Affichage des articles dont le libellé est Lee Seung-U. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Lee Seung-U. Afficher tous les articles

lundi 28 juin 2010

Keul Madang, le n° 6 est en ligne

Si vous êtes abonné à la lettre d'information de Keul Madang. La revue en ligne sur les littératures et les cultures de Corée, vous savez déjà que sa sixième livraison vient d'être mise en ligne.

Dans le cas contraire, rendez-vous vite ici pour découvrir le sommaire de ce n° 6 qui consacre un dossier à l'écrivain Lee Seung-u.

Sur l'auteur de La vie rêvée des plantes (Zulma), on pourra consulter la notice Wikipedia qui semble devoir tout aux maîtres d'œuvre de Keul Madang, Kim Hye-gyeong et Jean-Claude de Crescenzo.

lundi 10 mai 2010

Rendez-vous de printemps

Voici en deux mots les deux prochains rendez-vous à ne pas manquer :

Le 4 juin 2010, Les Ecritures croisées et La Cité du Livre d’Aix-en-Provence vous invitent à rencontrer quatre écrivains coréens :
  • Shin Kyung-Sook
  • Hwang Sok-Yong
  • Lee Seung-U
  • Kim Young-Ha.
Ces rencontres animées par Jean-Claude de Crescenzo se dérouleront à 18h00 dans la Cour carrée de la Cité du Livre.

Pour en savoir plus sur cet événement sur lequel nous reviendrons prochainement, et télécharger la plaquette d’informations (format pdf),
veuillez cliquer ici ou sur le cliché ci-dessus.




L’autre rendez-vous est une série d’événements qui vont se dérouler entre le 25 et le 29 mai et qui tournent tous autour de l’œuvre et de la personnalité de Gao Xingjian.

Cette « Pérégrination autour du roman La Montagne de l’âme » s’inscrit dans le cadre de la manifestation « A vous de lire » et offrira outre des rencontres de type traditionnel (Mercredi 26 mai, 18 h, Cité du livre), des projections d’œuvres cinématographiques de Gao, des spectacles de danse, et le samedi 29 mai, entre 10 h et 17 h, une « déambulation » en 12 stations dans Aix-en-Provence, pendant laquelle la lecture de La Montagne de l’âme, entamée la veille sera poursuivie. La clôture de cette événement se tiendra à la Bibliothèque Méjanes (Cour carrée) et donnera lieu à une «Lecture performance/Lecture dansée ».

Le jeudi 27 mai, c’est, à partir de 17h45, vers la Bibliothèques des lettres et sciences humaines de l’Université de Provence, Espace de recherche et de documentation Gao Xingjian, que les regards se tourneront puisqu’y seront donnés Paysage en duo et Ecritures de bord, deux « événements dansés » par le groupe Bernard Menaut, puis une « Rencontre/lecture» en présence de Gao Xingjian. Il s’agira de la lecture d’un passage de La Montagne de l’Ame en français, chinois, allemand, arabe, anglais, italien, coréen, japonais, turc ... et en langue des signes.

Pour l’intégralité du programme très fourni de cette manifestation sur laquelle nous aurons l’occasion de revenir, veuillez cliquer ici ou sur la bulle ci-dessus
(document pdf de 5 pages).

dimanche 1 novembre 2009

L'Asie des Ecritures croisées (04)

Choses vues et entendues à la Fête du Livre d’Aix-en-Provence
« L’Asie des écritures croisées, un vrai roman »

Puisque les médias, à l’exception de la presse régionale, ont totalement boudé cette extraordinaire manifestation (je sais bien qu’en temps que co-organisateur, ce n’est pas à moi d’en faire le compte rendu… mais tant pis, si vous n’êtes pas d’accord avec mes propos ou si vous désirez les compléter, notre blog vous est grand ouvert…), je ne peux m’empêcher de vous livrer quelques impressions glanées au fil de ces rencontres avec des écrivains de Corée, Chine, Taiwan, Thaïlande, Vietnam et Japon.

