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jeudi 7 mai 2009

Tcheng-Loh, 1925

Voici comme promis dans un précédent billet consacré à Tcheng-Loh [Chen Lu 陳籙] (1877-1939), les éléments le concernant contenus dans Figures contemporaines tirées de l'Album Mariani, volume 14 (Paris : Librairie Henri Floury, 1/05/1925) – en tout trois pages, dont une pleine page dévolue à la gravure de Henri Brauer reproduite ci dessus. Le texte serait de Joseph Uzanne. Il se présente en deux parties : une longue notice laudative, suivie d'une courte notice factuelle en caractères plus petits. Je ne reproduis pas à nouveau le texte autographe qui ventait le vin Mariani et repousse à plus tard l'identification des lieux, personnages et administrations cités sous des transcriptions que j'ai scrupuleusement respectées jusque dans leurs variations. Des sources chinoises seront alors mises à contribution pour compléter le portrait, complément qui vous réserve quelques surprises.


Il y a un peu plus de vingt ans, un jeune étudiant chinois rencontra Mme de Thèbes, la célèbre devineresse. C'était à Paris. Le jeune homme avait éclairant un visage avenant, les yeux les plus vifs. Mme de Thèbes le considéra, réfléchit et puis, avec l'assurance de la foi :
« Un jour vous quitterez Paris. Un jour vous y reviendrez. Lorsque vous partirez, ce sera vers une belle destinée. Lorsque vous reviendrez, ce sera pour voir se réaliser cette destinée. Or à Paris, ce jour-là, vous serez ministre. »
Et en effet, Tching-Loh, que le célèbre vice-roi Tchang-Tche-tong avait distingué et avait envoyé à Paris, pour suivre les cours de la Faculté de Droit, comme boursier de l'Empire, est aujourd'hui le ministre de Chine, un ministre écouté, très apprécié.
Tout en poursuivant ses études classiques : littérature, histoire, philosophie qui en feront un jour un docteur ès lettres, il entre, à quinze ans, à l'Ecole de l'Arsenal de Fou-Tchéou. En même temps que les sciences, il apprend la langue française, professée par M. Médard.
Puis il passe avec succès ses examens de licence en droit et le thèse qu'il présente, à cette occasion, lui attire les félicitations officielles du jury. La même année, le gouvernement impérial mandchou le détache auprès de S. E. Lou Tsieng-Tsiang, délégué de la Chine à la Conférence de la paix, à La Haye. Il s'y rend en qualité de secrétaire de légation.
La Révolution Chinoise le trouve directeur des Affaires politiques et le maintient dans ce haut poste. L'année suivante, il est envoyé au Mexique comme ministre plénipotentiaire de la République de Chine, puis détaché à la conférence sino-russo-mongole de Kiakta, où il se montre le plus fin diplomate. Puis il est nommé résident général de Chine à Ourga, dans la Mongolie.
Mais le rude climat de ce pays et l'immense labeur, auquel il s'est astreint depuis dix ans, le forcent à prendre du repos. Il se retire dans sa magnifique villa de Foutchéou. Quelques mois ne s'étaient pas passés que son patriotisme lui fait accepter de rentrer à Pékin en qualité de vice-ministre des Affaires étrangères.
Bientôt c'est la charge du ministre qu'il devra assumer, car S. E. Lu Tseng-tsiang part pour Paris, en qualité de délégué de la Chine à la Conférence de la Paix, et M. Tcheng-Loh devient gérant du Waichiaopou et cela durant plus de deux années. Les questions épineuses ne manquent pas, dont il se tire avec honneur : question du Chantong, du Thibet, de Fou-tchéou. Il travers avec succès les multiples crises du mouvement des étudiants. Ne sacrifiant jamais rien des intérêts supérieurs du pays, il sait se concilier l'opinion publique tout en résistant aux débordements de la démagogie. Il est un des artisans de l'annulation de l'indépendance de la Mongolie et il a la suprême joie de présider à l'acte par lequel l'immense Mongolie fait retour à la Chine, sa protectrice naturelle.
Enfin, en septembre 1920, le Dr Yon ayant été, par décret présidentiel, nommé ministre des Affaires étrangères, S. E. M. Tcheng-Loh est nommé au poste si envié de ministre de Chine en France.
Dans la chaude atmosphère d'amitié qui règne entre la Chine et la France, S. E. Tcheng-Loh ne pouvait qu'exercer le rôle le plus utile. Formé en France, ayant goûté notre culture par la fréquentation de nos auteurs, il était né pour aider au rapprochement de nos deux pays. Il existe à Paris un Institut des hautes études chinoises, à Lyon une Université franco-chinois, à Changhaï une Ecole franco-chinoise. Des centaines d'étudiants chinois viennent chaque année en France. Le terrain, certes, est bien préparé et S. E. Tcheng-Loh arrive à une heure propice où ses brillantes qualités de diplomate trouveront particulièrement leur emploi. Le talent de poète, d'historien et d'orateur de l'éminent diplomate font de lui un homme complet et charmant, aussi à l'aise dans un salon de Paris que dans une assemblée littéraire de son pays. M. Tcheng-Loh, un bienveillant ami de la France, est un fin érudit, un écrivain averti et un poète. La Chine lui doit une histoire très documentée de la Mongolie et la traduction du Code civil français. Lorsque ses hautes fonctions lui laissent quelques loisirs, M. Tcheng-Loh compose des poèmes, qui enferment toujours une grâce exquise et une haute idée philosophique.


