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mercredi 25 juillet 2012

Miscellanées littéraires (012)


Les vacances sont un excellent moment pour éponger une part du retard accumulé pendant l’année. J’ai donc mis à profit un peu de mon temps de repos pour alimenter un nouveau blog, ou carnet de recherche [scholarly blog], crânement baptisé KaserWeb [http://kaser.hypotheses.org/] et créé en février dernier sur la prestigieuse plateforme Hypotheses.org [voir sa fiche sur la page : http://www.openedition.org/11224]. Je vous invite à vous abonner à son fil RSS [http://kaser.hypotheses.org/feed] ou à glisser son adresse dans vos marque-pages. Il y sera question au fil des jours des différents dossiers et traductions en cours de réalisation, mais on y retrouvera aussi des vieilleries parées de nouveaux atours.

Pour l’heure c’est vers le tas de Miscellanées littéraires proposées voici de longues semaines par Thomas Pogu que je me tourne.

La première va nous fournir l’occasion de lire, ou de relire, un extrait issu des Lettres édifiantes et curieuses de Chine par des missionnaires jésuites (1702-1776) (Garnier-Flammarion, n° 315, 1979, 502 p.), ouvrage réédité en 2002 chez Desjonquères (258 p.) sous un titre légèrement différent, tout en reprenant la préface de Jean-Louis et Isabelle Vissière de l'Université de Provence (lesquels remercient de leur « amicale collaboration » leurs « collègues aixois » M. Patrick Destenay, M. et Mme Milsky). Des extraits de la préface donneront avantageusement une idée de l'influence qu'ont eue ces lettres sur la littérature et la philosophie européennes et notamment françaises (Voltaire !), tout en apportant quelques appréciables informations d'ordre historique et bibliographique :
« Le dernier recueil de lettres paraît en 1776, mais il faut croire que l'heure de la retraite n'a pas encore sonné pour les ex-Jésuites de Pékin. Comme si l'adversité les stimulait, ils fournissent un énorme travail de documentation sur la Chine : quinze volumes in-quarto ! Ce sont les Mémoires concernant l'Histoire, les Sciences, les Arts, les Mœurs, les Usages (...) des Chinois (1776-1791), qui avaient pour principaux rédacteurs les PP. Amiot et Cibot. Les Mémoires continuent tout naturellement les Lettres, comme les Lettres continuaient les Nouveaux Mémoires du P. Le Comte, parus en 1696. C'est ce labeur d'un siècle qui a permis aux Jésuites de fonder une science nouvelle, la sinologie. » (pp. 26-27)

