samedi 14 juin 2008

Pékin vs Beijing

« Pékin » ou « Beijing » ? (Cliché P.K., 2006)

On peut sans prendre trop de risque de se tromper prédire que des quelque 70 titres sur la Chine, parus ou à paraître entre le 1 avril et le 30 juin, un petit nombre seulement survivra à l’événement qui a suscité leur réalisation, savoir les J.O. de Pékin. Je me garderais d'affiner le pronostique, mais j'ai des idées assez précises sur les chances de survie d'un bon nombre d'entre eux : que de papier et d'énergie perdus ! Fort heureusement, les autres - une petite douzaine ? -, telles les deux contributions de Danielle Elisséeff [Cixi impératrice de Chine (Paris : Librairie Académique Perrin, 2008, 261 p.) et La Chine du Néolithique à la fin des Cinq Dynasties (960 de notre ère) : Art et archéologie (Paris : RMN, « Manuels de l'Ecole du Louvre », 381 p.)], méritent d'augmenter le fonds des ouvrages à posséder et qu'on prendra plaisir à consulter longtemps après le 24 août 2008.

Je fais le pari que celui qui vient d'intégrer, avec le n° 528, la collection « Découvertes » des Editions Gallimard va lui aussi s'installer durablement dans les bibliographies et les bibliothèques. D'entrée de jeu, il a gagné sa place aux côtés des précédents titres consacrés à la Chine et à sa culture, comme La redécouverte de la Chine ancienne de Corinne Debaine-Francfort (série « Archéologie », n° 360, 1998), France-Chine. Quand deux mondes se rencontrent de Muriel Détrie (série « Culture et Société », n° 447, 2004), bien évidemment le Confucius. Des mots en action de Danielle Elisséeff (série « Religions », n° 440, 2003), sans oublier le volume consacré par Gilles Béguin et Dominique Morel à La Cité interdite des Fils du Ciel (série « Histoire », n° 303, 1996).

Comme ce dernier, dont il prolonge le propos, Pékin. capitale impériale, mégapole de demain figure dans la série historique, car en même temps qu'il nous initie aux secrets la ville et de son immense patrimoine culturel, il retrace l'histoire de la Chine depuis l'époque mongole. Ce presque millénaire, judicieusement découpé en quatre moments, comprend outre les trois dernières dynasties impériales, Yuan 元 (1271-1368) et Ming 明 (1368-1644) - toutes deux envisagées dans le chapitre 1 -, la dynastie mandchoue Qing 清 (1644-1911) au chapitre 2, et un vingtième siècle qui s'organise autour de l'année 1949, date de la fondation de la République Populaire de Chine. Le Pékin contemporain n’est pas oublié.

Qui mieux que Roger Darrobers aurait pu remplir cette mission, lui qui a, il n'y a pas si longtemps, arpenté avec délice « les rues et les ruelles » de la cité ? Il a livré, rappelez-vous, aux Editions Bleu de Chine (Paris) le passionné et passionnant relevé de ses déambulations ; d'abord dans un livre inclassable, se situant quelque part entre le travail rigoureux de l'historien, l'insouciante flânerie du poète, le relevé pointilleux du marcheur impénitent, et le dévouement du guide consciencieux : Pékin au détour des rues et des ruelles. Quarante trajets pour s'égarer (2000, 307 pages), puis dans un volume de photos : Pékin, scènes vues (2001, 303 pages). Ajoutons aussi à la riche garde-robe du gentleman-sinologue, la tenue du spécialiste des arts du spectacle chers à la capitale nordiste qui signa en plus d'un indispensable « Que sais-je ? » sur Le théâtre chinois (n° 2980, PUF, 1995), un non moins remarquable Opéra de Pékin. Théâtre et société à la fin de l'empire sino-mandchou (Bleu de Chine, 1998, 461 pages), et celle du traducteur dévoué à faire connaître, toujours chez le même éditeur, les écrits d'une des figures marquantes de la culture chinoise contemporaine, l'écrivain Liu Xinwu 劉心武 (1942-) ; pour être encore plus complet, notons que le professeur de l'université Paris X-Nanterre navigue avec la même assurance et une égale réussite dans les subtiles contrées de l'ancienne Chine, et qu'après un Kang Youwei 康有為 (1858-1927), (Manifeste à l’Empereur adressé par les candidats au doctorat. Paris : You-Feng, 1996, 198 p.) très réussi, on attend avec impatience un Zhu Xi 朱熹 (1130-1200)] revivifié.

A chaque époque son Pékin. Bien avant de devenir sous le nom de 北京, la capitale impériale des Ming puis des Qing, le Dadu 大都 des Mongols et de Guan Hanqing 關漢卿, la ville fut, déjà, l'éphémère capitale de dynasties barbares. C'est maintenant une agglomération gigantesque regroupant quelque quinze millions d'habitants, qui « en quelques décennies, (...) a connu plus de mutations qu'au cours des dix siècles précédents » et qui est « en passe de se transformer en une mégalopole asiatique à la dimension de Tokyo. » (p. 94-95).

Le format de la collection, qui a fait ses preuves et s’exporte jusqu’en Chine où certains titres ont été traduits, convient bien à un lieu aussi évocateur et qui a tant à montrer. On a donc en plus d’un texte élégant et synthétique capable de plaire autant au néophyte qu'à l'amateur éclairé, un intéressant dossier - « Témoignages et documents » (pp. 97-117) - qui puise avec doigté dans l’abondante littérature suscitée par ce pôle de la culture mondiale de Marco Polo à Claude Roy (1915-1997), sans oublier Saint-John Perse (1887-1975), Pierre Loti (1850-1923), Ibn Battûta (1304-1369), Matteo Ricci (1552-1610) et bien d’autres dont des contemporains, voyageurs, sinologues ou architecte ; ce choix ne manquera pas d’inviter le curieux à poursuivre sa découverte par d’autres lectures – il pourra même s’inspirer de la bibliographie (pp. 119-120) qui vient après une utile chronologie qui courent du VIIe-IIIe siècle avant notre ère jusqu’au 24 août 2008. Mais, pour être juste, on ne peut manquer de saluer l'excellent travail réalisé par l'équipe éditoriale et surtout Any-Claude Médioni qui est créditée de l'iconographie de ce volume comme de quatre des volumes de la collection signalés plus haut. L’ensemble est à la hauteur des espérances ; voire même, largement au-dessus !

Au sud de Qianmen 前門, le 11 septembre 2006.
(Cliché P.K.)

Mais avant de refermer ce billet, lançons une nouvelle croisade en faveur de « Pékin » contre « Beijing », combat sans doute perdu d'avance auquel nous invite l'attachement de l'auteur à la traditionnelle transcription du nom de la capitale chinoise, 北京, devenue depuis la généralisation du système de transcription pinyin, le disgracieux « Beijing » --- les éditions Gallimard restent fidèle à « Pékin » comme le prouve le très pratique guide de sa collection « Cartoville » publié sous ce titre (Hélène Le Tac, Xie Zhicai, Gallimard, 2006).

Le même sympathie pour l'ancien par rapport au nouveau, savoir « Peking », le « Pékin » anglais, contre « Beijing », a longuement été défendu par Bosat Man dans un article érudit paru voici 18 ans dans le numéro 19 de Sino-Platonic Papers (June 1990), la revue savante éditée par le grand sinologue Victor H. Mair (1943-) (University of Pennsylvania, Philadelphia) par ailleurs éditeur de la monumentale Columbia History of Chinese Literature (Columbia University Press, 2002). Cet essai - « Backhill / Peking / Beijing » - est consultable gratuitement sur internet, ce qui me permet d'en reproduire ici deux des derniers paragraphes :
« It may be of some consolation to us poor benighted souls who insist on Peking over Beijing that we are not alone in the world. Aside from most of the Chinese living south of the Yangtze and many living to the north of that mighty river as well, the Chinese in Hong Kong, Singapore, the Philippines, Indonesia, Malaysia, Vietnam, and Chinatowns everywhere overwhelmingly vote for Peking instead of Beijing. Other East Asian peoples also clearly opt for the traditional pronunciation. The Vietnamese, for example, say Bâc-kinh and the Koreans Puk-kyông. The Japanese say Pekin when they attempt what they consider to be a modem pronunciation of the name of the Chinese capital. But if they were to read the two tetragraphs in the manner their forefathers learned to pronounce them, they would say either hok[u]kei for supposedly Han dynasty (roughly second century B.I.E. to second century I.E.) sounds (but actually acquired from north Chinese sources during the seventh century, i.e. Tang period) or hok[u]kyô for ostensibly Wu dynasty (222-279 I.E.) sounds (but actually acquired from the Southern Dynasties [Song, Qi, Liang, and Chen] during the fifth and sixth cenhuies). If pressed to read them in a truly Japanese, non-Sinitic fashion, they would pronounce the two tetragraphs as kita miyako.

