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lundi 27 mai 2013

Né un 4 juin


Liu Xinwu,
Je suis né un 4 juin. Mémoires littéraires.
Paris, Gallimard, coll. « Bleu de Chine », 2013, 1019 p.
Traduit du chinois, présenté et annoté par Roger Darrobers

On ne peut pas parler de ce gros livre de plus de 1000 pages qui vient de sortir aux Editions Gallimard sans dire, au préalable, quelques mots sur ceux à qui on le doit, et avant même de parler de son auteur et de son traducteur, saluons brièvement son éditrice, Geneviève Imbot-Bichet. 

Avant d’être, et ce depuis, 2010 une collection de la maison Gallimard, Bleu de Chine fut comme nous le rappelle une présentation en ligne, « une petite maison d’édition indépendante créée en 1994 par la sinologue et traductrice Geneviève Imbot-Bichet (études à Paris et Taïwan ; plusieurs longs séjours en Chine). Dédiée à la littérature chinoise et dotée de diverses séries », elle publia sous de belles couvertures, dont un grand nombre proposaient des calligraphies de Fabienne Verdier, quelque 120 titres parmi lesquels on trouvait, entres autres, des œuvres de Bajin (Pa Kin), Shen Congwen, Zhu Ziqing, Wang Meng, Wang Anyi, Zhang Ailing (Eileen Chang), et déjà de Liu Xinwu, mais aussi des ouvrages de sinologues comme Danielle Elisseeff, Marie Holzman et Roger Darrobers. C’est dire l’importance de cette aventure sans équivalent qui, fort heureusement, continue avec toujours une grande attention portée à la présentation et à l’édition de textes et d’auteurs représentatifs de la riche production littéraire de la Chine contemporaine. Une vingtaine de titres sont déjà disponibles ou en préparation dont  ceux de célébrités comme Su Tong, Ge Fei, Chen Congwen, Liu Zhenyun (avec notamment une traduction signée par la directrice de collection elle-même, sorte de reportage sur « l’épouvantable famine survenue dans le Henan en 1942 »), mais aussi d’auteurs moins connus ici, comme Cao Naiqian (traduit par Françoise Bottero et Fu Jie), ou Cui Zi’en. On trouve également  des auteurs, tel Han Han, qui offrent au monde littéraire chinois les couleurs de la nouveauté. « Bleu de Chine » a également publié, ne l'oublions pas, deux ouvrages du Prix Nobel de la Paix 2010, Liu Xiaobo. On le voit, les deux catalogues, l’ancien, toujours consultable en ligne, et le nouveau, accessible sur le site des Editions Gallimard, sont de qualité et incontournables. Chaque titre édité mériterait plus d'attention, mais je poursuis en me tournant vers le deuxième responsable du gros ouvrage mis en examen dans ce billet.

Il s’agit donc de Roger Darrobers, Professeur à l’Université Paris Ouest Nanterrre La Défense, que les habitués de ce blog connaissent bien puisqu’il y a déjà été salué pour de précédents travaux (voir ici) : ceux sur Pékin - la capitale d’une part, et son théâtre d’autre part -, passion qui nous avait valu trois beaux volumes chez Bleu de Chine, et ceux sur le grand penseur de la dynastie Song, Zhu Xi 朱熹 (1130-1200) d’autre part, avec deux titres parus en 2008 (You Feng) et en 2012 (Belles-Lettres, collection « Bibliothèque chinoise »). Son troisième centre d'intérêt, sur lequel nous étions, à tort, resté silencieux jusqu'à présent, est l’œuvre de Liu Xinwu, intérêt qui s’est déjà manifesté à 5 reprises depuis 2002 ! (Voir le détail : ici) Les points communs en ces différentes productions, et de plus anciennes, sont outre la rigueur et l’attention mises par Roger Darrobers à offrir à ses lecteurs toutes les informations dont il a besoin pour bien prendre la mesure des textes qu’il leur propose, une qualité d’écriture qui sert toujours au mieux des sujets captivants. Dans le cas présent, en plus de nombreuses notes de bas de page,  un appareil critique de plus de 130 pages fournit, en plus d'index des personnes, des œuvres et des lieux cités, de très utiles repères chronologiques sur la Chine entre 1912 et novembre 2012.

Mais venons en à l’auteur, Liu Xinwu 劉心武, qui est connu du public français par pas moins de 7 traductions signées pour cinq d’entre elles par Roger Darrobers, et une par Françoise Naour, l'autre par Marie Laureillard. On lira sur lui avec grand intérêt les lignes que Brigitte Duzan lui a consacrées, et dans lesquelles elle ne manque pas de rappeler que sa nouvelle « Le professeur principal » [« Ban zhuren » 班主任], publiée en novembre 1977, « en a fait à jamais, et presque exclusivement, le précurseur de la « littérature des cicatrices »» qui se risquait alors à dénoncer les violences de la Révolution Culturelle.

Les lecteurs des précédentes traductions de Roger Darrobers ont pu se familiariser non seulement avec l’œuvre mais aussi, avec l’homme, qu'on connaît par ailleurs pour être un commentateur avisé du Hongloumeng 紅樓夢 (Le Rêve dans le Pavillon rouge, Gallimard, « Bibliothèque de La Pléiade », 1981). Ce nouvel ouvrage pourrait bien fournir aux novices une excellente occasion de découvrir les deux, mais, je crois, et c’est pour moi le point fort de ce pavé, il permet de mieux comprendre le contexte si particulier dans lequel l’homme et l’œuvre ont évolué. 

On est immédiatement sensible à l’évocation des événements qui se sont produits Place Tian’anmen le 4 juin 1989, date du 47ème anniversaire de Liu Xinwu, né en 1942. Cette évocation, encore taboue en 2013, pourrait bien rendre délicate l’édition en RPC de ce texte dont la version originale, Shengyu liu yue si ri. Liu Xinwu huiyilu 生於六月四日. 劉心武回憶錄, ne sortira, à Hong Kong, qu’après sa traduction française. En effet, et c’est peut-être une première, le lecteur français est le premier à pouvoir lire un ouvrage chinois dans une traduction française qui plus est sert avec le même bonheur des morceaux de haute littéraire que d’autres moins directement accessibles.

