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lundi 18 octobre 2010

Les écritures qui révèlent ces dames



Les 13 et 14 octobre 2010, s’est tenu à Strasbourg un colloque sur le thème « Les écritures qui révèlent ces dames », à l'initiative du Groupe d'études orientales (GEO) de l'Université de Strasbourg, le deuxième d’une série de cinq rencontres sur les problématiques du genre. Marie Bizais, Maître de conférences au département d'études chinoises de l'Université de Strasbourg, organisatrice de cette manifestation, a réuni pour l’occasion des spécialistes de plusieurs aires culturelles, du pourtour méditerranéen jusqu'à l'Extrême-Orient, afin de présenter et débattre d’une sélection de textes dédiés à la femme ou empruntant une voix féminine.

L’objet de ce billet est de récapituler, de façon succincte, les thèmes développés par les différents intervenants dont les exposés avaient trait à la culture chinoise. Pour un compte rendu reprenant l'intégralité des communications, vous pouvez visiter ce lien.

Nicolas Zufferey, a choisi d'attirer notre attention sur « l’écriture féminine dans la poésie chinoise de la dynastie Han (206 av. J.-C ? – 220 apr. J.C.) » et plus particulièrement sur la question de l'attribution des poèmes empruntant une voix féminine à des auteurs féminins, en rappelant que l’écriture féminine à cette époque est davantage le fait de poètes masculins (poèmes d’impersonation) que de femmes, lesquelles avaient peu accès à l’éducation et ne faisaient pas partie du Bureau de la Musique (yuèfǔ), le conservatoire officiel de la dynastie Han. Au moyen de trois poèmes illustrant le thème de la femme exilée chez les « barbares » et de la nostalgie du pays natal, ou celui de la complainte du gynécée, chantant par exemple la jalousie de l’épouse délaissée, ou la femme qui se languit de son mari parti au loin, Nicolas Zufferey a montré combien l'interprétation de ces textes est difficile, étant donné que le sens de certains passages est parfois moins important que leur musicalité, que peu de marqueurs du genre sont employés, que contrairement à la morale, les sentiments ne sont pas genrés dans la culture chinoise, les larmes ou le courage n’appartenant pas plus à la femme qu’à l’homme, et enfin, parce que le sujet de l’éloignement peut aussi bien évoquer la séparation de deux amis, l’éloignement entre un prince et un ministre ou entre un mari et sa femme, la distance entre les époux pouvant de surcroît servir de métaphore pour illustrer la désaffection du prince à l'égard d'un ministre, comme l’a souligné par ailleurs Marie Bizais. Il a également été rappelé que l'attribution des textes anciens à un auteur unique restait très incertaine, dans la mesure où ils furent généralement composés par strates, par des auteurs qui se succédèrent dans le temps.



Marie Bizais nous a présenté un autre exemple d’écriture poétique, datant de la dynastie des Jin occidentaux (265-316), dans laquelle des hommes empruntèrent une voix féminine, sous la forme de la correspondance fictive qu’échangèrent les frères Lu Ji (261-303) et Lu Yun (262-303) avec leurs épouses respectives, restées à Songjiang, tandis qu’ils étaient partis vivre à la capitale, Luoyang. La forme des poèmes et les distances importantes qui séparaient les époux plaident en faveur de l’hypothèse selon laquelle les réponses des épouses furent en réalité écrites par les frères Lu eux-mêmes. Il s'agit en effet vraisemblablement d'un jeu littéraire fondé sur un travail de versification, rappelant la correspondance qu'échangèrent Qin Jia et son épouse Xu Shu, sous la dynastie des Han orientaux (25-220). Dans l’un des poèmes attribué à la femme de Lu Yun, celle-ci réagit aux compliments de son époux comme si elle ne méritait pas un tel épanchement amoureux et exprime sa jalousie à l'égard des attraits des danseuses de la Cour, qui sont certainement bien plus attirantes qu'elles !

François Martin nous a conviés pour sa part à le rejoindre un peu plus tard, sous la dynastie Liang (502-557) en nous intéressant à « la préface des Nouveaux chants des terrasses de Jade et à sa ( ?) destinataire ». L’anthologie du Yutai xinyong, compilée en 534 sous l’ordre du prince Xiao Gang, présente l'originalité de ne pas rechercher une littérature noble, se proposant au contraire comme un modèle de poésie légère, exclusivement consacrée à l’amour, véritable plaidoyer pour une littérature d’agrément, pour le plaisir et l'art pour l'art, conception nouvelle dans la théorie littéraire chinoise, à laquelle s’opposait le père de Xiao Gang, l’empereur Wudi. Xu Ling souligne dans sa préface la beauté des femmes du gynécée, mais aussi leur désoeuvrement, et le fait que, sitôt enceintes, elles tombaient en disgrâce et étaient remplacées par une nouvelle favorite. Il présente sa compilation de poèmes galants comme des oeuvres dont ces femmes pourront s'inspirer pour composer, trompant ainsi agréablement l’ennui. On a pensé que l'impératrice Xu, (dont on raconte qu’elle buvait et était jalouse au point qu’elle aurait empoisonné une concubine de l’empereur, qui la condamna à se suicider, réalité sordide contrastant avec la beauté du gynécée dépeinte dans la préface), était peut-être la destinataire de ce recueil, cependant il est tout à fait possible que celui-ci ne chante pas seulement une femme, mais « la » femme. L’impératrice Xiao, épouse de l’empereur Yang des Sui, composa à son tour un fu dans lequel elle exprimait son mécontentement d’être délaissée par son mari, en utilisant le même contrepoint tonal que celui de cette préface, ce qui atteste de sa connaissance du texte dont elle rejette, non le style, mais l'image soumise qu’il donne des femmes, leur claustration dans des chambres dorées qui ne lui inspirent que le mépris. Il s'agit du seul témoignage de la réception de l'oeuvre par une femme dont nous ayons connaissance.

Vincent Durand-Dastès a choisi d’évoquer des textes adressés à des femmes disciples du taoïsme, dont non seulement la beauté mais aussi la physiologie (les écoulements des menstrues, de l’enfantement, etc.) constituent un obstacle sur la voie du Tao. On retrouve ici l’impureté de la femme propre au bouddhisme, que la religion chinoise a intégré, impureté qui la condamne à ne pouvoir atteindre l'immortalité, à moins de donations aux temples lui permettant de bénéficier d’intercesseurs religieux. Le taoïsme propose heureusement une technique, appelée « décapiter le dragon rouge », visant à contrôler les écoulements féminins, tandis que ce contrôle s’exerce chez l’homme vis-à-vis de son essence séminale. La femme étant accusée de détourner les hommes de la maîtrise de leurs désirs, doit éviter la fréquentation des lieux offrant une promiscuité dangereuse et veiller à ne pas exposer son corps. Vincent Durand-Dastès nous a régalés d'extraits savoureux, parmi lesquels la saisissante histoire de Sun bu'er, « Sun la non duelle », une disciple taoïste qui vécut au XIIe siècle : ne voulant pas embrasser la voie des véhicules inférieurs, elle fit preuve d’un renoncement exemplaire – dont ces lignes ne trahiront rien –, qui lui permit d’accéder au véhicule supérieur.

De retour à l’époque contemporaine, Muriel Finetin a quant à elle présenté les měinǚ zuòjiā, ces « belles écrivaines » chinoises qui se sont attiré les foudres des critiques et de la censure après avoir envahi toute la sphère publique, en affichant dans leurs récits ou sur leurs blogs des personnages féminins qui se mettent à nu jusqu’à la limite de l’écorchement, en faisant voler en éclat la conception traditionnelle de la féminité, caractérisée par le silence, la pudeur et la soumission. Recourant à des images et un langage crus, ces écrivaines et blogueuses ont employé une écriture du corps qui est celle de l’intimité et du désir féminins, de l’immédiateté et de la liberté individuelle, une écriture qui, au-delà d'une apparence narcissique, superficielle et décadente, est porteuse d'une quête d’identité et d’un questionnement profond sur le statut de la femme chinoise. Dans leurs oeuvres, les « belles écrivaines » rejettent la culture phallocratique et dénoncent l’assujettissement de la femme au désir masculin, en tentant, par la transgression sexuelle, de subvertir la conscience de soi imposée par l'ordre social établi, dans une économie de marché sexiste.

