mercredi 1 août 2012

Miscellanées littéraires (013)

Edition de 1735 de L'Ecumoire [source]
J’ai découvert Claude-Prosper Jolyot de Crébillon, dit Crébillon fils, né à Paris le 14 février 1707 et mort dans la même ville le 12 avril 1777 (merci Wikipedia), en 1977 avec Les égarements du cœur et de l’esprit (1736) qu’Etiemble avait préfacé en 1961 et qui faisait alors son apparition dans la collection « Folio » de Gallimard sous le n° 891.

C’était juste à la sortie de la lecture des Bijoux indiscrets de Diderot qu'Etiemble invoquait dès les premières lignes de cette invitation à lire tout Crébillon fils. J’achetais aussitôt, et peu avant de faire l’acquisition d’un volume de la Bibliothèque des curieux (Paris, coll. « Les Maîtres de l’Amour », 1913) contenant outre La Nuit et le moment (1755) et Le Hasard du coin du feu (1763), Le Sopha (1742), un autre titre de cet auteur qui, dixit Etiemble « mourut à soixante-dix ans, pauvre, ce qui, de la part d’un homme de son métier, en ce temps-là, est bien », et c’était  L’Écumoire ou Tanzaï et Néadarné. Histoire japonaise dont Ernest Sturm venait de donner, avec la collaboration de Marie-Clotilde Hubert, une édition critique de haut vol, mais jamais rééditée, chez Nizet (Paris, 1976, 414 p.). L’introduction savante commençait ainsi : « Dès sa publication en 1734, Tanzaï et Néadarné, histoire japonaise du « jeune Crébillon » connaît un succès de scandale, désigne l’auteur à la répression policière, divertit Voltaire et retient l’attention de Marivaux et de Prévost. Par la suite le roman demeure lu avec assiduité ; il fait l’objet, sous le titre de L’Ecumoire, de rééditions successives jusqu’à la veille de la Révolution. » (p. 9) L'édition initiale s'affiche comme ayant été éditée « A Pékin, Chez Lou-chou-chu-la, seul imprimeur de Sa Majesté Chinoise pour les langues étrangères. »

Ainsi quand, le 3 juin dernier, Thomas Pogu m’a envoyé des extraits de ce roman et des morceaux de la préface d’Etiemble aux Egarements, j’étais aussi ravi qu’impatient de les faire partager.  C’est donc avec deux lunes de retard que je comble cette lacune. 

Mais avant de vous faire lire un extrait de la préface sus-mentionnée, voici le résumé du roman par Pierre Dournes dans le Dictionnaire des œuvres érotiques de Pascal Pia (Robert Laffont, « Bouquins », (1971) 2001, pp. 150-151) :

[Il suffit de cliquer sur le document ci-dessus pour l’agrandir]
« Et si L’Écumoire, cette histoire censément japonaise de Tanzaï et Néadarné, n'était pas seulement, ou n'était pas surtout, ou n'était pas du tout, un conte licencieux ? Et si j'avais eu tort, voilà quelques décennies, d'en parler un peu cavalièrement, pour faire quelque chose comme un mot sur cet ustensile de ménage à trois ou quatre ? Cette japonaiserie qui dissimule médiocrement une de ces chinoiseries à la mode vers ce temps-là parut si dangereuse qu'elle valut à l'auteur un séjour en prison. Sous une forme parodique dont « frémit » naïvement le bibliographe et sinologue Henri Cordier, Crébillon brocarde avec enjouement l'engouement de son siècle pour la Chine en général et en particulier pour la morale confucéenne. N'est-ce point faire pièce aux jésuites, qui tiennent Confucius pour l'un des hommes les plus saints qu'ait produits la gentilité, que de prétendre qu'à ce moraliste austère et qu'on prétendait chrétien sans le savoir, on pouvait avec vraisemblance attribuer un conte badin ? « Cet ouvrage est, sans contredit, un des plus précieux monuments de l'Antiquité ; et les Chinois en font un si grand cas qu'ils n'ont pas dédaigné de l'attribuer au célèbre Confucius. » En fait, rien de moins chinois que cette « histoire japonaise » dont les personnages s'appellent Hiaouf-Zélès-Tanzaï et Néadarné, où les démons s'indianisent en Dives à moins qu'ils ne s'arabisent en Ginnes, nos Djinns. Orient funambulesque, qui mélange des lambeaux d'un Orient musulman que Les Mille et Une Nuits, traduites par Galland, avaient divulgué en Europe, et d'une Chine de pacotille, dont les jésuites s'instituaient alors les commis-voyageurs. » (Etiemble, « Préface », Les Egarements.... (1961) 1977 , pp. 15-16).

Mais mettons fin à ces interminables prolégomènes pour citer comme il se doit des extraits d’un ouvrage à inscrire à votre programme de lectures estivales, si, naturellement, vous arrivez à mettre la main dessus : voir le premier des 4 tomes des Œuvres complètes de Crébillon fils de la « Bibliothèque du XVIIIe siècle » des Classiques Garnier (Jean Scgard (ed.), 2010, 799 p.) sinon, il faudra passer par le téléchargement d’éditions anciennes sur Google Books : 
Chapitre I (ext.) : De l’origine de ce livre

Cet ouvrage est, sans contredit, un des plus précieux monuments de l’Antiquité ; et les Chinois en font un si grand cas, qu’ils n’ont pas dédaigné de l’attribuer au célèbre Confucius. En effet, pour la sagesse des préceptes, la bonté de la morale, la beauté de l’invention, la singularité des événements, et l’ordre qui y est répandu, ils n’ont pu se dispenser de l’en croire l’auteur, ou de moins de souhaiter qu’il le fût. Ce livre, cependant, est de Kiloho-éé, personnage illustre, antérieur à Confucius de plus de dix siècles, premier mandarin de la loi, revêtu des emplois les plus grands, et connu à la Chine par un grand nombre d’ouvrages historiques, politiques, et moraux. Un savant chinois (1) qui a fait, il y a quatre cents ans, l’Histoire littéraire de sa patrie avec une exactitude admirable, a prouvé, par des raisons invincibles, que Kiloho-éé était seul l’auteur de ce livre. Ce qu’il en a donné n’est qu’un fragment d’une histoire plus longue, un essai, pour ainsi dire, de celle de tout un peuple. Les raisons pour lesquelles il a abandonné son projet, ne nous sont pas connues. Quelque honneur que Kiloho-éé ait attendu de ce commencement, qui ne forme que l’Histoire particulière d’un Prince, il n’a pu s’empêcher d’avouer qu’il l’a traduit de l’ancienne langue japonaise, sur un manuscrit très vieux ; et l’auteur japonais l’avait lui-même traduit de la langue des Chéchianiens, peuple qui dès ce temps-là ne subsistait plus.
Le Japonais, dans un endroit, assure que sa nation tenait à honneur de descendre des Chéchianiens : mais il semble n’être pas de cet avis, parce que de son temps même il ne restait aucune preuve de cette descendance, et qu’il croit, en auteur judicieux, qu’une chose aussi importante ne peut être trop bien constatée. Il entre même sur cet article une Dissertation que Kiloho-éé n’a point traduite, parce qu’elle n’éclaircissait rien. Il serait plus difficile aujourd’hui de savoir ce qui en est. Sous le bon plaisir du lecteur, on passera donc à des faits d’une discussion plus aisée.
(1) Cham-hi-hon chu-ka-hul-chi. Hist. litt. de la Chine, Pékin, 1306, p. 135, prem. vol.

 Chapitre II (ext.) : Comment ce trésor a passé en France

Un Hollandais, homme d’esprit, se trouvant à Nankin il y a près de cent ans, fut obligé, par les affaires, d’y demeurer assez de temps pour pouvoir apprendre passablement le Chinois. Dans le temps que pour s’y former davantage il cherchait à faire une traduction, ce livre lui tomba entre les mains, il l’admira, l’entreprit, et parvint, après un travail de trois ans, à le mettre en Hollandais ; mais très imparfaitement, selon qu’il l’a avoué lui-même. Peu curieux de le donner au public, il repassa en Europe, et laissa son ouvrage au savant Jean-Gaspard Crocovius-Putridus, de Leipzig, son ami intime, et connu dans la littérature par la dispute qu’il a eue avec Emmanuel Morgatus, sur une chose importante. Il s’agissait de savoir si les meutes de la chaste Diane étaient composées de chiens et de chiennes, ou seulement de l’un ou l’autre sexe de ces animaux. Après des contestations très vives, la palme demeura à Putridus, qui prouva, par des raisons tirées de la pudeur de la déesse, et par les témoignages des plus grands hommes de l’Antiquité, qu’elle n’avait jamais eu que des chiennes. Le Hollandais arriva dans le temps que Putridus était complimenté par tous les doctes d’Allemagne, sur l’important service qu’il venait de rendre à la république des Lettres ; il le pria de commenter sa traduction chinoise. Crocovius la traduisit en latin, l’enrichit de notes et de commentaires, et il était près de la donner au public en trois volumes in-folio, lorsqu’une mort prématurée enleva ce savant homme. Balthazar Onerosus, et Melchior Insipidus, ses neveux, héritiers des biens et de la science profonde de leur oncle, augmentèrent encore son livre, le commentèrent, éclaircirent ses notes, en ajoutèrent de nouvelles, comparèrent les leçons, restituèrent les passages, et le faisaient enfin imprimer à Nuremberg en cinq volumes in-folio, lorsque la peste les emporta. Leurs enfants, moins érudits, et hors d’état de subvenir aux frais d’une édition de cette importance, vendirant l’ouvrage de leurs pères à un noble Vénitien qui se trouva pour lors à Nuremberg. Ce seigneur, nommé Annibal, Julio, Scipione, Buz-è-via, de gli Tafanari, de retour à Venise, le traduisit en sa langue, non tel qu’il l’avait acheté. Comme il n’entendait que très imparfaitement le latin, il laissa à part l’érudition : aidé par un frère servite, et tous deux s’aidant d’un dictionnaire, il le mit enfin en état de paraître en langue vénitienne. Si Son Excellence Buz-è-via avait put profiter des remarques savantes dont les Allemands avaient orné cet ouvrage, la France l’aurait plus complet, et mille choses qui ont besoin d’éclaircissements, n’en resteraient pas privées. On ne se flatte pas d’avoir bien réussi à cette dernière traduction. Le vénitien est un jargon difficile à entendre, et le traducteur français avoue que dans le toscan même il y a bien des termes qui l’arrêtent. Ce qui ne paraîtra pas extraordinaire, quand on saura qu’il n’a étudié l’italien que deux mois, sous un Français de ses amis qui n’avait été à Rome que six semaines.
Chapitre III (ext.) : Inconvénients auxquels il a fallu remédier.
Éloge du dernier traducteur.

