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vendredi 20 février 2009

Enfer chinois (04)

Non !, la série sur les romans chinois anciens à l’index disponibles en traduction française n’a pas rendu l’âme le 31 juillet 2008. En voici, après une trop longue pause, un nouveau volet. Je vous rappelle que son but est de présenter de la manière la plus factuelle possible des traductions récentes, afin de vous laisser le loisir de les découvrir (ou non) et de les évaluer avec un regard averti.

Ce billet - le septième de cette série dont le mot référence [le tag pour parler la bloguolangue ], est « Eros chinois » -, grille au moins une étape, savoir l’évocation de plusieurs traductions signées Huang San & Co aux Editions Philippe Picquier (voir « Enfer chinois (03a) ») --- celle-ci viendra, en son temps, sous le numéro d’ordre « Enfer chinois (03-c) ». Pour l’heure, je vais m'en tenir à une sobre présentation de trois titres que j'ai eu le plaisir de réaliser sous la direction de Jacques Cotin pour la collection d'érotiques qu’il a créée en 1996 chez le même éditeur et qui a pour nom « Le Pavillon des corps curieux » [« PCC »].

Directeur littéraire à la « Bibliothèque de La Pléiade » (Gallimard) de 1987 à 1996 - il y a notamment accueilli Les Spectacles curieux d’aujourd’hui et d’autrefois (Jingu qiguan [今古奇觀]) traduits par Rainier Lanselle en 1996 -, Jacques Cotin a notamment épaulé André Lévy, non seulement pour Fleur en Fiole d’Or (1985) et Pérégrination vers l’Ouest (1991), mais aussi plus récemment pour les Chroniques de l’étrange (Picquier, 2005) de Pu Songling 蒲松齡 (1640-1715). En plus d’être un orfèvre de l’édition, Jacques Cotin est aussi un expert ès curiosa et un fin connaisseur des littératures des marges, maniant fantaisie et rigueur dans une cordialité et une élégance irrésistibles. Son Dictionnaire des postures amoureuses (Arles : Picquier-Poche, « PCC », 2001, 434 p.) relève de ces deux facettes de sa personnalité et permet une approche originale d'un corpus que certains préfèrent éviter ou condamner sans appel.

Mais revenons à son « Pavillon » qui a ouvert ses portes non seulement à l’érotique littéraire chinois, mais également à celui de nos XVIIe et XVIIIe siècles (avec deux excellents ouvrages présentés par Patrick Wald-Lasowski). Plusieurs dépendances de choix ont naturellement été réservées à la littérature du Japon ancien, et une place non négligeable faite à un de ses auteurs majeurs, Ihara Saikaku 井原西鶴 (1642-1693). Notons aussi cette belle anthologie parue en 2002, Manuels de l’oreiller. Erotiques du Japon (809 pages), qui montre l’attention portée par Jacques Cotin aux ouvrages de sa collection et l’exigence, tant scientifique, qu’éditoriale dont il les entoure.


Comme tous les volumes de la collection, celui-ci est illustré avec des gravures d’époque tirées des meilleures éditions anciennes de ces livres que l'on cache d'ordinaire ou, pour reprendre le titre d'un livre qui aborde le versant français de cette production, Ces livres qu’on ne lit que d’une main [N.B. : L'ouvrage de Jean-Marie Goulemot, porte pour sous-titre Lecture et lecteurs de livres pornographiques au XVIIIe siècle (Alinea, 1991 ; Minerve, 1994)].

Mais ces éditions soignées offrent encore plus à l'esprit qu’aux yeux puisque chaque traduction (ou résurrection de texte oublié) est accompagnée d’un riche appareil critique, avec sa préface ou son introduction, ses avertissements, sa ou ses bibliographies, et, ce qui constitue la marque de fabrique de la collection, un répertoire parfois très copieux qui allège les notes de bas de page, qui ne font pourtant pas défaut. Dans l'avant-propos de Manuels de l’oreiller (p. 12), l'architecte en chef, amoureux forcené du bel ouvrage, explique :
« Les œuvres publiées dans ce volume font souvent allusion à des faits de société qui appartiennent en propre à la civilisation du Japon et dont les manières de vivre ont été perdues depuis longtemps. Ces mots ou ces expressions - qui demandent d’être éclairés pour procurer au texte toute son intelligibilité - font l’objet d’une rubrique dans un Répertoire qui figure à la fin du volume. Ils sont signalés par un astérisque. »
Mais abrégeons en prodiguant un conseil : quand vous aurez lu ce billet jusqu’au bout, allez vite ausculter le catalogue en ligne de la collection et laissez-vous surprendre [N.B. : il semblerait que, si certains titres ont été réimprimés en version de poche, d’autres ont bel et bien disparu dans les oubliettes de l’éditeur].

Mais venons-en à l’examen sommaire de trois des titres à avoir intégré le « Pavillon des corps curieux » entre 1998 et 2005. Il s’agit de trois romans chinois anciens en langue vulgaire, tout trois totalement inédits en traduction.


Les ayant déjà abondamment évoqués en ligne ainsi que dans une volumineuse encyclopédie spécialement consacrée à ce registre de la littérature mondiale publiée sous le titre d’Enclycopedia of Erotic Literature chez Routledge (New York - London, 2006), je me contenterai de faire des renvois vers les pages internet ad hoc dont certaines fournissent les versions françaises de ces notices, finement mises en anglais par Victor Thibout. L’ensemble des 27 articles consacrés à la littérature chinoise dans ces deux beaux et gros volumes a déjà lui aussi fait l’objet d’une rapide présentation à laquelle je vous renvoie. Je dirai, tout aussi brièvement, ce qui m'a, à l’époque où j’ai réalisé ces traductions, conduit à retenir ces textes parmi tant d'autres. On sait que je n’avais que l’embarras du choix [Voir à ce sujet ma présentation de la collection « Siwuxie huibao » 思無邪匯寶 sur laquelle je me suis naturellement appuyé].


Le Moine Mèche de lampe
(Dengcao heshang zhuan 燈草和尚傳)

Avant tout, je vous prie de noter (ce qui devrait ravir les amateurs de curiosités éditoriales), l’hésitation de l’éditeur sur la nature de l’ouvrage qu’il proposait alors (en 1998) à ses lecteurs : quand la page de titre indique (selon la volonté du traducteur) « Roman pornographique du début des Qing », la couverture opte pour un plus pudique « Roman érotique traduit du chinois ». Le passage en format de poche en 2002 (« Picquier Poche », n° 173) entérina ce non-choix.

Il n’en reste pas moins que l’intrigue de ce roman ne laisse pas indifférent. J’en veux pour preuve l’échange entre un critique de l’Enclycopedia of Erotic Literature et ses concepteurs dans les colonnes du Times Literary Supplement [TLS] au début de l’année dernière. Voici un rapide rappel des faits : le très respecté et influant Professeur émérite de la SOAS (Londres), M. Robert Graham Irwin (1946-) signe le 6 février 2008, une critique qu'il titre : « Erotic qualifications. An admirably serious but decidedly untrashy encyclopedia of erotic literature makes sex seem less fun than one might suppose » ; 14 jours plus tard, Gaëtan Brulotte (Department of French, University of South Florida) et John Phillips (London Metropolitan University), les éditeurs, lui répondent dans une courte lettre intitulée « Fun out of sex » ( TLS Letters du 20/02/08) :
« We are grateful to Robert Irwin for acknowledging the high quality of the entries, the intelligent choice of thematic subjects and the overall seriousness of the scholarship in The Encyclopedia of Erotic Literature. However, we find some of his other observations at the very least surprising. Mr Irwin contends that we have taken the fun out of sex. Ironic, then, that he should react so earnestly to the little fellow who leaps out of candles for the pleasure of lonely Chinese women (Dengcao Heshang Zhuan’s The Candlewick Monk), and to the many other amusing novelties to be found in this literature. »
Il est vrai que l’historien, spécialiste de littérature arabe ancienne, s’était justement laissé aller à confesser son engouement pour l’intrigue ce roman :
« The Chinese Dengcao Heshang Zhuan (“The Candlewick Monk”), a long novel about a little fellow who leaps out of candles and expands to fill the desires of the women he falls on, has one of the strangest plots I have ever come across. »
Je n’ose imaginer l’effet qu’aurait produit sur lui la lecture du texte intégral. S’il avait eu connaissance de la version française, il en aurait sans doute apprécié la belle édition conduite par Jacques Cotin qui, aux rares illustrations anciennes, avait préféré un jeu de sceaux érotiques de source non identifiée que je lui avais signalé.

Il est vrai que cette farce érotico-fantastique particulièrement débridée, permettait toutes les audaces, comme de la faire précéder d’une introduction dialoguée entre un Aloïs Tatu imbu de sa science et un naïf futur lecteur bien disposé à supporter son humour potache, facétie diversement appréciée et à laquelle je n’oserais plus me livrer ; enfin, presque plus ...

