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jeudi 4 juin 2009

Imprimer sans profit ?

L'intitulé du colloque qui va se tenir à l'Institut national d’histoire de l’art (Paris, Galerie Colbert, Salle Vasari) du 11 au 13 juin 2009 porte un titre qui devrait retenir l'attention de tous ceux qui s'intéressent au livre, à l'édition et à la Chine ancienne :

« Imprimer sans profit ?
Le livre non commercial dans la Chine impériale »

Voici de quoi il sera question :

« Les recherches sur l'histoire du livre en Chine ont connu, au cours de ces dernières années, un remarquable essor, marqué par la publication de plusieurs études faisant d'ores et déjà autorité. Mettant le plus souvent l'accent sur les éditions à caractère commercial et s'inspirant des sciences sociales et des travaux sur la bibliographie matérielle qui transformèrent, en leur temps, le regard des spécialistes du livre occidental (les amenant à considérer l'imprimé comme un objet indissociable des conditions sociales, culturelles et matérielles de sa production et de sa réception), elles ont permis de dépasser une approche purement érudite du livre chinois. L'irruption des sciences sociales dans le domaine historique a eu pour conséquence plus générale d'attirer l’attention sur des sujets tenus jusque-là pour mineurs. Elle a conduit les historiens de la Chine à reconsidérer le rôle des marchands et les problèmes de marché et de consommation, amenant un certain nombre d'entre eux à s'intéresser aux éditeurs-entrepreneurs et à leurs productions.

Tous les ouvrages jadis imprimés dans l'Empire n'obéissaient par pour autant à une logique marchande. On sait que les textes et les images imprimés dans les commencements n’étaient pas toujours destinés à être vendus ni même diffusés. En Chine comme ailleurs, l’impression d’une brochure ou d'un livre religieux ne relevait pas de simples considérations d'ordre économique. Elle était souvent mue par la recherche de profits spirituels. Le culte du livre et les exhortations de nombreux ouvrages bouddhiques à reproduire les textes canoniques pour s'acquérir des mérites jouèrent, assurément, un rôle considérable dans le développement de l'imprimerie.

Les éditions sous la houlette impériale de classiques confucéens, d'ouvrages religieux (certains en plusieurs langues), d'histoires dynastiques ou de monographies locales étaient, quant à elles, des opérations de prestige dont le but était politique autant que culturel. Les unes étaient faites pour toucher l’empire tout entier, les autres intéressaient des régions plus ou moins étendues, une province, une préfecture, un district. D'autres publications, ne relevant pas de l'Etat, opéraient elles aussi à une échelle réduite, telles les monographies d'académies ou les généalogies familiales : généralement centrées autour d'un lieu déterminé, elles pouvaient prendre la forme d'imposants ouvrages embrassant les diverses branches et ramifications issues d'une même souche.

Les auteurs de la plupart de ces compilations étaient des lettrés qui avaient à cœur, quand ils le pouvaient, de publier leurs propres œuvres afin qu'elles assurent la survie de leur nom à travers les siècles. Les ouvrages ainsi produits étaient généralement de bonne facture, à la différence de bien des publications commerciales. Qu'ils fussent offerts à titre gracieux ou mis à la vente, ils relevaient du grand idéal des lettres qui méprisait la quête du gain matériel. Comme le proclamait un célèbre lettré éditeur du XVIIe siècle, saunier de son état, sa vocation était de « transmettre le parfum » des belles lettres, non pas de « courir après le profit ». Sans doute aurait-il pu dire la même chose des catalogues de collections ou de divers ouvrages illustrés témoignant de l'intérêt des milieux lettrés pour les choses de l'art.

Certes nul n'ignore que toute impression a un coût, et chaque ouvrage, un prix de revient. Voilà plus d'un demi-siècle que Paul Demiéville a attiré l'attention sur le prix de l'impression, au XIe siècle, de textes bouddhiques destinés au Japon. Quelle qu'ait été la part de calculs financiers dans les activités d'édition en Chine, reste que le profit économique ne fut pas le moteur principal de nombre d'entre elles et que l'offre ne cherchait pas nécessairement à susciter une nouvelle demande. Un très grand nombre d'imprimés s'inscrivaient dans une tradition et une culture profondément marquées par la valeur confucéenne du désintéressement.