Le projet d'écrire ses mémoires avait commencé à germer dans l'esprit de l'auteur en 2004, et il doit d'avoir abouti, six ans après, aux sollicitations tant de l'éditrice que du traducteur. Il n'empêche qu'un nombres importants des 62 chapitres envisagés dans le plan initial n'ont soit pas été écrits - c'est le cas pour 21 d'entre eux -, soit été laissés inachevés. Si l'on regrettera ces manques qui pourraient bien être comblés un jour, on a largement de quoi satisfaire sa curiosité, soit quelque 900 pages de confessions parfois poignantes, de souvenirs parfois triviaux, de jugements parfois rudes, d'évocation de joies et de rencontres, mais aussi de peines... Le contenu est à ce point riche qu'on peut en envisager la lecture dans la continuité en commençant par les souvenirs gardés de l'après-midi du 15 avril 1989, ou l'aborder au hasard des curiosités pour le millier de personnes évoquées : les pages 891 à 927 en présentent la liste qui fait apparaître des noms aussi connus que ceux des prix Nobel de littérature 2000, Gao Xingjian, et 2012, Mo Yan, que ceux de personnalités politiques et culturelles ayant marqué la période. Certains textes de cet ensemble à l'architecture très libre avaient été publiés dans des revues, ou d'autres collections ; ils retrouvent là une place évidente dans un ouvrage qui mérite de figurer dans la bibliothèque de tous amoureux de la Chine et de sa culture.

Cette remarquable composition est précédée d'un avant-propos (pp. 17-30), dans lequel Liu Xinwu exprime clairement son ambition :
 « La littérature explore le cœur de l'homme, elle explore l'âme, elle explore la nature humaine. Le texte de ces mémoires est comme infiltré par l'exploration douloureuse à laquelle je me suis livré au cours de ces quelques soixante ans, à propos de la nature humaine. La mienne, celle des autres, celle de l'humanité. C'est la raison pour laquelle je tiens ce texte pour une œuvre littéraire. » (p. 30)
On ne peut que donner raison à Liu Xinwu et, aussi, à son traducteur qui a réalisé là un travail auquel nous souhaitons le meilleur accueil.  (P. K.)

On pourra lire sur le site de l'Association Française d'Etudes Chinoises (AFEC), un entretien avec Liu Xinwu réalisé à Pékin en avril 2013 par Roger Darrobers : http://www.afec-etudeschinoises.com/Je-suis-ne-un-4-juin-Memoires

lundi 30 avril 2012

Zhu Xi réactivé (1/2)

 Source de l'illustration : kobai.co.kr

Avant un « Tang Xianzu ressuscité » que je vous promets depuis belle lurette, voici dans la même catégorie des ouvrages à ne pas manquer, un Zhu Xi 朱熹 (1130-1200) réanimé, revivifié, ou réactivé, dont le caractère entier nous a été [voici quatre ans maintenant !] rendu pour un usage contemporain :

Zhu Xi, Mémoire sur la situation de l'Empire (Wu-shen fengshi) 1188.
Traduit du chinois, présenté et annoté par Roger Darrobers.
Paris : Editions You Feng, 2008, 192 p.

L'ouvrage n'est plus tout neuf, je vous le concède. Il en avait été question, rappelez-vous, dans l’avant-dernière dernière devinette [021] présentée sur ce blog le 6 juin 2009. Mais, cette traduction du Wu-shen fengshi 戊申封事 est, sans conteste, un ouvrage de haute sinologie, c'est-à-dire un ouvrage savant, pointu et précis, mais qui sait aussi s'adresser avec la même clarté au non-spécialiste qui en tirera, s'il fait le premier pas, des enseignements quelle que soit sa curiosité initiale pour lui — le spécialiste, lui aussi, comblera ou complétera par sa lecture un pan de ses connaissances : l'un et l'autre y trouveront leur compte sans qu'à aucun moment ils n'aient rien à redire sur la méthode appliquée par le sinologue-traducteur — la seule réserve à formuler, réside dans l'absence des caractères, mais elle s'appliquerait de la même manière si l'ouvrage avait été publié dans une collection telle que « Connaissance de l'Orient » (il y avait assurément sa place) ; la seule façon de la faire tomber eut, sans doute, été de l'intégrer dans une de ces collections savantes, onéreuses et inconnue du public, telles que les publications de l'Ecole Française d'Extrême-Orient ou celles de l'Institut des Hautes Etudes chinoises. Le problème du choix par défaut des Editions You-Feng reste néanmoins entier : l'ouvrage ne sera guère mieux diffusé que les travaux estampillé "IHEC", ou "BEFEO" : il vous faudra sans aucun doute recourir à la commande directe sur le site de l'éditeur pour accéder à ses publications qui n'arrivent pas, ou pas souvent, dans les librairies non spécialisées — le bouche à oreille devrait compenser le manque de voilure de la diffusion. Néanmoins, que le lecteur se rassure, l'ouvrage se distingue des autres publications du libraire-éditeur parisien par une attention particulière portée au moindre détail : de la qualité du papier à la reliure ; tout — mise en page, choix de la police, notes de bas de page, etc. — , est finement agencé depuis la page de titre jusqu'au texte chinois reproduit en annexe.

    Roger Darrobers n'en est pas à son coup d'essai. Les curieux ont déjà repéré que le discret Professeur de l'université Paris X-Nanterre, qui défendit, un temps, la culture française à Pékin, et écrivit si joliment sur cette ville (voir sur ce blog), avait inscrit à son tableau de chasse une bonne collection de traductions dont les dernières avait révélé au public français l'œuvre et la personnalité de Liu Xinwu 劉心武 (1942-) (Bleu de Chine) ; cette fois, c'est Zhu Xi avec un travail dans la lignée d'un plus ancien sur un texte de Kang Youwei 康有為 (1858-1927), Manifeste à l’Empereur adressé par les candidats au doctorat publié en 1996 (You-Feng, 198 p.), sur lequel j'avais eu l'occasion d'écrire : « On aurait bien du mal à trouver le moindre reproche à faire au maître d’œuvre de cet ouvrage qui brille par son excellence et son originalité. ... Sa traduction est aussi agréable à lire que précise et rigoureuse. On peut du reste juger de la rigueur qu’il a déployée en la confrontant au texte original fourni en appendice, confrontation qui convaincra de la difficulté à rendre en français une écriture érudite, couchée dans le sabir parfois opaque du lettré chinois. » Les compliments tiennent toujours même s’il ne s’agit plus du « deuxième des trois manifestes que le réformiste avait soumis à l’attention de l’empereur Guangxu  光緒 (r. 1875-1909), avant dernier souverain de la dynastie Mandchoue (Qing, 1644-1911) », mais du mémoire adressé, à son souverain, par un des penseurs chinois les plus importants après Confucius.

