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mercredi 10 avril 2013

Vietnam : une nouvelle génération d'auteurs


Vietnam : une nouvelle génération d'auteurs

En marge du Salon du livre qui s’est déroulé à Paris du 22 au 25 mars dernier, plusieurs manifestations ont été organisées en faveur de la littérature vietnamienne, en particulier une soirée événementielle au CNL et une rencontre-débat à l’Inalco, autour de trois figures de la nouvelle génération du Vietnam : Nguyen Viet Ha pour son roman Une opportunité pour DIeu, Do Kh. pour Khmers Boléro et Thuân pour T. a disparu. Les trois ouvrages ont récemment paru aux éditions Riveneuve dans la nouvelle collection "Littérature vietnamienne contemporaine" pilotée par Doan Cam Thi, traductrice et maître de conférences à l’Inalco. 

Leurs parcours et leurs recherches ainsi que les sujets qu’ils abordent, très différents les uns des autres, incarnent en quelque sorte un Vietnam sans frontière. Née au Viêt Nam, Thuân, après des études à Moscou, s’est installée à Paris qu’elle quitte parfois pour Hanoi, New York ou Berlin. Deux de ses précédents romans, « Chinatown » et « T. a disparu », ont été traduits en français. Nguyen Viet Ha, écrivain catholique vivant au Vietnam, est considéré comme l’un des chefs de file de la nouvelle génération. Il domine la scène littéraire dès son premier roman paru en 1999, Une opportunité pour Dieu. Aujourd’hui, son œuvre comprend une dizaine de romans, d’essais et recueils de nouvelles. Né au Vietnam, Do Kh., quant à lui, vit entre Paris et La Californie. Poète, nouvelliste, romancier, scénariste, essayiste, il compte parmi les écrivains les plus novateurs de la littérature vietnamienne actuelle. Khmer Boléro est son premier roman écrit en français.

Lieu prestigieux situé au cœur de Paris, le Centre National du Livre (CNL) a donc reçu le 18 mars dernier les trois écrivains vietnamiens en compagnie de Doan Cam Thi. L’importance de l’événement était à la mesure de sa rareté : le CNL n’avait pas accueilli d’écrivain vietnamien depuis 7 ans. Ce fut l’occasion pour le public français et de la diaspora de découvrir une littérature d’avant-garde : prolixe, diverse, cosmopolite, créatrice.

La lecture d’extraits des trois romans a été suivie d’un riche débat autour de plusieurs thèmes : la place des lettres vietnamiennes sur la scène mondiale, le rapport des Vietnamiens à la littérature, l’émergence d’une nouvelle génération d’auteurs, l’écriture comme recherche. A la question : « Quel est le thème central de votre roman ? », Do Kh déclare avec un sourire malicieux : « C'est peut-être l'exil ou l'amour ou encore le plaisir sexuel,... mais tout cela n'a aucune importance, car ce qui prime pour moi c'est le plaisir des mots ». Aux questions : « Comment êtes-vous devenu écrivain ? Pourquoi avez-vous choisi d’écrire le roman ? », Nguyen Viet Ha réplique : « Pourquoi suis-je devenu écrivain ? Je l’ignore. Il faudrait le demander à Dieu. Quant au roman, c’est lui qui m’a choisi ».

Le lendemain, une rencontre suivie d’un débat mené par Nguyen Ngoc Giao et Jean-Pierre Han a eu lieu à l’auditorium de l’Inalco. Le très beau et tout nouveau bâtiment des Langues ‘O dans le 13e arrondissement de Paris a déjà accueilli depuis la rentrée de nombreux événements culturels organisés par la section de vietnamien de l’Inalco, souvent en collaboration avec la section de vietnamien de l’Université Paris-Diderot. Les étudiants des deux sections – situées aujourd’hui à deux pas l’une de l’autre – qui travaillent tout au long de leur formation sur la littérature vietnamienne, ont saisi avec enthousiasme l’occasion de discuter de vive voix avec les auteurs et d’approfondir leurs connaissances. Le débat a été particulièrement animé autour de l’origine et du sens de la citation mystérieuse que Nguyen Viet Ha a donnée comme exergue de son roman : « L’ultime impasse de l’homme est une opportunité pour Dieu ». Cette rencontre, riche aussi en découvertes pour les étudiants sur le travail d’écriture, est un témoignage toujours renouvelé de l’ouverture de l’Inalco au dialogue et au brassage des cultures.