On peut aisément inférer des différentes mains par lesquelles ce livre a passé, qu’il doit lui rester peu de ses grâces nationales ; et je ne sais, à tout prendre, s’il en sera moins bon. Les livres orientaux sont toujours remplis de fatras, et de fatras absurdes ; les religions des peuples de l’Orient ne sont fondées que sur des contes qu’ils mettent partout, et qui seraient aussi ridicules pour nous, qu’ils sont vénérables pour eux. Ces religieuses folies donnent à leurs écrits un air bizarre, qui a pu plaire dans sa nouveauté, mais qui est trop rebattu aujourd’hui, pour que le lecteur lui trouvât des grâces. Outre leurs dieux à qui ils font jouer toutes sortes de personnages, ils mettent en œuvre les génies et les dives ; on les trouve dans leurs plus sérieuses histoires ; et si quelqu’un de leurs héros est dans quelque grand danger, c’est une dive qui l’y a plongé, c’est une ginne qui l’en retire. Ces êtres imaginaires fondent et dénouent les trois quarts de leurs livres ; et quoiqu’ils donnent souvent lieu à des événements singuliers, on s’ennuie de ne voir jamais sur la scène que ces mêmes acteurs, et cela marque une stérilité d’imagination qui impatiente. D’ailleurs leur façon de narrer est remplie de métaphores, et de certains tours, que la simplicité de notre langue ne permet de rendre ni avec exactitude, ni avec agrément. La traduction d’un livre oriental en français, est donc un ouvrage plus difficile qu’on ne pense. Quoique celui-ci ait été traduit du vénitien, on ne doit pas croire qu’il en ait donné moins de peine.
Le seigneur Annibal a tout confondu, et il n’a pas fallu un travail médiocre pour arranger les faits, comme on peut croire que Kiloho-éé l’avait fait. Au nom de ginne peu connu parmi nous, j’ai substitué celui de fée, dont nous faisons communément usage. Où j’ai pu retrancher les noms barbares, je l’ai fait. La ginne Hic-nec-sic-la-ki-ha-tipophetaf formait un nom tout à fait insupportable à prononcer, je l’ai changé ; en un mot, je n’ai rien oublié de tout ce qui pouvait rendre cet ouvrage parfait, et je ne doute point qu’il ne le soit. Je l’ai embelli, en quantité d’endroits, de réflexions également neuves et judicieuses. Il est écrit avec un soin, une netteté, et une précision merveilleuse ; et je suis persuadé que Kiloho-éé est infiniment inférieur à cette traduction, quoique faite d’après une langue que je n’entends presque pas.
Pour le fond, il peut être extravagant, mais c’est vraisemblablement la faite de l’original. On aurait tort d’exiger de l’imagination d’un Chinois, la régularité et ce goût qui brillent dans nos auteurs français, qui toujours compassés, sont presque toujours fort raisonnables, et froids encore plus souvent. Fondés en cela sur je ne sais quel précepte d’Horace, que de bon cœur je mettrais ici, si je m’en souvenais parfaitement ; mais cet Horace prétend que la raison soit égayée, et n’ordonne pas qu’on ennuie ses lecteurs à force de sagesse. Je suis, au fond, très persuadé que ceux de nos auteurs que nous trouvons si arrangés, voudraient pouvoir l’être moins, et pécher un peu plus contre les règles. Leurs ouvrages en seraient moins décents ; mais plus agréables, et mieux lus.

Reste encore un extrait, cette fois sélectionné par moi et retenu pour ses piquantes digressions sur la traduction. Je vous le livre sans faire l’effort, admirablement concédé par Thomas, du passage au français moderne. Il s’agit du début du chapitre XIII, « L’opéra » : 
Il seroit difficile de bien décrire l'opéra de l’isle Jonquille. Kiloho-éé en quelques endroits se plaint de la sécheresse de l’auteur japonois qui, à son tour, médit du chéchianien ; ce qui suppose que sans parler des autres traducteurs, le françois se plaint de tous les trois, et que le public se plaindra du dernier, et lui imputera, ou de s’être trop étendu sur des matieres stériles, ou d'avoir passé trop légérement sur des objets intéressans. Mais, à moins de manquer de sincérité, le traducteur peut-il donner des récits qu’il n' a pas trouvés ; et s’il les imaginoit dans les circonstances où ils pourroient être nécessaires, ne se sentiroient-ils pas du siecle où il vit, et pourroit-il, en se transportant même dans des tems aussi éloignés que sont ceux où ont vécu ses héros, rendre parfaitement des usages dont il ne reste plus aucune connoissance ? N’est-il pas plus à propos qu’il en prive ses lecteurs, que de leur en débiter des fables dont ils sentiroient bientôt l’absurdité ! Le devoir d’un traducteur fidele n'est autre chose que de suivre littéralement son auteur, si ce n’est que lorsqu’il ne l'entend pas bien, il peut le périphraser, le commenter, l’ajuster. Le traducteur de ce livre avoue franchement, que n’entendant pas parfaitement son auteur, il lui a prêté autant de sottises pour le moins qu’il lui en aura épargnées ; qu’il est devenu long, où le chinois étoit court ; précis, où il ne l’étoit pas ; obscur, où il étoit clair ; railleur, où il étoit moral ; galant, où il étoit philosophe ; et que de toutes les fautes qu’il a faites, il n’en fait excuse, ni n’en demande pardon au lecteur de quelque façon que ce puisse être, puisque le livre n’en seroit pas meilleur, et que cet avilissement ne le rendroit pas plus estimable. Toutes ces raisons, bonnes ou mauvaises, feront qu’on ne sçaura qu’imparfaitement ce que c’étoit que l’opéra dont il est ici question. A qui s’en prendre ? Un historien imagine quand il écrit, que la postérité sera au fait des usages qui regnent de son tems ; et c’est ce qui fait qu’aujourd’hui on ne sçait que par des conjectures, encore très-hasardées, quelle étoit la façon de vivre particuliere des romains, et qu’une chose de cette importance occupe mille sçavans, qui y emploient sans fruit leurs précieuses veilles. Après un exemple tel que celui-là, le traducteur doit être excusé ; et s’il ne l’est pas, il ne s’en doit plus mettre en peine. S’il avoit à rendre raison de toutes les impertinences qui sont dans ce livre, il ne finiroit point. Il est donc à propos qu’il dise, pour terminer ce long raisonnement, aussi ennuyeux pour lui que pour les lecteurs, que dans l’isle Jonquille, vulgairement le poëme d’un opéra étoit ridicule ; qu’il consistoit en de vieilles fables doucereusement r’habillées ; qu’essentiellement, le style en étoit fade, et la poésie lâche ; qu’il ne s’y agissoit ni de conduite ni d’intérêt …..
... la suite ne vous décevra pas. Lisez donc Crébillon, ou ce que vous voudrez, et pourquoi pas son contemporain anglais Henry Fielding (1707-1754) ... J'entame pour ma part l'Histoire de Tom Jones (trad. Francis Ledoux, Gallimard, « Folio-Classique », n° 4623) avec ses plus de 1000 pages aussi édifiantes que curieuses que drolatiques, dans lesquelles on ne croise pas de Chinois -- un véritable dépaysement.

vendredi 27 juillet 2012

Keul Madang 16 et la poésie coréenne


Un nouveau numéro de la revue en ligne Keul Madang. Litérature coréenne est sorti en juin. C'est le n° 16. Il est consacré à la poésie coréenne. Voici son éditorial, pour vous donner envie de le feuilleter à l'adresse http://www.keulmadang.com/ :
Royaume ermite, Pays du matin calme, Pays du matin clair, ou « Pauvre et douce Corée¹ ». Ces nombreuses dénominations, pleines d’une certaine volupté, suffiraient à illustrer l’ancrage de la poésie dans la culture coréenne.
Bercée de culture chinoise classique, elle  a su trouver  au fil des siècles une voix singulière, profondément enracinée dans la pratique du chant, et dont le succès ne s’est jamais démenti.
Fidèle au fonds spirituel et artistique de la Corée ancienne, la production poétique coréenne aura tout au long  du 20ème siècle cherché le moyen de s’inscrire dans sa contemporanéité. Une poésie proche des gens, témoin des jours difficiles, comme peut en témoigner le poète de Ko un qui aura traversé l’occupation japonaise, la guerre de Corée, la dictature militaire…
Une écriture « réaliste », propice à la pensée de l’instant ; des formes brèves « sijo », à la poésie narrative de  Shin Kyung-rim, ou encore le  silence ; la poésie se rencontre partout et à chaque instant en Corée. Elle se lit, s’écoute, se  contemple ; elle est en tout cas très vivante comme en témoigne le succès récent du film Poetry  de Lee Chang-dong, où l’on suit une femme à la recherche de sa voix…
Ce n’est pas l’ambition de cette nouvelle formule de Keulmadang que de présenter un panorama exhaustif de la poésie coréenne, thème que nous poursuivrons dans notre prochain numéro, mais de donner quelques impressions fugitives sur ce qui fait sans doute l’une des spécificité de la Corée : vivre en poésie.
¹ « Pauvre et douce Corée », Georges Ducrocq, 1901

mercredi 25 juillet 2012

Miscellanées littéraires (012)


Les vacances sont un excellent moment pour éponger une part du retard accumulé pendant l’année. J’ai donc mis à profit un peu de mon temps de repos pour alimenter un nouveau blog, ou carnet de recherche [scholarly blog], crânement baptisé KaserWeb [http://kaser.hypotheses.org/] et créé en février dernier sur la prestigieuse plateforme Hypotheses.org [voir sa fiche sur la page : http://www.openedition.org/11224]. Je vous invite à vous abonner à son fil RSS [http://kaser.hypotheses.org/feed] ou à glisser son adresse dans vos marque-pages. Il y sera question au fil des jours des différents dossiers et traductions en cours de réalisation, mais on y retrouvera aussi des vieilleries parées de nouveaux atours.