Pendant la séance d’ouverture, chaque écrivain a laissé deviner quel était son caractère. Li Ang, par exemple, avec la fougue qu’on lui connaît, affirmait d’emblée que, comme Umberto Eco qui « voyage avec un saumon », elle voyageait avec un oreiller, en raison de douleurs dans le dos causées par une malencontreuse chute dans la mer Rouge lors d’un voyage en Arabie saoudite. Elle avait voulu voir le lieu précis où Moïse a séparé les eaux, et elle-même, à son corps défendant, a réussi le même exploit. Cette anecdote ne l’a nullement empêchée d’indiquer qu’après avoir écrit des romans dénonçant la condition féminine dans la société taïwanaise (le fameux La Femme du boucher), puis des romans montrant comment les femmes sont capables de vendre leur corps pour parvenir à grimper à l’échelle sociale (roman dont certaines pages la font rougir maintenant), elle s’intéressait surtout à la gastronomie du monde entier, et tout particulièrement à celle de la France. Yoko Tawada, elle, a souligné que la notion de roman asiatique lui rappelait trop la grande Asie de sinistre mémoire et qu’elle ne voyait pas forcément une cohérence dans cette invitation d’écrivains asiatiques, même si elle-même, qui habite en Allemagne, et qui écrit en allemand et en japonais, se déclarait très contente d’être là. Minaé Mizumura soulignait combien elle se sentait proche de la France dont elle comprend et parle la langue. Thuân, francophone elle aussi, expliquait que dans son roman Chinatown, écrit en vietnamien et traduit par Doan Cam Thi, le personnage principal était une Vietnamienne qui avait appris l’anglais à Moscou et s’installait à Paris où, pour gagner sa vie, elle enseignait cette langue à des élèves pour la plupart d’origine musulmane ! Qui dit mieux en matière de mélange et de mondialisation ? Chaque écrivain a ensuite exprimé sa joie d’être là pour parler de la chose qui lui tient le plus à cœur, la création littéraire.

Lors des master classes qui se sont tenues avec les étudiants de l’IUT Métiers du livre et ceux du Département d’études asiatiques de l’université de Provence, les écrivains ont parlé de leur vocation, de leur activité d’écrivain dans leur pays et de leur conception de la littérature. Kim Young-ha a expliqué que ses parents avaient toujours voulu qu’il devienne comptable. Lui-même voulait devenir écrivain et chaque fois qu’il écrit, il éprouve un grand plaisir à avoir l’impression de transgresser un interdit. Xu Xing a fait alors remarquer que Kafka aussi était destiné à devenir comptable… Pour Li Ang, la situation a été très différente. Elle a toujours été l’enfant gâtée de sa famille et a été soutenue par celle-ci, ce qui lui a permis de ne jamais avoir de problème pour vivre et de se livrer sans soucis matériels à son écriture. Même si elle a été très violemment critiquée, elle dit n’avoir jamais eu à faire de compromis et n’avoir jamais eu à s’autocensurer.

Chart Korbjitti a évoqué les heures sombres de la Thaïlande et ses massacres. Son envie d’écrire la vérité l’a amené à se demander comment il pourrait subvenir à ses besoins sans entraver son désir d’écrire. Il a commencé par fabriquer des sacs qu’il vendait sur les marchés, mais très vite, comme son commerce marchait trop bien, il lui a fallu cesser cette activité pour garder du temps, car il aurait dû employer des ouvriers et s’absorber totalement dans cette occupation ! Il a affirmé n’avoir besoin que de très peu pour vivre, habitant à la campagne, loin des tracas de la ville…

Bao Ninh a précisé le processus qui l’avait conduit à écrire Le Chagrin de la guerre. Selon la propagande communiste, la victoire du Viêtnam sur les États-Unis en 1975 était présentée comme un événement brillant provoquant la joie de tous. Tel un peuple de robots, les Vietnamiens fêtaient la victoire en oubliant les souffrances des combats. Du côté américain, on expliquait que la victoire vietnamienne était due au fait que les Vietnamiens étaient justement des robots et avaient pu résister à la guerre quelle qu’en fût la violence. Pour Bao Ninh, les Vietnamiens étaient avant tout des hommes, et lui qui fut soldat dans l’armée vietnamienne faisait un constat beaucoup plus douloureux. La guerre avait été atroce et les souffrances ne pourraient jamais être oubliées. Un peu plus « lettré » que ses camarades, il s’était senti le devoir de dire que la guerre, quels qu’en soient les motifs, était une monstruosité, et qu’elle ne devait plus jamais se reproduire. Il a aussi affirmé que son roman n’avait rien d’extraordinaire en lui-même, mais que s’il avait eu du succès, c’était seulement parce qu’il présentait les Vietnamiens comme des hommes et des femmes ordinaires et non comme des robots.