Le succès de ces manifestations littéraires auprès du nombreux public francophone et de la diaspora venue de Paris, mais aussi de Prague, d’Amsterdam, de Berlin,…  traduit un réel intérêt pour le Viêt Nam. Au-delà de la littérature, c’est l’image du pays qui est en jeu. « Le Viêt Nam ne saurait être réduit à un régime politique, à une guerre ou à une carte postale, affirme Doan Cam Thi. C’est avant tout un peuple ouvert sur le monde et féru de littérature ». L’œuvre de ses jeunes auteurs, ces nouveaux héritiers d’une longue tradition lettrée, est sans aucun doute la facette la plus dynamique de la vie culturelle du Vietnam.

Doan Cam Thi

Voir sur le site du CNL : Le Vietnam : une nouvelle génération d’auteurs et 
de la collection « Littérature vietnamienne contemporaine » des Editions Riveneuve.

dimanche 1 novembre 2009

L'Asie des Ecritures croisées (04)

Choses vues et entendues à la Fête du Livre d’Aix-en-Provence
« L’Asie des écritures croisées, un vrai roman »

Puisque les médias, à l’exception de la presse régionale, ont totalement boudé cette extraordinaire manifestation (je sais bien qu’en temps que co-organisateur, ce n’est pas à moi d’en faire le compte rendu… mais tant pis, si vous n’êtes pas d’accord avec mes propos ou si vous désirez les compléter, notre blog vous est grand ouvert…), je ne peux m’empêcher de vous livrer quelques impressions glanées au fil de ces rencontres avec des écrivains de Corée, Chine, Taiwan, Thaïlande, Vietnam et Japon.

Pendant la séance d’ouverture, chaque écrivain a laissé deviner quel était son caractère. Li Ang, par exemple, avec la fougue qu’on lui connaît, affirmait d’emblée que, comme Umberto Eco qui « voyage avec un saumon », elle voyageait avec un oreiller, en raison de douleurs dans le dos causées par une malencontreuse chute dans la mer Rouge lors d’un voyage en Arabie saoudite. Elle avait voulu voir le lieu précis où Moïse a séparé les eaux, et elle-même, à son corps défendant, a réussi le même exploit. Cette anecdote ne l’a nullement empêchée d’indiquer qu’après avoir écrit des romans dénonçant la condition féminine dans la société taïwanaise (le fameux La Femme du boucher), puis des romans montrant comment les femmes sont capables de vendre leur corps pour parvenir à grimper à l’échelle sociale (roman dont certaines pages la font rougir maintenant), elle s’intéressait surtout à la gastronomie du monde entier, et tout particulièrement à celle de la France. Yoko Tawada, elle, a souligné que la notion de roman asiatique lui rappelait trop la grande Asie de sinistre mémoire et qu’elle ne voyait pas forcément une cohérence dans cette invitation d’écrivains asiatiques, même si elle-même, qui habite en Allemagne, et qui écrit en allemand et en japonais, se déclarait très contente d’être là. Minaé Mizumura soulignait combien elle se sentait proche de la France dont elle comprend et parle la langue. Thuân, francophone elle aussi, expliquait que dans son roman Chinatown, écrit en vietnamien et traduit par Doan Cam Thi, le personnage principal était une Vietnamienne qui avait appris l’anglais à Moscou et s’installait à Paris où, pour gagner sa vie, elle enseignait cette langue à des élèves pour la plupart d’origine musulmane ! Qui dit mieux en matière de mélange et de mondialisation ? Chaque écrivain a ensuite exprimé sa joie d’être là pour parler de la chose qui lui tient le plus à cœur, la création littéraire.

Lors des master classes qui se sont tenues avec les étudiants de l’IUT Métiers du livre et ceux du Département d’études asiatiques de l’université de Provence, les écrivains ont parlé de leur vocation, de leur activité d’écrivain dans leur pays et de leur conception de la littérature. Kim Young-ha a expliqué que ses parents avaient toujours voulu qu’il devienne comptable. Lui-même voulait devenir écrivain et chaque fois qu’il écrit, il éprouve un grand plaisir à avoir l’impression de transgresser un interdit. Xu Xing a fait alors remarquer que Kafka aussi était destiné à devenir comptable… Pour Li Ang, la situation a été très différente. Elle a toujours été l’enfant gâtée de sa famille et a été soutenue par celle-ci, ce qui lui a permis de ne jamais avoir de problème pour vivre et de se livrer sans soucis matériels à son écriture. Même si elle a été très violemment critiquée, elle dit n’avoir jamais eu à faire de compromis et n’avoir jamais eu à s’autocensurer.