Pour l’heure c’est vers le tas de Miscellanées littéraires proposées voici de longues semaines par Thomas Pogu que je me tourne.

La première va nous fournir l’occasion de lire, ou de relire, un extrait issu des Lettres édifiantes et curieuses de Chine par des missionnaires jésuites (1702-1776) (Garnier-Flammarion, n° 315, 1979, 502 p.), ouvrage réédité en 2002 chez Desjonquères (258 p.) sous un titre légèrement différent, tout en reprenant la préface de Jean-Louis et Isabelle Vissière de l'Université de Provence (lesquels remercient de leur « amicale collaboration » leurs « collègues aixois » M. Patrick Destenay, M. et Mme Milsky). Des extraits de la préface donneront avantageusement une idée de l'influence qu'ont eue ces lettres sur la littérature et la philosophie européennes et notamment françaises (Voltaire !), tout en apportant quelques appréciables informations d'ordre historique et bibliographique :
« Le dernier recueil de lettres paraît en 1776, mais il faut croire que l'heure de la retraite n'a pas encore sonné pour les ex-Jésuites de Pékin. Comme si l'adversité les stimulait, ils fournissent un énorme travail de documentation sur la Chine : quinze volumes in-quarto ! Ce sont les Mémoires concernant l'Histoire, les Sciences, les Arts, les Mœurs, les Usages (...) des Chinois (1776-1791), qui avaient pour principaux rédacteurs les PP. Amiot et Cibot. Les Mémoires continuent tout naturellement les Lettres, comme les Lettres continuaient les Nouveaux Mémoires du P. Le Comte, parus en 1696. C'est ce labeur d'un siècle qui a permis aux Jésuites de fonder une science nouvelle, la sinologie. » (pp. 26-27)

« En 1702, le P. Le Gobien, procureur des Missions de la Chine à Paris, édite un volume intitulé : Lettres de quelques missionnaires de la Compagnie de Jésus écrites de la Chine et des Indes orientales. Le succès encourage le P. Le Gobien à publier un second recueil sous ce titre alléchant : Lettres édifiantes et curieuses écrites des missions étrangères par quelques missionnaires de la Compagnie de Jésus (1703). La formule sera exploitée jusqu'à la fin du siècle sous la direction, notamment, du P. du Halde, puis du P. Patouillet, tête de turc de Voltaire (et aussi de Hugo). (...) Pour les Jésuites du Grand Siècle comme pour les maîtres de pension de la Restauration, il s'agissait avant tout de lettres édifiantes, c'est-à-dire de propagande religieuse, destinées à exalter l’œuvre des missionnaires et à consolider la foi du lecteur en lui montrant l'héroïsme des nouveaux apôtres et des nouveaux martyrs.
Mais, plus encore qu'édifiantes, elles étaient curieuses, et c'est sans doute la vraie raison de leur succès au XVIIIe siècle. Faut-il rappeler que les sciences et les techniques suscitent l'intérêt du public cultivé au siècle de l'Encyclopédie ? que les récits de voyage réels ou imaginaires peuplent les bibliothèques du temps et que les Européens, après avoir découvert les étrangers d'Amérique et d'Asie, de Lilliput et des mystérieuses Terres australes, se découvrent eux-mêmes étrangers sous le regard des visiteurs siamois, persans, chinois, péruviens ? » (pp. 28-29)
Le passage retenu par Thomas est tiré d'une lettre portant en partie sur la difficulté d'apprendre, de parler et d'écrire le chinois. Elle se situe vers la fin du volume (pp. 468-470). Elle est précédée d’un petit commentaire liminaire :
La difficulté du chinois ou savez-vous prononcer les chou ?
-
Nous avons retenu cette lettre à cause de son caractère humoristique. En ce XVIIIe siècle où l'esprit est la chose du monde la mieux partagée, une lettre austère et ennuyeuse adressée à une femme du monde serait plus qu'un crime, une faute... de goût. Avant d'être missionnaire, le P. Bourgeois est "honnête homme" : il décrit donc ses difficultés sur le ton badin. Ces difficultés tiennent aux vraies et fausses homophonies de la langue chinoise.
Du P. François Bourgeois à Madame de ***  A Pékin, le 15 octobre 1769.
(...) Le chinois est bien difficile. Je puis vous assurer qu'il ne ressemble en rien à aucune langue connue. Le même mot n'a jamais qu'une terminaison ; on n'y trouve point tout ce qui dans nos déclinaisons distingue le genre et le nombre des choses dont on parle. Dans les verbes, rien ne nous aide à faire entendre quelle est la personne qui agit, comment et en quel temps elle agit, si elle agit seule ou avec d'autres. En un mot, chez les Chinois le même mot est substantif, pluriel, masculin féminin, etc. C'est à vous qui écoutez, à épier les circonstances et à deviner. Ajoutez à tout cela, que tous les mots de la langue se réduisent à trois cents et quelques-uns ; qu'ils se prononcent de tant de façons qu'ils signifient quatre-vingt mille choses différentes qu'on exprime par autant de caractères.
Ce n'est pas tout. L'arrangement de tous ces monosyllabes paraît n'être soumis à aucune règle générale ; en sorte que pour savoir la langue, après avoir appris tous les mots, il faut apprendre chaque phrase en particulier ; la moindre inversion ferait que vous ne seriez pas entendu des trois quarts des Chinois.
Je reviens aux mots. On m'avait dit : chou signifie livre. Je comptais que toutes les fois que reviendrait le mot chou, je pourrais conclure qu'il s'agissait d'un livre. Point du tout, chou revient, il signifie un arbre. Me voilà partagé entre chou livre, et chou arbre. Ce n'est rien que cela ; il y a chou grandes chaleurs, chou raconter, chou aurore, chou pluie, chou charité, chou accoutumés, chou perdre une gageure, etc. Je ne finirais pas, si je voulais rapporter toutes les significations du même mot.
Encore, si on pouvait s'aider par la lecture des livres ; mais non, leur langage est tout différent d'une simple conversation.
Ce qui sera surtout et éternellement un écueil pour tout Européen, c'est la prononciation. Elle est d'une difficulté insurmontable. D'abord chaque mot peut se prononcer sur cinq tons différents, et il ne faut pas croire que chaque ton soit si marqué, que l'oreille le distingue aisément. Ces monosyllabes passent d'une vitesse étonnante, et de peur qu'il ne soit trop aisé de les saisir à la volée, les Chinois font encore je ne sais combien d'élisions qui ne laissent presque rien de deux monosyllabes. D'un ton aspiré, il faut passer de suite à un ton uni ; d'un sifflement, à un ton rentrant ; tantôt il faut parler du gosier, tantôt du palais, presque toujours du nez. J'ai récité au moins cinquante fois mon sermon devant mon domestique, avant que de le dire en public. Je lui donnais plein pouvoir de me reprendre, et je ne me lassais pas de répéter. Il est tels de mes auditeurs chinois qui, de dix parties, comme ils disent, n'en ont entendu que trois. Heureusement que les Chinois sont patients, et qu'ils sont toujours étonnés qu'un pauvre étranger puisse apprendre deux mots de leur langue.
Aujourd'hui je suis un peu plus à l'aise. J'entends assez ceux qui viennent se confesser. On a même cru que je pouvais me charger de la congrégation des jeunes néophytes. Le père Dollière me la remit ces jours passés. J'ai l'honneur d'être, avec beaucoup de respect, Madame, etc. 
[Pour lire ce texte dans l'édition originale, Volume 29, 1773, voir pp. 268 à 273]
Un coup d’œil sur la page consacrée aux Lettres édifiantes et curieuses...  sur Bibliotheca Sinica 2.0 donnera sans doute le vertige à ceux qui ambitionneraient de lire la totalité de cette passionnante correspondance. Ceci fait, on pourra également se tourner vers le Père Lecomte (Un jésuite à Pékin. Nouveaux mémoires sur l’état présent de la Chine. 1687-1692. Phébus, 1990, 554 p., ou en ligne ici) et tant d’autres curiosités, mais aussi pourquoi pas en profiter pour se replonger dans les écrits d’Etiemble qui avouait avoir consacré plus de cinq ans de son existence à « ce moment de la conscience européenne » en préambule à ses Jésuites en Chine La querelle des rites (1552-1773) (Julliard, « Archives », 1966, 297p.) malheureusement épuisé. Cette préface enlevée porte pour titre : « Une ténébreuse affaire ». Bonne lecture estivale. Amen.  

vendredi 20 juillet 2012

Miscellanées littéraires (011)


Les lecteurs du précédent, et déjà fort ancien, billet sur Abel Rémusat seront sans doute heureux d'apprendre, grâce à l'excellente base de données Bibliotheca Sinica 2.0, que la Dissertatio de glossosemeiotice sive de signis morborum qua è linguâ sumuntur praesertim apud Sinenses. Quam in aulâ publicâ celeberrimae Facultatis Medicae Parisinae, pro Medicinae Doctoratûs gradu adipiscendo, die 25 augusti 1813, propugnare conabitur J. P. Abel – Rémusat, Parisiensis. (Paris: Didot 1813) est accessible sur Google Book (Voir ici).

Inutile de dire que Bibliotheca Sinica 2.0 qui « explores Sino-Western encounters by ways of texts and images published before 1939 and is intended as an extension of the bibliography Western Books on China in Libraries in Vienna/Austria, 1477-1939 » est un outil indispensable pour qui est à l'affût des traductions anciennes d'œuvres (littéraires ou non) chinoises. On jugera encore mieux de l'efficacité de ceux qui l'alimentent en s'abonnant au fil twitter  @BS_2 (https://twitter.com/BS_2)

On y trouve également (voir ici) la référence aux Recherches historiques sur la médecine des Chinois (Paris, Impr. Didot, 1813) de François Albin Lepage  (1793 - ?) qu'on peut télécharger et lire à partir du site de la Bibliothèque interuniversitaire de Santé (BIUM) (Ici).

