vendredi 9 mai 2008

Derniers paragraphes (001)

Voici une nouvelle rubrique pour signaler rapidement des articles disponibles - plus ou moins longtemps et pas toujours gratuitement - sur internet ou sous forme plus traditionnelle, par la mention de leur référence et, sans autre forme de procès, leur dernier paragraphe. La première livraison (001) concerne la littérature chinoise contemporaine et des auteurs et des ouvrages déjà signalés sur ce blog.

Portrait de Yu Hua pris sur son blog.
Yu Hua 余华

Le Monde des livres (08/05/08) propose grâce à Nils C. Ahl
  • un entretien avec Yu Hua à l'occasion de la sortie française de son dernier livre traduit, Brothers (Actes Sud, 2008), « Yu Hua : « J'ai servi la Chine toute crue » : « Brothers est un livre important par son ambition et sa radicalité, Yu Hua le sait. Au moins pour lui. Les livres réinventent parfois les écrivains. « Ce roman-là a fait naître un nouveau Yu Hua. Il y a dix ans, je n'aurais pas osé être aussi libre et aussi sincère. Il m'a fallu beaucoup d'audace pour écrire ce livre. J'ai arrêté d'avoir peur de la manière dont on me lirait. Je n'ai plus cherché à plaire ni à savoir comment bien écrire. Je n'osais pas choquer avant ce livre. Je le faisais malgré moi, parfois. Avec Brothers, on peut croire que j'ai fait exprès de choquer. En vérité, j'ai seulement trouvé un peu de courage pour écrire sans me poser de questions. »
  • et une critique, « Une vie dans le bouillon de l’histoire », qui finit par : « On se souvient de Yu Hua auteur de romans habités et incisifs comme Vivre ! (Le Livre de Poche, 1994) ou Le Vendeur de sang (Actes Sud, 1997). On le découvre aussi habile à décrire le dilemme enfantin entre des bonbons et un amour fraternel qu'à jeter ses personnages dans la gueule de l'histoire. Ecrivain de l'ambition et de la déception sociale, des amours contredites et indirectes, il y a de l'Hemingway chez Yu Hua, certainement, mais aussi du Stendhal. »
Sur Liberation.fr (24 avril 2008), on peut encore lire en ligne l'interview de Yu Hua par Claire Devarrieux - « La Chine est plus riche et la vie plus exagérée que je l’imaginais. Rencontre. Yu Hua évoque «Brothers» et sa vision de la Révolution culturelle » - et la note critique, « Hip hip hip Yu Hua », qui se conclut ainsi : « Brothers est sans doute le plus insolent des livres de Yu Hua. Les slogans maoïstes y sont continuellement détournés (une des prouesses des traducteurs est de l’avoir rendu perceptible en français). L’expérience la plus crue, ou la plus cruelle, est filtrée par le regard d’un garnement généreux. Il y a souvent des enfants dans les histoires de Yu Hua, comme s’il n’avait jamais oublié celui qu’il a été. Tous ses romans racontent que la vie est susceptible de basculer du jour au lendemain, et que c’est arrivé à tous les Chinois de sa connaissance. »


Le Sunday Book Review du New York Times consacre une bonne place de son dernier numéro mis en ligne le 4 mai 2008 (accès gratuit) à la littérature chinoise actuelle et à quatre de ses auteurs les plus marquants :

Wang Anyi 王安忆

A la fin d'un court article intitulé « Miss Shanghai » qui signale de la sortie de The Song of Everlasting Sorrow. A Novel of Shanghai de Wang Anyi récemment traduit par Michael Berry et Susan Chang Egan aux Presses de l'Université Columbia (Columbia University Press, 440 pp.), Francine Prose écrit : « As The Song of Everlasting Sorrow moves toward its violent, melodramatic and distressingly appropriate ending, readers may feel a Proustian nostalgia for the novel’s lost time, a sadness that mirrors the melancholy that haunts Wang Qiyao and pervades the fascinating, mostly vanished longtang of Shanghai. » Chez nous, le roman a été traduit par Y. André et S. Lévêque : Le Chant des regrets éternels (Picquier, 2006). Le site américain propose également le premier chapitre de ce roman dans sa traduction anglaise.


Yan Lianke 閻連科

« Kissing the Cook » est le titre de l'article dans lequel Liesl Schillinger - qu'on peut entendre dans le podcast du 5 mai 2008 - parle du Serve the People ! de Yan Lianke que vient de traduire Julia Lovell (Black Cat/Grove/Atlantic, 217 p.) et dont on peut aussi lire le premier chapitre : « Lucky for Yan Lianke — who, after all, must make his life in a country of contradictions, possibilities and thin skins — we can’t be sure. Two years ago, responding to a blogger who asked him to explain the deeper story behind his banned book The Dream of Ding Village, he said : « I am a person who is almost 50 years old. At this age, I don’t want to argue with anybody anymore. The only thing that I want to do is to write better novels. » He added, « From now on, I will be silent. » As for the deeper meaning of Serve the People!, perhaps Fielding said it best, in the opening words of Joseph Andrews : « Examples work more forcibly on the mind than precepts. »


Jiang Rong 姜戎

C'est avec une référence à Jack London (1876-1916) et à son fameux roman, The Call of the Wild (1903), connu en français sous le titre de L'appel de la forêt (sans doute à revoir) que Pankaj Mishra offre une recension du Wolf Totem de Jiang Rong dont la traduction par Howard Goldblatt vient de sortir chez Penguin Press (527 p.). Son « Call of the Wild » se conclut ainsi : « It seems strange that the Chinese censors missed this indictment of Han imperialism. It’s even more remarkable that a novel so relentlessly gloomy and ponderously didactic has become a huge best seller, second in circulation only to Mao’s little red book. This success may be due, at least in part, to its exhortations to the Chinese to imitate the go-getting spirit of the West. However, Wolf Totem also captures a widespread Chinese anxiety about their country’s growing physical and moral squalor as millions abandon the countryside in search of a middle-class lifestyle that cannot be environmentally sustained. The novel’s literary claims are shaky; and Jiang Rong’s apparent wish to transform China’s national character through a benign conservationism is compromised by his boy-scoutish arguments for toughness. Yet few books about today’s China can match Wolf Totem as a guide to the troubled self-images of so many of its people as they stumble, grappling with some inconvenient truths of their own, into modernity. »


Mo Yan 莫言

Pour Mo Yan, c'est le grand sinologue Jonathan Spence (1936-) [voir sa biographie sur le site de l'American Historical Association par le regretté Frederic E. Wakeman Jr. (1938-2006)], professeur d'histoire moderne de la Chine à l'université de Yale et auteur de tant d’admirables livres dont le dernier en date est Return to Dragon Mountain: Memories of a Late Ming man (Viking Books, 2007, 352 p.) consacré à Zhang Dai 張岱 (1597-1689) qui intervient. On apprend du reste que « Spence remarked in a recent telephone conversation, he feels « at home with Mo Yan’s literary rendering of complex political and social shifts. » The appearance of “novels of this quality, » he added, « suggests that freedoms are being claimed in fiction that are still taboo in political writing. »

