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mercredi 5 août 2009

Lectures rafraîchissantes

L'été, se pose pour beaucoup d'entre nous qui de par le monde devons traverser ou séjourner dans des contrées écrasées par le soleil, la question de savoir comment faire tomber la température de quelques degrés ou, si ce n'est pas possible, où trouver le moyen de supporter des conditions climatiques défavorables. Outre, les solutions habituelles que vous connaissez, certaines désastreuses comme l'achat d'un appareil de climatisation, d'autres plus risquées pour la santé comme l'ingestion de liqueurs rafraîchissantes ou de sorbets délicieux, il y a encore celle de trouver un dérivatif puissant capable de détourner l'attention des souffrances du moment. J'avais l'année dernière opté pour la lecture des mésaventures à répétition de la belle Emily dans le château d'Uldophe. Cette année, je vous offre un nouveau baume littéraire qui devrait, pour le moins, vous permettre d'affronter vaillamment quelques heures caniculaires de ce mois d'août commençant.

Je regrette de n'avoir rien de nouveau de mon cher Li Yu 李漁 (1611-1680) à vous proposer, lui qui présentait ses fictions comme « une boisson rafraîchissante dans la maison en flammes » [火宅中清涼飲子] - cela viendra un jour prochain -, mais j'ai, sinon mieux, au moins tout aussi efficace et surtout immédiatement disponible et propre à la consommation, avec ou sans additif.

Il s'agit de quelques récits d'un auteur chinois - Yuan Mei 袁枚 (1716-1798) - dont on devrait entendre parler encore plus sous peu grâce à des publications d'envergure, mais dont on a déjà parlé et fort bien, notamment dans une enceinte prestigieuse et par une voix éclairée.

L'enceinte est le Collège de France ; la voix, celle de Pierre-Etienne Will qui y occupe la chair d'Histoire de la Chine moderne et consacre son cours de l'année 2009 à un sujet passionnant : « Documents autobiographiques et histoire 1640-1930 ». C'est donc dans le cadre précis de cet examen attentif et admirablement documenté de l'écrit autobiographique dans la Chine du XVIIe au début du XXe siècles, qu'il fut - c'était le 28 janvier dernier -, question pendant une demi-heure de Yuan Mei. Cette « longue digression » s'achevait sur la synthèse suivante dont la lecture devrait vous inviter à écouter attentivement l'intégralité du propos et l'ensemble de cette série de conférences aussi magistrale qu'enthousiasmante :

« Yuan Mei parfait exemple d'un individu complexe non dénué de contradictions et d'ambiguïtés mais dont les biographies conventionnelles nous laissent entrevoir qu'une très petite partie des multiples dimensions. Il a laissé sa marque dans des domaines aussi éloignés que la critique poétique et le droit ; c'était un fonctionnaire compétent et dévoué, très conscient des problèmes économiques et sociaux de son temps, et dont les préoccupations en matière d'éthique et de technique administrative ne se sont jamais démenties ; mais il s'est découragé dès que sa carrière à sembler piétiner, et il a préféré mener une vie confortable d'ermite comme on disait, anticonformiste, flirtant plus qu'à son tour avec le scandale mais réussissant toujours à s'en tirer grâce à ses innombrables relations, et à l'extraordinaire popularité de ses productions littéraires. »

[Ce second des 10 cours donnés est disponible comme les neuf autres en podcast directement sur le site du Collège de France ou à partir d'iTunes - mais vous êtes rodés à l'exercice qui consiste à récupérer ces fichiers et à les glisser dans votre ordinateur ou votre iPod (sinon voir ici, où une tentative d'explication !), mais on peut aussi plus simplement l'écouter en ligne à partir d'ici]

Alors même que P.-E. Will s'attachait à la suite d'autres (Camille Imbaut-Huart, Arthur Waley, Jérôme Bourgon) à faire revivre le souvenir de ce Chinois d'exception, nous étions plusieurs à nous pencher sur son œuvre avec, je le suppose, la même délectation ; l'ironie mordante de cette conjonction des intérêts fut qu'ils s'attachèrent au même ouvrage : le Zi bu yu 子不語 (« Ce dont le Maître ne dit mot »), collection de récits à faire frémir et à se tordre de rire que Yuan Mei avait pris un grand plaisir à compiler sur la fin de ses jours (1788) et auquel il avait même donné une suite tout aussi rafraîchissante (1797).