We should not feel guilty for saying Peking instead of Beijing. It is not because we are uncouth foreign devils that we pronounce the name of the Chinese capital the way we do, but because we have inherited a long tradition shared by virtually the rest of the world. Asking around among my friends from other-countries, I find the following usages: Piking (Hindi), Peking (Hebrew), Pekin (Persian), Bikin (Arabic), Pekin (Polish), Peking (Czech), Pekino (Italian), Peking (Swedish), Pekin (Spanish), Pekinon (Greek), Pékin (French), Pekin (Russian), and Peking (German). It is obvious that it is not simply because we are perverse that we insist on maintaining the traditional pronunciation which the northern Chinese have themselves given up during the last few centuries. (...) Peking is integral to our culture. A duck by any other name is just not as crispy and unctuous. A dog by any other name is indubitably not as cute and cuddly. »
Que dire, alors, de l'opéra jingju 京劇 ? Celui de Beijing ne nous cassera-t-il pas aussi sûrement les oreilles que celui de Pékin nous ravit. Et vous, êtes-vous « pro-Pékin » ou « pro-Beijing » ? (P.K.)

vendredi 13 juin 2008

Colloque Gao Xingjian à Hong Kong

A propos du colloque international
« Gao Xingjian :
A Writer For His Culture, A Writer Against His Culture »,
高行健:中國文化交叉路

Hong Kong 28-30 mai 2008

On se souvient que notre équipe « Littérature chinoise et traduction » avait organisé en janvier 2005 un important colloque international autour de l’écriture romanesque et théâtrale de Gao Xingjian, qui avait réuni seize spécialistes venus de neuf pays différents. Les bases d’une recherche internationale sur l’œuvre du prix Nobel de littérature 2000 étaient solidement établies et les actes de ce colloque en font foi (voir L’Ecriture romanesque et théâtrale de Gao Xingjian, Seuil, 2006).

Suite à une collaboration régulière avec le professeur Gilbert Fong de la Chinese University of Hong Kong (CUHK), spécialiste et traducteur du théâtre de Gao Xingjian, l’Espace de recherche et documentation Gao Xingjian du Service commun de documentation de l’université de Provence a ouvert en avril 2008, tandis que se préparait depuis plusieurs mois à Hong Kong la tenue d’un nouveau grand colloque international, dans le cadre du Gao Xingjian Arts Festival et de la manifestation Le French May. Ce colloque a été organisé par la CUHK, le Centre d’études français sur la Chine contemporaine (CEFC) et notre équipe. Il a réuni vingt-quatre spécialistes venus de dix pays différents, dont – et c’est là la grande nouveauté de cette manifestation – trois spécialistes de Chine continentale : M. Tian Benxiang 田本相 de l’Institut chinois de recherche sur l’art 中国艺术研究院, Mme Liu Chunying 刘春英 de l’université Jinan à Canton 暨南大学 et M. Hu Zhiyi 胡志毅, de l’université du Zhejiang 浙江大学.

Les thèmes retenus étaient : l’esthétique du roman et du théâtre de Gao Xingjian, la modernité occidentale et l’esthétique chinoise, Gao Xingjian et Zhuangzi, Gao Xingjian et le bouddhisme. Curieusement, aucune communication n’était directement axée sur l’esthétique picturale et cinématographique de l’auteur qui est, comme on le sait, non seulement romancier et dramaturge, mais aussi peintre et cinéaste. Ce seront sans doute des thèmes privilégiés du prochain colloque autour de son travail de création.

J’ai eu l’honneur de présenter la première communication lors de la session intitulée « Gao Xingjian and Chinese Aesthetics », 高行健与中国美学, présidée par l’écrivaine taiwanaise Long Yingtai 龙应台. Celle-ci a déclaré d’emblée qu’elle refusait qu’on lui parle de « grandeur de la nation chinoise » tant que celle-ci n’aurait pas reconnu « la richesse et l’importance de l’œuvre de Gao Xingjian »… Pour ma part, j’avais choisi d’intervenir sur le concept-clé de notre auteur, « ne pas avoir de –isme » 没有主义, en me demandant s’il s’agissait d’un nouvel -isme, le « -isme du non-isme », ou plutôt d’un art de vivre et d’une nouvelle éthique.

Les grands thèmes de discussion ont porté sur l’influence des différentes formes de la pensée chinoise sur l’œuvre de Gao Xingjian, le taoïsme de Zhuangzi ou le bouddhisme Zen, et l’influence de l’Occident à travers le théâtre de l’absurde, Bertolt Brecht ou Georges Perec. La question du jeu de l’acteur (les trois degrés dans le jeu de l’acteur, le moi, individu vivant, l’acteur et le rôle) a été examinée par plusieurs intervenants ainsi que le recours aux pronoms personnels dans la narration romanesque, qui fait l’originalité des deux grands romans La Montagne de l’âme et Le Livre d’un homme seul.

Notons que la parution à Hong Kong en mai 2008 du recueil d’essais de Gao Xingjian (éditions du mensuel Mingbao 明报月刊出版社) intitulé De la création 论创作 intervenait fort à propos. On y trouve la réédition de textes plus anciens dont certains ont déjà été traduits en français, mais surtout les quatre conférences encore inédites que Gao Xingjian a écrites pour l’université de Taiwan en 2007. Il y parle de la place de l’écrivain, de l’art du roman, du potentiel du théâtre et de l’esthétique du peintre. Ces textes, en cours de traduction en français (parution aux éditions du Seuil en 2009), apportent un éclairage capital sur l’art de Gao Xingjian et ses conceptions esthétiques. Liu Zaifu 刘再复, dans la préface de cet ouvrage et dans la communication qu’il a faite au cours du colloque, souligne l’importance de la réflexion de Gao Xingjian depuis qu’il a reçu le prix Nobel en considérant qu’il est non seulement peintre et écrivain, mais aussi un penseur de premier plan qui aidera ses contemporains à « dire adieu au XXe siècle ».

Lors de la séance de conclusion, à l’issue de trois journées de communications et discussions, il a été souligné que certains thèmes très importants de l’œuvre de Gao Xingjian n’avaient pas été suffisamment abordés, notamment la place de la sexualité dans son œuvre et, comme on l’a dit plus haut, ses conceptions esthétiques picturales et cinématographiques.

Chaleureux et souriant, Gao Xingjian a assisté à plusieurs sessions du colloque, entre les nombreux entretiens qu’il a donnés aux journalistes, dont certains venus de Chine continentale. Son témoignage personnel lors des séances d’ouverture et de clôture du colloque a provoqué une grande émotion chez l’ensemble des participants qui ont apprécié sa disponibilité pour répondre à leurs questions.

Il faut remercier chaleureusement Jean-François Huchet, le directeur du CEFC à Hong Kong, et Sebastian Veg, chercheur au CEFC (auteur d’une contribution où il a posé les bases d’une comparaison entre Gao Xingjian et Oe Kenzaburo), Gilbert Fong de CUHK, ainsi que Hardy S. C. Tsoi le directeur du Sir Run Run Shaw Hall de CUHK, les coorganisateurs de ce colloque dont les participants ont pu aussi assister à la première mondiale de la pièce de Gao Xingjian Chronique du Classique des mers et des monts 山海经传 jouée… en cantonais. Les participants au colloque d’Aix-en-Provence en janvier 2005 avaient, eux, pu assister à une représentation de La Neige en août à l’Opéra de Marseille.

L’Espace de recherche et documentation Gao Xingjian était représenté par l’un de ses responsables, Jean-Luc Bidaux, qui a pu amasser, avec l’aide de son homologue hongkongais C. K. Lam, une importante documentation autour de l’événement : programmes de théâtre, catalogue de l’exposition sur les œuvres de Gao Xingjian à la bibliothèque de CUHK, articles de journaux, etc.

Les études sur l’œuvre de Gao Xingjian ont connu un essor particulier grâce à ces journées. Nul doute que d’ici quelques mois ou quelques années, sera organisée une nouvelle rencontre quelque part dans le monde pour poursuivre cette étude.

