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vendredi 20 février 2009

Enfer chinois (04)

Non !, la série sur les romans chinois anciens à l’index disponibles en traduction française n’a pas rendu l’âme le 31 juillet 2008. En voici, après une trop longue pause, un nouveau volet. Je vous rappelle que son but est de présenter de la manière la plus factuelle possible des traductions récentes, afin de vous laisser le loisir de les découvrir (ou non) et de les évaluer avec un regard averti.

Ce billet - le septième de cette série dont le mot référence [le tag pour parler la bloguolangue ], est « Eros chinois » -, grille au moins une étape, savoir l’évocation de plusieurs traductions signées Huang San & Co aux Editions Philippe Picquier (voir « Enfer chinois (03a) ») --- celle-ci viendra, en son temps, sous le numéro d’ordre « Enfer chinois (03-c) ». Pour l’heure, je vais m'en tenir à une sobre présentation de trois titres que j'ai eu le plaisir de réaliser sous la direction de Jacques Cotin pour la collection d'érotiques qu’il a créée en 1996 chez le même éditeur et qui a pour nom « Le Pavillon des corps curieux » [« PCC »].

Directeur littéraire à la « Bibliothèque de La Pléiade » (Gallimard) de 1987 à 1996 - il y a notamment accueilli Les Spectacles curieux d’aujourd’hui et d’autrefois (Jingu qiguan [今古奇觀]) traduits par Rainier Lanselle en 1996 -, Jacques Cotin a notamment épaulé André Lévy, non seulement pour Fleur en Fiole d’Or (1985) et Pérégrination vers l’Ouest (1991), mais aussi plus récemment pour les Chroniques de l’étrange (Picquier, 2005) de Pu Songling 蒲松齡 (1640-1715). En plus d’être un orfèvre de l’édition, Jacques Cotin est aussi un expert ès curiosa et un fin connaisseur des littératures des marges, maniant fantaisie et rigueur dans une cordialité et une élégance irrésistibles. Son Dictionnaire des postures amoureuses (Arles : Picquier-Poche, « PCC », 2001, 434 p.) relève de ces deux facettes de sa personnalité et permet une approche originale d'un corpus que certains préfèrent éviter ou condamner sans appel.

Mais revenons à son « Pavillon » qui a ouvert ses portes non seulement à l’érotique littéraire chinois, mais également à celui de nos XVIIe et XVIIIe siècles (avec deux excellents ouvrages présentés par Patrick Wald-Lasowski). Plusieurs dépendances de choix ont naturellement été réservées à la littérature du Japon ancien, et une place non négligeable faite à un de ses auteurs majeurs, Ihara Saikaku 井原西鶴 (1642-1693). Notons aussi cette belle anthologie parue en 2002, Manuels de l’oreiller. Erotiques du Japon (809 pages), qui montre l’attention portée par Jacques Cotin aux ouvrages de sa collection et l’exigence, tant scientifique, qu’éditoriale dont il les entoure.


Comme tous les volumes de la collection, celui-ci est illustré avec des gravures d’époque tirées des meilleures éditions anciennes de ces livres que l'on cache d'ordinaire ou, pour reprendre le titre d'un livre qui aborde le versant français de cette production, Ces livres qu’on ne lit que d’une main [N.B. : L'ouvrage de Jean-Marie Goulemot, porte pour sous-titre Lecture et lecteurs de livres pornographiques au XVIIIe siècle (Alinea, 1991 ; Minerve, 1994)].

Mais ces éditions soignées offrent encore plus à l'esprit qu’aux yeux puisque chaque traduction (ou résurrection de texte oublié) est accompagnée d’un riche appareil critique, avec sa préface ou son introduction, ses avertissements, sa ou ses bibliographies, et, ce qui constitue la marque de fabrique de la collection, un répertoire parfois très copieux qui allège les notes de bas de page, qui ne font pourtant pas défaut. Dans l'avant-propos de Manuels de l’oreiller (p. 12), l'architecte en chef, amoureux forcené du bel ouvrage, explique :
« Les œuvres publiées dans ce volume font souvent allusion à des faits de société qui appartiennent en propre à la civilisation du Japon et dont les manières de vivre ont été perdues depuis longtemps. Ces mots ou ces expressions - qui demandent d’être éclairés pour procurer au texte toute son intelligibilité - font l’objet d’une rubrique dans un Répertoire qui figure à la fin du volume. Ils sont signalés par un astérisque. »
Mais abrégeons en prodiguant un conseil : quand vous aurez lu ce billet jusqu’au bout, allez vite ausculter le catalogue en ligne de la collection et laissez-vous surprendre [N.B. : il semblerait que, si certains titres ont été réimprimés en version de poche, d’autres ont bel et bien disparu dans les oubliettes de l’éditeur].