Cette thèse soutenue à la Faculté de médecine de Paris, le 31 août 1813, soit  la même année que celle de Rémusat, s'organise en trois chapitres :
  1. De l'origine et des progrès de la Médecine, de son exercice à la Chine, et des systèmes des médecins chinois
  2. Thérapeutique, Matière médicale et Pharmacie des Chinois
  3. Considérations hygiéniques sur le climat, les productions et la population de la Chine ; les mœurs, la manière de vivre et les maladies les plus ordinaires des Chinois

On y trouve la piquante référence aux écrits des Jésuites que je vous livre ci-dessous :
Le P. Duhalde dit qu'il y a à Pékin des charlatans qui, après avoir examiné les maladies, répondent de vous guérir moyennant une somme qu'on ne leur donne qu'en cas que le succès couronne leur traitement. Il serait à désirer que les charlatans européens, à l'instar de ceux de Pékin, ne se fissent payer qu'après la guérison de leurs malades : on verrait bientôt diminuer le nombre des dupes des prétendus remèdes secrets, et en même temps aussi l'extrême impudence de leurs auteurs. (p. 15) 
 Portez-vous bien. (P.K.)

samedi 2 juin 2012

Réponse à la devinette (023)


La 23ème devinette n’aura tenu que quelques heures. Thomas Pogu n’a, en effet, pas mis longtemps pour identifier Jean-Pierre Abel-Rémusat (1788-1832), mais il n’a pas immédiatement compris pourquoi le rendez-vous avait été donné au 2 juin, et non au 4 juin comme le laissait supposer la notice Wikipedia consacrée au célèbre sinologue.  

Ceux qui liront jusqu’au bout le long extrait tiré de « La Chaire de langues et littératures chinoises et tartares-mandchoues », article composé en 1932, par un autre grand sinologue — Henri Maspero (1883-1945) —, comprendront pourquoi, et corrigeront une erreur souvent reproduite. « Une mort prématurée », la page consacrée à la mort de Rémusat sur le site de l’Association de recherches historiques en Val de Seine, Val d’Ecole, Pays de Bière, Gâtinais Français — le Fil d’Ariane —  fixe également à aujourd’hui le 180ème anniversaire de la mort de Rémusat. 

L’illustration — Portrait lithographié par Achille Devéria (1800-1857) — provient du même ouvrage que ce texte très instructif (livré ici tel quel) qu’on retrouvera bardé des notes indispensables dans l’anthologie sur laquelle je travaille à mes moments perdus :  Le Collège de France (1530-1930). Livre jubilaire composé à l'occasion de son quatrième centenaire. Paris : Presses Universitaires de France, 1932 (pp. 355-359). 
Les études chinoises furent représentées au Collège de France pendant le XVIIIe siècle presque entier par un professeur d’arabe, Fourmont, et un professeur de syriaque, Deguignes, dont les travaux sinologiques, malgré leurs défauts, ont certainement beaucoup plus fait pour les rendre célèbres que leurs travaux sur l’arabe et le syriaque. Il n’y eut jamais de chaire de chinois ; et après la Révolution l’intérêt que le gouvernement impérial accorda à l’étude de la Chine se porta dans une autre direction, la publication du dictionnaire chinois de Basile de Glemona. Mais l’élargissement des études orientales à l’Extrême-Orient était une idée qui tenait à cœur à Silvestre de Sacy, alors le chef incontesté de l’orientalisme français, et il obtint la réalisation du gouvernement de Louis XVIII ;  le 29 novembre 1814, le roi, sur le rapport de l’abbé de Montesquiou, ministre de l’Intérieur, créa une chaire de chinois au Collège de France en même temps qu’une de sanscrit. C’est à cette chaire, demeurée longtemps la seule place d’enseignement scientifique relatif à l’Extrême-Orient, non seulement en France, mais en Europe, et à l’influence de ses titulaires successifs, qu’est dû tout le grand développement de la sinologie française au XIXe siècle.
    Le professeur nommé à la chaire nouvellement créée, Abel Rémusat, avait à peine vingt-huit ans, étant né le 5 septembre 1788 : il était donc trop jeune pour avoir connu Deguignes, mort en 1800, et c’est tout seul qu’il s’est formé. Il avait d’ailleurs commencé par des études de médecine, suivant les traces de son père, ancien chirurgien privilégié du roi, qui mourut en 1805. Ce fut, semble-t-il, le hasard qui l’attira vers la Chine. L’abbé de Tressan avait à l’Abbaye-au-Bois une collection d’antiquités et de curiosités qu’il ouvrait libéralement ; le jeune Rémusat y fut admis et y vit un herbier chinois qui l’intéressa : mis au défi de lire les notices qui accompagnaient les dessins des plantes, il se piqua d’honneur et se mit à l’étude de la langue chinoise. Les difficultés étaient considérables : non seulement il n’y avait à Paris aucun enseignement du chinois, mais encore les livres manquaient. La Bibliothèque Impériale en contenait, il est vrai, une belle collection : Rémusat y aurait trouvé en manuscrit quelques dictionnaires et quelques grammaires composés par des missionnaires du XVIIIe siècle, ainsi que le Notitia linguae sinicae du P. Prémare (1728). Mais Langlès, qui était alors conservateur du département des manuscrits orientaux, en refusa l’accès à cet étudiant en médecine de moins de vingt ans. Tout ce qu’il eut pour se guider, ce fut la mauvaise Grammatica sinica de Fourmont : il ne connut la grammaire de Varo, qui était l’original de celle de Fourmont, que plusieurs années après 1814 ; aucun dictionnaire : l’impression de celui de Basile de Glemona dont il avait été question dès 1080, commencée en 1809, ne fut achevée par Deguignes (le fils de l’ancien professeur de syriaque au Collège de France) qu’en 1813. Il lui fallut s’en faire un lui-même « à l’aide des ouvrages chinois dont nous possédons des versions et des paraphrases, en comparant ces dernières avec les originaux. » En dépouillant la Grammatica sinica de Fourmont, le Sapientia sinica d’Intorcetta, des traductions de l’Oraison Dominicale et du Symbole des Apôtres, la China illustrata de Kircher, etc., il avait réussi à se constituer dès la fin de 1808 un vocabulaire d’environ quinze cents caractères, avec prononciation et explication. D’autre part il se procura quelques dictionnaires purement chinois, le Tcheng tseu t’ong et le K’anhi tseu tien, peut-être aussi le Tseu houei : il avait sûrement les deux premiers avant 1811 et le dernier avant 1814. Enfin les travaux de Langlès sur le mandchou avaient depuis longtemps attiré l’attention sur cette langue et son intérêt comme intermédiaire de l’étude du chinois ; or, plus heureux pour le mandchou que pour le chinois, les étudiants possédaient depuis longtemps une grammaire et un dictionnaire imprimés : les Elementa linguae tartaricae du P. Verbiest (que tout le monde à cette époque attribuait par erreur au P. Gerbillon) qui avaient été publiés sans nom d’auteur dans le Recueil de Voyages de Thévenot (1696) et dont le P. Amyot avait donné une adaptation française incomplète dans les Mémoires concernant les Chinois (1878) ; et le Dictionnaire Tartare-Mantchou français du P. Amyot (1784), imprimé à Paris par Langlès en 1789-1790. Rémusat se mit à l’étude du mandchou presque en même temps qu’à celle du chinois, et dès 1811 il se sentait assez avancé pour « prendre les idiomes de la Tartarie pour l’objet d’un travail spécial. »
    En 1811, fort de ces études préliminaire, Abel Rémusat publia un Essai sur la Langue et [la] Littérature chinoises qui fut bien accueilli des orientalistes ; quatre ans plus tard Silvestre de Sacy rendant compte dans le Moniteur du 23 janvier 1815 de l’ouverture du cours de chinois au Collège de France, rappelait cet ouvrage et déclarait que « de ce moment tous ceux qui s’intéressent à la gloire littéraire de la France devaient concevoir les espérances les mieux fondées d’un talent qui, en triomphant de tous les obstacles par un travail opiniâtre et par la seule rectitude du jugement, avait donné des gages assurés des succès qui ne pouvaient manquer de couronner de telles dispositions.» En fait, c’est cet ouvrage ainsi que l’Etudes des Langues étrangères chez les Chinois publié la même année dans le Magasin encyclopédique (octobre 1811) qui attirèrent sur le jeune savant l’attention de deux hommes qui ne s’aimaient guère, Silvestre de Sacy et Klaproth. C’est à ce dernier que Rémusat dut de compléter définitivement son outillage scientifique, car c’est grâce à lui qu’il put « être prévenu à temps de la mise en vente de plusieurs dictionnaires manuscrits » : l’un d’eux était une très belle copie, exécutée en Chine en 1714-1715, du Dictionnaire de Basile de Glemona, qu’il acquit entre 1811 et 1814. La protection de Sacy fut à la fois désintéressée et plus active. La conscription de 1812 n’avait pas touché Rémusat, fils de veuve ; mais celle de 1813, qui rappela tous les exemptés des douze dernières années, le prit. Cependant comme les études chinoises ne lui avaient pas fait négliger les études médicales, et qu’il venait de passer le doctorat, cette année même, avec une thèse mi-médicale mi-sinologique : Dissertatio de glossosemeiologice, sive de signis morborum quae a lingua sumuntur praesertim apud Sinenses, il devint médecin aide-major ; l’entremise de Sacy le fit laisser à Paris à l’hôpital Montaigu, où il dirigea avec succès, paraît-il, le service des fiévreux. Ce fut encore à la protection de Sacy qu’il dut, l’année suivante, d’être nommée à la chaire de chinois créée au Collège de France.
    Rémusat ouvrit son cours le 16 janvier 1815. Comme il n’y avait alors à Paris aucun autre enseignement du chinois, il était naturel qu’il se consacrât avant tout à l’étude de la langue elle-même. Jusqu’à la fin de sa vie, il partagea ses trois cours hebdomadaires entre la grammaire et l’explication des textes. Dès la première année, il expose « les principes généraux de la langue chinoise et l’usage des particules dans le Kou-wen ou style antique et le Kouanhoa ou mandarinique » ; l’année suivante, il y joint « les éléments du mantchou », et ce double enseignent grammatical se poursuit régulièrement tous les ans, en y ajoutant l’explication de divers textes : la stèle chrétienne de Si-ngan-fou (année 1815), « les livres moraux de Confucius en comparant la version mandchoue avec le texte original » (1815-1816), le Chou king « en chinois et mantchou » (1828-1829), des livres taoïstes, Tao tö king (1826-1827), Kan ying pien (1815-1816), etc., et aussi des romans pour la langue mandarine.
    Le cours de grammaire que Rémusat faisait chaque année fut d’abord dicté par lui pendant le premier semestre à ses auditeurs. Grâce à l’expérience que lui fournissait l’enseignement, il put arriver à en perfectionner peu à peu l’exposé. En 1820, il se décida à en établir une version définitive pour l’impression : l’ouvrage parut à la fin de 1821 (il est daté par anticipation de 1822) sous le titre de Eléments de Grammaire Chinoise ou Principes généraux du Kou-wen ou style antique et du Kouan-hoa, c’est-à-dire de la langue commune généralement usitée dans l’Empire Chinois. Ce n’était pas la première grammaire chinoise imprimée, puisque, sans même parler de la vieille grammaire mandarine de Varo qui datait de plus d’un siècle (1703), Marshman et Morrison venaient chacun de publier une grammaire nouvelle, le premier en 1814, et le second en 1815, mais c’était la première traitant à la fois de la langue écrite et de la langue parlée qui y occupaient chacune une partie, et surtout c’était la première où la grammaire était exposée en tenant compte du génie propre de la langue chinoise, et non pas comme un exercice de traduction où toutes les formes grammaticales des langues européennes, déclinaisons, conjugaisons, etc., imposaient leur moule. C’était le premier exposé scientifique de la langue chinoise.
    Mais déjà à ce moment l‘étude de la langue avait pour Rémusat passé au second plan pour faire place à l’inventaire systématique et au dépouillement méthodique d’une littérature qu’il commençait à découvrir. Les difficultés qui au début de sa carrière lui avait fermé l’accès des collections des livres envoyés de Chine à la Bibliothèque du Roi au XVIIIe siècle, avait disparu en 1816, quand il obtint d’être chargé du catalogue des livres chinois de cette Bibliothèque ; subitement la plus grande partie de la Bibliothèque chinoise lui était devenue accessible, pour l’exploration de laquelle le catalogue de Fourmont, avec ses défauts et son ancienneté (il datait de 1742), ne pouvait être qu’un premier guide, et encore un guide incomplet puisque depuis trois quarts de siècle la collection s’était accrue de près de moitié. Il ne paraît pas avoir connu le catalogue du Sseu k’ou ts’iuan chou, cette grande bibliographie du XVIIIe siècle, puisque ce sont les chapitres bibliographiques de Wen hien t’ong k’ao de Ma Touan-lin qu’il prit pour base de son travail, bien que l’ouvrage datât du XIIIe siècle, quand il entreprit un catalogue général qui devait être en même temps une bibliographie : description détaillée des ouvrages, notes biographiques sur les auteurs, études sur les éditions, rien ne devait y manquer. Bien plus, en 1825, quand il eut succédé à Langlès comme conservateur du département des livres orientaux, il élargit encore ce plan déjà trop vaste en décidant d’y adjoindre une traduction complète des chapitres bibliographiques du Wen hien t’ong k’ao, même pour les livres qui ne se trouvaient pas à Paris. L’entreprise était trop considérable pour être menée à bonne fin, surtout à cette époque ; le simple catalogue lui-même ne fut pas achevé. Le premier volume sur les Classiques semble avoir été le seul rédigé ; une copie en fut préparée pour l’impression, mais Rémusat mourut avant d’avoir terminé l’insertion des caractères chinois pour lesquels la place  avait été réservée par le copiste.
    Si son entrée à la Bibliothèque du Roi lui avait imposé un travail nouveau, avec la préparation du catalogue, elle avait eu l’avantage de lui ouvrir une large perspective sur l’ensemble de la littérature chinoise : l’acquisition de la langue cessait d’être une fin pour devenir un moyen, et il put se livrer à des études sur la religion, la philosophie, l’histoire, la littérature, etc. Le plan suivant lequel il avait entrepris son grand catalogue exigeait des recherches biographiques sur les écrivains : c’est à cela qu’on doit les vies d’historiens et de poètes qu’il publia dans les Nouveaux mélanges Asiatiques. Mais au début, ce fut surtout le confucianisme qui l’attira, comme il était normal, et non content de traduire un des opuscules attribués à Confucius, le Tchong yong (1818), il chercha à faire connaître les principaux parmi ses premiers disciples dans des articles qui parurent dans le même recueil. Il fut moins bien inspiré par Lao-tseu et la philosophie taoïste, dont il crut trouver l’origine dans l’école pythagoricienne (1823). A ce moment il avait attaqué l’étude de l’histoire mongole, sur laquelle son volumineux Mémoire sur les relations politiques des princes chrétiens et particulièrement des rois de France avec les empereurs mongols (1824-1828) apporta des documents importants. Mais ce sont surtout ses travaux sur le Bouddhisme qui constituent son œuvre capitale, en particulier sa traduction du Fo kouo ki, récit du voyage que fit dans l’Inde, au Ve siècle, le religieux chinois Fa-hien pour aller visiter les lieux saints et chercher des livres de discipline monastique. Outre l’intérêt propre de l’ouvrage, c’était ouvrir une question qui n’a cessé de passionner les sinologues, celle des relations anciennes de la Chine et du monde occidental, et de l’influence que les civilisations de l’ancien monde ont pu exercer les unes sur les autres. Il faut ajouter que la traduction était remarquable pour une époque où les notions sur la religion bouddhique étaient encore les plus vagues, et où on connaissait à peine la géographie de l’Asie centrale et l’histoire de l’Inde. L’auteur mourut avant d’avoir pu y mettre la dernière main, et se fut son élève Landresse, qui, aidé de Klaproth, le mit en état d’être publié.
    Abel Rémusat mourut en effet du choléra le 2 juin 1832, en pleine maturité.

