Affichage des articles dont le libellé est Zhuangzi. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Zhuangzi. Afficher tous les articles

jeudi 18 novembre 2010

Notes à écouter, et à lire

Mardi 16 novembre, entre 16h30 et 17 h, Jacques Munier s’entretenait sur France culture dans la seconde partie de l’émission « A plus d’un titre » avec Jean Lévi au sujet d’une nouvelle édition de sa traduction du Sunzi bingfa. Le lendemain, mercredi 17 novembre, il profitait du même cadre pour donner la parole à un autre poids lourd de la sinologie contemporaine qui s’attache, lui aussi, à décrypter la pensée chinoise ancienne et en tire partie pour réfléchir, en philosophe, sur notre époque.

L’échange, toujours accessible sur le site de la radio, a donc offert l'occasion à Jean-François Billeter de faire comprendre aux auditeurs les enjeux de son dernier ouvrage - Notes sur Tchouang-tseu et la philosophie (Paris : Allia, 2010, 111 p.) -, qui « reprend certains problèmes abordés dans les Leçons sur Tchouang-tseu [Allia, 2002, 153 p.] et les éclairent d’un jour nouveau. Il aborde en particulier la nature des difficultés sur lesquelles butent les échanges entre l’Europe et la Chine sur le plan de la pensée. Le Tchouang-tseu permet d’appréhender des aspects inaperçus mais essentiels de l’expérience humaine la plus commune. Nul problème n’est compliqué dès lors qu’il est ramené à l’essentiel. »

Le site de l’éditeur, auquel J.-F. Billeter a confié ces derniers travaux, permet aux plus curieux de lire les cinq premières pages de ce texte très stimulant. On y trouve également les informations sur la nouvelle version de l’Essai sur l’art chinois de l’écriture naguère publié chez Skira (Genève, 1989) qui ressort sous un titre légèrement revu : Essai sur l’art chinois de l’écriture et ses fondements (Allia, 2010, 416 pages). (P.K.)

vendredi 22 mai 2009

Un destin à deux sous

Versions abrégées du Liezi 列子 avec un commentaire de Zhang Zhan 張湛 (IVe s.) et du Zhuangzi 莊子 avec un commentaire de Guo Xiang 郭象(252-312) Dynastie des Tang, règne de Xuanzong 玄宗 (685-762, r. 712-756) BNF, Manuscrits orientaux, Pelliot chinois 2495

Ne revenons pas sur le principe, il est bon --- choisir des passages représentatifs d'un ouvrage publié de longue date, en proposer une centaine de pages à un petit prix, pour susciter des curiosités et des envies de lecture, voire d'achats, est un procédé tout à fait louable. J'ai déjà eu plusieurs fois l'occasion de me réjouir des choix réalisés par les ordonnateurs de la collection « Folio 2€ » (Gallimard) : c'était dans « L'eau à la bouche », billet du 13 janvier 2008 et plus récemment avec un extrait des savoureuses descriptions du Japon de Lafcadio Hearn (1850-1904). Aussi suis-je attentif à l'augmentation de son catalogue.