Mais venons-en à l’examen sommaire de trois des titres à avoir intégré le « Pavillon des corps curieux » entre 1998 et 2005. Il s’agit de trois romans chinois anciens en langue vulgaire, tout trois totalement inédits en traduction.


Les ayant déjà abondamment évoqués en ligne ainsi que dans une volumineuse encyclopédie spécialement consacrée à ce registre de la littérature mondiale publiée sous le titre d’Enclycopedia of Erotic Literature chez Routledge (New York - London, 2006), je me contenterai de faire des renvois vers les pages internet ad hoc dont certaines fournissent les versions françaises de ces notices, finement mises en anglais par Victor Thibout. L’ensemble des 27 articles consacrés à la littérature chinoise dans ces deux beaux et gros volumes a déjà lui aussi fait l’objet d’une rapide présentation à laquelle je vous renvoie. Je dirai, tout aussi brièvement, ce qui m'a, à l’époque où j’ai réalisé ces traductions, conduit à retenir ces textes parmi tant d'autres. On sait que je n’avais que l’embarras du choix [Voir à ce sujet ma présentation de la collection « Siwuxie huibao » 思無邪匯寶 sur laquelle je me suis naturellement appuyé].


Le Moine Mèche de lampe
(Dengcao heshang zhuan 燈草和尚傳)

Avant tout, je vous prie de noter (ce qui devrait ravir les amateurs de curiosités éditoriales), l’hésitation de l’éditeur sur la nature de l’ouvrage qu’il proposait alors (en 1998) à ses lecteurs : quand la page de titre indique (selon la volonté du traducteur) « Roman pornographique du début des Qing », la couverture opte pour un plus pudique « Roman érotique traduit du chinois ». Le passage en format de poche en 2002 (« Picquier Poche », n° 173) entérina ce non-choix.

Il n’en reste pas moins que l’intrigue de ce roman ne laisse pas indifférent. J’en veux pour preuve l’échange entre un critique de l’Enclycopedia of Erotic Literature et ses concepteurs dans les colonnes du Times Literary Supplement [TLS] au début de l’année dernière. Voici un rapide rappel des faits : le très respecté et influant Professeur émérite de la SOAS (Londres), M. Robert Graham Irwin (1946-) signe le 6 février 2008, une critique qu'il titre : « Erotic qualifications. An admirably serious but decidedly untrashy encyclopedia of erotic literature makes sex seem less fun than one might suppose » ; 14 jours plus tard, Gaëtan Brulotte (Department of French, University of South Florida) et John Phillips (London Metropolitan University), les éditeurs, lui répondent dans une courte lettre intitulée « Fun out of sex » ( TLS Letters du 20/02/08) :
« We are grateful to Robert Irwin for acknowledging the high quality of the entries, the intelligent choice of thematic subjects and the overall seriousness of the scholarship in The Encyclopedia of Erotic Literature. However, we find some of his other observations at the very least surprising. Mr Irwin contends that we have taken the fun out of sex. Ironic, then, that he should react so earnestly to the little fellow who leaps out of candles for the pleasure of lonely Chinese women (Dengcao Heshang Zhuan’s The Candlewick Monk), and to the many other amusing novelties to be found in this literature. »
Il est vrai que l’historien, spécialiste de littérature arabe ancienne, s’était justement laissé aller à confesser son engouement pour l’intrigue ce roman :
« The Chinese Dengcao Heshang Zhuan (“The Candlewick Monk”), a long novel about a little fellow who leaps out of candles and expands to fill the desires of the women he falls on, has one of the strangest plots I have ever come across. »
Je n’ose imaginer l’effet qu’aurait produit sur lui la lecture du texte intégral. S’il avait eu connaissance de la version française, il en aurait sans doute apprécié la belle édition conduite par Jacques Cotin qui, aux rares illustrations anciennes, avait préféré un jeu de sceaux érotiques de source non identifiée que je lui avais signalé.

Il est vrai que cette farce érotico-fantastique particulièrement débridée, permettait toutes les audaces, comme de la faire précéder d’une introduction dialoguée entre un Aloïs Tatu imbu de sa science et un naïf futur lecteur bien disposé à supporter son humour potache, facétie diversement appréciée et à laquelle je n’oserais plus me livrer ; enfin, presque plus ...

