mardi 6 novembre 2007

Traduit du coréen (002)

Les Piquets de ma mère
(Ŏmmaǔi malttuk 엄마의 말둑 )
Roman de Pak Wansǒ (박 완서)
Traduit du coréen par Patrick Maurus et Mun Shi Yeun
(Arles : Actes Sud, « Lettres Coréennes», 2007)

Ce roman est paru une première fois chez Actes Sud en 1993 sous le titre Le Piquet de ma Mère (엄마의 말둑) (Traduction de Kang Geobae). Depuis, avec les rééditions, le texte initial a été augmenté d’une suite, pour paraître aujourd’hui en trois parties, dans une nouvelle traduction de Patrick Maurus et Mun Shi Yeun, et prendre un pluriel en titre : Les piquets de ma mère, (ce qui ne change rien au titre, la langue coréenne ignorant, la plupart du temps, la distinction singulier-pluriel).

Pak Wansǒ (1931-) est une romancière coréenne de premier plan, que la presse coréenne qualifie de « tardive » puisqu’elle a publié son premier roman à l’âge de 39 ans (!). Elle s’est rattrapée depuis, avec une trentaine d’ouvrages et plusieurs prix littéraires. Ses thèmes de prédilection tournent autour des conflits entre les générations ou entre la tradition et la modernité. En Corée, peut-être plus qu’ailleurs, à cause de la modernisation fulgurante du pays, les conflits cités plus haut vont souvent de pair. L’occupation japonaise et la guerre de Corée fournissent les autres sources, bien compréhensibles et inépuisables, de la littérature et du cinéma coréens.

Dans Les piquets de ma mère, Pak Wansǒ nous fait traverser presque un siècle d’histoire coréenne. Dans la première partie, celle de l’enfance, durant l’occupation japonaise (1919-1945), la narratrice, son frère et sa mère quittent le village natal près de Songdo (송도) [1] pour aller « planter les piquets » à Séoul, c’est-à-dire trouver une maison à l’intérieur des portes de la capitale. Avoir une maison « dans-les-murs » est alors considéré comme une marque de prestige social. Mais il n’est pas facile d’habiter Séoul (déjà, à l’époque !) et la famille devra se contenter d’une pièce dans une maison « hors-les-murs », maison au toit de chaume, au sommet d’une montagne environnante, à l’extérieur de Séoul. Cette déception, que la petite fille considérera comme une véritable trahison, va mobiliser toute l’énergie de la mère pour réaliser son ambition : habiter à l’intérieur de Séoul et faire de sa fille une « femme moderne ».

Dès lors, cette petite fille investie de cette terrible mission devra subir de multiples deuils, celui de la perte de ses cheveux longs d’abord, car « à Séoul, les petites filles vont à l’école avec les cheveux courts (et évitent le traditionnel chignon) et un cartable sur le dos ». Pertes progressives et discipline rigoureuse, jeux interdits et assignation à résidence pour cette enfant qui, au travers de la réussite scolaire, doit annoncer la venue d’une époque nouvelle : « Si ton frère réussit, c’est toute la famille qui s’en sortira. Mais toi, si tu travailles beaucoup et deviens une femme moderne, tu pourras t’épanouir. Tu comprends ? » (p. 72). Ce passage marque la rupture avec la tradition car ce n’est pas ici le premier fils qui est investi de la nécessité de réussir.

La deuxième partie du roman couvre la période de la guerre de Corée, vue de l’intérieur de leur village de montagne et des faubourgs crasseux de la ville. La narratrice, devenue adulte et femme moderne, oublie régulièrement sa petite famille, au cours d’interminables parties de hwat’u (화투), jeu traditionnel de cartes, tandis que la troisième partie, plus contemporaine, couvre les dernières années de la vie de la mère, jusqu’à sa mort, au moment où il faudra planter le dernier piquet, la stèle funéraire.

Pak Wansŏ, malgré la longueur de la période couverte, s’écarte du roman fleuve, souvent cher aux auteurs coréens. Ce qui est perdu en précisions historiques est gagné en vigueur narrative. En 200 pages, la romancière aborde presque un siècle de l’histoire coréenne, en privilégiant la narration au détriment de la description, des faits historiques ou du commentaire psychologique. Ce style narratif, très épuré, est paradoxalement propice à la peinture de caractères. Il montre bien comment, lentement, l’identité de la petite fille va s’affirmer, au fur et à mesure que l’identité de la mère va se concentrer exclusivement sur son rôle parental. Cette mère, autrefois femme progressiste, qui n’a pas hésité à quitter son village de campagne (le début de l’exode rural en Corée) avec ses deux enfants, après la mort de son mari, et qui, sous le coup de son obsédante ambition va se dévouer à la réussite de sa fille, se confronter au choc urbain, fréquenter les pauvres bien malgré elle et s’humilier devant les bourgeois.