Au cours des entretiens, a aussi été abordée la question de la modernité. Kim Young-ha a rappelé que cette modernité a été imposée par les Occidentaux dans plusieurs pays d’Asie par la force. Ensuite, la littérature occidentale a dominé le monde et l’Asie en particulier. La forme romanesque dans sa version moderne n’a par exemple qu’un siècle d’histoire en Thaïlande ou au Viêtnam, où elle a supplanté la poésie ou le récit en vers. Dans la situation actuelle, un écrivain a fait remarquer que dans la plupart des pays d’Asie, un lycéen ne peut entrer à l’université que s’il connaît un certain nombre d’œuvres occidentales, alors que l’inverse n’est pas vrai.

À propos de la censure, chaque écrivain a évoqué la situation dans son pays. Au Japon, où seuls sont tabous la famille impériale et l’Empereur (pourtant plus démocrate que certains membres de l’extrême droite selon Minaé Mizumura…), la censure n’existe pratiquement pas. En revanche, Minaé Mizumura a indiqué combien persistaient des différences très fortes entre classes sociales… dont son roman Taro un vrai roman se fait amplement l’écho. En Thaïlande, selon Chart Korbjitti, certains sujets doivent être évités. Au cinéma, par exemple, jusqu’à une époque récente, on ne devait pas mettre en scène des « mauvais » policiers.

Lee Seung-u, quant à lui, s’est réjoui du fait qu’aujourd’hui les écrivains de Corée du Sud aient plus de latitude pour aborder des problèmes intimes, alors que, pendant les dernières décennies, les écrivains ne pouvaient pas ne pas se préoccuper des problèmes du pays et prendre position en faveur de telle ou telle position politique. C’est sans doute pour cela que son roman La Vie rêvée des plantes possède une telle force poétique.

Enfin, cette Fête du Livre a été marquée par le rôle considérable qu’ont joué les traducteurs-interprètes. Cinq langues (souvent appelées en France « langues rares » !) étaient utilisées et chaque fois qu’un écrivain prenait la parole, il fallait que les interprètes traduisent à chacun dans sa langue ce qui venait de se dire. Grâce à un ingénieux dispositif, le système a très bien fonctionné et le sens de chaque intervention a pu être rendu presque en temps réel en français puis dans les quatre autres langues. Et chaque fois, le public semblait charmé par la musique de chacune des langues…

Pour clore ces « choses vues et entendues », je ne résiste pas à l’envie de vous livrer la « version intégrale » d’une intervention de Chart Korbjitti – traduite par Marcel Barang et Louise Pichard-Bertaux :

« Je suis venu ici pour vous informer. Je ne suis pas venu comme représentant des écrivains thaïs mais à titre personnel. Je suis venu pour vous dire que mon pays a une langue, une culture et une tradition artistique. Et une littérature, tout comme dans chacun de vos pays. La différence, c’est que mon pays est petit et en voie de développement. Ou en d’autres termes un pays du tiers-monde.

Et quand on parle des pays du tiers-monde, les pays développés nous considèrent avec condescendance, qu’il s’agisse du mode de vie, des valeurs culturelles ou artistiques et considèrent les gens du tiers-monde comme des rustres, ce qui vaut aussi pour la littérature que nous lisons.

La littérature, à mon avis, est tout aussi importante que les vêtements que nous portons. Chaque pays a sa façon de se vêtir en fonction du climat et de l’environnement de façon à ce que chacun soit à l’aise et bien dans sa peau. Ce qui est au-delà de ça et dont on ne peut pas se passer, c’est la beauté ; en d’autres termes, c’est l’art.