Marie Laureillard-Wendland, n’ayant pu prendre la parole lors de ce colloque, a confié à Marie Bizais le soin de lire à l’assistance un résumé de sa communication, intitulée « Une écriture féminine, féministe ou pour les femmes ? Hsia Yu, Ling Yu et la poésie taiwanaise contemporaine. » En se démarquant d’une image de la féminité associée à la joliesse et en adoptant un style très particulier, Ling Yu dénonce dans ses poèmes l'absurdité du monde contemporain, tout en rejetant le statut de féministe. Xia Yu, pour sa part, écrit des poèmes contestataires en utilisant la sexualité féminine comme moyen de subversion. L’écriture des deux poétesses taiwanaises est médiatrice avant tout de leur identité féminine.


* * *

Cette brève présentation des sujets abordés lors de ce colloque ne saurait évidemment rendre compte de l’éloquence des intervenants, de l’étendue des savoirs qu’ils ont mobilisés, ni même de la portée de leurs réflexions, qui constituent la richesse irréductible de leurs exposés. C’est pourquoi, en attendant la publication prochaine de leurs communications, cet article n’a pas d’autre ambition que d'en conserver une mémoire nécessairement partielle et terriblement imparfaite, malgré l’enthousiasme sincère et toute la bonne volonté de son auteur.

vendredi 22 mai 2009

Un destin à deux sous

Versions abrégées du Liezi 列子 avec un commentaire de Zhang Zhan 張湛 (IVe s.) et du Zhuangzi 莊子 avec un commentaire de Guo Xiang 郭象(252-312) Dynastie des Tang, règne de Xuanzong 玄宗 (685-762, r. 712-756) BNF, Manuscrits orientaux, Pelliot chinois 2495

Ne revenons pas sur le principe, il est bon --- choisir des passages représentatifs d'un ouvrage publié de longue date, en proposer une centaine de pages à un petit prix, pour susciter des curiosités et des envies de lecture, voire d'achats, est un procédé tout à fait louable. J'ai déjà eu plusieurs fois l'occasion de me réjouir des choix réalisés par les ordonnateurs de la collection « Folio 2€ » (Gallimard) : c'était dans « L'eau à la bouche », billet du 13 janvier 2008 et plus récemment avec un extrait des savoureuses descriptions du Japon de Lafcadio Hearn (1850-1904). Aussi suis-je attentif à l'augmentation de son catalogue.

J'ai pourtant manqué la sortie de certains titres comme du n° 3696 qui s'attachait au Tao-tö king [comprendre le Dao de jing 道德經] de Lao-Tseu [comprendre Laozi 老子] publié en 2002. Ne l'ayant pas en main, je ne peux pas dire avec certitude ce que contient ce volume de 108 pages qui arbore un fier citron en couverture. Je suppose qu'il propose l'intégralité de la traduction que Liou Kia-hway avait offert à la collection « Connaissance de l'Orient » (n° 23, 1967) d'Etiemble (1909-2002) qui en avait signé la préface, avant de l'inclure dans le premier volume de la « Bibliothèque de la Pléiade » consacré aux Philosophes taoïstes (1980, 776 pages). Les quelque 50 pages d'« En relisant Lao-Tseu » seraient ainsi passées à la trappe, ce qui est, cela dit en passant, fort dommage pour le lecteur privé de ce texte liminaire enjoué et virevoltant qui s'achève sur le post-scriptum suivant :
J'oubliais : L'étymologie de tao n'a rien à voir, bien entendu, ni avec la barque d'Isis, ni avec l'échelle de Jacob, ni même avec les soucoupes volantes. Le caractères tao est formé de deux éléments dont l'un signifierait le chemin, marcher, l'autre : la tête. Le tao ce serait donc la grand-route ; Hauptweg, comme dit le sinologue allemand Forke. En fait, cette glose étymologique, elle non plus, ne convaincrait pas beaucoup de sinologues. Prenons-en notre parti. « Je suis le chemin », disait l'autre ; l'autre encore : « J'écris le Discours de la méthode. » Etc.
Je le cite, avec un plaisir teinté de nostalgie pour la liberté de ton et l'humour qui caractérisaient l'écriture de ce grand érudit humaniste, d'après le n° 179 (1979, 188 p.) d'une autre collection du même éditeur : la collection « Idées » qui défendit un demi-millier de titres entre 1962 et 1984, et qui m'a permis d'accéder à tant d'ouvrages stimulants dont ceux d'Etiemble justement : Connaissons-nous la Chine ? (n° 53, 1964, 185 p.) ou encore le savoureux Parlez-vous franglais ? (n° 40, 1964, 377 p.).


J'y avais aussi lu dans le français de Benedykt Grynpas un autre des trois « philosophes taoïstes » du volume « Pléiade », savoir Liezi 列子. Le numéro 14 de « Connaissance de l'Orient » de 1961 (228 p.), avait, longtemps avant de devenir le n° 36 dans le nouveau format (1989, 238 p.), fait un tour à la 347ème position du catalogue de la collection « Idées » : c'était en 1976 (288 p.). Voici ramené à la vie, sous le numéro de collection 4918, un petit tiers de cet ouvrage paru sous le titre suivant : Le Vrai classique du vide parfait. On y retrouve les livres IV, VI et VIII sous les mêmes titres et configuration qu'à l'origine, savoir respectivement « Confucius » (pp. 11-33), « Sur le destin » (pp. 37-56) et « Discours sur les conventions et le destin » (pp. 59-96). Ces trois des huit parties initiales du livre de Liezi sont livrées sans (ou peu s'en faut) les annotations qui les avaient jusqu'alors accompagnées – ne subsiste que la page d'introduction au Livre VIII. Exit aussi les 20 pages de la préface de la traductrice, il est vrai maintenant largement dépassées ; on a, par contre, droit à un nouveau titre -- Sur le destin et autres textes (« Folio 2€ », 2009, 112 p.) -- auquel une couverture répond en affichant un insolent caractère yùn 運 (sort, destin, fortune). Bref, je n'en aurais fait aucun cas si je n'avais porté mon attention à la quatrième de couverture qui porte une formule malheureuse dont le premier terme date de l'édition de 1976 : « L'un des textes les plus importants du taoïsme, des conseils pour une vie harmonieuse » ! Voilà qui mérite, vous en conviendrez sans doute, au moins deux rapides réactions.

Car enfin, le Liezi n'est pas, me semble-t-il, un texte de la même importance que ses deux autres compagnons en « Pléiade », savoir le Laozi/Dao de jing et le Zhuangzi 莊子avec lequel il partage une commune matière, soit près de la moitié de ses anecdotes. Sinon pourquoi Anne Cheng se contenterait-elle dans son Histoire de la pensée chinoise (Seuil, 1997, p. 103) de n'y faire qu'une référence marginale insistant sur le fait que « l'ouvrage qui porte actuellement ce titre [est] très composite et généralement considéré comme un faux des IIIe et IVe siècles de notre ère », confiant à la note de bas de page 4 du chapitre 4, le soin de conduire vers la traduction jugée « bonne » de A. C. Graham : The Book of Lieh-tzu. Londres : John Murray, 1961] ? Et pourquoi Nicolas Zufferey dans son Introduction à la pensée chinoise (Paris, Marabout, 2008) n'en dirait-il pas même un mot ? Doit-on les accuser de passer à côté d'un des monuments de la pensée taoïste, ou bien, modérer l'empressement de l'éditeur à nous en convaincre ?

