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jeudi 12 février 2009

Des chameaux et des idées reçues

« Une des plus belles choses, c’est le chameau.
Je ne me lasse pas de voir passer cet étrange animal
qui sautille comme un dindon et balance son col comme un cygne.
»
Flaubert, Lettre à Louis Bouilhet (Le Caire, 1er décembre 1849)

Un des rares clichés du chameau rieur de Tartarie emprunté au très surprenant
site des Incroyables aventures du comte Van der Bilout.

Vous connaissez tous le Dictionnaire des idées reçues de Gustave Flaubert (1821-1880) et avez sans doute en tête quelques unes de ses entrées, telles que :
  • LITTÉRATURE : Occupation des oisifs.
  • LIVRE : Quel qu'il soit, toujours trop long.
  • POÉSIE (la) : Est tout à fait inutile : passée de mode.
  • POÈTE : Synonyme noble de nigaud ; rêveur
  • ROMANS : Pervertissent les masses. Sont moins immoraux en feuilletons qu'en volumes. Seuls les romans historiques peuvent être tolérés parce qu'ils enseignent l'histoire. Il y a des romans écrits avec la pointe d'un scalpel, d'autres qui reposent sur la pointe d'une aiguille.
  • PROFESSEUR : Toujours savant.
  • SAVANTS : Les blaguer. Pour être savant, il ne faut que de la mémoire et du travail.
  • MÉMOIRE : Se plaindre de la sienne, et même se vanter de n'en pas avoir. Mais rugir si on vous dit que vous n'avez pas de jugement.
  • PYRAMIDE : Ouvrage inutile.
  • PHÉNIX : Beau nom pour une compagnie d'assurances contre l'incendie.
  • CHAMEAU : A deux bosses et le dromadaire une seule. Ou bien le chameau a une bosse et le dromadaire deux (on s’y embrouille).
Si vous voulez relire ce revigorant ouvrage en ligne, rien de plus facile grâce à ce site personnel (choisi parmi d'autres) lequel vous propose « Un petit voyage dans une "encyclopédie de la bêtise humaine" ? » ou sur Wikisource, ou encore, comme ici, sous la forme d'un livre pdf ; vous pouvez également opter pour une bonne vieille édition papier -- il y a en a pour toutes les bourses.

在想些甚麼

Mais, ne vous laissez pas abuser, car celui qui illustra si brillamment la formule de Sébastien-Roch Nicolas de Chamfort (1740-1794) : « Il y a à parier que toute idée publique, toute convention reçues, est une sottise, car elle a convenu au plus grand nombre » (Maximes), a suscité depuis 1913 bien des vocations et des imitations de valeur inégale, tels (pour m'en tenir aux plus récentes) le Dictionnaire politique des idées reçues de Gustave Fôblert [alias Pierre Belfond](Editions Gutenberg, 2008), le Dictionnaire des idées reçues en matière économique (Presses universitaires de Lyon, 1979) dans lequel Daniel Chabanol, son auteur, livre une de ces idées reçues qui a la peau dure encore trente après sa formulation : « Les Universités doivent s'adapter aux besoins de l'économie ». On pourra aussi faire un détour par Alain Schifres et son Nouveau dictionnaire des idées reçues, des propos convenus et des tics de langage (1999) dont le résumé fourni par son éditeur (Lattès) offre matière à réflexion : « La bêtise est une énergie renouvelable et, un plaisir sans fin, la paresse du langage, le confort du poncif, le moelleux du convenu. » Tout récemment,Marie-Laurence Dubray a édité un Grand livre des idées reçues - Pour démêler le vrai du faux de quelque 950 pages (Le cavalier bleu, 2008) ; plus léger est le Petit dictionnaire des idées mal reçues de Ghislain de Diesbach (Via Romana, 2007) dont la présentation claironne qu'il « ravive la flamme de l'esprit critique et du bon goût, celui de l'esprit français » ! sans avoir peur d'user pour l'occasion d'un poncif qui semble de plus en plus creux. Toujours en ligne, et, semble-t-il récemment réactualisé, le Petit dictionnaire des idées reçues dans l'ESR, sur le site du Collectif Papera (Collectif pour l'abolition de la précarité dans l'enseignement supérieur, la recherche et ailleurs) fournira à ceux qui en manqueraient de belles formules propres à stimuler des réactions. Voici deux de ses nombreuses entrées, dont une en hommage au Maître ès idées reçues :
  • ENSEIGNANT-CHERCHEUR : fusionner avec. Avantages : ne sont pas évalués et resteront fonctionnaires quel que soit le système mis en place. Désavantages : nécessité de faire deux métiers à plein temps, sans qu’aucun d’eux ne soit reconnu.
  • FLAUBERT (Gustave) : plagiaire. Surtout ne pas relire Bouvard et Pécuchet en ce moment.
Mais laissons de côté ces dérivatifs dont l'effet le plus déplorable est sans aucun doute de nous détourner de l'Asie lointaine qui nous ravit tant par l'étendue de ses richesses, à laquelle nous avons tous dédié, amoureux que nous sommes de l'immensité et de l'épaisseur de ses cultures, notre vie ; l'Asie mystérieuse et sensuelle à laquelle nous consacrons chaque moment que nous laisse l'écrasante mission de la formation morale et intellectuelle des malheureux qui ont eu l'imprudence de s'égarer à l'université.


