samedi 1 mars 2008

De blog en blog (003)

Pour ce nouveau « De blog en blog », je voudrais vous faire découvrir - si ce n'est déjà fait -, deux blogs très différents qui présentent chacun un intérêt indéniable. Le premier devrait vous permettre de vous informer des ressources électroniques appliquées aux recherches en sciences sociales avec une attention particulière portée à l'Asie, le second pourrait devenir un agréable dérivatif pour ceux qui ont trop abusé du premier ou cherche des idées de lectures originales pour leurs rares moments de désœuvrement. Si je les aborde de concert, c'est que, tous deux, ont fait référence, en termes choisis et élogieux, à notre blog ; pour cela et le reste, qu'ils soient chaleureusement remerciés.


Electrodoc

Ceux qui, redoutant que les progrès de la numérisation des contenus scientifiques et des fonds des grandes bibliothèques tuent le livre, ont boudé la simplification des accès à distance aux sources savantes, et qui, quelques années plus tard, lassés de crouler sous des monceaux de fiches bristol et des montagnes de dossiers inexploitables, se rendent finalement compte que l'internet et l'ordinateur ne sont pas les bourreaux les plus redoutables de l'intelligence et surtout pas les ennemis du chercheur, devraient être heureux de consulter le site qu'entretient avec passion et vigilance Jacqueline Nivard.

Son nom, Electrodoc, pourrait certes les faire frémir, mais son affiliation à la prestigieuse Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales devrait les rassurer. Une visite même distraite ou timide leur prouvera qu'ils ont dorénavant une bouée de salut qui leur fera rattraper rapidement et efficacement le temps perdu. Les cliqueurs convertis de longue date y trouveront également leur compte, car la blogmistress ne laisse rien de côté : la preuve, elle a repéré notre blog et lui a attribué un amical commentaire -- voir ici.

Ingénieur d'études à l'EHESS, Jacqueline Nivard est par ailleurs responsable du site internet du Centre d'études sur la Chine moderne et contemporaine (CECMC), un modèle du genre à explorer sans modération. Particulièrement attentive au développement de l'internet en Chine, du devenir et de l'histoire des femmes dans ce pays [voir notamment ses articles « Internet » (p.136) et « Femme » (p.106) dans le Dictionnaire de la Chine contemporaine, sous la direction de Thierry Sanjuan. Paris : Armand Colin, 2006. 307 p.], elle fut également rédactrice de la Revue Bibliographique de Sinologie de 1992 à 2002.
«Fondée en 1956, la Revue bibliographique de Sinologie répondait à deux objectifs : aider les chercheurs à connaître les tendances de la recherche hors de leur champ d'étude ; procurer aux étudiants un panorama de travaux offrant des pistes utilisables dans la préparation d'une thèse. L'accent était mis sur la présentation des dernières parutions dans les domaines de l'histoire, de l'archéologie, de la musique, des sciences du langage, de la littérature, de la philosophie, des religions et de l'histoire des sciences et des techniques : ouvrages ou articles publiés en langues européennes, en chinois ou en japonais. De plus, une place spéciale était accordée à des articles d'orientation bibliographique : ils font le point sur des sujets originaux dans une perspective temporelle plus longue. »
Ces articles d'orientation bibliographique peuvent, moyennant une bien naturelle mise à jour, être toujours fort utiles : pour une liste, voir ici. Le dernier volume de la revue, qui, cela dit en passant, semble avoir cessé d'exister, est, semble-t-il sorti en 2006 : c'est le volume XXI qui couvre les années 2003 à 2005.

Electrodoc, sous-titré « Chine-Occident : actualités des ressources électroniques » va bientôt entamer sa troisième année d'existence. Alors bon anniversaire et surtout longue vie. Je vous laisse découvrir ses richesses, en auscultant le large éventail des « catégories » proposées. Pour ma part, j'ai été heureux d'y trouver (ici), les informations relatives à la mise en ligne sur Youtube des trois dernières conférences prononcées par Frederic Wakeman (1937-2006) peu avant sa mort, preuve supplémentaire, s'il en fallait encore, des vertus de l'internet.




Zulma, Le visage vert

J'ai déjà eu l'occasion de parler ici des Editions Zulma. J'en reparlerai pas seulement parce qu'elles viennent de ressusciter Fu Manchu, mais surtout parce que cette maison qui entoure ses publications d'une attention que rien ne vient ternir, s'attache depuis plusieurs années à faire mieux connaître la littérature coréenne, sans complètement négliger la chinoise. J'avais aussi (ici) signalé son site qui est plus qu'un simple catalogue ou une banale vitrine de ses publications, mais qui prend, de plus en plus, la forme d'un café littéraire où il fait bon flâner. Une de ses dernières dépendances, ouverte le 9 septembre 2007 à l'occasion de la sortie du volume 14 de la revue Le visage vert est un blog pas uniquement littéraire, dont la curiosité et l'éclectisme devraient réveiller les internautes les plus blasés et réjouir les autres. L'ouverture d’esprit dont il fait preuve va jusqu'à inscrire l'adresse de notre blog dans la liste de ses liens permanents et à nous consacrer un billet élogieux que je vous laisse découvrir en vous rendant ici.



Votre blog

Ces compliments, auxquels je suis personnellement très sensible, m'amènent à vous donner rapidement quelques nouvelles de votre blog préféré : la progression de son audience bien que fort lente ne se dément pas. Voici, chiffres fournis par Sitemeter sur les mois complets depuis son installation à l'appui, ce qu'il en est réellement --- juillet 07 : 655 visiteurs, août 07 : 769, septembre 07 : 956, octobre 07 : 1440, novembre 07 : 1592, décembre 07, 1549, janvier 08 : 1757, février 08 : 1833 ! (Cf. ci-dessus à droite). Nous venons de dépasser les 15 000 visites ! Pour ce qui est de la fréquentation quotidienne (voir figure à gauche pour février), elle oscille entre 50 et 100 visites, avec un pic de 101 visites le 7/02/08 ; le nombre de pages vues est aussi en augmentation et la localisation des visiteurs est toujours aussi variée --- on nous lit de Taipei à Sainte-Marie (Québec), de Hanoï à Oslo, de Madrid à Moscou, de La Réunion à Mountain View (Californie), de Zürich à Manosque, d'Alger à Cayenne .., et même de Chine Blogspot n'est pas bloqué en permanence (voir ici) ! Merci à toutes et à tous pour l'attention que vous accordez à notre travail. Permettez, néanmoins, que j'exprime pour finir ce qui est pour moi une source de déception : vous n'avez pas encore pris l'habitude de laisser des commentaires, pourtant la procédure n'est pas très compliquée. Qu’en pensez-vous ? (P.K.)

mardi 26 février 2008

Enfer chinois (02)

Illustration tirée du Huaying jinzhen 花營錦陣
(
Siwuxie huibao 思無邪匯寶, vol. 2)

L’affaire est entendue [voir « Enfer chinois (01) »] ! Il n’y a de bonnes traductions qu’à partir de bonnes éditions. La distance entre le texte d'origine et le rendu final s’en trouve réduit d’autant et n’est plus seulement contingent que du talent et de la compétence du traducteur. Or donc, si l’on met de côté ces deux derniers paramètres, il y a deux catégories de traductions - j'ai naturellement en tête celles des textes anciens, mais il devrait en être de même pour les textes plus récents, voire même contemporains -, et à fortiori deux catégories de traducteurs : ceux qui prennent pour base une édition critique de qualité établie à partir de la consultation de l'ensemble ou d’un nombre significatif des éditions subsistantes, ou à défaut l'établissent eux-mêmes, et les autres, qui - volontairement ou non - se satisfont d'une seule édition dont ils ne remettent pas en cause la validité et qu’ils présentent souvent sans autre forme de procès comme « originale » ou « de référence » ou simplement « ancienne », parfois même « unique ».