Noël Dutrait

vendredi 6 juin 2008

Derniers paragraphes (004)

En attendant de lire ici-même un compte-rendu détaillé sur le « Gao Xingjian Arts Festival » qui vient de se dérouler à Hong Kong et une synthèse sur le colloque international « Gao Xingjian : A Writer For His Culture, A Writer Against His Culture » qui en fut un des moments forts, pourquoi ne pas jeter un coup d’œil aux deux pages que la Newsletter de l’International Institute for Asian Studies (IIAS) consacre au prix Nobel de littérature 2000.

On doit ces deux pages (téléchargeables à partir d’ici) à Bob van der Linden qui a intitulé ce court portait « Individuality, literature and censorship: Gao xingjiang and China », composé de trois parties, « A meditation on the human spirit », « The fate of the writer in exile », et « Lost in translation? » qui a lui seul appelle sans doute des commentaires :
« Towards the end of Soul Mountain, Gao Xingjian writes:

« This is not a novel! »
« A novel must have a complete story. »
He says he has told many stories, some with endings and others without.
« They’re all fragments without any consequence, the author doesn’t know how to organize connected episodes. »
[...]
« No matter how you tell a story, there must be a protagonist. In a long work of fiction there must be several important characters, but this work of yours...? »
« But surely the I, you, she and he in the book are characters? » he asks.
« These are just different pronouns to change the point of view of the narrative. This can’t replace the portrayal of characters. These pronouns of yours, even if they are characters, don’t have clear images they’re hardly described at all. »
He says he isn’t painting portraits.»
(London: Harper Perennial, 2001, p. 452-3).

Because of his use of pronouns as characters, numerous details from Chinese history and culture, philosophical ‘excursions’ etc., Gao’s novels (and especially Soul Mountain) are not easy to read. One also wonders how much got lost in the no doubt excellent translations by Mabel Lee and to what extent these novels should be read in Chinese to be fully appreciated. Be that as it may, in English one can already sense the uniqueness of Gao’s autobiographical fiction. Hopefully his novels will soon be available in China, for any world civilisation should at least allow a niche for a creative individual in search of new developments in language.»
Le dernier numéro - 47 - de cette Newsletter indispensable à qui veut rester au courant des activités de la recherche sur l’Asie a pour thème « New Religious Movements ».

Le précédent - n° 46 - avait pour titre « The Politics of Dress » et portait en couverture une très amusante photo représentant les chefs d’Etats de l’APEC lors de leur réunion annuelle en novembre 2005 en Corée [Voir illustration ci-dessus], mais aussi un intéressant article de Louise Edwards : « Dressing for power Scholars’ robes, school uniforms and military attire in China » qui s’achève par un paragraphe baptisé « Militarised politicians » :
« The importance of education to political dress was balanced by rising sartorial militarism. Early in the Republican period China’s male political leaders often appeared in full European military regalia. The population was presented with images of alien remoteness in their leaders and these excessively decorated military clothes soon became associated with corrupt, selfaggrandisement. By the mid-1930s this ceased featuring in political leaders’ clothing despite the merging of political and military roles. Instead, leaders such as Sun Yat-sen, Chiang Kai-shek and Mao Zedong emerged in simpler forms of military attire invoking their increasing proximity to the ‘people’. The Sun Yat-sen suit (aka Mao suit) eventually became the communist uniform for both men and women. But, at the leadership level, the premier legitimacy of the scholar as leader remained even through to the Cultural Revolution. A widely circulated image of Mao from 1968, ‘Chairman Mao goes to Anyuan’, depicts a youthful Mao in a scholar’s robe. At crucial junctures the balance between the Mao-suited ‘soldier’ and the virtuous ‘scholar’ reappears to reassure people of the leadership’s wisdom, strength and constancy. The famous posters of Mao handing power to Hua Guofeng that carry the caption “With you in charge, I am at ease” depict the two men in Mao suits, surrounded by books, pens and sheafs of paper. The scholar performed political work well past the demise of the Imperial examination system. » (p. 7).
Le président Mao allant à Anyuan 毛主席去安源 (1968)
de Liu Chunhua 刘春华 (1944-)

Il se trouve qu’au moment de la sortie de ce numéro très richement illustré m’était tombé dans les mains le « Que sais-je ? », le n° 1675, dans lequel Michel Jan décrivait La vie chinoise (PUF). J’avais donc consulté le passage où il est question de l’habillement (p. 61-62). Je ne résiste pas au plaisir de vous le livrer tel quel :
« Les Chinois ont toujours eu une conception pratique du vêtement. Pour l'immense majorité ce ne fut jamais un moyen particulier de distinction. Les fantaisies et le luxe étaient réservés à une minorité de riches propriétaires et à la cour impériale. L'uniformité vestimentaire est encore actuellement une règle générale. Le vêtement pouvant différencier, dans une même société, des classes sociales, la fantaisie et la mode sont des phénomènes inhabituels, désapprouvés par le plus grand nombre. S'affubler de vêtements originaux ou étrangers est la preuve d'un manque de maturité. La rigueur ou la liberté relative des coupes ou des couleurs dépendent de l'humeur politique générale. La correction de la tenue est courante même chez les plus défavorisés, par contre l'élégance est rare. Elle émane alors d'une silhouette ou s'exprime dans une attitude, elle n'est pas le résultat d'une recherche ou d'une composition vestimentaire. Le vêtement est taillé ample et n'épouse pas les formes du corps. Dans la rue, la foule apparaît uniforme. Hommes et femmes portent invariablement une veste et un pantalon, d'une coupe unique et fonctionnelle, de couleur bleue ou grise. La casquette légère en coton (jiefang mao) coiffe la majorité de la population masculine. A l'intérieur des habitations les jeunes revêtent des chandails tandis que les femmes se permettent de porter des vestes traditionnelles aux couleurs vives. L'été, les citadins échangent volontiers le pantalon et la veste stricte pour une robe de couleur. C'est à Shanghai qu'on note les plus grandes audaces : robes à fleurs, voyantes, chemisiers multicolores. Ces originalités se remarquent d'autant plus qu'elles sont des exceptions dans certaines villes et à plus forte raison dans les campagnes. »
Il est sans doute heureux que cette contribution soit définitivement sortie des rayonnages des librairies. Mais il en reste suffisamment dans les bibliothèques et chez les bouquinistes pour induire les naïfs en erreur. Gare à ceux qui, comme certains étudiants pressés, n’ayant pas pris la peine de consulter sa date de rédaction - 1976 et 1980, date d’une ultime (?) révision -, se baseraient sur ce tableau complaisant pour envisager la Chine de ce début du XXIe s. Les autres pourraient s'amuser au jeu des différences et des permanences, et se poser la question : que reste-t-il de la Chine d'il y a trente ans ?

Mais sur un sujet aussi important, il convient de clore en se tournant vers les écrits d’un spécialiste, savoir Li Yu 李漁 (1611-1680) dont on peut lire grâce à Jacques Dars quelques unes des plaisantes considérations qui figurent dans l’essai « Zhi fu » 治服, « Se vêtir » (Xianqing ouji 閒情偶寄, juan 3) :
« Art difficile, qui demande un long apprentissage ! Comme dit l'antique adage : « Trois générations pour que les aînés sachent s'habiller, cinq pour qu'ils sachent manger » [三世長者知被服, 五世長者知飲食], ce qui rejoint un dicton moins ancien affirmant qu'il faut trois générations de fonctionnaires pour se vêtir et manger [décemment] [三代為宦, 著衣喫飯]. Les pauvres et indigents, honteux de leurs guenilles, répètent qu'ils n'ont pas d'argent pour s'habiller et déclarent que s'ils faisaient fortune, les hommes caracoleraient vêtus de pelisse, et les femmes arboreraient de magnifiques atours ... C'est ignorer que le vêtement adhère au corps, qu'un singe habillé fait pouffer tout le monde de rire, et que l'habit manifeste, chez les riches, la richesse, chez les pauvres, la pauvreté : le riche le met pour montrer sa richesse, le pauvre met le sien pour montrer sa pauvreté ... » (Les carnets secrets de Li Yu. Arles : Picquier, 2003, p. 46 ; pour visualiser le texte chinois, cliquer ici ou sur l'illustration ci-contre).
Ces remarques n’épuisent naturellement pas le sujet. Du reste, J. Dars n’a pas entièrement traduit cet essai qui réserve quelques surprises comme une piquante discussion d’un passage de La Grande Etude (Daxue 大學), commentaire très personnel que Li Yu avait déjà utilisé dans l’introduction du onzième de ses Shi’er lou 十二樓 (Douze pavillons, 1658) vers lesquels je vais à nouveau me pencher dans les mois qui viennent. (P.K.)

mercredi 4 juin 2008

Aucun livre n’est inutile ...