Le Centre de recherche sur les civilisations chinoise, japonaise et tibétaine et ses associés organisent à Paris, au mois de juin 2009, un colloque sur les livres édités à des fins non commerciales — ou réputées telles —, qu'il s'agisse d'ouvrages servant la seule gloire de leur auteur ou de publications mises au service d'une communauté (État, région, clan, religion, etc.). Les communications porteront sur les publications religieuses ou impériales, sur les ouvrages patronnés par l’administration centrale ou provinciale, sur les généalogies de clans et autres compilations, ou encore, plus généralement, sur le large éventail des livres de lettrés. Elles auront en commun de s'interroger sur l'existence en Chine d'un système capable de rester indifférent aux considérations de marché, en montrant la diversité et l’importance de ses pratiques d’édition, d'impression et de diffusion. Elles s'intéresseront au discours du désintéressement et à la dialectique mettant aux prises deux ordres en apparence peu conciliables, le symbolique et l'économique. Des orientalistes étrangers au monde chinois et des spécialistes du livre occidental animeront les débats et aideront à mieux reconnaître les singularités du cas chinois. »

... et le détail des communications qui seront données pendant ce colloque international organisé par le Centre de recherche sur les civilisations chinoise, japonaise et tibétaine (UMR 8155) et l'École française d’Extrême-Orient (EFEO) avec le pilotage d'un comité d'organisation composé de Michela Bussotti (EFEO), Jean-Pierre Drège (EPHE), Pierre-Henri Durand (CNRS), Françoise Wang-Toutain (CNRS). :

Impressions du Palais et de la famille impériale

  • Timothy Brook, Institute for Chinese Studies Oxford, The Ming Court as Publisher in an Age of Publishing
  • Jérôme Kerlouégan, EHESS, Les éditions princières des Ming
  • Nathalie Monnet, Bibliothèque nationale de France, Les ouvrages impériaux à la Bibliothèque nationale de France
  • Han Qi, Institut d’Histoire des sciences de la nature, Académie des sciences de Chine, Working for the Emperor, Books and Compilations during the Kangxi Reign (1662-1722)

Canons religieux et laïcs : internationalité et plurilinguisme
  • Jean-Pierre Drège, EPHE, Des charmes aux canons
  • Peter Kornicki, Cambridge University, La diffusion des textes canoniques chinois dans le monde sinisé
  • Vladimir Uspensky, Université de Saint-Pétersbourg, Tibetan-Mongolian bilingual books printed in Beijing under the auspices of Prince Yunli (1697-1738)
  • Xiong Wenbin, Centre de recherche tibétologique, Pékin, Impressions de textes bouddhiques en tibétain sous le patronage de la famille impériale pendant la dynastie des Yuan
  • Françoise Wang-Toutain, CNRS, L’édition impériale en quatre langues de « Toutes les dharanis du Canon bouddhique »

Imprimé et religion

  • Chen Jie, Institut national de Littérature japonaise, Tokyo, L’impression et l’édition des monastères chan sous les Song
  • Lucille Chia, University of California, Riverside, Privately published Buddhist works of Ming-period China
  • Vincent Durand-Dastès, INALCO, Préfaciers divins et canonisation des hagiographies vernaculaires à la fin de l’époque impériale
  • Joachim Kurtz, Emory University, Opening Up the Well of Reason: Li Wenyu (1840–1911) and his Religious Writings for the Jesuit “Imprimerie de T’ou-sè-wè”

Éclairages locaux : administration, académies et familles

  • Cynthia Brokaw, The Ohio State University, Regional Publishing and Late Imperial Scholarship: The Zunjing shuyuan of Sichuan and Scholarly Publication in the Late Qing
  • Joseph Dennis, Davidson College, The Printing, Distribution, and Circulation of Local Gazetteers in the Song, Yuan, and Ming Dynasties
  • Zhai Tunjian, Bureau des monographies locales de Huangshan, Histoires locales de Huizhou et Shexian sous les Ming et les Qing
  • Michela Bussotti, EFEO, Quelques généalogies de Huizhou
  • Joseph McDermott, Cambridge University, From Collection to Archives: the Life of Family Imprints in Huizhou, 1500-1700
  • Dai Lianbin, University College, Oxford, Household publication in the Ming Society (Zhejiang)