Certes, s'il n'a pas la stature des œuvres avec lesquelles on l'apparente d'ordinaire, cet ouvrage en huit parties (biàn 遍) reconstitué par Liu Xiang 劉向 (77-6 av. JC.), avant de tomber plus ou moins dans l’oubli avant d'être remis en vogue grâce au commentaire de Zhang Zhan 張湛 (IVe s.) à l'époque des Six Dynasties, pour être finalement hissé au rang de « classique » du taoïsme officiel par la cour des Tang en 742 [Chongxu zhenjing 沖虛真經, Véritable classique du vide parfait], ne manque assurément pas d'intérêt. Le texte dont l'authenticité a été suspectée de longue date notamment par Gao Sisun 高似孫 (vers 1160-1220), lequel doutait de l'existence de ce Lie Yukou 列禦寇 à qui on l'attribue sur la foi d'une mention dans la 32e section du Zhuangzi 莊子 mais que Sima Qian 司馬遷 (vers 145-90) ignore, n'est certes pas plus homogène dans le fond que dans la forme. S'il garde la trace d’additions tardives, il n’en conserve pas moins des éléments d'une grande valeur, comme un chapitre entier (le septième) consacré à Yang Zhu 楊朱, penseur individualiste et hédoniste de l'Antiquité, que l’on ne connaîtrait autrement que par les attaques et les pics que lui adresse Mengzi 孟子 (Mencius, IV° s. av. JC.). Au delà de cet aspect documentaire sur certaines des tendances les plus originales de la pensée chinoise pendant la période pré-impériale, le Liezi est aussi un trésor d’anecdotes célèbres, parmi lesquelles on trouve celle qui a fourni l’un des trois articles les plus lus de Mao Zedong 毛澤東, « Yugong yi shan » 愚公移山 (Yu gong déplace les montagnes,), malheureusement absente de ce choix puisque faisant partie du chapitre V [Liezi, V. 3]

Xu Beihong 徐悲鴻 (1895-1940), « Yu gong yishan tu » 愚公移山圖 (1940)

Si le Liezi ne peut, malgré ses qualités et son apport, être véritablement envisagé comme « l'un des textes les plus importants du taoïsme », comment considérer le deuxième élément de l'accroche publicitaire clamant qu'il dispense des « conseils pour une vie harmonieuse » ?

C'est sans doute un peu vrai comme de tout ouvrage de cette nature, encore faut-il permettre au lecteur curieux mais pas forcément préparé de pouvoir tirer bénéfice de ce qu'il lit. Ce qu'on lui propose là offre bien matière à réflexion et à enrichissement personnel, mais la manière dont on le lui procure n'est, je le regrette, loin d'être la mieux adaptée. L'absence de toute contextualisation, le choix de chapitres entiers, de ces trois chapitres au détriment d'autres plus parlants, l'absence des notes explicatives comme de bibliographie complémentaire, etc., rendent bien délicate sa manipulation. La frustration n'est jamais très loin. Elle saisira quiconque tombera, page 30, sur le 13eme « chapitre » du « Livre IV » qui porte le titre suivant « Sophismes (résumé) ». Je cite in extenso :
[Ce chapitre est un exposé, sous forme de dialogue, de quelques paradoxes du sophiste Kong-souen Long (fin du IVe siècle avant J.-C.). L'œuvre de ce dernier ne nous est connue que par des fragments. Les paradoxes conservés ici n'ont d'intérêt que dans une étude d'ensemble de la sophistique chinoise ; certains semblent d'ailleurs n'être que des jeux purement verbaux. Le paradoxe « un cheval blanc n'est pas un cheval » est le plus célèbre et est souvent cité. On trouvera les textes de la sophistique chinoise, ainsi qu'une traduction, une préface et des notes dans : Ignace Kon Pao Koh, Deux sophistes chinois, Houei Che et Kong-souen Long, Paris, P.U.F., 1953.]
La consultation du 5eme chapitre de L'Histoire de la pensée chinoise serait sans doute plus adaptée et pratique pour prendre la mesure de l'apport de Hui Shi 惠施 (env. 380-305) et de Gongsun Long 公孫龍 (début du IIIe siècle av. J.-C.), que la lecture et la quête d'un ouvrage dorénavant difficile à trouver [repris (?) dans Mélanges. Bibliothèque de l'Institut des Hautes Etudes chinoises, Vol. XI et XIV. Tomes I & 2., 1957-1960] qu'Anne Cheng ne signale même pas. Et pourquoi ne pas, tant qu'à faire, remonter encore plus haut dans le temps pour lire, grâce à Pierre Palpant, l'article consacré en 1901 par le sinologue allemand Alfred Forke (1867-1944) au « Chinese Sophists ».

In fine, Sur le destin n'est pas, pour ces raisons et bien évidemment ce qui transparaît de son contenu à travers ce rendu ancien (presque un demi-siècle), le self-help book, le manuel de développement personnel, que la formule « des conseils pour un vie harmonieuse » promettait. Certaines pages risquent même de faire tourner cette quête de la quiétude en cauchemar.

La traduction n'y sera peut-être pas complètement étrangère. Dans un compte-rendu publié l'année suivant sa publication dans le Journal of the American Oriental Society (Vol. 82, No. 4 (Oct. - Dec., 1962), pp. 593-594), Richard B. Mather (University of Minnesota) relevait, entre autres défauts plus techniques touchant à la réorganisation du Liezi, ce qui lui semblait être une de ses nombreuses formules dénuées de sens et éloignées du texte : « Eprouver vraiment (ce qui est réel) n'est pas un vain mot (mais) croire aux rêves, c'est ne pas comprendre les rapports des réalités changeantes. » Il est vrai que le recours très fréquent à des parenthèses afin de faire apparaître l'implicite n'est pas la solution idéale pour un texte qui, il est vrai aussi, n'est pas toujours sans obscurité.



Mais, plutôt que de gloser sans fin sur les carences qui entourent la mise en circulation sur ce segment du marché du livre d'une partie des écrits attribués à Liezi réunis autour du thème du destin, je vous propose de confronter plusieurs traductions de la même anecdote.

D'abord, le texte : j'ai choisi la dernière anecdote du dernier livre [« Shuōfú » 說符, VIII. 36] :
昔齊人有欲金者。清旦衣冠而之市。適鬻金者之所。因攫其金而去。吏捕得之。問曰。人皆在焉。子攫人之金何。對曰。取金之時。不見人。徒見金。
Pour vous aider dans votre lecture ne manquez pas d'utiliser les perfectionnements que le site Chinese Text Project a mis à votre disposition, et son dictionnaire (voir ci-dessous) qui permet d'accéder en un clic à des emplois des caractères élucidés dans les autres textes saisis dans sa très riche base de données textuelles.