Cette lutte de chaque instant contre la pauvreté, ce souhait obsédant d’habiter l’intérieur de la ville, de voir sa fille devenir « moderne » montrent les bouleversements de la société coréenne. Nous sommes là, probablement face à la genèse de l’investissement massif et contemporain des parents, dans l’éducation des enfants, caractéristique frappante dans la société coréenne.

Bien que dans ce roman, les trois parties nous soient apparues comme inégales, dans leur densité, leur intérêt et leur style, (et ce, malgré une traduction unificatrice), nous recommandons la lecture à qui voudrait comprendre, au travers d’une écriture directe, une « écriture de femme », comme disent les traducteurs, les mutations douloureuses de la société coréenne, vues du côté de la pauvreté et de la simplicité.

La traduction de Patrick Maurus et Mun Shi Yeun illustre le parti pris signalé dans le texte de présentation de l’ouvrage. La concision narrative et la densité des caractères des personnages sont bien rendues par la traduction (dont nous ferons ultérieurement une approche comparée avec la précédente traduction). Pour notre plus grand plaisir de lecteurs, de nombreuses et savoureuses onomatopées ont été conservées dans la langue originelle et donnent au texte de bien intéressantes accélérations stylistiques, sǔkk, sǔkk…

(Hye-Gyeong Kim et Jean-Claude de Crescenzo)

[1] Songdo, petite bourgade près d’Incheon (aéroport international de Séoul) est situé à 60 km de la capitale coréenne. Ce bourg présente la particularité aujourd’hui d’être l’objet d’un investissement massif (25 milliards de $US) pour en faire la future plaque tournante de l’économie asiatique. Cette ville consacrée au dieu du business copiera le meilleur des plus grandes villes du monde et se voudra la U-ville, traduisez ville de l’ubiquité, où il sera possible d’être présent en plusieurs lieux en même temps, grâce à l’interconnection de tous les réseaux. Le projet devrait être terminé en 2014.

lundi 5 novembre 2007

Une belle journée

L’Equipe de recherche « Littérature d’Extrême-Orient, textes et traduction » a tenu sa journée de rentrée sur la traduction des langues et des littératures asiatiques, le 26 octobre dernier à l’Université de Provence (Aix-en-Provence).

Je profite de ce billet pour remercier au nom de l'équipe toutes celles et tous ceux qui y ont participé de manière active, sous les projecteurs en proposant une communication, ou de manière plus discrète en assurant, dans les coulisses, l’intendance et le bon déroulement de cette journée. Un grand merci aussi au public d’être venus nombreux, parfois de loin, assister aux onze exposés et pour avoir fait bon accueil aux intervenants en leur posant de fort pertinentes questions.

Trois invités extérieurs, venant de Barcelone, Venise et Strasbourg, et une partie non négligeable des membres de notre équipe ont eu l’occasion de proposer leurs réflexions sur les sujets qui les mobilisent tout au long de l’année. Il s’agissait de faire sentir, à travers des exemples concrets, les difficultés que rencontre le traducteur dans sa pratique de la traduction littéraire et les solutions qu'il propose, sans restriction sur le choix de l’aire culturelle, le genre et l’époque. Il fut, ainsi, aussi bien question de prose narrative et de poésie classiques que de narration expérimentale pour un lectorat choisi ou de roman de cape et d’épée destiné au « grand public » ; nous avons, également, eu des aperçus sur la traduction du chinois (cinq communications), du japonais (deux communications), de l’hindi, du coréen, du vietnamien et du thaï.

Voici, comme promis, un court compte-rendu de cette journée : il est naturellement très imparfait et ne demande qu’à être complété ; vos commentaires et corrections seront, naturellement, les bienvenus.

Ouvrant la journée par un rapide exposé, j’ai fait état de travaux de traduction menés en collaboration avec mes étudiants de Master 1 et 2 sur deux courts récits en langue classique, savoir le « Yangxian shusheng » 陽羡書生 de Wu Jun 吳均 (469-520) et la version raccourcie qu’en a tirée Duan Chengshi 段成式 (ca. 803-863) pour son Youyang zazu 酉陽雜俎 (Mélanges de Youyang). Leur confrontation m’a permis de mettre plus clairement en évidence l’obligation faite au traducteur de ce type de récit d'intervenir en traduirant l’implicite et, l’impératif qui pèse sur lui de le faire avec le plus de doigté et de modération possibles.