Les lettrés et leurs livres : circuits et cas particuliers

  • Ankeney Weitz, Colby College, The Private World of Illustrated Art Catalogues of the Song and Yuan Dynasties
  • Hilde De Weerdt, Oxford University, The Production and Circulation of ‘Written Notes’ (biji)
  • Pierre-Henri Durand, CNRS, Pour l'amour bien compris des belles-lettres. Un lettré éditeur de la fin du XVIIe siècle : Zhang Chao à Yangzhou
  • Rui Magone, Max-Planck-Institut für Wissenschaftsgeschichte, Berlin, Eight-Legged Universes: Liang Zhangju's (1775-1849) Zhiyi conghua (Collected words on examination genres) and Its Functions in Qing Publishing Culture.

Gageons que l'on pourra lire un jour prochain l'ensemble de ces savants exposés ; souhaitons que le gros livre qui en découlera ne sera pas trop onéreux, ou même - rêvons un peu - qu'il sera offert en accès libre et gratuit sur internet, vecteur idéal de la diffusion « sans profit » et presque « sans coût ». (P.K.)

samedi 27 octobre 2007

3974

3974 c'est, en ce 27 octobre 2007, le nombre de livres français traduits en chinois figurant dans le Fu Lei tushu shujuku傅雷图书数据库‚ base de données des Livres français traduits en chinois, créée sous le haut patronage du Ministère Français des Affaires étrangères et de l'Ambassade de France en Chine.

Fu Lei 傅雷 (1908-1966), fut un grand intellectuel chinois. Né à Shanghai, ce fin critique d'art, et père du grand pianiste chinois né en 1934, FU Zong 傅聪, a signé la traduction de pas moins de quatorze romans de Balzac, du Prosper Mérimée, Jean-Christophe de Romain Rolland et des contes de Voltaire. (Pour une micro biographie en français, voir ici, en chinois, voir ici)

Comme l'indique la page d'accueil du site, cette base bibliographique « a pour ambition de recenser les livres traduits du français vers le chinois et publiés par des éditeurs de Chine continentale de la fin du XIXe siècle à nos jours. Ce travail de recensement a été mené pour répondre aux besoins des éditeurs, des traducteurs, des chercheurs, des libraires, des étudiants mais également du grand public. » En complément, un « pôle de traduction » a été conçu pour « mieux faire connaître la pensée, la création et la recherche françaises auprès du public chinois ». Trois objectifs principaux sont visés :
  • Former de nouvelles générations de traducteurs chinois vers le français grâce à des bourses de séjour de traducteurs chinois (…), deux sessions par an de formation à la traduction organisées par l’Ambassade de France en Chine et destinées à des traducteurs de Chine continentale, de Hong Kong et de Taiwan.
  • Augmenter le nombre de traductions du français vers le chinois grâce à une meilleure information des éditeurs dans le cadre du Plan d'aide à la publication FU Lei
  • Améliorer l'information et la communication grâce à la base de données FU Lei. (…) Elle permet aux éditeurs chinois d’avoir accès à plusieurs catalogues de nouveautés de maisons d’édition françaises en langue chinoise,… »
et au visiteur français d'explorer ce fichier selon sa curiosité ou sa fantaisie. Il y trouvera, bien entendu, beaucoup de classiques, des auteurs vivants aussi, des ouvrages de sciences humaines, d'histoire, des biographies de Français qui se sont illustrés dans la grande ou de la petite histoire, des livres pour enfants et bien d'autres choses encore, mais aussi des ouvrages de sinologie. Parmi les signataires célèbres, on rencontre tout naturellement Jacques Gernet pour trois traductions : deux ( !) traductions pour Chine et Christianisme. Action et réaction (Gallimard, 1982) : Yu Shuo 于硕 (trad.), Shenyang : Chunfeng wenyi, 1989 et Geng Sheng 耿昇 (trad.), Shanghai guji, 1991, et une des Aspects économiques du Bouddhisme dans la société chinoise du Ve au Xe siècle (EFEO, 1956) toujours par Geng Sheng qui a aussi traduit 30 autres ouvrages sinologiques dont Cinquante ans d’études chinoises en France (Faguo Dangdai Zhongguoxue 法国当代中国学, Jean-Pierre Drège (ed.), Beijing : Zhongguo shehui kexue yuan, 1998, 614 p.), mais aussi les Lettres édifiantes et curieuses de Jean-Baptiste Du Halde, du Paul Pelliot, du Rolf Alfred Stein, du Paul Demiéville, du René Grousset, etc.