Chart Korbjitti a évoqué les heures sombres de la Thaïlande et ses massacres. Son envie d’écrire la vérité l’a amené à se demander comment il pourrait subvenir à ses besoins sans entraver son désir d’écrire. Il a commencé par fabriquer des sacs qu’il vendait sur les marchés, mais très vite, comme son commerce marchait trop bien, il lui a fallu cesser cette activité pour garder du temps, car il aurait dû employer des ouvriers et s’absorber totalement dans cette occupation ! Il a affirmé n’avoir besoin que de très peu pour vivre, habitant à la campagne, loin des tracas de la ville…

Bao Ninh a précisé le processus qui l’avait conduit à écrire Le Chagrin de la guerre. Selon la propagande communiste, la victoire du Viêtnam sur les États-Unis en 1975 était présentée comme un événement brillant provoquant la joie de tous. Tel un peuple de robots, les Vietnamiens fêtaient la victoire en oubliant les souffrances des combats. Du côté américain, on expliquait que la victoire vietnamienne était due au fait que les Vietnamiens étaient justement des robots et avaient pu résister à la guerre quelle qu’en fût la violence. Pour Bao Ninh, les Vietnamiens étaient avant tout des hommes, et lui qui fut soldat dans l’armée vietnamienne faisait un constat beaucoup plus douloureux. La guerre avait été atroce et les souffrances ne pourraient jamais être oubliées. Un peu plus « lettré » que ses camarades, il s’était senti le devoir de dire que la guerre, quels qu’en soient les motifs, était une monstruosité, et qu’elle ne devait plus jamais se reproduire. Il a aussi affirmé que son roman n’avait rien d’extraordinaire en lui-même, mais que s’il avait eu du succès, c’était seulement parce qu’il présentait les Vietnamiens comme des hommes et des femmes ordinaires et non comme des robots.

Au cours des entretiens, a aussi été abordée la question de la modernité. Kim Young-ha a rappelé que cette modernité a été imposée par les Occidentaux dans plusieurs pays d’Asie par la force. Ensuite, la littérature occidentale a dominé le monde et l’Asie en particulier. La forme romanesque dans sa version moderne n’a par exemple qu’un siècle d’histoire en Thaïlande ou au Viêtnam, où elle a supplanté la poésie ou le récit en vers. Dans la situation actuelle, un écrivain a fait remarquer que dans la plupart des pays d’Asie, un lycéen ne peut entrer à l’université que s’il connaît un certain nombre d’œuvres occidentales, alors que l’inverse n’est pas vrai.

À propos de la censure, chaque écrivain a évoqué la situation dans son pays. Au Japon, où seuls sont tabous la famille impériale et l’Empereur (pourtant plus démocrate que certains membres de l’extrême droite selon Minaé Mizumura…), la censure n’existe pratiquement pas. En revanche, Minaé Mizumura a indiqué combien persistaient des différences très fortes entre classes sociales… dont son roman Taro un vrai roman se fait amplement l’écho. En Thaïlande, selon Chart Korbjitti, certains sujets doivent être évités. Au cinéma, par exemple, jusqu’à une époque récente, on ne devait pas mettre en scène des « mauvais » policiers.

Lee Seung-u, quant à lui, s’est réjoui du fait qu’aujourd’hui les écrivains de Corée du Sud aient plus de latitude pour aborder des problèmes intimes, alors que, pendant les dernières décennies, les écrivains ne pouvaient pas ne pas se préoccuper des problèmes du pays et prendre position en faveur de telle ou telle position politique. C’est sans doute pour cela que son roman La Vie rêvée des plantes possède une telle force poétique.

Enfin, cette Fête du Livre a été marquée par le rôle considérable qu’ont joué les traducteurs-interprètes. Cinq langues (souvent appelées en France « langues rares » !) étaient utilisées et chaque fois qu’un écrivain prenait la parole, il fallait que les interprètes traduisent à chacun dans sa langue ce qui venait de se dire. Grâce à un ingénieux dispositif, le système a très bien fonctionné et le sens de chaque intervention a pu être rendu presque en temps réel en français puis dans les quatre autres langues. Et chaque fois, le public semblait charmé par la musique de chacune des langues…

Pour clore ces « choses vues et entendues », je ne résiste pas à l’envie de vous livrer la « version intégrale » d’une intervention de Chart Korbjitti – traduite par Marcel Barang et Louise Pichard-Bertaux :

« Je suis venu ici pour vous informer. Je ne suis pas venu comme représentant des écrivains thaïs mais à titre personnel. Je suis venu pour vous dire que mon pays a une langue, une culture et une tradition artistique. Et une littérature, tout comme dans chacun de vos pays. La différence, c’est que mon pays est petit et en voie de développement. Ou en d’autres termes un pays du tiers-monde.