... ou deux ou trois mots sur le projet de création d’un groupe de recherche sur les traductions françaises de littérature chinoise.


C’est en rédigeant certains des billets consacrés à la littérature chinoise ancienne publiés pour ce blog que je me suis aperçu qu’il manquait un outil performant capable, à chaque fois que s’en faisait sentir la nécessité, de fournir rapidement et avec précision, l’information complète ou pertinente sur l’existence de traductions françaises de ces textes.

Les inventaires que je consulte pour combler mes lacunes sont tous soit trop anciens [Martha Davidson, 1957], soit très incomplets pour le français [Wang Lina, 1988]. La recherche s’en trouve donc terriblement alourdie et laisse un arrière goût de travail bâclé -- surtout quand les traducteurs dont je signale les travaux n’ont pas jugé bon de mener l’enquête en amont ou de rendre compte de leurs résultats dans une préface ou dans des notes, voire pire, quand ils le font mais de manière très imprécise ou simplement allusive.

Dans le même temps, j’ai pris connaissance du travail que conduisait de son côté Xavier Legrand-Ferronnière sur la littérature fantastique et découvert avec ravissement la base de données bibliographique qu’il a créée sur le versant virtuel de l’excellente revue qu’il dirige et qui a pour nom Le Visage Vert (Zulma). Dans cette base en construction qui frappe déjà par sa richesse et la rigueur qui entoure son établissement, plusieurs entrées ont retenu mon attention : Gan Bao 干寶 (vers 280 - 350 ?), Pu Songling 蒲松齡 (1640-1715) et Luxun 魯迅 (1881-1936), tous trois mis à l’honneur par Roger Caillois (1913-1978) dans les anthologies qu’il publia entre 1958 et 1966.

Constatant qu’on pouvait être plus complet, j’ai proposé mon aide à Xavier Legrand-Ferronnière qui m’a fait l’amitié de l’accepter et a glissé dans la notice dédiée à Pu Songling un lien vers le billet consacré à cet auteur traduit naguère par Tcheng-Ki-Tong alias Chen Jitong 陳季同 (1851-1907) [voir l'illustration ci-dessus] et plus récemment par André Lévy (Chroniques de l’étrange, Picquier, 2005).

Mais, il y a, comme souvent, loin de l’intention à la réalisation. En effet, compléter ces notices signifie balayer plus de deux siècles de tentatives parfois hasardeuses, parfois brillantes, le plus souvent partielles. Qui plus est, celles-ci ont été livrées sans plan d’ensemble et sans volonté de représentativité, soit en éditions séparées, chez toutes sortes d’éditeurs, soit dans des revues ou des anthologies parfois généralistes et thématiques. Le public visé par ces publications étant forcément assez réduit, elles ont souvent été éditées de manière confidentielle et rarement réimprimées.


Un exemple [sur lequel je reviendrai plus en détail dans un prochain billet] permettra mieux qu’un long discours de se rendre compte du travail à mener et devrait prouver que si comme l’affirme avec justesse Ji Yun 紀昀 (1724-1805), « aucun livre n’est inutile », chacun a aussi son histoire qui mérite d’être contée : l’ouvrage dont la couverture et la page de garde figurent en illustration à ce billet [voir ci-dessus et ci-dessous] fut publié à Paris aux Editions de l’Abeille d’Or vers 1926 sous le titre Le lama rouge et autres contes. Il propose la traduction d’une soixantaine de récits de Ki-Yun, c’est-à-dire notre Ji Yun, et n’a été tiré qu’à 1000 exemplaires. Mais, le savoir n’épuise pas le sujet : on ne peut naturellement pas se contenter d’ajouter qu’il est le fruit de la collaboration de M. Tcheng-Loh [Chen Lu] 陳籙, « Ministre Plénipotentiaire de Chine à Paris », né en 1877 et de Mme Lucie Paul-Margueritte (née en 1886), fille de Paul Margueritte (1860-1918), membre de l’Académie Goncourt entre 1900 et 1918. Il faut encore prendre la peine de définir précisément parmi les 1196 contes du Yuewei caotang biji 閱微草堂筆記, ceux qui ont été retenus, puis évaluer, par la confrontation avec le texte chinois, les qualités ou les défauts de cette traduction. Ce travail n’est pas sans présenter de redoutables difficultés car les traducteurs ont pris des libertés assez notables avec le texte d’origine.

Ceci fait, ou parallèlement, on pourra se pencher sur les traductions plus récentes que Jacques Pimpaneau [Notes de la chaumière des observations subtiles. Paris : Kwok-on, 1995 : 125 récits] et Jacques Dars [Passe-temps d’un été à Luanyang. Paris : Gallimard, « Connaissance de l’Orient », 1998 : 297 récits] ont réalisées à partir de la même source et l’on continuera de chercher les éventuelles traductions françaises des récits de Ji Yun qui auraient pu paraître dans des revues ou des anthologies anciennes ou récentes, sans négliger celles produites en Chine même. On n’oubliera pas non plus les extraits qui pourraient figurer dans les travaux universitaires.

Les informations recueillies au cours des différentes étapes de cet examen seront mises en forme pour pouvoir être interrogées et confrontées à d’autres données similaires concernant d’autres ouvrages, en fonction de l’époque, des traducteurs, des maisons d’éditions, du genre, de la nature du travail, etc. Elles viendront également alimenter les chapitres d’une histoire de la traduction de la littérature chinoise en langue française qui pourra être accompagnée d’intéressants appendices dont un annuaire des traducteurs.

Si la littérature fantastique - le terme « fantastique » est pris ici dans son acception la moins restrictive possible -, mérite une attention particulière, elle ne peut, ni ne doit borner notre horizon. Il convient, dès le début, d’élargir la recherche à tous les auteurs et à toutes les œuvres ayant retenu l’attention des sinisants et des curieux de la Chine et de sa littérature, depuis les premiers rendus réalisés par les missionnaires Jésuites au XVIIIe siècle, ce qui, vous en conviendrez facilement, représente une tache immense.

Pour relever ce défi, il m’est donc apparu qu’un travail d’ensemble, reposant sur une collaboration large, s’imposait. J’ai donc proposé à notre équipe d’inscrire ce projet au programme de ses activités. Les membres présents à la réunion du 13 mai 2008 ont approuvé cette proposition, ce dont je les remercie.

Toutes les bonnes volontés et toutes les compétences seront les bienvenue. Elles y trouveront leur compte, car, au-delà d’un simple outil pratique répondant à des interrogations ponctuelles, l’inventaire des traductions françaises de littérature chinoise que je souhaite voir naître et croître sera en mesure de contribuer à répondre à des questionnements plus substantiels. Les données recueillies que nous allons mettre à la disposition des chercheurs sous la forme d’une base de données numérique consultable en ligne contribueront, je n’en doute pas, à faire progresser les connaissances sur toutes sortes de sujets connexes.


Cette entreprise ne peut, en effet, se limiter à établir un simple catalogue de publications. Outre qu'elle s’attachera à faire la clarté sur les traductions, leurs qualités respectives et à fournir un panorama de l’œuvre accomplie dans ce domaine, elle sera conçue pour aider l’historien de la sinologie à affiner sa perception sur la manière dont on a découvert et considéré la littérature chinoise dans notre pays ; l’historien de la traduction pourra, quant à lui, s’en emparer pour déceler les tendances propres à chaque époque, ses imperceptibles évolutions, sans compter que chemin faisant nous isoleront les textes où s’expriment les techniques et des théories développées par les acteurs de cette aventure intellectuelle, textes qu’on présentera sous la forme d’une anthologie raisonnée ; le comparatiste pourra, de son côté, y trouver grain à moudre, pour déceler l’influence que certaines traductions ont pu avoir sur la création littéraire française. Les traducteurs et les éditeurs, eux-mêmes, gagneront de précieuses heures, en prenant la mesure du travail déjà accompli afin de mieux orienter leurs choix à venir, etc. In fine, chacun pourra exploiter selon ses propres préoccupations ce matériau qui, bien qu’il soit très différent reconnaît un lien de parenté avec l’Inventaire analytique et critique du conte chinois en langue vulgaire initié par André Lévy en 1975 [déjà cinq volumes publiés depuis 1978 aux Editions du Collège de France et de l’Institut des Hautes Etudes chinoises]. Cette monumental travail, d’abord personnel avant de devenir collectif, nous sera, du reste, d’un grand secours pour le genre court -- je rappelle que la septième des sept rubriques critiques attachées à chaque récit prend en compte les traductions [voir sur ce blog le compte-rendu de Solange Cruveillé sur le dernier volume paru en 2006]. Souhaitons seulement que notre projet ne connaisse pas les mêmes enlisements qui rendent de plus en plus hypothétique la publication d’un sixième tome et de l’index général. Un autre danger qui le menace serait de vouloir embrasser d’un seul mouvement l’ensemble du champ littéraire chinois.