J'ai pourtant manqué la sortie de certains titres comme du n° 3696 qui s'attachait au Tao-tö king [comprendre le Dao de jing 道德經] de Lao-Tseu [comprendre Laozi 老子] publié en 2002. Ne l'ayant pas en main, je ne peux pas dire avec certitude ce que contient ce volume de 108 pages qui arbore un fier citron en couverture. Je suppose qu'il propose l'intégralité de la traduction que Liou Kia-hway avait offert à la collection « Connaissance de l'Orient » (n° 23, 1967) d'Etiemble (1909-2002) qui en avait signé la préface, avant de l'inclure dans le premier volume de la « Bibliothèque de la Pléiade » consacré aux Philosophes taoïstes (1980, 776 pages). Les quelque 50 pages d'« En relisant Lao-Tseu » seraient ainsi passées à la trappe, ce qui est, cela dit en passant, fort dommage pour le lecteur privé de ce texte liminaire enjoué et virevoltant qui s'achève sur le post-scriptum suivant :
J'oubliais : L'étymologie de tao n'a rien à voir, bien entendu, ni avec la barque d'Isis, ni avec l'échelle de Jacob, ni même avec les soucoupes volantes. Le caractères tao est formé de deux éléments dont l'un signifierait le chemin, marcher, l'autre : la tête. Le tao ce serait donc la grand-route ; Hauptweg, comme dit le sinologue allemand Forke. En fait, cette glose étymologique, elle non plus, ne convaincrait pas beaucoup de sinologues. Prenons-en notre parti. « Je suis le chemin », disait l'autre ; l'autre encore : « J'écris le Discours de la méthode. » Etc.
Je le cite, avec un plaisir teinté de nostalgie pour la liberté de ton et l'humour qui caractérisaient l'écriture de ce grand érudit humaniste, d'après le n° 179 (1979, 188 p.) d'une autre collection du même éditeur : la collection « Idées » qui défendit un demi-millier de titres entre 1962 et 1984, et qui m'a permis d'accéder à tant d'ouvrages stimulants dont ceux d'Etiemble justement : Connaissons-nous la Chine ? (n° 53, 1964, 185 p.) ou encore le savoureux Parlez-vous franglais ? (n° 40, 1964, 377 p.).


J'y avais aussi lu dans le français de Benedykt Grynpas un autre des trois « philosophes taoïstes » du volume « Pléiade », savoir Liezi 列子. Le numéro 14 de « Connaissance de l'Orient » de 1961 (228 p.), avait, longtemps avant de devenir le n° 36 dans le nouveau format (1989, 238 p.), fait un tour à la 347ème position du catalogue de la collection « Idées » : c'était en 1976 (288 p.). Voici ramené à la vie, sous le numéro de collection 4918, un petit tiers de cet ouvrage paru sous le titre suivant : Le Vrai classique du vide parfait. On y retrouve les livres IV, VI et VIII sous les mêmes titres et configuration qu'à l'origine, savoir respectivement « Confucius » (pp. 11-33), « Sur le destin » (pp. 37-56) et « Discours sur les conventions et le destin » (pp. 59-96). Ces trois des huit parties initiales du livre de Liezi sont livrées sans (ou peu s'en faut) les annotations qui les avaient jusqu'alors accompagnées – ne subsiste que la page d'introduction au Livre VIII. Exit aussi les 20 pages de la préface de la traductrice, il est vrai maintenant largement dépassées ; on a, par contre, droit à un nouveau titre -- Sur le destin et autres textes (« Folio 2€ », 2009, 112 p.) -- auquel une couverture répond en affichant un insolent caractère yùn 運 (sort, destin, fortune). Bref, je n'en aurais fait aucun cas si je n'avais porté mon attention à la quatrième de couverture qui porte une formule malheureuse dont le premier terme date de l'édition de 1976 : « L'un des textes les plus importants du taoïsme, des conseils pour une vie harmonieuse » ! Voilà qui mérite, vous en conviendrez sans doute, au moins deux rapides réactions.

Car enfin, le Liezi n'est pas, me semble-t-il, un texte de la même importance que ses deux autres compagnons en « Pléiade », savoir le Laozi/Dao de jing et le Zhuangzi 莊子avec lequel il partage une commune matière, soit près de la moitié de ses anecdotes. Sinon pourquoi Anne Cheng se contenterait-elle dans son Histoire de la pensée chinoise (Seuil, 1997, p. 103) de n'y faire qu'une référence marginale insistant sur le fait que « l'ouvrage qui porte actuellement ce titre [est] très composite et généralement considéré comme un faux des IIIe et IVe siècles de notre ère », confiant à la note de bas de page 4 du chapitre 4, le soin de conduire vers la traduction jugée « bonne » de A. C. Graham : The Book of Lieh-tzu. Londres : John Murray, 1961] ? Et pourquoi Nicolas Zufferey dans son Introduction à la pensée chinoise (Paris, Marabout, 2008) n'en dirait-il pas même un mot ? Doit-on les accuser de passer à côté d'un des monuments de la pensée taoïste, ou bien, modérer l'empressement de l'éditeur à nous en convaincre ?