Et quand on parle des pays du tiers-monde, les pays développés nous considèrent avec condescendance, qu’il s’agisse du mode de vie, des valeurs culturelles ou artistiques et considèrent les gens du tiers-monde comme des rustres, ce qui vaut aussi pour la littérature que nous lisons.

La littérature, à mon avis, est tout aussi importante que les vêtements que nous portons. Chaque pays a sa façon de se vêtir en fonction du climat et de l’environnement de façon à ce que chacun soit à l’aise et bien dans sa peau. Ce qui est au-delà de ça et dont on ne peut pas se passer, c’est la beauté ; en d’autres termes, c’est l’art.

Et chaque fois que vous regardez les vêtements que nous portons, vous vous dites que ces vêtements sont démodés, de coupe grossière et sont tout sauf branchés.

De la même façon, quand vous considérez notre littérature, vous vous dites que notre style est démodé, qu’il n’a rien d’excitant, et que nos thèmes sont répétitifs : la pauvreté du petit peuple, la corruption des politiciens, la prostitution et l’exploitation des enfants.

Je suis venu ici pour vous dire que même si mon pays n’est pas aussi développé que les vôtres, nous portons des habits confortables et qui nous conviennent tout autant que ceux que vous portez chez vous. Et n’allez surtout pas croire que ce n’est pas le cas !

Et si un jour vous en avez marre de porter les vêtements qui sont les vôtres, ou de suivre les modes qui sont les vôtres et qui changent en permanence, j’espère que vous essaierez les nôtres, et que dans vos penderies on trouvera un choix de vêtements parmi les quels les nôtres figureront.

De la même façon, j’espère que sur vos étagères et dans vos bibliothèques, il y aura un choix d’ouvrages littéraires parmi lesquels les nôtres figureront aussi.

Je suis venu ici pour faire mon devoir qui est de vous informer. Si ça se trouve, cette information ne servira à rien, je n’ai pas de grands espoirs à ce sujet.

Mon devoir est simplement de vous informer.

Je tiens à remercier tous ceux qui m’ont convié à venir ici pour délivrer ce message. »

La force d’une telle intervention dès la soirée d’ouverture de cette Fête du Livre aurait pu justifier à elle seule la tenue de ces rencontres !

Noël Dutrait

dimanche 20 septembre 2009

Sensibilisation…



Comme nous l’avions annoncé, le 15 septembre 2009 a eu lieu la rencontre de sensibilisation de la Fête du Livre 2009 à la Cité du Livre d’Aix-en-Provence. Du 16 au 18 octobre, alors que se déroulera du 15 au 16 octobre notre colloque sur le roman en Asie, la Fête du Livre intitulée « L’Asie des Ecritures croisées, un vrai roman » a invité des romanciers venus de plusieurs pays d’Asie (Chine, Japon, Corée, Taiwan, Thaïlande et Vietnam). Pour cette séance de sensibilisation, avait été invitée une écrivaine vietnamienne, Thuân, qui vit à Paris et dont le roman Chinatown a été traduit en français par Doan Cam Thi, qui était elle-même venue à notre dernier colloque sur la traduction du mois de mars. 
 