Solange Cruveillé a, quant à elle, conclu la journée en offrant un inventaire très complet des difficultés rencontrées dans la traduction d’une œuvre d’un des plus fameux romanciers de roman de cape et d’épée contemporain [wuxia xiaoshuo 武俠小說], Wang Gulu 王度盧 (1909-1977), traduction qui vient de sortir chez Calmann-Lévy sous le titre Tigre et Dragon. Première époque : la vengeance de Petite Grue. [Voir ici]

Peu avant, Noël Dutrait nous avait plongé dans une page d’un roman de Mo Yan 莫言 (1956-), Les Quarante et Un Canons (Sishiyi pao 四十一炮, 2003), qu’il traduit en ce moment. Il a notamment attiré notre attention sur une phrase anormalement longue dans l’écriture chinoise. Il nous a proposé les choix retenus avec Liliane Dutrait avec laquelle il collabore pour rendre l’art de Mo Yan (entre autres auteurs majeurs) accessible et sensible à un public francophone de plus en plus connaisseur. Il répondait par la même occasion ainsi au « Petit exercice de traduction » qu’il avait proposé le 16 avril dernier sur ce blog (voir ici). Voici la solution proposée ce 26 octobre :
« Je ne pouvais pas voir son allure élégante à l’intérieur de la salle, mais je pouvais imaginer combien les regards de tous convergeaient vers lui quand il s’élançait avec grâce en enlaçant la plus belle femme du dancing, vêtue d’une robe de soirée blanc immaculé, vert bouteille ou cramoisie, dévoilant des épaules et des bras qui semblaient sculptés dans le jade blanc, couverte de bijoux étincelants, avec de grands yeux limpides et au-dessus de la lèvre un grain de beauté noir. »
Qui dit mieux ?

Jade Ngyuen Phuong Ngoc nous a fait quitter la Chine pour le Vietnam et un texte de l’écrivain Tô Hoài (1920-). La lecture d’une page du chapitre 1 de Cát bụi chân ai (1992) et de sa traduction sous le titre de Sables et poussières, traces de quelqu’un nous a convaincu qu’il fallait au traducteur du vietnamien littéraire une intime connaissance de la langue de départ et une grande maîtrise du français pour traiter judicieusement de l’expression de l’espace et surtout du temps.

Cette dernière problématique était également l’objet de l’exposé d’Elizabeth Naudou qui l’explorait dans la langue hindi et à partir des écrits de Nirmal Verma (1929-2005) et notamment de « Vîkend » (« Week-end ») monologue extrait du recueil Tîn Ekânt (Trois solitudes, New Delhi, 1990). Ce représentant du nouveau roman indien, traducteur de Milan Kundera, aimait à jouer sur l’ambiguïté des formes verbales qui peuvent en hindi se comprendre selon trois modalités temporelles différentes, ce que le français ignore.

La littérature actuelle qui en Thaïlande intègre l’anglo-thaï – langue en perpétuelle mutation-, réserve elle aussi, au traducteur, son lot de surprises. Louise Pichard-Bertaux a attiré notre attention sur ce problème à partir de l’examen de quelques bonnes feuilles d’une des dernières productions d’un des écrivains thaïlandais contemporains les plus en vogue, Win Liaw-warin lequel semble prendre beaucoup de plaisir à intégrer les trouvailles de ses compatriotes dans le registre littéraire.

Avec Julie Kim, nous nous sommes penchés sur les onomatopées et la manière de les rendre dans la traduction du roman coréen. L’exposé nous a permis d’entendre la prononciation idéale des transcriptions qui peuvent irriter l’œil lorsqu’elle apparaissent dans certaines traductions récentes (Voir ici]. Plusieurs stratégies ont été évoquées afin d’éviter les désagréments causés par une simple transposition, et surtout pour ne pas se priver de ce qui constitue un des charmes de la langue coréenne.

André Delteil nous a entretenu du haiku et des contraintes nombreuses qui pèsent sur ceux qui tentent de les faire vivre dans notre langue dans toute leur brièveté et leur subtile musicalité. Après avoir rendu hommage à deux traducteurs qui ont brillé chacun à sa manière dans ce périlleux exercice - René Sieffert (1923-2004) et Jean Cholley, récemment disparu -, il a évoqué son expérience personnelle de la traduction, mais aussi de la composition d’une forme poétique japonaise majeure sans équivalent chez nous.