Certes, s'il n'a pas la stature des œuvres avec lesquelles on l'apparente d'ordinaire, cet ouvrage en huit parties (biàn 遍) reconstitué par Liu Xiang 劉向 (77-6 av. JC.), avant de tomber plus ou moins dans l’oubli avant d'être remis en vogue grâce au commentaire de Zhang Zhan 張湛 (IVe s.) à l'époque des Six Dynasties, pour être finalement hissé au rang de « classique » du taoïsme officiel par la cour des Tang en 742 [Chongxu zhenjing 沖虛真經, Véritable classique du vide parfait], ne manque assurément pas d'intérêt. Le texte dont l'authenticité a été suspectée de longue date notamment par Gao Sisun 高似孫 (vers 1160-1220), lequel doutait de l'existence de ce Lie Yukou 列禦寇 à qui on l'attribue sur la foi d'une mention dans la 32e section du Zhuangzi 莊子 mais que Sima Qian 司馬遷 (vers 145-90) ignore, n'est certes pas plus homogène dans le fond que dans la forme. S'il garde la trace d’additions tardives, il n’en conserve pas moins des éléments d'une grande valeur, comme un chapitre entier (le septième) consacré à Yang Zhu 楊朱, penseur individualiste et hédoniste de l'Antiquité, que l’on ne connaîtrait autrement que par les attaques et les pics que lui adresse Mengzi 孟子 (Mencius, IV° s. av. JC.). Au delà de cet aspect documentaire sur certaines des tendances les plus originales de la pensée chinoise pendant la période pré-impériale, le Liezi est aussi un trésor d’anecdotes célèbres, parmi lesquelles on trouve celle qui a fourni l’un des trois articles les plus lus de Mao Zedong 毛澤東, « Yugong yi shan » 愚公移山 (Yu gong déplace les montagnes,), malheureusement absente de ce choix puisque faisant partie du chapitre V [Liezi, V. 3]

Xu Beihong 徐悲鴻 (1895-1940), « Yu gong yishan tu » 愚公移山圖 (1940)

Si le Liezi ne peut, malgré ses qualités et son apport, être véritablement envisagé comme « l'un des textes les plus importants du taoïsme », comment considérer le deuxième élément de l'accroche publicitaire clamant qu'il dispense des « conseils pour une vie harmonieuse » ?

C'est sans doute un peu vrai comme de tout ouvrage de cette nature, encore faut-il permettre au lecteur curieux mais pas forcément préparé de pouvoir tirer bénéfice de ce qu'il lit. Ce qu'on lui propose là offre bien matière à réflexion et à enrichissement personnel, mais la manière dont on le lui procure n'est, je le regrette, loin d'être la mieux adaptée. L'absence de toute contextualisation, le choix de chapitres entiers, de ces trois chapitres au détriment d'autres plus parlants, l'absence des notes explicatives comme de bibliographie complémentaire, etc., rendent bien délicate sa manipulation. La frustration n'est jamais très loin. Elle saisira quiconque tombera, page 30, sur le 13eme « chapitre » du « Livre IV » qui porte le titre suivant « Sophismes (résumé) ». Je cite in extenso :
[Ce chapitre est un exposé, sous forme de dialogue, de quelques paradoxes du sophiste Kong-souen Long (fin du IVe siècle avant J.-C.). L'œuvre de ce dernier ne nous est connue que par des fragments. Les paradoxes conservés ici n'ont d'intérêt que dans une étude d'ensemble de la sophistique chinoise ; certains semblent d'ailleurs n'être que des jeux purement verbaux. Le paradoxe « un cheval blanc n'est pas un cheval » est le plus célèbre et est souvent cité. On trouvera les textes de la sophistique chinoise, ainsi qu'une traduction, une préface et des notes dans : Ignace Kon Pao Koh, Deux sophistes chinois, Houei Che et Kong-souen Long, Paris, P.U.F., 1953.]
La consultation du 5eme chapitre de L'Histoire de la pensée chinoise serait sans doute plus adaptée et pratique pour prendre la mesure de l'apport de Hui Shi 惠施 (env. 380-305) et de Gongsun Long 公孫龍 (début du IIIe siècle av. J.-C.), que la lecture et la quête d'un ouvrage dorénavant difficile à trouver [repris (?) dans Mélanges. Bibliothèque de l'Institut des Hautes Etudes chinoises, Vol. XI et XIV. Tomes I & 2., 1957-1960] qu'Anne Cheng ne signale même pas. Et pourquoi ne pas, tant qu'à faire, remonter encore plus haut dans le temps pour lire, grâce à Pierre Palpant, l'article consacré en 1901 par le sinologue allemand Alfred Forke (1867-1944) au « Chinese Sophists ».