« En 1702, le P. Le Gobien, procureur des Missions de la Chine à Paris, édite un volume intitulé : Lettres de quelques missionnaires de la Compagnie de Jésus écrites de la Chine et des Indes orientales. Le succès encourage le P. Le Gobien à publier un second recueil sous ce titre alléchant : Lettres édifiantes et curieuses écrites des missions étrangères par quelques missionnaires de la Compagnie de Jésus (1703). La formule sera exploitée jusqu'à la fin du siècle sous la direction, notamment, du P. du Halde, puis du P. Patouillet, tête de turc de Voltaire (et aussi de Hugo). (...) Pour les Jésuites du Grand Siècle comme pour les maîtres de pension de la Restauration, il s'agissait avant tout de lettres édifiantes, c'est-à-dire de propagande religieuse, destinées à exalter l’œuvre des missionnaires et à consolider la foi du lecteur en lui montrant l'héroïsme des nouveaux apôtres et des nouveaux martyrs.
Mais, plus encore qu'édifiantes, elles étaient curieuses, et c'est sans doute la vraie raison de leur succès au XVIIIe siècle. Faut-il rappeler que les sciences et les techniques suscitent l'intérêt du public cultivé au siècle de l'Encyclopédie ? que les récits de voyage réels ou imaginaires peuplent les bibliothèques du temps et que les Européens, après avoir découvert les étrangers d'Amérique et d'Asie, de Lilliput et des mystérieuses Terres australes, se découvrent eux-mêmes étrangers sous le regard des visiteurs siamois, persans, chinois, péruviens ? » (pp. 28-29)
Le passage retenu par Thomas est tiré d'une lettre portant en partie sur la difficulté d'apprendre, de parler et d'écrire le chinois. Elle se situe vers la fin du volume (pp. 468-470). Elle est précédée d’un petit commentaire liminaire :
La difficulté du chinois ou savez-vous prononcer les chou ?
-
Nous avons retenu cette lettre à cause de son caractère humoristique. En ce XVIIIe siècle où l'esprit est la chose du monde la mieux partagée, une lettre austère et ennuyeuse adressée à une femme du monde serait plus qu'un crime, une faute... de goût. Avant d'être missionnaire, le P. Bourgeois est "honnête homme" : il décrit donc ses difficultés sur le ton badin. Ces difficultés tiennent aux vraies et fausses homophonies de la langue chinoise.
Du P. François Bourgeois à Madame de ***  A Pékin, le 15 octobre 1769.
(...) Le chinois est bien difficile. Je puis vous assurer qu'il ne ressemble en rien à aucune langue connue. Le même mot n'a jamais qu'une terminaison ; on n'y trouve point tout ce qui dans nos déclinaisons distingue le genre et le nombre des choses dont on parle. Dans les verbes, rien ne nous aide à faire entendre quelle est la personne qui agit, comment et en quel temps elle agit, si elle agit seule ou avec d'autres. En un mot, chez les Chinois le même mot est substantif, pluriel, masculin féminin, etc. C'est à vous qui écoutez, à épier les circonstances et à deviner. Ajoutez à tout cela, que tous les mots de la langue se réduisent à trois cents et quelques-uns ; qu'ils se prononcent de tant de façons qu'ils signifient quatre-vingt mille choses différentes qu'on exprime par autant de caractères.
Ce n'est pas tout. L'arrangement de tous ces monosyllabes paraît n'être soumis à aucune règle générale ; en sorte que pour savoir la langue, après avoir appris tous les mots, il faut apprendre chaque phrase en particulier ; la moindre inversion ferait que vous ne seriez pas entendu des trois quarts des Chinois.
Je reviens aux mots. On m'avait dit : chou signifie livre. Je comptais que toutes les fois que reviendrait le mot chou, je pourrais conclure qu'il s'agissait d'un livre. Point du tout, chou revient, il signifie un arbre. Me voilà partagé entre chou livre, et chou arbre. Ce n'est rien que cela ; il y a chou grandes chaleurs, chou raconter, chou aurore, chou pluie, chou charité, chou accoutumés, chou perdre une gageure, etc. Je ne finirais pas, si je voulais rapporter toutes les significations du même mot.
Encore, si on pouvait s'aider par la lecture des livres ; mais non, leur langage est tout différent d'une simple conversation.
Ce qui sera surtout et éternellement un écueil pour tout Européen, c'est la prononciation. Elle est d'une difficulté insurmontable. D'abord chaque mot peut se prononcer sur cinq tons différents, et il ne faut pas croire que chaque ton soit si marqué, que l'oreille le distingue aisément. Ces monosyllabes passent d'une vitesse étonnante, et de peur qu'il ne soit trop aisé de les saisir à la volée, les Chinois font encore je ne sais combien d'élisions qui ne laissent presque rien de deux monosyllabes. D'un ton aspiré, il faut passer de suite à un ton uni ; d'un sifflement, à un ton rentrant ; tantôt il faut parler du gosier, tantôt du palais, presque toujours du nez. J'ai récité au moins cinquante fois mon sermon devant mon domestique, avant que de le dire en public. Je lui donnais plein pouvoir de me reprendre, et je ne me lassais pas de répéter. Il est tels de mes auditeurs chinois qui, de dix parties, comme ils disent, n'en ont entendu que trois. Heureusement que les Chinois sont patients, et qu'ils sont toujours étonnés qu'un pauvre étranger puisse apprendre deux mots de leur langue.
Aujourd'hui je suis un peu plus à l'aise. J'entends assez ceux qui viennent se confesser. On a même cru que je pouvais me charger de la congrégation des jeunes néophytes. Le père Dollière me la remit ces jours passés. J'ai l'honneur d'être, avec beaucoup de respect, Madame, etc. 
[Pour lire ce texte dans l'édition originale, Volume 29, 1773, voir pp. 268 à 273]
Un coup d’œil sur la page consacrée aux Lettres édifiantes et curieuses...  sur Bibliotheca Sinica 2.0 donnera sans doute le vertige à ceux qui ambitionneraient de lire la totalité de cette passionnante correspondance. Ceci fait, on pourra également se tourner vers le Père Lecomte (Un jésuite à Pékin. Nouveaux mémoires sur l’état présent de la Chine. 1687-1692. Phébus, 1990, 554 p., ou en ligne ici) et tant d’autres curiosités, mais aussi pourquoi pas en profiter pour se replonger dans les écrits d’Etiemble qui avouait avoir consacré plus de cinq ans de son existence à « ce moment de la conscience européenne » en préambule à ses Jésuites en Chine La querelle des rites (1552-1773) (Julliard, « Archives », 1966, 297p.) malheureusement épuisé. Cette préface enlevée porte pour titre : « Une ténébreuse affaire ». Bonne lecture estivale. Amen.  