Dans un premier temps, j’ai présenté les écrivains qui seront présents au mois d’octobre : les deux romancières japonaises, Minaé Mizumura [Minumura Minae 水村美苗] dont le roman Tarō, un vrai roman (Le Seuil, trad. Sophie Refle) vient de sortir en France (soit dit en passant, ce fut pour moi le roman de l’été… un vrai régal) et Yōko Tawada [Tawada Yōko 多和田葉子] qui a déjà publié plusieurs romans chez Verdier, soit traduits du japonais, soit traduits de l’allemand. Le romancier chinois Xu Xing 徐星, traduit par Sylvie Gentil aux éditions de l’Olivier, Li Ang 李昂, venue de Taiwan dont La Femme du boucher, republié sous le titre plus direct Tuer son mari chez Denoël (trad. Alain Peyraube et Hua-Fang Vizcarra) est bien connu à Taiwan et en France. Deux écrivains coréens déjà célèbres : Kim Young-Ha et Lee Seung-U dont les romans ont été recensés à plusieurs reprises sur notre blog. Enfin, venu de Thaïlande avec son traducteur Marcel Barang, l’écrivain Chart Korbjitti dont il faut lire La Chute de Fak (Le Seuil, 2003) et Bao Ninh, l’auteur du Chagrin de la guerre (traduit par Phan Huy Duong chez Picquier en 1994). Et bien sûr, Thuân, qui nous a confié mardi dernier qu’elle était en train d’écrire son sixième roman dont le sujet porte sur la mort sous les tropiques.


Doan Cam Thi, maître de conférences à l’Inalco et traductrice, a dressé avec maestria un tableau de la littérature vietnamienne depuis la fin de la guerre du Vietnam jusqu’à nos jours. Elle a montré les relations complexes qui existent entre le pouvoir et les écrivains, les écrivains restés au Vietnam et les écrivains exilés, la littérature vietnamienne et les littératures du monde. Ensuite, elle a présenté Thuân et son roman Chinatown, un roman très novateur par sa forme (utilisation du monologue intérieur, du roman dans le roman, clins d’œil à Marguerite Duras…) et passionnant par son contenu : les relations fratricides entre le Vietnam et la Chine dont la montée en puissance ne peut laisser personne indifférent, les relations entre les individus, la question de l’exil… Thuân elle-même a livré au nombreux public sa conception de l’écriture et du roman en des termes très émouvants. Questionnée sur les relations traducteur/auteur, Doan Cam Thi a révélé que Thuân et elle étaient sœurs jumelles, ce qui finalement ne peut que renforcer la bonne entente entre les deux et a fait monter encore l’élan de sympathie du public envers elles.

La réussite de cette soirée doit à la fois à l’érud
ition et à la spontanéité de nos deux invitées. Le public était conquis et j’ai conclu en affirmant que La Fête du Livre « L’Asie des Ecritures Croisées , un vrai roman » avait bien commencé ! Et pour arroser l’événement, un violent orage s’est abattu sur la Cité du Livre d’Aix-en-Provence, envahie rapidement par dix centimètres d’eau qui n’a empêché personne de boire le verre de l’amitié. (N. D.)

samedi 5 septembre 2009

Apéritif aixois

Vous le savez déjà, notre équipe va tenir un colloque international sur le thème du « Roman en Asie et ses traductions », les 15 et 16 octobre, et vous n'avez pas oublié que cette manifestation s’insérera dans un ensemble d’activités (expositions, rencontres, cinéma) qui dureront du 15 au 18 octobre et qui constitueront la Fête du Livre 2009 consacrée aux écritures d’Asie.

Pour sensibiliser le public aixois à cette nouvelle édition de la Fête du Livre, une rencontre est prévue le 15 septembre prochain, à 18h30, salle Armand Lunel de la Cité du Livre. Elle vous permettra de voir et d'entendre trois acteurs des journées à venir : il s'agit de Thuân dont il fut question à plusieurs reprises sur ce blog, notamment grâce à la traductrice de Chinatown, Đoàn Cầm Thi ; elles interviendront en compagnie de Noël Dutrait qui sera alors en mesure de donner des indications plus précises sur la pléiade d'auteurs qui viendra, un mois plus tard, parler de leur manière de pratiquer l'art romanesque.

samedi 28 mars 2009

Thuân au Phénix

Il a été récemment plusieurs fois question de littérature vietnamienne sur ce blog et il en sera à nouveau question bientôt avec un compte-rendu de la visite de Duong Thu Huong à Aix-en-Provence. C'est la réception d'une invitation qui me donne aujourd'hui une nouvelle fois l'occasion de la mettre à l'honneur. La voici :

vous convient à une conférence-débat

« Exil et amour »

autour du roman
Chinatown de Thuân
avec la participation de l'auteur,
Hélène Fieschi (agrégée de lettres),
Nguyên Ngoc Giao
(rédacteur en chef de la revue Dien Dan Forum)
Doan Cam Thi (traductrice et maître de conférences à l’Inalco).