S. E. Tcheng-Loh, ministre de Chine à paris et homme d'Etat. – Né en 1877 à Min Hsien, préfecture de Fou-tcheou, province de Fou-Kien. A quinze ans élève de l'Ecole de l'Arsenal de Fou-tchéou. Suit le cours de français de M. Médard. A dix-huit ans, il passe au collège Tche-Kiang de Woutéchang (Houpei) où il obtient le diplôme de fin d'études. Chargé de cours dans cet établissement. En 1903 vient à Paris suivre les cours de l'Ecole de Droit, comme boursier de l'Empire. Attaché à la mission mandchoue qui parcourt l'Europe pour y étudier les constitutions ; chargé de rédiger les rapports. Accompagne S. E. Lou Tsiang-tsiang à la Conférence de la Paix à La Haye (1907). Rappelé en Chine il entre au Waï Wou Pou ; co-directeur du Tchou Tsai Konan ; chef de section de Bureau chargé de la rédaction de la Constitution. Passe le concours du Ministère de l'Instruction ; reçu docteur avec le n° 2. Puis admis à l'examen impérial du Pao-Ho-Tien, il est reçu académicien. En 1910, il devient directeur des Affaires politiques, poste qu'il conserve pendnt la Révolution et sous la première république. En 1913, envoyé comme ministre plénipotentiaire au Mexique, puis détaché comme plénipotentiaire chinois à la conférence sino-russi-mongole. En 1915, résident général à Ourga (Kon-loun), démissionne au bout de deux ans. En 1918, vice-ministre des Affaires étrangères. Fait l'intérim du ministre pendant l'absence de Lou Tseng Tsiang et la Conférence de la Paix. Le 17 septembre 1920, il est nommé ministre de Chine en France. – Nombreuses études littéraires et historiques édités par le Commercial Press de Changhaï ; a publié la traduction du Lama Rouge de Ki-Yun, en collaboration avec Mme Lucie Paul-Margueritte.
Ajoutons à cette présentation les quelques lignes trouvées par Alain Rousseau dans le volume pour l'année 1924 de Qui êtes-vous ? Annuaire des contemporains. Notices biographiques (Paris : Maison Ehret. G. Ruffy, 1924, 806 p.), page 716. Non seulement, l'année de naissance est différente de celle indiquée plus haut, mais sont fournis jour et mois de naissance, ainsi que quelques indications précieuses, dont l'adresse. Voyez plutôt :

Tcheng Loh, envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire de la République de Chine en France. 57, rue de Babylone. T.: Ségur 31-68. Epi d'or 1er rang ; Grand-officier de la Légion d'honneur ; Grand-cordon de la Couronne d'Italie. Né à Fou-Tchéou, le 22 mars 1876. Marié à Mlle Kahn. Trois filles, un fils. Educ. : Ecole supérieure en Chine ; Faculté de Droit de Paris. Œuvres : Le Lama rouge et autres contes.
Dans un second commentaire, Alain Rousseau nous faisait également remarquer que le 57, rue de Babylone n'est pas une adresse anodine. Cliquez ici et vous verrez qu'il a raison ! (P.K.)