Et chaque fois que vous regardez les vêtements que nous portons, vous vous dites que ces vêtements sont démodés, de coupe grossière et sont tout sauf branchés.

De la même façon, quand vous considérez notre littérature, vous vous dites que notre style est démodé, qu’il n’a rien d’excitant, et que nos thèmes sont répétitifs : la pauvreté du petit peuple, la corruption des politiciens, la prostitution et l’exploitation des enfants.

Je suis venu ici pour vous dire que même si mon pays n’est pas aussi développé que les vôtres, nous portons des habits confortables et qui nous conviennent tout autant que ceux que vous portez chez vous. Et n’allez surtout pas croire que ce n’est pas le cas !

Et si un jour vous en avez marre de porter les vêtements qui sont les vôtres, ou de suivre les modes qui sont les vôtres et qui changent en permanence, j’espère que vous essaierez les nôtres, et que dans vos penderies on trouvera un choix de vêtements parmi les quels les nôtres figureront.

De la même façon, j’espère que sur vos étagères et dans vos bibliothèques, il y aura un choix d’ouvrages littéraires parmi lesquels les nôtres figureront aussi.

Je suis venu ici pour faire mon devoir qui est de vous informer. Si ça se trouve, cette information ne servira à rien, je n’ai pas de grands espoirs à ce sujet.

Mon devoir est simplement de vous informer.

Je tiens à remercier tous ceux qui m’ont convié à venir ici pour délivrer ce message. »

La force d’une telle intervention dès la soirée d’ouverture de cette Fête du Livre aurait pu justifier à elle seule la tenue de ces rencontres !

Noël Dutrait

dimanche 20 septembre 2009

Sensibilisation…



Comme nous l’avions annoncé, le 15 septembre 2009 a eu lieu la rencontre de sensibilisation de la Fête du Livre 2009 à la Cité du Livre d’Aix-en-Provence. Du 16 au 18 octobre, alors que se déroulera du 15 au 16 octobre notre colloque sur le roman en Asie, la Fête du Livre intitulée « L’Asie des Ecritures croisées, un vrai roman » a invité des romanciers venus de plusieurs pays d’Asie (Chine, Japon, Corée, Taiwan, Thaïlande et Vietnam). Pour cette séance de sensibilisation, avait été invitée une écrivaine vietnamienne, Thuân, qui vit à Paris et dont le roman Chinatown a été traduit en français par Doan Cam Thi, qui était elle-même venue à notre dernier colloque sur la traduction du mois de mars. 
 
Dans un premier temps, j’ai présenté les écrivains qui seront présents au mois d’octobre : les deux romancières japonaises, Minaé Mizumura [Minumura Minae 水村美苗] dont le roman Tarō, un vrai roman (Le Seuil, trad. Sophie Refle) vient de sortir en France (soit dit en passant, ce fut pour moi le roman de l’été… un vrai régal) et Yōko Tawada [Tawada Yōko 多和田葉子] qui a déjà publié plusieurs romans chez Verdier, soit traduits du japonais, soit traduits de l’allemand. Le romancier chinois Xu Xing 徐星, traduit par Sylvie Gentil aux éditions de l’Olivier, Li Ang 李昂, venue de Taiwan dont La Femme du boucher, republié sous le titre plus direct Tuer son mari chez Denoël (trad. Alain Peyraube et Hua-Fang Vizcarra) est bien connu à Taiwan et en France. Deux écrivains coréens déjà célèbres : Kim Young-Ha et Lee Seung-U dont les romans ont été recensés à plusieurs reprises sur notre blog. Enfin, venu de Thaïlande avec son traducteur Marcel Barang, l’écrivain Chart Korbjitti dont il faut lire La Chute de Fak (Le Seuil, 2003) et Bao Ninh, l’auteur du Chagrin de la guerre (traduit par Phan Huy Duong chez Picquier en 1994). Et bien sûr, Thuân, qui nous a confié mardi dernier qu’elle était en train d’écrire son sixième roman dont le sujet porte sur la mort sous les tropiques.