Laissons les donc pour découvrir une aimable initiative conduite par Régis Poulet qui signe un Dictionnaire des idées reçues sur l’Asie et l’Orient :
« Il ne se passe pas une semaine, dans les médias ou dans la culture, sans qu’il ne soit question de l’Orient ou de l’Asie. La politique, les arts, la littérature y trouvent un combustible éprouvé, et les conversations s’emparent de façon plus ou moins désinvolte de sujets très délicats. Cela n’empêche pourtant pas de nombreuses personnes, souvent parmi les moins informées, de donner doctement leur avis voire de pérorer comme des cuistres. Et chacun de transmettre avec plus ou moins de bon sens ces idées reçues ou préconçues qui ont souvent un rapport partiel avec la vérité — ce qui rend leur élimination plus délicate encore. »
L'ouvrage, nous explique encore l'auteur, « n’est pas destiné au spécialiste, encore qu’il puisse à notre avis s’y divertir, mais à quiconque est intéressé par le sujet et souhaite vérifier s’il est à son insu la proie de préjugés. Avec cet « honnête lecteur » nous voulons, de plaisante façon espérons-nous, mettre en évidence les clichés colportés sur l’Orient, l’Oriental(e), l’Asie, l’Asiatique, clichés qui nuisent autant à une claire compréhension des enjeux relatifs aux rapports de l’Europe et de l’Asie qu’ils nuisent à la réputation de ses peuples et de ses cultures. Ainsi, sans envisager une chasse à la bêtise souhaitons-nous néanmoins dénoncer des caricatures plus ou moins mal intentionnées à l’égard de peuples et de cultures que, pour notre part, nous apprécions beaucoup et aimerions dégager de cette gangue d’incompréhension. »

L'Asie, conclut-il, « n’est souvent qu’un prétexte pour l’Occident à parler de lui-même en dressant devant lui un adversaire (l’Orient) contre lequel s’appuyer au bord du vide qu’il ressent. Presque toute nouvelle perception de l’Asie en vint assez vite à se conformer au schéma binaire d’attraction et de répulsion. Ainsi l’Orient est-il une projection imaginaire dont l’Occident s’est servi au cours de l’Histoire pour donner le change à ses angoisses ou pour entretenir un espoir idéalisé, celui d’une identité réelle : la sienne. »

On ne pouvait mieux dire, car, en effet, ce relevé qui pourrait être complété – il le sera sûrement – est fort « plaisant ». Vous pouvez le vérifier sans tarder en vous rendant sur Lulu.com qui le propose en téléchargement gratuit et chez qui vous pouvez également en commander une édition papier. L'éditeur – Les Editions du Zaporogue, dirigées par Sébastien Doubinsky et dont le catalogue mérite d'être convenablement exploré -, a choisi ce biais pour défendre des auteurs « qui ne trouvent pas leur place chez les éditeurs commerciaux ». Il n'y a pas à hésiter une seconde.