samedi 2 mai 2009

Tcheng-Loh : charmeur, chanceux, censeur


Vous avez déjà entendu parler de Tcheng-Loh [Chen Lu] 陳籙 (1877 - ?). C'était ici même et à chaque fois en liaison avec Lucie Paul-Margueritte (1886 - ? ) avec laquelle il a réalisé une traduction de 60 récits du Yuewei caotang biji 閱微草堂筆記 de Ji Yun 紀昀 (1724-1805). Dans cette petite anthologie publiée dans le courant des années 20, il est présenté comme un informateur de qualité, inspirateur et collaborateur essentiel dans la réalisation du Lama rouge. Il est du reste présenté avec tous les égards dus à son statut de Ministre plénipotentiaire de Chine à Paris en poste de 1920 à 1928. Or donc, « Son Exc. M. Tcheng-Loh, Ministre de Chine » est à la fois la caution culturelle et mondaine d'une publication destinée à un public d'happy few, tirée, je vous le rappelle, à seulement 1000 exemplaires. Peut-être même est-il encore plus impliqué dans le travail de vulgarisation entrepris par la fille de Paul Margueritte (1860-1918) autour de la littérature romanesque chinoise en langue vulgaire – œuvre somme toute conséquente puisqu'elle compte pas moins de sept titres publiés sur une période de trente ans. Une enquête plus poussée devrait permettre de dissiper les zones d'ombre qui entourent cette collaboration passée presque inaperçue. En tant qu'acteur de la diffusion de la littérature chinoise chez nous, Tcheng Lo mérite donc un peu d'attention. Je m'engage à vous livrer les éléments le concernant au fur et à mesure de mes progrès dans ce domaine.

Voici trois éléments collectés de longue date, que je tiens à glisser dans ce dossier. Ils nous montrent Tcheng-Loh sous trois visages complémentaires, celui du « charmeur », celui de l'homme « chanceux » et celui, plus inattendu du « censeur ».

⊰ Tcheng-Loh charmeur ⊱

D'abord une gravure. Il s'agit d'une des « Figures Contemporaines » tirées de L'album Mariani. en vente sur internet où elle apparaît dans la forme reproduite plus haut. J'attends ce portrait de 27 cm sur 18, à vocation publicitaire pour ce breuvage tonique, ancêtre du Coca-Cola, réalisé à partir d'un vin de Bordeaux et d'extrait de feuilles de coca du Pérou inventé par le chimiste Corse Angelo Mariani (1838-1914). Datant de 1925, il est l'œuvre de H. Brauer et porte reproduction en fac-similé de la signature autographe du personnage. L'homme y a belle prestance et une élégante écriture qui permet de lire le texte suivant : « Je dis tout simplement et franchement que le vin Mariani est le meilleur des toniques. Je recommande à tous mes compatriotes tant faibles que bien portant de goûter ce vin délicieux et je bois en l'honneur de son auteur. Tcheng-Loh. » Plus de détails sur ce document, auquel sera joint une notice biographique du personnage et une reproduction de meilleure qualité, dès réception.

Tcheng-Loh chanceux

Après une gravure de 1925, une coupure de presse émanant du New York Times du 22 mars 1922. Elle traite d'un attentat qui visait en lui le représentant du gouvernement chinois. En voici, sans plus de commentaire, le début dans sa version originale :


PARIS, March 21. -- As Mr. Tcheng Loh, the Chinese Ambassador to Paris, was returning home last midnight from a party at the house of one of his compatriots in company with his wife and a friend he was shot at by a young Chinese law student, Lee Ho-ling, who had sat at the dinner table with the Amvbassador a few hours before in his capacity as secretary of the hostess.
The Ambassador escaped unhurt, but one of the four bullets hit his friend, M. Tsang Hou, in the neck, wounding him slightly.
After he had fired the shots the would be assassin fled in the darkness, but this morning surrendered to the police and explained that he had wished to kill the Ambassador because of difficulties which have occured between the Embassy and a section of the Chinese students in France.
Search of the room he occupied has however, resulted in the discovery of portraits of Lenin and Trotzky among his possessions, and in his voluminous correspondence, the police state, there is evidence that he was that he has been in communication with Bolsheviki and anarchists. Mr Tsang Hou, the Amassador's friend, who was wounded, is a Chinese railroad engineer and was on his way through Paris to Genoa, where he will be one of the Chinese delegates for the discussion of international transport.
Whether the crime is personal in motive or likely to be the precursor to others which will attend the holding of the Genoa conference is a question which is occupying the Paris police. It appears that Lee Ho-ling is a Southern Chinaman, while the Amabassador represents the Northern Goverment, and his explanation that the Ambassador had not shown himself attentive to the needs of the Chinese students is not accepted as being his only motive.
By his employer and friends it is stated that since he came to Paris last December he has become depressed and at last night's party, which was in honor of the hostess's birthday, he pretended to be sick and withdrew. He then appears to have slipped into the street and waited till the Amabassador and his party came out and entered an automobile. As soon as they were scated he fired three bullets in rapid succession. Then, seeing he had missed, ran closer and fired the fourth, which hit Mr. Tsang Hou.
While the police were searching for him this morning he walked into the Commissary's office and gave himself up. When questionned he answered that his only regret was that he had not killed the Ambassador. The crime seems to have been long premeditated. It was only by accident that the Genoa delegate, Mr. Tsang Hou, was wounded. But taken in connection with Lee Ho-ling's Bolshevist associations the police are getting worried as to what may happen when the Genoa conference starts.
There the problem is likely to be complicated by the tendencies of the Fascisti as welle as the Communists. During the last week the Italian police have unearthed many hand grenades hidden below the floors of cellars in Genoa and belonging, it appears, to both parties. Italian tempers have run high in the town as a result of the recent raid on a Communist newspaper by the Fascisti, and that danger will attend the presence of some of the delegations is regarded inevitable. ...