    Mais de quoi parle donc ce texte et en quoi mérite-t-il d'être ressuscité plus de huit siècles après son apparition dans la Chine des Song du Sud ? Lisons des bribes de la longue et brillante introduction (pp. 9-52) : « [Le] Mémoire scellé de 1188 [est une] contribution majeure à la compréhension de la vie politique sous les Song du Sud. Long de quelque douze mille caractères en chinois, le Mémoire scellé de 1188 offre également une clé « fondamentale pour appréhender la pensée de Zhu Xi » [Shu Jingnan 束景南]» [...] Loin des spéculations abstraites ou d’une méditation visant à atteindre le salut individuel, la pensée de Zhu Xi répond ici à une finalité pragmatique, destinée à contribuer à un meilleur gouvernement, en exhortant l’empereur à se confronter à des préceptes moraux en  contrôlant ses désirs et en renonçant pour une part à ses prérogatives régaliennes, autrement dit en récusant l’absolutisme. » [pp. 38-40] « Le Mémoire scellé de 1188 constitue [...] le texte le plus virulent et le plus engagé adressé au trône par Zhu Xi. Délaissant les points de détails techniques, présents dans ses textes antérieurs, il dresse un terrible réquisitoire contre l’incurie et la corruption de son temps. » [pp. 46-47]

    Le contenu de ce manifeste garde tout son intérêt. Les souverains et gouvernants de nos jours auraient aussi bien besoin de leur Zhu Xi. Qu’ils lisent, à défaut, ce Mémoire sur la situation de l’Empire de toute urgence car il leur ouvrira la voie à une autre lecture qui vient juste de sortir :

Zhu Xi, Lu Jiuyuan
Texte présenté, traduit et annoté par Roger Darrobers et Guillaume Dutournier. 
Paris : Les Belles Lettres, « Bibliothèque chinoise », 2012, CXXII, 168 p.

Cette traduction du Zhu [Xi] Lu [Jiuyuan] Taiji zhi bian 朱[熹]陸[九淵]太極之辯, fera, un de ses jours prochains, l’objet d’un billet intitulé «  Zhu Xi réactivé (2/2) ».

Mais avant d'en tourner les pages, je vous invite à relire mon extrait préféré du présent ouvrage  :
 « C'est lorsqu'on est authentiquement capable de commencer par le plus difficile, que le plus facile se réalise spontanément, sans qu'il soit nécessaire d'en parler. Refuser de commencer par le plus difficile, en souhaitant inopinément gagner le plus facile, fût-ce en en parlant sans cesse du matin au soir, se ramène à de vaines palabres, justes bonnes à satisfaire les idées du moment. »

samedi 6 juin 2009

Réponse à la devinette (021)

Alain Rousseau, fidèle parmi les fidèles de cette chronique et des autres, s'est encore brillamment illustré et a fait une nouvelle fois preuve d'une remarquable perspicacité. Si vous n'avez pas encore lu ses déductions dans le seul commentaire reçu depuis la mise en ligne de cette 21ème devinette, les voici – elles sont d'une précision qui fait plaisir à lire et je n'ai pas grand chose à ajouter entre crochets :
L'indice visuel nous emmène cette fois-ci sous la dynastie des Song [宋 (960-1279)], et plus précisément au 12ème siècle, sous le règne de l'empereur Xiaozong [ 孝宗 (r. 1163-1189)]. L'auteur à identifier est donc soit l'empereur lui-même, soit, plus probablement, un de ses éminents contemporains. Je propose donc le nom du philosophe Zhu Xi [朱熹 (1130-1200)], et quant à l'extrait cité, je le vois assez bien provenir d'un certain « Mémoire sur la situation de l'empire » (Wushen fengshi 戊申封事 ), rédigé en l'an 1188 à l'attention de l'empereur, mais n'ayant pas sous la main la traduction qu'en a donnée récemment Roger Darrobers, je n'ai pas pu vérifier.
Bravo ! Alain avait « tout juste ». Ce qu'il ne savait pas c'est que le passage dont le texte chinois occupe les lignes 11 et 12 de la page 171 [ 誠能先其所難。則其易者將不言而自辦。不先其難而徒欲僥倖於其易。則雖朝夕談之不絕於口。是亦徒為虛言。以快一時之意而已。] se trouve à cheval sur les pages 143 et 144 de l'ouvrage dont les références compètes sont : Zhu Xi, Mémoire sur la situation de l'empire (Wu-shen fengshi) 1188. Traduit du chinois, présenté et annoté par Roger Darrobers. Paris : Editions You Feng, 2008, 192 p. et dont il sera plus amplement question dans un billet de ce blog qui devrait s'intituler « Zhu Xi réactivé ». Mais rien ne vous empêche de le dévorer d'ici-là. (P.K.)

samedi 14 juin 2008

Pékin vs Beijing

« Pékin » ou « Beijing » ? (Cliché P.K., 2006)

On peut sans prendre trop de risque de se tromper prédire que des quelque 70 titres sur la Chine, parus ou à paraître entre le 1 avril et le 30 juin, un petit nombre seulement survivra à l’événement qui a suscité leur réalisation, savoir les J.O. de Pékin. Je me garderais d'affiner le pronostique, mais j'ai des idées assez précises sur les chances de survie d'un bon nombre d'entre eux : que de papier et d'énergie perdus ! Fort heureusement, les autres - une petite douzaine ? -, telles les deux contributions de Danielle Elisséeff [Cixi impératrice de Chine (Paris : Librairie Académique Perrin, 2008, 261 p.) et La Chine du Néolithique à la fin des Cinq Dynasties (960 de notre ère) : Art et archéologie (Paris : RMN, « Manuels de l'Ecole du Louvre », 381 p.)], méritent d'augmenter le fonds des ouvrages à posséder et qu'on prendra plaisir à consulter longtemps après le 24 août 2008.

Je fais le pari que celui qui vient d'intégrer, avec le n° 528, la collection « Découvertes » des Editions Gallimard va lui aussi s'installer durablement dans les bibliographies et les bibliothèques. D'entrée de jeu, il a gagné sa place aux côtés des précédents titres consacrés à la Chine et à sa culture, comme La redécouverte de la Chine ancienne de Corinne Debaine-Francfort (série « Archéologie », n° 360, 1998), France-Chine. Quand deux mondes se rencontrent de Muriel Détrie (série « Culture et Société », n° 447, 2004), bien évidemment le Confucius. Des mots en action de Danielle Elisséeff (série « Religions », n° 440, 2003), sans oublier le volume consacré par Gilles Béguin et Dominique Morel à La Cité interdite des Fils du Ciel (série « Histoire », n° 303, 1996).