Avant de traiter dans cet ordre des traductions qui s'offrent au lecteur curieux de l'eros chinois, voici une (trop) rapide présentation d'une collection vraiment unique dont la consultation et l'usage combleront traducteurs et chercheurs. Elle a déjà, du reste, largement contribué à stimuler les études sur ce corpus (nous y reviendrons une autre fois). Si elle a bénéficié d’une collaboration internationale qui mit à contribution les meilleurs spécialistes du genre romanesque, dont Wang Qiugui 王秋桂, co-éditeur, c'est surtout grâce à la volonté et à la ténacité, d'un chercheur hors pair, Chan Hing-ho 陳慶浩 (CNRS), qu’on la doit. Voici en quels termes celui-ci la présentait, en 1994, dans l'avant-propos français figurant dans le premier volume :
Le sacro-saint respect du monde chinois pour la chose écrite souffre maintes exceptions, tant du fait de la censure d'Etat que de la pression sociale. Depuis le prince Shang, premier ministre légiste de Qin, qui dans on désir de réforme fit brûler les textes confucéens en 356 av. J.-C., imité en 213 av. J.-C. par le tyran Qinshi huangdi, la censure a toujours plus ou moins sévit dans l'empire. Sous les Yuan [(1279-1368)], le premier ministre Boyan interdit en 1336 certaines pièces de théâtre, certains contes, réputés mal pensants. Les Ming [(1368-1644)], époque à laquelle s'épanouit le roman, interdirent, ceux qu'ils jugeaient néfastes ; par exemple, le recueil de contes Jiandeng xianhua [剪燈新話] « En mouchant la chandelle » et même le fameux Shuihuzhuan [水滸傳] « Au bord de l'eau ». Les Qing [(1644-1911)] exercèrent une censure politique et morale étroite, notamment au moyen d'une loi sur la littérature vulgaire, romans, théâtre ... Ainsi disposons-nous de trois listes d'ouvrages à l'index émises par des gouverneurs provinciaux, le première, du Jiangsu, en 1837, comportant 115 titres ; une autre, du Zhejiang, en 1844, avec 119 titres, et une du Jiangsu, en 1866, avec 121 titres et un supplément de 34 autres titres. Cette tradition se perpétua sous la république et le régime communiste, pour atteindre des sommets durant la « révolution culturelle ». Mais moins tyrannique que les pouvoirs constitués, la pression sociale contribua également à occulter toute littérature vulgaire, en en réprouvant la lecture, surtout parmi la jeunesse ; en tenant cette production pour inférieure et indigne de l'attention d'un vrai lettré. De sorte que de nos jours, et alors que l'optique est tout autre, on découvre que ces ouvrages ne figuraient généralement pas dans les bibliothèques publiques ou dans les cabinets des bibliophiles, ou du moins, s'ils y figuraient, qu'on avait dédaigné de les mentionner dans les catalogues, ce précieux outil d'investigation. On constate également que, en raison du peu d'attention qui leur était accordée, nombre d'ouvrages romanesques ont disparu, sont perdus à jamais, sauf trouvaille miraculeuse. Au début du siècle, certains lettrés commencèrent à s'intéresser à cette littérature et à l'inventorier. Ainsi, un lettré du nom de Huang Ren (1868-1913) dressa en 1907 une liste de plus de 80 romans qu'il avait lus. Eh bien, plus du tiers des titres cités ont d'ores et déjà disparu ! Mais de tous ces ouvrages interdits, perdus, dédaignés, les plus interdits, les plus perdus, peut-être pas les plus dédaignés, mais à coup sûr les plus cachés, demeurent les romans érotiques. L'étude de ces matériaux est donc des plus malaisées, tant par la rareté des textes que par la mauvaise volonté d'aucunes bibliothèques, d'aucuns collectionneurs à communiquer ceux dont elles ou ils disposent. Van Gulik, grand maître en la matière, n'eut connaissance que d'une douzaine d'entre eux, et encore dans des versions parfois sujettes à caution. De tels ouvrages toutefois n'ont cessé de circuler, la persistance des listes d'ouvrages à l'index en témoigne. On en retrouve dans les bibliothèques étrangères, Japon, Russie, occident ; chez des particuliers ou des libraires, à condition d'être servi par la chance. Qui désire se pencher sur l'ancienne littérature romanesque, érotique ou non, n'en demeure pas moins astreint à de longs déplacements, quand ce n'est pas à d'harassantes tracasseries. D'où l'initiative, depuis quelques années, en liaison avec l'Institut de littérature chinois de l'Académie des sciences sociales de Chine, d'une grande collection de romans chinois anciens, (Guben xiaoshuo congkan [古本小說叢刊] chez Zhonghua shuju à Pékin). Cette collection regroupera quelque cinq cents titres, 205 étant déjà parus, sous forme de fac-similés d'éditions anciennes, princeps, rares, voire unique, ou même de manuscrits ; sans parler de l'appareil critique. Toutefois la censure toujours vigilante n'a pas permis d'inclure les textes érotiques dans cette collection. Ainsi, il a été diffusé en 1993 une liste de cinquante romans Ming et Qing « à ne pas publier », liste comportant 14 ajouts par rapport à celle des Qing. La nécessité apparut alors d'une collection hors censure. Cette collection complémentaire, différente mais obéissant à la même logique, comporte à l'heure actuelle cinquante titres Ming, Qing, voire plus récents ; ainsi qu'un volume annexe groupant des textes érotiques anciens et des textes rédigés en chinois par des Japonais, de manière à constituer un corpus aussi complet que possible. Outre les romans les plus célèbres, tels que Jin Ping Mei [金瓶梅] et Rou putuan [肉蒲團], qui figurent bien entendu, on s'est attaché à réunir des ouvrages perdus (et retrouvés !), ou non republiés, des exemplaires uniques et rares, des manuscrits, tous textes pratiquement introuvables. Par exemple, Hailing yishi [海陵佚史] « Les Débauches de (l'empereur) Hailing », roman Ming perdu dont un exemplaire incomplet fut récemment trouvé chez un collectionneur de Shanghai, par exemple encore un extraordinaire manuscrit de plus d'un million de caractères, le Guwangyan [姑妄言] « A prendre et à laisser », de Cao Qujing [曹去晶], originaire de Sanhan [三韓], dont la préface est datée de 1730. Ce manuscrit inconnu, mentionné par Boris Riftin dans une liste d'ouvrages se trouvant à Moscou, sera donc publié pour la première fois (un fragment retrouvé représentant un trentième du texte avait paru dans les années 40 à Shanghai) et constitue vraisemblablement le plus long roman de la littérature chinoise classique. La publication en fac-similé adoptée dans la collection générale ne convenait pas à la littérature érotique. En effet, l'interdiction d'un ouvrage entraîne inévitablement la médiocrité de l'édition, une impression hâtive, incorrecte et tronquée. On a donc préféré réunir les éditions disponibles (parfois réduites à une seule), déterminer l'édition la plus fiable et établir un texte en s'aidant des variantes. On n'en a pas moins reproduit quelques feuillets significatifs ainsi que bien sûr, les jeux d'illustrations de diverses éditions encore existants. Chaque roman comporte une note critique (auteur, date de création, éditions, résumé sources, influence, questions techniques...). Furent mises à contribution des bibliothèques japonaises, la bibliothèque de Leiden (collection van Gulik), The British Librairy, la bibliothèque de l'université de Pékin (collection Ma Lian [馬廉 (1893-1935)]), la bibliothèque nationale de Russie ... ainsi que des collections particulières, entre autres celle du regretté professeur, et ami, Wu Xiaoling [吳曉鈴 (1914-1995)].
Autant qu'on puisse en juger, cette collection regroupe plus des neuf dixièmes des textes érotiques connus à ce jour. Toutefois la communication de quelques documents n'a pu être obtenue de leurs détenteurs publics ou privés. Et il n'est pas interdit d'espérer que certains ouvrages dont seuls les titres nous sont parvenus seront peut-être exhumés un jour. Il existe certes nombre de catalogues mais un examen exhaustif reste à faire. L'équipe URA 1067 du CNRS de Paris, en collaboration avec l'Institut de littérature chinoise de l'Académie des sciences sociales de Chine, a entrepris un catalogue universel des romans chinois classiques qui, sans doute, permettra de nouvelles trouvailles, dont nous ne manquerons pas de faire bénéficier notre estimé lecteur.
La publication de cette collection est réalisée au sein de l'équipe URA 1067 du CNRS. Envers les bibliothèques et collectionneurs, envers les collaborateurs de ce long travail, envers leurs dévoués conseillers, les éditeurs expriment leur infinie gratitude.