Doan Cam Thi, maître de conférences à l’Inalco et traductrice, a dressé avec maestria un tableau de la littérature vietnamienne depuis la fin de la guerre du Vietnam jusqu’à nos jours. Elle a montré les relations complexes qui existent entre le pouvoir et les écrivains, les écrivains restés au Vietnam et les écrivains exilés, la littérature vietnamienne et les littératures du monde. Ensuite, elle a présenté Thuân et son roman Chinatown, un roman très novateur par sa forme (utilisation du monologue intérieur, du roman dans le roman, clins d’œil à Marguerite Duras…) et passionnant par son contenu : les relations fratricides entre le Vietnam et la Chine dont la montée en puissance ne peut laisser personne indifférent, les relations entre les individus, la question de l’exil… Thuân elle-même a livré au nombreux public sa conception de l’écriture et du roman en des termes très émouvants. Questionnée sur les relations traducteur/auteur, Doan Cam Thi a révélé que Thuân et elle étaient sœurs jumelles, ce qui finalement ne peut que renforcer la bonne entente entre les deux et a fait monter encore l’élan de sympathie du public envers elles.

La réussite de cette soirée doit à la fois à l’érud
ition et à la spontanéité de nos deux invitées. Le public était conquis et j’ai conclu en affirmant que La Fête du Livre « L’Asie des Ecritures Croisées , un vrai roman » avait bien commencé ! Et pour arroser l’événement, un violent orage s’est abattu sur la Cité du Livre d’Aix-en-Provence, envahie rapidement par dix centimètres d’eau qui n’a empêché personne de boire le verre de l’amitié. (N. D.)

dimanche 30 août 2009

Traduit du coréen (008)

de Lee Seung U (이승우),
traduit par Ko Kwan dan (고광단) et Jean-Noël Juttet.
Zulma, 2000

Nous vous avions proposé, il y a peu de temps, dans ce même blog, La vie rêvée des plantes (Zulma, réédition Gallimard, collection « Folio », 2009) de l'écrivain coréen Lee Seung U, paru en 2007. Pour les lecteurs qui auraient découvert Lee Seung U avec ce livre, le deuxième traduit en français, il faut prévenir que L'envers de la vie, son premier livre est un livre bien différent. Ecrit en 1992, par un écrivain alors presque débutant, ce livre passé un peu inaperçu à l'époque, confirme (curieuse confirmation d’ailleurs au plan chronologique) que Lee Seung U est aujourd’hui un auteur de tout premier plan.

L'envers de la vie de Lee Seung U, auteur que nous devrions bientôt voir à Aix-en-Provence, débute par une préface de l'auteur qui nous a fait reculer d'autant, le moment de rentrer dans la lecture du roman. Certes, les questions qui y sont traitées, possibilités et limites de la littérature, sont intemporelles, mais forment sous la plume de Lee Seung U une véritable déclaration d'intention :

Que faire lorsque le chemin paraît sans issue ? Le plus simple, le plus facile, est de s'arrêter, de ne plus bouger. Mais si le destin veut qu'on avance ? Il ne reste plus qu'à rentrer dans la vase en se disant qu'on n'a pas le choix. Mais la vase peut être plus profonde qu'on ne pensait. Alors, au lieu d'avancer, on reste là, le corps entier pris dans la fange. Je songe au cruel destin de celui qui n'a pas d'autre issue que de rentrer dans la vase.

Cette impérieuse nécessité de l'écriture, au risque de l'absurde, n'est autre que la volonté de rendre indistincte vie réelle et vie fictionnelle, vie d'auteur et vie d'homme, et de brouiller les pistes au point que l'on n'ait plus à lui demander s'il s'agit d'un roman autobiographique :

Tout roman est fiction, mais une fiction qui révèle la vérité [..] C'est un chaos fabriqué qui organise le chaos de la vie.

Ou encore (page 89) :

[..] C'était le délicat problème de l'expression et des limites de l'imagination dans la création artistique.