Comme ce dernier, dont il prolonge le propos, Pékin. capitale impériale, mégapole de demain figure dans la série historique, car en même temps qu'il nous initie aux secrets la ville et de son immense patrimoine culturel, il retrace l'histoire de la Chine depuis l'époque mongole. Ce presque millénaire, judicieusement découpé en quatre moments, comprend outre les trois dernières dynasties impériales, Yuan 元 (1271-1368) et Ming 明 (1368-1644) - toutes deux envisagées dans le chapitre 1 -, la dynastie mandchoue Qing 清 (1644-1911) au chapitre 2, et un vingtième siècle qui s'organise autour de l'année 1949, date de la fondation de la République Populaire de Chine. Le Pékin contemporain n’est pas oublié.

Qui mieux que Roger Darrobers aurait pu remplir cette mission, lui qui a, il n'y a pas si longtemps, arpenté avec délice « les rues et les ruelles » de la cité ? Il a livré, rappelez-vous, aux Editions Bleu de Chine (Paris) le passionné et passionnant relevé de ses déambulations ; d'abord dans un livre inclassable, se situant quelque part entre le travail rigoureux de l'historien, l'insouciante flânerie du poète, le relevé pointilleux du marcheur impénitent, et le dévouement du guide consciencieux : Pékin au détour des rues et des ruelles. Quarante trajets pour s'égarer (2000, 307 pages), puis dans un volume de photos : Pékin, scènes vues (2001, 303 pages). Ajoutons aussi à la riche garde-robe du gentleman-sinologue, la tenue du spécialiste des arts du spectacle chers à la capitale nordiste qui signa en plus d'un indispensable « Que sais-je ? » sur Le théâtre chinois (n° 2980, PUF, 1995), un non moins remarquable Opéra de Pékin. Théâtre et société à la fin de l'empire sino-mandchou (Bleu de Chine, 1998, 461 pages), et celle du traducteur dévoué à faire connaître, toujours chez le même éditeur, les écrits d'une des figures marquantes de la culture chinoise contemporaine, l'écrivain Liu Xinwu 劉心武 (1942-) ; pour être encore plus complet, notons que le professeur de l'université Paris X-Nanterre navigue avec la même assurance et une égale réussite dans les subtiles contrées de l'ancienne Chine, et qu'après un Kang Youwei 康有為 (1858-1927), (Manifeste à l’Empereur adressé par les candidats au doctorat. Paris : You-Feng, 1996, 198 p.) très réussi, on attend avec impatience un Zhu Xi 朱熹 (1130-1200)] revivifié.

A chaque époque son Pékin. Bien avant de devenir sous le nom de 北京, la capitale impériale des Ming puis des Qing, le Dadu 大都 des Mongols et de Guan Hanqing 關漢卿, la ville fut, déjà, l'éphémère capitale de dynasties barbares. C'est maintenant une agglomération gigantesque regroupant quelque quinze millions d'habitants, qui « en quelques décennies, (...) a connu plus de mutations qu'au cours des dix siècles précédents » et qui est « en passe de se transformer en une mégalopole asiatique à la dimension de Tokyo. » (p. 94-95).

Le format de la collection, qui a fait ses preuves et s’exporte jusqu’en Chine où certains titres ont été traduits, convient bien à un lieu aussi évocateur et qui a tant à montrer. On a donc en plus d’un texte élégant et synthétique capable de plaire autant au néophyte qu'à l'amateur éclairé, un intéressant dossier - « Témoignages et documents » (pp. 97-117) - qui puise avec doigté dans l’abondante littérature suscitée par ce pôle de la culture mondiale de Marco Polo à Claude Roy (1915-1997), sans oublier Saint-John Perse (1887-1975), Pierre Loti (1850-1923), Ibn Battûta (1304-1369), Matteo Ricci (1552-1610) et bien d’autres dont des contemporains, voyageurs, sinologues ou architecte ; ce choix ne manquera pas d’inviter le curieux à poursuivre sa découverte par d’autres lectures – il pourra même s’inspirer de la bibliographie (pp. 119-120) qui vient après une utile chronologie qui courent du VIIe-IIIe siècle avant notre ère jusqu’au 24 août 2008. Mais, pour être juste, on ne peut manquer de saluer l'excellent travail réalisé par l'équipe éditoriale et surtout Any-Claude Médioni qui est créditée de l'iconographie de ce volume comme de quatre des volumes de la collection signalés plus haut. L’ensemble est à la hauteur des espérances ; voire même, largement au-dessus !

Au sud de Qianmen 前門, le 11 septembre 2006.
(Cliché P.K.)

Mais avant de refermer ce billet, lançons une nouvelle croisade en faveur de « Pékin » contre « Beijing », combat sans doute perdu d'avance auquel nous invite l'attachement de l'auteur à la traditionnelle transcription du nom de la capitale chinoise, 北京, devenue depuis la généralisation du système de transcription pinyin, le disgracieux « Beijing » --- les éditions Gallimard restent fidèle à « Pékin » comme le prouve le très pratique guide de sa collection « Cartoville » publié sous ce titre (Hélène Le Tac, Xie Zhicai, Gallimard, 2006).

Le même sympathie pour l'ancien par rapport au nouveau, savoir « Peking », le « Pékin » anglais, contre « Beijing », a longuement été défendu par Bosat Man dans un article érudit paru voici 18 ans dans le numéro 19 de Sino-Platonic Papers (June 1990), la revue savante éditée par le grand sinologue Victor H. Mair (1943-) (University of Pennsylvania, Philadelphia) par ailleurs éditeur de la monumentale Columbia History of Chinese Literature (Columbia University Press, 2002). Cet essai - « Backhill / Peking / Beijing » - est consultable gratuitement sur internet, ce qui me permet d'en reproduire ici deux des derniers paragraphes :
« It may be of some consolation to us poor benighted souls who insist on Peking over Beijing that we are not alone in the world. Aside from most of the Chinese living south of the Yangtze and many living to the north of that mighty river as well, the Chinese in Hong Kong, Singapore, the Philippines, Indonesia, Malaysia, Vietnam, and Chinatowns everywhere overwhelmingly vote for Peking instead of Beijing. Other East Asian peoples also clearly opt for the traditional pronunciation. The Vietnamese, for example, say Bâc-kinh and the Koreans Puk-kyông. The Japanese say Pekin when they attempt what they consider to be a modem pronunciation of the name of the Chinese capital. But if they were to read the two tetragraphs in the manner their forefathers learned to pronounce them, they would say either hok[u]kei for supposedly Han dynasty (roughly second century B.I.E. to second century I.E.) sounds (but actually acquired from north Chinese sources during the seventh century, i.e. Tang period) or hok[u]kyô for ostensibly Wu dynasty (222-279 I.E.) sounds (but actually acquired from the Southern Dynasties [Song, Qi, Liang, and Chen] during the fifth and sixth cenhuies). If pressed to read them in a truly Japanese, non-Sinitic fashion, they would pronounce the two tetragraphs as kita miyako.