比真的更好啊。

Voici, en guise de mise en bouche, un choix très personnel fait dans la liste des 289 (?) termes, notions et sujets qui occupent les pages 11 à 71 du dictionnaire entre « Aïkido [ça commence mal, on a déjà mal avant d’avoir rien fait. Plein le dos des Japonais !] » et « Zouave [fantassin en chéchia et culotte devenu masseur au pont de l’Alma] » :
  • Baguettes (pour manger) : vanter la supériorité de la fourchette. — Bien s’entraîner avant d’aller au restaurant pour épater les convives.
  • Bonsaï : arbre en pot qui a été torturé. Si ce n’était pas japonais on jurerait que c’est chinois…
  • Calligraphie : perte de temps à l’heure de l’imprimante (voir Encre).
  • Chine : attention, elle s’est éveillée ! — Le Grand Méchant Lu, c’est fini : place à la Poule aux œufs d’or.
  • Cité interdite : zone à laquelle les pompiers, la police ou le moindre pékin n’ont pas accès. — Où est le mystère si l’on peut y pénétrer ?
  • Concubine : vilain mot pour un beau rêve.
  • Démocratie : concept occidental qui ne s’acclimate pas en Asie ni en Orient.
  • Empereur (de Chine) : centre du monde. Le dernier empereur avait un nom de vin : Pouilly ; facile de s’en souvenir ! (du Japon) : habillé à l’européenne — Il est de bon ton d’émettre des doutes concernant son attitude pendant la Seconde guerre mondiale.
  • Épouse : au Japon, toujours soumise ; en Chine, a les pieds bandés ; en Inde, les veuves se font des cendres ; en pays musulman, est bâchée.
  • Hong Kong : écharde post-moderne enfoncée dans la Chine post-féodale. — Une des rares occasions d’utiliser le mot « rétrocession ».
  • Lao-tseu : avec Bouddha et Confucius, c’est un des trois rois mages de l’Asie. — Sa sagesse est insondable.
  • Mandarins : loyaux et consciencieux. — Fonctionnaires, pourtant !
  • Ping pong : seul domaine où les Chinois répondent du tac au tac.
  • Sage : est chinois alors que le saint est indien. — Possède une longue barbe clairsemée et s’exprime par énigmes (lorsqu’il est aveugle, cela ajoute bien sûr à la clarté de ses pensées).
  • Tai-chi-chuan : c’est du yoga chinois ? Du kung-fu mou ?
  • Tao : signifie « la voie » ; a été enseigné par « le vieux » ; n’est pas « Dieu ». — Ces trois lettres font leur effet si l’on a de l’aplomb.
  • Tiananmen (place) : circulation difficile pour les chars d’assaut les jours de manifestation. — Tache aveugle des gouvernements d’Occident.
  • Yin-et-yang : les Laurel et Hardy de la philosophie chinoise : inséparables, sans qu’on sache qui est qui. — Forment un joli logo sur divers objets à la mode.
  • Péril jaune : hordes de barbares aux yeux bridés prêtes à déferler sur le monde civilisé pour piller, violer, brûler. — Cargaisons de produits « made in Asia » prêtes à envahir le marché occidental pour dévorer (les parts de marché), humilier (l’orgueil national) et anéantir (toute concurrence).
  • Supplices : toujours chinois. Ils y sont d’un raffinement inégalable. (voir Casse-tête) [Casse-tête chinois : pléonasme — Ils n’ont pas la même logique que nous.]
J'ai gardé « Péril jaune » et « Supplices » pour la fin, car quand il n'établit pas la liste des idées reçues sur l'Asie, Régis Poulet est un enseignant-chercheur particulièrement actif qu'on peut, et ceci depuis depuis 2003, lire dans La Revue des ressources pour laquelle il dirige les rubriques « Asiatiques » et « Idées ». Il est également l'auteur de L’Orient : généalogie d’une illusion (Presses Universitaires du Septentrion, 2002).

法國是一個比較浪漫的國家。

Mais ne refermez pas son Dictionnaire des idées reçues sur l’Asie et l’Orient avant d'avoir lu les pages 73 à 86 qui proposent, avec « Un peu de sérieux », un décodage savant indispensable à une saine approche du sujet ; ces commentaires salutaires sont suivis d'une « Orientation bibliographique » (pp. 87-90) dont la seule faute de goût me semble être de renvoyer ceux qui voudraient lire Le Mystérieux docteur Fu Manchu aux éditions Hachette alors que les Editions Zulma ont déjà publié deux volumes de la saga de Sax Rohmer dans la délectable traduction d'Anne-Sylvie Homassel. (P.K.)

samedi 15 mars 2008

Fu Manchu de Sax Rohmer

Sax Rohmer alias
Arthur Henry Sarsfield Ward (1883-1959)
Source d'une partie des illustrations de ce billet :
The Page of Fu Manchu. The Sax Rohmer Research Web Site.