思無邪匯寶
Siwuxie huibao (SWXHB),

le nom donné à cette collection ne manque pas de piquant. Il s’inspire d'un passage fameux du Lunyu 論語 [II.2] dans lequel Confucius donne sa définition de ce qui pourrait bien être le Classique de la poésie, le Shijing 詩經 : « Les Trois cents poèmes ? » dit le Maître, « En un mot qui en couvre la totalité : « Penser droit ! » » [Entretiens avec ses disciples (LEVY, André, trad.), Paris : GF, 1994, p. 3) : 子曰:「詩三百,一言以蔽之, 曰:『思無邪』。」]



Les 36 volumes de cette « précieuse collection pour penser droit » ont été publiés à Taiwan entre 1995-1997. Ils ne retiennent pas le Jin Ping Mei comme initialement prévu et je n'ai, pour ma part pas eu connaissance de la publication des trois volumes supplémentaires proposant ses suites [savoir les deux romans publiés sous les Qing que sont Xu Jin Ping Mei 續金瓶梅 de Ding Yaokang 丁耀亢 (1599-1669) publié depuis dans un Ding Yaokang quanji 丁耀亢全集 en trois volumes (Zhengzhou : Zhongzhou guji, 1999) et Sanxu Jin Ping Mei 三續金瓶梅]. Il n'empêche que, même privé de ces pièces de choix, le résultat des efforts de Chan Hing-ho est remarquable tant par la qualité du travail éditorial dont il vient d'être question, mais aussi par la quantité des ouvrages proposés : une quarantaine de romans en langue vulgaire auxquels est venue s'adjoindre un peu moins d'une douzaine de textes plus courts en langue classique. En voici l'inventaire succinct établi en respectant l'ordre des volumes --- les romans ou recueils de contes des 11 premiers sont datés de la fin des Ming (1368-1644), comme les trois premiers du 24e volume ; tous les autres sont des Qing (1644-1911) ; les textes reproduits dans deux derniers volumes complémentaires baptisés Siwuxie waibian 思無邪外編 : Dongfang yanqing xiaoshuo zhenben 東方豔情小說珍本 (C.1 et C.2) sont d'époques diverses ; certains, même, sont des textes japonais écrits en chinois :
A. 1. Hailing yishi 海陵佚史 ; 2. Xiuta yeshi 繡榻野史 [en annexe : Huaying jinzhen 花營錦陣] ; 3. Zhaoyang qushi 昭陽趣史 ; 4. a. Langshi 浪史 , b. Yu Gui Hong 玉閨紅 ; 5. Longyang yishi 龍陽逸史 ; 6. Bian er chai 弁而釵 ; 7. Yichun xiangzhi 宜春香質 ; 8. Bie you xiang 別有香 ; 9. Zai huachuan 載花船 ; 10-11. Huanxi yuanjia 歡喜冤家 ; 12. a. Qiaoyuan yanshi 巧緣艷史 , b. Yanhun yeshi 艷婚野史 , c. Baihua yeshi 百花野史 , d. Liangrouyuan 兩肉緣 ; 13. a. Huanfuqi 換夫妻, b. Fengliu heshang 風流和尚, c. Bi Yu Lou 碧玉樓, d. Huanxi langshi 歡喜浪史 ; 14. Yipianqing 一片情 ; 15. Rou putuan 肉蒲團 ; 16. a. Wutong ying 梧桐影, 16. b. Wumeng yuan 巫夢緣 ; 17. a. Xinghua tian 杏花天, b. Nongqing mishi 濃情秘史 ; 18. a. Taohua ying 桃花影 , b. Chundeng nao 春燈鬧 ; 19. a. Naohua cong 鬧花叢 , b. Qinghaiyuan 情海緣 ; 20. a. Wushan yanshi 巫山艷史 , b. Zhulin yeshi 株林野史 ; 21. Nongqing kuaishi 濃情快史 ; 22. a. Dengcao heshang zhuan 燈草和尚, b. Yiqingzhen 怡情陣 ; 23. a. Chundeng mishi 春燈迷史 , b. Yaohu yanshi 妖狐艷史, c. Taohua yanshi 桃花艷史, d. Huanxi yuan 歡喜緣 ; 24. a. Ruyijun zhuan 如意君傳, b. Chipozi zhuan 癡婆子傳, c. Sengni niehai 僧尼孽海, d. Chunmeng suoyan 春夢瑣言 - B. Guwangyan 姑妄言 [10 vols.] - C. 1. a. Youxian ku 游仙窟 (Tang), b. Zhao Feiyan waizhuan 趙飛燕外傳, c. Zhao Feiyan biezhuan 趙飛燕別傳, d. Wu Zhao zhuan 武曌傳 (Ming), e. Kong Hejian mishi 控鶴監秘記, f. quatre textes japonais composés en chinois : 大東閨語, 三山秘紀, 春脔拆甲, 枕藏史, g. Huaying gelian lu 花影隔簾綠 ; 2. Su E pian 素娥篇 (Ming : fac-similé)


15 des titres de cette impressionnante liste ont été traduits [savoir ceux dont les titres figurent ci-dessus en caractères gras]. Malheureusement, toutes ces traductions qu'on va bientôt passer en revue n'ont pas profiter du travail de bénédictin réalisé par Chan Hing-ho à qui l'on doit encore beaucoup de choses tant dans le domaine de la littérature ancienne que moderne. Pour l’heure, notons juste qu'il est également à l'origine de la redécouverte de la physionomie originale d'un recueil de contes chinois en langue vulgaire du XVIIe siècle, le Xing shi yan 型世言 (Contes exemplaires) dont il a édité, à Taiwan en 1992, un beau fac-similé et une savante édition moderne (Nankin, 1993) qui ont été maintes fois piratées depuis [voir ici]. De la même manière, le contenu de SWXHB a depuis sa sortie dans le luxueux tirage des Editions Encylopædia Britannica (Daying baike 大英百科) de Taipei a été fréquemment exploité par des éditeurs peu scrupuleux et la totalité des textes mis en ligne sur bon nombre de sites plus ou moins éphémères. Tel est la rançon d'un succès qui montre que cette collection a rempli un vide et a rendu tant aux amateurs de lectures légères, qu'aux chercheurs, d'irremplaçables services. Nous verrons la prochaine fois le profit qui en a été fait chez nous au niveau de la traduction, mais ne manquons pas de saluer cette contribution qui marque une étape importante dans l'exploration tant du roman chinois ancien que de l'érotisme chinois ! (P.K.)

lundi 18 février 2008

Espace de Recherche & de Documentation Gao Xingjian

Gao Xingjian
Prix Nobel de Littérature 2000
à l’Université de Provence les 2 et 3 avril 2008
à l’occasion de l’inauguration de
l’Espace de Recherche & de Documentation
Gao Xingjian
,
Bibliothèque universitaire des Lettres & Sciences Humaines,
Aix-en-Provence


Dans un communiqué de presse diffusé ce jour (14/02/08), la bibliothèque des Lettres et Sciences Humaines de l’Université de Provence, annonce qu’elle « ouvrira en avril prochain une salle dédiée à un fonds spécial portant sur l’oeuvre du prix Nobel de littérature 2000, Gao Xingjian. L’inauguration officielle de cette salle, qui portera le nom d’ « Espace de Recherche et de Documentation Gao Xingjian », aura lieu jeudi 3 avril à 11h00, en présence de l’auteur.

A cette occasion, toute une série de manifestations, ouvertes à un large public, seront organisées : conférence, projection, table ronde, lectures, échanges avec l’auteur, … (programme ci-dessous).

La création de ce fonds spécial est le fruit d’une coopération entre le Service Commun de la Documentation (SCD) de l’Université de Provence et la bibliothèque universitaire de l’Université Chinoise de Hong-Kong, coopération impulsée par Noël Dutrait, professeur à l’Université de Provence, directeur de la jeune équipe « Littérature chinoise et traduction », traducteur, avec Liliane Dutrait, des oeuvres de Gao Xingjian en français et de Gilbert Fong, Professeur à l’Université Chinoise de Hong-Kong, traducteur du théâtre de Gao Xingjian en anglais. Ainsi, à Aix-en-Provence comme à Hong-Kong, étudiants, enseignants et chercheurs auront désormais à disposition, regroupés et organisés dans un même espace, l’ensemble des matériaux (tous supports et toutes langues) concernant l’oeuvre du premier, et seul à ce jour, écrivain en langue chinoise à avoir reçu le prix Nobel de littérature.