Cette déclaration conditionne la construction même du roman, faite de couches superposées d'un narrateur/auteur/voyeur. L'histoire est simple : un journaliste refuse dans un premier temps de faire un article sur un auteur, au motif qu'il a lu peu de choses dudit auteur (voilà qui prête déjà à réflexion) et qu'il n'a de toutes façons aucune envie de parler d'un auteur sans pouvoir parler de son œuvre. Pourtant, le narrateur cède à une pression amicale et finit par accepter le travail proposé. Il va mener une enquête sur Pak Pukil, écrivain célèbre, qu'il rencontrera à deux reprises. Le principe de l'enquête permet de superposer des faits attestés, des propos recueillis, auxquels le narrateur rajoute des textes de l’auteur sur lequel il enquête.

Ces couches successives, notamment les extraits de textes qui font office de flash-back cinématographique, déroutent et obligent à une certaine vigilance dans la lecture. Sommes-nous dans la réalité ou dans la fiction?

Ce n'est pas vrai qu'on écrit par instinct d'exhibition. [...] On écrit pour altérer la réalité. Celui qui est satisfait du monde comme il va n'a nulle envie d'écrire.

D’autant que Lee Seung U mêle les références littéraires, Gide et Dostoievski surtout, les extraits fictifs de romans et les propres observations et commentaires de l'enquêteur/narrateur. L'utilisation de titres de romans (Gide, Les nourritures terrestres) et les extraits de livres, y compris d'un texte du roman que nous sommes en train de lire, multiplient les pistes de lecture. La narration place habilement le narrateur dans une position d’ambiguïté, dans une fausse distance au sujet, contraint d’observer et de rapporter en toute indépendance, et dans le même temps, comprendre les raisons d'écrire de Pak Pukil, voire les partager. Procédé d'écriture intéressant qui contribue à épaissir le mystère qu'il se propose d'éclairer.

Cette habile construction est bien servie par la traduction et par la mise en page, avec une mise en exergue des extraits de textes en caractères plus petits (ce que ne fait pas l'exemplaire original en coréen) et qui oblige à de fréquentes pauses de lecture.

Mais ce faisant, l'enquêteur d’abord réticent, tout en déroulant la biographie de Pak Pukil, est en train d'écrire son propre livre, par lequel il va tenter de comprendre le monde intérieur de l'écrivain. Et le monde intérieur de Pak Pukil n'est pas loin de nous rappeler le marécage entrevu dans la préface. Enfant délaissé, à la recherche d'un père absent, en réalité enchaîné comme un animal dans une baraque humide, sa mère sommée de quitter la maison (on la retrouvera plus tard, avec un pasteur protestant puis avec un sévère fonctionnaire de police). Pour Pak Pukil, ce sera le moment du départ, qu'il marque en mettant le feu à la tombe de son père décédé depuis peu. Ce départ de la maison est la condition par laquelle il pense pouvoir advenir :

Qui ne s'arrache au marécage ne verra jamais le monde.

Ce départ combine adroitement les références au père mort, au désir du fruit défendu, ici un kaki, au monde des autres à qui Pak Pusil ne cesse de vouloir régler les comptes :

Il ne se comportait pas comme les autres. Il ne pouvait accepter « l'affreuse réalité »...

Les hommes me font peur. Face à eux, je suis d’une immense maladresse. Et on ne pardonne pas la maladresse. [...] ce dont je me souviens d’abord, c’est de la pauvreté, plus cruelle encore que la solitude; puis de cette hargne constante que j’éprouvais contre le monde.

Pourtant, ce monde des autres est ici encore traité avec ambiguïté. Il se tient loin des autres, préférant les coins sombres et parfois humides, pour lire tout ce qui lui tombe sous la main. Ce qui ne l’empêchera pas de s’écrier par ailleurs :

Brûle les livres, tous les livres. Tu m’entends ? Je dis : brûle-les-tous ! A quoi ca sert le droit, la philo, hein ? Ça sert à rien du tout. Tu sais combien ça mesure la pine d’un phoque ? Fais pas semblant de pas entendre, petit con...

Les autres, la politique, la solidarité durant les années d’oppression en Corée, la religion ne trouveront aucune grâce, aucune chance de rédemption, pas même l’amour qu’à deux reprises il ratera. L'envers de la vie est un livre aux accents gidiens et parfois spinoziens, à plusieurs reprises proche de l'essai, qui explore les limites du monde intérieur, la solitude, la création, le destin et la capacité de chacun à le forcer ou non.