Je suis sorti - il y a bien longtemps maintenant, mais il est des lectures dont on ne se défait pas - de mon premier contact avec Palimpsestes. La littérature au second degré (Le Seuil, 1982) avec la sensation profondément ancrée en moi depuis, que, comme l'a si bien écrit Borges cité page 453 par Gérard Genette, « la littérature est inépuisable pour la raison suffisante qu'un seul livre l'est » (Enquêtes), que chaque livre en cache d'autres et que si on aime « vraiment les textes, on doit bien souhaiter, de temps en temps, en aimer (au moins) deux à la fois ». De là, découle l'idée qui a depuis guidé ma découverte de la littérature que chaque lecture en appelle d'autres et que, quelles que soient celles que l'on rencontre, on est toujours en prise avec la « Littérature en transfusion perpétuelle - perfusion transtextuelle -, constamment présente à elle-même dans sa totalité et comme Totalité, dont tous les auteurs ne font qu'un, et dont tous les livres sont un vaste Livre, un seul Livre infini. L'hypertextualité n'est qu'un des noms de cette incessante circulation des textes sans quoi la littérature ne vaudrait pas une heure de peine. Et quand je dis une heure ...».

Donc si on aime la littérature chinoise - c'est mon cas - , on doit pouvoir l'aimer jusque dans ses dérivations, ses déviations les plus imprévisibles, les plus inattendues dès lors que le produit final de la curieuse alchimie entrée en jeu livre une œuvre originale, à son tour source de mutations... Si vous me concédez cela, vous me pardonnerez je l'espère ce périlleux détour, dont vous apprécierez à sa juste valeur l'excès et les belles citations qu'il m'a permis de faire, juste pour justifier l'incartade que je m'octroie avec ce billet qui va vous entraîner sur les terres du Mystérieux Docteur Fu Manchu que les Editions Zulma (Paris, janvier 2008, 319 pages) viennent de ressusciter. En effet, ce titre initial d'une longue série - treize volumes publiés de 1912 à 1959 -, n'est pas d'un auteur chinois, mais de Sax Rohmer, pseudonyme choisi par le prolifique écrivain britannique Arthur Henry Sarsfield Ward (1883-1959) ; qui plus est, son action ne se passe pas plus en Chine qu'en Asie --- sauf au chapitre VII, avec une évocation de la révolte des Boxers ---, mais, pour l'essentiel, dans le Londres du tout début du XXe siècle.

N'étant pas Sax Rohmerologue, ni même un Fu Manchiste de la première heure, mon avis sur l'œuvre n'aura que de poids --- mon engouement, somme toute récent, pour la saga n'est après tout que le syndrome d'un mal sur lequel on ne gagnera rien à s'appesantir ; il n'empêche que je ne peux m'interdire de vous faire partager mon enthousiasme pour ce nouvel avatar hexagonal qui devrait renvoyer tous les précédents aux oubliettes. Comme quoi, s'il est abusif de dire que toute traduction est mortelle, on peut néanmoins penser que certaines sont vouées à disparaître ... Mais avant d'en administrer la preuve, voyons de quoi il retourne. Encore qu'il ne soit plus la peine de trop s'appesantir car --- comme j'ai un peu traîner : mea maxima culpa ---, la presse s'est déjà réjoui du retour des aventures de Fu Manchu dans les gondoles des librairies françaises et a déjà dressé dans ses grandes lignes le tableau de fond du chapelet d’aventures qui entraînent le lecteur à la poursuite du Docteur Fu Manchu : par exemple Le Monde avec Gérard Meudal, « Au bon temps du péril jaune » (11/01/08), Le Figaro, avec Jean-Claude Perrier, « L'abominable Fu Manchu est de retour » (28/02/2008). L'un (payant) et l'autre (gratuit), ces deux articles en ligne ont déjà développé les éléments de base qui figurent sous forme condensée sur les rabats de la belle couverture signée David Pearson et sur la page, pas moins élégante, que l'éditeur consacre à l'ouvrage sur son site :
Le mystérieux docteur Fu Manchu — le péril jaune incarné en un seul homme ! — a jeté son dévolu sur l'Occident.
Fu Manchu est un esthète du crime, il tue en série et en beauté. Pour l'empêcher de nuire: le brillant agent secret Nayland Smith, flanqué du discret docteur Petrie, sorte de Watson plutôt fleur bleue et chroniqueur des innombrables méfaits du terrible Chinois.
Sax Rohmer nous entraîne à leur suite dans un Londres nocturne, tout en chausse-trapes, où le moindre ponton cache un laboratoire clandestin, le moindre entrepôt un caravansérail, la moindre passante une princesse arabe...
Premier volume d'une série culte, dans une nouvelle traduction!
A ce résumé sommaire est venu s'ajouter une micro-biographie, et un document sonore de 27 mn et 50 secondes qui permet d'écouter grâce aux archives de l'INA, une nouvelle de Sax Rohmer : Les yeux de Fu Manchu. Bientôt un blog devrait venir entretenir la passion dévorante des nouveaux aficionados des péripéties de la lutte d'un détective très sherlock-holmessien contre « Le criminel le plus extraordinaire que le monde eut jamais connu » et qui représente « une menace pire que la Peste Noire » (p. 152).