Pour Martine Mollet, Directrice du SCD de l’Université de Provence, « la création de l’E.R.D. Gao Xingjian au sein de la bibliothèque des Lettres et Sciences Humaines d’Aix-en-Provence est l’expression d’une collaboration exemplaire avec les enseignants-chercheurs de notre université. Elle traduit parfaitement l’orientation de la politique documentaire du SCD empreinte d’une forte volonté de rapprocher les espaces fonctionnels de nos bibliothèques avec l’enseignement et la recherche. »

Programme des journées - tout public :

Mercredi 26 mars 2008
Lieu : Université de Provence, campus d’Aix Schuman,
bâtiment central, salle des professeurs

17h00 - 18h30 Conférence de Noël Dutrait
(Université de Provence, traducteur français de l’oeuvre de Gao Xingjian),
« Gao Xingjian, sa vie, son oeuvre »


Mercredi 2 avril 2008,
en présence de Gao Xingjian

Lieu : Université de Provence, campus d’Aix Schuman,
Théâtre Antoine Vitez

17h30 Présentation de Gao Xingjian par N. Dutrait
18h00 - 20h00 Projection du film La silhouette sinon l’ombre,
suivi d’un débat avec les co-réalisateurs : Alain Melka,
Jean-Louis Darmyn et Gao Xingjian


Jeudi 3 avril 2008,
en présence de Gao Xingjian

Lieu : Université de Provence, campus d’Aix Schuman,
Bibliothèque universitaire des Lettres & Sciences Humaines

11h00 - 12h00 Cérémonie officielle d’inauguration,
Espace de Recherche et de Documentation Gao Xingjian
Lieu : Université de Provence, Théâtre Antoine Vitez

14h00 - 16h00 Table ronde :
« La traduction et la réception de l’oeuvre de Gao Xingjian »,
avec la participation de
N. Pesaro (Université de Venise, Italie),
I. Labedzka (Université A. Mickienicz, Pologne),
T. Lodén et Chen Maiping (Université de Stockholm, Suède),
Gilbert Fong (Chinese University, Hong Kong, Chine),
Zhang Yinde (Université Paris 3) et
N. Dutrait (Université de Provence)

16h30 - 18h30 Théâtre de Gao Xingjian, lectures
Sylvia Roux, Ballade nocturne
Muriel Roland et Marcos Malavia, Au bord de la vie

18h30 - 19h30
Échange avec Gao Xingjian, signatures


Contacts, renseignements :
missioncom@up.univ-mrs.fr
Université de Provence Centre Schuman
29 av. Robert Schuman - 04 42 95 32 37

Devinette (011)

Chaise à porteur soutenue par des chevaux
Archives photographiques, Fonds Chine
(av. 1914)
- La Médiatèque de l'Architecture et du Patrimoine -

Pour certains d'entre vous, c'est une période de vacances qui s'ouvre ; d'autres en voient déjà se profiler la fin à toute vitesse ; pour d'autres encore, c'est l'accablante routine qui continue de dérouler son train-train ; pour tous, c'est le moment idéal pour tenter de trouver la solution à notre onzième devinette qui, encore une fois, a un rapport avec la Chine et un de ces plus curieux spécimens. Non, ce n'est pas Fu Manchu dont il sera question bientôt, avant ou après la suite de notre examen de l'enfer chinois et des coups de projecteur sur des livres récents dont ceux de Simon Leys et de George Steiner, un point sur Pu Songling 蒲松齡 (1640-1715) et ses traductions, la suite promise à la devinette précédente, etc. --- vous voyez le programme est chargé.

Or donc, voici un texte -- notez qu'il s'agit d'une traduction, dont j'ai juste omis le premier paragraphe, un court passage indiqué par (.../...) et la fin (savoir deux poèmes) --, pour lequel il faut : 1. trouver l'auteur et l’ouvrage dans lequel il apparaît, 2. tenter d'identifier le personnage dont il nous dresse le portrait. Il n'existe pas (à ma connaissance) en version numérisée sur internet et il n'a pas été réédité depuis sa parution française la même année que le Condition humaine d'André Malraux (1901-1976) et Un barbare en Asie d’Henri Michaux (1899-1984). Bonne lecture :