Sollicité pendant l’été 1996 par Jacques Cotin, j’avais passé en revue l’ensemble des volumes encore inédits de la collection éditée par Chan Hing-ho, et n’avais pas mis longtemps à isoler le Dengcao heshang zhuan. Pas rebuté par son style sans fard, j’avais tout de suite apprécié cette métaphore du godemichet littéraire qu’on peut deviner derrière les aventures de ce coquin de moine à géométrie variable. Le roman est, me semble-t-il encore maintenant, le prototype même du roman érotique chinois ; et puis, il porte, au cinquième chapitre (p. 70), la revendication sans ambages d'un droit au plaisir pour les femmes :
« C’est que, voyez-vous, nous quatre avons bien sûr chacune un mari, mais aucune d'entre nous n'accepte de subir sa domination. Du reste, pour parler franchement, quelle femme de nos jours ne rêve pas de se faire quelques beaux gars ? La seule chose qui les retienne, c'est la crainte d'être aperçues par ceux qui les entourent. Quand celles qui n'ont ni de quoi se vêtir ni de quoi faire ripaille n'ont que leurs yeux pour pleurer, incapables qu'elles sont de concrétiser l'envie qui les attise, les autres, les nanties, n'ont pas d'autre idée en tête : se faire mettre. »
Mais au delà de son érotisme humoristique qui peut satisfaire et ravir un lecteur simplement curieux de l’eros chinois, le roman me semble, encore aujourd’hui, mériter toute l’attention du sinologue ; l’urgence de la publication m’avait fait, je m’en suis aperçu depuis, négliger quelques pistes que je me propose d’explorer un de ces jours prochains afin de compléter les éléments déjà signalés dans la notice : on reparlera donc, ici, ou ailleurs de ce très réjouissant Moine Mèche de Lampe. Encore une promesse !


Le Pavillon des jades
(Bi Yu Lou 碧玉樓)

Comparé à ce feu d’artifice à la bonne humeur communicative, Le Pavillon des jades paraîtra beaucoup plus terme -- il ne méritait pourtant pas d’être retiré du catalogue ! Certes moins original - mais peut-on l’être plus que le précédant dans ce registre ? -, il n’en est pas moins attachant dans sa rusticité et dans les rapports qu’il tisse avec d’autres œuvres romanesques dont le Rouputuan 肉蒲團 (Chair, tapis de prière) de Li Yu 李漁 (1611-1680) dont il sera pochainement question.

Pour vous faire regretter sa disparition, je vous propose une version légèrement allongée de la quatrième de couverture (dont je suis le rédacteur : loin de moi l'idée de me comporter comme certains éditeurs indélicats en pillant sans crier gare ---- voir ici et ) :

« Tout à la fois miroir déformant de la réalité, palimpseste à la sensualité torride, comédie faussement naturaliste et féerie érotisante, ce petit roman qui pourrait dater du début des Qing (1644-1911) offre par un jeu de références plus ou moins cachées à parcourir un vaste éventail des contrées familières à l’amateur de roman chinois en langue vulgaire. Son auteur, toujours inconnu, y réussit le tour de force de convoquer toute une palette de situations cocasses et de personnages hauts en couleur. Son rythme soutenu, sa sexualité aussi sportive que dégagée de toute mystique et sa morale libérale nettement favorable aux femmes même volages, aux renardes immortelles et surtout aux marchands, révèlent un aspect original et attachant du roman coquin. Les lettrés qu’on y croise - mais en sont-ils vraiment ? -, instruments efficaces et dociles du plaisir féminin y perdent leur superbe, condamnés autant pour leur incapacité à tenir parole que pour leurs actes pendables dont le viol assassin d’une soubrette, épisode décrit par le menu comme pour mieux appuyer la dénonciation d’une pratique courante dans la Chine confucéenne. Plaisamment dérageant, Le Pavillon des Jades nous fait accepter comme allant de soi ce renversement des valeurs qui à lui seul justifiait qu’il soit rendu à la vie par la première traduction jamais réalisée. »

Pour en savoir plus sur ce roman dont la traduction est toujours attribuée à Aloïs Tatu, tandis que j’assume le reste, je vous propose de lire le brouillon français de la notice pour Routledge et ma très sage introduction, suivie de son avertissement. L’absence d’illustrations anciennes nous avez amené à nous rabattre sur un jeu d’illustrations de Huang Yikai 黃一楷 (1580-1622) pour un Su E pian 素娥篇.