Les traductions (françaises uniquement) maintenant. Il y en a trois : celle du missionnaire Jésuite, le Père Léon Wieger (1856-1933) dans Les pères du système taoïste (1913, Paris : Les belles Lettres, 1950) (p. 151) [I] ; celle de Benedykt Grynpas (1961) (1976, p. 282 ; 2009, p. 96) [II] et celle, la plus récente, que l'on doit à Jean-Jacques Lafitte et que l'on trouve dans Lie Tseu (Liezi), Traité du vide parfait. Paris : Albin Michel, coll. « Spiritualités vivantes », n° 149, 1997, 229 p., p. 182) [III] :
[I] Un homme de Ts’i fut pris soudain d’un tel désir d’avoir de l’or, qu’il se leva de grand matin, s’habilla, se rendit au marché, alla droit à l’étalage d’un changeur, saisit un morceau d’or et s’en alla. Les gardes le saisirent et lui demandèrent : Comment as-tu pu voler, dans un endroit si plein de monde ? Je n’ai vu que l’or, dit -il ; je n’ai pas vu le monde.
[II] A Ts'i vivait un homme d'une grande avidité pour l'or. Tôt le matin, il mit ses vêtements, se coiffa et courut ensuite au marché. Il s'approcha de la table d'un changeur, s'empara de l'or et s'enfuit. L'agent de l'autorité qui l'arrêta le questionna : « Comment, dit-il, avez-vous pu saisir de l'or en public ? » L'autre répondit : « Lorsque je me suis emparé de l'or, je n'ai plus vu les hommes … Je ne voyais que l'or. »
[III] Un Qien voulait de l'or. Il se vêtit dès l'aube, mit un chapeau et alla au marché. Il s'approcha de la table d'un changeur d'or, prit l'or et s'enfuit. Il fut arrêté et questionné : « Comment as-tu pu prendre l'or devant tout ce monde ? » Il répondit : « En prenant l'or, je ne voyais pas le monde, je ne voyais que l'or. »
Petit bonus : la même anecdote figure également dans ce qu'Ivan P. Kamenarović, son traducteur français, appelle « un véritable testament philosophique de l'Antiquité chinoise », le Lüshi Chunqiu 呂氏春秋, Printemps et automnes de Lü Buwei (Paris : Cerf, « Patrimoine-confucianisme », 1998, p. 298), [XVI.7/j. 91.3.: « Qù yoù » 去宥 « Eviter les étroitesses » (voir ici) :
Un homme du pays de Qi fut pris un jour du soudain désir d'avoir de l'or. Il se leva de bon matin, mit ses vêtements et son couvre-chef et alla droit chez un changeur. Voyant des gens qui maniaient de l'or, il avança la main vers un lingot dont il s'empara. Les gardes l'ayant arrêté et attaché, ils lui demandèrent : « Comment avez-vous pu vous saisir devant tout le monde d'un or qui ne vous appartient pas ? – Je n'ai pas vu les gens, répondit l'homme, je n'ai vu que l'or. »
A vous de juger quelle est la meilleure et d'évaluer les avantages des unes par rapport aux autres, et, pourquoi pas, de proposer une nouvelle traduction pour ce passage dont chacun tirera, je n'en doute pas, des enseignements pour sa propre existence. (P.K.)

mardi 8 avril 2008

Une pensée en spirale

Laozi par Zhang Lu (c. 1464-1538)

Il y a exactement dix ans, je commençais un court compte-rendu de L’histoire de la pensée chinoise (Paris : Le Seuil, 1997, 658 p.) d’Anne Cheng par ce paragraphe : « Ceux qui, poussés soit par la simple curiosité, soit par la nécessité, voulaient se faire une idée de la façon dont on pense depuis trois mille ans en Chine, devaient, jusqu’à présent, se rabattre sur les pages que les grandes encyclopédies avaient consacrées à ce sujet ou se satisfaire d’un volume de la collection « Que sais-je ? » (PUF, n° 707) paru voici plus d’un quart de siècle maladroitement appelé La philosophie chinoise (Max Kaltenmark, 1972), voire lire la version « très abrégée » du Précis d’histoire de la philosophie chinoise de Fung Youlan [Feng Youlan 馮友蘭 (1895-1990] (Mail, 1985). Dorénavant, ils pourront sans l’ombre d’une réticence satisfaire leur soif de connaissances avec cet excellent ouvrage. En effet, il rend un service inestimable à ceux qui n’ont pas la patience de se forger une idée sur tous les courants de pensée et les esprits qui ont marqué la riche histoire de la civilisation chinoise, au contact de mille et une études rédigées pour une bonne part en anglais, en japonais et en chinois. »

Depuis, je n’ai cessé d’inscrire ce livre en bonne place dans les bibliographies que j’ai eu à établir quelle que soit leur destination tant il me semble indispensable, unique, irremplaçable, de la même manière que l’est pour l’histoire de la Chine, Le monde chinois de Jacques Gernet (Colin, (1972) 1999 ; Pocket, « Agora », 2006). Son passage dans un format de poche (Seuil, « Points/Essais », n° 488, 2002) le rendait encore plus incontournable. Depuis un an déjà, je prescris en plus un volume codirigé par son auteur et Jean-Philippe de Tonnac pour la collection « Folio essais ». Publié sous le titre La pensée en Chine aujourd’hui (Gallimard, 2007, 478 p.), c’est un utile complément à la grande œuvre d’Anne Cheng, laquelle, sans doute parce que magistrale, rebute beaucoup d’étudiants et de curieux de la Chine ; combien d’entre eux ont avoué avoir peiné sur certains chapitres et rêvé de disposer d’un ouvrage manifestant une aussi grande exigence dans ses choix et ses avis, mais plus facile d’accès. Bref, ils attendaient cet ouvrage de vulgarisation sinologique de qualité que ce domaine passionnant n’avait pas encore reçu, faute sans doute aux éditeurs qui ne s’en soucient guère, et, aussi, d’avoir trouvé celui qui prendrait le risque de relever ce redoutable défi.


Leur désir vient d’être exaucé par Nicolas Zufferey qui fait paraître chez Marabout (Hachette livre, 2008, 287 p.) l’ouvrage qu’ils attendaient : Introduction à la pensée chinoise (Zhongguo siwei rumen 中國思維入門). « Pour mieux comprendre la Chine du XXIe siècle », la formule inscrite sur la couverture, indique bien le projet dont les écueils sont clairement exposés dans une introduction dont voici le début :
« Présenter un domaine aussi riche que la pensée chinoise constitue un enjeu de taille et un défi passionnant : c’est susciter l’intérêt du lecteur occidental en lui dévoilant la profondeur et la complexité d’une tradition souvent méconnue et encore victime de clichés, c’est lui donner des repères pour explorer un univers autre et lui fournir des clés pour approcher ce qui paraît inaccessible, c’est enfin trouver un juste milieu entre une vision moderne, qui parfois fausse les perspectives, et une vision traditionnelle, qui néglige l’importance de cette philosophie pour le monde d’aujourd’hui. Car connaître la pensée chinoise ancienne, c’est aussi mieux comprendre la Chine du XXIe siècle. » (p. 13)

A ceux qui s’interrogeraient encore sur le choix du terme le plus approprié pour parler de cette expérience de l’esprit sans équivalent, l’auteur répond dans un chapitre fort convaincant intitulé « Pensée ou philosophie ? » , qu’on peut lire comme une mise au point avec ceux qui ont instrumentalisée la pensée chinoise et l’on pliée, sous les hourras de la critique béate, à des visées personnelles. L’auteur, pour sa part, a trouvé le juste équilibre entre les deux attitudes qu’il énonce et dénonce, savoir « l’appropriation paresseuse » et « l’exotisme superficiel » (p. 27). Une fois le terrain et l’attitude clairement définis, Nicolas Zufferey développe son approche de cette « pensée autre mais accessible » (id.) en douze chapitres aux titres parlants :
  • Les notions fondamentales : aux origines de la culture chinoise. (Chap. 2)
  • Confucius, conservateur ou révolutionnaire ? (Chap. 3)
  • Le confucianisme : un héritage, une tradition, une invention. (Chap. 4)
  • Mozi et les écoles moïstes. (Chap. 5)
  • La diversité du taoïsme. (Chap. 6)
  • Le légisme, une théorie d’Etat. (Chap. 7)
  • La dynastie Han : la synthèse ? (Chap. 8)
  • Le néotaoïsme et le taoïsme religieux. (Chap. 9)
  • Le bouddhisme, philosophie et religion. (Chap. 10)
  • Penser en poésie et en peinture. (Chap. 11)
  • Le néoconfucianisme, ou comment refonder la tradition. (Chap. 12)
  • La grande confrontation avec l’Occident. (Chap. 13)
Tous ces thèmes sont traités avec maîtrise et attention dans des exposés plus ou moins longs, finement détaillés et habilement structurés, qui plus est, couchés dans un style volontairement limpide, soucieux de ne laisser personne de côté, et renforcés par des encadrés rendant aisée la mémorisation des connaissances qu’il convient d’acquérir chemin faisant pour aboutir au terme de quelque 250 pages passionnantes à accepter la conclusion comme une évidence : « Etudier la pensée chinoise ancienne, c’est se donner les moyens de faire la part des choses entre la réalité historique et la propagande. »

Beaucoup de passages traduits des œuvres majeures de la pensée chinoise viennent illustrer le propos ; traductions inédites ou anciennes de l’auteur - on se rappelle que Nicolas Zufferey avait révélé Wang Chong 王充 (27-97 ?) au public francophone : Discussions critiques, Gallimard, « Connaissance de l’Orient », 1997) -, ou empruntées aux meilleures traductions disponibles dans notre langue, tel quel ou parfois judicieusement corrigées, dans tous les cas précisément référencées.