We should not feel guilty for saying Peking instead of Beijing. It is not because we are uncouth foreign devils that we pronounce the name of the Chinese capital the way we do, but because we have inherited a long tradition shared by virtually the rest of the world. Asking around among my friends from other-countries, I find the following usages: Piking (Hindi), Peking (Hebrew), Pekin (Persian), Bikin (Arabic), Pekin (Polish), Peking (Czech), Pekino (Italian), Peking (Swedish), Pekin (Spanish), Pekinon (Greek), Pékin (French), Pekin (Russian), and Peking (German). It is obvious that it is not simply because we are perverse that we insist on maintaining the traditional pronunciation which the northern Chinese have themselves given up during the last few centuries. (...) Peking is integral to our culture. A duck by any other name is just not as crispy and unctuous. A dog by any other name is indubitably not as cute and cuddly. »
Que dire, alors, de l'opéra jingju 京劇 ? Celui de Beijing ne nous cassera-t-il pas aussi sûrement les oreilles que celui de Pékin nous ravit. Et vous, êtes-vous « pro-Pékin » ou « pro-Beijing » ? (P.K.)

dimanche 27 avril 2008

Guan Hanqing sinon son ombre

Peinture murale d'un monastère de Hongdong 洪洞, Shanxi 山西
représentant une troupe d'acteurs sous les Yuan
(1324).
Source : Song Jin Yuan xiqu wenwu tu lun 宋金元戲曲文物圖論.
Taiyuan : Shanxi renmin, 1987. voir p. 122.

A l’occasion de la sortie aux PUF en juillet 1995 du volume n° 2980 de la collection « Que sais-je ? » , Le théâtre chinois de Roger Darrobers, je dressais le constat suivant : « Le mépris qu’ont toujours manifesté les défenseurs de la tradition confucéenne, champions des Belles-lettres, à l’égard du théâtre a curieusement trouvé son pendant dans la négligence avec laquelle les sinologues français ont longtemps traité cette expression du génie chinois. Si, comme le rappelait en 1966 Paul Demiéville [« Aperçu historique des études sinologiques en France », Acta Asiatica (Bulletin of the Institute of Eastern Culture), 11, Tôkyô, 1996, p. 56-110], des esprits curieux se sont très tôt penchés sur la littérature dramatique chinoise en traduisant, avec les outils de l’époque, quelques-unes des œuvres marquantes du théâtre des Yuan (1279-1367), aucun ne s’était encore risqué à en donner une histoire et à l’envisager dans toute sa diversité. C’est ainsi qu’en 1973, lorsqu’il dressa un bilan des études chinoises, Michel Soymié ne pouvait ajouter à ce constat peu glorieux qu’une demi-douzaine d’études partielles [« Les études chinoises », Journal Asiatique, tome CCLXI, facs. 1-4 (1973), p. 231]. Quinze ans plus tard, et ce malgré les efforts d’ardents défenseurs des arts de la scène et une poignée d’amateurs convaincus, lesquels n’ont pas toujours eu les honneurs de l’édition, de toutes les littératures de divertissement que produisit le continent chinois, le théâtre est sans conteste le genre le moins connu du public français, loin derrière le roman dont les œuvres majeures, aussi bien anciennes que modernes, lui sont accessibles par des traductions de référence. » [Pour lire la suite voir Etudes chinoises, vol. XVI, n° 1, printemps 1997, pp. 180-183, téléchargeable ici]

Cet exemplaire « Que sais-je ? » remplissait donc une lacune qu’avait jusqu’alors partiellement comblé les intéressantes notices du Dictionnaire universel des littératures (Béatrice Didier (ed.), PUF, 1994, dont la partie chinoise constitue un volume indépendant paru sous le titre de Dictionnaire de littérature chinoise (A. Lévy (ed.), 2000). Si depuis Roger Darrobers a bien donné à ses chapitres 5 et 6 une brillante excroissance intitulée Opéra de Pékin (Paris : Bleu de Chine, 1998, 461 p.) et consacrée au plus fameux des théâtres locaux qui se développèrent à partir du milieu du XIXe s., le Jingju 京劇, aucune étude n'est venue compléter notre connaissance du théâtre littéraire des trois dernières dynasties.

Pour expliquer cette désaffection pour un genre majeur de l'expression artistique chinoise, j'avais aussi invoqué dans le même compte-rendu, outre la complexité de l’expression dramatique chinoise, les difficultés que présente sa lecture : « Celle-ci nécessite non seulement une solide connaissance de la langue classique, portée dans l’écriture des passages chantés à un degré de raffinement extrême, mais aussi un goût prononcé pour la langue vulgaire ancienne dans laquelle sont couchés des dialogues indispensables à la bonne compréhension de l’action. À ces exigences de base déjà fort redoutables, il faut encore ajouter les obstacles que posent ses liens avec la musique et dans certains cas les multiples problèmes d’ordre philologique qu’impose l’étude de sa transmission. » Ceci n'ayant pas changé, on ne s'étonnera pas de ne pas avoir beaucoup progressé dans ce domaine.

Illustrations pour Zhao shi gu'er 趙氏孤兒 de Ji Junxiang 紀君祥
dans une édition Ming du Choix du théâtre des Yuan, Yuan qu xuan 元曲選.

Et en traduction alors ? Si on laisse de côté les historiques adaptations anciennes auxquelles faisait référence Paul Démieville, dont certaines ne sont en fait que de rudimentaires résumés, qu’a-t-on à se mettre sous les yeux pour découvrir l’expression artistique la plus largement prisée des Chinois depuis sa tardive apparition au tournant du XIIe siècle ?

Si l'on a fait un pas dans le bon sens pour le chuanqi 傳奇 des Ming 明 (1368-1644), avec deux traductions en moins de dix ans, savoir le Pavillon aux Pivoines et L'Oreiller magique de Tang Xianzu 湯顯祖 (1550-1617) grâce à André Lévy (MF éditions, respectivement 1999 et 2007) auxquelles je consacrerai un prochain billet, le théâtre chinois qui connut avec le zaju 雜劇 son premier âge d'or sous les Yuan, nous est toujours aussi peu accessible. Le dynamisme de la recherche chinoise, qui a permis la mise à disposition de nombreux documents et combien d’outils indispensables, n'a pas encore produit chez nous son effet. La plus grande du corpus est dorénavant consultable sur internet : le Yuanqu xuan 元曲選 (Choix des Pièces des Yuan) publié en 1616-17 qui reprend cent zaju des Yuan et du début des Ming, grâce au Japan Association for Chinese Urban Performing Arts 中国都市芸能研究会 ; Xiaoyao 簫堯藝文網, site très riche en ouvrages anciens, propose un Quan Yuan qu 全元曲 fort complet.