In fine, Sur le destin n'est pas, pour ces raisons et bien évidemment ce qui transparaît de son contenu à travers ce rendu ancien (presque un demi-siècle), le self-help book, le manuel de développement personnel, que la formule « des conseils pour un vie harmonieuse » promettait. Certaines pages risquent même de faire tourner cette quête de la quiétude en cauchemar.

La traduction n'y sera peut-être pas complètement étrangère. Dans un compte-rendu publié l'année suivant sa publication dans le Journal of the American Oriental Society (Vol. 82, No. 4 (Oct. - Dec., 1962), pp. 593-594), Richard B. Mather (University of Minnesota) relevait, entre autres défauts plus techniques touchant à la réorganisation du Liezi, ce qui lui semblait être une de ses nombreuses formules dénuées de sens et éloignées du texte : « Eprouver vraiment (ce qui est réel) n'est pas un vain mot (mais) croire aux rêves, c'est ne pas comprendre les rapports des réalités changeantes. » Il est vrai que le recours très fréquent à des parenthèses afin de faire apparaître l'implicite n'est pas la solution idéale pour un texte qui, il est vrai aussi, n'est pas toujours sans obscurité.



Mais, plutôt que de gloser sans fin sur les carences qui entourent la mise en circulation sur ce segment du marché du livre d'une partie des écrits attribués à Liezi réunis autour du thème du destin, je vous propose de confronter plusieurs traductions de la même anecdote.

D'abord, le texte : j'ai choisi la dernière anecdote du dernier livre [« Shuōfú » 說符, VIII. 36] :
昔齊人有欲金者。清旦衣冠而之市。適鬻金者之所。因攫其金而去。吏捕得之。問曰。人皆在焉。子攫人之金何。對曰。取金之時。不見人。徒見金。
Pour vous aider dans votre lecture ne manquez pas d'utiliser les perfectionnements que le site Chinese Text Project a mis à votre disposition, et son dictionnaire (voir ci-dessous) qui permet d'accéder en un clic à des emplois des caractères élucidés dans les autres textes saisis dans sa très riche base de données textuelles.