Le samedi 4 avril à 17 h

Librairie le Phénix, 72 boulevard de Sébastopol, Paris 3e
Merci de confirmer votre présence au 01 42 72 70 31 - contact@librairielephenix.fr



Le message d'invitation portait également une présentation du roman – j'en fais l'économie et vous renvoie à l'excellent billet que nous a offert dernièrement Doan Cam Thi, traductrice de Chinatown -, et un lien vers un article de Jean-Claude Pomonti, « Les écrivains vietnamiens s'attaquent aux tabous », paru dans Le Monde Diplomatique (Décembre 2007, p. 27). Du même auteur, on peut lire « Deux écrivaines, deux regards vietnamiens contemporains » paru en janvier dernier dans Cambodge Soir Hebdo (n° 67, 22-28/1/2009), article dont la première partie est consacrée à Duong Thu Huong pour Au Zénith, la deuxième à Chinatown de Thuân. En voici, grâce à Doan Cam Thi que je remercie, un extrait :
Thuân, que je n’ai jamais rencontrée, plonge le lecteur dans l’universel. Chinatown trouve son inspiration dans un épisode obscur de l’histoire contemporaine du Vietnam : le drame que les Chinois de ce pays ont vécu au tournant des années Soixante-dix et Quatre-vingts, au faîte du divorce – marqué par une guerre frontalière sanglante – entre Pékin et Hanoï. Les Hoa – ainsi appelle-t-on les Chinois du Vietnam – sont au ban de la société. La narratrice raconte son amour, éternel, pour Thuy. Il est Chinois, donc paria. Au lycée, dans ces années terribles, il est tenu à l’écart, comme tous les Chinois qui ne sont pas partis. Tout le monde assure cette quarantaine, les élèves, les enseignants, la Jeunesse communiste… Les deux amoureux en souffrent. Les parents de la narratrice désapprouvent cette liaison, ils ont tout investi dans leur fille, ils ne comprennent pas, ils détestent les Chinois. Elle devra se rendre en Russie y suivre des études supérieures. Mais ces longues années de séparations ne changent rien. Ils se marient au bout du compte. Un garçon naît de leur union, Vinh. Le début de la fin se noue peu après cette naissance. Thuy finit par fuir Hanoï après tant d’humiliation. Thuy s’ennuie, pour des raisons obscures. Leur univers se désintègre. La narratrice en prend acte. Elle le voit s’éloigner sans pouvoir le retenir, lui parler, le retrouver. Elle s’en va donc, accompagnée de son témoin, Vinh, qui grandira à Belleville. Elle n’a pas envie d’oublier Thuy, pas un seul instant, à en perdre l’envie de le voir, de lui écrire, de lui parler. Sans paragraphes, sans chapitres, le récit est d’une étonnante limpidité, encouragée par des reprises de phrases fortes et les deux extraits, qui le jalonnent, d’un autre roman, I’m yellow. En racontant cette errance avec une grande fraîcheur, l’auteur promène son regard sur la France, la Russie, Hanoï, les Chinatown, – de Belleville au XIII° arrondissement, en passant par Cholon. Elle décrit l’évolution de ces mondes à l’heure de la fin de la Guerre froide, jusqu’aux années 2000. Ce qui les lie, ce qui les sépare. De la vie au jour le jour à Hanoï la socialiste à l’ex-Union soviétique au temps de Gorbatchev ou à ses trois heures de trajet quotidien pour rejoindre le collège de la banlieue parisienne où elle enseigne. Regard de Vietnamienne, regard d’étudiante, regard d’immigrée. Dans le métro, Vinh, douze ans, rêve du « pays le plus étendu du monde » – une « Chine sans frontière, tous les Chinatown confondus ». Il s’endort la tête contre l’épaule de sa mère, la narratrice, laquelle se demande ce que fait Thuy à Cholon au même moment. Et s’il l’aime encore.
On peut télécharger l'article complet en format pdf à partir d'une page du Dien Dan Forum et également le lire en vietnamien en cliquant ici. Vous n'avez que l'embarras du choix. (P.K.)

vendredi 20 mars 2009

Thuận ou le roman comme recherche (2)

Thuận ou le roman comme recherche (2)*

II. Chinatown°


Une Vietnamienne de Belleville raconte ses anciennes passions humiliées pour un Chinois de Hanoi dont elle est tombée amoureuse en 1979, moment où son pays se trouvait en plein conflit avec Pékin [1]. Elle vit aujourd’hui à Paris avec le fils qu’elle a eu du Chinois, qui lui sert de lien entre le passé et l'avenir [2].