Résultats des courses : une attente --- celle de la publication d'une intégrale dans la prestigieuse collection consacrée à l'Orient d’un grand éditeur parisien ; une frustration, partagée avec notamment Alain Rousseau (un fidèle lecteur de ce blog), de devoir remiser un projet nourri de (trop ?) longue date ; une poignée de récits - 12 pour être précis -, à lire sans tarder --- encore vous faut-il, pour cela, relever un dernier défi : vous procurer le dernier numéro de la revue Le Visage Vert déjà évoquée ici [une piste : le commander directement chez l'éditeur Zulma]

De quoi s’agit-il ? Rien de moins que la traduction de quatre récits sans liens les uns avec les autres dont la réunion devrait offrir une petit idée de la diversité des anecdotes du Zi bu yu, traduction réalisée par moi-même, par ailleurs signataire d’une brève présentation de l’auteur, et de huit récits traduits par Solange Cruveillé qui a naturellement retenu des récits vulpins, histoire d'ajouter quelques spécimens originaux à sa déjà fort riche collection d'histoires de renard(e)s. Ce sont de loin les histoires qui ont le plus séduit les premiers lecteurs à dévorer la dernière livraison de cette remarquable revue entièrement consacrée aux franges du réel.

On le comprend facilement d'autant que ces récits, cocasses et terrifiants, qui offrent une tonalité particulière aux narrations mettant en scène ce personnage clef du fantastique chinois, sont accompagnés d'illustrations dues au burin inspiré et sauvage de Marc Brunier Mestas particulièment inspiré par ces histoires un peu folles. On peut également les voir sur son surprenant blog, ici, en compagnie d'une autre série de renards et d'une saisissante illustration qui s'attachait à la cruauté scatologique de « La vengeance du squelette » de Yuan Mei.

Notons que Marc Brunier Mestas n'a pas définitivement abandonné le thème du renard puisqu'il est passé à la couleur pour un conte vulpin contemporain qu'Anne-Sylvie Salzman a offert à la revue Le Zaporogue de Sébastien Doubinsky. Sachez que cette sixième livraison d'une revue sans égale est accessible en téléchargement et que vous trouverez pages 133 à 144, ce dérangeant « Fox into Lady » dont la lecture devrait faire baisser la température ambiante de quelques degrés supplémentaires. On pourra poursuivre la cure avec, du même auteur, un recueil de nouvelles qui ne peuvent vous laisser insensible. On peut se procurer Lamont directement chez l'éditeur vers qui il faudra également se tourner pour compléter ou constituer sa collection d'anciens numéros de la revue qui lui a donné son nom, Le visage vert.

Outre les récits de Yuan Mei qui constituent la première incursion en terre chinoise de la revue, ce volume 16 du Visage vert est plein de succulentes surprises, et comme l'écrit un de ses lecteurs « Bronzer en compagnie de ce Visage vert ne serait pas la moins bonne idée des amateurs de littérature, mais en goûter les joies inquiétantes derrière des persiennes fermées ajouterait au plaisir. » J'ajoute qu'il en va de votre survie, alors n'hésitez plus : lisez ! (P.K.)

mercredi 1 avril 2009

Confucius de retour sur Broadway

A peine remis de l'émotion procurée par la sortie d'une nouvelle adaptation cinématographique du Sangguozhi yanyi, j'apprends, grâce au site Danwei.org que je n'avais pas consulté depuis des lustres, qu'un film allait faire revivre rien de moins que Confucius.

La surprise fut d'autant plus brutale que l'acteur retenu pour personnifier le sage chinois n'est autre que Chow Yun-Fat 周潤發 (Zhōu Rùnfā 周润发) dont on fêtera les 54 ans, le 18 mai prochain. Vous avez déjà sûrement vu ce célèbre acteur qui a pas moins de 80 longs métrages à son actif, dans Tigre et Dragon (Wòhǔ cánglóng 卧虎藏龙 de Ang Lee, 2000). C'était aussi le roi Mongkut dans Anna and the King (1999) et il sera Kame Sennin (亀仙人) alias Muten Rôshi (武天老師) soit Tortue géniale dans Dragonball Evolution, long-métrage américain, réalisé par James Wong qui devrait bientôt sortir en France : il s'agit, dit-on, d'une « adaptation live du célèbre manga du même nom par Akira Toriyama ». Quelle belle mise en jambe.