En attendant, qui veut tout savoir sur lui, sur son créateur, les antécédents, les avatars, les éditions, les traductions, les adaptations au cinéma, à la télévision, en comics, en bibelots de toutes sortes, et bien d'autres choses encore, ira visiter The Page of Fu Manchu. The Sax Rohmer Research Web Site qui est une très riche base de données collective dirigée par Dr. Lawrence J. Knapp entièrement dévolue à ce terrifiant personnage et à son créateur : vous y découvrirez également une bibliothèque virtuelle avec les textes en anglais et aussi la liste exhaustive (?) des traductions à laquelle ne fait défaut que la nouvelle traduction française d’Anne-Sylvie Homassel [qu'on pourra entendre dans une émission radiophonique annoncée sur la page d'actualités de Zulma]

Sa traduction remplace avantageusement celle d'Henri Thiès en circulation chez divers éditeurs et dans divers formats depuis 1931, soit depuis 79 ans ! Elle avait néanmoins été revue à la fin des années 1970 par Robert-Pierre Castel pour ses dernières réapparitions comme en poche en « 10/18 » sous le titre Le mystérieux Dr Fu Manchu (n° 1973, 350 p.). Mais trêve de propos oiseux, rentrons dans le vif du sujet.



Le rapide survol que je vous propose sera aussi l'occasion de découvrir le style percutant et, souvent, hautement humoristique de Sax Rohmer. Pourtant, ses romans sont de ceux « à ne pas lire la nuit » - nom d'une collection des Editions de France qui en proposa dans les années 30. Le sentiment de peur qu'ils diffusent joue en partie sur l'effet que pouvait produire à une époque où l'on parlait beaucoup du Péril Jaune [j'y reviendrai dans un prochain billet], la menace – sans cesse rappelée - que faisait peser sur l'Occident, une Chine mystérieuse et cruelle : « Nous avons affaire à un Chinois, je vous le rappelle - à l'essence incarnée de la subtilité de l'Orient - au génie le plus sidérant que l'Asie moderne ait produit » [p. 51-52] ; un Chinois dont le caractère inhumain est proprement impensable pour un Occidental : « Aucun homme blanc, je crois, n’a de goût pour la cruauté froide des Chinois..... » (p. 108) ; avec lui c'est l'Orient qui fait peser sa menace sur l'humanité entière : « Nous étions entre les mains de l'Orient, tombés si l'on veut sous la coupe de cette nation chinoise incompréhensible entre toutes. » Ailleurs, une évocation ajoute à la fiction un degré supplémentaire dans l'horreur en s'appuyant sur la réalité telle que la rapporte les journaux qui imputent à la Chine lointaine la pratique courante de l'infanticide : « Les jeunes victimes de ces agissements sont pratiquement toutes des petites filles non désirées, et dans presque tous les cas, les parents attribuent immédiatement la cause du décès à la morsure d'un scorpion, et produisent sans difficulté la preuve de ce qu'ils avancent », et Petrie de conclure : « Peut-on s'étonner qu'un tel peuple ait produit un Fu Manchu ? Edifiante illustration des mœurs chinoises ! » (p. 63).


