mercredi 12 mai 2010

La mort d’un poète

Jeudi dernier, 6 mai 2010, le poète Hoàng Cầm est décédé à Hanoï à l'âge de 88 ans.


Jeune artiste, Hoàng Cầm s'était, en effet, engagé, comme tant d'autres intellectuels, dans la lutte pour l'indépendance du Vietnam. La paix revenue, il avait appelé, aux côtés des poètes et des écrivains réunis dans le mouvement Nhân Văn Giai Phẩm (Humanisme-Belles Œuvres, 1955-1958), à la liberté d'expression et au respect de la démocratie --- la littérature sur ce mouvement étant abondante, notons seulement que les figures principales du mouvement ont été, après avoir été réduites au silence pendant quelques décennies, réhabilitées et dûment redécouvertes par le public au Vietnam.

Les médias francophones ont, pour leur part, largement rapporté la disparition du poète (comme par exemple, le site de la chaîne TV5 ; les brèves du Centre National des Lettres), alors que leurs contrepartie anglophones ont réagi moins rapidement (l’article présent sur le site MSN est, en fait, la version anglaise de la dépêche AFP signalée plus haut).

Les communautés vietnamiennes à l'étranger lui ont également rendu un dernier hommage (voir notamment à ce propos le site de l'Association d'Amitiés Franco-Vietnamienne, l'article de Nam Dao sur le site littéraire Talawas basé en Allemagne, et l'article de Thanh Thảo sur le Forum en ligne basé en France). On peut également écouter l’émission de Thy Nga sur le poète diffusée sur le site de Radio Free Asia.

Au Vietnam, les médias ont publié le jour même des portraits de Hoàng Cầm, essentiellement présenté sous l'angle d'un poète romantique. On peut, naturellement lire un grand nombre de textes le concernant : quand Kim Dung et Phan Chí Thắng s’attristent que « la guitare poétique de Hoàng Cầm se soit tu », Nguyễn Quang Lập estime que le poète « n'a fait que quitter un rêve pour aller dans un autre rêve », Thu Hà a écrit, de son côté, un émouvant « adieu au poète de La feuille Diêu Bông parti Sur l'autre rive de la rivière Đuống », etc.

Effectivement, le poème Lá diêu bông, paru dans un recueil de poèmes éponyme publié en 1993 (faute de traduction en français, voici le texte en vietnamien ici) semble fixer définitivement les traits de celui qui « sut être amoureux dès l'âge de 8 ans ». Lá diêu bông, symbole du bonheur, pourrait être traduit par « La feuille merveilleuse » ou « La feuille magique », car la plante dont il parle n'existe que dans l'imagination du poète. La jeune fille du poème qui la cherche dit : « Celui qui trouvera lá diêu bông, je l'appellerai « Chéri » » ; elle croit à un moment au bonheur conjugal avant d'être finalement déçue et d’éprouver les rudesses de la vie. Le compositeur Nguyễn Tiến a mis ce poème en musique sous le titre de Chuyện tình lá diêu bông (L'histoire d'amour de lá diêu bông, voir ici sur la même page que le poème, mais à la fin). Il me semble que ce poème a inspiré une autre chanson, beaucoup plus célèbre, écrite par le compositeur Trần Tiến qui a choisi un titre plus explicite Sao em vội lấy chồng (Pourquoi t'es-tu mariée si tôt ?). Vous pouvez écouter cette chanson dans l'interprétation de Phuong Thao, en présence du compositeur, ici, et dans une autre interprétation lors d'un show très apprécié par les Vietnamiens d'Outre-Mer qui présente l'intérêt de proposer un sous-titrage français.

Les derniers recueils de poèmes de Hoàng Cầm Về Kinh Bắc (Au pays de l'ancienne capitale du Nord, 1994) et 99 tình khúc (99 poèmes d'amours, 2007) témoignent de la vitalité de cette source d'inspiration majeure dans l'œuvre du poète.

Décidément, Hoàng Cầm, intronisé « Prince de la poésie romantique » (Nguyễn Việt Chiến sur le site du journal Thanh Niên, Jeunesse) a tendance à éclipser le poète féru de la liberté de l'après-Dien Bien Phu.

Mais quelle est donc, au juste, l'œuvre poétique de Hoàng Cầm ? En attendant de trouver le temps de donner plus amples développements à sa présentation, je vous propose pour vous en faire une idée rapidement, de peut lire l'article du Wikipédia vietnamien et sa version raccourcie en anglais ; pour ceux qui pratiquent le vietnamien, s’impose la lecture des cinq études que Đặng Tiến, critique littéraire résidant en France, lui consacra en 1993 : « Thơ Hoàng Cầm – truyền thống và hiện đại » (Poésie de Hoàng Cầm – tradition et modernité) et à quelques poèmes en particulier.

Hoàng Cầm connut la notoriété avant 1945. Lycéen à Hanoï, il commença à se faire apprécier dans le milieu littéraire dans les années 1940, notamment grâce à sa première pièce de théâtre : Hận Nam Quan (Rancœur de la Porte du Sud, 1942) mettait en scène les adieux entre le Dr Nguyễn Phi Khanh déporté en Chine et son fils Nguyễn Trãi, brillant lettré qui s’engagea aux côtés de Lê Lợi, vainqueur de l'armée chinoise et fondateur de la dynastie des en 1428 (on peut en écouter un extrait mis en musique ici).

Il a écrit bien d'autres œuvres poétiques dont une histoire en vers Men đá vàng (qu'on peut traduire littéralement par Emaux de pierre d'or), et un recueil de poèmes « inspirés de Lamartine » intitulé Hận ngày xanh (Rancœur de notre jeunesse, 1940). En 1948, en pleine guerre d'Indochine, Hoàng Cầm, alors dans le maquis, écrivit le poème Bên kia sông Đuống (Sur l'autre rive de la rivière Đuống) qui sera chanté par tous les soldats partant au front combattre l'armée française. On sait ce qui lui advient après la victoire de Dien Bien Phu. Le poète sera finalement réhabilité en 2007 et recevra le Prix d'Etat Littérature et Arts, qui est la distinction la plus haute décernée par l'Etat Vietnamien aux artistes.

On trouvera quelques poèmes de Hoàng Cầm sur le site Thica.net (Poésie), ici. J'espère pouvoir vous signaler bientôt des traductions en français ou en anglais. En attendant, bonne lecture aux vietnamophones !
Nguyen Phuong Ngoc Jade

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