Les projections les plus raisonnables, dont notre illustration ci-dessus rend compte, font redouter le pire. Mais les avis seront à nouveau très partagés et chacun pourra le moment venu évaluer la validité de ce nouvel avatar moderne du Maître de Qufu. Rien ne dit que le film sera distribué dans notre pays, mais nous ne perdons rien à nous y préparer en lisant ce billet dont le titre pose une partie des questions que cette initiative va immanquablement générer : « Exploiting Confucius For fun and profit ». Il offre la traduction anglaise - « Filming Confucius for Cash or for Myth are Both Mistakes »- d'un article que Xie Xizhang 谢玺璋 a fait paraître dans le Beijing Daily (Beijing ribao 北京日报) du 20 Mars 2009 : « Laoqian he zaoshen pai Kongzi you wuqu » 捞钱和造神拍孔子有误区. [NB : Les allergiques à l'anglais pourront le lire directement en chinois et même télécharger la page en format pdf]

Mais ne manquez surtout pas le préambule de ce billet dans lequel le réalisateur se veut rassurant : « My Confucius will not know Shaolin kungfu. However, the Confucius of history was not merely a moral teacher, a bookworm who only knew how to read and preach. He was a living person, a vibrant person, a humorous person. He could drive a chariot, he could handle a bow on horseback, and he once directed a battle. His disciples Zilu and Ranyou were swordsmen and archers of the highest caliber. You can find all of this in reliable history texts. »

Il est aussi touchant d'apprendre que « Chow [Yun-Fat] was reportedly « moved to tears » by the script, which has gone through 23 revisions ». L'avenir dira si la version finale sera ou non en mesure de nous émouvoir aux larmes. Je ne sais si Anne Cheng se penchera sur elle dans l'examen minutieux et passionnant auquel elle se livre pendant ses leçons au Collège de France. Les huit premiers cours de « Confucius revisité : textes anciens, nouveaux discours » sont déjà disponibles en podcast. Il serait stupide de s'en priver.

NB : On peut y accéder par la page ad hoc du site du Collège de France : choisir « Histoire » et laissez iTunes faire le reste, ou bien partez d'iTunes, entrer dans l'iTunes Store (en toute confiance car il ne vous en coûtera pas un seul centime d'euro), choisissez « Podcats », puis dans les « Catégories », optez pour « Enseignement ». A partir de là, vous allez trouver plusieurs icônes « Collège de France » , sélectionnez celui qui vous intéresse – pour Anne Cheng, c'est « Histoire » -, et maintenant vous vous abonnez aux séries de votre choix (je vous conseille aussi celle de Pierre-Etienne Will, « Ingénieurs, philanthropes et militaristes dans la Chine républicaine (suite) »). Visez les huit premiers éléments du cours « Confucius revisité : textes anciens, nouveaux discours » et cliquer sur le bouton « Obtenir l'épisode », laissez charger et écouter. Tout est dit, à vos manettes. (P.K.)

mercredi 11 mars 2009

Leçon inaugurale

A deux jours de l'ouverture de notre colloque sur les
Littératures d’Asie : traduction et réception
qui se tiendra les 13 & 14 mars 2009
(Salle des professeurs, Université de Provence, Aix-en-Provence)
et auquel vous êtes tous conviés
[voir le programme],
je suis heureux de vous annoncer
(avec un peu de retard, je le reconnais)
la mise en ligne sur le site du Collège de France
de la leçon inaugurale de la
Chaire d'histoire intellectuelle de la Chine,
donnée par Anne Cheng,
le 11 décembre dernier.

Cette leçon, annoncée quant à elle en temps voulu sur ce blog « Tous au Collège », 9/12/08), sera disponible prochainement aux Editions Fayard ainsi qu'en DVD (Collège de France/CNDE/Doriane). On peut donc la visionner (50 mn) directement (cliquer sur l'illustration ci-dessous), ou en suivant les liens à partir d'ici.