Dans cette ville résidait un philosophe réputé. C'était surtout le désir de le voir qui m'avait poussé à entreprendre ce voyage compliqué. Il faisait autorité en Chine sur la doctrine de Confucius et parlait couramment l'anglais et l'allemand. Autrefois secrétaire d'un des plus puissants vice-rois sous l'impératrice douairière, il vivait à présent dans la retraite. Pourtant, certains jours, il ouvrait sa porte à ceux qui souhaitaient acquérir la sagesse et leur commentait les enseignements de Confucius. Quelques disciples se groupaient autour de lui, mais la plupart des étudiants préféraient à son humble demeure et à ses sévères exhortations, les somptueuses universités et l'enseignement utilitaire des barbares. Cet enseignement, il le tenait en profond dédain. Tout ce que j'avais entendu dire de lui révélait un caractère. (.../...) Je me fis porter chez lui en chaise. La route me sembla interminable. A des rues très encombrées succédèrent des quartiers de plus en plus déserts. Enfin, dans une allée silencieuse, les porteurs s'arrêtèrent devant une petite porte au milieu d'un grand mur blanc. L'un d'eux frappa, et, après une longue attente, un judas s'ouvrit. Deux yeux noirs parurent. On parlementa. Puis on me fit entrer. Un jeune homme pâle, aux traits tirés, pauvrement vêtu me pria de le suivre. Domestique ou disciple ? D'une cour misérable, je passai dans une salle basse meublée d'un bureau américain, de quelques chaises d'ébène et de deux guéridons. Contre les murs, sur des étagères, s'empilaient des livres chinois, et beaucoup d'ouvrages de philosophie en anglais, en français et en allemand. Il y avait aussi des centaines de revues scientifiques. Entre les bibliothèques, des rouleaux calligraphiés, sans doute des citations de Confucius. Pas de tapis. Seul, un chrysanthème jaune dans un vase à long col posé sur le bureau égayait cette pièce nue, froide et sans confort.
J'attendis quelques instants. Le jeune homme apporta une théière, deux tasses et une boîte de cigarettes américaines. A peine la porte refermée sur lui, le philosophe fit son entrée. Je m'empressai de dire combien j'appréciais l'honneur d'être reçu par lui. Il m'indiqua un siège et se mit à servir le thé.
- Votre désir de me voir m'a flatté, répondit-il. Vos compatriotes n'ont guère affaire qu'aux coolies et aux marchands. Ils rangent tous les Chinois dans l'une ou l'autre de ces catégories.
Je voulus protester. Mais je n'avais pas vu où il voulait en venir. Il s'enfonça dans son fauteuil et fixa sur moi un regard narquois.
- Ils croient qu'ils n'ont qu'à lever le doigt pour que nous nous hâtions d'accourir.
Le manque de tact de mon ami l'avait blessé. Je me trouvais pris de court et cherchai à m'en tirer par un compliment banal.
Le philosophe était un grand vieillard émacié, aux mains fines sillonnées de rides profondes et terminées par des griffes. Sous ses yeux brillants se creusaient de lourdes poches. Ses dents étaient ébréchées et jaunies. Ses cheveux pendaient en une mince natte grise. On m'avait prévenu qu'il fumait l'opium. Il portait une robe noire et une petite toque de même couleur, toutes deux très usées. Son pantalon gris foncé était serré aux chevilles. Je le sentais sur ses gardes. Le philosophe, certes, occupe une place royale parmi les intellectuels, et, selon Disraëli qui s'y connaissait, il convient d'approcher les souverains, la flatterie aux lèvres. Je le couvris donc de fleurs. Aussitôt il s'humanisa comme si après avoir posé devant l'objectif d'un photographe il eût, au bruit du déclic, repris son air naturel. Il me montra ses livres.
- J'ai passé mon doctorat à Berlin. Ensuite, j'ai étudié quelque temps à Oxford. Mais les Anglais, excusez-moi de m'exprimer si librement, n'entendent pas grand chose à la philosophie.
Malgré sa politesse, il n'était pas fâché de m'égratigner au passage.
- Nous avons eu cependant des philosophes dont l'influence n'a pas été négligeable, objectai-je.
- Hume et Berkeley ? A Oxford, de mon temps, les professeurs de philosophie tenaient surtout à ne pas choquer leurs collègues de la faculté de théologie. Jamais ils n'osaient tirer les conséquences logiques de leur pensée, de peur de compromettre leur situation dans le monde universitaire.
- Avez-vous suivi les récents développements de la philosophie en Amérique ?
- Le pragmatisme ? C'est le dernier refuge de ceux qui tiennent à croire à l'incroyable. je fais plus de cas du pétrole de l'Amérique que de sa philosophie.
Ses jugements étaient plutôt acides. Une seconde tasse de thé lui délia la langue. Son anglais un peu guindé était correct. Parfois il s'aidait d'une expression allemande. C'est surtout l'Allemagne qui l'avait marqué, autant qu'un caractère aussi entier pouvait subir une influence étrangère. Il admirait la méthode et la puissance de travail des Allemands. Le jour où dans une revue savante, il avait découvert sous la plume d'un « Herr Professor » un essai sur l'un de ses ouvrages, la subtilité de leur esprit philosophique avait éclaté à ses yeux.
- J'ai écrit vingt livres, me dit-il. c'est la seule fois qu'une publication européenne a daigné s'occuper de moi.
Mais son étude de la philosophie occidentale avait surtout servi à le convaincre que toute sagesse tient dans la doctrine de Confucius. Il l'acceptait sans réserve. Elle répondait si bien aux exigences de son esprit que l'apport de la pensée étrangère lui paraissait superflu. Cette constatation m'intéressait. Elle confirmait mon opinion : la philosophie est affaire de tempérament et non de logique. Le raisonnement n'y intervient que pour essayer de rendre plausible ce que l'instinct considère comme vrai. Si la doctrine de Confucius exerce sur les Chinois une si forte influence, c'est parce qu'elle les exprime et les explique comme aucun autre système ne l'a jamais fait.
Mon hôte alluma une cigarette. Sa voix, faible et lassée au début de la conversation, se haussait à mesure qu'il s'échauffait. A présent il parlait avec véhémence. Le sage impassible avait fait place au polémiste. Il exécrait la tendance individualiste moderne. A ses yeux, l'unité est la société dont la famille forme la base. Il demeurait fermement attaché à l'ancienne Chine et à la vieille école, à la monarchie et au rigide canon de Confucius. son ton se faisait amer et âpre pour parler des étudiants revenus d'universités étrangères et assez téméraires pour porter une main sacrilège sur la plus vénérable civilisation du monde.
- Mais vous autres, savez-vous ce que vous faites ? s'exclama-t-il. En vertu de quel principe vous proclamez-vous supérieurs à nous ? Nous avez-vous dépassés dans les arts et dans les lettres ? Nos penseurs sont-ils moins profonds que les vôtres ? Notre civilisation est-elle moins complète, moins complexe, mois raffinée ? Allons donc ! Vous habitiez encore les cavernes, vêtus de peaux de bêtes que nous étions déjà un peuple cultivé. Savez-vous bien que nous avons tenté une expérience unique dans l'histoire ? Nous avons cherché à gouverner cet immense pays non par la force, mais par la sagesse. Et pendant des siècles, nous y sommes parvenus. Quelles raison le blanc a-t-il de mépriser le jaune ? Je vais vous le dire : il a inventé la mitrailleuse. Voilà la supériorité. Nous sommes un troupeau sans défense et vous avez des crocs pour nous déchirer. Qu'avez-vous fait du rêve de nos penseurs qui voulaient assujettir le monde à l'ordre et à la loi ? Et à présent, vous initiez nos jeunes gens à votre secret. Vous nous avez imposé vos inventions odieuses. Mais ignorez-vous que nous sommes des mécaniciens-nés ? Ne vous rendez-vous pas compte qu'il y a en Chine 400 millions d'hommes, les plus adroits et les plus industrieux de la terre ? Croyez-vous que nous mettrons longtemps pour apprendre ? Que deviendra la supériorité du blanc le jour où le jaune fabriquera d'aussi bons fusils et connaîtra la manière de s'en servir ? Vous en avez appelé à la mitrailleuse ; par la mitrailleuse, vous serez jugés.
A cet instant, nous fûmes interrompus. Une petite fille entra sans bruit et vint se blottir contre le vieillard. Elle fixait sur moi des yeux étonnés. C'était le plus jeune enfant du philosophe. Il l'entoura de ses bras et la caressa en lui murmurant à l'oreille des mots de tendresse. Elle portait une blouse noire et un pantalon qui découvrait ses chevilles. Sur son dos pendait une longue natte. Elle était née le jour où l'abdication de l'empereur avait mis fin à la révolution.
- Je croyais assister à l'aube d'une ère nouvelle, me dit-il. C'était hélas ! la dernière fleur de l'automne d'un grand peuple.
Il prit dans un tiroir de son bureau quelques pièces de monnaie et les donna à l'enfant, qu'il congédia.
- Vous l'avez remarqué, je porte encore la natte, observa-t-il en saisissant ses cheveux tressés. C'est un symbole. Je suis le dernier représentant de la vieille Chine.
Il se lança ensuite, d'un ton radouci, dans une longue dissertation sur les philosophes d'autrefois. Ils erraient de province en province, suivis de leurs disciples et enseignaient quiconque semblait digne de recevoir leurs leçons. Les rois faisaient appel à leurs lumières et leur confiaient le gouvernement des villes. Son érudition était grande et son éloquence prêtait une vie intense aux épisodes de l'histoire chinoise. Je ne pouvais m'empêcher de lui trouver quelque chose de pathétique. Il se sentait capable d'administrer l'Etat, mais il n'y avait plus de roi pour lui confier pareille charge ; il avait accumulé un stock énorme de connaissances et brûlait d'en faire part à des disciples nombreux ; seuls quelques fidèles venus des provinces les plus obscures suivaient ses cours.
Une ou deux fois, j'avais par discrétion, fait mine de me lever, mais il m'avait retenu. Enfin je dus partir. Il me prit la main.
- J'aimerais à vous offrir un souvenir de votre visite au dernier philosophe de la Chine, mais je suis pauvre et je ne vois pas ce qui serait digne d'être accepté par vous.
Je l'assurai que le souvenir des moments passés en sa compagnie serait pour moi un trésor inestimable. Il sourit :
- La mémoire des hommes est courte, à notre époque décadente, et je voudrais vous laisser quelque chose de plus tangible. peut-être un de mes livres, mais vous ne lisez pas le chinois...
Il me regardait avec une bienveillante perplexité. J'eus une inspiration.
- Donnez-moi un échantillon de votre calligraphie, lui dis-je.
- Vraiment, cela vous ferait plaisir ?
Son visage s'épanouit.
- Dans mon jeune temps, on voulait bien m'accorder quelque habileté à manier le pinceau.
Il s'assit à sa table, choisit une grande feuille de papier et le plaça devant lui. Ensuite il versa quelque goutte d'eau sur une pierre, y frotta le bâton d'encre et prit son pinceau. D'un mouvement souple de l'avant-bras, il se mit à écrire. J'eus soudain envie de rire en me rappelant ce que l'on m'avait raconté. Le bon vieillard, quand il arrivait à mettre un peu d'argent de côté, se plaisait à le gaspiller dans les quartiers louches avec des dames de petites vertu. Son fils aîné, un notable de la ville, rougissait de ses débauches, et seul le respect filial l'empêchait de l'admonester vertement. On comprend les sentiments du fils, mais le psychologue se penche sur ces débordements sans rien perdre de son calme. Les philosophes élaborent leurs théories dans l'abstrait et portent des jugements sur la vie, qu'ils ne connaissent que par autrui. Leurs travaux n'auraient-ils pas plus de portée si ces sages étaient exposés aux vicissitudes qui sont le lot du commun des mortels ? Aussi me sentais-je enclin à une grande indulgence pour les frasques de ce vieux polisson. Qui sait s'il n'allait pas chercher là-bas le mot des plus insondables illusions humaines ?
Il avait fini. Pour sécher l'encre, il répandit sur la feuille un peu de cendre, puis l'ayant secouée, il me la tendit.
- Puis-je demander ce que vous avez écrit ? dis-je.
Je crus surprendre dans son regard un éclair malicieux.
- Je me suis permis de vous offrir deux petits poèmes de ma façon.
- J'ignorais que vous fussiez poète.
Au temps où la Chine n'était pas encore un pays civilisé, répliqua-t-il sur un ton de persiflage, tous les lettrés étaient capables de versifier au moins avec élégance.
Je pris la feuille et admirai les caractères. Leur effet décoratif était charmant.
- Ne m'en donnerez-vous pas la traduction ?
- Traduttore, traditore, répondit-il. N'exigez pas que je me trahisse moi-même. Demandez plutôt à un de vos amis anglais. Ceux qui croient le mieux connaître la Chine ne savent rien, mais vous trouverez bien quelqu'un pour vous donner une idée de quelques lignes toutes simples et sans prétention.
Avec une politesse cérémonieuse, il me reconduisit jusqu'à ma chaise. A la première occasion, je demandai à un sinologue de ma connaissance la traduction de mon autographe. J'avoue qu'elle m'a causé quelque surprise.
Les réponses seront données ou validées à la fin de ce mois de février. Bonne chance. (P.K.)