On sait gré non seulement à l’éditeur d’avoir su compresser le prix de ce volume pour le mettre à la portée de toutes les bourses, mais aussi à l’auteur de l’avoir pourvu des caractères chinois indispensables lorsqu’on aborde un tel sujet et de l’avoir augmenté d’annexes qui comprennent outre d’utiles repères chronologiques (pp. 252-254), une bibliographie (pp. 256-266) se limitant sagement aux titres incontournables, qui plus est, les situant le cas échéant d’un bref commentaire, et deux index, un des notions et un des noms propres.

Si cette Introduction semble bien s’adresser d’abord à des étudiants en sinologie – Nicolas Zufferey est professeur de langue et de civilisation chinoises à l’université de Genève -, elle rendra aussi d’incommensurables services aux autres et également à ceux qui sont chargés d'enseigner la culture chinoise ; tous doivent, dors et déjà, une éternelle reconnaissance au digne disciple de Jean-François Billeter qui avait montré la voie : exigence intellectuelle sans concession et attention farouche à ne laisser personne sur la touche.

Dans un Mémoire sur les études chinoises à Genève et ailleurs (1998), ce dernier écrivait : « Quel que soit le cours que suivra l’histoire dans les dix ou vingt prochaines années, il serait bon que le public européen connaisse mieux la Chine, qu’il comble une partie de son retard en la matière. Les Chinois instruits en savent beaucoup plus long sur l’Europe, ses mœurs et son histoire que les Européens cultivés n’en savent sur la Chine, et pour le moment ce déséquilibre va croissant. Il sera encore plus accusé lorsque des dizaines de milliers de Chinois ayant fait des études en Europe et aux Etats-Unis depuis 1980 exerceront des responsabilités dans leur pays. Ils tiendront les Européens pour ignares, et le feront avec raison si les choses ne changent pas. » (p. 78)

Il n'y a plus de temps à perdre, donc, pour suivre le guide et découvrir avec curiosité et passion « une pensée qui procède en spirale » selon l’expression utilisée par Anne Cheng (1997, p. 34) citée par Nicolas Zufferey (p. 32). Quel projet plus stimulant peut-on nourrir quand, si souvent encore, on constate que l’Occident et la Chine sont incapables de se comprendre. (P.K.)

dimanche 13 janvier 2008

L'eau à la bouche

Dans le domaine
de la littérature chinoise ancienne,
l'activité éditoriale tourne à ce point au ralenti
en ce début d'année que je me sens dans l'obligation
de vous signaler jusqu'aux rééditions d'ouvrages anciens,
même lorsque celles-ci pourraient passer pour mineures voire anecdotiques.

Je le fais d'autant plus volontiers aujourd'hui que l'ouvrage dont il va être question donnera, je le souhaite, envie d'en découvrir un autre de vingt-deux ans d'âge qui m'est cher : En mouchant la chandelle : nouvelles chinoises des Ming [Traduction de Jacques Dars revue par Tchang Foujouei. Paris : Gallimard, « L’imaginaire » n° 162, 1986 - voir l’illustration ci-dessus : il a été réédité depuis sous une nouvelle couverture] que Jacques Dars présentait ainsi :
« Voici un choix de nouvelles du début des Ming (XIVe-XVe siècles) : elles connurent en Chine un si fort succès qu'on les mit à l'index afin qu'elles ne distraient pas les jeunes lettrés de la sacro-sainte étude des Classiques confucéens ! Elles sont dues à deux lettrés fonctionnaires, l'un qui vivota de façon obscure, l'autre qui fit une prestigieuse carrière ... mais fut descendu de son piédestal à cause de ces répréhensibles écrits » (p. 7)
Le premier est Qu You 瞿佑 (1341-1427) à qui on doit les Nouvelles histoires en mouchant la chandelle, Jiandeng xinhua 剪燈新話, le deuxième est Li Zhen 李禎 (1376-1452), auteur de la Suite aux histoires en mouchant la chandelle, Jiandeng yuhua 剪燈餘話. Leurs écrits « atteignent d'emblée la perfection, et leur œuvre, qui ne devait être qu'une imitation des chuanqi anciens, est si élaborée et si belle qu'elle atteint, de l'avis des connaisseurs, des sommets inégalés, et marque l'aboutissement du genre » (ib.).

Ce genre, qui comprend tout aussi bien des « chroniques ou notations bizarres » parfois fort rustiques des Ve et VIe siècles et des nouvelles littéraires « consciemment élaborées, aux intrigues et aux péripéties complexes portée par une langue rénovée, flexible, riche, et extrêmement travaillée » (p. 9) sous les Tang, est ce que les spécialistes appellent selon l'époque considérée des zhiguai xiaoshuo 志怪小說 ou des chuanqi 傳奇. En un peu moins d'un quart de siècle, Jacques Dars en a fait connaître les principales facettes : les récits de l'étrange de l'époque des Six dynasties dans Aux portes de l'enfer [Nulle part, 1984, réédité en « Picquier Poche », 1997], le premier des cinq volumes du Yuewei caotang biji 閱微草堂筆記 ou Notes de la chaumière des observations subtiles (1789-1798), la monumentale collection réunies par Ji Yun 紀昀 (1724-1805), une des plus fameuses des collections tardives [Passe-temps d'un été à Luanyang. Gallimard, « Connaissance de l'Orient », n° 99, 1998, 563 p.] et cette anthologie de récits Ming (1368-1644).

Le tirage qui la remet dans l'actualité est un choix publié dans la collection de poche « Folio 2 € ». Il sort ces jours-ci sous le titre : Le pavillon des Parfums-Réunis [Gallimard, 107 p.]. Il conserve 6 des 22 récits de l'original et selon mon décompte quatre des quatorze de Qu You suivis de deux des sept de Li Zhen, soit les n° 5, 8, 13, 15, 19 et 21 qui sont respectivement : « Le Pavillon des Parfums-Réunis », « Les Lanternes-pivoines », « Émeraude », « La Belle aux habits verts », « Bijou » et « L'Écran aux hibiscus ».