En voici un court extrait (d'après le document mis en ligne Lettre n° 24, p. 6) :
« L’évolution historique de la Chine au cours du siècle dernier nous force à être des observateurs de plus en plus participatifs, pour emprunter un terme à l’anthropologie. Notre regard sur la Chine ne peut plus se permettre de rester distant et de construire à sa guise un objet appréhensible comme un tout quintessentiel. A bien des égards, nous vivons encore pour une large par sur des conceptions formées il y a trois siècles à l’époque des Lumières qui ne sont cependant plus ni très éclairées ni très éclairantes. On ne peut manquer d’être frappé par les représentations contradictoires et pourtant concomitantes qui prévalent encore à l’heure actuelle : comment concilier, d’un côté, l’image d’une « Chine philosophique » chère à Voltaire, rationaliste et esthétique et, de l’autre, celle d’une Chine issue d’un « despotisme oriental » à la Montesquieu, autocratique et machiavélique ? Il nous faut accepter d’observer et d’écouter de plus près et, de ce fait même, renoncer aux généralisations à l’emporte-pièce, si brillamment séduisantes et si commodément monnayables soient-elles. »

mardi 9 décembre 2008

Tous au Collège

Heureux qui, comme tous les Parisiens curieux de la pensée chinoise, pourra se rendre au Collège de France, jeudi 11 décembre 2008, à 18 heures à l'amphithéâtre Marguerite de Navarre, 11, place Marcelin Berthelot (Ve arr.) pour écouter la leçon inaugurale de

Anne Cheng

qui va y occuper la chaire d'Histoire intellectuelle de la Chine.

Il faudra attendre le 14 janvier prochain,
pour se presser à son cours qui, jusqu'au 8 avril 2009,
aura pour thème

« Confucius revisité :
textes anciens, nouveaux discours
».

En plus de ces cours du mercredi (à 11 heures), nombreux seront ceux qui désireront participer du 15 janvier au 9 avril 2009 aux séminaires du jeudi (17 h), pour des lectures de textes et des exposés en relation avec le sujet du cours.

En attendant, ils pourront lire ou relire la magistrale Histoire de la pensée chinoise (Le Seuil) qu'Anne Cheng livra en 1997 [réédité en poche chez le même éditeur dans sa collection « Points/Essais », n° 488, 2002] et pour laquelle elle avait retenu en exergue le passage du Laozi 老子 suivant :
Qui se hisse sur la pointe des pieds ne tient pas debout
Qui met les enjambées doubles n'arrive pas à marcher
Qui se pousse aux yeux de tous est sans lumière
Qui se donne toujours raison est sans gloire
Qui se vante de ses talents est sans mérite
Qui se targue de ses succès n'est pas fait pour durer
企者不立。跨者不行。自見者不明。自是者不彰。自伐者無功。自矜者不長。
[道德經, 24]


* Sur le même sujet, voir l'article de Bertrand Mialaret sur Rue89.com (18/12/08)

vendredi 19 octobre 2007

Etudier et réfléchir

L'ouvrage dont la belle couverture sert d'illustration à ce billet ne va pas - et c'est naturellement très triste - causer un grand émoi dans la vie éditoriale chargée de cette fin 2007. Du reste, vous allez - et c’est compréhensible - devoir le réclamer à votre libraire pour pouvoir mettre la main dessus. A cette fin, en voici les références complètes :
Jacques GERNET,
Société et pensée chinoises aux XVIe et XVIIe siècles.
Résumés des cours et séminaires au Collège de France.
Chaire d'histoire intellectuelle et sociale de la Chine (1975-1992)
.
Paris : Collège de France/Fayard, 2007, 202 p.
Les admirateurs de Jacques Gernet (1921-) et/ou les habitués des cours de la belle institution qu'est le Collège de France ayant eu l'expérience des cours et/ou des séminaires qu'il y donna entre 1975 et 1992, à la tête de la chaire d'Histoire sociale et intellectuelle de la Chine, ne peuvent que ce réjouir de cette publication. Certes les résumés (publiés annuellement dans les annuaires du Collège) ne sont pas inédits, mais leur réunion dans un volume élégant et pratique qui rend encore mieux palpable la matrice d'un enseignement lumineux, porteur de tant d'observations, de pistes et de visées pénétrantes est plus que simplement « utile » (p.7). C’est du reste, à peine si on ose faire remarquer qu'il manque à ce livre savant les caractères chinois, et aussi une bibliographie des travaux de l'auteur. On compensera cet oubli par la consultation de celle qui figure sur le site du Collège, et par les informations fournies par la Société Asiatique, l'Académie des inscriptions et belles-lettres dont Jacques Gernet est un distingué membre. (Voir aussi ici)