Quoi qu’il en soit, ce choix est de beaucoup plus satisfaisant que celui arrêté pour le livre suivant dont la couverture, elle aussi, ne m'a jamais satisfait. Peu importe, l’ouvrage me manque pas d’intérêt.


Galantes chroniques de renardes enjoleuses
(Yaohu yanshi 妖狐艷史)

En effet, pour ces Galantes chroniques de renardes enjoleuses (Traduction : Aloïs Tatu, présentation et annotation : Pierre Kaser, 2005, 166 p.) au sous-titre programme - Féerie érotique et morale des Qing -, que je comparais dans l’introduction à un gâteau cent fois bon, l’auteur ne lésine sur aucun effet. Jugez en vous-même par le résumé de la première partie :

« Il propulse sans ménagement aucun son héros, Mingmei, un jeune homme faussement naïf et inexpérimenté, dans les pattes lubriques de deux fées renardes qui, de longue date – cinq siècles !-, renforcent leur pouvoir en pompant l’énergie sexuelle de leurs amants. Ayant pris l’apparence de deux irrésistibles beautés, l’une d’elle se livre aux fantaisies badines de Mingmei, pendant que l’autre observe les ébats amoureux de deux jeunes démons-renards ayant des relations sodomites. Plus tard, lorsque les quatre démons se retrouvent autour de Mingmei, celui-ci prend conscience de sa déchéance et assiste incrédule et terrifié à leur procès par la divinité en charge des créatures de l’Au-delà : quand les mâles sont occis sans détour, les femelles sont condamnées à deux siècles d’inactivité. Une fois débarrassé de ces néfastes fréquentations, Mingmei rencontre une nouvelle renarde. Fort heureusement pour lui, celle-ci, plus proche de l’immortalité, ainsi que son mentor, l’Immortel Hu, vont le rendre au monde des humains et se charger de le protéger lui et les siens. C’est que pendant son absence, ..... [lire la suite ici] »

Ce roman manifeste son originalité par l’importance qu’il accorde aux d’esprits renards qu’il présente dans toute leur diversité. Ces figures vulpines renvoient à d’autres lectures qui sont savamment présentées dans une érudite postface intitulée « Les renardes par l’une d’elles » (pp. 121-132) composée par Solange Cruveillé qui, outre qu’elle traduit fort bien Wang Dulu 王度盧 (1909-1977), se consacre, pour une thèse de doctorat, à ces personnages injustement décriés. L’autre curiosité est l’évocation, au premier chapitre, d’un théâtre érotique plus qu’improbable dans le contexte chinois du début de la dynastie mandchoue [voir page 29 ou à la fin de la notice].

Si je regrette, avec le recul, d'avoir presque à chaque fois manqué de temps - plusieurs poèmes de mirliton sont ainsi passés à la trappe -, j’ai déjà eu l’occasion de dire combien la nécessité de travailler dans l'urgence a, me semble-t-il, contribué à donner à ces traductions une tournure, un souffle, qu’elles n’auraient pas eu si je les avais envisagées dans le temps universitaire ; je ne me serais sans doute pas permis certaines audaces, telles que celle (très discutable) de donner aux personnages des noms de mon cru, ou de chercher à m'inspirer de mes lectures du moment. C'est ainsi que Le Moine doit beaucoup à l’Anti-Justine (1798) de Restif de la Bretonnne (1734-1806) et Le Pavillon à Andréa de Nerciat (1739-1800) (Mon noviciat ou les Joies de Lolotte, 1792 et Félicia ou mes fredaines, 1775). Quant aux Galantes chroniques, c’est curieusement le Roman Comique du bon Scarron (1610-1660) qui a soutenu mes efforts pour (j'ose le croire) éviter d'infliger à ces romans, somme toute remarquables, un style ingrat et plat.

Il n’empêche que m’étant naguère poser la question de la réception de ces trois traductions, j’avais été amené à dresser un bilan pour le moins mitigé dans le billet, un peu amer, qui annonçait la disparition d’Aloïs Tatu.