vendredi 25 mai 2012

Devinette (023)

« Qui suis je ? »

Voici donc la 23ème devinette d'une série interrompue, le 1er avril 2010 avec une 22ème devinette élucidée par Alain Rousseau (voir les commentaires). Les réponses à celle-ci, bonnes ou mauvaises, et, le cas échéant, la solution, seront données le 2 juin prochain —— date qui n'a pas été choisie au hasard. A bientôt. (P.K.)

vendredi 4 mai 2012

Certains désordres


Après une évocation minimaliste de la fête du 1 mai (wu yi 五一), et avant l'évocation prochaine des événements du 4 juin 1989 (liu si 六四), voici une petite page d’histoire en ce jour anniversaire (le 93ème) du début de ce qu’on appelle le « Mouvement du 4 mai » chinois ou  « Wu si yundong » 五四运动 / 五四運動.

Comme l'écrivait Lucien Bianco, dans le numéro 3 du volume 19 des Annales. Economies, Sociétés, Civilisations, page 604 [en ligne], au début d'un compte rendu pour un ouvrage de Chow Tse-tsung 周策縱 (7 janvier 1916 - 7 mai 2007) qui était selon lui en 1964, « une des contributions les plus importantes de ces dernières années à l'étude de l'histoire chinoise contemporaine » — il s'agit de The May fourth Movement. Intellectual Revolution in Modern China. Cambridge (MASS), Harvard University Press, 1960 — :
 « le « Mouvement du 4 mai », c'est d'abord la manifestation qui se déroule à Pékin le 4 mai 1919 ; ce jour-là, les étudiants, défilant dans les rues, protestent contre la politique des puissances, qui, dans l'élaboration du Traité de paix de Versailles, sacrifient les intérêts de la Chine en acceptant de transférer au Japon les droits acquis avant la guerre par l'Allemagne dans la province du Shantung [Shandong]. Mais, au delà de cet incident, l'expression : « Mouvement du 4 mai » s’entend un vaste mouvement de modernisation tendant à reconstruire une Chine nouvelle par l’application de réformes intellectuelles et sociales. Le mouvement, lancé par les étudiants et les milieux littéraires, obtient rapidement le soutien des classes nouvelles : bourgeoisie et ouvriers, ce qui lui permet de remporter un certain nombre de victoires. C’est ainsi que les délégués chinois à la conférence de Versailles, pressés par la violente campagne d’opinion déclenchée dans leur pays, et malgré des instructions contraires du gouvernement de Pékin, refusent d’apposer leur signature au traité de paix qui spolie la Chine du Shantung. Par la suite le mouvement se politise et perd son unité originelle.»
Je ne sais pas à partir de quelle date les événements du 4 mai ont été connus en France. Je n’ai retrouvé, grâce à Gallica, qu’une vague mention de « certains désordres » provoqués en Chine par « l’échec diplomatique subi par le gouvernement chinois sur la question du Chantoung [Shandong] », désordres ayant conduit à la démission du gouvernement, dans l’Humanité du 17 mai 1919. Huit jours auparavant dans les colonnes du même quotidien (9 mai), on pouvait lire sous le titre « Colonies allemandes » : 
 « Presque aussi abominable que l’annexion déguisée du bassin de la Sarre est le traitement qu’on inflige aux colonies allemandes. Les socialistes ont toujours combattu le colonialisme capitaliste parce qu’il crée, par le développement des appétits de conquête des conflits internationaux et parce qu’il brutalise les peuples les plus faibles. Mais puisque, le capitalisme étant maintenu, le colonialisme subsiste, il est certain que la populeuse et industrielle Allemagne à besoin de colonies comme les autres grandes nations. Le président Wilson commit sa plus grosse faute — lorsqu’il accepta que l’Allemagne fût dépouillée de ses colonies au profit des vainqueurs. La colonie allemande de Kiao-Tcheou qui aurait dû faire retour à la Chine est volée à celle-ci par le Japon. C’est ici un Etat allié qui dépouille un autre Etat allié./.../ Les peuples des colonies allemandes sont traités comme bétail et les Etats vainqueurs se les partagent.»
Le « Mouvement du 4 mai» est commémoré depuis 1949 en République populaire de Chine sous le nom de « Qingnian jie »  青年节, « Fête de la Jeunesse » et à Taïwan, sous le nom de « Fête de la Littérature », « Weiyi jie » 文藝節 depuis 1945.

jeudi 3 mai 2012

Printemps du Japon en Pays d'Aix, 9ème édition.