L'ouvrage sur lequel il se penche est la traduction que Howard Goldblatt (encore lui !) vient de publier chez Arcade sous le titre : Life and Death are wearing me out (540 p.). Le dernier paragraphe constitue une excellente conclusion à cette revue de presse. Le voici : « The kind of critique that we find in this book has many echoes within China today. In his new novel, Wolf Totem, Jiang Rong includes a ferocious account of the battle between a starving wolf pack and a herd of wild horses that seems tightly geared to showing the value of older ways of living in the steppe, in contrast with the ultimately disastrous values insisted on by the Party. Mo Yan has his own version of such a battle in his account of the donkeys’ struggle against the wolves near the collective farm. Yan Lianke’s Serve the People! gives a common soldier and his mistress, the wife of the division commander, a summer of passionate lovemaking, culminating in a wild and randy spree in which they smash all the once-treasured artifacts and memorabilia of Mao Zedong and his outmoded, pointless policies. Such antipolitical passion also surfaces in many of the sexual entanglements Mo Yan describes in Life and Death Are Wearing Me Out. It seems that novels in China are coming into their own, that new freedoms of expression are being claimed by their authors. Mao has become a handy villain. One wonders how much longer his successors will be immune from similar treatment. »

Pour achever cette revue de presse, je vous rappelle que la revue Impur dont le numéro 2 est annoncé pour septembre sera consacrée à la Chine et attend toujours des propositions. (P.K.)

mardi 6 mai 2008

Etonnants voyageurs 2008

Le mois mai n'est pas seulement synonyme de beaux jours chômés et de week-ends à rallonge, mais également d'un rendez-vous annuel avec la littéraire dédiée à l'aventure et au voyage et une invitation à faire le plein de ce que nous offrent les écrivains quand ils « redécouvrent le monde », savoir le Festival international du livre et du Film, Etonnants voyageurs.

L'édition 2008 se déroulera, toujours à Saint-Malo, du 10 au 12 mai ; il est donc encore temps de préparer son paquetage et de courir découvrir les activités organisées autour du thème « Migrations », qui nous invite à penser le monde en terme de « flux : flux de populations, comme jamais le monde n’en connut, migrations, volontaires ou subies, flux de capitaux, flux d’images et de sons, immédiateté d’une communication mondialisée. Où l’imaginaire individuel et collectif, paradoxalement, retrouve dans le grand tohu-bohu planétaire une place centrale de puissance de création de communautés imaginaires, fluides, plurielles, en perpétuelles recompositions. » [Lire la suite]

Parmi les quelque 275 écrivains qui feront le déplacement, on peut noter la présence d'auteurs dont il a été question sur ce blog : outre Tran Huy Minh, La princesse et le pêcheur (Actes Sud, 2007), ce sont deux auteurs dont on a déjà évoqué ici l'œuvre : Guo Xiaolu, l'auteur du Petit dictionnaire chinois-anglais pour amants (Buchet Chastel, 2008) et Xinran (Baguettes chinoises, Editions Philippe Picquier, 2008). Pierre Haski sera également du voyage.

Comme annoncé sur le site des Editions Philippe Picquier, plusieurs débats permettront de rencontrer ces auteurs. Un hommage sera rendu à Nicolas Bouvier (1929-1989), disparu voici dix ans déjà. (P.K.)

samedi 3 mai 2008

Réponse à la devinette (014)

Je ne sais pas si Mathieu aurait aussi facilement identifié Tcheng-Ki-Tong alias Chen Jitong 陳季同 (1851-1907) comme le rédacteur du texte présenté pour la devinette 14, si, au lieu de vous soumettre le début de la série d'articles publiés par le fameux général-ambassadeur en poste à Paris jusqu'en 1891 dans La revue des Deux Mondes sous le titre « La Chine et les Chinois » qui constituera le corps de l'ouvrage Les Chinois peints par eux-mêmes (Paris : Clamann-Lévy, 1884), je vous avais proposé ce bout de texte du même auteur :
« J'ai lu, je ne sais plus où, que le nommé On, - On est un être indéfini qui existe partout et dont il est permis de médire à volonté, - demanda à Victor Hugo, si « c'était bien difficile de faire des vers ». C'est une question si naturelle ! Le poète répondit avec sa bonhomie ordinaire, que « c'était très facile ou impossible ». Comme je ne suis pas poète, si ce n'est en chinois, je suis bien obligé d'admettre l'opinion de celui qui fût le plus grand des poètes modernes de l'Occident. J'avoue même modestement que je suis de son avis. Par une singulière coïncidence, on m'a demandé comment j'étais devenu parisien, et si « c'était bien difficile de le devenir ». Parisien ! Un titre qui n'a pas de rapport avec l'esprit, assurément ; car je ne suis pas « né natif » de Paris, étant de Foutcheou, ma patrie ! Cependant cette question fort imprévue m'a été adressée et m'a donné à réfléchir. J'ai médité le « to be or not to be »... Comme le titre de « parisien » est en somme une des rares faveurs qui ne s'achèvent pas, et que c'est un droit de noblesse ou de bourgeoisie de l'esprit, il peut appartenir à tout homme de la race, sans que cet homme ait à rougir de son clocher ou de sa pagode. Je veux bien être « parisien » et je le suis, puisque les journaux l'ont proclamé ; mais c'est à une condition ; c'est que le « être parisien » soit très facile ou impossible. »
La suite de ce texte savoureux intitulé « Comment on devient parisien », illustré par Félix Régamey (1844-1907) et accompagné pour l’occasion de cinq magnifiques portraits de Chen par Nadar (1820-1910), est à lire dans le numéro 11 de la revue Monde chinois (Automne 2007) qui propose dans son volume inaugural de sa nouvelle maquette un dossier « Information & désinformation sur la Chine de François Guizot à François Jullien » (voir le sommaire sur le site de la Documentation française qui en assure la diffusion).

On avait, rappelez-vous, déjà évoqué dans un précédent billet où il était question de ses « traductions » de contes de Pu Songling 蒲松齡 (1640-1715) et un de ses lecteurs, Anatole France, celui qui passe pour être le premier Chinois à composer dans notre langue des ouvrages sur son pays et sa culture. On aura sans doute l'occasion de reparler de ses écrits (une dizaine de titres dont un roman - Le Roman de l'Homme Jaune, 1890) et de leur réception (chez nous et dans le monde anglo-saxon) -- l'un et l'autre de ces sujets méritent toute notre attention en ces temps de discorde. Mais, un peu de patience, et encore bravo et merci à tous ceux qui ont bien voulu consacrer un peu de leur temps à chercher des solutions aux devinettes proposées depuis plus d'un an sur ce blog. (P.K.)