Ce projet de création d’un Inventaire analytique des traductions françaises de littérature chinoise ne peut évidemment risquer de se trouver paralysé par l’immensité du champ à prendre en compte. Il convient, pour éviter d’être noyé avant d’avoir appris à nager, que notre groupe s’aguerrisse en concentrant dans un premier temps ses efforts dans une seule direction avant d’élargir progressivement ses prétentions. Mon choix s’est tout naturellement porté vers ce qu’André Lévy appelle fort justement la « littérature de divertissement » de la Chine ancienne [La littérature chinoise ancienne et classique. Paris : PUF, « Que sais-je ? », n° 296, p. 83]. Le premier volet de ce projet sera donc consacré au roman, xiaoshuo 小說 (en langue classique et en langue vulgaire), et au théâtre littéraire (xiqu 戲曲) de la Chine impériale.

Une fois que ce champ aura été bien balisé et que nos armes seront rodées et notre modus operandi définitivement fixé, nous pourrons alors prendre en compte les autres domaines de la littérature chinoise, et pourquoi pas, maintenant que notre équipe, récemment rebaptisée « Littératures d’Extrême-Orient, textes et traduction », s’est élargie, entreprendre le même travail de mémoire et d’analyse sur les traductions françaises de littérature du Japon, d’Inde, du Vietnam, de Corée et de Thaïlande : on imagine facilement tout le profit à tirer de cette mise en confrontation des données recueillies.

Mon intention en vous exposant brièvement ce projet est, vous l’avez compris, de lui assurer la plus grande publicité pour susciter des vocations auprès de ceux qui seraient les plus susceptibles d’y prendre part, mais aussi de recueillir des soutiens au-delà de nos rangs.

Je sais déjà pouvoir compter sur les conseils de spécialistes comme Li Jinjia 李金佳 qui a soutenu une thèse sur les traductions du Liaozhai zhiyi 聊齋誌異, mais aussi et surtout sur l’aide précieuse de Jean-Luc Bidaux qui depuis la Bibliothèque Universitaire où il officie, saura faciliter l’accès aux ouvrages à examiner, soit en rendant possible la consultation de ceux qui sont conservés dans d’autres bibliothèques, soit en acquérant les ouvrages indispensables pour la conduite de ce projet, savoir les traductions existantes encore disponibles, mais aussi les éditions chinoises des textes traduits.

Mon souhait est d’aboutir à la constitution d’un fonds qui donnerait corps à l’aspect « patrimonial » du projet, par la mise à disposition des étudiants et des chercheurs, d’une collection la plus complète possible des traductions françaises de littérature chinoise dans un espace bien identifiable de la Bibliothèque Universitaire de l’Université de Provence, selon le modèle retenu pour l’Espace de documentation et de recherche Gao Xingjian inauguré récemment.

Dans cette perspective, tous les dons et envois de traductions anciennes et modernes seront acceptés avec enthousiasme, qu’ils émanent de particuliers collectionneurs ou directement des maisons d’édition se manifestant dans ce domaine.

Mais chaque chose en son temps. Comptez sur moi pour vous tenir au courant de l’avancée de nos travaux qui devraient s’intensifier à la rentrée universitaire 2008/2009, car je compte associer à cette entreprise au long cours, les étudiants du Master Monde chinois qui suivront mes cours de méthodologie et sur le roman chinois ancien : quel meilleur moyen de se faire une idée des contraintes et des joies de la recherche que de prendre part à une œuvre collective de ce type ?

Vous risquez également d’entendre parler, ici, des trouvailles que l’on ne manquera pas de faire et d’avoir des échos des plaisirs qu’elles procurent et des informations qu’elles livrent. « Aucun livre n’est inutile » et surtout pas les traductions des œuvres chinoises qui peuvent nous apprendre beaucoup sur la Chine, mais autant sur nous et la façon dont nous la considérons. (P.K.)

samedi 31 mai 2008

Derniers paragraphes (003)

Le Times Online rend à nouveau compte de la riche activité éditoriale sur la Chine avec un compte rendu sur The Penguin History of Modern China: The Fall and Rise of a Great Power, 1850-2008 de Jonathan Fenby (Allen Lane, 763 p.) qui s'achève par ce constat : « With the end of Maoism and, now, the dismissal of class struggle as an “incorrect concept”, China's rulers have no unifying belief system or ideology to buttress their control. The lesson of China's history is that nothing is more perilous than that deficiency. »

Mais aussi et surtout, TOL a mis en ligne le 30/05/08, un texte de Ma Jian 马建 (traduit par Flora Drew) à ne pas manquer. Il est intitulé « On the 19th anniversary of Tiannamen, Ma Jian speaks out against the silence of Chinese writers ». En voici les extrémités qui ne doivent pas dispenser de la lecture de l'ensemble :
« Nineteen years ago, during the student-led pro-democracy movement in Beijing, a band of 500 or so of China's most successful writers poured out of the gates of the Chinese Writers' Association and marched through the streets calling for political reform and an end to government corruption. The democracy movement was at its height. University students from Beijing and the provinces had occupied Tiananmen Square and staged a mass hunger strike, urging the Government to engage with them in direct talks. The entire city had joined the protests - workers, stallholders and even the tireless pickpockets. But the writers, exposed as they were, required special courage.
.../...
The most powerful words written in Chinese last year were not by a novelist, but an unknown citizen who placed in a Sichuan newspaper an ad that simply said: “Respect to the mothers of the victims of 6/4.” The young clerk who had approved it for publication hadn't grasped the significance of the date. The slip was soon discovered by the authorities, and three of the paper's editors lost their jobs. The Chinese people have been denied knowledge of their past and the right to reflect on it. Large gaps exist in the collective memories of the nation. It is the role of Chinese novelists, poets, bloggers and journalists around the world to help fill them. »
On attend toujours le Beijing Coma de Ma Jian dont la traduction française (609 pages !) par Constance de Saint-Mont (la traductrice de Nouilles chinoises, 2006) est annoncée par les Editions Flammarion pour le 20 août 2008 et présenté ainsi : « Mai 1989. Des milliers d'étudiants occupent la place Tienanmen. De toute la Chine, des gens se joignent à la protestation et les étudiants prennent soudainement conscience de l'influence qu'ils peuvent exercer. Parmi eux, se trouve Dai Wei. Le 4 juin, alors qu'il discute avec ses amis de la démocratie, un soldat lui tire une balle dans la tête, le plongeant dans un coma profond...»

Vous avez juste le temps de relire Jin Ping Mei ou d'achever le Totem du loup avant de faire un sort à Brothers, voire si vous êtes en pleine forme de vous pencher sur la dernière traduction française du Dao de jing 道德經 : Lao Tseu, Le Daode jing, Classique de la voie et de son efficience. Nouvelle traduction par Rémi Mathieu. Éd. Médicis-Entrelacs, 281 p., ouvrage qui figure en bonne position dans la liste des dix meilleurs titres de la semaine du « Radar littéraire » (22/05/08) de La Revue des deux mondes et auquel La passion du livre consacre une fiche portant la présentation de l’éditeur et un extrait de l'introduction. (P.K.)

vendredi 30 mai 2008

Enfer chinois (03-a)

De longues semaines se sont écoulées depuis le précédent billet (26/02/08) consacré aux traductions françaises de romans érotiques de la Chine ancienne. La fois précédente, je vous ai présenté la collection « Siwuxie huibao » 思無邪匯寶 (SWXHB) éditée par Chan Hing-ho [pour vous rafraîchir la mémoire, cliquez ici ou activez le tag Eros chinois ; et pour une présentation entièrement en chinois du « Siwuxie huibao », vous pouvez vous rendre sur le site Ming Qing xiaoshuo ou sur Baidu baike]

Les traductions dont il va être question dans ce billet (et plusieurs des suivants) ont toutes été publiées aux Editions Philippe Picquier, d’abord à Paris, puis à Arles, et mis à part le dernier, déjà rééditées dans la collection « Picquier-poche » -- les dates de publication fournies ici sont celles des éditions princeps. Saluons au passage le rôle déterminant joué par cette maison dans la découverte de ce pan de la littérature romanesque chinoise. La rencontre de son directeur avec Chan Hing-ho a contribué à redresser une approche, qu’avec le recul on peut juger un peu hasardeuse -- nous y reviendrons un jour prochain [voir Enfer chinois (05)].