Plus récemment, un son de cloche différent, ô combien plus argumenté et amical, est venu tinter à mes oreilles. Il s'agit d'un billet sur le blog du Visage Vert qu’Anne-Sylvie Homassel a plaisamment intitulé « L’empire, c’est leste » et dont je la remercie à nouveau. Sa lecture m’a fait penser que je n’avais pas complètement fait fausse route et regretter la studieuse spontanéité de feu Aloïs Tatu. Qui sait si, un jour prochain, on ne va retrouver de lui un tapuscript propre à l'édition, un « tatuscrit » en attente de lecteurs ! Qu'en dites-vous ? (P.K.)

vendredi 21 mars 2008

De P'ou à Pu

Pu Songling 蒲松齡 (1640-1715)

En matière de traduction, le pire est sans aucun doute l’absence de traduction ; après, tout est question de degré et de nuance dans leur appréciation. Mais que faire, sinon s’en attrister, quand on apprend que quelqu’un s'est enthousiasmé pour une œuvre littéraire chinoise qu’on apprécie particulièrement à partir d'une traduction que l’on considère personnellement médiocre, voire mauvaise, ou simplement fautive ? Doit-on, quitte à passer pour un rabat-joie de la dernière espèce, ruiner son plaisir en lui démontrant qu’il s’est fourvoyé et le plonger dans une vaine attente en lui faisant miroiter un plaisir qu’il n’aura, sauf s’il s’attelle à l’apprentissage de la langue traduite, jamais la chance de goûter ?

Voilà un cas de conscience qui ne se pose plus lorsqu’il existe du texte en question une « bonne traduction » et que l’erreur de départ ne tient, en fait, qu’à une erreur d’aiguillage dont la responsabilité repose sur de mauvais conseils ou les limitations de la librairie ou de la bibliothèque croisées. Dans ce cas, il faut, c’est un devoir !, informer le malheureux de sa bévue et lui offrir par des orientations mesurées une voie de rédemption.

Ce préambule oiseux et les développements qui vont suivre m’ont été inspirés par la lecture d’un billet que Nicolas X. a publié le 2 janvier dernier sur Vovan, « site dédié à la littérature asiatique », proposant de « découvrir la littérature par pays : Thaïlande, Japon, Viêtnam... Mais aussi par genre : contes, nouvelles, biographies... » dont l’ambition est de devenir, non pas « une encyclopédie de la littérature asiatique, mais plutôt un espace d'exploration et de découverte que les lecteurs peuvent enrichir par leurs réactions. » Cela dit en passant, il nous a fait l'amitié de mettre un lien fixe vers notre blog et d’y faire référence quand l’occasion se présente, comme avec un billet sur Bi Feiyu : qu’il en soit remercié.


Amateur de contes chinois anciens, Nicolas nous confie son enthousiasme pour Contes extraordinaires du pavillon du loisir qui, écrit-il, « est un recueil de 26 nouvelles écrites par P'ou Song Ling (1640-1715) durant la deuxième moitié du 17e siècle. « Bachelier à dix-huit ans mais indéfiniment refusé à la licence », P'ou Song Ling à travers les Contes extraordinaires du pavillon du loisir nous montre toute l'étendue de son talent. D'où lui venait son inspiration ? On dit qu'il s'installait chaque matin sur une natte et écoutait les histoires que les passants lui racontaient. Le soir venu, les histoires qui avaient retenu son attention, étaient arrangées puis consignées à la lueur d'une bougie. », et il reproduit le tout début d'une nouvelle intitulée « Le taoïste de la secte du Lotus Blanc » que voici :
Il y avait au Chansi un taoïste de la Secte du Lotus Blanc ; son nom est tombé dans l'oubli : sans doute était-ce un disciple de Siu Hong-jou. Il abusait les gens par ses maléfices mais de ceux qui admiraient son art, beaucoup s'étaient mis à son école. Un jour, sur le point de partir en voyage, il installa dans sa grande salle une cuvette qu'il recouvrit par une autre. Puis il recommanda à un de ses disciples d'en assurer la garde sans rien soulever pour regarder. Cependant, après son départ, le disciple souleva la cuvette du dessus et vit que celle dessous était remplie d'un eau claire sur laquelle flottait une petite barque de paille tressée avec sa voile et son mât. Plein de curiosité, il s'amusa à la toucher avec le doigt mais sa main la renversa. Alors il se hâta de la relever et de recouvrir la cuvette. Soudain le maître revint et, fort irrité, reprocha au disciple de lui avoir désobéi et lorsque celui-ci se dressa pour se défendre, il s'écria : «Il n'y a qu'un instant, mon bateau a chaviré en pleine mer. Comment penses-tu pouvoir me tromper ? »
Le passage figure page 65 de l'édition originale de P'ou Song-ling, Contes extraordinaires du pavillon du loisir, traduit du chinois, introduction de M. Yves Hervouet, Paris : Editions Gallimard, parue en 1969 dans la collection « Connaissance de l'Orient » alors dirigée par Etiemble (1909-2002) ; il en constitue le 31e volume venant renforcer une « série chinoise » qui jusqu'alors avait accueilli des œuvres de Guo Moruo 郭沫若 (1892-1978) (Kouo Moejo, K'iu Yuan 屈原, n° 4, traduit par Liang Pai-Tchin), Luxun 魯迅 (1881-1936) (Lou Siun, Contes anciens à notre manière) et une anthologie de pièces de théâtre des Yuan (respectivement les n° 8 et n° 18 traduits par Li Tche-houa), le Liezi 列子 (n° 14, trad. Benedykt Grynpas), Liu E 劉鶚 (1857-1909) (Lieou Ngo, L'odyssée de Lao Ts'an, n° 19, trad. Cheng Tcheng), Shen Fu 沈復 (1763-1810 ?) (Chen Fou, Récits d'une vie fugitive, n° 25, trad. Jacques Reclus), le Laozi 老子 et le Zhuangzi 莊子 (respectivement n° 23 et n° 28 traduits par Liou Kia-hway). Le volume est comme la plupart des titres de la collection estampillé « Collection UNESCO d'œuvres représentatives » ; pour sa réalisation Yves Hervouet (1921-1999) s'était fait assisté d'un bel aréopage de sinologues de talent qui ont chacun laissé des contributions ou des collaborations ayant marqué les études chinoises et la connaissance de la littérature chinoise dans notre langue : Jacques Guillermaz (1911-1998) et Patricia Guillermaz, Max et Odile Kaltenmark, Li Tche-houa, Robert Ruhlman et Tchang Fou-jouei.