Complément du 22/05/08 : Lire sur BibliObs, la présentation par Delfeil de Ton du n° 11 de Monde chinois : « Le nouveau Monde chinois » (Le Nouvel Observateur, 28/02/08)

dimanche 27 avril 2008

Guan Hanqing sinon son ombre

Peinture murale d'un monastère de Hongdong 洪洞, Shanxi 山西
représentant une troupe d'acteurs sous les Yuan
(1324).
Source : Song Jin Yuan xiqu wenwu tu lun 宋金元戲曲文物圖論.
Taiyuan : Shanxi renmin, 1987. voir p. 122.

A l’occasion de la sortie aux PUF en juillet 1995 du volume n° 2980 de la collection « Que sais-je ? » , Le théâtre chinois de Roger Darrobers, je dressais le constat suivant : « Le mépris qu’ont toujours manifesté les défenseurs de la tradition confucéenne, champions des Belles-lettres, à l’égard du théâtre a curieusement trouvé son pendant dans la négligence avec laquelle les sinologues français ont longtemps traité cette expression du génie chinois. Si, comme le rappelait en 1966 Paul Demiéville [« Aperçu historique des études sinologiques en France », Acta Asiatica (Bulletin of the Institute of Eastern Culture), 11, Tôkyô, 1996, p. 56-110], des esprits curieux se sont très tôt penchés sur la littérature dramatique chinoise en traduisant, avec les outils de l’époque, quelques-unes des œuvres marquantes du théâtre des Yuan (1279-1367), aucun ne s’était encore risqué à en donner une histoire et à l’envisager dans toute sa diversité. C’est ainsi qu’en 1973, lorsqu’il dressa un bilan des études chinoises, Michel Soymié ne pouvait ajouter à ce constat peu glorieux qu’une demi-douzaine d’études partielles [« Les études chinoises », Journal Asiatique, tome CCLXI, facs. 1-4 (1973), p. 231]. Quinze ans plus tard, et ce malgré les efforts d’ardents défenseurs des arts de la scène et une poignée d’amateurs convaincus, lesquels n’ont pas toujours eu les honneurs de l’édition, de toutes les littératures de divertissement que produisit le continent chinois, le théâtre est sans conteste le genre le moins connu du public français, loin derrière le roman dont les œuvres majeures, aussi bien anciennes que modernes, lui sont accessibles par des traductions de référence. » [Pour lire la suite voir Etudes chinoises, vol. XVI, n° 1, printemps 1997, pp. 180-183, téléchargeable ici]

Cet exemplaire « Que sais-je ? » remplissait donc une lacune qu’avait jusqu’alors partiellement comblé les intéressantes notices du Dictionnaire universel des littératures (Béatrice Didier (ed.), PUF, 1994, dont la partie chinoise constitue un volume indépendant paru sous le titre de Dictionnaire de littérature chinoise (A. Lévy (ed.), 2000). Si depuis Roger Darrobers a bien donné à ses chapitres 5 et 6 une brillante excroissance intitulée Opéra de Pékin (Paris : Bleu de Chine, 1998, 461 p.) et consacrée au plus fameux des théâtres locaux qui se développèrent à partir du milieu du XIXe s., le Jingju 京劇, aucune étude n'est venue compléter notre connaissance du théâtre littéraire des trois dernières dynasties.

Pour expliquer cette désaffection pour un genre majeur de l'expression artistique chinoise, j'avais aussi invoqué dans le même compte-rendu, outre la complexité de l’expression dramatique chinoise, les difficultés que présente sa lecture : « Celle-ci nécessite non seulement une solide connaissance de la langue classique, portée dans l’écriture des passages chantés à un degré de raffinement extrême, mais aussi un goût prononcé pour la langue vulgaire ancienne dans laquelle sont couchés des dialogues indispensables à la bonne compréhension de l’action. À ces exigences de base déjà fort redoutables, il faut encore ajouter les obstacles que posent ses liens avec la musique et dans certains cas les multiples problèmes d’ordre philologique qu’impose l’étude de sa transmission. » Ceci n'ayant pas changé, on ne s'étonnera pas de ne pas avoir beaucoup progressé dans ce domaine.

Illustrations pour Zhao shi gu'er 趙氏孤兒 de Ji Junxiang 紀君祥
dans une édition Ming du Choix du théâtre des Yuan, Yuan qu xuan 元曲選.

Et en traduction alors ? Si on laisse de côté les historiques adaptations anciennes auxquelles faisait référence Paul Démieville, dont certaines ne sont en fait que de rudimentaires résumés, qu’a-t-on à se mettre sous les yeux pour découvrir l’expression artistique la plus largement prisée des Chinois depuis sa tardive apparition au tournant du XIIe siècle ?

Si l'on a fait un pas dans le bon sens pour le chuanqi 傳奇 des Ming 明 (1368-1644), avec deux traductions en moins de dix ans, savoir le Pavillon aux Pivoines et L'Oreiller magique de Tang Xianzu 湯顯祖 (1550-1617) grâce à André Lévy (MF éditions, respectivement 1999 et 2007) auxquelles je consacrerai un prochain billet, le théâtre chinois qui connut avec le zaju 雜劇 son premier âge d'or sous les Yuan, nous est toujours aussi peu accessible. Le dynamisme de la recherche chinoise, qui a permis la mise à disposition de nombreux documents et combien d’outils indispensables, n'a pas encore produit chez nous son effet. La plus grande du corpus est dorénavant consultable sur internet : le Yuanqu xuan 元曲選 (Choix des Pièces des Yuan) publié en 1616-17 qui reprend cent zaju des Yuan et du début des Ming, grâce au Japan Association for Chinese Urban Performing Arts 中国都市芸能研究会 ; Xiaoyao 簫堯藝文網, site très riche en ouvrages anciens, propose un Quan Yuan qu 全元曲 fort complet.