Sollicité pendant l’été 1996 par Jacques Cotin, j’avais passé en revue l’ensemble des volumes encore inédits de la collection éditée par Chan Hing-ho, et n’avais pas mis longtemps à isoler le Dengcao heshang zhuan. Pas rebuté par son style sans fard, j’avais tout de suite apprécié cette métaphore du godemichet littéraire qu’on peut deviner derrière les aventures de ce coquin de moine à géométrie variable. Le roman est, me semble-t-il encore maintenant, le prototype même du roman érotique chinois ; et puis, il porte, au cinquième chapitre (p. 70), la revendication sans ambages d'un droit au plaisir pour les femmes :
« C’est que, voyez-vous, nous quatre avons bien sûr chacune un mari, mais aucune d'entre nous n'accepte de subir sa domination. Du reste, pour parler franchement, quelle femme de nos jours ne rêve pas de se faire quelques beaux gars ? La seule chose qui les retienne, c'est la crainte d'être aperçues par ceux qui les entourent. Quand celles qui n'ont ni de quoi se vêtir ni de quoi faire ripaille n'ont que leurs yeux pour pleurer, incapables qu'elles sont de concrétiser l'envie qui les attise, les autres, les nanties, n'ont pas d'autre idée en tête : se faire mettre. »
Mais au delà de son érotisme humoristique qui peut satisfaire et ravir un lecteur simplement curieux de l’eros chinois, le roman me semble, encore aujourd’hui, mériter toute l’attention du sinologue ; l’urgence de la publication m’avait fait, je m’en suis aperçu depuis, négliger quelques pistes que je me propose d’explorer un de ces jours prochains afin de compléter les éléments déjà signalés dans la notice : on reparlera donc, ici, ou ailleurs de ce très réjouissant Moine Mèche de Lampe. Encore une promesse !


Le Pavillon des jades
(Bi Yu Lou 碧玉樓)

Comparé à ce feu d’artifice à la bonne humeur communicative, Le Pavillon des jades paraîtra beaucoup plus terme -- il ne méritait pourtant pas d’être retiré du catalogue ! Certes moins original - mais peut-on l’être plus que le précédant dans ce registre ? -, il n’en est pas moins attachant dans sa rusticité et dans les rapports qu’il tisse avec d’autres œuvres romanesques dont le Rouputuan 肉蒲團 (Chair, tapis de prière) de Li Yu 李漁 (1611-1680) dont il sera pochainement question.

Pour vous faire regretter sa disparition, je vous propose une version légèrement allongée de la quatrième de couverture (dont je suis le rédacteur : loin de moi l'idée de me comporter comme certains éditeurs indélicats en pillant sans crier gare ---- voir ici et ) :

« Tout à la fois miroir déformant de la réalité, palimpseste à la sensualité torride, comédie faussement naturaliste et féerie érotisante, ce petit roman qui pourrait dater du début des Qing (1644-1911) offre par un jeu de références plus ou moins cachées à parcourir un vaste éventail des contrées familières à l’amateur de roman chinois en langue vulgaire. Son auteur, toujours inconnu, y réussit le tour de force de convoquer toute une palette de situations cocasses et de personnages hauts en couleur. Son rythme soutenu, sa sexualité aussi sportive que dégagée de toute mystique et sa morale libérale nettement favorable aux femmes même volages, aux renardes immortelles et surtout aux marchands, révèlent un aspect original et attachant du roman coquin. Les lettrés qu’on y croise - mais en sont-ils vraiment ? -, instruments efficaces et dociles du plaisir féminin y perdent leur superbe, condamnés autant pour leur incapacité à tenir parole que pour leurs actes pendables dont le viol assassin d’une soubrette, épisode décrit par le menu comme pour mieux appuyer la dénonciation d’une pratique courante dans la Chine confucéenne. Plaisamment dérageant, Le Pavillon des Jades nous fait accepter comme allant de soi ce renversement des valeurs qui à lui seul justifiait qu’il soit rendu à la vie par la première traduction jamais réalisée. »

Pour en savoir plus sur ce roman dont la traduction est toujours attribuée à Aloïs Tatu, tandis que j’assume le reste, je vous propose de lire le brouillon français de la notice pour Routledge et ma très sage introduction, suivie de son avertissement. L’absence d’illustrations anciennes nous avez amené à nous rabattre sur un jeu d’illustrations de Huang Yikai 黃一楷 (1580-1622) pour un Su E pian 素娥篇.

Quoi qu’il en soit, ce choix est de beaucoup plus satisfaisant que celui arrêté pour le livre suivant dont la couverture, elle aussi, ne m'a jamais satisfait. Peu importe, l’ouvrage me manque pas d’intérêt.


Galantes chroniques de renardes enjoleuses
(Yaohu yanshi 妖狐艷史)

En effet, pour ces Galantes chroniques de renardes enjoleuses (Traduction : Aloïs Tatu, présentation et annotation : Pierre Kaser, 2005, 166 p.) au sous-titre programme - Féerie érotique et morale des Qing -, que je comparais dans l’introduction à un gâteau cent fois bon, l’auteur ne lésine sur aucun effet. Jugez en vous-même par le résumé de la première partie :

« Il propulse sans ménagement aucun son héros, Mingmei, un jeune homme faussement naïf et inexpérimenté, dans les pattes lubriques de deux fées renardes qui, de longue date – cinq siècles !-, renforcent leur pouvoir en pompant l’énergie sexuelle de leurs amants. Ayant pris l’apparence de deux irrésistibles beautés, l’une d’elle se livre aux fantaisies badines de Mingmei, pendant que l’autre observe les ébats amoureux de deux jeunes démons-renards ayant des relations sodomites. Plus tard, lorsque les quatre démons se retrouvent autour de Mingmei, celui-ci prend conscience de sa déchéance et assiste incrédule et terrifié à leur procès par la divinité en charge des créatures de l’Au-delà : quand les mâles sont occis sans détour, les femelles sont condamnées à deux siècles d’inactivité. Une fois débarrassé de ces néfastes fréquentations, Mingmei rencontre une nouvelle renarde. Fort heureusement pour lui, celle-ci, plus proche de l’immortalité, ainsi que son mentor, l’Immortel Hu, vont le rendre au monde des humains et se charger de le protéger lui et les siens. C’est que pendant son absence, ..... [lire la suite ici] »

Ce roman manifeste son originalité par l’importance qu’il accorde aux d’esprits renards qu’il présente dans toute leur diversité. Ces figures vulpines renvoient à d’autres lectures qui sont savamment présentées dans une érudite postface intitulée « Les renardes par l’une d’elles » (pp. 121-132) composée par Solange Cruveillé qui, outre qu’elle traduit fort bien Wang Dulu 王度盧 (1909-1977), se consacre, pour une thèse de doctorat, à ces personnages injustement décriés. L’autre curiosité est l’évocation, au premier chapitre, d’un théâtre érotique plus qu’improbable dans le contexte chinois du début de la dynastie mandchoue [voir page 29 ou à la fin de la notice].

Si je regrette, avec le recul, d'avoir presque à chaque fois manqué de temps - plusieurs poèmes de mirliton sont ainsi passés à la trappe -, j’ai déjà eu l’occasion de dire combien la nécessité de travailler dans l'urgence a, me semble-t-il, contribué à donner à ces traductions une tournure, un souffle, qu’elles n’auraient pas eu si je les avais envisagées dans le temps universitaire ; je ne me serais sans doute pas permis certaines audaces, telles que celle (très discutable) de donner aux personnages des noms de mon cru, ou de chercher à m'inspirer de mes lectures du moment. C'est ainsi que Le Moine doit beaucoup à l’Anti-Justine (1798) de Restif de la Bretonnne (1734-1806) et Le Pavillon à Andréa de Nerciat (1739-1800) (Mon noviciat ou les Joies de Lolotte, 1792 et Félicia ou mes fredaines, 1775). Quant aux Galantes chroniques, c’est curieusement le Roman Comique du bon Scarron (1610-1660) qui a soutenu mes efforts pour (j'ose le croire) éviter d'infliger à ces romans, somme toute remarquables, un style ingrat et plat.

Il n’empêche que m’étant naguère poser la question de la réception de ces trois traductions, j’avais été amené à dresser un bilan pour le moins mitigé dans le billet, un peu amer, qui annonçait la disparition d’Aloïs Tatu.