Relisez les ou lisez les sans tarder : Jacques Dars y déploie un savoir traduire d'une rare efficacité qui fait qu'on oublie que cela a été écrit dans une belle langue classique fort retorse, mais écrivait-il, il n'aurait « jamais eu l'audace, ou la légèreté, de publier ces traductions, si un parfait lettré chinois, en l'occurrence M. Tchang Foujouei [Zhang Furui 張馥蕊], n'avait accepté de les revoir » (p. 18). Le temps, parfois cruel pour les traductions comme pour les hommes, n'a en rien altéré la qualité de ce travail - on croirait même que Qu et Li ont couché le fruit de leur débordante imagination directement en français. La seule chose que l'on peut regretter, c'est qu'en se jetant sur ce petit aperçu, le lecteur ne limite son plaisir et ne perde au passage des explications fort utiles fournies naguère par le traducteur, notamment concernant l'influence durable de ces écrits en Chine-même, mais aussi à l'étranger :
« Après un passage en Corée [où elles inspirent à Kim Sisûp 金時習 (1435-1493) son Kûmo sinhwa 金鰲新話, Nouveaux contes du Mont Kûmo] (et des traductions au XVIe siècle), les livres de Qu You et Li Zhen gagnèrent le Japon où, maintes fois traduits, ils devaient marquer durablement la littérature fantastique de l'époque d'Edo [江戶(1603-1867)], et être considérés comme une part importante du patrimoine littéraire chinois. C'est d'abord un certain Nakamura qui traduisit, en mêlant les traditions fantastiques chinoise et japonaise, trois nouvelles de Qu You (L'épingle d'or au phénix, Les lanternes-pivoines, La grotte de Shenyang), et les publia en 1648. Vers la même date parut une traduction de huit nouvelles, puis, en 1666, Asai Riyôi [淺井了意, mort en 1691] publia son Togibôko [伽婢子], une traduction où les patronymes et toponymes étaient japonisés. L'œuvre eut d'immenses répercussions, en particulier sur les recueils fantastiques de Tsuga Teishô (Hanabusazôshi, 1749) et de Ueda Akinari [上田秋成 (1734-1809)] (Ugetsu monogatari [雨月物語, 1768] que les lecteurs français ont pu goûter dans la traduction de R[ené] Sieffert : Contes de pluie et de lune [Paris : Gallimard/Unesco, « Connaissance de l’Orient », (1956) 2000. 231 p.]). Hayashi Razan [林羅山 (1583-1657)] (Kwaidan zensho [怪談全書], 1643) avait, lui, adapté des récits de Qu You et Li Zhen. Aux XIXe et XXe siècles, les traductions se sont succédées, sans parler d'un chapelet l'adaptations et d'imitations : soit trois siècles de succès ininterrompu.
Mais l'œuvre de Qu You parvint même, incognito pourrait-on dire, jusqu'en Europe ! En effet, l'histoire des lanternes-pivoines, la préférée des Japonais, fut reprise par le passionné de folklore nippon qu'était Lafcadio Hearn (1850-1904) dans son recueil fantastique, parfois glaçant et épouvantable, Kwaidan [1904, voir ici ou ]. Les lecteurs de langue anglaise ignoraient sans doute qu'ils se délectaient à une histoire chinoise du début des Ming, comme le firent des lecteurs de langue allemande quand Gustav Meyrink [(1868-1932)], l'auteur du Golem, traduisit l'œuvre de Hearn. On le voit, l'œuvre de Qu You eut une étrange destinée et une gloire dont il n'eût jamais osé rêver ! » (p. 16-17, les interventions entre crochets sont de moi).
L'influence fut également sensible au Vietnam, sur notamment sur le Truyên ky man luc 傳奇漫綠 de Nguyên Du 阮嶼 (XVIe s.) qu'on peut lire en français depuis 1962 grâce à Nguyên-Tran-Huan : Vaste recueil de légendes merveilleuses (Paris : Gallimard/Unesco, « Connaissance de l’Orient », (1962) 1989. 278 p.).

Y a-t-il meilleur livre que celui qui invite à en lire d'autres ou à une relecture ?

Dans cette même collection de publications à petit prix, mais rigoureusement établie et proposant des extraits de textes représentatifs de la littérature chinoise ancienne, on peut encore trouver une autre traduction de Jacques Dars - il s'agit d'un choix de 50 des 297 récits de son Ji Yun (voir plus haut), sous le titre très engageant de Des nouvelles de l'au-delà (N° 4326 - 2005, 138 p.) -, mais aussi d'autres fragments de livres également publiés dans la collection « Connaissance de l'Orient » qu'il dirige aux Editions Gallimard :
  • N° 4393 - Wang Chong 王充 (27-97 ?), De la mort. (2006 : extraits de Discussions critiques - Lunheng 論衡, 1997, traduits par Nicolas Zufferey )
  • N° 4145 - Les entretiens de Confucius (2004, 140 p. : traduction intégrale du Lunyu 論語 par Pierre Ryckmans (alias Simon Leys), seulement allégée d'une partie des notes et de la préface d'Etiemble)
  • N° 3961 - Le poisson de jade et l'épingle au phénix. Conte chinois du XVIIe siècle (2003, 106 pages : dixième conte du Huanxi yuanjia 歡喜冤家 traduit par Rainier Lanselle et tiré de son anthologie de contes érotiques parue sous le même titre en 1987)
Ces fragments sont autant d'invitations à lire plus de littérature ancienne, alors pourquoi résister ? (P.K.)

samedi 3 novembre 2007

Wang Dulu, enfin !

Dans un article intitulé « De Confucius à Jin Yong » et publié dans l'indispensable volume édité par Anne Cheng, La pensée en Chine aujourd'hui [Paris : Gallimard, « Folio/essais », 2007, pp. 75-102], Nicolas Zufferey écrit :
« La littérature d'arts martiaux, que l'on peut rapprocher de nos romans de cape et d'épée, a connu un important renouveau à Hong Kong à partir du milieu des années 1950. Cette dernière phase dans l'histoire du genre, appelé parfois « nouveau roman d'arts martiaux » (xin wuxia xiaoshuo [新武俠小說]), a donné quelques bons auteurs, dont précisément Jin Yong [金庸, Louis Cha, Zha Liangyong 查良鏞 (1924-)]. La plus grande partie de l'œuvre de ce dernier n'est pas traduite en langues occidentales, et cette constatation vaut pour la littérature d'arts martiaux dans son ensemble ; mais le public européen n'est pas ignorant de l'atmosphère et des codes du genre, grâce au cinéma de Hong Kong et à des films récents comme Tigre et dragon (2000) ou Le Secret des poignards volants (2004), qui ont rencontré un succès certains en Occident. » (p. 90)
« Jin Yong est », poursuit Nicolas Zufferey, « l'un des monstres sacrés de la littérature chinoise du XXe siècle » et il signale, en note, qu'un seul de ses ouvrages est disponible en français, savoir La Légende du héros chasseur d'aigles [Wang Jiann-Yuh (trad.) Paris : Editions You-Feng, 2004] mais, note-t-il, « il s'agit malheureusement d'une traduction bâclée, surtout dans le second volume ». (p. 401). [Sur cette traduction, voir ici ou ]

Wang Dulu 王度盧 [Wang Baoxiang 王葆祥 (1909-1977)] aura donc plus de chance puisque son introduction sur le bout de terre qui a vu naître Alexandre Dumas, ne pouvait mieux se réaliser.

Ecrivain autodidacte qui a trouvé très tôt sa voie de salut dans l'écriture, Wang Dulu est une personnalité pas moins importante que Jin Yong et un auteur pas moins prolixe. Il laisse plus d'une vingtaine d'ouvrages grand public dont la plupart sont ce que les spécialistes et les amateurs aiment à appeler le wuxia yanqing xiaoshuo 武俠言情小說 (roman d'amour et de chevalerie). Ils sont d'une nature plus nettement « romantique » que les constructions de son célèbre cadet ; ils sont donc plus appréciés du public féminin. Même plus d'un demi-siècle après la réalisation de sa pentalogie (1938-1942) : He Tie xilie 鶴鐵系列 [rebaptisée pour l'occasion Tigre et Dragon] fait toujours mouche. L'adaptation cinématographique par Ang Lee [Li Ang 李安 (1954-)] du quatrième volet, Wohu Canglong 臥虎藏龍, a ainsi relancé l'intérêt pour cet auteur inventif et attachant considéré comme un des Quatre grands maîtres de l'école du nord 北派四大家. C'est cette saga mouvementée capable de tenir en haleine le plus blasé des lecteurs de romans de cape et d'épée qui va enfin être rendue en français.