La traduction française la plus facilement accessible reste toujours le recueil de trois zaju réalisé par Li Tche-houa [Li Zhihua 李治華] en 1963 pour la collection « Connaissance de l’Orient » : Le signe de patience, et autres pièces du théâtre des Yuan (Paris : Gallimard). Il présente deux zaju de Zheng Tingyu 鄭廷玉 (Le Signe de Patience : Renziji 忍字記 et L'Avare : Kanqian nu 看錢奴) et un de Qin Jianfu 秦簡夫 (Le Fils Prodigue : Pojia zidi 破家子弟). On attend toujours une bonne traduction française du Xixiangji 西廂記 le chef-d'œuvre de Wang Shifu 王實甫 (début du XIV° s.) qui viendrait remplacer celle de Stanislas Julien (1797-1873) (L'Histoire du pavillon d'Occident, 1880), un recueil consacré à Ma Zhiyuan 馬致遠 (ca 1250-1321), et qu'un éditeur rendre enfin hjustice à l'Orphelin de Zhao, ce Zhao shi gu'er 趙氏孤兒 de Ji Junxiang 紀君祥, traduit en 1731 par le Père de Prémare (1667-1735) qui inspira à Voltaire son fameux Orphelin de la Chine (1755) ; la pièce a également été traduite par S. Julien (Moutardier, 1834) et plus récemment par Christine Corniot qui l’a elle-même éditée (L’orphelin de Zhao. Drame chinois de Ji Junxiang. 1994, 57 p.). Jacques Pimpaneau a pour sa part choisi de reproduire l’antique traduction incomplète du Père de Prémare dans son Anthologie de la littérature chinoise (Arles : Picquier, 2004, pp. 567-600). Il livrait également trois autres zaju : deux des trois subsistants des seize écrits par Bai Pu 白樸 (1226-1306 ?) : Pluie sur le sterculier (pp. 601-638) traduction du Wutong yu 梧桐雨 et Elle en haut du mur et lui sur son cheval (pp. 639-669) traduction de Qiangtou mashang 牆頭馬上. Suivent des extraits de pièces de Ma Zhiyuan (Han qiu gong 漢宮秋, Chagrin au Palais des Han, acte III, pp. 680-687 ; Huangliang meng 黃粱夢, Le Rêve de Millet, acte IV, pp. 680-694), et l'acte IV du Cercle de craie, Huilan ji 灰闌記 de Li Qianfu 李潛夫 dans la traduction de S. Julien, 1832 (pp. 696-706).

Au bout du compte, on ne connaît assez bien qu'à peine plus d'une demi-douzaine des 162 zaju subsistants des quelque 600 recensés pour la période ! Imaginez donc mon impatience à me procurer le double numéro de Théâtre/Public (n° 186/187, fin 2007) qui propose dans un cahier coordonné et présenté par Michèle Raoul-Davis (pp. 5-83), Cinq pièces de Guan Hanqing !

Cette annonce a, en effet, de quoi surprendre pour plusieurs raisons. Le support pour commencer : une revue, fondée en 1974 par le metteur en scène Bernard Sobel [voir l'article de René Solis, Libération du 08/01/08 et p. 4 de la revue). Le nombre ensuite : cinq pièces d'un coup ! C’est beaucoup quand on connaît les pièges et les difficultés que réserve l'écriture du plus fameux dramaturge de la période, celui que les Chinois n'hésitent pas à comparer à Shakespeare, héros national et dramaturge d’exception, Guan Hanqing 關漢卿.

On sait peu sur lui sinon qu'il serait né vers 1230 et qu’il serait originaire de la capitale, le Pékin des Mongols, le Cambalut de Marco Polo (voir La Description du monde, chap. LXXXV). Il serait « l'auteur de 67 pièces dont 18 ont été conservées dans leur intégralité ou sous forme fragmentaire » et comme le rappelle encore Roger Darrobers (Le théâtre chinois, pp. 14-15), il aurait été selon ses propres dires « dure à cuire et irréductible » et « les airs chantés, chez Guan Hanqing, manient à la fois les allusions littéraires et les mots crus de la langue parlée. On prête à son écriture une « couleur originelle » contrastant avec le style affecté et maniéré attribué aux autres auteurs. »

Mais venons-en à ces traductions qui, hélas, mille fois hélas -- la déception est à la hauteur de la surprise ! --, n'apportent rien de neuf à la connaissance de l'œuvre de ce grand génie. En effet, elles ont été réalisées à partir de traductions déjà existantes. Leur seul avantage est donc limité à fournir une version française aux traductions que donnèrent voici un demi-siècle Yang Xianyi 楊憲益 (1915-) et son épouse Gladys Yang (1919-1999), alias Gladys Taylor, Dai Naidie 戴乃迭 de son nom chinois. Sans chercher à minimiser le rôle qu'ils ont pu jouer dans la diffusion de la littérature chinoise ancienne et moderne en dehors de Chine pendant plus d'un demi-siècle, on doit néanmoins reconnaître que leur traduction des pièces de Guan Hanqing s'est faite au prix de nombreuses trahisons et simplifications. Elles eurent néanmoins le mérite de faire connaître à l’Occident anglophone huit pièces du dramaturge. Selected Plays of Kuan Han-ching (Shanghai : New Art and Literature Publishing House, 1958) sera repris la même année aux Foreign Languages Press de Pékin et à nouveau publié en 1979 sous un titre mis au goût du jour, Selected Plays of Guan Hanqing, avec toujours la préface de onze pages de Wang Jisi 王季思 (1906-1996), grand spécialiste du zaju et professeur de l'Université Sun Yat-sen (Guangzhou) qui semble avoir fait les frais de la réédition chez le même éditeur en 2001.

Or donc, ce sont cinq des huit zaju traduits en anglais que nous invite à lire dans notre langue ce volume de T/P. Ces versions ont été réalisées à différentes époques et par différentes personnes entre 1961 et 2006 ; certaines ont été publiées de longue date, d'autres le sont pour la première fois.