jeudi 26 avril 2012

Miscellanées littéraires (010)


C’est à nouveau à Thomas Pogu qu’on doit le choix de cette livraison de « Miscellanées littéraires », la dixième d'une série initiée fin avril 2011. C’est lors de recherches autour de Claude Le Petit (1638-1662) — dont il prépare la réédition d’œuvres qui n’ont pas été lues depuis bien longtemps — , qu’il a croisé Les vers dorés de Pythagore, expliqués et traduits pour la première fois en vers eumolpiques français, précédés d'un Discours sur l'essence et la forme de la poésie, chez les principaux peuples de la terre... d’Antoine Fabre d’Olivet, né le 8 décembre 1767 à Ganges, et mort le 27 mars 1825 à Paris.

Les passages retenus par lui montrent la méconnaissance qu’on avait à l’époque de leur rédaction de la poésie chinoise que les missionnaires jésuites, encore quasiment seule source disponible sur ce sujet, avaient quelque peu négligée. Ils montrent aussi qu’on est, en ce début de XIXe siècle, fort curieux de la Chine.

Antoine Fabre d’Olivet, publie ce Discours à Paris chez  Treuttel et Würtz, en 1813, soit deux ans après l’Essai sur la langue et la littérature chinoise de Jean-Pierre Abel-Rémusat (1788-1832), sorti chez le même éditeur. Dans sa « Préface », Abel-Rémusat, écrit : « Un ouvrage sur la langue chinoise, dont le seul but est d’en inspirer le goût et d’en faciliter l’étude, ne saurait paraître dans un moment plus favorable que celui où le compte rendu au nom des savants français par la première Académie de l’Empire vient de rappeler l’attention du public sur plusieurs parties de la littérature qui avaient été trop négligées ; j’ai cru devoir saisir cet instant pour la publication d’un premier essai sur la langue chinoise. »