Nous avions aussi le bonheur d’accueillir trois intervenants qui n’avaient pas hésité à franchir de nombreux kilomètres pour nous entretenir de leurs travaux et nous faire partager leurs réflexions, ce dont nous devons leur savoir gré, qui plus est, lorsque le français n’est pas leur langue maternelle comme pour Anne–Hélène Suàrez Girard de l’Universitat Autonoma de Barcelona et pour Paolo Magagnin de l’Université Ca’ Foscari de Venise.

Pas moins méritant fut Vincent Grépinet qui venant de Strasbourg nous a fait partager ses angoisses face à un problème qu’il a fort habilement et élégamment résolu. C’est celui de la traduction par un japonisant de textes en kanbun [tirés du Kôkan hitsudan 江關筆談(1711)], savoir écrits par des Japonais directement en chinois classique, textes faisant état de palabres diplomatiques entre des diplomates japonais et coréens à une époque tendue des relations entre les deux pays. A la rugosité d’un chinois de facture classique parfois quelque peu chahutée, s’ajoutent des références culturelles plus familières aux sinologues versés dans la Chine ancienne, qu’à l’historien du Japon.

Paolo Magagnin, pour sa part, a déployé sa réflexion sur la traduction de la passion amoureuse à partir d’un des rares textes de Yu Dafu 郁大夫 (1896-1945) - Qiuhe 秋河 -, a avoir été traduit en langue française. Son tour de force fut de nous faire sentir dans notre langue la finesse de tournures stylistiques propres à l’écriture de Yu Dafu qui ont, vraisemblablement, échappé au traducteur français [Stéphane Lévêque, Rivière d’automne, Picquier, « Pavillon des corps curieux », 2002].

Enfin, avec la même finesse d’esprit et une aussi parfaite maîtrise de la langue, la nôtre, la chinoise, et la sienne – l’espagnol -, Anne–Hélène Suàrez Girard nous a fait pénétrer dans une forteresse littéraire réputée imprenable : la poésie classique chinoise. Qui plus est, elle n’a pas choisi la facilité puisqu’elle l’a abordée en se confrontant à ses deux difficultés majeures : la forme, avec un poème de Li Bai 李白 (701-762) de facture originale, et, le contenu, avec un poème de Luo Binwang 駱賓王 (640 ?-684 ?) invitant à tisser des relations intertextuelles avec le lointain passé historique et littéraire chinois.

D’une manière générale, les intervenants ont présenté des traductions inédites en insistant sur le fait qu’elles n’étaient « pas encore abouties », ou qu’elles nécessitaient « une révision », trahissant par là le sentiment douloureux de l’artisan, jamais ou rarement, satisfait par son ouvrage. Chacun des intervenants et des traducteurs présents, a, me semble-t-il, pu profiter des interrogations et surtout des solutions apportées par les autres pour affiner sa perception intime du travail de traducteur et la faire progresser. Cette journée aura également favorisé, ce qui n’est pas son moindre intérêt, des rencontres amicales entre chercheurs et amoureux de littérature évoluant souvent isolés dans des contrées pas toujours suffisamment hospitalières.

Il n’en reste pas moins que les questions posées à l’issue des interventions montrent que le public friand des littératures d’Asie se passionne moins pour les problèmes liés à la traduction que pour les messages envoyés par les auteurs et les textes traduits. L’équipe devrait en tenir compte dans ses prochaines activités, bien décidée qu’elle est à poursuivre son travail afin rendre mieux compréhensibles et indispensables ces littératures d’Extrême-Orient. (P.K.)

dimanche 4 novembre 2007

Et de cent !

Ce « Baizitu » 百子圖 (Cent enfants) vient illustrer ce billet qui est, vous l'avez deviné, le 100e publié sur ce blog depuis sa création le samedi 18 novembre 2006.

100 billets déjà ! 100 billets de teneur et de longueur différentes livrés selon les nécessités et l'inspiration du moment au cours des douze derniers mois. 100 billets ou notules ou posts, composés par, en tout et pour tout, six personnes : Liliane [1] et Noël [15] Dutrait, Kim Hye-Gyeong et Jean-Claude de Crescenzo [5], Solange Cruveillé [3] et moi-même [le reste]). En tout neuf pages à faire défiler pour revivre, avec un peu de recul, certains des événements littéraires qui ont marqué l'année écoulée et la vie de notre équipe.