Qu'en dire sinon que le passage en français reste fidèle à la lettre anglaise, et donc reproduit ses erreurs, ses coupes et les libertés prises avec le texte de Guan Hanqing qui, ne l'oublions pas, avait déjà subi une mise en forme sous les Ming, sauf, nous informe-t-on pour les trois dernières qui « ont été ensuite « relues » avec l'original chinois » par Rebecca Peyrelon-Wang, Chunyan Ning et Ariane Christen. Bref, c'est une terrible déception pour qui sait combien il serait heureux de rendre ces œuvres dans leur efficacité initiale et de les débarrasser des ombres qui nous le cachent encore. Malgré ces réticences et avec les précautions qui s'imposent, le curieux pourra néanmoins toujours consulter avec profit ce volume dont voici le détail dans l'ordre de présentation :
  • La neige au milieu de l'été (pp. 11-21) : texte français de Bernard Sobel (déjà publié sous le nom de Bernard Tisseau in Théâtre populaire, n° 43, 1961) d'après Yang (trad.), « Snow in Midsummer » (pp. 13-37), traduction de Dou E yuan 竇娥冤, L'injuste accusation de Dou E. De loin la pièce la plus célèbre de Guan Hanqing et la plus traduite et adaptée. Outre Le ressentiment de Dou E que Jacques Pimpaneau propose dans son Anthologie (pp. 538-564), B. Sobel aurait pu facilement améliorer son texte en consultant deux traductions anglaises plus anciennes et plus précises : Liu Jung-en, « The Injustice done to Tou Ngo » (in Six Yüan Plays. Penguin Books, 1972, pp. 115-158) et surtout Shih Chungwen, Injustice to Tou O (Tou O Yuan): A Study and Translation. Cambridge : Cambridge University Press, 1972, qui propose le texte chinois en regard de la traduction --- un excellent moyen de prendre contact avec Guan Hanqing et le zaju des Yuan ! En voici un rapide résumé d'après Darrobers (1995, p. 15) : Vendue par un père criblée de dettes, Dou E doit épouser contre son gré un homme qui va décéder peu après. La jeune veuve et sa belle-mère deviennent les otages de deux filous, un père et son fils. Accusée à tort d'avoir empoisonné le plus vieux, Dou E est condamnée à mort et, « lors de son procès profère trois vœux destinés à prouver son innocence. De la neige, tombant en plein été sur son corps décapité, confirme miraculeusement ses dires. Son père, devenu magistrat, lui rend justice à titre posthume. »
  • Le pavillon au bord de la rivière (pp. 22-32) : texte français de Michèle Raoul-Davis (déjà publié dans le n° 7 de Théâtre/Public, oct. 1975), d'après Yang (trad.), « The Riverside Pavilion » (pp. 114-135) traduction de Wangjiang ting 望江亭. Le kiosque sur le fleuve « a pour héroïne une jeune veuve, remariée à un magistrat débutant. Elle est menacée par un personnage influent, qui veut la contraindre de céder à ses avances, quand la promotion de son mari permet un retournement providentiel qui entraîne la disgrâce du scélérat. » (Darrobers, op.cit., p. 16)
  • Le seigneur Guan va au banquet (pp. 33-43) : texte français de Bernard Pautrat, d'après Yang (trad.), « Lord Guan goes to the Feast » (pp. 160-185), traduction de Guan Dawang du pu dandao hui 關大王獨赴單刀會, pièce plus connue sous le titre Dandao hui, La rencontre muni d'une simple hallebarde et qui met en scène l'illustre général Guan Yu 關羽 (?-219) et chante son courage et son sang-froid.
  • Sauvée par une coquette (pp. 44-53) : texte français d'Evelyne Pieiller, d'après Yang (trad.), « Rescued by a Coquette » (pp. 92-113), traduction de Jiu fengchen 救風塵. « Sauvée de la déchéance dépeint les vicissitudes encourues par une femme, réduite par son amant à la prostitution. Le ton de la pièce reste à la comédie : une consœur complaisante accepte de séduire l'amant, afin de l'inciter à rédiger la lettre de répudiation qui permettra à la jeune fille de convoler avec le lettré de son cœur. » (Darrobers, p. 16)
  • Le rêve du papillon (pp. 54-65) : texte français d'Evelyne Pieiller, d'après Yang (trad.), « The Butterfly Dream » (pp. 67-91), traduction de Huidie meng 蝴蝶夢. Dans Le rêve aux papillons, « le juge Bao fait exécuter un voleur de chevaux à la place d'un homme condamné pour avoir vengé son père avec l'aide de ses deux frères. » (Darrobers, p. 17). A vous, maintenant, de lire la pièce - en français ou en anglais, ou en chinois - pour comprendre pourquoi le titre fait allusion à des papillons !
Mais, à quoi bon se lamenter puisque, comme l'indique Michèle Raoul-Davis répond (p. 9) , « les traductions éditées ici ont toutes été faites, hormis celle de La neige au milieu de l'été, en vue de représentations ». Les pages 66 à 81 reviennent, du reste, sur cette aventure artistique surprenante qui commença en 1967 au théâtre de Sartrouville, avec Patrice Chéreau et se poursuivit jusqu'en 2007 au théâtre de Gennevilliers.

Je n'ai, pour ma part, jamais eu l'occasion d'assister à ces représentations. Je conserve donc pour moi les interrogations que l'on peut nourrir sur la manière dont on a trouvé un substitut au chant qui est, ne l'oublions pas, un élément fondamental du théâtre/opéra chinois, au jeu des acteurs qui, si l'on en juge d'après les photos, s'éloigne sans vergogne de la stylisation propre à l'expression dramatique chinoise, etc. Pour l'heure, je vais sagement tenter de me convaincre que Ferdinand Brunetière (1849-1906), qui se basait sur ce qu'en avait révélé un peu plus tôt un disciple de Stanislas Julien, Antoine Bazin (1799-1863) (Théâtre chinois, 1838 et Le siècle des Yuann, 1854, entre autres), n’avait pas complètement tort : « Le théâtre chinois est très voisin du nôtre, plus voisin même que celui des anciens Grecs » (cité par Camille Poupeye, Le théâtre chinois. Bruxelles : Editions Labor, (1933) 1984, p. 208). Il sera utile de revenir un jour sur un sujet sur lequel vous avez sans doute votre avis. (P.K.)

Complément du 22/05/08 : A lire sur BibliObs.com, l'article d'Odile Quirot, «Visite en Chine avec Théâtre/Public » (21/01/08).

samedi 26 avril 2008

Traduit du coréen (003)

Pense à l'arbre qui ne bouge pas d'un pouce tout en dansant
sous le souffle du vent,
pense à l'eau qui ne change jamais de nature
tout en changeant librement de forme au gré des circonstances.
Tu es l'arbre, l'eau, le vent et les nuages.


Vient de paraître, ce mois-ci aux Editions Imago,
dans la collection « Scènes Coréennes », le livre de

Lee Hyeon-Joo 이현주,
Maître, pourquoi ?
Petit traité de sagesse pour le monde présent.


Titre original : Alors, tu es encore triste ? (지금도 쓸쓸하냐 ?)
Présenté et traduit par
Hye-Gyeong Kim et Jean-Claude de Crescenzo

Ce livre a connu en Corée du Sud un grand succès, 4 éditions et plusieurs dizaines de milliers d’exemplaires vendus. Il a été élu livre du mois en 2004 et sélectionné au Salon de Francfort en 2005 comme l’un des cent livres coréens. Avec la personnalité de son auteur, le succès de ce livre est certainement dû, d’une part au recours de la forme dialoguée et d’autre part, à son habileté à multiplier les registres du discours sacré et profane.

Né en 1944, à Ch’ungju (충주) dans la province du Ch’ungch’ong (충청), en Corée du sud, Lee Hyeon-Joo est un ancien pasteur protestant, devenu aujourd’hui écrivain, auteur de textes pour la jeunesse, conférencier, enseignant... . Il nous a reçu un chaud jour du mois d’août, dans sa maison traditionnelle, à 1h30 de Séoul, village légèrement perché, à l’abri des montagnes environnantes. Et là, dans une simplicité non feinte, il a longuement abordé sa conception religieuse et sa pratique d’écriture, pour amener le lecteur vers des interrogations fondamentales.

Loin de construire une œuvre théorique, Lee Hyeon-Joo s’attache à penser le quotidien et à aider ceux qui le consultent ou l’entendent dans salles de cours, à vivre au plus près d’une conception religieuse de la vie, conception qui ne se satisfait pas seulement de prier les dieux et les divinités.

C’est dans cette perspective d’une aide au quotidien qu’il a imaginé les dialogues de cet ouvrage. Le Maître et l’élève, personnages fictifs du présent livre, ne sont que les deux facettes du Moi, les acteurs d’une pensée bouillonnante, contradictoire, qui tente de saisir la réalité au-delà de tout dogme. Quand une partie de chacun de nous doute, l’autre partie rassure, quand l’une s’inquiète, l’autre apaise, quand l’une défaille, l’autre se ressaisit. Lee Hyeon-Joo tente de penser la dualité, non comme une opposition irréductible mais comme un débat permanent qui nous agite, fidèle en cela aux pensées qui légitiment et réconcilient les oppositions.