samedi 16 février 2008

De blog en blog (002)

Le web francophone est de plus en plus attentif à la littérature asiatique. Certes, ce n'est pas un déferlement qui rendrait notre blog redondant et lui enlèverait son originalité et l'utilité que nous lui prêtons et celle que vous semblez lui trouver. Nous n'en sommes pas encore là. Mais, en plus des articles que l'on trouve de plus en plus souvent dans les éditions en ligne des quotidiens ou des magazines traditionnels, sont apparus récemment deux blogs qui explorent à leur manière et selon leur propre curiosité l'immense espace qu'offre aux curieux la littérature asiatique notamment celle qui est disponible en traduction : Impressions d'Asie de Marjorie Alessandrini sur BibliObs, le site littéraire de NouvelObs.com et les chroniques de Bertrand Mialaret sur l'excellent site Rue89.com. Quand le premier embrasse toute l'Asie, le second, porte ses regards vers ce que la Chine produit de meilleur et s'intéresse aussi à ces écrivains chinois qui écrivent loin des frontières de la RPC ou de Taiwan, parfois même dans une langue d’adoption. Des liens fixes dans la colonne de gauche permettent de les rallier directement et de vous épargner la lecture de ce billet.


Impressions d'Asie.

Depuis le début du mois de novembre 2007, Marjorie Alessandrini a évoqué des auteurs en provenance du Japon, comme Murakami Haruki 村上春樹 (1949-) et Murakami Ryû 村上龍 (1952-) [« Un Murakami peut en cacher un autre » (17/12/07)] ou encore Yoko Ogawa 小川洋子 (1962-) pour La Marche de Mina, roman traduit du japonais par Rose-Marie Makino-Fayolle (Editions Actes Sud, 2006) [« La petite fille aux boîtes d’allumettes » (31/01/08)], mais aussi, les mangas nippons [« L'empire des mangas » (18/01/08)] en signalant la parution de Mille Ans de mangas de Brigitte Koyama-Richard (Flammarion, 247 p.). Il fut également question d'un roman lié au Japon par son auteur, le français Richard Collasse, La Trace (Seuil, 318 p.) [« Un roman d'initiation au Japon », (15/11/2007)] qui, nous dit-elle, vaudrait plus pour son « approche d'un Japon intime, loin de tout folklore, aux antipodes de tous les clichés ‘lost in translation’ » plutôt que son intrigue et son style. Un détour par la Birmanie, nous a valu d'être averti de la sortie chez Olizane d' A mots couverts. En Birmanie sur les traces de George Orwell d’Emma Larkin, traduit de l'anglais par Colette Merigot [« Un thé en Birmanie », (27/12/08)] et, en passant par l'Inde, d'avoir l'eau à la bouche avec une présentation du Curry ou une histoire gastronomique de l'Inde de Lizzie Collingham, traduit de l'anglais par M.-O. Probst (Noir sur Blanc, 328 p.) [« Le curry voyageur ou l'histoire de l'Inde racontée par ses cuisines », (26/11/2007)]. Marjorie Alessandrini a aussi manifesté un goût légitime pour les beaux livres avec un billet sur le Genji monogatari 源氏物語 [« Du bon usage du Genji », (8/11/07)] et une curiosité, non moins justifiée, pour la langue chinoise dans un compte rendu [« La troisième dimension », (xx/02/08)] un peu candide du dernier ouvrage de Cyrille J.-D. Javary, 100 mots pour comprendre les Chinois (Albin Michel). Son billet « Rattatitude » (06/02/08) suscité par le nouvel an chinois et la parution de l’ouvrage de circonstance de Marie Sellier, Catherine Louis et Wang Fei intitulé Le rat m’a dit… La vraie histoire de l’horoscope chinois (Picquier Jeunesses) a ouvert une nouvelle voie à la présentation des vœux pour l'année chinoise, qui laisse anticiper un « Bœufattitude » tout aussi sympathique dans un peu moins de douze lunes. Longue vie aux Impressions d’Asie.


La Chine au bout de la Rue.

Bertrand Mialaret, « consultant à Paris, passionné de Chine » a, d'une certaine manière, pris le relais de Pierre Haski qui, pour se consacrer à Rue89.com, a abandonné Cinq ans en Chine qui faisait suite à Mon journal de Chine, où il parlait à l'occasion de ses lectures. Il y revient de temps en temps, dans un Chinatown attentif à ce qui se passe d'heureux et de déplorable en Chine, comme avec son intéressant et récent billet [« L'homme est un loup pour l'homme, version chinoise », (10/02/08)] sur Le Totem du Loup de Jiang Rong 姜戎 dont nous avons déjà parlé et dont nous reparlerons très prochainement.

Mais c'est à Bertrand Mialaret que nous devons des aperçus pertinents sur les auteurs chinois qu'il convient de ne pas négliger dont Wang Anyi 王安忆 Chine : le roman de l'amour après Mao, Wang Anyi », (11/10/07)] ou Mo Yan 莫言 naturellement [« L'écrivain chinois Mo Yan, les examens et la "Joie éternelle" », (21/11/07)]. Ses billets sont toujours finement documentés et rendent perceptible une réelle familiarité avec l'espace chinois. Celui consacré à Xinran 欣然 (1958-) offre même une passionnante interview de cette « chinoise dont les écrits ne manquent pas de relief » (P.K.) [« La romancière chinoise Xinran démonte les préjugés contre les filles », (22/01/08)]. Bertrand Mialaret s'intéresse, et nous invite à faire de même, aussi aux à-côtés de la production littéraire continentale et taiwanaise. Le cinéma bien-sûr qui y trouve comme avec Zhang Ailing/Eileen Chang 張愛玲 (1920-1995) source et inspiration [« Lust caution primé à la Mostra, découvrez Eileen Chang », (18/09/07)], mais pas seulement. Bertrand Mialaret fait preuve d'un salutaire intérêt pour notamment les wuxia xiaoshuo 武俠小說, ces romans d’arts martiaux, dont il se demande s'ils sont « des contes de fées pour adultes » [billet du 29/12/07 ], et surtout pour ces Chinois qui se sont installés hors de Chine et font grandir plus ou moins loin d'elle une œuvre parfois dans une langue d'adoption, comme Qiu Xiaolong 裘小龍 [« Qiu Xiaolong, flic et poète à Shanghaï », (02/11/07)], Ha Jin 哈金Le premier roman « américain » du « chinois » Ha Jin », (11/12/07)] et Tash Aw et Tan Twan Eng, vedettes de son dernier billet publié qui lève une part du voile qui cache la « création littéraire de Malaisie [qui] est peu connue en France »,[« Chinois des Détroits, deux écrivains de grand talent », (02/02/08)].