Le grand-père de la sinologie française fait allusion au Rapport historique sur les progrès de l’histoire et de la littérature anciennes depuis 1789, et sur leur état actuel (Paris, Imprimerie impériale, 1810), rédigé par M. Bon-Joseph Dacier (1742-1833), dont la partie sur les langues et les littératures orientales (pp. 119-124) avait été confiée au grand orientaliste Silvestre de Sacy (1758-1838). On est vraiment au début d’une nouvelle ère dans la découverte de la Chine et de découvertes qui rendront rapidement caduques toutes les propositions qu’on va lire dans l’orthographe et la présentation d’origine :
« Il n’est pas vrai, comme on l’a dit et répété sans examen, que la Poésie prenne naissance dans les bois, dans les régions âpres et sauvages, ni surtout qu’elle soit l’apanage de l’enfance des nations et les premiers bégaiements de l’esprit humain. La Poésie, au contraire, parvenue à sa perfection, indique toujours une longue existence dans les peuples, une civilisation très avancée, et tout l’éclat de l’âge viril. Le sanctuaire des temples est son véritable berceau. Parcourez le monde sauvage ; voyez si les Iroquois, les Samoïèdes, ont une Poésie. Les peuples trouvés dans leur enfance, au sein de la mer Pacifique, vous ont-ils montré des hymnes comme ceux d’Orphée, des monuments épiques comme les poèmes d’Homère ? Ne sait-on pas que les Tâtars qui ont subjugué l’Asie, ces superbes Mantcheoux qui règnent aujourd’hui sur la Chine, n’ont jamais pu tirer de leur langue, rebelle à toute espèce de mélodie et de rythme, un seul vers (1), quoique depuis leurs conquêtes ils aient senti et apprécié les douceurs de cet art (2) ? » [pp. 30-31]
(1) Duhalde, in-fol t. IV, p. 65. Ces Tâtars n’avaient aucune idée de Poésie avant leur conquête de la Chine ; aussi s’imaginaient-ils que ce n’était qu’en Chine où l’on avait forgé les règles de cette science, et que le reste du monde leur ressemblait.
(2) L’un des descendans de Kang-hi a fait de bons vers en chinois. C’est Kien-long. Ce prince a composé un poème historique sur la conquête du peuple Eleuth, ou Oloth, qui, après avoir été longtemps tributaire de la Chine, s’était révolté. (Mém. concernant les Chin. t. I, p. 329)
« Il doit me suffire de dire, pour remplir l’objet qui m’occupe, que les Chinois ayant commencé par avoir des vers rimés, et conservant, par caractère et par religion, avec un respect inviolable, les usages antiques, n’ont jamais eu qu’une poésie médiocre, absolument étrangère à l’Épopée (3). Leurs principaux livres sacrés, nommés Kings, sont composés de caractères symboliques ou hiéroglyphiques, formant par groupe des espèces de tableaux, d’une conception profonde et souvent sublime, mais dénués de ce que nous appelons éloquence du langage. Ce sont des images muettes, incommunicables au moyen de la voix, et que le lecteur doit considérer des yeux et méditer longtemps pour les comprendre. [...] Les Tâtars qui règnent aujourd’hui en Chine, et qu’on distingue des autres par l’épithète de Mantcheoux, quoique possesseurs d’une langue formée, dont quelques auteurs vantent la richesse (4), n’avaient aucune espèce de poésie, comme je l’ai déjà fait remarquer. Les autres Tâtars n’étaient guère plus avancés avant d’être mis, par leurs conquêtes, à portée de profiter des lumières des peuples vaincus.  [pp. 125-127].
(3) Le Ché-King, qui contient la plus ancienne poésie des Chinois, n’est qu’un recueil d’odes et de chansons, de sylves, sur différents sujets historiques et moraux. (Mém. concernant les Chin. t. I, p. 51, et t. II, p. 80)
(4) Le P. Parennin dit que la langue des Mantcheoux a une énorme quantité de mots qui servent à exprimer, de la manière la plus concise et la plus pittoresque, ce que les langues ordinaires ne peuvent faire qu’à l’aide d’épithètes multipliées ou de périphrases. (Duhalde, in-fol t. IV, p. 65)

vendredi 15 juillet 2011

Miscellanées littéraires (005)

Privé d'une partie de mes livres par un emménagement qui n'en finit pas, je me suis, à l'occasion d'une réparatrice pause, replongé grâce à Gallica dans la lecture de mon cher Diderot (1713-1784).

En souvenir de cette divertissante séance, voici un passage tiré du tome 4 des Œuvres complètes de Diderot : revues sur les éditions originales.... éditées par Jules Assézat (1832-1876), publié à Paris par Garnier frères en 1875-1877 lequel propose des textes tirés par Naigeon des papiers que Diderot appelait ses Miscellanea.