Comme il n'y a plus de temps à perdre, je vous communique tel quel un courriel reçu ce jour. Son contenu ravira les amateurs du Japon qui vivent dans le beau Pays d'Aix :
Bonjour,

Je me permets de vous contacter pour vous annoncer le début de la 9ème édition du festival Printemps du Japon en Pays d'Aix qui se déroulera du 3 au 26 mai. Au programme, trois semaines d'ateliers, conférences, expositions et journées thématiques pour japoniser le Pays d'Aix.

Le point fort du festival est une représentation de théâtre Nô le mercredi 9 mai à 20h30. Le spectacle sera réalisé par la troupe de maître Kano, accompagné de 30 acteurs, musiciens et danseurs spécialement venu de la ville de Kumamoto, qui mettrons en scène cette année leur dernière production: "Jeanne d'Arc" mêlant ainsi culture Française et culture Japonaise au sein de l'unique théâtre Nô au monde en dehors du Japon.

Ce soir [03/05/12] se déroule également l'inauguration en mairie du festival, à partir de 17h30 avec une dégustation de sushis ainsi qu'une conférence sur la situation du Japon. 

Le programme complet du festival est disponible sur notre site internet : www.mdjm.org

En espérant avoir l'honneur de votre présence,
Veuillez agréer mes salutations distinguées.

MARQUEZ-SANTO Aurore
Responsable de la communication
Festival Printemps du Japon 2012

Voir également la page Facebook du Festival :  
 
A ne pas manquer, l'appétissante intervention de notre collègue Arnaud Brotons sur le thème :
« Nos ancêtres furent-ils cannibales ? 
Controverse sur l’identité japonaise au cours de la restauration impériale. » 
(Aix-en-Provence, FNAC, le 15 mai à 17 h.)

mardi 1 mai 2012

lundi 30 avril 2012

Zhu Xi réactivé (1/2)

 Source de l'illustration : kobai.co.kr

Avant un « Tang Xianzu ressuscité » que je vous promets depuis belle lurette, voici dans la même catégorie des ouvrages à ne pas manquer, un Zhu Xi 朱熹 (1130-1200) réanimé, revivifié, ou réactivé, dont le caractère entier nous a été [voici quatre ans maintenant !] rendu pour un usage contemporain :

Zhu Xi, Mémoire sur la situation de l'Empire (Wu-shen fengshi) 1188.
Traduit du chinois, présenté et annoté par Roger Darrobers.
Paris : Editions You Feng, 2008, 192 p.

L'ouvrage n'est plus tout neuf, je vous le concède. Il en avait été question, rappelez-vous, dans l’avant-dernière dernière devinette [021] présentée sur ce blog le 6 juin 2009. Mais, cette traduction du Wu-shen fengshi 戊申封事 est, sans conteste, un ouvrage de haute sinologie, c'est-à-dire un ouvrage savant, pointu et précis, mais qui sait aussi s'adresser avec la même clarté au non-spécialiste qui en tirera, s'il fait le premier pas, des enseignements quelle que soit sa curiosité initiale pour lui — le spécialiste, lui aussi, comblera ou complétera par sa lecture un pan de ses connaissances : l'un et l'autre y trouveront leur compte sans qu'à aucun moment ils n'aient rien à redire sur la méthode appliquée par le sinologue-traducteur — la seule réserve à formuler, réside dans l'absence des caractères, mais elle s'appliquerait de la même manière si l'ouvrage avait été publié dans une collection telle que « Connaissance de l'Orient » (il y avait assurément sa place) ; la seule façon de la faire tomber eut, sans doute, été de l'intégrer dans une de ces collections savantes, onéreuses et inconnue du public, telles que les publications de l'Ecole Française d'Extrême-Orient ou celles de l'Institut des Hautes Etudes chinoises. Le problème du choix par défaut des Editions You-Feng reste néanmoins entier : l'ouvrage ne sera guère mieux diffusé que les travaux estampillé "IHEC", ou "BEFEO" : il vous faudra sans aucun doute recourir à la commande directe sur le site de l'éditeur pour accéder à ses publications qui n'arrivent pas, ou pas souvent, dans les librairies non spécialisées — le bouche à oreille devrait compenser le manque de voilure de la diffusion. Néanmoins, que le lecteur se rassure, l'ouvrage se distingue des autres publications du libraire-éditeur parisien par une attention particulière portée au moindre détail : de la qualité du papier à la reliure ; tout — mise en page, choix de la police, notes de bas de page, etc. — , est finement agencé depuis la page de titre jusqu'au texte chinois reproduit en annexe.

    Roger Darrobers n'en est pas à son coup d'essai. Les curieux ont déjà repéré que le discret Professeur de l'université Paris X-Nanterre, qui défendit, un temps, la culture française à Pékin, et écrivit si joliment sur cette ville (voir sur ce blog), avait inscrit à son tableau de chasse une bonne collection de traductions dont les dernières avait révélé au public français l'œuvre et la personnalité de Liu Xinwu 劉心武 (1942-) (Bleu de Chine) ; cette fois, c'est Zhu Xi avec un travail dans la lignée d'un plus ancien sur un texte de Kang Youwei 康有為 (1858-1927), Manifeste à l’Empereur adressé par les candidats au doctorat publié en 1996 (You-Feng, 198 p.), sur lequel j'avais eu l'occasion d'écrire : « On aurait bien du mal à trouver le moindre reproche à faire au maître d’œuvre de cet ouvrage qui brille par son excellence et son originalité. ... Sa traduction est aussi agréable à lire que précise et rigoureuse. On peut du reste juger de la rigueur qu’il a déployée en la confrontant au texte original fourni en appendice, confrontation qui convaincra de la difficulté à rendre en français une écriture érudite, couchée dans le sabir parfois opaque du lettré chinois. » Les compliments tiennent toujours même s’il ne s’agit plus du « deuxième des trois manifestes que le réformiste avait soumis à l’attention de l’empereur Guangxu  光緒 (r. 1875-1909), avant dernier souverain de la dynastie Mandchoue (Qing, 1644-1911) », mais du mémoire adressé, à son souverain, par un des penseurs chinois les plus importants après Confucius.

    Mais de quoi parle donc ce texte et en quoi mérite-t-il d'être ressuscité plus de huit siècles après son apparition dans la Chine des Song du Sud ? Lisons des bribes de la longue et brillante introduction (pp. 9-52) : « [Le] Mémoire scellé de 1188 [est une] contribution majeure à la compréhension de la vie politique sous les Song du Sud. Long de quelque douze mille caractères en chinois, le Mémoire scellé de 1188 offre également une clé « fondamentale pour appréhender la pensée de Zhu Xi » [Shu Jingnan 束景南]» [...] Loin des spéculations abstraites ou d’une méditation visant à atteindre le salut individuel, la pensée de Zhu Xi répond ici à une finalité pragmatique, destinée à contribuer à un meilleur gouvernement, en exhortant l’empereur à se confronter à des préceptes moraux en  contrôlant ses désirs et en renonçant pour une part à ses prérogatives régaliennes, autrement dit en récusant l’absolutisme. » [pp. 38-40] « Le Mémoire scellé de 1188 constitue [...] le texte le plus virulent et le plus engagé adressé au trône par Zhu Xi. Délaissant les points de détails techniques, présents dans ses textes antérieurs, il dresse un terrible réquisitoire contre l’incurie et la corruption de son temps. » [pp. 46-47]

    Le contenu de ce manifeste garde tout son intérêt. Les souverains et gouvernants de nos jours auraient aussi bien besoin de leur Zhu Xi. Qu’ils lisent, à défaut, ce Mémoire sur la situation de l’Empire de toute urgence car il leur ouvrira la voie à une autre lecture qui vient juste de sortir :

Zhu Xi, Lu Jiuyuan, 
Texte présenté, traduit et annoté par Roger Darrobers et Guillaume Dutournier. 
Paris : Les Belles Lettres, « Bibliothèque chinoise », 2012, CXXII, 168 p.

Cette traduction du Zhu [Xi] Lu [Jiuyuan] Taiji zhi bian 朱[熹]陸[九淵]太極之辯, fera, un de ses jours prochains, l’objet d’un billet intitulé «  Zhu Xi réactivé (2/2) ».

Mais avant d'en tourner les pages, je vous invite à relire mon extrait préféré du présent ouvrage  :
 « C'est lorsqu'on est authentiquement capable de commencer par le plus difficile, que le plus facile se réalise spontanément, sans qu'il soit nécessaire d'en parler. Refuser de commencer par le plus difficile, en souhaitant inopinément gagner le plus facile, fût-ce en en parlant sans cesse du matin au soir, se ramène à de vaines palabres, justes bonnes à satisfaire les idées du moment. »

jeudi 26 avril 2012

Miscellanées littéraires (010)


C’est à nouveau à Thomas Pogu qu’on doit le choix de cette livraison de « Miscellanées littéraires », la dixième d'une série initiée fin avril 2011. C’est lors de recherches autour de Claude Le Petit (1638-1662) — dont il prépare la réédition d’œuvres qui n’ont pas été lues depuis bien longtemps — , qu’il a croisé Les vers dorés de Pythagore, expliqués et traduits pour la première fois en vers eumolpiques français, précédés d'un Discours sur l'essence et la forme de la poésie, chez les principaux peuples de la terre... d’Antoine Fabre d’Olivet, né le 8 décembre 1767 à Ganges, et mort le 27 mars 1825 à Paris.

Les passages retenus par lui montrent la méconnaissance qu’on avait à l’époque de leur rédaction de la poésie chinoise que les missionnaires jésuites, encore quasiment seule source disponible sur ce sujet, avaient quelque peu négligée. Ils montrent aussi qu’on est, en ce début de XIXe siècle, fort curieux de la Chine.