La quatrième de couverture emprunte à un avant-propos que l'auteur a signé voici plus de deux ans, en juin 2005 :
« La Chine est le pays des livres, de sorte que, pour la connaître, on ne lit jamais trop de textes chinois originaux. C’est cette conviction et une volonté d'analyse qui ont inspiré mon enseignement au Collège de France, institution sans égale au monde qui unit la plus grande liberté à l'ardente obligation d'apporter sans cesse du nouveau. Comme disait un sage que les jésuites ont nommé Confucius, « Etudier sans réfléchir est vain ; réfléchir sans étudier est dangereux ». [Lunyu 論語, II.15 : 子曰。學而不思則罔。思而不學則殆。] La diversité des courants de pensée du XVIe siècle, la critique d'un système politique et d'une société en pleine décadence, le grand désarroi provoqué par l'invasion mandchoue de 1644 et ses conséquences m'ont paru faire de cette période l'une des plus intéressantes de l'histoire de la Chine. C'est aussi le moment où entrent véritablement en contact deux univers qui s'étaient ignorés jusqu'alors et qui n'étaient guère faits pour s'entendre : l'Europe de la Contre-Réforme et un monde qui eut ses propres itinéraires politiques, sociaux et intellectuels, en un mot sa propre histoire, aussi mouvementée que la nôtre. »
De son enseignement au Collège de France, poursuit-il (p. 8), « sont nées quatre publications : sur les méprises entre jésuites et Chinois au XVIIe siècle [Chine et christianisme. Action et réaction. Paris : Gallimard, « Bibliothèque des histoires », 1982], sur le personnage si attachant de Tang Zhen [唐甄](1630-1704) [Ecrits d'un sage encore inconnu. Paris : Gallimard/Unesco, « Connaissance de l'Orient », n° 73, 1991], une étude sur l'éducation de la petite enfance du XIe au XVIIe sièclesL'éducation des premières années (du XIe au XVIIe siècles) » in Christine Nguyen tri, Catherine Despeux (eds.), Education et instruction en Chine. I. L'éducation élémentaire. Paris/Louvain : Centre d'études chinoises/Editions Peters, 2003, pp. 7-60], et, pour finir, un essai sur la philosophie de Wang Fuzhi [王夫之](1619-1692) [La raison des choses. Essai sur la philosophie de Wang Fuzhi (1619-1692). Paris : Gallimard, « Bibliothèque de Philosophie », 2005], dernier produit de lectures prolongées après ma retraite. »

On devrait aussi ajouter à cette liste L'intelligence de la Chine. Le social et le mental (Paris : Gallimard, « Bibliothèque des histoires », 1994) qui reprend dans des versions parfois remaniées deux douzaines d'articles dont le plus ancien date de 1955 ; et aussi, l'article paru tout récemment dans La pensée en Chine aujourd'hui (Anne Cheng (ed.), Paris : Gallimard, « Folio essais », 2007, pp. 21-46) : « La modernité de Wang Fuzhi ». Et pourquoi se priver de signaler à ceux qui ne l'aurait pas encore lu La vie quotidienne en Chine à la veille de l'invasion mongole (1250-1276) (Paris : Hachette, 1959) qui constitue un modèle de vulgarisation du savoir sinologique. Bien naturellement, comment oublier que Jacques Gernet est également l'auteur du Monde chinois (Paris : Armand Colin, « Destins du Monde », 1999, 699 pages), synthèse magistrale, jamais détrônée depuis sa première édition en 1972, et auquel un passage en format de poche (Paris : Pocket, « Agora », 2006, 380 + 378 + 190 p.), même avec la disparition des index avec leurs caractères chinois et sa division en trois tomes ne devraient pas nuire. Il s'est imposé dans la durée et s'affirme encore plus aujourd'hui face à une concurrence indigente : outre José Frèches (Il était une fois la Chine : 4500 ans d’histoire, XO, 2006), on peut, depuis peu, aussi trouver « une histoire conforme à l’image que les Chinois se font de leur passé » grâce à Xavier Walter (Petite histoire de la Chine, Eyrolles, 2007) ! Mais ne nous égarons pas.