Datant de 1938, He jing Kunlun 鶴驚崑崙, le premier volet, nous est présenté sous le titre de La Vengeance de Petite Grue, première partie de cette aventure éditoriale à l'avenir incertain lancée en cette fin d'année par les Editions Calmann-Lévy qui le présente ainsi :
« Alors que le règne de la dynastie Qing sur la Chine a atteint son apogée en ce début de XIXe siècle, le trouble s’empare du clan Kun Lun, l’un des plus fameux de l’empire du Milieu. Son chef, Maître Bao, vient de tuer l’un de ses disciples pour le punir d’avoir eu une aventure avec une femme mariée, une pratique absolument proscrite sous son pouvoir. Il songe aussi à tuer Jiang Xiaohe, le fils de sa victime, pour éviter que celui-ci ne revienne réclamer vengeance par la suite. Mais le jeune garçon parvient à s’enfuir, et sur le chemin de son exil rencontre un maître du mont Jiuhua qui l’accepte comme disciple et entreprend de lui enseigner les arts du combat. Douze ans plus tard, Jiang Xiaohe, désormais âgé de 26 ans, est devenu lui aussi un expert en arts martiaux. S’il a juré de venger la mort de son père, l’amour qu’il porte à Bao Aluan, son amie d’enfance mais aussi la petite-fille de Maître Bao, le plonge en plein dilemme. Comment, en effet, concilier son honneur et l’urgence de ses sentiments ? Comment, dans cette Chine mandchoue désormais confrontée à la modernité occidentale, démêler l’écheveau de passion et de haine qui lie les deux jeunes gens ? Avec Tigre et Dragon, écrits entre 1938 et 1942, Wang Dulu nous propose une inoubliable galerie de portraits plus grands que nature sur trois générations, mélange exotique d’amour, de haine, de rédemption et de vengeance. Une série historique pleine de merveilles et d’exotisme, magnifiquement adaptée au cinéma en 2000 par Ang Lee. »
La fiche oublie, et c'est fort regrettable mais si courant, de mentionner que ce premier tome a été traduit, comme le prochain, par Solange Cruveillé qui mérite nos applaudissements à au moins deux titres :
  1. d'avoir accepté de quitter pour un temps les renards et les renardes qu'elle suit dans le champ littéraire chinois, principalement ancien, pour une thèse de doctorat : les lecteurs de Galantes chroniques de renardes enjôleuses (Picquier, « Le Pavillon des corps curieux », 2005) pour laquelle elle avait réalisé une postface - « Les renardes par l'une d'elles », pp. 119-132 -, savent que rien de ce qui est familier à ces personnages inquiétants ou charmeurs qui peuplent l'imaginaire chinois ne lui est étranger.
  2. d'avoir rempli sa tache de traductrice avec talent, doigté et en toute conscience des dangers qu'elle affrontait, ce dont elle nous a convaincu pendant la communication qu'elle a donnée lors de notre journée sur la traduction du 26 octobre dernier. Non seulement, elle a réussi le tour de force de me faire lire d'une traite les onze chapitres de ce volume, mais aussi celui d'imposer à son éditeur des notes de bas de page et la liste des quelque 125 personnages de ce récit à rebondissements qu'elle a si bien servi en rendant palpable la souplesse nerveuse du style de Wang Dulu. Chapeau ! Le deuxième tome de cette Première époque, sortira en janvier 2008 sous le titre La Danse de la Grue et du Phénix. Ne le louper pas !
Maintenant, à chacun de juger, en connaisseur ou en amateur, mais en toute impartialité, de l'accueil à réserver à ce projet qui ne devrait pas souffrir de la concurrence du manga d'Andy Seto 司徒劍僑 [8 tomes déjà publiés aux Editions Tonkam], projet dont la réalisation sera pris en charge à partir du troisième volume par une autre traductrice - à qui l'on souhaite bon courage. Les renards et les renardes chinois sont des êtres très possessifs. (P.K.)

A lire en complément, l'article de Bertrand Mialaret sur Rue89.com : « Romans d'arts martiaux : des contes de fées pour adultes ? » (voir ici). (23/01/08, P.K.)

dimanche 30 septembre 2007

La Fureur de lire à Genève

La Fureur de lire à Genève
« Orients extrêmes »
(19-23 septembre 2007)

Invités par la ville de Genève, nous avons reçu un accueil chaleureux des organisateurs, et avons participé à quatre rencontres, soit comme spectateurs, soit comme « conférenciers ».

Le première séance réunissait deux historiens, Jérôme Bourgon (IAO-CNRS, université de Lyon) et Luca Gabbiani (Ecole française d’Extrême-Orient) qui étudient le supplice chinois et la représentation que s’en font les Chinois et les Occidentaux. Ils confrontaient leur point de vue avec celui de deux grands écrivains chinois, Mo Yan et Yu Hua, qui tous deux ont évoqué les supplices chinois dans leurs œuvres (Le Supplice du santal pour Mo Yan et 1986 pour Yu Hua). La démarche était originale et intéressante : projeter des photographies prises au début du XXe siècle des derniers supplices infligés en public (âmes sensibles s’abstenir…) et demander aux deux écrivains quel commentaire elles leur inspiraient. Là où les historiens soulignaient l’indifférence du public chinois qui assistait à ces exécutions (en contradiction avec les sources écrites qui reflètent une certaine liesse), les écrivains pensaient qu’il s’agissait de photos mises en scène qui n’avaient pas pu refléter l’excitation des spectateurs. Ils soulignaient aussi le fait que les Chinois présents voyaient peut-être pour la première fois de leur vie un appareil photo qui attirait leur curiosité et les laissait stupéfaits. Yu Hua a raconté avec une grande franchise comment pendant la Révolution culturelle, dans le bourg où il habitait, il avait assisté à plusieurs exécutions capitales (et sommaires), auxquelles une foule se pressait comme pour assister à un spectacle. Au fond, le document brut que constitue une photographie garde son mystère selon qu’il est étudié par les historiens ou les romanciers. Pour conclure, les deux historiens et les deux écrivains ont confronté leur approche de la question des supplices, Yu Hua confessant que lorsqu’il avait écrit son roman 1986, il avait longtemps été assailli la nuit par des cauchemars, tandis que l’historien Jérôme Bourgon indiquait que pour lui, il s’agissait de faits historiques qui ne le troublaient pas au point d’en faire des mauvais rêves. Et Mo Yan de conclure en disant qu’il était normal que l’écrivain fasse des cauchemars, car il se met dans la peau à la fois du bourreau et de celle des victimes. L’historien doit rester impassible face aux faits, tandis que l’écrivain fait marcher son imagination…

La deuxième séance réunissait Mo Yan, Yu Hua et moi-même pour une discussion a bâtons rompus sur la littérature chinoise contemporaine, le statut des écrivains chinois, la traduction de leurs œuvres. Le débat était dirigé par Nicolas Zufferey, professeur à l’université de Genève, et Paul Ghidoni, responsable des bibliothèques municipales de Genève. Dai Sijie, qui devait y participer, avait été empêché en dernière minute. Nicolas Zufferey, spécialiste du confucianisme, a précisé en introduction à quel point il trouvait important de connaître la littérature contemporaine chinoise et la haute estime qu’il portait aux écrivains présents à cette séance. Il leur a demandé ce qu’ils pensaient de l’appréciation du professeur Kubin (dont nous nous sommes fait l’écho sur ce blog) sur la littérature chinoise contemporaine digne, à ses yeux, d’être jetée à la poubelle. Quelque peu provocateur, Yu Hua a répondu que c’était sans doute exact, puisque à chaque époque paraissent des œuvres innombrables qui sombrent rapidement dans l’oubli. Il en sera de même pour la littérature chinoise des XXe et XXIe siècle dont on ne se souviendra plus tard que peut-être de 10 % des œuvres. Ce qui semblait davantage préoccuper Yu Hua, c’étaient les nombreux commentaires indignés contre les propos du professeur Kubin qui ont fleuri dans les médias chinois : pourquoi y attacher tant d’importance ?
Il a aussi été demandé aussi aux écrivains comment ils faisaient pour savoir si les traductions de leurs œuvres étaient bonnes puisqu’ils ne connaissent aucune langue étrangère. Mo Yan a dit qu’il se renseignait auprès d’amis capables de lire dans telle ou telle langue où ses œuvres sont traduites. Mais il a indiqué aussi avec son habituel humour que lorsque les traducteurs n’entraient jamais en contact avec lui, ne lui posaient aucune question, il s’interrogeait sur la qualité de leurs traductions. En effet, dans ses romans figurent de nombreux termes dialectaux typiques du Shandong que peu de traducteurs étrangers peuvent connaître.
J’ai moi-même indiqué comment Liliane Dutrait et moi traduisions « à quatre mains » les romans de Mo Yan. J’ai essayé de montrer quel plaisir extraordinaire nous avions à « écrire en français » ces œuvres magnifiques et quel bonheur c’était aussi de dialoguer avec leur auteur.