Pour beaucoup, dont moi, ce volume fut le premier contact avec l'œuvre de Pu Songling selon la transcription courante actuelle et avec l'homme dont Yves Hervouet retraçait le parcours avec les moyens du bord et en s'appuyant semble-t-il sur les précieux travaux de Jaroslav Prusek (1906-2006) réunis en 1970 (Prague), non sans avoir établi les éléments nécessaires pour situer l'œuvre dans le champ littéraire chinois et en apprécier certaines particularités. Il rappelait rapidement l'existence des précédentes traductions dont la plus fameuse fut sans équivoque l'anglaise d'Herbert Giles (1845-1935), Strange Stories from a Chinese Studio (1880), qui offrait pas moins de 164 histoires. Parlant des traductions françaises, Yves Hervouet rappelait fort justement que « la plus importante des huit à dix traductions partielles parues de 1889 à 1938 ne comporte pas plus de vingt-cinq histoires. Toutes sont évidemment épuisées et se rencontrent rarement, même dans les bonnes bibliothèques. »


On se rappelle qu'Anatole France avait attiré l'attention de ses contemporains sur la tentative de Tcheng-Ki-Tong [Chen Jitong 陳季同(1852-1907)] (Contes chinois, Paris, Calmann Lévy, 1889) de transmettre le génie du fameux conteur du Shandong ---- on y reviendra une fois prochaine. D'autres relèveront le même défi, comme J. Halphen avec ses Contes chinois (1923), Louis Laloy (1874-1944) avec ses Contes magiques (1925) et P. Daudin avec Cinquante contes chinois (1938) -- des trois, seule l'anthologie de Louis Laloy revit le jour – Contes étranges du cabinet Leao aux Editions Philippe Picquier (1987). Il fallut attendre 58 ans pour lire une véritable nouvelle traduction car les Contes fantastiques (1986) de Li Fengbai et de Denise Ly-Lebreton, bien que « plus précis et complets » (dixit André Lévy) sont aussi anecdotiques que les précédentes car il s'agit à nouveau d'un choix limité, tout comme Histoires et légendes de la Chine mystérieuse (Chou, 1969, réédité plusieurs fois sous différents titres) traduits par Hélène Chatelain sous la houlette d'un Claude Roy (1915-1997) inspiré, évoquant dans sa préface (« Pou, le lettré merveilleux ») les « longues conversations » qu'il eut, à Pékin, en 1952 « avec le grand acteur et lettré Mei Lanfang 梅蘭芳 (1894-1961) et les écrivains pékinois, sur la nocivité ou la beauté de ces histoires dont les conteurs populaires avaient transmis le dépôt aux écrivains, qui l'avaient transmis aux dramaturges. »


C'est, en effet, en 1996 que les Editions Philippe Picquier corrigeaient leur bévue en publiant un fort beau volume de contes traduits du chinois et présentés par André Lévy : Pu Songling, Chroniques de l'étrange qui devait être le premier d'une série rendant enfin accessible le demi millier de récits de l'œuvre originale, chef-d'œuvre incontesté de la narration en langue classique. En fait, il fallut encore attendre 2005 pour voir se concrétiser ce magnifique projet, sous le même titre et chez le même éditeur, avec la sortie de deux gros volumes sous coffret totalisant quelque 2000 pages.