Plus récemment, un son de cloche différent, ô combien plus argumenté et amical, est venu tinter à mes oreilles. Il s'agit d'un billet sur le blog du Visage Vert qu’Anne-Sylvie Homassel a plaisamment intitulé « L’empire, c’est leste » et dont je la remercie à nouveau. Sa lecture m’a fait penser que je n’avais pas complètement fait fausse route et regretter la studieuse spontanéité de feu Aloïs Tatu. Qui sait si, un jour prochain, on ne va retrouver de lui un tapuscript propre à l'édition, un « tatuscrit » en attente de lecteurs ! Qu'en dites-vous ? (P.K.)

jeudi 9 octobre 2008

Sous influence VV

Masque funéraire Kitan en bronze [Empire des Liao 遼 (946-1125)]
Ancienne collection Michael Steinhardt. (Source : site commercial)


Mes lectures de vacances étaient, en apparence tout au moins, bien éloignées des écrits du vénérable maître Kong. Elles étaient, je peux l'avouer maintenant – il y a prescription -, sous la stimulante influence du Visage vert dont il a été déjà question sur ce blog.

La revue a, vous le savez sans doute déjà, emprunté son nom au Das grüne Gesicht de Gustav Meyrink (1868-1932) qui fut non seulement un grand traducteur – celui de Dickens et de Kipling notamment -, mais aussi et surtout un grand romancier, auteur de tant de livres qui, c'est heureux, ne sont pas sans avoir quelque rapport occulte avec la littérature de l'Empire du Milieu. Rappelez-vous la fin de l'avant-propos que Jacques Dars donnait à son recueil de traductions de nouvelles chinoises des Ming (1368-1644), En mouchant la chandelle (Gallimard, « L'imaginaire », 1986) :
« Mais l'œuvre de Qu You [瞿佑 (1341-1427)] parvint même, incognito pourrait-on dire, jusqu'en Europe ! En effet, l'histoire des lanternes-pivoines, la préférée des Japonais, fut reprise par le passionné de folklore nippon qu'était Lafcadio Hearn (1850-1904) dans son recueil fantastique, parfois glaçant et épouvantable, Kwaidan. Les lecteurs de langue anglaise ignoraient sans doute qu'ils se délectaient à une histoire chinoise du début des Ming, comme le firent des lecteurs de langue allemande quand Gustav Meyrink, l'auteur du Golem, traduisait l'œuvre de Hearn. » (p. 17)
On aura donc raison de se plonger avec délices dans les volumes déjà parus – quinze au total – de cette revue unique ; étant un converti de la dernière heure, je ne connais que la dernière formule et donc les deux derniers volumes uniquement (14 & 15) qui m’ont particulièrement ravi.

L'appétit communicatif du Visage vert pour les textes oubliés et curieux, n'a pas mis longtemps à aiguiser le mien dans deux directions qui se rejoignent dans le même goût pour le fantastique :

1/ L'une m'a conduit vers des œuvres de notre vieille Europe. Aussi à peine avais-je quitté le château d'Udolphe, que j'entamai le Manuscrit trouvé à Saragosse du fascinant Jean Potocki (1761-1815). Mais je n'avais déjà plus le temps de m'enfoncer plus avant sur les chemins inquiétants et infestés de brigands et de démons des Alpujarras. J'en étais à peine arrivé au moment où les deux sœurs Emina et Zibeddé se rapprochaient d'Alphonse Van Worden, le narrateur. Le jeune capitaine des Gardes wallonnes, qui se demande s'il a affaire à « des femmes ou bien avec d'insidieux succubes » écrit à ce moment : Chacune d'elles prit une de mes mains. Emina demanda si je me trouvais mal. Je la rassurai. Zibbedé me demanda ce que c'était qu'un médaillon qu'elle voyait dans mon sein et si c'était le portrait d'une maîtresse. « C'est, lui répondis-je, un joyau que ma mère m'a donné, et que j'ai promis de porter toujours : il contient un morceau de la vraie croix ... » A ces mots, je vis Zibeddé reculer et pâlir. « Vous vous troublez, lui dis-je, cependant la croix ne peut épouvanter que l'esprit des ténèbres. » ...

Combien de mois va-t-il me falloir patienter avant de pouvoir retrouver Alphonse et le suivre à travers les trois éditions récentes [Le livre de Poche, 2007 & GF, 2008 : deux volumes sous coffret] qui rendent dans sa forme la plus complète la grande œuvre que son auteur, ami et soutien de l'orientaliste allemand Julius Heinrich Klaproth (1783-1835), qualifiait de « roman bizarre » ?

2/ L'autre chemin suivi dans le sillage du Visage vert m'a mené vers ces recueils de récits à faire frémir qui parcourent la longue histoire de la littéraire chinoise, et invité à sortir d'une pile de vieilleries un peu négligées au fil des ans quelques ouvrages d'outre-tombe. Parmi eux, quelque peu défraîchi par 20 ans de négligeance coupable, mon premier livre en chinois acheté à Bordeaux dans cette curieuse succursale depuis longtemps fermée des douteuses amitiés Franco-chinoises à deux pas de la place de la Victoire. Il portait un titre évocateur : Bu pa gui de gushi 不怕鬼的故事 (Pékin : Renmin wenxue, 1978). Ce microscopique choix établi en 1961 par le laboratoire de recherche en littérature de l'Institut des Sciences Sociales de Chine [Zhongguo shehui kexueyuan wenxue yanjiusuo 中國社會科學院文學研究所] pour affermir le matérialisme ambiant avec un lot d'histoires dans lesquelles on n'a [même] Pas peur des fantômes - il venait d’être réimprimé en 1978 -, reprenait justement 11 récits tirés du livre qui retint mon attention aussitôt retombée l'émotion causée par la rencontre d'un vieil ami de presque 30 ans.

L’œuvre en question est le Zi bu yu 子不語 (Ce dont le Maître ne parle pas) de Yuan Mei 袁枚 (1716-1798) que je retrouvais ainsi dans l'édition que la Shanghai guji tira à 9000 exemplaires en novembre 1986 ; deux tomes achetés au creux de mon deuxième hiver pékinois pour 4 yuan 60 ! Pas loin gisait une autre édition de la même mine d’histoires curieuses sous son titre alternatif - Xin Qi Xie 新齊諧 - parue à 9500 exemplaires en mai 1986 au Shandong (Qi Lu shushe, Jinan), en même temps que la suite donnée par Yuan Mei à sa collection de mirabilia, le Xu Zi bu yu 續子不語 : soit un des 12000 exemplaires tirés à Changsha au Yuelu Shushe.

C'était inespéré, mais ces éditions modernes en caractères simplifiées et ponctuées qui avaient alors redonné un souffle de vie à une œuvre née il y a quelque 220 ans, étaient toutes expurgées. Datant de 1788, l'ensemble de 1025 récits en langue classique dans le style de ceux de Pu Songling 蒲松齡 (1640-1715) et de Ji Yun 紀昀 (1724-1805), avait, ne l'oublions pas, rencontré la censure dès 1836. Fort heureusement, les éditions plus ou moins complètes en furent nombreuses et il est dorénavant facile de rendre son visage d'origine à ce chef-d'œuvre oublié. Il n'empêche que le travail qui reste à faire pour le présenter au public français est de taille. Seule une poignée de ces récits à faire froid dans le dos ou à faire sourire a reçu une traduction, qui plus est pas toujours à la hauteur.

Mais ceci est une autre histoire qui pourrait avoir pour point de départ une incursion chinoise dans le bel édifice du Visage Vert, sous la forme d'une douzaine de récits courts : huit traduits par Solange Cruveillé, les quatre autres par moi, suivi d’une présentation que je m’efforce de rendre vivante et pas trop 'sinologico-soporifique'.

En attendant le mois de juin 2009 pour vous jeter sur le seizième volume concocté par Xavier Legrand-Ferronnière et ses collaborateurs, allez découvrir les précédents et, si vous êtes à Paris, précipitez-vous au stand du Visage vert au 18e Salon de la revue (10 - 12 octobre 2008).

Et pourquoi n'iriez-vous pas explorer, sans plus tarder, le versant de la revue sur Facebook entretenu par Anne-Sylvie Homassel dont la succulante et élégante traduction du deuxième volume des aventures de Fu Manchu vient juste de sortir chez Zulma ? Les créatures du Docteur Fu Manchu vont me tenir en haleine tout le weed-end -- encore une lecture sous influence. Si vous voulez me voir revenir à mes anciennes occupations et tenir mes promesses, il ne vous reste plus qu'à invoquer les mânes de Kongzi et de Li Yu 李漁 (1611-1680), qui, c'est piquant à noter, partageaient le même dégoût du surnaturel. (P.K.)

lundi 30 juin 2008

Trêve estivale (été 2008)

En utilisant les mêmes outils qu'en 2007 à la même période, je suis en mesure de vous donner des informations chiffrées sur votre blog préféré : en 12 mois, savoir depuis le 30 juin 2007, celui-ci est passé du 1 221 083ème rang des blogs recensés par Technorati au 797,172ème rang (le 26/06/08), soit un bond de 423 911 places dans le palmarès mondial.