Je vais commencer ce survol par les traductions co-signées par Huang San : outre cette particularité d’être des traductions à deux cerveaux, elles sont toutes basées sur des éditions critiques disponibles ou sur le point de l’être dans le « Siwuxie huibao », détail qui pourrait faciliter l’identification de Huang San, nom de plume qu’on retrouvera attaché à d’autres publications en rapport avec une Chine moins ancienne et moins frivole. Alors que ce savant sinologue avançant masqué assurait le travail en amont - établissement du texte principalement -, et en aval - corrections et validation du choix du traducteur -, le véritable labeur revenait à un passionné des mots et de la Chine qui a eu la coquetterie d’occulter son nom presque à chaque fois sous un pseudonyme différent, nom d’emprunt derrière lequel les plus avertis reconnaîtront peut-être un des premiers étudiants français à avoir fait le voyage de la Chine Populaire au moment où celle-ci entrouvrait timidement une porte : Lionel Epstein, Oreste Rosenthal, Booris Awadew.

Les autres points communs à ces traductions, lesquelles ont indéniablement un air de famille, sont outre le respect d’un texte rigoureusement établi, l'assurance d'avoir évité les nombreux pièges que réservent les œuvres de ce registre, mais aussi une approche décomplexée et créative de l’art de dire la même chose dans une autre langue, un remarquable sens du rythme et de la musicalité des mots ; l'ensemble est très réussi, à peine terni par la présence inopinée de clins d’œil un peu trop appuyés ou de boutades superflues. Mais qui oserait jeter la première pierre alors même que les traducteurs les plus respectés avouent se livrer parfois à quelque blague pendable afin de « tromper l'ennui ».

Cette collaboration a été particulièrement fructueuse ;
elle a donné, entre 1991 et 2005,
5
livres proposant au total 6 titres du « Siwuxie huibao »,
les cinq premiers datant de la fin des Ming 明 (1368-1644),
le dernier, du début des Qing 清 (1644-1911)
  • 1991 : a. Chipozi zhuan 癡婆子傳 [SWBXH, A.24.b]
  • 1991 : b. Ruyijun zhuan 如意君傳 [SWBXH, A.24.a]
  • 1992 : Sengni niehai 僧尼孽海 [SWBXH, A.24.c]
  • 1995 : Hailing yishi 海陵佚史 [SWBXH, A.1]
  • 1997 : Xiuta yeshi 繡榻野史 [SWBXH, A.2]
  • 2005 : Taohua ying 桃花影 [SWBXH, A.18.a]

1991 (a) : Vie d'une amoureuse
Huang San, Lionel Epstein (trad.), Paris/Arles : Picquier, 1991, 151 p..

Vie d’une amoureuse apparut en tête du volume éponyme publié en 1991. La traduction de ce court roman de quelque 12 000 caractères seulement et son appareil critique en occupent les pages 5 à 83. Il retiendra l’attention pour au moins deux raisons -- je ne dirais rien de son érotisme torride que R. van Gulik ne semble pas connaître Chipozi zhuan 癡婆子傳, car il n’évoque l’ouvrage baptisé par lui Life of a Foolish Woman (Vie d’une sotte dans la traduction d'Evrard) qu’en note [Paris : 1971, p. 338] : il est rare et ancien.
  • rare, d’abord parce qu'il n’en existe que peu d’éditions anciennes -- voir les savantes explications de Chan Hing-ho dans SWBXH, A.24.b, pp. 80-82 --, mais aussi parce qu’il propose une narration à la première personne -- c’est en soi une originalité notable, quand on considère en général que ce type de narration n’est censé intervenir en Chine que bien plus tardivement à l’époque moderne --, mais surtout parce que la voix qui porte le récit et qui nous gratifie de la narration d’ébats sexuels est la voix d’une femme, « une vieille dame de soixante-dix ans, la tête blanche, les dents rares » qui raconte, « tout sourire », « les moments heureux d’une vie sous peu et à jamais disparue » (p. 21-22). Certes, et même si l’on ne connaît pas l’auteur, on peut conclure avec Wei Chongxin 魏崇新 [« Zhongguo gudai diyi rencheng xiashuo de xingbie xushi celüe » 中國古代第一人稱小說的性別敘事策略 Zhongguo gudai xiaoshuo yanjiu, 2, Beijing : Renmin wenxue, 2006, pp. 287-292.], que l'héroïne, Shangguan Ana 上官阿娜, est une projection idéalisée, la femme telle qu’un homme peut la concevoir, une beauté façonnée selon ses désirs : belle, curieuse des choses de l’amour, sensuelle et philosophe, en un mot libertine.
  • ancien, ensuite parce qu’il daterait du milieu du XVIe siècle, soit vraisemblablement de l’ère Longqing 隆慶 (1567-1572) des Ming ou peu après. Il est couché dans une langue classique pour le moins rustique, mais qui conserve une certaine souplesse. Elle offre beaucoup de libertés -- sans doute plus que la langue vulgaire --, au traducteur qui ne s’en prive pas, passant d’un subjonctif de circonstance dans les prolégomènes, à une narration au rythme soutenu qui cisèle des dialogues incisifs sur un tapis de verbes d’action souvent rendus au passé simple, brillant tout du long, même dans les poèmes, rares, et des commentaires interlinéaires, toujours piquants et finement moqueurs.
Il était donc on ne peut plus naturel d’attacher beaucoup d’attention à la traduction de ce petit roman en deux parties dont la lecture est finement préparée par une préface qui résume l’essentiel de ce qu’il convient de connaître sur lui, par la première préface connue datant de 1764 ; son texte, dont aucunes des aspérités n’est laissées dans l’ombre, est accompagné de ses commentaires d’origine, distanciation délicieuse qui offre au lecteur la chance de lire en toute complicité avec un inconnu qui pourrait bien être l’auteur lui-même ou/et un de ses bons amis. et de suivre la carrière sexuelle d’une femme qui n’a pas froid aux yeux pour le grand bonheur de ceux qu’elle croise entre l’âge de 12, 13 ans jusqu’à sa répudiation à 39 ans, avouant après 30 ans de réclusion avoir eu 12 amants parmi lesquels on trouve un cousin, des serviteurs, son beau-père, ses beaux-frères, deux moines, un acteur et le précepteur de son fils, l’amant idéal par lequel le scandale arrive. La traduction recourt à un riche vocabulaire, mais aussi à une astuce qu’on appréciera diversement.

Le procédé a déjà été utilisé [j’y viendrai dans quelque temps, vraisemblablement dans « Enfer chinois (07) » ]. Il s’agit au lieu de traduire un terme chinois d’en faire apparaître le caractère ; outre yin 陰 (ombre, lune, féminin) et yang 陽 (lumière, soleil, masculin) qui dans ce contexte se comprennent facilement [exemples : « il vint de nouveau heurter à la porte 陰 » (p. 56) ; « sons’était dressé » (p. 41)], ce sont les caractères à la graphie très explicite tu 凸 (saillant, protubérant, bombé) et ao 凹 (creux, concave, rentrant, cavité) qui sont sollicités, essentiellement au début, entre les pages 26 et 35. Un extrait permettra à ceux qui n’en ont pas encore fait l’expérience d'évaluer ce procédé qualifié à propos d’un autre texte de « degré zéro de la traduction » (A. Lévy) :

« Aux temps obscurs de la haute Antiquité, nos ancêtres se partageaient déjà entre hommes et femmes. Ils vivaient ensemble dans des trous, des tanières, des cavernes, et se vêtaient de feuillages afin de se protéger du froid ; mais au plus fort de l’été, ils quittaient ces parures et allaient nus. Ils ignoraient la honte et ne s’attardaient pas à la différence entre lesdes unes et lades autres. Soumis au cycle du souffle yang, l’homme a en cette saison le sang plus riche, l’esprit animé : sa est ferme et roide. Qu’une femme vienne à passer, le à l’air ; ils s’enlacent, lapénètre dans le 凹. S’il a lieu de s’étonner de trouver sa compagne faite autrement que lui, comment cet homme soupçonnerait-il qu’une telle pénétration ouvre la porte à l’ininterrompue succession des génitures, à une création illimitée, racine de tout désir, bourgeon de tout amour !.. » [pp. 25-26 ; pour lire le texte chinois, cliquer sur le document ci-contre : de la pages 109 (à droite), ligne 10 à ligne 3 de la page 110 (à gauche].