Il faut absolument lire ce livre.

Lee Seung U est né en 1959 à Jangheung en Corée du sud. Il est l’auteur de 7 romans et recueils de nouvelles.

Kim Hye-Gyeong et Jean-Claude de Crescenzo

samedi 11 avril 2009

Traduit du coréen (005)

La vie rêvée des plantes
de LEE Seung-U (이 승 우)

Paru en 2007, chez Zulma, dans une traduction de Choi Mikyeong (최미경) et Jean Noël Juttet, La vie rêvée des plantes (식물들의 사생활) est le deuxième livre traduit en français de Lee Seung-U. Le premier étant L’envers de la vie, (생의 이면) 2000, chez Zulma, traduction Ko Kwang-Dan (고 광단) et Jean-Noël Juttet.

Le titre de l’éditeur La vie rêvée des plantes, clin d’œil sans doute au film presque éponyme La vie rêvée des anges, a été préféré au titre des traducteurs, pourtant plus littéraire, La vie intime des plantes.

Il y a tout d'abord, au début, Kihyeon ce frère jaloux de Huyeon, photographe heureux et amoureux de la belle Sunmi, qui lui chante toujours la même chanson lancinante, en s'accompagnant à la guitare.

Kihyeon, ne parvenant pas à se faufiler au milieu de la relation amoureuse de son frère, quitte la maison familiale et dérobe, en partant, l'appareil photographique de son frère, pour le revendre à un magasin d'occasion, à Séoul. Mais dans l'appareil, la pellicule est restée. Et sur cette pellicule, défile l'histoire contemporaine de la Corée, car le photographe Huyeon n’est passionné que par le reportage « il prenait des clichés sous l'angle de la morale, il leur voulait une fonction militante » dira plus tard son frère.

Mais la dictature est là et la police partout rôde. Une descente dans le magasin photo, une saisie de l'appareil et de la pellicule, et Huyeon est emprisonné puis enrôlé de force dans l'armée. Au cours d'une manœuvre, une grenade explose à proximité. Huyeon a les deux jambes sectionnées. Il revient chez lui et avec lui l'enfer d’une vie gâchée. Même la belle Sunmi ne peut plus rien pour lui.

Dans la demeure familiale, l’apparente banalité de la vie est remplacée par la détresse de Hueyeon et le départ de Kihyeon. Il reste le père, asphyxié par la vie, qui regarde toute la journée la télévision retransmettre d'interminables parties de Go. Il est le seul à savoir parler aux plantes. Reste aussi la mère, comme la plupart des femmes coréennes, une mère courage, qui va jusqu’à transporter son fils infirme sur son dos, pour l'accompagner au bordel et lui éviter les crises de démence, au cours desquelles il déborde d’une vigueur sexuelle incontrôlable.

Kyhyeon, honteux décide alors de revenir et de consacrer sa vie entière à réparer sa faute. Il offre à son frère un nouvel appareil qui restera, une bonne partie du temps sur l'étagère de sa chambre. Huyeon n'a plus le goût à la photographie, car il ne trouve plus d’autres fonctions à la photographie que la fonction documentaire et réaliste qu’il lui accordait avant son accident. Il ne trouve pas le ressort esthétique de la photographie. A quoi sert le « beau » dans un pays au régime autoritaire.

Pour Kyhyeon, le temps de la repentance est arrivé en même temps qu'une enquête qu'il va mener sur sa propre mère, enquête financée par un mystérieux commanditaire. A son tour, il va s’occuper de son frère et se substituer à la mère dans l’ingrate tâche de lui trouver, préventivement à chaque crise, une fille pour quelques instants.

La présence chaste de Sunmi remplit de poésie la lugubre maison et bientôt Kyhyeon va tomber amoureux d'elle et se mettre à détester ce frère à qui Sunmi reste fidèle. Commence alors, pour chacun des protagonistes, une quête aux itinéraires multiples et aux résultats surprenants, dont la découverte de l'amant de la mère, son véritable amour.