Tcheng-Loh censeur

Ayant occupé de hautes responsabilités diplomatiques, le nom de Tcheng-Loh apparaît dans un grand nombre de documents en rapport avec des conventions, des traités, des conférences, des manifestations protocolaires qui ont marqué la vie internationale pendant les années 20. L'un d'entre eux me paraît plus notable, c'est celui où « l'envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire de la République de Chine près le Président de la République française » est également « Délégué à la Conférence internationale pour la répression de la circulation et du trafic des publications obscènes ».


Cette « Conférence » ou comme il est également noté dans les attendus fournis par Le Mémorial du Grand-Duché de Luxembourg du samedi 14 décembre 1929 (pp. 1091-1099) cette « Convention internationale pour la répression de la circulation et du trafic des publications obscènes » se tint à Genève, le 12 septembre 1923. En compagnie de Tcheng-Loh, on trouve les représentants de l'Empire Britannique (avec l'Union Sud-Africaine, la Nouvelle-Zélande, l'Inde et l'Etat Libre d'Irlande) et ceux des 36 pays suivants : L'Albanie, l'Allemagne, l'Autriche, la Belgique, le Brésil, la Bulgarie, la Colombie, Costa-Rica, Cuba, le Danemark, l'Espagne, la Finlande, la France, la Grèce, le Honduras, la Hongrie, l'Italie, le Japon, la Lettonie, la Lithuanie, Luxembourg, Monaco, le Panama, les Pays-Bas, la Perse, la Pologne (avec Dantzig), le Portugal, la Roumanie, le Salvador, le Royaume des Serbes, Croates et Slovènes, le Siam, la Suisse, la Tchécoslovaquie, la Turquie et l'Uruguay.

Or donc les signataires tombèrent d'accord sur le texte dont voici les extraits les plus significatifs, savoir les articles 1 et 5, reproduits ici dans leur intégralité :
Article I. — Les Hautes Parties contractantes conviennent de prendre toutes mesures en vue de découvrir, de poursuivre et de punir tout individu qui se rendra coupable de l'un des actes énumérés ci-dessous et, en conséquence, décident que Doit être puni le fait : 1) de fabriquer ou de détenir des écrits, dessins, gravures, peintures, imprimés, images, affiches, emblèmes, photographies, films cinématographiques ou autres objets obscènes, en vue d'en faire commerce ou distribution, ou de les exposer publiquement ; 2) d'importer, de transporter, d'exporter ou de faire importer, transporter ou exporter, aux fins ci-dessus, les dits écrits, dessins, gravures, peintures, imprimés, images, affiches, emblèmes, photographies, films cinématographiques ou autres objets obscènes, ou de les mettre en circulation d'une manière quelconque ; 3) d'en faire le commerce même non public, d'effectuer toute opération les concernant de quelque manière que ce soit, de les distribuer, de les exposer publiquement ou de faire métier de les donner en location ; 4) d'annoncer ou de faire connaître par un moyen quelconque, en vue de favoriser la circulation ou le trafic à réprimer, qu'une personne se livre à l'un quelconque des actes punissables énumérés ci-dessus ; d'annoncer ou de faire connaître comment et par qui les dits écrits, dessins, gravures, peintures, imprimés, images, affiches, emblèmes, photographies, films, cinématographiques ou autres objets obscènes peuvent être procurés, soit directement, soit indirectement.
Article V. — Les Parties contractantes dont la législation ne sera pas dès à présent suffisante, conviennent d'y prévoir des perquisitions dans les lieux où il y a des raisons de croire que se fabriquent ou se trouvent, en vue de l'un quelconque des buts spécifiés à l'article I ou en violation de cet article, des écrits, dessins, gravures, peintures, imprimés, images, affiches, emblèmes, photographies, films cinématographiques ou autres objets obscènes et d'en prévoir également la saisie, la confiscation et la destruction.
Ce document est d'autant plus intéressant pour nous qu'on est tenté de le mettre en perspective avec une autre publication de Lucie Paul-Margueritte dont j'ai fait état dans un de mes billets de la série « Enfer chinois ». Tcheng Loh serait-il le pourvoyeur du texte adapté sous le titre de La folle d'amour. Confession d'une chinoise du XVIIIe siècle ? Dans une adresse à ses lecteurs, Lucie Paul-Margueritte signale justement qu' « un agent des mœurs l'avait cueilli dans le revers de manche d'un mandarin lettré » et qu'elle a pu en disposer (p. 5). L'accusation est facile à porter, reste maintenant à prouver que Tcheng-Loh est bien ce « grand érudit » avec qui elle avait déjà collaboré pour les deux autres titres réédités récemment par les Editions You-Feng.