De même que cette facétie est justifiée dans un avertissement (p. 13), l’emploi d’illustrations tardives est dûment expliqué page 15 : datant de la fin des Qing, elles étaient destinées à servir à l’éducation des nouvelles mariées qui les trouvaient dans leur coffre à habits -- il n’est jamais trop tard ! Chipozi zhuan devait remplir le même rôle pédagogique avec encore plus d'acuité. Le deuxième roman, légèrement plus court, eut encore plus d'influence sur l'évolution du genre.

1991 (b) Biographie du Prince Idoine.
Huang San et Lionel Epstein, trad. in Vie d’une amoureuse.
Paris/Arles : Picquier, 1991, pages 86 à 150.

D’auteur également inconnu, Ruyijun zhuan 如意君傳 est encore plus ancien que Chipozi zhuan. Sa préface, traduite page 93-94, pourrait même être datée de l’an 1514, sa postface (voir page 151) de 1520. C’est l’importance que présente cet ouvrage dans l’histoire du roman érotique chinois et son influence - notamment sur Jin Ping Mei 金瓶梅 - qui nous valent d’en lire une traduction plus que son contenu qui ne plaît guère au rédacteur de la savante préface qui le présente (pp. 87-92) : « Ce personnage de goule souillée de meurtres ne suscite pas notre sympathie - n’étant pas de ceux qui estiment la sympathie superflue en érotisme. Tout aussi peu ragoûtants, les ébats du bon jeune homme atteint de gigantisme (passons sur les descriptions) et de sa caverneuse fiancée » (p. 87).

Il est vrai que les débauches de l'impératrice Wu Zetian 武則天(r. 690-705), alias Wu Zhao 武照 (624-705) qui, à l’âge de soixante-dix ans épuise toujours ses amants, avec le jeune et fringant, et tout particulièrement bien servi par la nature, Xue Aocao 薛敖曹 n’ont pas la légèreté et la fraîcheur des croustillantes aventures de la sensuelle Shangguan Ana. La raison en est sans doute que l’ensemble prend appui sur des faits historiques rapportés dans les chroniques de la dynastie Tang (618-907) et sur les extrapolations qu’en fournit la légende. L’amateur d’histoire et plus particulièrement celui qui nourrit une vive curiosité pour le règne cette femme hors du commun ne manquera pas de jeter un œil, même rapide et distrait, à ce portrait à charge de la redoutable souveraine ; il le lira avec d’autant plus de facilité qu’une fois encore, et ce malgré des réticences avouées d’entrée de jeu, le traducteur a fait des merveilles, offrant à son lecteur ses trouvailles sans plus de retenue que l'Impératrice Wu qui avait trouvé avec Aocao, l’amant idéal : « Vous êtes vraiment tel que je le souhaitais. Il convient de vous octroyer l’appellation de Ruyi qun 如意君, prince Conforme à mes vœux, ou prince de Guise, ou prince Mondésir, ou prince Idoine ... Dès demain, en votre honneur, le nom d’ère sera changé en Ruyi. Je regrette seulement que nous nous soyons rencontrés si tard. » (p. 113). La 40e des 60 érudites notes données au texte indique que « la traduction de Ruyi 如意 reste ouverte ; chacun traduira ruyi, autrement dit comme il l’entend. » (p. 147).

Dans The Fountainhead of Chinese Erotica (Honolulu : University of Hawai’i Press, 2003, 271 pages), Charles R. Stone en livre une dans son sous-titre : The Lord of Perfect Satisfaction (Ruyijun zhuan) with a Translation and a Critical Edition ; André Lévy a proposé quant à lui L’Histoire du seigneur Montplaisir et L’Histoire du seigneur Selon-Mon-Désir. Je risque, pour ma part et sans conviction aucune, un Prince Ça-Me-Convient, voire un Prince Ça-Me-Botte ou, pire encore, un Prince Trop-Bon ! Et vous que proposez-vous ?

Je vous laisse le temps de la réflexion et de la lecture avant de poursuivre, et m’engage à rendre compte de vos trouvailles dans le prochain billet sur l'enfer chinois, billet qui portera le numéro de série (03-b). (P.K.)

dimanche 25 mai 2008

L'envers de l'endroit

Comme l'énonce, on ne peut mieux, la mise en garde qui figure dans la notice « Noms chinois », porte d'entrée vers un ensemble de notices Wikipedia fort complètes sur le sujet, « le système des noms chinois est complexe ». Le versant anglais de l'encyclopédie souvent critiquée - et ce, à juste titre quand il s'agit de littérature chinoise ancienne -, commence quant à elle par une mise au point qui sera pour nous un utile rappel :
« Chinese culture follow a number of conventions different from those of personal names in Western cultures. Most noticeably, a Chinese name is written with the family name (surname or last name) first and the given name next, therefore « John Smith » as a Chinese name would be « Smith John ». For instance, the basketball player who is commonly called Yao Ming would be addressed as « Mr. Yao », not « Mr. Ming » ». [Lire la suite]
En effet, c'est en nous conformant à cette convention que nous nous efforçons tous - enseignants, traducteurs, sinologues -, de rendre compte de l'identité des Chinois, écrivains ou anonymes, personnages historiques ou de fiction que nous croisons.

Certes, cette rêgle qui impose une inversion par rapport à notre habitude occidentale est souvent mise à mal par la rencontre de noms de plume ou de pinceau, de sobriquets et d'autres appellations sociales aussi nombreuses que diverses ; mais, fort heureusement, depuis un certain temps déjà, l'usage de la transcription pinyin (拼音 pīnyīn) a considérablement simplifié le problème et on s'entendait tous pour reconnaître derrière la transcription « Yu Hua », l'écrivain chinois 余华, derrière « Gao Xingjian », le prix Nobel de littérature 高行健, et, pour faire court, derrière « Pu Songling », 蒲松齡, le maître de l'étrange de la Chine des Qing.

Dans les cas les plus délicats, comme avec Li Yu (937-978) et Li Yu (13 septembre 1611- 12 février 1680) que certains font, à tort, naître un an plus tôt et mourir trop jeune d'autant, les dates de naissance viennent à propos lever les dernières incertitudes -- ici pour distinguer le poète des Song 李煜, du 李渔 dramaturge, romancier de la fin des Ming et du début des Qing ; dans les cas extrêmes, il suffit d'être juste un peu plus précis, comme quand il s'agit de distinguer ce Li Yu (1611-1680)-là d'un autre Li Yu, 李玉, également dramaturge et que les historiens du théâtre font souvent naître en 1611 et mourir en 1680, voire en 1681, alors qu'on devrait sans doute retenir pour lui les dates moins précises de « vers 1591 » ou « à la fin de l'ère Wanli (1573-1620) » pour sa naissance et d' « après » 1671 pour sa mort. On peut alors faire apparaître les noms que chacun des deux hommes de lettres s'étaient choisis tout au long de leur vie, tout au moins les plus connus d’entre eux : ainsi, on aura le choix pour le premier Li Yu de l'appeler Li Liweng 李笠翁 ou Hushang Li Liweng 湖上李笠翁 surnom qu'il affectionnait particulièrement et qui le rattache au Lac de l'Ouest (Xihu 西湖) et à sa ville de prédilection Hangzhou 杭州 ; pour le second Li Yu, autre célébrité de la vie littéraire, mais de Suzhou 蘇州 cette fois, on retiendra l'appellation sociale Xuanyu 玄玉 ou encore le nom de cabinet Yili'an zhuren 一笠庵主人 ; dans ce domaine, comme dans bien d’autres, le plus simple est, bien entendu, de recourir, aux caractères chinois car personne ne confondra le « yu » du « pêcheur » avec le « yu » du « jade », mais les éditeurs ne sont pas toujours prêts à franchir le pas, surtout sur les couvertures des ouvrages ; la traduction du prénom, toujours possible, ne devant, me semble-t-il être envisager qu'en dernier recours !

Or donc, tout semblait aller pour le mieux dans le monde le plus harmonieux qui soit, celui où le nom de personne chinois faisait apparaître dans la transcription pinyin adéquate, le patronyme suivi du prénom, pour le plus grand bonheur des apprentis sinologues, de la grande majorité des journalistes, de l'ensemble des bibliothécaires, que sais-je encore !