Chroniques de l'étrange, le titre, retenu sans aucun doute de longue date puisque qu'André Lévy l'utilisait déjà dans la notice qu'il consacrait à Pu Songling 蒲松齡 (1640-1715) dans le Dictionnaire universel des littératures (Béatrice Didier (ed.), PUF, 1994, voir aussi le Dictionnaire de littérature chinoise, PUF, « Quadrige », 2000, p. 244-247), évite les approximations jusqu'alors utilisées pour rendre Liaozhai zhiyi 聊齋誌異 auxquelles il proposait pourtant dans le même ouvrage une alternative, Chroniques étranges d'une retraite oisive : « Toutefois, si Liao implique bien loisirs ou oisiveté propice à des activités plus gratifiantes mais non rentables, zhai évoque retraite au sens religieux du terme (...). Par ailleurs, Liaozhai était employé par Pu Songling pour se désigner soi-même, suivant un usage courant. Zhiyi signifie littéralement « noter l'étrange ». (...) Bref, le titre signifie simplement Chroniques de l'étrange de Pu Songling. »

Déjà avec la première livraison (445 pages) qui comprenait les 82 premiers récits, André Lévy avait rendu plus que ce qu'on connaissait alors en français, savoir les deux premiers rouleaux de l'ouvrage qui en compte douze dans sa configuration idéale. Il les avait entourés d'un appareil critique solide sans être écrasant : une préface à la fois courte et brillante, un savant avertissement portant d'utiles indications bibliographiques, une biographie de l'auteur et la traduction de la préface originale ; le texte était pourvu des illustrations tirées d'une belle édition lithographique datant de 1886 ; les notes apparaissaient à la fin de chaque récit, juste après les commentaires d'origine dûment traduits. Le volume trouva sans doute son public puisque l'éditeur lui donna, en 1999, un tirage en format de poche (« Picquier Poche », n° 125, 563). C’était un beau travail, qui fit trépigner d'impatience tout ceux qui avaient, grâce à la magie de la traduction, redécouvert un magnifique conteur, fin observateur de son temps, bref un grand écrivain.

La publication de la traduction complète conserve outre le titre et la même exigence de qualité et de sérieux, la même attention éditoriale avec quelque perfectionnements supplémentaires apportés par Jacques Cotin, responsable de cette édition livrée dans un beau coffret réunissant deux volumes qu'on se gardera d'acheter séparément puisque les notes sont réunies dans un répertoire (pp. 1891-1976). Celui-ci évite les redites et les renvois inévitables tant l’œuvre est dense, savoir 503 contes dont 9 apocryphes. Avec les commentaires de l'auteur, les illustrations anciennes, ce bel ensemble est précédé de la biographie de Pu et d'une nouvelle introduction et suivi, outre du répertoire déjà signalé, d'une bibliographie et d'une table alphabétique des titres. Qui dit mieux ?


Pour vous convaincre de l'exactitude de cette nouvelle traduction, je vous propose de jeter un œil à un extrait du « Sectateur du Lotus blanc » [« Bailian jiao » 白蓮教], 154e récit (Tome 1, page 608), qui correspond au 117 caractères de l'édition chinoise de référence choisie par André Lévy [Zhang Youhe 張友鶴 (ed), Liaozhai zhiyi huijiao huizhu huiping ben 聊齋誌異會校會注會評本. Shanghai : Shanghai guji (1962, 1978) 1986 où le récit occupe les pages 548-549], et au passage déjà cité plus haut :
« Un sectateur du Lotus blanc originaire du Shanxi, dont j'ai oublié le nom, probablement disciple de Xu Hongru, égarait les foules par la Voie taoïste de gauche. Beaucoup de ceux qui admiraient son art de magicien le tenaient pour leur maître. Un jour qu'il devait partir en voyage, il plaça au milieu de la salle un grand bol couvert d'un autre de même dimension. Il recommanda à son disciple de rester assis à le surveiller en se gardant de soulever celui qui servait de couvercle pour regarder ce qu'il y avait dedans. Après le départ du maître, celui-ci ne résista pas à la curiosité. Le bol était rempli d'eau claire sur laquelle flottait un bateau de paille, voiles et mâts au complet. Intrigué, il le poussa du bout du doigt, si maladroitement qu'il le renversa. Il le redressa aussitôt et remit l'autre bol dessus. Un moment plus tard, le maître, de retour, lui fit de vifs reproches : « Pourquoi m'as-tu désobéi ? » Comme le disciple cherchait à nier, le maître se récria : « Mon bateau vient de chavirer en pleine mer. Crois-tu pouvoir me donner le change ? »
Le texte de « Connaissance de l’Orient » ne portait pas de note ; ici, le répertoire permettra d’en savoir plus sur Xu Hongru 徐鴻儒 [voir la page 1969 qui indique les quatre occurrences du nom, savoir dans les contes n° 109, 154, 221, 331] et sur la Secte du Lotus blanc [voir p. 1933, et les contes n° 013, 109, 154, 331].