100 billets, c'est aussi quelques rubriques auxquelles vous êtes habitués : des devinettes – elles sont déjà au nombre de sept - et reçoivent un bon accueil de la part d'un petit groupe de fidèles ; des « Miscellanées » - déjà 5 -, qui permettent de proposer de manière rapide des informations et des liens à exploiter ou à stocker ; d'autres rubriques pourraient s'étoffer dans le cas où la bonne volonté régulièrement exprimée par les uns et les autres finirait par se concrétiser : je ne pense pas forcément à la rubrique « Avatars », pourtant riche de promesses – l’époque ne préfère-t-elle pas le succédané à l’original ?-, mais plutôt à la rubrique « Traduit de ... »…

Ce blog, c'est aussi : quelque 140 libellés pour s'orienter dans la petite forêt de ses billets - dont certains sont plus fournis : je pense notamment à Gao Xingjian, forcément à égalité avec Mo Yan [chacun 11 occurrences], à la traduction [21] ; et, aussi, seulement 45 commentaires - j'en reste sans voix !

Dans le même temps, ou presque, vous avez étés plus de 8500 à activer, parfois en vain - notamment lorsque vous vous y risquez depuis la République populaire de Chine -, ce lien devenu familier pour certains : http://jelct.blogspot.com/. Si cette adresse vous reste chère, ce sera pour nous une grande satisfaction.

Promis, le 101e billet aura un contenu moins « blogocentriste » ; il présentera un compte-rendu de notre journée sur la traduction du 26 octobre dernier ! (P.K.)

samedi 3 novembre 2007

Wang Dulu, enfin !

Dans un article intitulé « De Confucius à Jin Yong » et publié dans l'indispensable volume édité par Anne Cheng, La pensée en Chine aujourd'hui [Paris : Gallimard, « Folio/essais », 2007, pp. 75-102], Nicolas Zufferey écrit :
« La littérature d'arts martiaux, que l'on peut rapprocher de nos romans de cape et d'épée, a connu un important renouveau à Hong Kong à partir du milieu des années 1950. Cette dernière phase dans l'histoire du genre, appelé parfois « nouveau roman d'arts martiaux » (xin wuxia xiaoshuo [新武俠小說]), a donné quelques bons auteurs, dont précisément Jin Yong [金庸, Louis Cha, Zha Liangyong 查良鏞 (1924-)]. La plus grande partie de l'œuvre de ce dernier n'est pas traduite en langues occidentales, et cette constatation vaut pour la littérature d'arts martiaux dans son ensemble ; mais le public européen n'est pas ignorant de l'atmosphère et des codes du genre, grâce au cinéma de Hong Kong et à des films récents comme Tigre et dragon (2000) ou Le Secret des poignards volants (2004), qui ont rencontré un succès certains en Occident. » (p. 90)
« Jin Yong est », poursuit Nicolas Zufferey, « l'un des monstres sacrés de la littérature chinoise du XXe siècle » et il signale, en note, qu'un seul de ses ouvrages est disponible en français, savoir La Légende du héros chasseur d'aigles [Wang Jiann-Yuh (trad.) Paris : Editions You-Feng, 2004] mais, note-t-il, « il s'agit malheureusement d'une traduction bâclée, surtout dans le second volume ». (p. 401). [Sur cette traduction, voir ici ou ]

Wang Dulu 王度盧 [Wang Baoxiang 王葆祥 (1909-1977)] aura donc plus de chance puisque son introduction sur le bout de terre qui a vu naître Alexandre Dumas, ne pouvait mieux se réaliser.

Ecrivain autodidacte qui a trouvé très tôt sa voie de salut dans l'écriture, Wang Dulu est une personnalité pas moins importante que Jin Yong et un auteur pas moins prolixe. Il laisse plus d'une vingtaine d'ouvrages grand public dont la plupart sont ce que les spécialistes et les amateurs aiment à appeler le wuxia yanqing xiaoshuo 武俠言情小說 (roman d'amour et de chevalerie). Ils sont d'une nature plus nettement « romantique » que les constructions de son célèbre cadet ; ils sont donc plus appréciés du public féminin. Même plus d'un demi-siècle après la réalisation de sa pentalogie (1938-1942) : He Tie xilie 鶴鐵系列 [rebaptisée pour l'occasion Tigre et Dragon] fait toujours mouche. L'adaptation cinématographique par Ang Lee [Li Ang 李安 (1954-)] du quatrième volet, Wohu Canglong 臥虎藏龍, a ainsi relancé l'intérêt pour cet auteur inventif et attachant considéré comme un des Quatre grands maîtres de l'école du nord 北派四大家. C'est cette saga mouvementée capable de tenir en haleine le plus blasé des lecteurs de romans de cape et d'épée qui va enfin être rendue en français.