La traduction française la plus facilement accessible reste toujours le recueil de trois zaju réalisé par Li Tche-houa [Li Zhihua 李治華] en 1963 pour la collection « Connaissance de l’Orient » : Le signe de patience, et autres pièces du théâtre des Yuan (Paris : Gallimard). Il présente deux zaju de Zheng Tingyu 鄭廷玉 (Le Signe de Patience : Renziji 忍字記 et L'Avare : Kanqian nu 看錢奴) et un de Qin Jianfu 秦簡夫 (Le Fils Prodigue : Pojia zidi 破家子弟). On attend toujours une bonne traduction française du Xixiangji 西廂記 le chef-d'œuvre de Wang Shifu 王實甫 (début du XIV° s.) qui viendrait remplacer celle de Stanislas Julien (1797-1873) (L'Histoire du pavillon d'Occident, 1880), un recueil consacré à Ma Zhiyuan 馬致遠 (ca 1250-1321), et qu'un éditeur rendre enfin hjustice à l'Orphelin de Zhao, ce Zhao shi gu'er 趙氏孤兒 de Ji Junxiang 紀君祥, traduit en 1731 par le Père de Prémare (1667-1735) qui inspira à Voltaire son fameux Orphelin de la Chine (1755) ; la pièce a également été traduite par S. Julien (Moutardier, 1834) et plus récemment par Christine Corniot qui l’a elle-même éditée (L’orphelin de Zhao. Drame chinois de Ji Junxiang. 1994, 57 p.). Jacques Pimpaneau a pour sa part choisi de reproduire l’antique traduction incomplète du Père de Prémare dans son Anthologie de la littérature chinoise (Arles : Picquier, 2004, pp. 567-600). Il livrait également trois autres zaju : deux des trois subsistants des seize écrits par Bai Pu 白樸 (1226-1306 ?) : Pluie sur le sterculier (pp. 601-638) traduction du Wutong yu 梧桐雨 et Elle en haut du mur et lui sur son cheval (pp. 639-669) traduction de Qiangtou mashang 牆頭馬上. Suivent des extraits de pièces de Ma Zhiyuan (Han qiu gong 漢宮秋, Chagrin au Palais des Han, acte III, pp. 680-687 ; Huangliang meng 黃粱夢, Le Rêve de Millet, acte IV, pp. 680-694), et l'acte IV du Cercle de craie, Huilan ji 灰闌記 de Li Qianfu 李潛夫 dans la traduction de S. Julien, 1832 (pp. 696-706).

Au bout du compte, on ne connaît assez bien qu'à peine plus d'une demi-douzaine des 162 zaju subsistants des quelque 600 recensés pour la période ! Imaginez donc mon impatience à me procurer le double numéro de Théâtre/Public (n° 186/187, fin 2007) qui propose dans un cahier coordonné et présenté par Michèle Raoul-Davis (pp. 5-83), Cinq pièces de Guan Hanqing !

Cette annonce a, en effet, de quoi surprendre pour plusieurs raisons. Le support pour commencer : une revue, fondée en 1974 par le metteur en scène Bernard Sobel [voir l'article de René Solis, Libération du 08/01/08 et p. 4 de la revue). Le nombre ensuite : cinq pièces d'un coup ! C’est beaucoup quand on connaît les pièges et les difficultés que réserve l'écriture du plus fameux dramaturge de la période, celui que les Chinois n'hésitent pas à comparer à Shakespeare, héros national et dramaturge d’exception, Guan Hanqing 關漢卿.

On sait peu sur lui sinon qu'il serait né vers 1230 et qu’il serait originaire de la capitale, le Pékin des Mongols, le Cambalut de Marco Polo (voir La Description du monde, chap. LXXXV). Il serait « l'auteur de 67 pièces dont 18 ont été conservées dans leur intégralité ou sous forme fragmentaire » et comme le rappelle encore Roger Darrobers (Le théâtre chinois, pp. 14-15), il aurait été selon ses propres dires « dure à cuire et irréductible » et « les airs chantés, chez Guan Hanqing, manient à la fois les allusions littéraires et les mots crus de la langue parlée. On prête à son écriture une « couleur originelle » contrastant avec le style affecté et maniéré attribué aux autres auteurs. »

Mais venons-en à ces traductions qui, hélas, mille fois hélas -- la déception est à la hauteur de la surprise ! --, n'apportent rien de neuf à la connaissance de l'œuvre de ce grand génie. En effet, elles ont été réalisées à partir de traductions déjà existantes. Leur seul avantage est donc limité à fournir une version française aux traductions que donnèrent voici un demi-siècle Yang Xianyi 楊憲益 (1915-) et son épouse Gladys Yang (1919-1999), alias Gladys Taylor, Dai Naidie 戴乃迭 de son nom chinois. Sans chercher à minimiser le rôle qu'ils ont pu jouer dans la diffusion de la littérature chinoise ancienne et moderne en dehors de Chine pendant plus d'un demi-siècle, on doit néanmoins reconnaître que leur traduction des pièces de Guan Hanqing s'est faite au prix de nombreuses trahisons et simplifications. Elles eurent néanmoins le mérite de faire connaître à l’Occident anglophone huit pièces du dramaturge. Selected Plays of Kuan Han-ching (Shanghai : New Art and Literature Publishing House, 1958) sera repris la même année aux Foreign Languages Press de Pékin et à nouveau publié en 1979 sous un titre mis au goût du jour, Selected Plays of Guan Hanqing, avec toujours la préface de onze pages de Wang Jisi 王季思 (1906-1996), grand spécialiste du zaju et professeur de l'Université Sun Yat-sen (Guangzhou) qui semble avoir fait les frais de la réédition chez le même éditeur en 2001.

Or donc, ce sont cinq des huit zaju traduits en anglais que nous invite à lire dans notre langue ce volume de T/P. Ces versions ont été réalisées à différentes époques et par différentes personnes entre 1961 et 2006 ; certaines ont été publiées de longue date, d'autres le sont pour la première fois.