Illustration pour « Bailian jiao » 白蓮教
dans l'édition Xiangzhu Liaozhai zhiyi tu yong 詳注聊齋誌異圖咏
(1886)
(Beijing : Zhongguo shudian, 1981)

Ce récit n’ayant pas reçu de commentaire de la part du Chroniqueur de l'étrange, Yishishi 異史氏 (l’auteur ?), il s’achève donc sur la phrase « Tendant le cou, il le déglutit avant de s'en aller d'un air satisfait. » (p. 610) qui donne un son de cloche bien différent et plus en harmonie avec le texte de Pu que l'expéditif et erroné « Puis il disparut sans se presser. » de 1969.

L'énergie, le temps et l’envie me manquent pour poursuivre la comparaison qu’on pourrait naturellement élargir et approfondir comme l’a si bien fait Li Jinjia 李金佳, qui, lors d'un récent colloque organisé par notre équipe, a disserté, exemples à l'appui, sur « La réécriture de l’amour charnel dans les premières traductions françaises du Liaozhai zhiyi » (Article mis en ligne sur notre site).

Mais abrégeons, et convenons qu’à partir de maintenant le Liaozhai zhiyi de Pu Songling doit se lire, pas forcément uniquement, mais d’abord et pour longtemps encore, dans la version magistrale qu'en a donnée André Lévy. On voit clairement le profit que pourra en tirer le comparatiste qui a dorénavant à sa disposition tout un arsenal de textes de haute tenue – ajoutons aux 503 récits de Pu, les 297 de Ji Yun 紀昀 (1724-1805) traduits par Jacques Dars dans son Passe-temps d’un été à Luanyang [Paris : Gallimard, « Connaissance de l’Orient », n° 99, 1998] -, pour étudier le surnaturel chinois.

Souhaitons que l'éditeur qui, est-il besoin de le noter, a réalisé là sa plus belle contribution à la connaissance de la littérature chinoise ancienne depuis sa création, assure la survie de ce tour de force qui n'aurait pas déparé la « Bibliothèque de la Pléiade » --- bien au contraire ; qui se serait plaint de lui voir arborer un joyaux chinois supplémentaire ? Et qu'importe, s'il faut se priver pour se l'offrir : dans ce domaine, au moins, il ne faut pas regarder à la dépense somme toute conséquente : 59 €. Le plaisir de partager un moment d'éternité avec Pu Songling de frissonner, de sourire, ou de réfléchir avec ce Chinois modeste et discret, vaut bien le prix d'une demie douzaine d'entrées dans un cinéma, surtout si c'est pour y voir s'étaler sur grand écran des pâles dérivés d'un surnaturel de pacotille qui lui doit tant.

Un dernier point pour finir, ou plutôt deux interrogations : comment se fait-il que ce travail n'ait pas été mieux accueilli au moment de sa sortie, et que, depuis, on le trouve si rarement en librairie - le prix ? carences de la distribution ? des libraires ? -, et que, par exemple, une anthologie de la littérature chinoise classique parue en 2004 pourtant chez le même éditeur n'y puise pas les deux récits du Liaozhai zhiyi qu'elle retient et renvoie à la traduction d’Hélène Chatelain comme étant « la meilleure » des différentes traductions existantes ? --- il est à noter que les autres traductions d’André Lévy, Fleur en Fiole d’Or et La Périgination vers l’Ouest, toutes deux à la « Bibliothèque de la Pléiade », y subissent le même ostracisme ! J’en tire la conclusion que lorsque nous (enseignant, sinologue, critique, et pourquoi pas blogueur) nous retrouvons en position de prescripteur de lectures nous devrions nous imposer comme règle de faire ressortir de l'inventaire le plus vaste possible la (ou les) meilleure(s) traduction(s), en faisant, autant que possible, abstraction des inimitiés, des habitudes, voire même des goûts personnels. Qu’en pensez-vous ? (P.K.)