Antoine Fabre d’Olivet, publie ce Discours à Paris chez  Treuttel et Würtz, en 1813, soit deux ans après l’Essai sur la langue et la littérature chinoise de Jean-Pierre Abel-Rémusat (1788-1832), sorti chez le même éditeur. Dans sa « Préface », Abel-Rémusat, écrit : « Un ouvrage sur la langue chinoise, dont le seul but est d’en inspirer le goût et d’en faciliter l’étude, ne saurait paraître dans un moment plus favorable que celui où le compte rendu au nom des savants français par la première Académie de l’Empire vient de rappeler l’attention du public sur plusieurs parties de la littérature qui avaient été trop négligées ; j’ai cru devoir saisir cet instant pour la publication d’un premier essai sur la langue chinoise. »

Le grand-père de la sinologie française fait allusion au Rapport historique sur les progrès de l’histoire et de la littérature anciennes depuis 1789, et sur leur état actuel (Paris, Imprimerie impériale, 1810), rédigé par M. Bon-Joseph Dacier (1742-1833), dont la partie sur les langues et les littératures orientales (pp. 119-124) avait été confiée au grand orientaliste Silvestre de Sacy (1758-1838). On est vraiment au début d’une nouvelle ère dans la découverte de la Chine et de découvertes qui rendront rapidement caduques toutes les propositions qu’on va lire dans l’orthographe et la présentation d’origine :
« Il n’est pas vrai, comme on l’a dit et répété sans examen, que la Poésie prenne naissance dans les bois, dans les régions âpres et sauvages, ni surtout qu’elle soit l’apanage de l’enfance des nations et les premiers bégaiements de l’esprit humain. La Poésie, au contraire, parvenue à sa perfection, indique toujours une longue existence dans les peuples, une civilisation très avancée, et tout l’éclat de l’âge viril. Le sanctuaire des temples est son véritable berceau. Parcourez le monde sauvage ; voyez si les Iroquois, les Samoïèdes, ont une Poésie. Les peuples trouvés dans leur enfance, au sein de la mer Pacifique, vous ont-ils montré des hymnes comme ceux d’Orphée, des monuments épiques comme les poèmes d’Homère ? Ne sait-on pas que les Tâtars qui ont subjugué l’Asie, ces superbes Mantcheoux qui règnent aujourd’hui sur la Chine, n’ont jamais pu tirer de leur langue, rebelle à toute espèce de mélodie et de rythme, un seul vers (1), quoique depuis leurs conquêtes ils aient senti et apprécié les douceurs de cet art (2) ? » [pp. 30-31]
(1) Duhalde, in-fol t. IV, p. 65. Ces Tâtars n’avaient aucune idée de Poésie avant leur conquête de la Chine ; aussi s’imaginaient-ils que ce n’était qu’en Chine où l’on avait forgé les règles de cette science, et que le reste du monde leur ressemblait.
(2) L’un des descendans de Kang-hi a fait de bons vers en chinois. C’est Kien-long. Ce prince a composé un poème historique sur la conquête du peuple Eleuth, ou Oloth, qui, après avoir été longtemps tributaire de la Chine, s’était révolté. (Mém. concernant les Chin. t. I, p. 329)
« Il doit me suffire de dire, pour remplir l’objet qui m’occupe, que les Chinois ayant commencé par avoir des vers rimés, et conservant, par caractère et par religion, avec un respect inviolable, les usages antiques, n’ont jamais eu qu’une poésie médiocre, absolument étrangère à l’Épopée (3). Leurs principaux livres sacrés, nommés Kings, sont composés de caractères symboliques ou hiéroglyphiques, formant par groupe des espèces de tableaux, d’une conception profonde et souvent sublime, mais dénués de ce que nous appelons éloquence du langage. Ce sont des images muettes, incommunicables au moyen de la voix, et que le lecteur doit considérer des yeux et méditer longtemps pour les comprendre. [...] Les Tâtars qui règnent aujourd’hui en Chine, et qu’on distingue des autres par l’épithète de Mantcheoux, quoique possesseurs d’une langue formée, dont quelques auteurs vantent la richesse (4), n’avaient aucune espèce de poésie, comme je l’ai déjà fait remarquer. Les autres Tâtars n’étaient guère plus avancés avant d’être mis, par leurs conquêtes, à portée de profiter des lumières des peuples vaincus.  [pp. 125-127].
(3) Le Ché-King, qui contient la plus ancienne poésie des Chinois, n’est qu’un recueil d’odes et de chansons, de sylves, sur différents sujets historiques et moraux. (Mém. concernant les Chin. t. I, p. 51, et t. II, p. 80)
(4) Le P. Parennin dit que la langue des Mantcheoux a une énorme quantité de mots qui servent à exprimer, de la manière la plus concise et la plus pittoresque, ce que les langues ordinaires ne peuvent faire qu’à l’aide d’épithètes multipliées ou de périphrases. (Duhalde, in-fol t. IV, p. 65)

mercredi 25 avril 2012

Miscellanées littéraires (009)

 Source Gallica : Illustrations de L'Hindoustan (1816) : 

Ces nouveaux « Miscellanées littéraires » vont me donner l'occasion de mettre en vedette le Marseillais, Antoine André Bruguière de Sorsum, lequel né le 22 juin 1773 est mort à Marseille le 7 octobre 1823. Vous le retrouverez dans la note 2 de cette édition annotée de Stello (1832) d'Alfred de Vigny (1797-1863), dont Thomas Pogu, qui a retenu le passage ci-dessous, nous dit qu’il est « ouvrage à mi-chemin entre le roman et l'essai, qui traite du triste sort que réserve la société aux poètes, sujet que Paul Verlaine a, en 1884, lui-même traité et fixé dans notre mémoire collective en leur consacrant cette si belle appellation de poètes maudits. »

Pour en revenir à Bruguière de Sorsum, les amateurs de traduction littéraire du  XIXe siècle le connaissent bien. Son apport à la connaissance de la littérature chinoise se limite à la mise en français d’une pièce du théâtre des Yuan — Lao sheng er  老生兒 — et d’un conte en langue vulgaire — il s’agit de la troisième des Douze tours (Shi’er lou 十二樓), « San yu lou » 三與樓 de mon cher Li Yu 李漁 (1611-1680) —  déjà traduits par l’anglais J. F. Davis, dans un recueil publié en 1819 sous le titre  Lao-Seng-Eul, comédie chinoise, suivie de San-Iu-Leou, ou les trois étages consacrés, Conte moral.

Dans l’ «Avis du traducteur français » à cette édition,  Bruguière de Sorsum signale que le goût de tourner l’ouvrage anglais dans notre langue lui est venu à la lecture du compte-rendu qu’en avait donné Jean-Pierre Abel-Rémusat (1788-1832), dans le Journal des Savan[t]s, du mois de janvier 1818 ; il écrit : « Ayant lu ce drame avec beaucoup d'intérêt, j'ai pensé qu'une traduction dans notre langue pourrait être accueillie avec quelque faveur par ceux qui aiment à comparer, dans toutes les littératures, les progrès de l'esprit humain et l'état des sociétés, de leurs mœurs et de leurs connaissances. ».

Il est aisé de juger du résultat car Pierre Palpant, encore lui, a saisi l’ensemble de l’ouvrage qu’il a installé sur son site chineancienne.fr. De futurs travaux évoqués récemment reviendront plus longuement sur la contribution de Bruguière de Sorsum et d’Abel-Rémusat. Je me contente donc de noter que Bruguière de Sorsum a rendu en 1819 un ouvrage paru en 1817 qui est comme l’écrit Victor Hugo au Livre Trois Des Misérables, « l'année que Louis XVIII, avec un certain aplomb royal qui ne manquait pas de fierté, qualifiait la vingt-deuxième de son règne. C'est l'année où M. Bruguière de Sorsum était célèbre. Toutes les boutiques des perruquiers, espérant la poudre et le retour de l'oiseau royal, étaient badigeonnées d'azur et fleurdelysées. » 

Mais voici donc l'extrait de Stello en question (situé au chapitre XXVI, « Une chaise de paille », pp. 133-134 de l'édition GF-Flammarion n° 1390, datant de 2008), avec les nécessaires notes explicatives de Marc Eigeldinger (1917-1991) qui l'accompagnent :
« Quand la foi est morte au cœur d'une nation vieillie, ses cimetières (et ceci en était un) ont l'aspect d'une décoration païenne. Tel est votre Père-Lachaise. Amenez-y un Indou de Calcutta, et demandez-lui : "Quel est ce peuple dont les morts ont sur leur poussière des jardins tout petits remplis de petites urnes, de colonnes d'ordre dorique ou corinthien, de petites arcades de fantaisie à mettre sur sa cheminée comme pendules curieuses ; le tout bien badigeonné, marbré, doré, enjolivé, vernissé ; avec des grillages tout autour, pareils aux cages des serins et des perroquets ; et, sur la pierre des phrases semi-françaises de sensiblerie Riccobonienne (1), tirées des romans qui font sangloter les portières et dépérir toutes les brodeuses ?"
L'Indou sera embarrassé ; il ne verra ni pagodes de Brahma, ni statues de Wichnou (2) aux trois têtes, aux jambes croisées et aux sept bras ; il cherchera le Lingam (3), et ne le trouvera pas ; il cherchera le turban de Mahomet, et ne le trouvera pas ; il cherchera la Junon des morts (4), et ne la trouvera pas ; il cherchera la Croix, et ne la trouvera pas, ou, la démêlant avec peine à quelques détours d'allées, enfouie dans les bosquets et honteuse comme une violette, il comprendra bien que les Chrétiens font exception dans ce grand peuple ; il se grattera la tête en la balançant et jouera avec ses boucles d'oreilles en les faisant tourner rapidement comme un jongleur. Et, voyant des noces bourgeoises courir, en riant, dans les chemins sablés, et danser sous les fleurs et sur les fleurs des morts, remarquant l'urne qui domine les tombeaux, n'ayant vu que rarement : Priez pour lui, priez pour son âme, il vous répondra : "Très certainement ce peuple brûle ses morts et enferme leurs cendres dans ces urnes. Ce peuple croit qu'après la mort du corps tout est dit pour l'homme. Ce peuple a coutume de se réjouir de la mort de ses pères, et de rire sur leurs cadavres parce qu'il hérite enfin de leurs biens, ou parce qu'il les félicite d'être délivrés du travail et de la souffrance.
Puisse Siwa aux boucles dorées et au col d'azur, adoré de tous les lecteurs du Véda, me préserver de vivre parmi ce peuple qui, pareil à la fleur dou-rouy (5), a comme elle deux faces trompeuses !" »
_________________________

(1) Riccobonienne. Marie-Jeanne Riccoboni (1714-1792), actrice et femme de lettres, acheva La Vie de Marianne de Marivaux et écrivit des romans, exaltant la sensibilité.