Nous avons, me semble-t-il, en commun la même envie de faire partager au plus grand nombre le meilleur de ces littératures et nos engouements pour des textes qui méritent de s'inscrire dans l'espace culturel du Français de ce début de siècle, comme cela fut le cas pour la littérature américaine au siècle précédent. En atteste, l'échange suivant qu'ont rendu possible la facilité et la rapidité de communication du blog. A mon commentaire à un de ses billets – celui sur Xinran -, publié le 23/01/08 à 17h09, qui s'achevait sur l'évocation du « gigantesque travail qui reste à accomplir pour que Cao Xueqin, Tang Xianzu et combien d'autres deviennent aussi familiers à nos compatriotes que Shakespeare, Dickens ou Victor Hugo, et que la littérature chinoise dans son ensemble occupe, chez nous, toute la place qui lui revient », Bertrand Mialaret répondit (à 20h48) : « Je crois que c'est un vrai sujet ; malgré des efforts nombreux et beaucoup de bonnes volontés des éditeurs, des traducteurs, des journalistes, des universitaires, des pouvoirs publics.... le progrès n'est peut être pas à la hauteur des ambitions peut-être à cause des programmes scolaires. La civilisation égyptienne est probablement plus proche de la nôtre que la chinoise, mais il y a sûrement de bons esprits qui disputeraient ce point ; et pourtant, le bachelier « moyen » a des connaissances sur l'Egypte sans comparaison possible avec celles qu'il n'a pas sur la Chine. En revenant à la littérature, ne nous plaignons pas car la somme de publications et de traductions est beaucoup plus conséquente en français que dans le monde anglophone. Néanmoins, les limites existent (.../...). Il y a vraiment (.../...) un très gros travail à faire. »

La tache est en effet immense et je remercie chaleureusement nos deux blogueurs de consacrer temps, énergie et talent à baliser l'espace et à aiguiser les envies, ceux des lecteurs, des traducteurs et pourquoi pas des éditeurs. Dans cette exploration, nous avons, bien sûr, tous un rôle à jouer.

L'implication de notre équipe dans ce travail de défrichage, de décryptage et de présentation devrait sans doute être encore plus grande. En effet, notre position - une équipe réunissant des spécialistes de la langue et de la culture de la Chine ancienne et contemporaine, du Japon, de l'Inde, du Vietnam, de la Corée, de la Thaïlande et de la Birmanie - , devrait nous permettre de fournir une expertise encore plus fine sur tous les aspects des publications touchant à ces aires culturelles, mais aussi et surtout sur l'appréciation de la qualité des traductions qui nous sont proposées, et pas seulement sur son rendu français (ou anglais) - de ce point de vue, tout lecteur peut formuler un avis fondé -, mais dans l'évaluation rigoureuse et impartiale de sa correction par rapport à la langue d'origine. Notre apport peut également être déterminant sur l'évaluation de la pertinence des choix que réalisent les éditeurs par rapport à la multitude des textes inédits en traduction que nous sommes amenés par goût, ou par obligation, à croiser et à fréquenter. Donc, mes chers amis, au boulot !

Je profite de ce billet, numéro deux d'une série qui ne demande qu'à s'étoffer, pour vous signaler que Joel Martinsen a mis en ligne sur l'inégalé site Danwei.org une piquante synthèse sur ce qu'il faut savoir des meilleures ventes de livres en RPC : « The top Chinese books in 2007 » (12/02/08). En parcourant ces différents palmarès, on croise les noms d'occidentaux nobelisables tels qu'Amos Oz (1939-) et Milan Kundera (1929-), mais aussi ceux d'auteurs chinois dont certains sont déjà connus du public français comme Jia Pingwa 贾平凹 (1952-) (Stock), Liu Zhenyun 刘震云 (1958-). D'autres auteurs mériteraient sans doute de l'être autant, comme, notamment, Cao Naiqian 曹乃谦 (1949-), - le futur Nobel chinois ? -, dont Noël Dutrait proposera la traduction d'une nouvelle dans le numéro 1 de notre revue en ligne, Impressions d'Extrême-Orient que notre équipe est en train d'élaborer. Encore un peu de patience. Mais sachez que vous serez les premiers informés de sa mise à disposition. En attendant, vous savez où cliquer. (P.K.)

Ajout du 19/02/08 : Bertrand Mialaret a réagi , le 17/02/08, à ce billet par un e-mail qu'il m'a autorisé à publier. Le voici :

« Merci de vos commentaires élogieux dans votre billet du 16/2. Votre équipe a sans aucun doute un rôle important à jouer notamment pour mettre en lumière des appréciations sur l'importance des traductions et de leur qualité. Rien ne serait plus regrettable que la « médiocratisation » de la littérature chinoise traduite comme cela a tendance à se produire aux Etats Unis avec beaucoup de « petits » romans souvent écrits par des sino-américaines (soyons un peu macho !) qui racontent toutes la même histoire en anglais ou à l'aide d'une traduction bâclée. Pour continuer notre discussion sur la place que devrait avoir la littérature chinoise, comme vous le dites justement « comme ce fut le cas pour la littérature américaine au siècle précédent », il y a un paramètre à mon sens à suivre : la place de l'information sur le monde chinois dans le volume total des médias et la qualité de cette information. Ce qui me frappe c'est que la « part de marché » du monde chinois dans le volume des médias n'augmente que faiblement et certainement pas en ligne avec la croissance économique ou le poids politique du pays. Quant à la qualité, elle est médiocre. C'est un des mérites de Rue89 d'avoir une couverture des problèmes chinois plus importante que le reste de la presse. De même le style et le choix de l'information dans le Chinatown de Pierre Haski qui consiste souvent à partir d'un fait précis ou d'un individu situé pour illustrer un problème ou une information plus générale, et permet de rendre accessible l'information : « au fond, ce sont des gens comme nous.. », se dit le lecteur. C'est aussi par ce biais que l'on peut intéresser un public plus large à la production littéraire de ce pays. Je crains néanmoins, d'une manière générale, que la période des JO qui va attirer beaucoup de couverture mais aussi beaucoup de clichés sur la Chine ne soit pas une période favorable.
Et vous qu'en pensez-vous ?

mardi 12 février 2008

Perspectives chinoises, 100

Pour sa 100ème édition la revue
Perspectives chinoises
organise un colloque qui se tiendra au siège du CNRS
Auditorium Marie Curie Campus Gérard-Mégie
(3 rue Michel Ange, Paris 16ème)
le 5 mars 2008

Après quelques allocutions de circonstance qui permettront d’entendre notamment Jean-François Huchet, actuel Directeur du Centre d'Etudes Français sur la Chine contemporaine (CEFC) et Michel Bonnin (Directeur d’Etudes à l’EHESS), fondateur de la revue Perspectives Chinoises et ancien directeur du CEFC, la journée s’articulera autour d’une pause déjeuner et de deux thèmes, un pour la matinée (9:00-12:45), un pour l’après-midi (14:00-18:00) :
  • « Du voyage de Deng Xiaoping dans le sud de la Chine à la « Société d’harmonie » : les grandes évolutions du monde chinois » avec des interventions de Lucien Bianco (EHESS), « 50 ans de communisme, un essai de bilan » ; Jean Philippe Béja (CNRS–CERI Sciences Po), « Donner la parole aux sans voix : l'opposition démocratique depuis 1992 » ; Elisabeth Alles (CNRS – EHESS), « Minorités nationales : folklorisation et revendication identitaire» ; Samia Ferhat (Université Paris-Nanterrre), « Processus politique et identitaire en oeuvre à Taiwan (1990-2008) » ; Michel Bonnin, « Hong Kong : bilan de la rétrocession à la R. P. de Chine » ; Noël Dutrait (Université Aix-Marseille), « Evolution de la littérature » ; Marie-Claire Bergère (INALCO), « Un capitalisme aux caractéristiques chinoises » ; Claude Aubert (INRA), « Agriculture et Monde Rural : des mutations à haut risque » ; Michel Cartier (EHESS), « L’état des informations sur la situation démographique en Chine populaire depuis 1990 », Françoise Lemoine (CEPII), « Les attributs de la puissance économique » et Gilles Guiheux (Université Paris Diderot), « L'entrepreneur, héros socialiste ».
  • « « La société d’harmonie » : un tournant dans les réformes chinoises ? » : Jean-Philippe Béja, « La société d’harmonie et l’évolution du régime politique» ; Leïla Choukroune, (HEC) & Antoine Garapon (Juge et Institut des Hautes Etudes pour la justice), « Les normes de l'harmonie chinoise» ; Chloé Froissart, « Travailleurs migrants: l'émergence d'une citoyenneté ? » ; Jean-François Huchet, « Vers un nouveau modèle de croissance ? » ; Guillaume Giroir (Université d’Orléans), « Les fractures socio territoriales » ; Athar Hussain (London School of Economics), « A Unified Social Security System by 2020 ? » et Sarah Cook (University of Sussex), « Un système de santé pour les campagnes ».
Un cocktail offert par le CNRS clôturera cette journée co-organisée par le CEFC, Réseau Asie/Imasie, l’EHESS et le CNRS, journée particulièrement riche à laquelle vous êtes conviés si vous prenez la peine de vous inscrire avant le 22 février 2008 auprès de Alfred Aroquiame : reseau.asie@msh-paris.fr