Dans ces « Miscellanea philosophiques », on trouve, pages 45 à 48, un court texte intitulé « Sur les Chinois » dont je ne vous livre ici qu'un extrait :

Tout l'empire est un marché général où il n'y a non plus de sûreté et de bonne foi que dans les nôtres. Les âmes y sont basses, l'esprit petit, intéressé, rétréci et mesquin. S’il y a un peuple au monde vide de tout enthousiasme, c'est le Chinois.
Je le dis et je le prouve par un fait que je tiens du plus intelligent de nos supercargues : un Européen achète des étoffes à Canton, il est trompé sur la quantité, sur la qualité et le prix ; les marchandises sont déposées sur son bord. La friponnerie du marchand chinois avait été reconnue, lorsqu'il vint chercher son argent. L'Européen lui dit : « Chinois, tu m'as trompé. » Le Chinois lui répondit : « Européen, cela se peut ; mais il faut payer. » L'Européen : « Chinois, tu m'as trompé sur la quantité, la qualité et le prix. » Le Chinois : « Cela se peut ; mais il faut payer. » L'Européen : « Mais tu es un fripon, un gueux, un misérable. » Le Chinois : « Européen, cela se peut ; mais il faut payer. » L'Européen paye ; le Chinois reçoit son argent, et dit en se séparant de sa dupe : « A quoi t'a servi ta colère ? Qu'on produit tes injures ? Rien. N'aurais-tu pas beaucoup mieux fait de payer tout de suite et de te taire ? » Partout où l'on garde ce sang-froid à l'insulte, partout où l'on rougit aussi peu de la friponnerie, l'empire peut être très-bien gouverné, mais les mœurs particulières sont détestables.
Si les romans chinois sont une peinture un peu fidèle des caractères, il n'y a pas plus de justice à la Chine que de probité ; et les mandarins sont les plus grands fripons, les juges les plus iniques qu'il y ait au monde. Que penser de ces chefs de l'Etat qui portent publiquement, sans pudeur, sur leur petite bannière la marque de leur dégradation ?
NB : « Supercargue » est un synonyme de « subrécargue » qui signifie : « personne choisie par un armateur ou un affréteur et embarquée sur un navire pour assurer la gestion de la cargaison, sa vente et le réapprovisionnement du navire pour le retour. » (Source CNRTL)

Dans le même ordre d’idée, mais témoignage à la fois plus ancien et plus direct, voici ce qu’on peut lire dans les Nouveaux mémoires sur l'état présent de la Chine du père Louis Lecomte (1655-1728) pages 498 à 500 de l’édition J. Anisson de 1696 (source Gallica) sous le titre « Du caractère particulier de l'esprit des Chinois » (Lettre huitième) :
Tout sert, tout est precieux aux chinois, parce qu’il n’y a rien dont ils ne sçachent profiter. Pour le moindre gain ils entreprennent les voyages les plus difficiles ; et c’est pour cela que dans la Chine tout est en mouvement ; dans les ruës, dans les grands chemins, sur les rivieres et le long des costes des provinces maritimes, on voit un monde de voyageurs, si j’ose m’expliquer de la sorte ; le commerce infini qui se fait par tout est l’ame du peuple, et le principe de toutes leurs actions.
S’ils joignoient au travail et à l’industrie naturelle un peu plus de bonne foy, sur tout à l’égard des étrangers, rien ne leur manqueroit de tout ce qui peut contribuer à former d’habiles negocians. Mais leur qualité essentielle c’est de tromper, quand ils peuvent ; plusieurs ne s’en cachent point, et j’ay oüi dire qu’il y en a d’assez effrontez, quand on les a surpris en faute, pour s’excuser sur leur peu d’habileté ; vous voyez, disent-ils, que je n’y entends pas finesse ; vous en sçavez plus que moy ; mais peut-estre que je seray ou plus heureux ou plus adroit une autre fois. Ils falsifient presque tout ce qu’ils vendent, quand les choses sont d’une nature à pouvoir estre falsifiées. On dit en particulier qu’ils contrefont si bien les jambons, que souvent on s’y méprend, et qu’aprés les avoir fait cuire long-temps on ne trouve, quand on en veut manger, qu’une grosse piece de bois sous une peau de cochon. Il est seur qu’un étranger sera toûjours trompé, s’il achete par luy-mesme, quelque précaution qu’il prenne ; il faut se servir d’un chinois affidé qui connoisse le pays, et qui soit fait au manége ; encore serez-vous bien heureux, si celuy qui achete et celuy qui vend ne s’accordent pas ensemble à vos dépens en partageant entr’eux le gain.
On pourra vérifier la correction de sa lecture en consultant la page 291 de l’édition moderne d’Un Jésuite à Pékin. Nouveaux mémoires sur l’état présent de la Chine. 1687-1692, établie par Frédérique Touboul-Bouyeure pour les éditions Phébus en 1990.