On reparlera donc de ce personnage à facettes, qui, je n'en doute pas, cache bien d'autres visages. (P.K.)

vendredi 17 avril 2009

Réponse à la devinette (020)

Emblème de charge administrative de niveau 1A (Qing 清)(source).

Je ne pouvais pas partir en vacances en vous laissant suspendus à une devinette dont l'élucidation réservait comme d'ordinaire son lot de difficultés. Il n'empêche que deux fidèles de ce blog ont trouvé et se sont manifestés très rapidement :
  • le premier (ou bien ne serait-ce pas plutôt, la première) a répondu en fournissant la traduction du poème que le traducteur à découvrir avait laissé de côté. Pour lui (ou pour elle), il était clair que nous avions affaire à un des contes de Ji Yun 紀昀 (1724-1805), un de ceux si bien traduits par Jacques Dars dans le volume numéro 99 de la collection qu'il dirige aux Editions Gallimard, la prestigieuse collection « Connaissance de l'Orient ». Ce gros volume (563 pages) sortit en 1998 sous le titre de Passe-temps d’un été à Luanyang (Luanyang xiaoxia lu 灤陽消夏錄) ; il correspond au premier des cinq recueils composant un ensemble appelé Yuewei caotang biji 閱微草堂筆記, Notes de la chaumière des perceptions subtiles. Ce recueil initial (et sa traduction intégrale) offre pas moins de 297 récits ou plutôt « notes prises au fil du pinceau » (biji 筆記) couchées dans une langue classique directe, sans apprêt, mirabilia surprenants, faits rares et inexpliqués, récits mettant en scène esprits et démons, réunis et publiés par Ji Yun à partir de 1789. Ce récit est le 41ème et il reçoit un titre qui donne une indication sur la tonalité humoristique de beaucoup des récits de Ji Yun, « Jours tranquilles à Urumqi » (pp. 85-87) [Je poste le texte chinois de ce récit sur le blog des étudiants de Master qui ont le plaisir de travailler sur des extraits de cette œuvre].
  • Alain Rousseau fut, de son côté, mis sur la piste par la mention du lieu. Il a reconnu Urumqi [Wulumuqi 烏魯木齊] sous la transcription Oulumutsy et, en amateur praticien du Zibuyu 子不語 de Yuan Mei 袁枚 (1716-1798) et lecteur attentif des bonnes traductions, il a identifié l'auteur qui, comme nous le rappelle Jacques Dars dans son introduction (pp. II-III), avait été envoyé, en 1770, occuper pendant deux années un poste subalterne dans les Marches de l'empire mandchou. L'auteur trouvé, il restait les traducteurs. Ses sibyllins conseils laissent à penser que le problème ne lui résista pas longtemps : « Relisez les archives du blog, tout y est ! » C'était bien vu, car, en effet, j'avais à plusieurs occasions fait état des travaux de celle à qui l'on doit « Une tradition » et même signalé l'ouvrage d'où j'avais extrait ce passage révélateur de la technique propre à cette personne. Un billet du 7 juin 2008 fournit même des reproductions de mon exemplaire personnel. Le lama rouge et autres contes parut vers 1926 et à Paris, aux Editions de l’Abeille d’Or. Il est le fruit d'une collaboration entre Lucie Paul-Margueritte (née en 1886) (dont on se souvient qu'elle visita des registres aussi éloignés que la gaudriole Ming et le catéchisme néo-confucéen) et Tcheng-Loh [Chen Lu] 陳籙, « Ministre Plénipotentiaire de Chine à Paris », né en 1877.
Or donc, merci et bravo à tous les deux. Il n'en reste pas moins que l'évaluation de cette traduction reste à faire. Une rapide confrontation avec celle de Jacques Dars et le texte chinois, montre que le couple que constitua le distingué Chinois de passage en France et l'infatigable graphomane, fille de l'écrivain Paul Margueritte (1860-1918), prenait toutes les libertés avec leur source. On en saura plus sur ce point lorsque Mlle Huang Chunli 黄春丽, étudiante chinoise en deuxième année de Master Recherche en Littératures mondiales et interculturalité (Université de Provence) aura mis un point final à son mémoire qui s'attache à la comparaison des traductions françaises des récits de Ji Yun. Elle y intègrera bien évidemment l'autre traduction partielle du Yuewei caotang biji qui est sans doute devenue aussi difficile à trouver que Le Lama rouge. On la doit à Jacques Pimpaneau : Notes de la chaumière des observations subtiles. Paris : Kwok-on, 1995.