Au travers de ces dialogues, Lee Hyeon-Joo met en lumière les questions qui nous déchirent et nous meuvent, les contradictions qui nous paralysent, les pensées incertaines et les vérités fragiles. Il met autant en exergue ce besoin pressant de comprendre notre destin, que celui d’apaiser un ego bouillonnant, source de malheur ou de mal-être.
Du pareil au même (texte 57) :

- Mon ami est en train de mourir. Que faire ?
- Et toi, est-ce que tu n’es pas en train de mourir ?
Celui qui aime aussi s’appeler « Deux-Moi » (mot chinois que l’on peut traduire en coréen par 두개의 나), traducteur de Ghandi, Tich Nath Hanh, Chögyam Trungpa, Rumi, concilie dans son travail de penseur et d’écrivain, les religions et philosophies religieuses de l’Orient et de l’Occident. Bouddhisme, christianisme, islamisme, taoïsme forment le soubassement de sa pensée, sans recherche de réduction des oppositions ou des contradictions. Et malgré le titre un peu trompeur qu’il aime à se donner - Deux-Moi -, point de recours ici à la psychanalyse.

L’édition coréenne fait partie d’un ensemble que Lee Hyeon-Joo a désigné de la manière suivante : « Questions des nuages, réponses de la montagne » (운문 산답). Ce titre illustre le débat permanent entre les différentes facettes de la personnalité, entre questions imprécises et foi inébranlable. Mais il tend aussi à monter que face aux questions fébriles, il est nécessaire d’apporter des réponses stables. Et cette stabilité peut se conquérir dans la foi de la religion, quelle qu’elle soit ou encore dans le rapport aux autres. Lire Lee Hyeon-Joo, c’est tenter de trouver au milieu de l’agitation d’une partie de nous-même, les réponses tranquilles de l’autre partie.
La solitude (texte 5)

- Pendant une escalade, un hubae 후배 [NdT : appellatif pour désigner les plus jeunes, dans une communauté] m’a dit : « Grand frère, je me sens seul ». Je n’ai su que lui répondre.
- Mais tu as murmuré quelque chose, n’est-ce pas ?
- Oui, c’est vrai. Je lui ai dit de regarder les arbres, que chaque arbre se tenait seul, mais que, tous ensemble, ils étaient là. Et comme les arbres étaient là, le vent aussi était là. Ceci dit, j’ai eu le sentiment que ce que je disais ne touchait pas son cœur et j’ai cessé de parler.
- Tu as bien fait.
- Maître, si vous aviez été à ma place, que lui auriez-vous dit ?
- Je lui aurais dit : « Moi aussi je me sens seul ».
De prime abord, ces textes peuvent dérouter par leur simplicité apparente. Puis les lectures suivantes découvrent une densité et une profondeur qui nous amènent à reconsidérer l’avis initial. Ce livre est à lire dans l’ordre ou le désordre des dialogues – et cette dernière possibilité a notre préférence – en continu ou en discontinu et offrent un intérêt méditatif indéniable.

Et pour montrer que Lee Hyeon Joo ne s’interdit aucun tabou, nous ne résistons pas au plaisir de proposer ce dernier texte :
Tout cela est bien toi (texte 33)

- J’ai fait un rêve insensé. J’étais comme un chien en rut, je couchais avec toutes les femmes que je croisais. Je ne peux pas dire exactement ce qui se passait, mais en gros, quelque chose comme ça. Dans le lot il y avait des femmes que je connaissais, des femmes que je ne connaissais pas, je n’arrive même pas à me souvenir avec combien de femmes j’ai pu coucher... C’est la première fois de ma vie que je fais un rêve pareil.
- Tu ne savais pas que tu étais un chien en rut ?
- Pardon ? - Tu dis bien aux gens que tu es le monde, n’est-ce pas ?
- Oui, je le dis.
- Tu es le monde, et un chien en rut, ça fait partie du monde, non ?

- Certes...
- Si un chien en rut vit en toi, c’est que tu es un chien en rut, tu as quelque chose à y redire ?

- …….
- Eh bien, ce chien était drôlement excité cette nuit, on dirait.

-……...

- Il ne suffit pas de parler ou de penser. La pensée et la parole doivent prendre corps, être incarnées. Quand tu vois un chien, n’oublie pas que tu es un chien, et quand tu vois une poule, n’oublie pas que tu es une poule. De même, fais bien attention à ne pas oublier que si tu vois un voleur, tu es un voleur, et si tu vois un saint tu es un saint. Tout ce que tu rencontres, c’est toi. Lorsque tu arriveras à voir ainsi, à « observer autrui d’après autrui, l’Empire d’après l’Empire, le monde d’après le monde »
[NdT : Tao Te King], cette vision, enfin, se réalisera chez toi. Si l’on considère toutes les choses de cette manière, on ne pourra plus rien négliger. Si tu arrives à cet état, plus rien ne sera bagatelle, il n’y aura plus rien d’insignifiant. Tout est précieux, digne d’amour et de pitié. La miséricorde est infiniment grande, elle ne choisit jamais.
-…….
- Mais dis-moi, en faisant l’amour comme un chien en rut avec toutes ces femmes de rencontre, quelle sensation éprouvais-tu ?

- Je ressentais un mélange de plaisir et de déplaisir, encore que le plaisir lui-même était assez désagréable, me semblait-il. Mais surtout, je sentais bien que tout cela était absurde.

- Ça suffit ! Oublie tout, sauf le fait que tu peux être un chien en rut. C’était un bon rêve.
Hye-Gyeong Kim et Jean-Claude de Crescenzo


mercredi 23 avril 2008

Maugham again

Le précédent billet contenait une mise en garde contre le manque de clarté des éditeurs par rapport aux traductions et aux traducteurs, mais aussi contre certains traducteurs indélicats. Dans le registre « méfions-nous des éditeurs et des traducteurs », je vous invite de lire le compte-rendu par Jacques Drillon de la traduction française de Millenium de Stieg Larsson sur BibliObs.comLes bourdes de «Millénium» »], billet qui m'a remis en mémoire le projet de vous parler d'un ouvrage qui cumule autant de « bourdes », mais qui est la « pseudo-traduction » d'un roman chinois écrit par un (mauvais) auteur français qui se fait passer pour un auteur chinois.