Il est vrai que la connaissance de la Chine a ses exigences. Dans la préface qu’il donna au Dictionnaire de la civilisation chinoise (Paris : Encyclopædia universalis / Albin Michel, 1998. p. 5), Jacques Gernet écrivait justement :
« Si méprisée au XIXe siècle pour la faiblesse et ses prétentions, la Chine est devenue une des grandes puissances de notre temps. Certains diront que, enfin éveillée d'un long sommeil, elle s'est mise à notre école. Et s'ils veulent bien admettre qu'elle a connu « une civilisation raffinée », son passé, tenu pour immuable, n'a guère pour eux d'autre intérêt que de faire ressortir notre supériorité. C'est oublier que nous lui devons, dans notre développement même, des apports décisifs, ignorer que la Chine actuelle [...] est l'héritière et le produit de profondes transformations sociales et politiques, de mélanges de populations, d'influences multiples qui se sont exercés sur elle au cours de quatre millénaires (bien plus encore si on y ajoute, comme on peut le faire aujourd'hui, le Néolithique à partir de 5000 avant notre ère) ; c'est méconnaître, enfin, l'extrême diversité de ses régions, et que, en s'étendant dans l'ensemble de l'Asie orientale, sa civilisation a contribué à la formation d'une très large partie de l'humanité.» Et plus loin : « L'Occident n'a [...] pas cessé de proclamer sa propre gloire et de croire à son triomphe universel. Tout se passe comme si, en dehors de lui, il n'y avait ni histoire ni pensée qui vaillent, comme si la connaissance d'une humanité qui diffère de la nôtre par tout son passé, ses œuvres, ses conceptions du monde et de l'homme n'était que curiosité exotique. Il suffit pour s'en convaincre de considérer la place qui est faite, dans nos organismes de recherche et notre enseignement, à l'histoire des formes sociales, religieuses et politiques, des arts et des lettres, des traditions techniques, scientifiques et intellectuelles de la Chine. »
Pour ce qui concerne le Collège de France, la Chine a été défendue par 9 professeurs des 718 qui y ont officié depuis sa création en 1530 :

ABEL-RÉMUSAT Jean-Pierre (1788-1832)
Langue et littérature chinoises et tartare-mandchoues (1814-1832)
JULIEN Stanislas (1799-1873)
Langue et littérature chinoises et tartare-mandchoues (1832-1873)
HERVEY DE SAINT-DENYS Léon D’ (1823-1892)
Langue et littérature chinoises et tartare-mandchoues (1874-1892)
CHAVANNES Édouard (1865-1918)
Langue et littérature chinoises et tartare-mandchoues (1893-1918)
MASPÉRO Henri (1883-1945)
Langue et littérature chinoises (1919-1945)
DEMIÉVILLE Paul (1894-1979)
Langue et littérature chinoises (1946-1964)
STEIN Rolf Alfred (1911-1999)
Étude du monde chinois : institutions et concepts (1966-1981)
GERNET Jacques (1921-)
Histoire sociale et intellectuelle de la Chine (1975-1992)
Pierre Etienne WILL (1944-),
Histoire de la Chine moderne (1991-)

Société et pensée chinoises aux XVIe et XVIIe siècles échappe naturellement à toute tentative de résumé. En voici, en guise de conclusion momentanée, le dernier paragraphe, lequel s'achève sur une appréciation bien pessimiste :
« Au cours des années précédentes, j'ai tenté d'analyser les premiers contacts, encore très superficiels, qui s'étaient établis au début du XVIIe siècle entre l'Europe et la Chine par l'intermédiaire des missionnaires jésuites. Les causes profondes aussi bien qu'immédiates des malentendus et des erreurs d'interprétation qui avaient été dégagés restent en partie valables de nos jours. Malgré d'apparentes analogies avec ce qui nous est plus familier, la Chine est bien un autre monde pour qui cherche, au prix de longs et patients efforts, à y pénétrer véritablement. On voit bien ce que pourrait gagner, dans tous les domaines, un véritable comparatisme à l'étude des données chinoises. La mine est inépuisable et presque vierge encore. Mais la mode n'est plus aujourd'hui, semble-t-il à la connaissance des civilisations et à l'histoire de leur relativité. » (p. 200).
Tentons, chacun à notre modeste niveau et selon nos capacités, de faire mentir le grand sinologue et de relever ce défi qui implique de se livrer avec autant de détermination à l'étude et à la réflexion. (P.K.)