Le lendemain, les mêmes écrivains se retrouvaient à l’université de Genève pour un débat avec les étudiants et les enseignants du département. Cette discussion a bâtons rompus ayant lieu tout en chinois, sans traduction, les auteurs étaient plus détendus et ont livré sans retenue leur point de vue sur beaucoup de questions passionnantes : le statut de l’écrivain en Chine, la censure, les droits d’auteurs, les grandes questions qui se posent à la société chinoise : la corruption, la montée de la délinquance, les difficultés de la vie quotidienne…

En fin d’après-midi, une autre séance réunissait à la Fondation Baur Mo Yan et ses traducteurs… Liliane Dutrait et moi-même. Mo Yan a pu visiter les magnifiques collections d’art asiatique de la fondation, accompagné par Mme Estelle Niklès van Osselt qui parle parfaitement chinois, puis il a dialogué avec un public acquis à son talent d’écrivain et connaisseur de ses œuvres. Liliane Dutrait a évoqué quelques-unes des difficultés que nous rencontrons dans la traduction des romans de Mo Yan dans un petit inventaire loin de rendre compte de tous les questionnements, affres, incertitudes… et bonheurs qui jalonnent ce travail. Difficultés liées aux spécificités de la langue chinoise, mais aussi propres à l’œuvre qui développe une grande variété de registres, voire de styles (ou parodies de styles), qui foisonne d’éléments récurrents d’un roman à l’autre – thèmes, lieux, expressions, proverbes… –, qui est teintée d’une « couleur locale » très forte, etc.
Nous avons exposé notre méthode de travail en commun en insistant sur l’ultime étape, le moment où nous lisons à haute voix la dernière mouture de la traduction pour en gommer les aspérités, en trouver la « musique » et s’assurer que le texte passe bien à l’oral. Mo Yan a aussitôt réagi en rappelant que Flaubert lisait à haute voix ses œuvres dans une pièce appelée « le gueuloir »… et il nous a demandé si dans notre maison du Puy-Sainte-Réparade, où il est venu en 2004, nous en avions aussi un !
A une question sur la manière dont il écrivait, Mo Yan a répondu qu’il avait abandonné l’ordinateur pour écrire et était revenu au stylo. L’ordinateur le freinait dans son rythme d’écriture et constituait une barrière entre lui et sa page (il était aussi « distrait » par les messages qui lui arrivaient par e-mail et par les tentations qu’offrait Internet). Il a indiqué que son dernier roman Shengsi pilao, qui ne compte pas moins de 539 pages, a été écrit en 43 jours ! Après y avoir réfléchi pendant de nombreux mois, il s’est enfermé et l’a écrit presque d’un seul jet. Ensuite, un de ses étudiants l’a saisi sur l’ordinateur et il a alors effectué quelques corrections. Il a aussi précisé qu’il écrivait à présent en caractères non simplifiés, pour la beauté du geste…

A Genève, nous avons pu aussi visiter la belle exposition de Ye Xin, Palais d’été, dans laquelle le peintre calligraphe met en scène Victor Hugo et rend hommage à ce géant des lettres qui avait su s’élever contre les Français et les Britanniques, auteurs du sac du palais d’Eté. Et nous sommes repartis trop vite, frustrés de n’avoir pu assister à toutes les rencontres avec des écrivains indiens, des illustrateurs coréens et bien d’autres encore…

Soulignons aussi l’efficacité des traducteurs mobilisés pour animer ces séances, Frédéric Wang de l’ENS de Lyon, Laure Zhang et Grace Poizat de l’université de Genève. (Noël Dutrait)

mardi 4 septembre 2007

Fureur de lire 2007

Pour sa sixième édition, la Fureur de lire de Genève met le cap, du 19 au 23 septembre 2007, sur les Orients extrêmes. Comme l'écrit Patrice Mugny, Maire de Genève en charge du Département de la culture, « l’Orient est la figure même de l’Ailleurs. Pourtant, les lecteurs insatiables, curieux et passionnés le savent bien, dès que l’on écarte les rideaux exotiques de l’Orient rêvé, on découvre une littérature riche, actuelle et novatrice. La Fureur de lire se propose donc de jeter des ponts entre le Japon mystérieux, la Chine impénétrable et l’Inde secrète, et de nous faire découvrir un vaste monde littéraire, peut-être très différent de celui que nous nous sommes imaginé. » [Lire la suite ici]

En marge d'expositions et de manifestations nombreuses et variées, ce sera pour ceux qui pourront s'y rendre, l'occasion de faire d’intéressantes rencontres avec des auteurs et des traducteurs. Parmi les nombreuses personnalités attendues, on remarque des noms qui nous sont familiers : celui de l'éditeur Philippe Picquier, ceux des romanciers Dai Sijie, Mo Yan et Yu Hua, et des traducteurs Liliane et Noël Dutrait. On trouve la liste complète des participants sur le site dévolu à cette édition, ici, lequel site fournit le programme détaillé de la manifestation

La semaine sera, on le constate, bien chargée ; en voici un avant-goût très sélectif :
  • Mercredi (20 h) : rencontre avec l'éditeur Philippe Picquier lequel « parlera de son aventure qui a commencé voilà plus de vingt ans, de ses découvertes, de ses choix de traductions, de textes classiques comme contemporains de l’Asie au sens large.»
  • Jeudi, à 17 h. pendant que Dai Sijie, « romancier et cinéaste chinois vivant en France » rencontre ses lecteurs au Comptoir du livre, il sera question avec Jérôme Bourgon, IAO-CNRS (Université de Lyon), Luca Gabbiani, Ecole Française d’Extrême-Orient et les auteurs chinois Mo Yan et Yu Hua, des « supplices chinois ». Le soir (20 h), Nicolas Zufferey, directeur de l’Unité des études chinoises de l’UniGe, et Paul Ghidoni, Bibliothèques municipales de la Ville de Genève, organisent une soirée littéraire chinoise en présence de Mo Yan, de Yu Hua, de Dai Sijie et de Noël Dutrait.
  • A noter au programme du lendemain, plusieurs moments forts : à 14 h 15, une rencontre avec Mo Yan, Yu Hua et Dai Sijie qui s'exprimeront sur « la littérature chinoise contemporaine, pour en souligner les richesses, mais aussi quelques-uns des défis et difficultés qu’elle rencontre » ; à 18h30, l’occasion sera donnée d’entendre « un des écrivains les plus réputés en Chine et à l’étranger aujourd’hui », savoir Mo Yan, parler de son œuvre en compagnie de ses traducteurs Liliane et Noël Dutrait. La journée s'achèvera par une soirée « Eros in Japan » : après une conférence d'Agnès Giard qui a publié L’imaginaire érotique au Japon (Albin Michel 2006), place au spectacle avec le « Kamishibaï érotique » d’Isabelle Chladek.
  • Samedi (15h), un interview-débat réalisé en collaboration avec Reporters sans frontières – Suisse mettra en vedette Tarun Tejpal qui « est d’abord journaliste. Un journaliste à la détermination farouche, qui lui a causé mille et un tracas dans son pays, l’Inde. Son courage à la tête du magazine et site web Tehelka a même manqué lui coûter la vie ». Suivra une soirée littéraire indienne (20 h), animée par Marc Parent, « autour du concept du Grand Roman indien (et sur la nonfiction émergente), son origine et sa position actuelle, obsession chez bien des écrivains modernes et contemporains du sous-continent indien. Avec la présence de Tarun Tejpal et Shashi Tharoor, deux des plus grandes figures de la littérature contemporaine de l’Inde. »
Nous comptons sur Liliane et Noël Dutrait pour avoir des échos de cette Fureur de lire genevoise bien attirante. (P.K.)