Cet événement me fournit l’occasion de vous donner les liens vers le site du CEFC (ici) et la revue Perspectives Chinoises en ligne (ici & ici) qui a mis en accès libre une part importante de son fonds, et de vous redonner celui du Réseau Asie (ici) où l’on trouvera un suivi très attentif des activités liées à la recherche sur la Chine et l’Asie. Le sommaire du n° 100 de Perspectives Chinoises est consultable ici ; certains articles de ce numéro sont déjà en ligne, voir ici. (P.K.)

vendredi 8 février 2008

Réponse à la devinette (010)

Le moment de révéler la solution est - enfin ! - arrivé, mais d'abord, permettez que je dresse un rapide bilan. Il tient en quelques mots : deux commentaires officiels et des propositions orales également correctes. Bravo ! Mais, venons-en sans plus tarder au fait et officialisons la réponse : l'auteur du texte soumis à votre sagacité était Anatole France (1844-1924) !

Vous avez, je suppose, apprécié comme moi la souplesse de son style, et surtout goûté ses piques à destination des savants - « d'autres savants encore dont j'oublie le nom. Qu'ils me le pardonnent, si un savant peut pardonner quelque chose. » -, son jugement pour le moins mesuré des qualités d'une figure marquante de la sinologie française, Jean-Pierre Guillaume Pauthier (1801-1873), qui, écrit-il, « savait le chinois mieux que le français » et la manière taquine avec laquelle il rappelle l'intérêt du sinologue pour l'agronomie. Son avis sur Confucius, lui aussi, ne manque pas de relief : « Ce vieil homme jaune [qui] n'avait point d'imagination, partant point de philosophie. En revanche, il était raisonnable ». Vous avez peut-être également reconnu le passage du Lunyu 論語 sur lequel il s'appuie en reformulant élégamment la traduction que Pauthier avait livrée en 1845Lun-yu, ou les Entretiens philosophiques » dans Confucius et Mencius, Les quatre livres de philosophie morale et politique de la Chine. Charpentier, 469 p.] et qu'André Lévy qualifie de « traduction fort honorable » [Confucius, Entretiens avec ses disciples. Paris : Flammarion, « GF » n° 799, 1994, p. 253]. Jugez en vous-même avec le passage en question : « Ki-lou demanda comment il fallait servir les esprits et les génies. Le Philosophe dit : Quand on n'est pas encore en état de servir les hommes, comment pourrait-on servir les esprits et les génies ? - Permettez-moi, ajouta-t-il, que j'ose vous demander ce que c'est que la mort ? [Le Philosophe] dit : Quand on ne sait pas encore ce que c'est que la vie, comment pourrait-on connaître la mort ? » (p. 159). En 1896, Séraphin Couvreur (1835-1919) rendra le même dialogue - 季路問事鬼神。子曰。未能事人。焉能事鬼。曰。敢問死曰。曰曰。未知生曰。焉知死曰。- de cette manière : « Tzeu lou interrogea Confucius sur la manière d'honorer les esprits. Le Maître répondit : « Celui qui ne sait pas remplir ses devoirs envers les hommes, comment saura-t-il honorer les esprits ? » Tzeu lou reprit : « Permettez-moi de vous interroger sur la mort. » Le Maître répondit : « Celui qui ne sait pas ce qu'est la vie, comment saura-t-il ce qu'est la mort ? » [XI.11] Quant à A. Lévy, il opte pour cette solution : « Comme Zilu l'interrogeait sur le service des dieux et des démons, le Maître lui répondit : « Avant de savoir servir les hommes, comment peut-on se mettre au service des dieux ? » Comme Zilu le questionnait sur la mort, il répliqua : « Que peut-on savoir de la mort avant de connaître la vie ? » » [XI.12, op.cit., p. 80]. Je vous laisse poursuivre les comparaisons [selon le modèle de la réponse à la devinette 007, voir ici] et fabriquer votre version personnelle, pour avancer dans l'exploration de l’incursion d’Anatole France dans le champ des études sur la littérature chinoise.

Au terme d'une savoureuse digression sur les ananas de Pauthier, le grand Anatole France en vient à son propos, non sans avoir signalé sa curiosité pour la littérature romanesque chinoise, avouant avoir lu « comme tout le monde, les nouvelles traduites à diverses époques, par Abel Rémusat, Guillard d'Arcy, Stanislas Julien et d'autres savants ». Le premier et le dernier de cette liste abrégée de sinologues traducteurs de romans chinois vous sont, me semble-t-il, bien connus. Il a, en effet, déjà été question sur ce blog d'Abel Rémusat (1788-1832) (voir ici) et presque aussi souvent de Stanislas Julien (1799-1873) (voir ici). Quant à Guillard d'Arcy, sur lequel je sais encore si peu, il aurait été, selon certaines sources, membre de la Société asiatique créée en 1822 et a fait en 1842 « son début de sinologue » (V. de Mars., La Revue des Deux Mondes, tome 2, 1843, « Chronique de la quinzaine », 14 avril 1843) en traduisant, d'après l'anglais, le Haoqiu zhuan 好逑傳 (voir ici), sous le titre La femme accomplie (Paris : Benjamin Duprat).

« Zhong Kui 鍾馗, roi des Démons, en voyage »,
Gong Kai
龔開 (vers 1222-1304) [0,33 x 1,6 m]
Free Gallery of Art, Washington. (Voir ici)

En fait, France, qui a publié l'année précédente son Thaïs (1890), s'apprête à rendre compte d'un ouvrage sorti chez Calmann Lévy en 1889 intitulé Contes chinois. Il s'agit d'une anthologie de 26 récits tirés du Liaozhai zhiyi 聊齋誌異 de Pu Songling 蒲松齡 (1640-1715) « traduits » par « le général » Tcheng-Ki-Tong [Chen Jitong 陳季同 (1852-1907)]. Mais il va vite dérayer pour raconter à sa manière et « de mémoire » un conte tiré d'une autre anthologie de traductions parue sous le même titre en 1827 [Abel Rémusat (ed.), Paris, Moutardier]. L'examen de cette partie de cette recension libre appelle des développements un peu longs que je vais, ne m’en veuillez pas trop !, remettre à un autre billet. Vous pouvez vous y préparer en lisant ce passage de La vie littéraire. Troisième série (Paris : Calmann Lévy, 1891, pp. 79- 91), soit à partir du fac-similé fournit par Gallica 2 (voir ici), soit sur Projet Gütenberg [ici, et chercher « Contes chinois »]. La seconde solution est de loin la plus rapide pour le moment, car comme le signale très justement Pierre de Malgachie dans « Livres sur la toile », son blog sur Bibliobs.comEn attendant le vrai Gallica 2 »), « la fonction « recherche » [de la version bêta de la nouvelle bibliothèque virtuelle], fondamentale sur ce genre de site comme dans toute bibliothèque (...), est minimale, au moins dans un premier temps - on peut affiner ensuite. » Prenons notre mal en patience jusqu'en mars, « puisque c'est à ce moment que le site devrait être fonctionnel et ouvert (vraiment) au public ». Patience, également pour pouvoir disposer de la suite de ce billet... La patience, « la plus héroïque des vertus » pour Giacomo Leopardi (1798-1837) est aussi, c’est bien connu, un des « piliers de la sagesse » pour Frédéric Mistral (1830-1914)(Les Olivades, 1912). (P.K.)