Datant de 1938, He jing Kunlun 鶴驚崑崙, le premier volet, nous est présenté sous le titre de La Vengeance de Petite Grue, première partie de cette aventure éditoriale à l'avenir incertain lancée en cette fin d'année par les Editions Calmann-Lévy qui le présente ainsi :
« Alors que le règne de la dynastie Qing sur la Chine a atteint son apogée en ce début de XIXe siècle, le trouble s’empare du clan Kun Lun, l’un des plus fameux de l’empire du Milieu. Son chef, Maître Bao, vient de tuer l’un de ses disciples pour le punir d’avoir eu une aventure avec une femme mariée, une pratique absolument proscrite sous son pouvoir. Il songe aussi à tuer Jiang Xiaohe, le fils de sa victime, pour éviter que celui-ci ne revienne réclamer vengeance par la suite. Mais le jeune garçon parvient à s’enfuir, et sur le chemin de son exil rencontre un maître du mont Jiuhua qui l’accepte comme disciple et entreprend de lui enseigner les arts du combat. Douze ans plus tard, Jiang Xiaohe, désormais âgé de 26 ans, est devenu lui aussi un expert en arts martiaux. S’il a juré de venger la mort de son père, l’amour qu’il porte à Bao Aluan, son amie d’enfance mais aussi la petite-fille de Maître Bao, le plonge en plein dilemme. Comment, en effet, concilier son honneur et l’urgence de ses sentiments ? Comment, dans cette Chine mandchoue désormais confrontée à la modernité occidentale, démêler l’écheveau de passion et de haine qui lie les deux jeunes gens ? Avec Tigre et Dragon, écrits entre 1938 et 1942, Wang Dulu nous propose une inoubliable galerie de portraits plus grands que nature sur trois générations, mélange exotique d’amour, de haine, de rédemption et de vengeance. Une série historique pleine de merveilles et d’exotisme, magnifiquement adaptée au cinéma en 2000 par Ang Lee. »
La fiche oublie, et c'est fort regrettable mais si courant, de mentionner que ce premier tome a été traduit, comme le prochain, par Solange Cruveillé qui mérite nos applaudissements à au moins deux titres :
  1. d'avoir accepté de quitter pour un temps les renards et les renardes qu'elle suit dans le champ littéraire chinois, principalement ancien, pour une thèse de doctorat : les lecteurs de Galantes chroniques de renardes enjôleuses (Picquier, « Le Pavillon des corps curieux », 2005) pour laquelle elle avait réalisé une postface - « Les renardes par l'une d'elles », pp. 119-132 -, savent que rien de ce qui est familier à ces personnages inquiétants ou charmeurs qui peuplent l'imaginaire chinois ne lui est étranger.
  2. d'avoir rempli sa tache de traductrice avec talent, doigté et en toute conscience des dangers qu'elle affrontait, ce dont elle nous a convaincu pendant la communication qu'elle a donnée lors de notre journée sur la traduction du 26 octobre dernier. Non seulement, elle a réussi le tour de force de me faire lire d'une traite les onze chapitres de ce volume, mais aussi celui d'imposer à son éditeur des notes de bas de page et la liste des quelque 125 personnages de ce récit à rebondissements qu'elle a si bien servi en rendant palpable la souplesse nerveuse du style de Wang Dulu. Chapeau ! Le deuxième tome de cette Première époque, sortira en janvier 2008 sous le titre La Danse de la Grue et du Phénix. Ne le louper pas !
Maintenant, à chacun de juger, en connaisseur ou en amateur, mais en toute impartialité, de l'accueil à réserver à ce projet qui ne devrait pas souffrir de la concurrence du manga d'Andy Seto 司徒劍僑 [8 tomes déjà publiés aux Editions Tonkam], projet dont la réalisation sera pris en charge à partir du troisième volume par une autre traductrice - à qui l'on souhaite bon courage. Les renards et les renardes chinois sont des êtres très possessifs. (P.K.)

A lire en complément, l'article de Bertrand Mialaret sur Rue89.com : « Romans d'arts martiaux : des contes de fées pour adultes ? » (voir ici). (23/01/08, P.K.)