On reparlera donc assez rapidement de Ji Yun et aussi des différentes façons de s'y prendre avec la littérature chinoise des temps anciens – assurément le passage retenu est le prototype de la plus mauvaise d'entre elles. En attendant, je vous invite, pour redresser la barre, à vous rendre à Luanyang avec Jacques Dars ; on ne peut rêver meilleure compagnie en la circonstance. Bonnes vacances à tous. (P.K.)

mercredi 4 juin 2008

Aucun livre n’est inutile ...

... ou deux ou trois mots sur le projet de création d’un groupe de recherche sur les traductions françaises de littérature chinoise.


C’est en rédigeant certains des billets consacrés à la littérature chinoise ancienne publiés pour ce blog que je me suis aperçu qu’il manquait un outil performant capable, à chaque fois que s’en faisait sentir la nécessité, de fournir rapidement et avec précision, l’information complète ou pertinente sur l’existence de traductions françaises de ces textes.

Les inventaires que je consulte pour combler mes lacunes sont tous soit trop anciens [Martha Davidson, 1957], soit très incomplets pour le français [Wang Lina, 1988]. La recherche s’en trouve donc terriblement alourdie et laisse un arrière goût de travail bâclé -- surtout quand les traducteurs dont je signale les travaux n’ont pas jugé bon de mener l’enquête en amont ou de rendre compte de leurs résultats dans une préface ou dans des notes, voire pire, quand ils le font mais de manière très imprécise ou simplement allusive.

Dans le même temps, j’ai pris connaissance du travail que conduisait de son côté Xavier Legrand-Ferronnière sur la littérature fantastique et découvert avec ravissement la base de données bibliographique qu’il a créée sur le versant virtuel de l’excellente revue qu’il dirige et qui a pour nom Le Visage Vert (Zulma). Dans cette base en construction qui frappe déjà par sa richesse et la rigueur qui entoure son établissement, plusieurs entrées ont retenu mon attention : Gan Bao 干寶 (vers 280 - 350 ?), Pu Songling 蒲松齡 (1640-1715) et Luxun 魯迅 (1881-1936), tous trois mis à l’honneur par Roger Caillois (1913-1978) dans les anthologies qu’il publia entre 1958 et 1966.

Constatant qu’on pouvait être plus complet, j’ai proposé mon aide à Xavier Legrand-Ferronnière qui m’a fait l’amitié de l’accepter et a glissé dans la notice dédiée à Pu Songling un lien vers le billet consacré à cet auteur traduit naguère par Tcheng-Ki-Tong alias Chen Jitong 陳季同 (1851-1907) [voir l'illustration ci-dessus] et plus récemment par André Lévy (Chroniques de l’étrange, Picquier, 2005).

Mais, il y a, comme souvent, loin de l’intention à la réalisation. En effet, compléter ces notices signifie balayer plus de deux siècles de tentatives parfois hasardeuses, parfois brillantes, le plus souvent partielles. Qui plus est, celles-ci ont été livrées sans plan d’ensemble et sans volonté de représentativité, soit en éditions séparées, chez toutes sortes d’éditeurs, soit dans des revues ou des anthologies parfois généralistes et thématiques. Le public visé par ces publications étant forcément assez réduit, elles ont souvent été éditées de manière confidentielle et rarement réimprimées.


Un exemple [sur lequel je reviendrai plus en détail dans un prochain billet] permettra mieux qu’un long discours de se rendre compte du travail à mener et devrait prouver que si comme l’affirme avec justesse Ji Yun 紀昀 (1724-1805), « aucun livre n’est inutile », chacun a aussi son histoire qui mérite d’être contée : l’ouvrage dont la couverture et la page de garde figurent en illustration à ce billet [voir ci-dessus et ci-dessous] fut publié à Paris aux Editions de l’Abeille d’Or vers 1926 sous le titre Le lama rouge et autres contes. Il propose la traduction d’une soixantaine de récits de Ki-Yun, c’est-à-dire notre Ji Yun, et n’a été tiré qu’à 1000 exemplaires. Mais, le savoir n’épuise pas le sujet : on ne peut naturellement pas se contenter d’ajouter qu’il est le fruit de la collaboration de M. Tcheng-Loh [Chen Lu] 陳籙, « Ministre Plénipotentiaire de Chine à Paris », né en 1877 et de Mme Lucie Paul-Margueritte (née en 1886), fille de Paul Margueritte (1860-1918), membre de l’Académie Goncourt entre 1900 et 1918. Il faut encore prendre la peine de définir précisément parmi les 1196 contes du Yuewei caotang biji 閱微草堂筆記, ceux qui ont été retenus, puis évaluer, par la confrontation avec le texte chinois, les qualités ou les défauts de cette traduction. Ce travail n’est pas sans présenter de redoutables difficultés car les traducteurs ont pris des libertés assez notables avec le texte d’origine.