Chinatown oscille perpétuellement entre dévoilement et pudeur. La narratrice se montre et se cache en même temps. Elle raconte avec retenue des sentiments intimes, n’est pas sérieuse là où il faudrait l’être, ne cherche pas non plus à tirer des larmes au lecteur. Finalement, on rit beaucoup en lisant son histoire bien triste.

Si l’itinéraire — Hanoï-Moscou-Paris — de l’héroïne rappelle celui de Thuân, et son idylle celle du personnage de L’Amant, Chinatown, roman sans chapitres ni paragraphes, n’est ni autobiographique ni durassien. L’expérience vécue et Duras ne sont que clins d’œil et trompe-l’œil d’une écriture en quête de la modernité.

Au sein de Chinatown, nous lisons avec l’héroïne deux extraits de son premier roman, inachevé — « I’m yellow » — qui sont l’occasion pour l’auteure d’explorer les ressorts de la création littéraire, son unique passion, son salut au milieu d’une existence ratée :
« Demain j’aurai 39 ans, comme le héros de I’m yellow. Celui-ci, le formulaire de divorce signé, erre dans la gare centrale de Hanoï, rue des Roseaux. Au début, je voulais que ce fût une femme, mais j’ai hésité. J’avais peur d’être encore dérangée par Phuong, l’héroïne de Made in Vietnam. Durant des mois, elle a frappé à ma porte : ‘ Grande sœur, prends-moi de nouveau comme héroïne, s’il te plaît’. A force d’entêtement, elle a fini par se glisser dans deux de mes nouvelles, sans que j’en sois tout à fait inconsciente. Mais cette fois-ci, je devrai être plus ferme. Afin de couper tout lien avec elle, je quitterai Hanoï avec mon héros. Dans quelle direction ? Je n’en sais rien. Saigon ? Non, ça ne va pas marcher car Phuong est déjà descendue à la gare centrale de Saigon et à l’aéroport Tan Son Nhat. Hue ? Je l’ai écartée dès le début » (p. 87).
Avec Thuân, le lecteur de Chinatown parcourt la France, moins pour visiter qu’observer. « Le romancier est quelqu’un pour qui rien n’est perdu » comme le dit H. James. Tout entre dans ce roman. Les détails les plus insignifiants du quotidien, les mots et les phrases de tous les jours côtoient des réflexions sur Duras ou Freud : « Dans mon sac, il y avait la photo de Thuy. La maison à deux niveaux avec une enseigne en chinois et deux lanternes. Plus tard, en écoutant Duras décrire les bruits de Cholon, j’ai tout compris. En même temps je ne comprenais rien. Les mots de Duras, je les lis avec méfiance. Je n’ai jamais mis les pieds à Saigon. Je ne connais pas Cholon. J’ai vu le film L’Amant. J’ai lu à la fois L’Amant et L’Amant de la Chine du Nord. Duras raconte les odeurs de Cholon. Le bois parfumé, la pastèque, les restaurants. Les mots de Duras, j’ai peur d’être piégée par eux » (p. 32-33). Ces propos sur Duras ne sont ni artificiels ni abstraits. Au contraire, ils sont profondément ancrés dans le réel.

M. Duras : « Là, j'ai 18 ans... » [doc. INA.fr]

La vie dans Chinatown est faite non pas de clichés, mais d’élan et de fraîcheur, fruits du sens d’observation aigu de son auteure :
« …à Belleville depuis dix ans, on m’interpelle de loin : « Comment ça va, madame Âu ? ». Mon concierge d’origine portugaise, convaincu que Hanoï fait partie de la banlieue de Pékin, me lance : « Vous avez du courrier de Chine, madame Âu ». A la Cité, on m’appelle sur le haut parleur : « Madame Âu, guichet 14 ». La jeune femme au tee-shirt blanc me dit : « Madame Âu, montrez-moi vos papiers ». Dans les collèges où j’enseigne, les proviseurs et leurs adjoints me serrent amicalement la main : « madame Âu, courage ! ». Mes quarante-neuf collègues et tous mes élèves m’appellent madame Âu, mais, dans mon dos, ils me surnomment la Chinoise, la Chinoise bizarre. Il suffit de dire la Chinoise, on comprend qu’il s’agit de moi » (p. 94).
C’est pourquoi il est important de souligner ici le rapport particulier de Thuân au réel. D’une part, il s’agit d’un réel qu’elle veut subjectif. Certes, Chinatown reflète la société dans laquelle vit l’écrivaine, mais Thuân n’est ni historienne ni chroniqueuse, ses témoignages ne rendent pas compte de la « réalité » du Vietnam post-communiste ou de la France contemporaine mais de son expérience intime de ces pays. Et finalement ce qui la sépare Thuân de certains romanciers de sa génération, c’est le regard personnel qu’elle porte sur ces dernières et sa capacité de le rendre par une écriture singulière. D’autre part, chez cette romancière, l’imaginaire ou la passion d’écriture l’emportent souvent sur le réel. L’intrigue n’est souvent qu’un prétexte pour qu’elle se laisse emporter par un mot, un rythme ou une vitesse.