Les traductions (françaises uniquement) maintenant. Il y en a trois : celle du missionnaire Jésuite, le Père Léon Wieger (1856-1933) dans Les pères du système taoïste (1913, Paris : Les belles Lettres, 1950) (p. 151) [I] ; celle de Benedykt Grynpas (1961) (1976, p. 282 ; 2009, p. 96) [II] et celle, la plus récente, que l'on doit à Jean-Jacques Lafitte et que l'on trouve dans Lie Tseu (Liezi), Traité du vide parfait. Paris : Albin Michel, coll. « Spiritualités vivantes », n° 149, 1997, 229 p., p. 182) [III] :
[I] Un homme de Ts’i fut pris soudain d’un tel désir d’avoir de l’or, qu’il se leva de grand matin, s’habilla, se rendit au marché, alla droit à l’étalage d’un changeur, saisit un morceau d’or et s’en alla. Les gardes le saisirent et lui demandèrent : Comment as-tu pu voler, dans un endroit si plein de monde ? Je n’ai vu que l’or, dit -il ; je n’ai pas vu le monde.
[II] A Ts'i vivait un homme d'une grande avidité pour l'or. Tôt le matin, il mit ses vêtements, se coiffa et courut ensuite au marché. Il s'approcha de la table d'un changeur, s'empara de l'or et s'enfuit. L'agent de l'autorité qui l'arrêta le questionna : « Comment, dit-il, avez-vous pu saisir de l'or en public ? » L'autre répondit : « Lorsque je me suis emparé de l'or, je n'ai plus vu les hommes … Je ne voyais que l'or. »
[III] Un Qien voulait de l'or. Il se vêtit dès l'aube, mit un chapeau et alla au marché. Il s'approcha de la table d'un changeur d'or, prit l'or et s'enfuit. Il fut arrêté et questionné : « Comment as-tu pu prendre l'or devant tout ce monde ? » Il répondit : « En prenant l'or, je ne voyais pas le monde, je ne voyais que l'or. »
Petit bonus : la même anecdote figure également dans ce qu'Ivan P. Kamenarović, son traducteur français, appelle « un véritable testament philosophique de l'Antiquité chinoise », le Lüshi Chunqiu 呂氏春秋, Printemps et automnes de Lü Buwei (Paris : Cerf, « Patrimoine-confucianisme », 1998, p. 298), [XVI.7/j. 91.3.: « Qù yoù » 去宥 « Eviter les étroitesses » (voir ici) :
Un homme du pays de Qi fut pris un jour du soudain désir d'avoir de l'or. Il se leva de bon matin, mit ses vêtements et son couvre-chef et alla droit chez un changeur. Voyant des gens qui maniaient de l'or, il avança la main vers un lingot dont il s'empara. Les gardes l'ayant arrêté et attaché, ils lui demandèrent : « Comment avez-vous pu vous saisir devant tout le monde d'un or qui ne vous appartient pas ? – Je n'ai pas vu les gens, répondit l'homme, je n'ai vu que l'or. »
A vous de juger quelle est la meilleure et d'évaluer les avantages des unes par rapport aux autres, et, pourquoi pas, de proposer une nouvelle traduction pour ce passage dont chacun tirera, je n'en doute pas, des enseignements pour sa propre existence. (P.K.)

vendredi 10 août 2007

Devoir de vacances

Non, non, non, je ne vous imposerais pas un topo sur le très dense mais quelque peu indigeste ouvrage de Gu Mingdong que je dois lire pour Etudes chinoises et qui m'accompagne dans chacun de mes déplacements estivaux, mais j'aimerais vous associer à une petite recherche en guise de devoir de vacances.

La faute en revient à une escapade qui m'a ramené à la littérature chinoise après m'en avoir éloigné très plaisamment un court moment.
Le livre en question est Leçons américaines. Aide-Mémoire pour le prochain millénaire d'Italo Calvino (1923-1985). Lezioni americane. Sei proposte per il prossimo millennio (1998) est un livre remarquable dans lequel le romancier affirme « sa confiance en l'avenir de la littérature [...] parce qu'il est des choses [...] que seule la littérature peut offrir ». Notons que cette phrase clef est citée par Antoine Compagnon au tout début de sa leçon inaugurale au Collège de France : La littérature pour quoi faire ? (Collège de France/Fayard, 2007, p. 27), également à lire d'urgence.

«
Rapidité » ou « Quickness », le deuxième de ces Six Memos for the Next Millennium dont l'apport dépasse le seul domaine littéraire mais inspire jusqu'aux créateurs les plus inscrits dans la modernité, tel John Maeda (1966-) pour qui « It is the one book that I could not live life without », s'achève sur la narration de l'histoire chinoise suivante :
« Entre autres nombreuses qualités, Tchouang-tseu avait une grande sûreté de main. Le roi lui demanda de dessiner un crabe. Tchouang-tseu dit qu'il lui fallait un délai de cinq ans, ainsi qu'une villa avec douze serviteurs. Au bout de cinq ans, le dessin n'était pas commencé. « Il me faut cinq autres années », dit Tchouang-tseu. Le roi les lui accorda. Quand s'acheva la dixième année, Tchouang-tseu prit son pinceau et en un instant, d'un seul trait, il dessina le crabe le plus parfait qu'on eût jamais vu. »
[Traduction Yves Hersant. Paris : Seuil, « Points » n° 873, 2001, p.93]
Ne faisant pas vraiment partie du « cercle croissant des émules et compagnons » de Zhuangzi [Tchouang-tseu 莊子] et étant étranger à « cette petite société où chacun, en bon entendeur de son message, tient à l'autre sans s'y attacher » [les expressions entre guillemets sont de Romain Graziani (Fictions philosophiques du « Tchouang-tseu », Gallimard, 2006) ; elles sont reprises par François Billeter dans son compte-rendu de Jean Lévi, Les Œuvres de Maître Tchouang. Editions de l'Encyclopédies des Nuisances, 2006, in Etudes chinoises, vol. XXV, année 2006, p. 232-251)], je ne saurais trop dire si cette « histoire chinoise » est authentique ou non - savoir si elle figure bien dans le Zhuangzi - ou emprunte seulement au grand penseur son identité. Il faudrait pour cela me replonger dans un texte que je n'ai pas sous la main. Je trouve plus simple de me décharger du problème en vous le posant, ce qui me dispense par la même occasion de trouver une septième devinette.