Ceci fait, ou parallèlement, on pourra se pencher sur les traductions plus récentes que Jacques Pimpaneau [Notes de la chaumière des observations subtiles. Paris : Kwok-on, 1995 : 125 récits] et Jacques Dars [Passe-temps d’un été à Luanyang. Paris : Gallimard, « Connaissance de l’Orient », 1998 : 297 récits] ont réalisées à partir de la même source et l’on continuera de chercher les éventuelles traductions françaises des récits de Ji Yun qui auraient pu paraître dans des revues ou des anthologies anciennes ou récentes, sans négliger celles produites en Chine même. On n’oubliera pas non plus les extraits qui pourraient figurer dans les travaux universitaires.

Les informations recueillies au cours des différentes étapes de cet examen seront mises en forme pour pouvoir être interrogées et confrontées à d’autres données similaires concernant d’autres ouvrages, en fonction de l’époque, des traducteurs, des maisons d’éditions, du genre, de la nature du travail, etc. Elles viendront également alimenter les chapitres d’une histoire de la traduction de la littérature chinoise en langue française qui pourra être accompagnée d’intéressants appendices dont un annuaire des traducteurs.

Si la littérature fantastique - le terme « fantastique » est pris ici dans son acception la moins restrictive possible -, mérite une attention particulière, elle ne peut, ni ne doit borner notre horizon. Il convient, dès le début, d’élargir la recherche à tous les auteurs et à toutes les œuvres ayant retenu l’attention des sinisants et des curieux de la Chine et de sa littérature, depuis les premiers rendus réalisés par les missionnaires Jésuites au XVIIIe siècle, ce qui, vous en conviendrez facilement, représente une tache immense.

Pour relever ce défi, il m’est donc apparu qu’un travail d’ensemble, reposant sur une collaboration large, s’imposait. J’ai donc proposé à notre équipe d’inscrire ce projet au programme de ses activités. Les membres présents à la réunion du 13 mai 2008 ont approuvé cette proposition, ce dont je les remercie.

Toutes les bonnes volontés et toutes les compétences seront les bienvenue. Elles y trouveront leur compte, car, au-delà d’un simple outil pratique répondant à des interrogations ponctuelles, l’inventaire des traductions françaises de littérature chinoise que je souhaite voir naître et croître sera en mesure de contribuer à répondre à des questionnements plus substantiels. Les données recueillies que nous allons mettre à la disposition des chercheurs sous la forme d’une base de données numérique consultable en ligne contribueront, je n’en doute pas, à faire progresser les connaissances sur toutes sortes de sujets connexes.


Cette entreprise ne peut, en effet, se limiter à établir un simple catalogue de publications. Outre qu'elle s’attachera à faire la clarté sur les traductions, leurs qualités respectives et à fournir un panorama de l’œuvre accomplie dans ce domaine, elle sera conçue pour aider l’historien de la sinologie à affiner sa perception sur la manière dont on a découvert et considéré la littérature chinoise dans notre pays ; l’historien de la traduction pourra, quant à lui, s’en emparer pour déceler les tendances propres à chaque époque, ses imperceptibles évolutions, sans compter que chemin faisant nous isoleront les textes où s’expriment les techniques et des théories développées par les acteurs de cette aventure intellectuelle, textes qu’on présentera sous la forme d’une anthologie raisonnée ; le comparatiste pourra, de son côté, y trouver grain à moudre, pour déceler l’influence que certaines traductions ont pu avoir sur la création littéraire française. Les traducteurs et les éditeurs, eux-mêmes, gagneront de précieuses heures, en prenant la mesure du travail déjà accompli afin de mieux orienter leurs choix à venir, etc. In fine, chacun pourra exploiter selon ses propres préoccupations ce matériau qui, bien qu’il soit très différent reconnaît un lien de parenté avec l’Inventaire analytique et critique du conte chinois en langue vulgaire initié par André Lévy en 1975 [déjà cinq volumes publiés depuis 1978 aux Editions du Collège de France et de l’Institut des Hautes Etudes chinoises]. Cette monumental travail, d’abord personnel avant de devenir collectif, nous sera, du reste, d’un grand secours pour le genre court -- je rappelle que la septième des sept rubriques critiques attachées à chaque récit prend en compte les traductions [voir sur ce blog le compte-rendu de Solange Cruveillé sur le dernier volume paru en 2006]. Souhaitons seulement que notre projet ne connaisse pas les mêmes enlisements qui rendent de plus en plus hypothétique la publication d’un sixième tome et de l’index général. Un autre danger qui le menace serait de vouloir embrasser d’un seul mouvement l’ensemble du champ littéraire chinois.