En attendant ce moment de vérité, je vous livre, comme promis, quelques-uns des passages relevés au fil de ma lecture de La passe dangereuse de William Somerset Maugham (Paris : 10/18, « Domaine étranger », n° 1697, 183 p.), passages qui pourraient un jour servir de base à une confrontation du rendu d'E. R. Blanchet avec le texte d'origine et une évaluation des libertés qu’elle a prises avec lui ; si vous en disposez, n'hésitez pas -- ils figurent respectivement aux chapitres 24, 40 et 43.
  • Où il est question de Waddington – « laid comme un singe, mais non sans charme » (p. 70) - le commissaire des douanes de la préfecture de Mei-tan-fu « à quelque six cents kilomètres » de Hong Kong, région ravagée par le choléra où son mari, un « bactériologue officiel » (sic, p. 26), a contraint Kitty de le suivre pour se venger d'une aventure avec l’irrésistible secrétaire colonial adjoint de la colonie anglaise :
« Bien qu'il se défendit de posséder le chinois - il se moquait des sinologues -, il le parlait avec aisance. Il lisait peu et il s'était surtout cultivé par la conversation. Souvent il entretenait Kitty de romans chinois ou de l'histoire de Chine, et, malgré son éternel badinage, il laissait poindre dans ses narrations de l'intérêt et même de la sensibilité. Inconsciemment peut-être, il semblait avoir adopté le point de vue des Chinois sur la barbarie des Européens et la vanité de leur existence. Il n'est de véritable sagesse et de philosophie que dans la conception chinoise de la vie. C'était pour Kitty un objet de méditation. Elle avait toujours entendu parler de la déchéance, de la saleté de ces Jaunes et de leur nature impénétrable. Un coin de voile se soulevait. Elle entrevoyait un monde d'une profondeur et d'une richesse qu'elle n'avait pas soupçonnées.» (p. 80)
  • Plus tard, Kitty rencontre la compagne de Waddington, une princesse mandchoue :
« Jusqu'alors, la jeune femme n'avait jamais prêté qu'une attention distraite, voire un peu méprisante, à cette Chine où le sort l'avait jetée : hors son milieu habituel, rien ne l'intéressait. Et voici qu'elle soupçonnait soudain quelque chose de secret et d'insondable. C'était l'Orient antique et mystérieux. Les croyances, l'idéal de l'Occident paraissaient rudimentaires à côté de l'idéal et des croyances dont la vue de cette exquise créature lui donnait l'intuition. Elle découvrait une autre vie vécue sur un autre plan. Devant l'idole aux yeux obliques et sages, elle sentait la vanité des efforts et des peines du monde mesquin où elle était née. Ce masque peint semblait receler le secret d'une philosophie séculaire et profonde. Les longues mains frêles, dans leurs doigts délicats, tenaient la clef d'énigmes irrésolues. » (p. 128)
  • Après la mort de son mari emporté par le choléra, Kitty interroge Waddington sur le Tao dont il lui a déjà parlé :
« - C'est la Voie et le Passant. La route sans fin où marchent tous les êtres ; mais personnes ne l'a créée, car elle est la vie. Tout et rien. Tout en sort, tout s'y adapte ; pour finir, tout y retourne. C'est un carré sans angles, un son que l'oreille ne perçoit pas, une image sans forme, un vaste filet dont les mailles aussi larges que la mer ne laissent rien passer. C'est le sanctuaire, l'universel refuge. Il n'est nulle part, mais, sans chercher au-dehors, vous pouvez le découvrir. IL enseigne le secret de ne pas désirer le désir, de laisser les événements suivre leurs cours. Qui s'humilie sera exalté. Qui s'abaisse sera élevé. La faillite est dans l'essence du succès, et le succès est la trêve de la faillite ; mais qui peut prédire le moment de revirement ? L'être torturé par l'amour peut retrouver la sérénité d'un petit enfant. Le charme donne la victoire à celui qui attaque et assure le salut de celui qui défend. Pour être fort, il faut d'abord savoir se dominer. - Est-ce donc la clef de l'énigme ? - Je me l'imagine parfois, quand, après une demi-douzaine de whiskies, je regarde les étoiles.» (p. 147)
Plaisant, isn't it ? (P.K.)

Apostille

On a vu le mois dernier que la nouvelle - et excellente - traduction des aventures de Fu Manchu par Anne-Sylvie Homassel chez Zulma avait redonné vitalité et intérêt à un texte dont l'effet avait été terriblement amoindri par une traduction poussive et fort ancienne puisque la base à partir de laquelle les éditions précédentes avaient opéré une douteuse restauration remontait au début des années 30 du siècle précédent.

En en lisant des extraits, on a également pu éprouver le sentiment que l'historique traduction d'On A Chinese Screen (1922) par Madame E. R. Blanchet, Le Paravent chinois, qui date de 1933, gagnerait aussi à disparaître au profit d'une nouvelle, dans le cas, bien improbable, d'une nouvelle édition ! [Voir ici, ici et ]

Mais les cas où d'anciennes traductions devraient s'effacer sont, il faut le reconnaître, fort nombreux. Je vous fais grâce de l’inventaire de celles qui m'ont permis de découvrir les différentes littératures couchées dans les langues que je ne maîtrisais pas ou que j'étais trop paresseux pour affronter dans le texte, partant du Moby Dick (Melville) de Giono (1941) récemment remplacé (mais peut-être pas supplantée) à la « Bibliothèque de la Pléiade », au Berlin Alexanderplatz (1929) d'Alfred Döblin (1878-1957), traduit en 1933 par Zoya Motchane qui sera bientôt concurrencée par celle d'Olivier Le Lay (Gallimard, fin 2008), en passant par les Kafka d'Alexandre Vialatte (1901-1971), l'Ulysse de Joyce et tant d'autres, pour m'en tenir à mon dernier coup de cœur, l'œuvre « asiatique » de William Somerset Maugham (1874-1965).

En effet, après la découverte du Paravent chinois, je me suis aussitôt mis en quête de la traduction de The Painted Veil (1925), court roman qui situe son action à Hong Kong et dans une Chine méridionale au prise avec une épidémie de choléra. Introuvable sur la toile en anglais comme en français, on peut facilement se procurer le roman en librairie car il a été adapté au cinéma en 2006 : c'était la troisième fois !
  • dans la première adaptation, The Painted Veil (1934), c’est Greta Garbo (1905-1990) qui tient le rôle titre -- son plus mauvais rôle d'après Greta Garbo lives. [Voir nos illustrations : ci-dessus empruntée au générique et ci-dessous ainsi que les pages internet qui lui sont consacrées ici ou ici avec en prime une scène du plus grand kitch holywoodien.]
  • dans la deuxième, The Seventh Sin (1957), il est joué par Eleanor Parker (1922-)
  • dans la plus récente, The Painted Veil (2006), Naomi Watts (1968-) incarne le personnage clef, la belle Kitty. Le Voile des illusions - c'est le titre français -, est déjà sorti en DVD, mais qu'importe. A en juger par les extraits et les critiques qu'on trouvent en pagaille sur internet, le film ne conserve que les ficelles les plus grosses de l’intrigue pour diluer son message dans une bouillie mélodramatique consternante avec aussi peu de tact que les deux précédentes réalisations. Si l'on veut se faire une idée de l'œuvre, autant lire cette traduction qui vient d'être rééditée en format de poche avec un bandeau établissant la connexion entre le film et une œuvre littéraire au titre bien différent (voir l'illustration ci-dessous).
Mis à part sa discrète attribution à E. R. Blanchet, aucune indication ne vient rappeler que cette traduction fut à l'époque couronnée d'un prix par l'Académie Française --- c'est une information que fournissent plusieurs bouquinistes en ligne -, ni qu'elle date de 1931. C'est donc un travail vieux de 77 ans qui revoit le jour sous son titre initial : La passe dangereuse (Paris : 10/18, « Domaine étranger », n° 1697, 183 p.).