Un coup d'œil sur le nuage de mots ci-dessus (26/06/08) - les « Top Tags » pour parler la « blogolangue » - donnera une vague idée de ce dont il a traité récemment. Le même outil de surveillance a également repéré les blogs qui ont inscrit d'une manière plus ou moins visible notre adresse dans leurs colonnes : c'est le cas notamment du blog du Visage vert – dont l’excellent n° 15 vient de paraître - à qui, vous l’avez sans doute noté, j'ai rendu la politesse (voir notre colonne de gauche).

A la fin de ce mois, notre compteur Sitemeter a dépassé les 23600 visites, dont l'essentiel, soit quelque 20000, ont été réalisées pendant l'année écoulée, et ceci toujours en provenance essentiellement de France mais aussi de tous les continents avec des visites à nouveau possibles, depuis la Chine --- difficile à dire si c’est la proximité des J.O. de Pékin ou l'impact de la dramatique catastrophe du Sichuan qui ont émoussé le contrôle des autorités ou bien une nouvelle stratégie comme le suggère Danwei.org ? Le livre que Pierre Haski vient de publier sur le sujet (Internet et la Chine. Seuil) devrait donner des indications sur le pourquoi et le comment les autorités surveillent et contrôle la toile. Mais ceci est un autre sujet.

Relevé Sitemeter, du 29/07/08 à 22h00.

Revenons à nos moutons, et à notre rythme mensuel de croisière qui est de 2000 visites uniques et de quelque 3000 pages visionnées - nos pages portent chacune 10 billets ; en tout, j'en ai, sans compter celui-ci, posté 187 depuis l'ouverture du blog le 18/11/2006. Depuis juin 2007, ce sont 114 billets qui ont été ainsi publiés - soit en moyenne, dix par mois : il vous suffit pour savoir à qui vous les devez et à qui vous plaindre de leur contenu, de décoder les initiales figurant entre parenthèses à la fin du billet ; la liste des collaborateurs effectifs et potentiels se trouve en haut de la colonne de gauche. A l’avenir, certains billets pourraient, comme on nous la conseillé, porter un résumé en anglais afin d’en faciliter l’accès à nos amis anglophones, voire même migrer vers le site de notre équipe dont le grand toilettage interviendra en septembre 2008.

Pour ce qui est du nombre des commentaires, il est extraordinairement et dramatiquement faible !, et personnellement je ne sais quelle conclusion tirer de cette désaffection. Seuls les trois ou quatre fidèles des devinettes actionnent une procédure pourtant fort simple pour en délivrer un -- c'est, du reste, ce qui m'invite à poursuivre la rubrique « Devinette » dont l'intérêt est loin d'être avéré.

Sachez, tout de même, qu'à n'importe quel moment vous pouvez intervenir pour réagir à des présentations qui sont parfois volontairement provocatrices --- peut-être, pas suffisamment : je vais, sans doute être contraint de radicaliser mon discours et d'appliquer la « méthode Kubin » qui a montré son efficacité. Ne vous en étonnez pas et réagissez.

Avant de vous laisser briser le silence, je voulais vous avertir d'une décision qui conduira ma pratique personnelle de ce blog pour l'année universitaire prochaine : si je compte bien continuer d'assurer la publicité des activités de l'équipe, je m'en tiendrai dorénavant à mon domaine de prédilection - la littérature chinoise ancienne, mon projet d’inventaire des traductions françaises de littérature chinoise, l'actualité de la traduction en général, et qui sait, de temps en temps, une devinette - si vous en voulez encore - ; ceci implique que j'abandonne à plus motivé et surtout plus compétent le suivi de l'actualité éditoriale dans le domaine contemporain et naturellement tout ce qui ne touche pas directement à la Chine ; je fais le pari que le rythme de publication n'en sera pas sérieusement affecté ! Je ne prends pas trop de risque dans la mesure où notre équipe, qui ne va plus tarder à enfiler ses nouveaux atours, s'est agrandie et comptera bientôt pas moins d'une douzaine de membres désireux de vous tenir au courant de l'activité littéraire dans son domaine propre : vous avez de la chance !

Lire à l'ombre de la Cité Interdite, Pékin (14/09/06, P.K.)

Je voudrais conclure ce rapide bilan par un appel solennel en direction des éditeurs, des directeurs de collection, voire des fortunés mécènes qui nous lisent. Cet appel vise à obtenir un soutien logistique qui pourrait se concrétiser par l'envoi des livres qu’ils publient en service de presse ou, la cession gracieuse de leurs archives, lesquels nous rendraient, individuellement et collectivement, la vie plus douce.

En effet, malgré la grande diligence de notre avant poste à la Bibliothèque universitaire, Jean-Luc Bidaux, lequel ne manque aucunes des nombreuses nouveautés dont nous pourrions faire état dans nos modestes colonnes, nous souffrons d'un retard très conséquent dans l'accès direct aux livres récemment publiés. Il faut compter plusieurs longues semaines, voire plusieurs mois, pour en disposer ! Nos propres capacités financières - je ne parle pas de nos capacités individuelles lesquelles vont en s'amenuisant, mais de celles de l'équipe ! - ne suffisent pas pour nous procurer tous les nombreux livres qui paraissent et dont nous aimerions rendre compte dans de bonnes conditions et des délais acceptables.

Cette demande va dans le même sens que celle que j'ai formulée dans un précédent billet – celui qui présentait le projet de création d'un fonds bibliographique des traductions françaises de littérature asiatique - et renvoie à la question : comment parler d'un livre qu'on ne possède pas définitivement ou suffisamment longtemps ? Certes Pierre Bayard a bien décrit dans un plaisant ouvrage intitulé Comment parler des livres que l'on a pas lus ? (Paris : Les Editions de Minuit, 2007) la possibilité de s'exprimer sur un ouvrage dont on a une connaissance très imparfaite, voire nulle, mais il ne serait pas sérieux pour nous de nous livrer à cette gymnastique -- voilà ce qui explique pourquoi je dois souvent me contenter de signaler la sortie d'un livre sans dépasser de beaucoup son paratexte, limitant mes prétentions à une simple incitation à la lecture et à la sollicitation de commentaires, invitation rarement suivie d'effet.

Ceci dit, il me faut mettre en garde nos éventuels bienfaiteurs que l'envoi d’ouvrage en service de presse ne sera pas forcément suivi des éloges escomptés : nous tenons farouchement à notre impartialité collective et individuelle ; de plus, l'impact commercial d'une telle largesse est, il faut bien le reconnaître, plus qu'incertain, de toute façon modeste -- voire les données chiffrées rapportées ci-dessus. Il n'empêche que l'expertise que les membres de l'équipe sont en mesure de fournir pourrait, me semble-t-il, largement contribuer à affiner la perception de l'amateur de littérature asiatique en traduction ; elle peut combler son attente d'être guidé, d'être épaulé dans sa découverte -- la disparition de la Revue Bibliographique de Sinologie et la confidentialité du Bulletin critique du Livre Français, l’absence de revue grand public ou spécialisée dans ce secteur rendent indispensable l’émergence d’un lieu qui puisse assurer le suivi critique des traductions d’œuvres des littératures asiatiques.

Une lecture attentive des critiques sur les publications récentes qu’offre la presse en kiosque ou en ligne montre que mis à part quelques rares signatures parmi lesquelles il faut naturellement compter celle de Bertrand Mialaret (Rue89.com) et celles que je signale à l’occasion, les comptes-rendus que l'ont peu lire ici où là, sont souvent dénués d’intérêt et manquent dramatiquement de points de comparaison ; s’appuyant, parfois fort lourdement, sur les dossiers de presse et se satisfaisant presque toujours d’une lecture rapide, ils ne se départissent pas d'un enthousiasme béat rarement motivé ; du reste, ils sont toujours muets sur les qualités réelles de la traduction, se contentant, parfois mais sans insister, d’évaluer le rendu français, ce qui n'est pas la même chose. Même si on peut ne pas s’en contenter, l’avis du spécialiste n’est pas, dès lors que celui-ci est formuler sans jargon et avec la volonté d’être lu de tous, à négliger.

On ne peut du reste s’en passer sur des points importants comme la pertinence du choix des traductions, la qualité de la traduction évaluée par rapport au texte original, la valeur de l'œuvre au regard du contexte culturel qui l'a nourrie, etc., jugements et appréciations qui ne peuvent qu’enrichir la perception du lecteur.

Les éditeurs et ses intermédiaires ont, eux aussi, me semble-t-il, beaucoup à gagner à prendre connaissance de ce type d’expertise, qui, en plus, peut ouvrir des pistes de réflexion, déboucher sur des propositions de texte à traduire, tout en renvoyant un regard dégagé, impartial sur le travail éditorial. Il y là, sans doute, un échange fructueux à mettre en place.