Le Père Jean-Baptiste Du Halde montre dans sa Description géographique, historique, chronologique, politique et physique de l'empire de la Chine et de la Tartarie chinoise (Paris : P.-G. Le Mercier, 1735, p. 77 et suivantes ou en ligne grâce à Pierre Palpant, ici) qu’il avait lu son éminent collègue avant d’être à son tour vraisemblablement lu par Diderot :
Quoique généralement parlant, ils ne soient pas aussi fourbes et aussi trompeurs que le p. Le Comte les dépeint, il est néanmoins vrai que la bonne foi n’est pas leur vertu favorite, sur tout lorsqu’ils ont à traitter avec les étrangers : ils ne manquent gueres de les tromper s’ils le peuvent, et ils s’en font un mérite : il y en a même qui étant surpris en faute, sont assez impudens pour s’excuser sur leur peu d’habileté. « Je ne suis qu’une bête, comme vous voyez, disent-ils, vous êtes beaucoup plus habile que moi, une autre fois je ne me jouerai pas à un européan.» Et en effet, on dit que quelques européans n’ont pas laissé de leur en apprendre. Rien n' est plus risible que ce qui arriva au capitaine d’un vaisseau anglois : il avoit fait marché avec un négociant chinois de Canton, d’un grand nombre de balles de soye, qu’il devoit lui fournir : quand elles furent prêtes, le capitaine va avec son interprete chez le chinois, pour examiner par lui-même, si cette soye étoit bien conditionnée : on ouvre le premier ballot, et il la trouva telle qu’il l’a souhaitoit ; mais les ballots suivans qu’il fit ouvrir, ne contenoient que des soyes pourries : sur quoi le capitaine s’échauffa fort, et reprocha au chinois dans les termes les plus durs, sa méchanceté et sa friponnerie : le chinois l’écouta de sang froid, et pour toute réponse, « prenez vous-en, monsieur, lui dit-il, à votre fripon d’interprete, il m’avoit protesté que vous ne feriez pas la visite des ballots.» cette adresse à tromper, se remarque principalement parmi les gens du peuple, qui ont recours à mille ruses, pour falsifier tout ce qu’ils vendent : il y en a qui ont le secret d’ouvrir l’estomac d’un chapon, et d’en tirer toute la chair, de remplir ensuite le vide, et de fermer l’ouverture si adroitement, qu’on ne s’en apperçoit que dans le tems que l’on veut le manger. D’autres contrefont si bien les vrais jambons, en couvrant une piéce de bois d’une terre qui tient lieu de la chair, et d’une peau de cochon, que ce n’est qu’après l’avoir servi et ouvert avec le couteau, qu’on découvre la supercherie. Il faut avoüer néanmoins qu’ils n’usent gueres de ces sortes de ruses qu’avec les etrangers : et dans les autres endroits, les chinois ont peine à les croire. Les voleurs n’usent presque jamais de violence, ce n' est que par subtilité et par adresse qu’ils cherchent à dérober : il s’en trouve qui suivent les barques, et se coulent parmi ceux qui les tirent sur le canal impérial, dans la province de Chan Tong, où l’on en change tous les jours ; ce qui fait qu’ils sont moins connus : ils se glissent alors dans les barques pendant la nuit ; et on dit même que par le moyen de la fumée d’une certaine drogue qu’ils brûlent, ils endorment tellement tout le monde, qu’ils ont toute liberté de foüiller de tous côtez, et d’emporter ce qu’ils veulent, sans qu’on s’en apperçoive. Il y a de ces voleurs qui suivent quelquefois un marchand deux ou trois jours, jusqu’à ce qu’il ait trouvé le moment favorable de faire son coup. La plûpart des chinois sont tellement attachez à leur