Si, au bout du compte, le texte de Mme Blanchet semble transmettre sans trop de dégât l'efficacité d'un maître de la narration particulièrement économe de ses moyens, de temps en temps, et là le romancier n'y est pour rien, le rythme, surtout, et le vocabulaire, parfois, rappellent cruellement les écrivaillons de l'Entre-deux-guerres : dirait-on encore «
une théorie de coolies courbés sous leur charge » (p. 155) ? ; la traductrice ne semble, du reste, pas s'être embarrasser de chercher des équivalents français pour des mots bien acceptés en anglais, mais inconnus de nos dictionnaires qui, comme l'« amah » [阿嬤], viennent du chinois, ni savoir ce que sont des pieds bandés qui en deviennent tout « rabougris » ; quid du netsuke [根付] quand il s'applique à une vieille femme : « son visage ressemblait à un netsuke de vieil ivoire », même si une note ainsi rédigée : « Petite figurine de jade, d'ivoire, etc., représentant des personnages, des animaux, des masques..., finement ouvragée », est dûment fournie. L'accumulation de « boy » et de « bungalow » ont aussi pour effet de nous faire quitter l'Asie pour l'Afrique. Mais, ce ne sont-là que des bricoles qu'une relecture aurait permis d'éliminer facilement et qui cachent peut-être des trahisons bien pires, qui sait --- je vous promets d’y regarder de plus près un de ces jours prochains et des extraits dans un prochain billet.

Mais là n'est pas le problème qui, après tout, est indépendant de la qualité de la traduction. Car, même si la traduction en question était la meilleure qui puisse exister, l'introuvable perfection, l'éditeur pourrait-il se permettre d'en occulter la date de réalisation ? -- et encore, il y a pire : d'autres titres du même auteur ont perdu chez le même éditeur jusqu'à l'identité du traducteur qui est, sans doute, Mme Blanchet ! On comprend les nécessités économiques qui poussent les directeurs de collections et les éditeurs à faire tourner un fonds depuis longtemps amorti, mais d'une part, le lecteur n'y trouve pas toujours, voire rarement, son compte, de l'autre, les jeunes, et moins jeunes, traducteurs y perdent une occasion de montrer l'étendue de leur talent en gagnant leur maigre pitance.

Il semblerait que dans le domaine de la littérature chinoise ancienne et dans une certaine mesure moderne cette tendance, un temps en vogue, et qui peut s'avérer utile lorsqu'elle remet en circulation des traductions historiques, n'ait plus cours et qu'on ne publie plus que des traductions nouvelles -- c'est sans doute pour cela qu'on en publie si peu ! Il y a pourtant une exception notable avec une récente avalanche de titres de Lin Yutang 林語堂 (1895-1976) chez un éditeur du sud de la France --- si, en l'occurrence, le mal n'est pas trop grand pour les deux essais – le premier a tenu le coup, l'autre, ma foi, n'aurait pas mieux résisté avec une traduction plus élégante et précise -, il est, me semble-t-il, plus conséquent pour le cycle romanesque [Moment in Peking] devenu aussi indigeste qu'une fondue savoyarde réchauffée, fin de la parenthèse.

J'en viens à mon idée : ne devrions-nous pas, justement maintenant que les maisons d'éditions ont presque toutes mis à la disposition du public des sites internet où elles s'affichent attentives aux jugements de leurs lecteurs, exiger d'elles d'identifier précisément les traductions. Certes, on ne peut pas réclamer à chaque fois une notice aussi développée que celle que Maurice Lévy a donné à la traduction par Victorine de Chastenay (née en 1771) des Mystères d'Udolphe (1794) d'Ann Radcliffe (1764-1823) qu'il a revue pour les Editions Gallimard. J'en ai pris connaissance par le volume n° 3493 de la collection « Folio-classique » (2001, 905 pages, pp. 876-894). En fait, on y apprend tant de choses sur l'œuvre et sa circulation qu'on voudrait bien que cette excroissance du travail éditorial devienne une norme, d'autant qu'elle vient en plus de 44 savantes pages d'introduction.

Néanmoins, une indication de quelques lignes sur la traduction que l'on va lire serait suffisante, comme à la page 1080 de l'Histoire de Tom Jones de Henry Fielding (1707-1754) qui ressort en 2007 dans une édition révisée par Michel Baridon (Gallimard, « Folio classique », n° 4623, 1142 pages), lequel indique que ce fabuleux roman fleuve a été traduit deux fois au XVIIIe siècle et quatre au suivant et que « l'excellente traduction qui est reprise ici est celle de Francis Ledoux » et provient d'un volume de la « Bibliothèque de la Pléiade » publié en 1964. Tout est dit.

Pour finir : un souhait et une restriction. Puisqu'il n'y a pas de plus grand plaisir que de relire, mon souhait est de disposer à chaque nouvelle lecture d'une œuvre étrangère marquante, d'une nouvelle traduction - ancienne ou moderne peu importe pourvu qu'elle soit bonne. La restriction : elle tient à ce que certaines traductions ont un pouvoir d'attraction tel qu'on ne s'en défait pas. J'aurais pour ma part l'impression de trahir Gœthe à lire Les souffrances du jeune Werther dans une autre traduction que celle qui me l'a fait découvrir, celle publiée anonymement en 1829 par Pierre Leroux (1797-1871) lequel ne connaissant « guère l'allemand, [et qui] s'était contenté de corriger et d'améliorer stylistiquement la première traduction française de la seconde édition de Werther (version de 1787) : Werther, trad. par Charles-Louis de Sévelinges [(1767-1832)], Paris, Démonville, 1804. Pierre Leroux n'a jamais signalé cet emprunt » qui ne fut révélé qu'en 1938. C'est grâce à l'érudite « Note sur la traduction » rédigée par Christian Helmreich pour le volume n° 9640 du Livre de Poche, collection « Clasique de poche » (LGF, 1999, pp. 33-35) que je l'ai appris et, par la même occasion, découvert que la traduction qui figure dans le volume « Pléiade » des Romans (1954) de Gœthe attribuée à Bernard Groethuysen, et datant de 1928, était en fait, cette même traduction « Sévelinges/Leroux » que le signataire avait à peine retouchée, donc purement et simplement pillée ! On se gardera donc des éditeurs et, aussi, des traducteurs. Un lecteur averti en vaut deux. (P.K.)