(2) Wichnou. Raymond Schwab a montré, dans La renaissance orientale (Payot, 1950), que Vigny a été initié de bonne heure aux religions et à la pensée de l'Inde par Bruguière de Sorsum, traducteur de Sacountalâ (1803), et par l'orientaliste Pauthier. Le poète s'est d'abord intéressé au brahmanisme, puis à la lecture du Manou, des Védas et enfin au bouddhisme comme le Journal en témoigne. Ces pages du chapitre XXVI de Stello, consacrées au brahmanisme, sont écrites, commente R. Schwab, « sans autre raison que le plaisir d'humilier l'Occident devant l'Orient ».

(3) Lingam ou Linga. Symbole de l'organe sexuel masculin, attribué à Çiva et représenté sous la forme d'une colonne.

(4) La Junon des morts. Dans L'Énéide (livre VI, v. 138), Virgile évoque « un arbre touffu, consacré à la Junon infernale » et Ovide, dans Les Métamorphoses (livre XIV, v. 114), « la forêt consacrée à la Junon de l'Averne ». Parfois Junon est identifiée avec Proserpine.

(5) La fleur dou-rouy. Selon l'hypothèse de Jacques May, professeur de philosophie et de philologie bouddhiques à l'Université de Lausanne, la fleur dou-rouy correspond vraisemblablement à duroa ou datura — identification rendue possible par la « tendance des langues indiennes modernes à amuïr l'a bref final ». Le duroa ou datura a la double propriété que Vigny lui attribue, celle de posséder de belles fleurs blanches et celle de contenir un violent pouvoir toxique. La forme duroa est attestée dans l'ouvrage de Jean Mocquet, Voyages en Afrique, Asie, Indes orientales et occidentales, Paris, 1617. Kipling fait allusion à ce pouvoir vénéneux du datura dans Le second livre de la jungle (« L'Ankus du roi ») et André Breton décrit la plante dans L'Amour fou (Gallimard, 1966, p. 85-86).

lundi 23 avril 2012

Message du blogmaster


Voici un billet à l’attention de ceux qui s’inquiètent de la survie de ce blog, rédigé (à la va-vite) par celui qui le tient si lâchement depuis déjà de longs mois.
 Qu'ils se rassurent ; son sort n'est pas encore scellé.... deux miscellanées, proposées par Thomas Pogu, attendent (depuis un bon moment déjà, j'en conviens) une éclaircie dans un agenda un peu chargé — les « vacances » qui commencent pourraient bien l’offrir, encore que rien ne permette d’être plus affirmatif.

En effet, le blogmaster se trouve pris entre plusieurs feux nourris :
  • l’un provient d'un flot de copies mais aussi des étudiants qui ont eu la témérité de le prendre pour directeur et qui attendent patiemment qu’il leur accorde un peu d’attention, pour lire et corriger leurs travaux (traductions, mémoires, bouts de thèses, etc.). Qu’ils se rassurent, leur attente sera de courte durée — ce sont eux qui viennent en premier dans ses préoccupations, et se placent en tête de liste à l’heure de faire une planning serré ;
  • un autre feu, bien plus intense et dévastateur, vient de l’implication du même dans les multiples activités de l’axe [ou programme] de recherche auquel il contribue : il n’a pas oublié que la publication avant la fin de l’année 2012 d’un troisième numéro de la revue Impressions d’Extrême-Orient repose lourdement sur ses épaules : les textes de ce volume qui apportera son point d’orgue à une étape des activités de feue la JE (« jeune équipe ») Leo2t, par la diffusion des communications données lors d’anciens colloques, sont déjà réunis ; il ne reste plus qu’à faire passer la vingtaine de contributions savantes au moule de Lodel, comprendre les préparer et les installer dans le format de Revues.org — ce qui n’est pas toujours (pour ne pas dire jamais), source de plaisir. Il sait aussi que le numéro suivant de la revue en ligne lui demandera pas mon d'énergie : ce volume d’hommage à Jacques Dars, il y tient et se réjouit qu’il commence à prendre forme, grâce à l’aide de ceux qui, ici et là, nourrissent, comme lui, une admiration sans borne pour l’inspirateur de ce mélange dont la deadline est repoussée au 30 juin ;
  • il espère aussi avoir, et le temps, et l’énergie, d’alimenter un nouveau espace virtuel né en grand secret : un nouveau blog, ou plutôt un « carnet de recherches » qui, sur la prestigieuse plateforme hypothèses.org, devrait remplacer, avantageusement, ses fenêtres personnelles sur le web : et là, il y a urgence — l’hébergeur d’un site encore en travaux va fermer boutique dans quelques semaines.
Mais ceci n’est rien à côté des brasiers qu’il va falloir nourrir sans discontinuer jusqu’à épuisement de la réserve de bois. Les voici dans l’ordre (encore mouvant) des priorités :
  • une traduction à achever et à présenter. C’est celle du Yangzhou shiriji 揚州十日記, « Les Dix jours de Yangzhou ». Certes le texte ne présente pas de difficultés majeures et est plutôt bref, mais ce récit par un de ses survivants du massacre de la population de Yangzhou à la fin des Ming, du 20 au 29 mai 1645, mérite la même attention que n’importe quelle œuvre majeure — sa langue frustre et son récit parfois décousu touchent plus que bien des œuvres plus élégantes à la langue fleurie et bourrée d’allusion des lettrés d’antan. La publication de ce récit à la première personne du milieu du XVIIe s. devrait voir le jour à l’automne, ou peu après ; peu importe la date puisque une traduction française datant de 1905 en est facilement accessible en ligne ici grâce à l'infatigable, et toujours bien inspiré, Pierre Palpant.
  • Quand ce premier ensemble sera bouclé — en juin — , c’est une vingtaine de poèmes de Li Yu 李漁 (1611-1680), joliment illustrés par deux peintres japonais fameux — Yosa Buson 与謝 蕪村 (1716-1783) et Ike no Taiga  池大雅 (1723-1776) — qui devrait apporter un peu de fraîcheur au traducteur après les horreurs du massacre.
  • Ceci fait, je pourrai, enfin !, revenir à ce qui m’a, depuis quelques semaines, détourné de tout, hormis la poursuite de notre projet d’inventaire [ITLEO] dont c'est une excroissance : il s’agit d’une anthologie sur trois siècles de textes critiques — introductions, préfaces, etc. —, qui accompagnent les traductions françaises de romans et de pièces de théâtre chinois d'avant 1911. Le travail a avancé plus vite qu’escompté, et ce sont déjà 60 textes écrits entre 1715 et 1912 qui sont quasiment saisis et prêts à être analysés : leur lecture offre déjà d’intéressantes perspectives sur les traduction réalisées aux XVIIIe et XIXe siècles d’une cinquantaine d’œuvres chinoises anciennes. La poursuite de la collecte avec une traversée du XXe s. siècle et le début du nôtre devrait apporter de nouveaux éléments de réflexion. Evidemment, cela sent clairement la HDR qu’il faudra bien inscrire dans ce catalogue d’épreuves à surmonter dans un proche avenir. 
  • Mais, j’allai oublier que je devais aussi préparer pour le 1er septembre (!) mon intervention à l’« International Conference on Chinese Classics in Global Context » [中國古代文化經典在海外的傳播及影響研究 — 以二十世紀為中心] organisé par le National Research Centre of Overseas Sinology [Beijing Foreign Studies University [北京外國語大學中國海外漢學研究中心]) qui se tiendra à Beijing, les 7, 8 et 9 décembre prochains. J’y présenterai notre projet ITLEO et ce qu’il peut apporter à la connaissance de la diffusion des œuvres classiques chinoises dans notre pays.
Je crois n’avoir rien oublié d’essentiel, sinon d’implorer l’indulgence de ceux qui attendent de voir ce blog reprendre un rythme de publication plus soutenu et plus régulier, et aussi plus diversifié. Toutes les suggestions et contributions seront accueillies avec enthousiasme. Il n'en reste pas moins que le suivi de l'actualité des littératures d'Extrême-Orient reste assuré quotidiennement sur notre fil Twitter, @JELEO2T qui compte plus de 80 abonnés. (P.K.)

jeudi 19 avril 2012

Ma Jian à la London Book Fair

Comme l'a écrit Benedicte Page, l'écrivain "Ma Jian protest paints the London Book Fair red".
Voir la vidéo ci-dessous


London Book Fair : www.londonbookfair.co.uk/
Merci à Anna Gustafsson Chen pour avoir signaler l'article sur son fil twitter @Anguche, ici.

Le n° 15 de la revue Keulmadang vient de paraître



Au sommaire ce mois-ci, le dossier Littérature de jeunesse, réalisé par Véronique Cavallasca et Nadine Foissac, et une interview de l’auteure Chae in-sun, qui a séjourné en résidence à Aix-en-Provence.
Une interview du poète Anh Do-hyeon, par Kim Hye-gyeong et Jean-claude de Crescenzo, et une chronique sur la fiction Saumon, parue chez Picquier, les chroniques consacrées à Yi Sang, le poète moderne des années 40, et deux titres : La page déchirée, par Julien Paolucci et Une Vie quelques jours et puis plus rien, de Naomi Poli-Diallo. La guerre ou une paix insoutenable, d’après  un texte de Seonu Hwi, par Margaux Dodemant, un texte devenu classique de Park Kyon Ni, La guerre au quotidien, par Marine Jacquens. Ecoutez ma complainte, par Morgane Loupandine, d’après un texte de Yun-sun Limet. On trouvera aussi les comptes-rendus par Lucie Angheben, relatant à l’Université de Provence, la présence des jeunes auteurs coréens de la fondation Daesan et le résultat des concours Klti à travers le monde. Enfin, le numéro de La Revue Des Deux-Mondes, coordonné par Jean-Noël Juttet et consacré aux deux Corées est présenté par Julien Paolucci.