Cliché d’un opiomane provenant du site Opium Museum

Le chapitre VI, nous entraîne dans les bas-fonds de Londres, dans une fumerie d'opium, dans une scène d'anthologie dont voici un court extrait, avec dans l'ordre, (A) le texte original, (B) la nouvelle traduction française [p. 58-59], et enfin (C) l'ancienne [Thiès, « 10/18 », p. 78-79.] :
(A) From behind a curtain heavily brocaded with filth a little Chinaman appeared, dressed in a loose smock, black trousers and thick-soled slippers, and, advancing, shook his head vigorously.
« No shavee--no shavee, » he chattered, simian fashion, squinting from one to the other of us with his twinkling eyes. « Too late! Shuttee shop! »
« Don't you come none of it wi' me! » roared Smith, in a voice of amazing gruffness, and shook an artificially dirtied fist under the Chinaman's nose. « Get inside and gimme an' my mate a couple o' pipes. Smokee pipe, you yellow scum--savvy? »
My friend bent forward and glared into the other's eyes with a vindictiveness that amazed me, unfamiliar as I was with this form of gentle persuasion.
« Kop 'old o' that, » he said, and thrust a coin into the Chinaman's yellow paw. « Keep me waitin' an' I'll pull the dam' shop down, Charlie. You can lay to it. »
« No hab got pipee— » began the other. Smith raised his fist, and Yan capitulated. « Allee lightee, » he said. « Full up--no loom. You come see. »

(B) De dessous un rideau richement brodé de crasse apparut un petit Chinois, revêtu d'une blouse large, d'un pantalon noir et de chaussons aux épaisses semelles. Il s'avança au milieu de la pièce et secoua vigoureusement la tête.
« On ne lase pas ! On ne lase pas ! « caque-t-il, en nous considérant l'un après l'autre, l'œil torve et clignotant. « Tlop tald ! Magasin felmé ! »
« Dis donc voir ! On ne me la fait pas, à moi ! » rugit Smith d'une voix étonnamment râpeuse, en secouant un poing soigneusement maquillé de crasse sous le nez du Chinois. « Rentre dans ton trou et donne-nous deux pipes, à mon pote et à moi. Une pipe à fumer, face de citron - pigé ? »
Mon ami se pencha et darda vers le Chinois un regard d'une méchanceté qui me sidéra - je n'étais guère familier de cette méthode de négociation.
« Ramasse, l'artiste, ajouta-t-il, et il jeta une pièce de monnaie dans la patte du Chinois. Et t'as pas intérêt à m'faire attendre, sans quoi j'te démolis toute ta boutique, Charlie, sans blague. »
« Challie pas avoil pipe », commença l'autre. Smith leva le poing, et Yan capitula. « D'accol, d'accol... Magasin est plein... pas de place... Vous voil... »

(C) Un rideau lourdement décoré se souleva. Un petit Chinois apparut, vêtu d'un smoking déboutonné, d'un pantalon noir et de pantoufles à semelles épaisses. Il avança vers nous en secouant fortement la tête.
- Pas raser, pas raser, grimaça-t-il, tel un singe, en nous examinant l'un et l'autre, les yeux clignotants. Trop tard ! Boutique fermée !
- Assez causé ! hurla Smith avec une grossièreté déconcertante, tout en mettant sous le nez du Chinois un poing artistement sali. rentre tout de suite et donne-nous, à mon camarade et à moi, une paire de pipes. Fumer pipes, compris, rebut de Jaune ?
Et mon ami se pencha vers lui et le fixa dans les yeux avec une expression qui me surprit fort, peu habitué que j'étais à des arguments aussi gracieusement convaincants.
- Prends ça, ajouta-t-il en mettant une pièce dans la patte jaune. Fais-moi attendre encore un peu et je démolis ta baraque, Charlie. Méfiance !
- Nous pas pipes ..., commença l'autre.
Smith leva le poing et Yan capitula.
- Tlé bien, fit-il. Mais la maison pleine, pas de place. venez voir, venez.
Les exemples prouvant la supériorité de la nouvelle traduction (B) sur l’ancienne (C) pourraient être pris tout le long du roman : vous pouvez donc remiser vos vieux « 10/18 » et les compilations qui en ont été faites au placard -- sauf, peut-être, pour les savantes préfaces et autres avant-propos inspirés de Francis Lacassin --, et plonger dans ce beau volume Zulma en attendant impatiemment la suite : on connaît déjà le titre du prochain volume : Les Créatures du docteur Fu Manchu.