Qu'en dire sinon que le passage en français reste fidèle à la lettre anglaise, et donc reproduit ses erreurs, ses coupes et les libertés prises avec le texte de Guan Hanqing qui, ne l'oublions pas, avait déjà subi une mise en forme sous les Ming, sauf, nous informe-t-on pour les trois dernières qui « ont été ensuite « relues » avec l'original chinois » par Rebecca Peyrelon-Wang, Chunyan Ning et Ariane Christen. Bref, c'est une terrible déception pour qui sait combien il serait heureux de rendre ces œuvres dans leur efficacité initiale et de les débarrasser des ombres qui nous le cachent encore. Malgré ces réticences et avec les précautions qui s'imposent, le curieux pourra néanmoins toujours consulter avec profit ce volume dont voici le détail dans l'ordre de présentation :
  • La neige au milieu de l'été (pp. 11-21) : texte français de Bernard Sobel (déjà publié sous le nom de Bernard Tisseau in Théâtre populaire, n° 43, 1961) d'après Yang (trad.), « Snow in Midsummer » (pp. 13-37), traduction de Dou E yuan 竇娥冤, L'injuste accusation de Dou E. De loin la pièce la plus célèbre de Guan Hanqing et la plus traduite et adaptée. Outre Le ressentiment de Dou E que Jacques Pimpaneau propose dans son Anthologie (pp. 538-564), B. Sobel aurait pu facilement améliorer son texte en consultant deux traductions anglaises plus anciennes et plus précises : Liu Jung-en, « The Injustice done to Tou Ngo » (in Six Yüan Plays. Penguin Books, 1972, pp. 115-158) et surtout Shih Chungwen, Injustice to Tou O (Tou O Yuan): A Study and Translation. Cambridge : Cambridge University Press, 1972, qui propose le texte chinois en regard de la traduction --- un excellent moyen de prendre contact avec Guan Hanqing et le zaju des Yuan ! En voici un rapide résumé d'après Darrobers (1995, p. 15) : Vendue par un père criblée de dettes, Dou E doit épouser contre son gré un homme qui va décéder peu après. La jeune veuve et sa belle-mère deviennent les otages de deux filous, un père et son fils. Accusée à tort d'avoir empoisonné le plus vieux, Dou E est condamnée à mort et, « lors de son procès profère trois vœux destinés à prouver son innocence. De la neige, tombant en plein été sur son corps décapité, confirme miraculeusement ses dires. Son père, devenu magistrat, lui rend justice à titre posthume. »
  • Le pavillon au bord de la rivière (pp. 22-32) : texte français de Michèle Raoul-Davis (déjà publié dans le n° 7 de Théâtre/Public, oct. 1975), d'après Yang (trad.), « The Riverside Pavilion » (pp. 114-135) traduction de Wangjiang ting 望江亭. Le kiosque sur le fleuve « a pour héroïne une jeune veuve, remariée à un magistrat débutant. Elle est menacée par un personnage influent, qui veut la contraindre de céder à ses avances, quand la promotion de son mari permet un retournement providentiel qui entraîne la disgrâce du scélérat. » (Darrobers, op.cit., p. 16)
  • Le seigneur Guan va au banquet (pp. 33-43) : texte français de Bernard Pautrat, d'après Yang (trad.), « Lord Guan goes to the Feast » (pp. 160-185), traduction de Guan Dawang du pu dandao hui 關大王獨赴單刀會, pièce plus connue sous le titre Dandao hui, La rencontre muni d'une simple hallebarde et qui met en scène l'illustre général Guan Yu 關羽 (?-219) et chante son courage et son sang-froid.
  • Sauvée par une coquette (pp. 44-53) : texte français d'Evelyne Pieiller, d'après Yang (trad.), « Rescued by a Coquette » (pp. 92-113), traduction de Jiu fengchen 救風塵. « Sauvée de la déchéance dépeint les vicissitudes encourues par une femme, réduite par son amant à la prostitution. Le ton de la pièce reste à la comédie : une consœur complaisante accepte de séduire l'amant, afin de l'inciter à rédiger la lettre de répudiation qui permettra à la jeune fille de convoler avec le lettré de son cœur. » (Darrobers, p. 16)
  • Le rêve du papillon (pp. 54-65) : texte français d'Evelyne Pieiller, d'après Yang (trad.), « The Butterfly Dream » (pp. 67-91), traduction de Huidie meng 蝴蝶夢. Dans Le rêve aux papillons, « le juge Bao fait exécuter un voleur de chevaux à la place d'un homme condamné pour avoir vengé son père avec l'aide de ses deux frères. » (Darrobers, p. 17). A vous, maintenant, de lire la pièce - en français ou en anglais, ou en chinois - pour comprendre pourquoi le titre fait allusion à des papillons !
Mais, à quoi bon se lamenter puisque, comme l'indique Michèle Raoul-Davis répond (p. 9) , « les traductions éditées ici ont toutes été faites, hormis celle de La neige au milieu de l'été, en vue de représentations ». Les pages 66 à 81 reviennent, du reste, sur cette aventure artistique surprenante qui commença en 1967 au théâtre de Sartrouville, avec Patrice Chéreau et se poursuivit jusqu'en 2007 au théâtre de Gennevilliers.

Je n'ai, pour ma part, jamais eu l'occasion d'assister à ces représentations. Je conserve donc pour moi les interrogations que l'on peut nourrir sur la manière dont on a trouvé un substitut au chant qui est, ne l'oublions pas, un élément fondamental du théâtre/opéra chinois, au jeu des acteurs qui, si l'on en juge d'après les photos, s'éloigne sans vergogne de la stylisation propre à l'expression dramatique chinoise, etc. Pour l'heure, je vais sagement tenter de me convaincre que Ferdinand Brunetière (1849-1906), qui se basait sur ce qu'en avait révélé un peu plus tôt un disciple de Stanislas Julien, Antoine Bazin (1799-1863) (Théâtre chinois, 1838 et Le siècle des Yuann, 1854, entre autres), n’avait pas complètement tort : « Le théâtre chinois est très voisin du nôtre, plus voisin même que celui des anciens Grecs » (cité par Camille Poupeye, Le théâtre chinois. Bruxelles : Editions Labor, (1933) 1984, p. 208). Il sera utile de revenir un jour sur un sujet sur lequel vous avez sans doute votre avis. (P.K.)