Ce projet de création d’un Inventaire analytique des traductions françaises de littérature chinoise ne peut évidemment risquer de se trouver paralysé par l’immensité du champ à prendre en compte. Il convient, pour éviter d’être noyé avant d’avoir appris à nager, que notre groupe s’aguerrisse en concentrant dans un premier temps ses efforts dans une seule direction avant d’élargir progressivement ses prétentions. Mon choix s’est tout naturellement porté vers ce qu’André Lévy appelle fort justement la « littérature de divertissement » de la Chine ancienne [La littérature chinoise ancienne et classique. Paris : PUF, « Que sais-je ? », n° 296, p. 83]. Le premier volet de ce projet sera donc consacré au roman, xiaoshuo 小說 (en langue classique et en langue vulgaire), et au théâtre littéraire (xiqu 戲曲) de la Chine impériale.

Une fois que ce champ aura été bien balisé et que nos armes seront rodées et notre modus operandi définitivement fixé, nous pourrons alors prendre en compte les autres domaines de la littérature chinoise, et pourquoi pas, maintenant que notre équipe, récemment rebaptisée « Littératures d’Extrême-Orient, textes et traduction », s’est élargie, entreprendre le même travail de mémoire et d’analyse sur les traductions françaises de littérature du Japon, d’Inde, du Vietnam, de Corée et de Thaïlande : on imagine facilement tout le profit à tirer de cette mise en confrontation des données recueillies.

Mon intention en vous exposant brièvement ce projet est, vous l’avez compris, de lui assurer la plus grande publicité pour susciter des vocations auprès de ceux qui seraient les plus susceptibles d’y prendre part, mais aussi de recueillir des soutiens au-delà de nos rangs.

Je sais déjà pouvoir compter sur les conseils de spécialistes comme Li Jinjia 李金佳 qui a soutenu une thèse sur les traductions du Liaozhai zhiyi 聊齋誌異, mais aussi et surtout sur l’aide précieuse de Jean-Luc Bidaux qui depuis la Bibliothèque Universitaire où il officie, saura faciliter l’accès aux ouvrages à examiner, soit en rendant possible la consultation de ceux qui sont conservés dans d’autres bibliothèques, soit en acquérant les ouvrages indispensables pour la conduite de ce projet, savoir les traductions existantes encore disponibles, mais aussi les éditions chinoises des textes traduits.

Mon souhait est d’aboutir à la constitution d’un fonds qui donnerait corps à l’aspect « patrimonial » du projet, par la mise à disposition des étudiants et des chercheurs, d’une collection la plus complète possible des traductions françaises de littérature chinoise dans un espace bien identifiable de la Bibliothèque Universitaire de l’Université de Provence, selon le modèle retenu pour l’Espace de documentation et de recherche Gao Xingjian inauguré récemment.

Dans cette perspective, tous les dons et envois de traductions anciennes et modernes seront acceptés avec enthousiasme, qu’ils émanent de particuliers collectionneurs ou directement des maisons d’édition se manifestant dans ce domaine.

Mais chaque chose en son temps. Comptez sur moi pour vous tenir au courant de l’avancée de nos travaux qui devraient s’intensifier à la rentrée universitaire 2008/2009, car je compte associer à cette entreprise au long cours, les étudiants du Master Monde chinois qui suivront mes cours de méthodologie et sur le roman chinois ancien : quel meilleur moyen de se faire une idée des contraintes et des joies de la recherche que de prendre part à une œuvre collective de ce type ?

Vous risquez également d’entendre parler, ici, des trouvailles que l’on ne manquera pas de faire et d’avoir des échos des plaisirs qu’elles procurent et des informations qu’elles livrent. « Aucun livre n’est inutile » et surtout pas les traductions des œuvres chinoises qui peuvent nous apprendre beaucoup sur la Chine, mais autant sur nous et la façon dont nous la considérons. (P.K.)