Mais voilà que le monde de l'édition, par la volonté d'éditeurs pionniers épousant des tendances venues d'Outre-Manche et d'encore plus loin - nos amis Chinois en sont également victimes -, sont en passe de ruiner ce bel équilibre en inversant l'ordre naturel pour imposer aux noms chinois une présentation « à l'occidentale », du type « prénom-patronyme » !

J'en veux pour preuve le cas déjà rencontré ici de 郭小櫓, que par la grâce des Editions Buchet Chatel, on trouve dorénavant de plus en plus souvent dans le sens Xiaolu Guo au lieu du Guo Xiaolu d'origine ; plus récemment et grâce aux Editions du Seuil, c'est l'écrivain 叶兆言 qui se voit présenter « à l'envers de l'endroit » dans l'ordre Zhaoyan Ye au lieu du naturel, de l'évident Ye Zhaoyan ; ceci sur la jaquette et la couverture d’une récente publication, sur le site de l'éditeur -- sauf, curieusement, dans sa notice biographique et sur la page de garde du roman en question !

Peu importe !, me direz-vous. Certes, vous avez raison : mieux vaut avoir beaucoup de bons auteurs avec l'identité « tête-en-bas » qu'une flopée d'écrivaillons droit dans leurs bottes patronymiques ! Mais une question s'impose : que va-t-il se passer pour les autres auteurs du catalogue de cet éditeur, qui, de plus en plus souvent, prouve son intérêt pour les lettres chinoises ? Mo Yan 莫言 , qui est le nom de plume de Guan Moye 管谟业, ne devrait-il pas se retrouver sans dessus dessous – certes « Mo » est bien un nom de famille, mais « Yan » un bien curieux prénom ; idem pour Ha Jin 哈金, nom de plume de Jin Xuefei 金雪飞 ; les couples de deux caractères ainsi formés résisteront-ils aussi bien que le Xi Xi 西西 pseudonyme de Zhang Yan 張彥 (1938-) qui peut, avantage certain en ces temps incertains, être bousculé sans aucune conséquence et ceci même en chinois ? Du reste, ne devrions-nous pas le transcrire Xixi, comme écrire Moyan, Hajin, Bajin 巴金 pour le nom de plume de Li Yaotang 李堯棠 (19005-2005), Laoshe 老舍 pour celui de Shu Qingshun 舒庆春 (1899-1966), Luxun 魯迅 pour celui de Zhou Shuren 周樹人 (1881-1936), etc. ? Les experts, souhaitons le, se prononceront un jour sur ce qui n'est pas qu'un détail.

Au sujet d’inquiétude : que faire quand d'aventure se présentera un auteur doté d'un patronyme composé de deux syllabes, un Chunyu 淳于, un Sima 司馬 ou un Ouyang 歐陽 --- aurons nous droit à un Qian Sima, au lieu de Sima Qian 司馬遷 (145-86), à un Xiu Ouyang, au lieu de Ouyang Xiu 歐陽修 (1007-1072), voire à un Xiangru Sima, au lieu de Sima Xiangru 司馬相如 (179-117) ? Souhaitons que cette révolution soit réservée aux seuls auteurs modernes et contemporains !

Est-il déjà trop tard ? Comme Ye Zhaoyan, Liu Sola 刘索拉 (1955-), a déjà subi, bien que partiellement [Voir illustration ci-contre], les outrages de la tendance actuelle (La grande île des tortues-cochons. (Sylvie Gentil, trad.), Le Seuil, « Cadre vert », 2006) ; quant à Zhang Ailing 張愛玲 (1920-1995), elle avait voici bien longtemps contribué à semer le trouble en se gratifiant du prénom Eileen pour devenir Eileen Chang, échappant miraculeusement à la pinyinisation globale... Mais, sans la protection de son ange gardien français - Noël Dutrait - Gao Xingjian résisterait-il à la tendance à la francisation de son nom ? La confusion règne déjà sur le site du magazine Lire.fr, plus par erreur, il est vrai, que par volonté de normalisation.

Certes ce qui compte, et finalement je vous rejoins, c'est - qu'importe l'emballage -, qu'on puisse lire de bonnes traductions françaises de bons livres chinois. Je ne saurais vous dire si celle qui m'a soufflé ce billet d'humeur sera à placer dans cette catégorie.

C'est, à ma connaissance, la troisième de cet auteur du Jiangsu que ses amis, son éditeur chinois, ses lecteurs, et les officiers de l'état-civil, etc., appellent Ye Zhaoyan 叶兆言, né en 1957 à Suzhou. On le connaît donc chez nous grâce à deux titres dont le premier est annoncé « indisponible » par son éditeur :
  • La jeune maîtresse (Nadine Perront, trad., Arles : Editions Philippe Picquier, « Picquier Poche », n° 105, (1996) 1998) : ce roman « se déroule dans les années vingt, dans une petite ville du Sud de la Chine, s'ouvre sur la mort, au cours d'ébats amoureux, du vieux seigneur Zhen, un vieillard débauché qui laisse derrière lui une grande fortune. Autour d'une jeune et riche héritière excentrique, capricieuse, libidineuse et opiomane, une galerie de personnages corrompus et pervers, entraînés par leur passion, le désespoir ou la haine, pousseront à la ruine le clan familial. »
  • La Serre sans verre (Jiann-Yuh Wang, trad., Paris : Editions Bleu de Chine, 2006, 341 pages) comporte selon l'éditeur « de nombreux éléments autobiographiques, même si l'auteur s'en défend. L'histoire se déroule au sein d'une petite université, l'Ecole théâtrale, au plus fort de la tempête de la Révolution culturelle (...) vue à travers le regard faussement candide d'un enfant. »

Le nouvel opus disponible en français est
Yijiusanqi nian de aiqing
一九三七年的爱情.
Il a été traduit en anglais par
Michael Berry (Faber, 2002)
sous le titre

Nanjing 1937. A Love Story
et,
du chinois en français, par
Nathalie Louisgrand-Thomas
sous le titre
Nankin 1937, une histoire d'amour
(Paris : Le Seuil, « Cadre vert », 2008, 348 p.)


Voir (ci-dessous) ce qu'en dit l'éditeur sur son site :


Les spécialistes, les critiques littéraires et les amateurs nous diront bientôt, je l'espère, ce qu'il faut en penser. (P.K.)

Complément du 11/06/08 : Voici le commentaire apporté à ce billet par Anne Sastourné des Editions du Seuil que je remercie pour ses intéressantes précisions :

Depuis que je m'occupe, au Seuil, des romans d'Asie (il faut entendre par là des ouvrages traduits des langues d'Extrême-Orient) ce problème reste quasi insoluble. A l'intérieur du livre, pas de problème, je maintiens l'ordre habituel des langues d'origine - généralement « nom » « prénom » - en veillant à utiliser des petites capitales pour le «nom », voire à préciser l'usage à l'aide d'une note. Sans compter qu'in texte les noms des personnages restent bien entendu dans le bon ordre.

Las, les livres paraissent dans la collection «cadre vert » dont la charte est rigide : prénom+nom et largement soutenue par les commerciaux (et les libraires). Notamment parce que toutes les bases de données, de plus en plus nombreuses, dans les maisons d'Editions sont bâties sur ce modèle (vous entrez le nom et le prénom séparément et ils «tombent » toujours dans le même ordre). Si j'impose l'ordre inverse, je complique le travail et suis à la merci d'une correction intempestive.
D'où cette solution... parfaitement ridicule, je vous l'accorde volontiers. (Pauvre Liu Sola, elle aussi).

Ne me parlez pas de Mo Yan : pour chaque livre, je refais une note visible qui accompagne le manuscrit et le dossier (pour Ha Jin, ma collègue du rayon anglophone veille de son côté)... et me suis retrouvée plusieurs fois avec un classement à Yan, ou un Yan en capitales - rattrapé in extremis sur les couvertures mais pas toujours, dans les catalogues et les bases...

La question était presque plus simple il y a quelques années : tous les
Asiatiques restaient à ce régime - et les bases informatiques étaient plus rares. Désormais de nombreux Japonais pratiquent, d'eux-mêmes, l'inversion ; elle choque donc de moins en moins. Des Chinois(es) de plus en plus souvent prennent un prénom occidental et, du même mouvement, font également l'inversion... Voilà qui ne simplifie pas la tâche!

Merci, en tout cas, pour ce tour de la question, passionnant ! Toute suggestion sera très bienvenue.

Anne Sastourné (11/06/08)