De plus, nous savons, nous qui sommes au contact d'une part, certes économiquement mineure, mais en aucun cas négligeable du public, combien nos avis peuvent influencer ceux qui les reçoivent. Nous savons, ou alors devons en prendre rapidement conscience, combien nos prescriptions peuvent façonner les goûts, et les dégoûts, des étudiants qui suivent nos cours, lesquels seront de futurs professeurs/prescripteurs, voire de potentiels acteurs de la diffusion de la littérature asiatique dans notre pays, soit en tant que traducteur, attaché d'une maison d'édition, que sais-je encore ?, libraire, critique littéraire, attaché culturel...

Lire au Collège impérial, Pékin (17/09/06, P.K.)

Si, comme l’affirme le bon sens populaire chinois, « dérober un livre n'est pas voler » (Toushu buzei 偷書不賊), détrousser son libraire est rarement loué, dans tous les cas jamais par le libraire, même si c’est pour une cause juste. Toute contribution matérielle sera chaleureusement accueillie et dûment signalée. Merci d’avance et bonnes vacances à tous. (P.K)

Lectures estivales (été 2008)

Dans un temple de Suzhou, le 8/08/2002 (P.K.)

Il est encore temps de passer chez votre libraire préféré pour faire le plein de livres pour l'été ; en plus de tous ceux dont nous avons parlé sur ce blog au cours de l'année, c'est-à-dire une bonne vingtaine de titres parus depuis le début de l'année 2008 et autant, sinon plus, d'ouvrages plus anciens méritant le détour, voici plusieurs pistes à explorer :

Outre, L'écrin vert, le délicat recueil de poèmes de Rabindranath Tagore (1861-1941) traduits par Saraju Gita Banerjee que viennent de publier les Editions Gallimard dans leur collection « Connaissance de l'Orient » et qui est une bonne manière de se replonger dans l'œuvre du Prix Nobel de Littérature 1913 que les éditeurs français redécouvrent directement à partir du bengali (et non plus à partir de l'anglais) -- voir notamment ses Histoires de fantômes indiens (7 textes traduits par Ketaki Dutt-Paul et Emmanuel Pierrat, Arléa, 2008, 207 pages) même s'ils pâtissent d'un rendu français qui peine à transmettre le souffle poétique du conteur indien et les Quatre chapitres qui ressortent chez Zulma (France Bhattacharya, traduction) sous une belle couverture de David Pearson --, je vous encourage à lire L'Oreiller Magique, la merveilleuse pièce de Tang Xianzu 湯顯祖 (1550-1635) [Handan ji 邯鄲記] admirablement traduite par André Lévy (Editions MF, « Frictions », 2007) dont le vous parlerai en détail à la rentrée --- le temps m'a manqué pour finir un billet qui a déjà son titre : « Tang Xianzu ressuscité ».

Mais si vous voulez frissonner, plongez-vous dans le n° 15 du Visage vert : en plus d'être un excellent numéro finement dosé autour du thème « Hantises et malédictions », et ce grâce au doigté de son maître-d'œuvre, Xavier Legrand-Ferronnière et à une lumineuse mise en page, c'est une excellente invitation à apprécier des auteurs oubliés, tels que Jean Cassou (1898-1987), Jules Bois (1868-1943), Ralph Adams Cram (1863-1942) dont la redécouverte est judicieusement facilitée par des études aussi pertinentes que savantes. Un régal !

Pour ma part, après une relecture de La Princesse de Clèves (1678) que les circonstances imposent, je partirai à l'assaut des pyramides armé des Mystères d'Udolphe (1794) d'Ann Radcliffe (1764-1823) dans le volume n° 3493 de la collection « Folio classique » (Gallimard, 2001. Edition de Maurice Lévy, 904 pages) qui le propose dans la traduction historique de Victorine de Chastenay (1798) : m'est avis que ce chef-d'œuvre du roman gothique devrait faire baisser la température ambiante et calmer mon appétit de frissons jusqu'à la sortie chez Zulma des Créatures du docteur Fu Manchu de Sax Rohmer dans une nouvelle traduction d'Anne-Sylvie Homassel. Ce deuxième volume des irrésistibles aventures de Nayland Smith et du Dr Petrie est annoncé pour le ... 11 septembre 2008. Une nouveau choc des cultures en perspective, car, comme prévient l'éditeur, Fu Manchu s'y montre encore « plus cruel, plus insaisissable que jamais. Sans oublier la troublante Kâramanèh !» .

Sensible à l'appel lancé à l'occasion de la dernière réunion de notre équipe (27/06/08), Solange Cruveillé qui est pourtant plongée dans un passionnant travail sur le personnage du renard dans la littérature chinoise de l'Antiquité à la dernière dynastie, m'a déjà répondu : « Je n'ai pas de lectures à recommander puisque je ne lis que des ouvrages pour ma thèse. néanmoins, je me suis régalée avec les Elégies de Chu (Chu Ci de Qu Yuan) traduites par Rémi Mathieu (Gallimard, « Connaissance de l'Orient », 2004, 318 p.), pour la beauté des images, la poésie et la traduction des sentiments, et le Han Feizi ou le Dao du Prince, traduit par Jean Levi (Paris : le Seuil, « Points sagesses », 1999, 638 p.), pour ses nombreuses anecdotes divertissantes, deux grands classiques qui malgré leur âge canonique se lisent comme des écrits modernes. Dans un autre genre, je conseille aussi La cuisine chinoise (1925) de Henri Lecourt (chef de la poste française à T’ien-Tsin en 1925, membre de l’Ordre du Nuage de Jade Vert, mari de cuisinière chinoise et fin gourmet), mis en ligne par Pierre Palpant (Classiques des sciences sociales) ici, qui offre des recettes de cuisine impériale et nous fait (re)découvrir le goût vrai de la cuisine tendance Pékinoise. » Et vous, qu'allez-vous lire ? (P.K.)

mercredi 4 juin 2008

Aucun livre n’est inutile ...

... ou deux ou trois mots sur le projet de création d’un groupe de recherche sur les traductions françaises de littérature chinoise.


C’est en rédigeant certains des billets consacrés à la littérature chinoise ancienne publiés pour ce blog que je me suis aperçu qu’il manquait un outil performant capable, à chaque fois que s’en faisait sentir la nécessité, de fournir rapidement et avec précision, l’information complète ou pertinente sur l’existence de traductions françaises de ces textes.

Les inventaires que je consulte pour combler mes lacunes sont tous soit trop anciens [Martha Davidson, 1957], soit très incomplets pour le français [Wang Lina, 1988]. La recherche s’en trouve donc terriblement alourdie et laisse un arrière goût de travail bâclé -- surtout quand les traducteurs dont je signale les travaux n’ont pas jugé bon de mener l’enquête en amont ou de rendre compte de leurs résultats dans une préface ou dans des notes, voire pire, quand ils le font mais de manière très imprécise ou simplement allusive.

Dans le même temps, j’ai pris connaissance du travail que conduisait de son côté Xavier Legrand-Ferronnière sur la littérature fantastique et découvert avec ravissement la base de données bibliographique qu’il a créée sur le versant virtuel de l’excellente revue qu’il dirige et qui a pour nom Le Visage Vert (Zulma). Dans cette base en construction qui frappe déjà par sa richesse et la rigueur qui entoure son établissement, plusieurs entrées ont retenu mon attention : Gan Bao 干寶 (vers 280 - 350 ?), Pu Songling 蒲松齡 (1640-1715) et Luxun 魯迅 (1881-1936), tous trois mis à l’honneur par Roger Caillois (1913-1978) dans les anthologies qu’il publia entre 1958 et 1966.

Constatant qu’on pouvait être plus complet, j’ai proposé mon aide à Xavier Legrand-Ferronnière qui m’a fait l’amitié de l’accepter et a glissé dans la notice dédiée à Pu Songling un lien vers le billet consacré à cet auteur traduit naguère par Tcheng-Ki-Tong alias Chen Jitong 陳季同 (1851-1907) [voir l'illustration ci-dessus] et plus récemment par André Lévy (Chroniques de l’étrange, Picquier, 2005).

Mais, il y a, comme souvent, loin de l’intention à la réalisation. En effet, compléter ces notices signifie balayer plus de deux siècles de tentatives parfois hasardeuses, parfois brillantes, le plus souvent partielles. Qui plus est, celles-ci ont été livrées sans plan d’ensemble et sans volonté de représentativité, soit en éditions séparées, chez toutes sortes d’éditeurs, soit dans des revues ou des anthologies parfois généralistes et thématiques. Le public visé par ces publications étant forcément assez réduit, elles ont souvent été éditées de manière confidentielle et rarement réimprimées.