Serez-vous séduit par l'étrangeté du personnage, descendant supposé « d'une très vieille famille du Kiangsu » [Jiangsu 江蘇] (p. 289) ? « Le plus grand génie, peut-être des temps modernes ? On a dit de lui cent fois qu'il avait le front de Shakespeare et le visage de Satan. Il y avait dans sa présence même quelque chose de reptilien, d'hypnotique. » (p. 147) ; un personnage dont le regard, ébranle le Dr Petrie qui fait effort pour en rendre compte : « Comment décrire ce visage, ces yeux, qui me regardaient tranquillement par-dessus la table ? Ce visage était celui d'un archange du mal, et ces yeux, qui en étaient le trait souverain, étaient plus étranges qui eussent jamais reflété âme humaine - ils étaient étroits et longs, très légèrement obliques, et d'un vert étincelant. mais surtout - et je n'ai jamais vu cela chez aucun autre être humain, ils étaient, chose horrible, recouverts d'une sorte de film qui me fit songer à la membrana nictitans de certains oiseaux. Cette membrane était baissée lorsque je fis sauter la porte, mais elle sembla se rétracter quand j'eus pénétré dans la pièce, révélant les iris de l'homme dans tous leur éclat vert. » (p. 65-66)


S'il est souvent paralysé par « la force mauvaise qui émanait de cet individu », Petrie, narrateur attentif des événements qu'il vit un peu malgré lui, est aussi sensible au charme de Kâramanèh, la belle esclave du Docteur Fu Manchu, nous offrant quelques beaux moments à la sensualité très datée, mais remarquablement efficace, comme ici : « Une jeune fille enveloppée dans une cape de soirée se tenait tout contre moi. Lorsqu'elle leva les yeux, je découvris le visage le plus adorablement, le plus étrangement séduisant que j'eusse jamais vu. Une peau de blonde, et cependant les yeux et les cils noirs d'une Créole, les lèvres rouges et sensuelles - la belle étrangère dont la caresse m'avait surpris n'était pas native de nos rivages du Nord. » (p. 22-23) ; plus loin : « Elle ouvrit grand son manteau, et je me frottai littéralement les yeux, ne sachant pas si je rêvais ou si j'étais éveillé. Car elle était revêtue d'un ensemble de soie légère et transparente qui soulignait abondamment la sveltesse de sa silhouette ; une large ceinture enchâssée de pierres précieuses et maints joyaux précieux rehaussaient encore sa beauté : elle n'eût pas déparé le jardin clos d'Istanbul ; et dans le banal décor de mon bureau, elle était sublimement déplacée. » (p. 133-134)

Bref, je ne dis rien des décors et des situations dont les descriptions font froid dans le dos, et du suspens qui vous saisira, car vous l'avez deviné, Sax Rohmer a réussi une bien étonnante combinaison d'éléments qui hisse ses fictions au rang des œuvres accomplies --- si l'on est frileux, disons qu'elle les met en bonne place dans la catégorie que la critique se pique de redécouvrir, de la littérature dite populaire ou du second rayon ou paralittérature. Les meilleurs de ses romans et nouvelles s'y retrouvent du reste en excellente compagnie avec tant d'autres ouvrages qui ont fait rêver et frémir tant de générations d'amateurs de fiction romanesque ; ils y côtoient nombre de romans chinois des XVIIe et XVIIIe vers lesquels je vais me pencher à nouveau en attendant le retour du « génial et maléfique organisateur d'une prise de contrôle de l'Europe par les Asiatiques » [voir Régis Poulet, « Le supplice oriental de Fu Manchu aux Perses », in Le supplice chinois dans la littérature et les arts. Les Editions du Murmure, 2005, pp. 19-30 - article mis en ligne, le 31 mars 2008, sur le site La revue des ressources], dont je vous parlerai sûrement à nouveau : Ah ! Fu Manchu, quand tu nous tiens ! (P.K.)