Curieusement, on croise aussi une fiche pour la magistrale biographie chronologique de Dai Mingshi 戴名世 (1653-1713) que Pierre-Henri Durand 戴廷杰, chercheur au CNRS, a rédigée directement en chinois et a du reste publié à la Zhonghua shuju de Beijing : Dai Mingshi nianpu 戴名世年谱 ( 2004, 1228 pages). [voir ici]

Pourtant, P.-H. Durand a prouvé à maintes reprises qu'il maniait fort brillamment la langue française, d'abord en qualité d'auteur avec ses Lettrés et pouvoirs. Un procès littéraire dans la Chine impériale (Paris : Editions de l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, « Civilisations et sociétés », 1991, 468 p.) mais et aussi comme traducteur, avec un choix de textes de Dai Mingshi paru en « Connaissance de l'Orient » (Paris : Gallimard, 1998, 310 p.) sous le titre de Recueil de la montagne du Sud [Nanshan ji 南山集]. Ce livre qui fait revivre ce grand lettré, membre de la prestigieuse Académie de la Forêt des Pinceaux, qui, au printemps de 1713, a été décapité sur la place publique, n'est, comme a raison de le signaler Jacques Dars, le directeur de la prestigieuse collection dont il constitue le n° 98, « nullement destiné au seul spécialiste ; il s'adresse aussi bien à l'historien soucieux d'élargir ses horizons qu'à l'« honnête lecteur » curieux des choses de la Chine. »

En illustration, outre les trois titres de Pierre-Henri Durand, vous trouverez deux clichés du bandeau du Fu Lei tushu shujuku qui propose une animation de couvertures d'ouvrages traduits en chinois. En haut, vous avez reconnu Marivaux, Le jeu de l'amour et du hasard (1730) qui devient, grâce à Ning Chunyan 宁春艳, Aiqing Ouyu Youxi 爱情偶遇游戏 [« LISETTE : Mon cœur est fait comme celui de tout le monde ; de quoi le vôtre s'avise-t-il de n'être fait comme celui de personne ? SILVIA : Je vous dis que, si elle osait, elle m'appellerait une originale. LISETTE : Si j'étais votre égale, nous verrions. » (Extrait de l'acte I, scène 1, pour le texte complet, voir ici)]. Ci-dessous, c'est du Milan Kundera dont huit ouvrages ont été traduits entre 2003 et 2006 avec ce Rideau (Gallimard, 2005) 帷幕 Weimu (Shanghai yiwen, 2006) par Dong Qiang 董强 (Département de français de l'Institut des Langues étrangères de l'Université de Beijing) lequel a également traduit L'Art du roman (Gallimard, 1995) : 小说的艺术 Xiaoshuo de yishu (Shanghai yiwen, 2004). Les Chinois peuvent donc lire les lignes suivantes : « C'est en écrivant L'insoutenable légèreté de l'être [1982] que, inspiré par mes personnages qui tous se retirent d'une certaine façon du monde, j'ai pensé au destin de la fameuse formule de Descartes : l'homme, « maître et possesseur de la nature ». Après avoir réussi des miracles dans les sciences et la technique, ce « maître et possesseur » se rend subitement compte qu'il ne possède rien et n'est maître ni de la nature (elle se retire, peu à peu, de la planète) ni de l'Histoire (elle lui a échappé) ni de soi-même (il est guidé par les forces irrationnelles de son âme). Mais si Dieu s'en est allé et si l'homme n'est plus maître, qui est donc maître ? La planète avance dans le vide sans aucun maître. La voilà, l'insoutenable légèreté de l'être. » (L'art du roman, « Entretien sur l'art du roman », Gallimard, 1986).


Notre Journée sur la traduction des langues et des littératures asiatiques s'est, de l'avis général, très bien déroulée. Un grand merci à tous, spectateurs ou acteurs de cette fructueuse rencontre dont vous aurez, ici-même, des échos dans les jours qui viennent. Patience. (P.K.)