Un exemple [sur lequel je reviendrai plus en détail dans un prochain billet] permettra mieux qu’un long discours de se rendre compte du travail à mener et devrait prouver que si comme l’affirme avec justesse Ji Yun 紀昀 (1724-1805), « aucun livre n’est inutile », chacun a aussi son histoire qui mérite d’être contée : l’ouvrage dont la couverture et la page de garde figurent en illustration à ce billet [voir ci-dessus et ci-dessous] fut publié à Paris aux Editions de l’Abeille d’Or vers 1926 sous le titre Le lama rouge et autres contes. Il propose la traduction d’une soixantaine de récits de Ki-Yun, c’est-à-dire notre Ji Yun, et n’a été tiré qu’à 1000 exemplaires. Mais, le savoir n’épuise pas le sujet : on ne peut naturellement pas se contenter d’ajouter qu’il est le fruit de la collaboration de M. Tcheng-Loh [Chen Lu] 陳籙, « Ministre Plénipotentiaire de Chine à Paris », né en 1877 et de Mme Lucie Paul-Margueritte (née en 1886), fille de Paul Margueritte (1860-1918), membre de l’Académie Goncourt entre 1900 et 1918. Il faut encore prendre la peine de définir précisément parmi les 1196 contes du Yuewei caotang biji 閱微草堂筆記, ceux qui ont été retenus, puis évaluer, par la confrontation avec le texte chinois, les qualités ou les défauts de cette traduction. Ce travail n’est pas sans présenter de redoutables difficultés car les traducteurs ont pris des libertés assez notables avec le texte d’origine.

Ceci fait, ou parallèlement, on pourra se pencher sur les traductions plus récentes que Jacques Pimpaneau [Notes de la chaumière des observations subtiles. Paris : Kwok-on, 1995 : 125 récits] et Jacques Dars [Passe-temps d’un été à Luanyang. Paris : Gallimard, « Connaissance de l’Orient », 1998 : 297 récits] ont réalisées à partir de la même source et l’on continuera de chercher les éventuelles traductions françaises des récits de Ji Yun qui auraient pu paraître dans des revues ou des anthologies anciennes ou récentes, sans négliger celles produites en Chine même. On n’oubliera pas non plus les extraits qui pourraient figurer dans les travaux universitaires.

Les informations recueillies au cours des différentes étapes de cet examen seront mises en forme pour pouvoir être interrogées et confrontées à d’autres données similaires concernant d’autres ouvrages, en fonction de l’époque, des traducteurs, des maisons d’éditions, du genre, de la nature du travail, etc. Elles viendront également alimenter les chapitres d’une histoire de la traduction de la littérature chinoise en langue française qui pourra être accompagnée d’intéressants appendices dont un annuaire des traducteurs.

Si la littérature fantastique - le terme « fantastique » est pris ici dans son acception la moins restrictive possible -, mérite une attention particulière, elle ne peut, ni ne doit borner notre horizon. Il convient, dès le début, d’élargir la recherche à tous les auteurs et à toutes les œuvres ayant retenu l’attention des sinisants et des curieux de la Chine et de sa littérature, depuis les premiers rendus réalisés par les missionnaires Jésuites au XVIIIe siècle, ce qui, vous en conviendrez facilement, représente une tache immense.

Pour relever ce défi, il m’est donc apparu qu’un travail d’ensemble, reposant sur une collaboration large, s’imposait. J’ai donc proposé à notre équipe d’inscrire ce projet au programme de ses activités. Les membres présents à la réunion du 13 mai 2008 ont approuvé cette proposition, ce dont je les remercie.

Toutes les bonnes volontés et toutes les compétences seront les bienvenue. Elles y trouveront leur compte, car, au-delà d’un simple outil pratique répondant à des interrogations ponctuelles, l’inventaire des traductions françaises de littérature chinoise que je souhaite voir naître et croître sera en mesure de contribuer à répondre à des questionnements plus substantiels. Les données recueillies que nous allons mettre à la disposition des chercheurs sous la forme d’une base de données numérique consultable en ligne contribueront, je n’en doute pas, à faire progresser les connaissances sur toutes sortes de sujets connexes.


Cette entreprise ne peut, en effet, se limiter à établir un simple catalogue de publications. Outre qu'elle s’attachera à faire la clarté sur les traductions, leurs qualités respectives et à fournir un panorama de l’œuvre accomplie dans ce domaine, elle sera conçue pour aider l’historien de la sinologie à affiner sa perception sur la manière dont on a découvert et considéré la littérature chinoise dans notre pays ; l’historien de la traduction pourra, quant à lui, s’en emparer pour déceler les tendances propres à chaque époque, ses imperceptibles évolutions, sans compter que chemin faisant nous isoleront les textes où s’expriment les techniques et des théories développées par les acteurs de cette aventure intellectuelle, textes qu’on présentera sous la forme d’une anthologie raisonnée ; le comparatiste pourra, de son côté, y trouver grain à moudre, pour déceler l’influence que certaines traductions ont pu avoir sur la création littéraire française. Les traducteurs et les éditeurs, eux-mêmes, gagneront de précieuses heures, en prenant la mesure du travail déjà accompli afin de mieux orienter leurs choix à venir, etc. In fine, chacun pourra exploiter selon ses propres préoccupations ce matériau qui, bien qu’il soit très différent reconnaît un lien de parenté avec l’Inventaire analytique et critique du conte chinois en langue vulgaire initié par André Lévy en 1975 [déjà cinq volumes publiés depuis 1978 aux Editions du Collège de France et de l’Institut des Hautes Etudes chinoises]. Cette monumental travail, d’abord personnel avant de devenir collectif, nous sera, du reste, d’un grand secours pour le genre court -- je rappelle que la septième des sept rubriques critiques attachées à chaque récit prend en compte les traductions [voir sur ce blog le compte-rendu de Solange Cruveillé sur le dernier volume paru en 2006]. Souhaitons seulement que notre projet ne connaisse pas les mêmes enlisements qui rendent de plus en plus hypothétique la publication d’un sixième tome et de l’index général. Un autre danger qui le menace serait de vouloir embrasser d’un seul mouvement l’ensemble du champ littéraire chinois.

Ce projet de création d’un Inventaire analytique des traductions françaises de littérature chinoise ne peut évidemment risquer de se trouver paralysé par l’immensité du champ à prendre en compte. Il convient, pour éviter d’être noyé avant d’avoir appris à nager, que notre groupe s’aguerrisse en concentrant dans un premier temps ses efforts dans une seule direction avant d’élargir progressivement ses prétentions. Mon choix s’est tout naturellement porté vers ce qu’André Lévy appelle fort justement la « littérature de divertissement » de la Chine ancienne [La littérature chinoise ancienne et classique. Paris : PUF, « Que sais-je ? », n° 296, p. 83]. Le premier volet de ce projet sera donc consacré au roman, xiaoshuo 小說 (en langue classique et en langue vulgaire), et au théâtre littéraire (xiqu 戲曲) de la Chine impériale.

Une fois que ce champ aura été bien balisé et que nos armes seront rodées et notre modus operandi définitivement fixé, nous pourrons alors prendre en compte les autres domaines de la littérature chinoise, et pourquoi pas, maintenant que notre équipe, récemment rebaptisée « Littératures d’Extrême-Orient, textes et traduction », s’est élargie, entreprendre le même travail de mémoire et d’analyse sur les traductions françaises de littérature du Japon, d’Inde, du Vietnam, de Corée et de Thaïlande : on imagine facilement tout le profit à tirer de cette mise en confrontation des données recueillies.

Mon intention en vous exposant brièvement ce projet est, vous l’avez compris, de lui assurer la plus grande publicité pour susciter des vocations auprès de ceux qui seraient les plus susceptibles d’y prendre part, mais aussi de recueillir des soutiens au-delà de nos rangs.

Je sais déjà pouvoir compter sur les conseils de spécialistes comme Li Jinjia 李金佳 qui a soutenu une thèse sur les traductions du Liaozhai zhiyi 聊齋誌異, mais aussi et surtout sur l’aide précieuse de Jean-Luc Bidaux qui depuis la Bibliothèque Universitaire où il officie, saura faciliter l’accès aux ouvrages à examiner, soit en rendant possible la consultation de ceux qui sont conservés dans d’autres bibliothèques, soit en acquérant les ouvrages indispensables pour la conduite de ce projet, savoir les traductions existantes encore disponibles, mais aussi les éditions chinoises des textes traduits.

Mon souhait est d’aboutir à la constitution d’un fonds qui donnerait corps à l’aspect « patrimonial » du projet, par la mise à disposition des étudiants et des chercheurs, d’une collection la plus complète possible des traductions françaises de littérature chinoise dans un espace bien identifiable de la Bibliothèque Universitaire de l’Université de Provence, selon le modèle retenu pour l’Espace de documentation et de recherche Gao Xingjian inauguré récemment.

Dans cette perspective, tous les dons et envois de traductions anciennes et modernes seront acceptés avec enthousiasme, qu’ils émanent de particuliers collectionneurs ou directement des maisons d’édition se manifestant dans ce domaine.