La vie rêvée des plantes est un roman coréen assez inhabituel, au sens où il privilégie davantage les situations psychologiques et les interactions qu’elles peuvent avoir entre elles. Les problèmes existentiels se règlent à coups de symboles, particulièrement les symboles de plantes et d’arbres, dont plusieurs espèces parcourent l’histoire. La forêt de Lee Sang U accorde aux arbres communs ou arbres rares à l’abri desquels les personnages peuvent rêver, exhumer des profondeurs de l’inconscient, ce qui se joue à l’abri des regards et qu’aucun d’entre eux ne peut mettre en mots. Comme ce père qui a commandité l’enquête et qui établit le lien entre le monde humain et le monde végétal.

Roman coréen ? Assurément dès lors que l’histoire politique de la Corée sert d’arrière plan au roman, mais une Corée effacée, toutes en nuances, teintes au pastel, des couleurs puisées dans la connaissance de la culture occidentale de l’auteur.

Dans ce roman, le point de vue adopté est celui de Kyhyeon. C’est aussi le point de vue de la culpabilité et du désir de rachat. Il traverse tout le roman et nous fait penser à toutes les formes de culpabilité éprouvées par les Coréens, aux périodes critiques de leur histoire. C’est aussi le geste le plus significatif de Kyhyeon, lorsqu’il offre un appareil photo à son frère, pour photographier le beau, après la laideur de la période politique et prouve que l’esthétique, le sens du beau sont encore possibles après l’horreur. :

« Au fait, en regardant tes photos, je me disais qu’il y manquait quelque chose. Je ne savais pas quoi au juste, mais maintenant je sais, il y manquait les fleurs, les arbres, les nuages, la mer. J’étais d’accord avec toi en général, mais j’aurais bien aimé que tu te places du point de vue du sens et de l’imagination et pas seulement du point de vue de l’éthique… reprends ton appareil, regarde à nouveau le monde à travers l’objectif. Sers t-en pour nous montrer que le monde est beau. Comme cela, je me sentirais un peu moins coupable. Fais comme je te dis, fais le pour moi, s’il te plaît ». Pathétique supplique du coupable et invocation faite à la victime de nous montrer encore les raisons d’espérer dans une autre recherche des formes esthétiques.

Et ce roman le prouve, dans l’art d’écrire. D’un abord facilité par la qualité de la traduction, l’intrigue s’étire et serpente au milieu des symboles issus de la mythologie gréco-romaine, plutôt que de la mythologie coréenne, étrangement absente d’ailleurs. L’intrigue passe régulièrement au second plan. De l’enquête mystérieuse qui est menée, on ne sait presque rien, tout au long du roman. Lee Sang-U préfère une narration plus conceptuelle, plus évocatrice que descriptive. Dans une littérature romanesque mondialisée où sont souvent privilégiées les peintures de personnages et de caractères, les descriptions de situations, l’intrigue, Lee Sang-U s’échappe de cet étroit corset, même s’il reconnait qu’il faut que son écriture abstraite évolue « mais ce n’est pas facile », avoue t-il dans le même temps.

Lee Seung-U, né en 1959 dans le sud de la Corée, a débuté sa carrière grâce à une expérience religieuse qui le mènera vers des études de théologie, abandonnées quelques temps après, au profit de l’écriture. Ce passionné de culture occidentale se réfère plus souvent à Dostoïevski, Kafka ou Gide plutôt qu’aux auteurs coréens. Dans une interview donnée à la revue Littérature.com, Lee Seung U ne cache pas son statut de professeur à l’université, titulaire d’un cours de littérature et d’un autre cours « L’art d’écrire », l’équivalent coréen de nos ateliers d’écriture.

C’est un rapport étrange que l’on peut entretenir avec La vie rêvée des plantes. Des personnages qui deviennent vite familiers, une intrigue qui se déroule mollement sans grands bouleversements ni rebondissements et des situations que l’on peut définir par des procédés de « relief en creux ». Ajouté à cela, une vraie qualité d’écriture, parfaitement restituée par la traduction et vous avez quelques recettes simples du plaisir de lire.

Hye Gyeong Kim et Jean-Claude de Crescenzo