Pour vous amadouer, je vous propose en illustration à ce billet un crabe de l'excentrique Xu Wei 徐渭 (1521-1593) et vous renvoie amicalement vers les écrits d’un véritable amoureux des crabes auquel Jacques Dars a si bien rendu justice, savoir le Li Yu 李漁 (1611-1680) du Xianqing ouji 閒情偶寄 et plus précisément celui des pages 226 à 229 des Carnets secrets de Li Yu (Picquier, 2003), pour un succulent « Gloire au crabe ! » qui commence ainsi :
« Pour ce qui est de la succulence des boissons et des mets, il n'est pas un sujet dont je ne puisse parler, rien qui ne stimule toute mon imagination et sur les profondes merveilles de quoi je ne puisse disserter à l'infini. Mais les pinces de crabes, passion de mon cœur et délectation de ma bouche, sont la seule gourmandise que de ma vie entière je n'aie jamais pu oublier un seul jour !
Quant aux raisons de cette passion, de cette délectation de cette obsession, je n'en soufflerai mot, incapable que je suis de les décrire. Cette affaire et cette bestiole, pour moi objet d'engouement aveugle entre toutes les nourritures, seront pour un autre bizarrerie pure entre ciel et terre. Possédé depuis toujours par cette manie, chaque année à l'approche de la saison des crabes, je mets de l'argent de côté pour être paré ; et comme les miens me raillent d'aimer les crabes autant que ma vie, j'appelle moi-même cette tirelire « l'argent de rédemption vitale". Du jour où ils apparaissent sur les marchés jusqu'au dernier jour de la saison, je ne gaspille pas une journée, ne laisse pas même perdre une heure ! »
Bonne dégustation, mais n’oubliez pas que je ramasse les copies à la rentrée. (P.K.)

dimanche 1 avril 2007

La joie des poissons

Lors d'une excursion, Houei Cheu [Huizi 惠子] et son ami Tchouang Tcheou [Zhuang Zhou 莊周] s'étaient retrouvés sur la jetée qui surplombait la rivière Hao. Tchouang s'était exclamé :
- Les poissons ! Vois comme ils s'ébattent librement, comme ils doivent être heureux !

- Comment sais-tu qu'ils sont heureux ? Tu n'es pas un poisson ! avait ergoté le rhéteur.
- Tu n'es pas moi, comment sais-tu que je ne puis savoir si les poissons sont heureux ?
Houei avait cru avoir le dessus par cette réponse :

- Si n'étant pas toi, je ne puis savoir ce que tu sais, n'étant pas un poisson tu ne peux savoir si les poissons connaissent la joie.

- Il a bien fallu que tu saches que je sais pour me poser la question, avait répondu Tchouang.
Et avec un geste ample de la main, il avait conclu :
- Je le sais parce que je me trouve là, sur la jetée de la Hao ...
Cet extrait du chapitre 17 du Zhuangzi 莊子 (ici traduit par Jean Lévi, Les Œuvres de Maître Tchouang. Paris : Editions de l'Encyclopédie des Nuisances, 2006, p. 142-143) pour saluer dignement ce 1er avril, qu'on appelle ailleurs April Fools' Day ou All Fools' Day, Aprilscherz ... ou encoreエイプリルフール au Japon, 만우절 en Corée et 愚人节 en Chine. (PK)