Mais chaque chose en son temps. Comptez sur moi pour vous tenir au courant de l’avancée de nos travaux qui devraient s’intensifier à la rentrée universitaire 2008/2009, car je compte associer à cette entreprise au long cours, les étudiants du Master Monde chinois qui suivront mes cours de méthodologie et sur le roman chinois ancien : quel meilleur moyen de se faire une idée des contraintes et des joies de la recherche que de prendre part à une œuvre collective de ce type ?

Vous risquez également d’entendre parler, ici, des trouvailles que l’on ne manquera pas de faire et d’avoir des échos des plaisirs qu’elles procurent et des informations qu’elles livrent. « Aucun livre n’est inutile » et surtout pas les traductions des œuvres chinoises qui peuvent nous apprendre beaucoup sur la Chine, mais autant sur nous et la façon dont nous la considérons. (P.K.)

samedi 15 mars 2008

Fu Manchu de Sax Rohmer

Sax Rohmer alias
Arthur Henry Sarsfield Ward (1883-1959)
Source d'une partie des illustrations de ce billet :
The Page of Fu Manchu. The Sax Rohmer Research Web Site.

Je suis sorti - il y a bien longtemps maintenant, mais il est des lectures dont on ne se défait pas - de mon premier contact avec Palimpsestes. La littérature au second degré (Le Seuil, 1982) avec la sensation profondément ancrée en moi depuis, que, comme l'a si bien écrit Borges cité page 453 par Gérard Genette, « la littérature est inépuisable pour la raison suffisante qu'un seul livre l'est » (Enquêtes), que chaque livre en cache d'autres et que si on aime « vraiment les textes, on doit bien souhaiter, de temps en temps, en aimer (au moins) deux à la fois ». De là, découle l'idée qui a depuis guidé ma découverte de la littérature que chaque lecture en appelle d'autres et que, quelles que soient celles que l'on rencontre, on est toujours en prise avec la « Littérature en transfusion perpétuelle - perfusion transtextuelle -, constamment présente à elle-même dans sa totalité et comme Totalité, dont tous les auteurs ne font qu'un, et dont tous les livres sont un vaste Livre, un seul Livre infini. L'hypertextualité n'est qu'un des noms de cette incessante circulation des textes sans quoi la littérature ne vaudrait pas une heure de peine. Et quand je dis une heure ...».

Donc si on aime la littérature chinoise - c'est mon cas - , on doit pouvoir l'aimer jusque dans ses dérivations, ses déviations les plus imprévisibles, les plus inattendues dès lors que le produit final de la curieuse alchimie entrée en jeu livre une œuvre originale, à son tour source de mutations... Si vous me concédez cela, vous me pardonnerez je l'espère ce périlleux détour, dont vous apprécierez à sa juste valeur l'excès et les belles citations qu'il m'a permis de faire, juste pour justifier l'incartade que je m'octroie avec ce billet qui va vous entraîner sur les terres du Mystérieux Docteur Fu Manchu que les Editions Zulma (Paris, janvier 2008, 319 pages) viennent de ressusciter. En effet, ce titre initial d'une longue série - treize volumes publiés de 1912 à 1959 -, n'est pas d'un auteur chinois, mais de Sax Rohmer, pseudonyme choisi par le prolifique écrivain britannique Arthur Henry Sarsfield Ward (1883-1959) ; qui plus est, son action ne se passe pas plus en Chine qu'en Asie --- sauf au chapitre VII, avec une évocation de la révolte des Boxers ---, mais, pour l'essentiel, dans le Londres du tout début du XXe siècle.

N'étant pas Sax Rohmerologue, ni même un Fu Manchiste de la première heure, mon avis sur l'œuvre n'aura que de poids --- mon engouement, somme toute récent, pour la saga n'est après tout que le syndrome d'un mal sur lequel on ne gagnera rien à s'appesantir ; il n'empêche que je ne peux m'interdire de vous faire partager mon enthousiasme pour ce nouvel avatar hexagonal qui devrait renvoyer tous les précédents aux oubliettes. Comme quoi, s'il est abusif de dire que toute traduction est mortelle, on peut néanmoins penser que certaines sont vouées à disparaître ... Mais avant d'en administrer la preuve, voyons de quoi il retourne. Encore qu'il ne soit plus la peine de trop s'appesantir car --- comme j'ai un peu traîner : mea maxima culpa ---, la presse s'est déjà réjoui du retour des aventures de Fu Manchu dans les gondoles des librairies françaises et a déjà dressé dans ses grandes lignes le tableau de fond du chapelet d’aventures qui entraînent le lecteur à la poursuite du Docteur Fu Manchu : par exemple Le Monde avec Gérard Meudal, « Au bon temps du péril jaune » (11/01/08), Le Figaro, avec Jean-Claude Perrier, « L'abominable Fu Manchu est de retour » (28/02/2008). L'un (payant) et l'autre (gratuit), ces deux articles en ligne ont déjà développé les éléments de base qui figurent sous forme condensée sur les rabats de la belle couverture signée David Pearson et sur la page, pas moins élégante, que l'éditeur consacre à l'ouvrage sur son site :
Le mystérieux docteur Fu Manchu — le péril jaune incarné en un seul homme ! — a jeté son dévolu sur l'Occident.
Fu Manchu est un esthète du crime, il tue en série et en beauté. Pour l'empêcher de nuire: le brillant agent secret Nayland Smith, flanqué du discret docteur Petrie, sorte de Watson plutôt fleur bleue et chroniqueur des innombrables méfaits du terrible Chinois.
Sax Rohmer nous entraîne à leur suite dans un Londres nocturne, tout en chausse-trapes, où le moindre ponton cache un laboratoire clandestin, le moindre entrepôt un caravansérail, la moindre passante une princesse arabe...
Premier volume d'une série culte, dans une nouvelle traduction!
A ce résumé sommaire est venu s'ajouter une micro-biographie, et un document sonore de 27 mn et 50 secondes qui permet d'écouter grâce aux archives de l'INA, une nouvelle de Sax Rohmer : Les yeux de Fu Manchu. Bientôt un blog devrait venir entretenir la passion dévorante des nouveaux aficionados des péripéties de la lutte d'un détective très sherlock-holmessien contre « Le criminel le plus extraordinaire que le monde eut jamais connu » et qui représente « une menace pire que la Peste Noire » (p. 152).

En attendant, qui veut tout savoir sur lui, sur son créateur, les antécédents, les avatars, les éditions, les traductions, les adaptations au cinéma, à la télévision, en comics, en bibelots de toutes sortes, et bien d'autres choses encore, ira visiter The Page of Fu Manchu. The Sax Rohmer Research Web Site qui est une très riche base de données collective dirigée par Dr. Lawrence J. Knapp entièrement dévolue à ce terrifiant personnage et à son créateur : vous y découvrirez également une bibliothèque virtuelle avec les textes en anglais et aussi la liste exhaustive (?) des traductions à laquelle ne fait défaut que la nouvelle traduction française d’Anne-Sylvie Homassel [qu'on pourra entendre dans une émission radiophonique annoncée sur la page d'actualités de Zulma]

Sa traduction remplace avantageusement celle d'Henri Thiès en circulation chez divers éditeurs et dans divers formats depuis 1931, soit depuis 79 ans ! Elle avait néanmoins été revue à la fin des années 1970 par Robert-Pierre Castel pour ses dernières réapparitions comme en poche en « 10/18 » sous le titre Le mystérieux Dr Fu Manchu (n° 1973, 350 p.). Mais trêve de propos oiseux, rentrons dans le vif du sujet.



Le rapide survol que je vous propose sera aussi l'occasion de découvrir le style percutant et, souvent, hautement humoristique de Sax Rohmer. Pourtant, ses romans sont de ceux « à ne pas lire la nuit » - nom d'une collection des Editions de France qui en proposa dans les années 30. Le sentiment de peur qu'ils diffusent joue en partie sur l'effet que pouvait produire à une époque où l'on parlait beaucoup du Péril Jaune [j'y reviendrai dans un prochain billet], la menace – sans cesse rappelée - que faisait peser sur l'Occident, une Chine mystérieuse et cruelle : « Nous avons affaire à un Chinois, je vous le rappelle - à l'essence incarnée de la subtilité de l'Orient - au génie le plus sidérant que l'Asie moderne ait produit » [p. 51-52] ; un Chinois dont le caractère inhumain est proprement impensable pour un Occidental : « Aucun homme blanc, je crois, n’a de goût pour la cruauté froide des Chinois..... » (p. 108) ; avec lui c'est l'Orient qui fait peser sa menace sur l'humanité entière : « Nous étions entre les mains de l'Orient, tombés si l'on veut sous la coupe de cette nation chinoise incompréhensible entre toutes. » Ailleurs, une évocation ajoute à la fiction un degré supplémentaire dans l'horreur en s'appuyant sur la réalité telle que la rapporte les journaux qui imputent à la Chine lointaine la pratique courante de l'infanticide : « Les jeunes victimes de ces agissements sont pratiquement toutes des petites filles non désirées, et dans presque tous les cas, les parents attribuent immédiatement la cause du décès à la morsure d'un scorpion, et produisent sans difficulté la preuve de ce qu'ils avancent », et Petrie de conclure : « Peut-on s'étonner qu'un tel peuple ait produit un Fu Manchu ? Edifiante illustration des mœurs chinoises ! » (p. 63).