interêt, qu’ils ont de la peine à s' imaginer qu’on puisse rien entreprendre que par des vues interessées. Ce qu’on leur dit des motifs qui portent les hommes apostoliques à quitter leurs pays, leurs parens, et tout ce qu’ils ont de plus cher au monde, dans la seule vuë de glorifier Dieu et de sauver les ames, les surprend étrangement, et leur paroît presque incroyable. Ils les voyent traverser les plus vastes mers avec des dangers et des fatigues immenses ; ils sçavent que ce n’est ni le besoin qui les attire à la Chine, puisqu’ils y subsistent, sans leur rien demander, et sans attendre d’eux le moindre secours ; ni l’envie d’amasser des richesses, puisqu’ils sont témoins du mépris qu’en font les ouvriers evangéliques ; ils ont recours à des desseins politiques, et quelques-uns sont assez simples, pour se persuader qu’ils viennent tramer des changemens dans l’etat, et par des intrigues secrettes, se rendre maîtres de l' empire.
Déjà au siècle précédent, Robert Burton (1577-1640) notait l'extraordinaire capacité des Chinois à copier et à commercer dans The Anatomy of Melancholy (1621) (Oxford : H. Cripps, 1638) :
Mat. Riccius, the Jesuit, and some others, relate of the industry of the Chinese most populous countries, not a beggar or an idle person to be seen, and how by that means they prosper and flourish. We have the same means, able bodies, pliant wits, matter of all sorts, wool, flax, iron, tin, lead, wood, &c., many excellent subjects to work upon, only industry is wanting. We send our best commodities beyond the seas, which they make good use of to their necessities, set themselves a work about, and severally improve, sending the same to us back at dear rates, or else make toys and baubles of the tails of them, which they sell to us again, at as great a reckoning as the whole.
Un dernier extrait pour ces cinquièmes « Miscellanées littéraires » qui pourraient bien être les dernières de ce mois de juillet, voire de l’été ; il provient de la « Notice préliminaire » du même tome des Œuvres complètes de Diderot que cité précédemment, savoir des pages 3 et 4 dans lesquelles l'éditeur cite à propos Jacques-André Naigeon (1738-1810) : « Ce qui mérite surtout d'être remarqué, parce que rien ne peint mieux l’originalité du caractère de Diderot et ne fait mieux connaître la tournure particulière de son esprit, c'est qu’en parcourant les titres, souvent inconnus, des ouvrages sur lesquels il a fait des observations, on voit qu’il lui importe fort peu que le livre qu’il analyse soit bon ou mauvais : dans le premier cas, il s’élève rapidement à la hauteur de son sujet ; sa vue s’agrandit pour ainsi dire avec l’horizon qu’elle embrasse ; il s’empare des principes de l’auteur, les appliques, les généralise et en tire de grands résultats ; dans le second, il refait dans sa tête le livre dont il parle et s’en sert comme d’une table de chapitres, qu’il remplit ensuite à sa manière. C’est à ce sujet que M. d’Holbach [(1723-1789)] lui dit un jour qu'il n’y avait point de mauvais livres pour lui ; et rien n’est plus exact. Diderot lui-même ne se défendait pas trop de cette facilité avec laquelle il prêtait aux autres son talent, son imagination et ses connaissances ; et lorsque après avoir lu sur sa parole tel ou tel livre dont il avait fait l’éloge, on lui faisait remarquer qu'il n’y avait rien de tout ce qu’il avait vu, il répondait naïvement : Eh bien, si cela n’y est pas, cela devrait y être. »

