nouvelle introduction et suivi, outre du répertoire déjà signalé, d'une bibliographie et d'une table alphabétique des titres. Qui dit mieux ?


Pour vous convaincre de l'exactitude de cette nouvelle traduction, je vous propose de jeter un œil à un extrait du « Sectateur du Lotus blanc » [« Bailian jiao » 白蓮教], 154e récit (Tome 1, page 608), qui correspond au 117 caractères de l'édition chinoise de référence choisie par André Lévy [Zhang Youhe 張友鶴 (ed), Liaozhai zhiyi huijiao huizhu huiping ben 聊齋誌異會校會注會評本. Shanghai : Shanghai guji (1962, 1978) 1986 où le récit occupe les pages 548-549], et au passage déjà cité plus haut :
« Un sectateur du Lotus blanc originaire du Shanxi, dont j'ai oublié le nom, probablement disciple de Xu Hongru, égarait les foules par la Voie taoïste de gauche. Beaucoup de ceux qui admiraient son art de magicien le tenaient pour leur maître. Un jour qu'il devait partir en voyage, il plaça au milieu de la salle un grand bol couvert d'un autre de même dimension. Il recommanda à son disciple de rester assis à le surveiller en se gardant de soulever celui qui servait de couvercle pour regarder ce qu'il y avait dedans. Après le départ du maître, celui-ci ne résista pas à la curiosité. Le bol était rempli d'eau claire sur laquelle flottait un bateau de paille, voiles et mâts au complet. Intrigué, il le poussa du bout du doigt, si maladroitement qu'il le renversa. Il le redressa aussitôt et remit l'autre bol dessus. Un moment plus tard, le maître, de retour, lui fit de vifs reproches : « Pourquoi m'as-tu désobéi ? » Comme le disciple cherchait à nier, le maître se récria : « Mon bateau vient de chavirer en pleine mer. Crois-tu pouvoir me donner le change ? »
Le texte de « Connaissance de l’Orient » ne portait pas de note ; ici, le répertoire permettra d’en savoir plus sur Xu Hongru 徐鴻儒 [voir la page 1969 qui indique les quatre occurrences du nom, savoir dans les contes n° 109, 154, 221, 331] et sur la Secte du Lotus blanc [voir p. 1933, et les contes n° 013, 109, 154, 331].

Illustration pour « Bailian jiao » 白蓮教
dans l'édition Xiangzhu Liaozhai zhiyi tu yong 詳注聊齋誌異圖咏
(1886)
(Beijing : Zhongguo shudian, 1981)

Ce récit n’ayant pas reçu de commentaire de la part du Chroniqueur de l'étrange, Yishishi 異史氏 (l’auteur ?), il s’achève donc sur la phrase « Tendant le cou, il le déglutit avant de s'en aller d'un air satisfait. » (p. 610) qui donne un son de cloche bien différent et plus en harmonie avec le texte de Pu que l'expéditif et erroné « Puis il disparut sans se presser. » de 1969.

L'énergie, le temps et l’envie me manquent pour poursuivre la comparaison qu’on pourrait naturellement élargir et approfondir comme l’a si bien fait Li Jinjia 李金佳, qui, lors d'un récent colloque organisé par notre équipe, a disserté, exemples à l'appui, sur « La réécriture de l’amour charnel dans les premières traductions françaises du Liaozhai zhiyi » (Article mis en ligne sur notre site).

Mais abrégeons, et convenons qu’à partir de maintenant le Liaozhai zhiyi de Pu Songling doit se lire, pas forcément uniquement, mais d’abord et pour longtemps encore, dans la version magistrale qu'en a donnée André Lévy. On voit clairement le profit que pourra en tirer le comparatiste qui a dorénavant à sa disposition tout un arsenal de textes de haute tenue – ajoutons aux 503 récits de Pu, les 297 de Ji Yun 紀昀 (1724-1805) traduits par Jacques Dars dans son Passe-temps d’un été à Luanyang [Paris : Gallimard, « Connaissance de l’Orient », n° 99, 1998] -, pour étudier le surnaturel chinois.

Souhaitons que l'éditeur qui, est-il besoin de le noter, a réalisé là sa plus belle contribution à la connaissance de la littérature chinoise ancienne depuis sa création, assure la survie de ce tour de force qui n'aurait pas déparé la « Bibliothèque de la Pléiade » --- bien au contraire ; qui se serait plaint de lui voir arborer un joyaux chinois supplémentaire ? Et qu'importe, s'il faut se priver pour se l'offrir : dans ce domaine, au moins, il ne faut pas regarder à la dépense somme toute conséquente : 59 €. Le plaisir de partager un moment d'éternité avec Pu Songling de frissonner, de sourire, ou de réfléchir avec ce Chinois modeste et discret, vaut bien le prix d'une demie douzaine d'entrées dans un cinéma, surtout si c'est pour y voir s'étaler sur grand écran des pâles dérivés d'un surnaturel de pacotille qui lui doit tant.

Un dernier point pour finir, ou plutôt deux interrogations : comment se fait-il que ce travail n'ait pas été mieux accueilli au moment de sa sortie, et que, depuis, on le trouve si rarement en librairie - le prix ? carences de la distribution ? des libraires ? -, et que, par exemple, une anthologie de la littérature chinoise classique parue en 2004 pourtant chez le même éditeur n'y puise pas les deux récits du Liaozhai zhiyi qu'elle retient et renvoie à la traduction d’Hélène Chatelain comme étant « la meilleure » des différentes traductions existantes ? --- il est à noter que les autres traductions d’André Lévy, Fleur en Fiole d’Or et La Périgination vers l’Ouest, toutes deux à la « Bibliothèque de la Pléiade », y subissent le même ostracisme ! J’en tire la conclusion que lorsque nous (enseignant, sinologue, critique, et pourquoi pas blogueur) nous retrouvons en position de prescripteur de lectures nous devrions nous imposer comme règle de faire ressortir de l'inventaire le plus vaste possible la (ou les) meilleure(s) traduction(s), en faisant, autant que possible, abstraction des inimitiés, des habitudes, voire même des goûts personnels. Qu’en pensez-vous ? (P.K.)