Cliché d’un opiomane provenant du site Opium Museum

Le chapitre VI, nous entraîne dans les bas-fonds de Londres, dans une fumerie d'opium, dans une scène d'anthologie dont voici un court extrait, avec dans l'ordre, (A) le texte original, (B) la nouvelle traduction française [p. 58-59], et enfin (C) l'ancienne [Thiès, « 10/18 », p. 78-79.] :
(A) From behind a curtain heavily brocaded with filth a little Chinaman appeared, dressed in a loose smock, black trousers and thick-soled slippers, and, advancing, shook his head vigorously.
« No shavee--no shavee, » he chattered, simian fashion, squinting from one to the other of us with his twinkling eyes. « Too late! Shuttee shop! »
« Don't you come none of it wi' me! » roared Smith, in a voice of amazing gruffness, and shook an artificially dirtied fist under the Chinaman's nose. « Get inside and gimme an' my mate a couple o' pipes. Smokee pipe, you yellow scum--savvy? »
My friend bent forward and glared into the other's eyes with a vindictiveness that amazed me, unfamiliar as I was with this form of gentle persuasion.
« Kop 'old o' that, » he said, and thrust a coin into the Chinaman's yellow paw. « Keep me waitin' an' I'll pull the dam' shop down, Charlie. You can lay to it. »
« No hab got pipee— » began the other. Smith raised his fist, and Yan capitulated. « Allee lightee, » he said. « Full up--no loom. You come see. »

(B) De dessous un rideau richement brodé de crasse apparut un petit Chinois, revêtu d'une blouse large, d'un pantalon noir et de chaussons aux épaisses semelles. Il s'avança au milieu de la pièce et secoua vigoureusement la tête.
« On ne lase pas ! On ne lase pas ! « caque-t-il, en nous considérant l'un après l'autre, l'œil torve et clignotant. « Tlop tald ! Magasin felmé ! »
« Dis donc voir ! On ne me la fait pas, à moi ! » rugit Smith d'une voix étonnamment râpeuse, en secouant un poing soigneusement maquillé de crasse sous le nez du Chinois. « Rentre dans ton trou et donne-nous deux pipes, à mon pote et à moi. Une pipe à fumer, face de citron - pigé ? »
Mon ami se pencha et darda vers le Chinois un regard d'une méchanceté qui me sidéra - je n'étais guère familier de cette méthode de négociation.
« Ramasse, l'artiste, ajouta-t-il, et il jeta une pièce de monnaie dans la patte du Chinois. Et t'as pas intérêt à m'faire attendre, sans quoi j'te démolis toute ta boutique, Charlie, sans blague. »
« Challie pas avoil pipe », commença l'autre. Smith leva le poing, et Yan capitula. « D'accol, d'accol... Magasin est plein... pas de place... Vous voil... »

(C) Un rideau lourdement décoré se souleva. Un petit Chinois apparut, vêtu d'un smoking déboutonné, d'un pantalon noir et de pantoufles à semelles épaisses. Il avança vers nous en secouant fortement la tête.
- Pas raser, pas raser, grimaça-t-il, tel un singe, en nous examinant l'un et l'autre, les yeux clignotants. Trop tard ! Boutique fermée !
- Assez causé ! hurla Smith avec une grossièreté déconcertante, tout en mettant sous le nez du Chinois un poing artistement sali. rentre tout de suite et donne-nous, à mon camarade et à moi, une paire de pipes. Fumer pipes, compris, rebut de Jaune ?
Et mon ami se pencha vers lui et le fixa dans les yeux avec une expression qui me surprit fort, peu habitué que j'étais à des arguments aussi gracieusement convaincants.
- Prends ça, ajouta-t-il en mettant une pièce dans la patte jaune. Fais-moi attendre encore un peu et je démolis ta baraque, Charlie. Méfiance !
- Nous pas pipes ..., commença l'autre.
Smith leva le poing et Yan capitula.
- Tlé bien, fit-il. Mais la maison pleine, pas de place. venez voir, venez.
Les exemples prouvant la supériorité de la nouvelle traduction (B) sur l’ancienne (C) pourraient être pris tout le long du roman : vous pouvez donc remiser vos vieux « 10/18 » et les compilations qui en ont été faites au placard -- sauf, peut-être, pour les savantes préfaces et autres avant-propos inspirés de Francis Lacassin --, et plonger dans ce beau volume Zulma en attendant impatiemment la suite : on connaît déjà le titre du prochain volume : Les Créatures du docteur Fu Manchu.


Serez-vous séduit par l'étrangeté du personnage, descendant supposé « d'une très vieille famille du Kiangsu » [Jiangsu 江蘇] (p. 289) ? « Le plus grand génie, peut-être des temps modernes ? On a dit de lui cent fois qu'il avait le front de Shakespeare et le visage de Satan. Il y avait dans sa présence même quelque chose de reptilien, d'hypnotique. » (p. 147) ; un personnage dont le regard, ébranle le Dr Petrie qui fait effort pour en rendre compte : « Comment décrire ce visage, ces yeux, qui me regardaient tranquillement par-dessus la table ? Ce visage était celui d'un archange du mal, et ces yeux, qui en étaient le trait souverain, étaient plus étranges qui eussent jamais reflété âme humaine - ils étaient étroits et longs, très légèrement obliques, et d'un vert étincelant. mais surtout - et je n'ai jamais vu cela chez aucun autre être humain, ils étaient, chose horrible, recouverts d'une sorte de film qui me fit songer à la membrana nictitans de certains oiseaux. Cette membrane était baissée lorsque je fis sauter la porte, mais elle sembla se rétracter quand j'eus pénétré dans la pièce, révélant les iris de l'homme dans tous leur éclat vert. » (p. 65-66)


S'il est souvent paralysé par « la force mauvaise qui émanait de cet individu », Petrie, narrateur attentif des événements qu'il vit un peu malgré lui, est aussi sensible au charme de Kâramanèh, la belle esclave du Docteur Fu Manchu, nous offrant quelques beaux moments à la sensualité très datée, mais remarquablement efficace, comme ici : « Une jeune fille enveloppée dans une cape de soirée se tenait tout contre moi. Lorsqu'elle leva les yeux, je découvris le visage le plus adorablement, le plus étrangement séduisant que j'eusse jamais vu. Une peau de blonde, et cependant les yeux et les cils noirs d'une Créole, les lèvres rouges et sensuelles - la belle étrangère dont la caresse m'avait surpris n'était pas native de nos rivages du Nord. » (p. 22-23) ; plus loin : « Elle ouvrit grand son manteau, et je me frottai littéralement les yeux, ne sachant pas si je rêvais ou si j'étais éveillé. Car elle était revêtue d'un ensemble de soie légère et transparente qui soulignait abondamment la sveltesse de sa silhouette ; une large ceinture enchâssée de pierres précieuses et maints joyaux précieux rehaussaient encore sa beauté : elle n'eût pas déparé le jardin clos d'Istanbul ; et dans le banal décor de mon bureau, elle était sublimement déplacée. » (p. 133-134)

Bref, je ne dis rien des décors et des situations dont les descriptions font froid dans le dos, et du suspens qui vous saisira, car vous l'avez deviné, Sax Rohmer a réussi une bien étonnante combinaison d'éléments qui hisse ses fictions au rang des œuvres accomplies --- si l'on est frileux, disons qu'elle les met en bonne place dans la catégorie que la critique se pique de redécouvrir, de la littérature dite populaire ou du second rayon ou paralittérature. Les meilleurs de ses romans et nouvelles s'y retrouvent du reste en excellente compagnie avec tant d'autres ouvrages qui ont fait rêver et frémir tant de générations d'amateurs de fiction romanesque ; ils y côtoient nombre de romans chinois des XVIIe et XVIIIe vers lesquels je vais me pencher à nouveau en attendant le retour du « génial et maléfique organisateur d'une prise de contrôle de l'Europe par les Asiatiques » [voir Régis Poulet, « Le supplice oriental de Fu Manchu aux Perses », in Le supplice chinois dans la littérature et les arts. Les Editions du Murmure, 2005, pp. 19-30 - article mis en ligne, le 31 mars 2008, sur le site La revue des ressources], dont je vous parlerai sûrement à nouveau : Ah ! Fu Manchu, quand tu nous tiens ! (P.K.)