Si vous avez encore un peu de souffle, et de goût pour cet auteur, vous pouvez lire ces anciennes « Perles estivales » fruits rafraichissants de lectures passées. Bon été.

mercredi 18 mai 2011

Miscellanées littéraires (002)

« A beggar and his baby in a basket in old China »
From a group of 1895-1935 hand-colored and black & white glass lantern slides of old pre-WW2 China (Galerie de Okinawa Soba sur http://www.flickr.com/)

Sans détour intempestif, voici la deuxième de nos « Miscellanées littéraires » ; elle concerne encore la Chine. Nous la devons à nouveau à Thomas Pogu qui l’a pêchée dans La Philosophie dans le boudoir (Gallimard, coll. « Folio classique », respectivement pp. 77-78 et p. 247) de Sade (2 juin 1740 - 2 décembre 1814). Les deux passages retenus proviennent respectivement du « Troisième dialogue » et du « Cinquième dialogue » qui est le pamphlet « Français, encore un effort si vous voulez être républicains » lu par Le Chevalier :
  1. Dolmancé : « Un des premiers vices de ce gouvernement consiste dans une population beaucoup trop nombreuse, et il s'en faut bien que de tels superflus soient des richesses pour l'État. Ces êtres surnuméraires sont comme des branches parasites qui, ne vivant qu'aux dépens du tronc, finissent toujours par l'exténuer. Le Chinois, plus sage que nous, se garde bien de se laisser dominer ainsi par une population trop abondante. Point d'asile pour les fruits trop honteux de sa débauche : on abandonne ces affreux résultats comme les suites d'une digestion. Point de maisons pour la pauvreté : on ne la connaît point en Chine. Là, tout le monde travaille : là, tout le monde est heureux ; rien n'altère l'énergie du pauvre, et chacun y peut dire, comme Néron : Quid est pauper ? »
  2. « Dans toutes les villes de la Chine, on trouve chaque matin une incroyable quantité d'enfants abandonnés dans les rues ; un tombereau les enlève à la pointe du jour, et on les jette dans une fosse ; souvent les accoucheuses elles-mêmes en débarrassent les mères, en étouffant aussitôt leurs fruits dans des cuves d'eau bouillante ou en les jetant dans la rivière. À Pékin, on les met dans de petites corbeilles de jonc que l'on abandonne sur les canaux ; on écume chaque jour ces canaux, et le célèbre voyageur Duhalde évalue à près de trente mille le nombre journalier qui s'enlève à chaque recherche. »
Qui aura la patience d’aller vérifier que Jean-Baptiste Du Halde (1674-1743), qui livra, en 1735, sa Description géographique, historique, chronologique, politique, et physique de l’empire de la Chine et de la Tartarie chinoise. (Paris, P. G. Lemercier) s’est effectivement exprimé de la sorte ? C’est, pour ceux qui en auront la curiosité et le temps, possible toujours grâce à Pierre Palpant qui a fourni de l'ouvrage une version en ligne sur son site « Chine ancienne », ici.

C’est de Du Halde que Voltaire écrivit en 1756 (Le Siècle de Louis XIV), « Quoiqu'il ne soit point sorti de Paris, et qu'il n'ait point su le chinois, [il] a donné, sur les mémoires de ses confrères, la plus ample et la meilleure description de l'empire de la Chine qu'on ait dans le monde ». On ira aussi puiser bien des informations dans La Preuve par la Chine : la Description de J.-B. Du Halde, jésuite, 1735, d’Isabelle Landry (Paris, Éditions de l'École des hautes études en sciences sociales, 2002).