Complément du 22/05/08 : A lire sur BibliObs.com, l'article d'Odile Quirot, «Visite en Chine avec Théâtre/Public » (21/01/08).

dimanche 11 novembre 2007

Tous à l'opéra

Mei Lanfang 梅兰芳 (1896-1966) en compagnie de Yao Yufu 姚玉芙 (1894-1961)

Je comptais attendre de disposer de la dernière traduction d'André Lévy qui sort ces jours-ci aux Editions MF (anciennement Musica falsa), pour publier un billet entièrement consacré au théâtre/opéra chinois. Mais l'Oreiller magique, titre sous lequel va apparaître le Handan ji 邯鄲記 de Tang Xianzu 湯顯祖 (1550 - 1616) tarde à arriver jusqu'à Marseille [voir liste des libraires distribuant cet éditeur courageux, ici], et l'événement théâtral chinois majeur de cette fin d'année débute demain ! Je ne peux donc plus tergiverser. Je remets donc à plus tard l'examen de la pièce pour vous dire le plus rapidement possible de quoi il retourne, car le temps presse.

Il s'agit rien de moins que du Troisième Festival des Opéras Traditionnels Chinois. Organisé par le Centre Culturel de Chine à Paris, sous le haut patronage du Ministère de la Culture Français, avec le soutien de l’Association des Commerçants Chinois en France, en partenariat avec les chaînes de télévision FR3 et Public Sénat.

Comme le décrit très précisément le site du Centre Culturel de Chine à Pari [voir ici : un dossier de presse très instructif de 15 pages est téléchargeable en format pdf] ce « Festival des Opéras Traditionnels Chinois [...] aura lieu du 12 au 18 novembre 2007, sous la forme d’un concours qui récompensera les interprètes chinois les plus talentueux. [...] Ce festival réunira six troupes venues de plusieurs régions de Chine, qui interpréteront différentes formes d’opéra traditionnel. [...] Les troupes, présélectionnés par des professionnels du spectacle chinois, se produiront [à raison d'une troupe par soirée] devant un jury français qui récompensera, lors de la soirée de clôture, les meilleurs artistes. »

Dans l'ordre, les spectateurs pourront découvrir l'opéra Yueju 越剧 (Zhejiang) avec la troupe de l'Opéra yueju de Hangzhou 杭州越剧院, dans une adaptation du Hedda Gabler d'Ibsen (!), du Jingju 京剧 (ou opéra de Pékin) avec la troupe du Théâtre Jingkun 京昆剧场 qui donnera La maison de Wulong (Wulong yuan 乌龙院), du Pingju 评剧 (Hebei) avec la Troupe d’opéra Pingju de Cheng Zhaocai 成兆才评剧团 qui jouera La légende de l’île de la concubine impériale Cao (Caofeidian chuanqi 曹妃甸传奇), du Manhanju 漫瀚剧, théâtre de Mongolie intérieure avec la Troupe théâtrale Manhan 内蒙古自治区包头市漫瀚剧团 qui a mis à son programme La femme de Qidan (Qidan nü 契丹女), du Jinju 晋剧 (Shanxi) avec la Troupe théâtrale Jeunesse de l’Institut de recherche de l’opéra Jinju de la ville de Taiyuan 太原实验晋剧院青年剧团 qui représentera La réussite à l’examen impérial de Fan Jin (Fanjin zhongju 范进中举) et pour finir en beauté avec du Kunju 昆剧 avec la Troupe théâtrale du prix de la Fleur de Prunus 中国戏剧梅花奖艺术团 pour La tour Leifeng (Leifeng ta 雷锋塔) ou le Serpent blanc (Baishe zhuan 白蛇传).

C'est donc le 18 novembre qu'aura lieu la cérémonie de clôture et que des prix seront remis par un jury composé de M. Jean-Pierre Wurtz (président du jury), inspecteur général des théâtres du Ministère de la Culture et de la Communication, de M. Joël Bellassen, inspecteur général de chinois au Ministère de l’Education Nationale et Professeur à l’INALCO ; de Mme Marie-Claire Quiquemelle, sinologue, anthropologue et chercheuse au CNRS, de M. Jean-Marie Fegly, spécialiste de l’opéra Kunju et de M. Roger Darrobers, professeur de chinois à l'université Paris X - Nanterre et à qui l'on doit d'avoir fait connaître l'écrivain Liu Xinwu 劉心武 (1942- ) au public français et plusieurs ouvrages, toujours aux Editions Bleu de Chine, sur Pékin qu'il a arpenté avec passion et esprit (voir ici) et son théâtre : Opéra de Pékin, théâtre et société à la fin de l'empire sino-mandchou (1998). C'est aussi lui qui a rédigé la meilleure introduction au théâtre chinois disponible en français avec un livre de la collection « Que sais-je ? » (n° 2980, PUF, 1995), Le théâtre chinois, que chacun prendra la peine de lire avant de se précipiter à la salle Adyar, théâtre presque centenaire à proximité du Champs de Mars, à Paris, s'entend.

En complément, une conférence sur « La culture de l’opéra de Pékin » sera donnée par M. Wu Jiang (1949-), auteur d’opéra renommé et directeur de l’Institut national de l’opéra de Pékin, le 13 novembre à 14h30 (Salle Adyar, entrée libre sous réserve des places disponibles). Si après cela l'Oreiller magique ne bat pas des records de vente, c'est à désespérer ! On en reparlera. (P.K.)

lundi 18 décembre 2006

Regain



Le billet du blog Danwei qui évoque le numéro de la revue Xinshiji zhoukan 新世紀周刊 paru le 21 novembre 2006 est déjà un peu ancien, puisqu’il date du 30 novembre dernier, mais il mérite sans doute d’être encore signalé à ceux qui s’intéressent à la personne et à l’œuvre de Liu Xinwu 劉心武 (1942- )

Le nom de l’écrivain, ardemment défendu aux Editions Bleu de Chine par Roger Darrobers, figure en tête d’une liste de cinq personnalités qui ont été choisies pour illustrer le dossier “Zhongguo ren chengmingshi 中國人成名史 , 1976-2006”.

On retrouve également son nom dans un autre billet daté du 8/12/06 dans lequel est rappelé son goût pour le grand roman de Cao Xueqin 曹雪芹 (1715-1753), le Honglou meng 紅樓夢. Sa possible implication dans une révision de la fin de l’ouvrage est notamment évoquée. On le voit ici, en illustration, en compagnie de Zhou Ruchang 周汝昌 (1918- ), grand spécialiste du roman, au moment de la promotion de sa nouvelle édition critique des 80 chapitres originaux expurgés de tous les apports de Gao E 高鄂 (vers 1738-vers 1815).

Il est très rassurant de voir combien les Chinois de ce début de siècle arrivent à se passionner pour ce monument littéraire, même si c’est au prix, parfois, de détournements satiriques (voir cet autre billet de Danwei du 27/10/06).