Voici par exemple un passage dans Chinatown inspiré par le chiffre 6 :
« Selon ce nouvel emploi du temps, Vinh et moi nous lèverons à six heures du matin. Nos toilettes terminées, nous prendrons un petit-déjeuner composé de six éléments – croissants, beurre, œufs sur le plat, jambon, saucisses, jus d’orange – pour terminer par du thé à six confitures. Soixante minutes plus tard, tandis que Vinh ira à l’école, je sauterai dans un bus pour aller rue de Tolbiac suivre un cours de kung fu et de tai chi chuan. A midi, le cours terminé, je prendrai un bain avec six parfums différents avant de boire six variétés de sirop de cannes à sucre en compagnie de mes six maîtres et soixante camarades. Six minutes après, je serai dans le salon de coiffure de mademoiselle Feng Xiao où je lui apprendrai six nouveaux mots vietnamiens tandis qu’elle m’expliquerai six nouveaux termes en mandarin. Ensuite, de la tour Olympiades, j’appuierai sur un bouton dans l’ascenseur pour atteindre six minutes plus tard le supermarché Tang Frères. A cette heure-ci, comme les habitants des soixante tours de Chinatown seront en pleine fabrication de nems, de raviolis à la vapeur et de beignets, je mettrai six minutes à peine pour choisir six pigeons congelés de la compagnie d’exportation alimentaire de Hochiminh-ville puis payer à la caisse. Durant mon voyage de soixante minutes en bus entre Tang Frères et Belleville, les six pigeons seront décongelés. A peine entrée dans l’appartement, je mettrai mon four à 260 degrés. Dès son retour à six heures du soir, Vinh fera sa toilette puis se mettra à table pour partager avec moi les six pigeons laqués accompagnés de six cuillérées de riz cantonnais. Il boira soixante millilitres de coca et moi soixante millilitres de vin rouge. Le dessert composé d’une tartre à six fruits et d’un yaourt à six vitamines terminé, nous regarderons sur M6 une émission sur la guerre en Irak. Soixante minutes plus tard, lorsque Vinh aura fini de regarder des actualités chinoises sur l’Internet, je m’assiérai devant l’ordinateur. Après avoir écrit soixante phrases à six mots, j’éteindrai la lumière, enlèverai les chaussettes puis irai me coucher. Je me retournerai dans tous les sens, ferai avant minuit un rêve de soixante minutes, puis dormirai jusqu’à six heures du matin. Là je tomberai dans un autre rêve de six minutes, puis émergerai de mon sommeil complètement. Je baptiserai cet emploi du temps 6&60 » (pp. 101-102).

Pour Thuân, imaginer une histoire avec début et fin est moins important que créer un réseau de connexions fait de reflets et d’échos. « Aucun fleuve n’est assez vaste. Aucune eau n’est assez pure. Nous n’avons pas échangé un mot » (p. 67), est une strophe qui revient dans Chinatown comme le refrain d’une chanson.

Dans le passage suivant, les trois mots « ces jours-là » créent un rythme de jazz :
« Depuis douze ans, je veux voir Thuy pour comprendre. Comment il vit aujourd’hui, cela m’est égal. Mais je veux savoir où il a habité, qui il a vu, ce qu’il a fait pendant ces jours-là. Dans les maisons à deux niveaux avec une enseigne en chinois et deux lanternes. Ces jours-là. Ces jours-là, Vinh n’avait qu’un mois. Il se mettait sur le ventre. Il marchait à quatre pattes. Il se tenait debout. Thuy n’était pas là. Ses dents poussaient. Je le sevrais. Il avait la rougeole. Thuy n’était pas là. Il a eu 39 degrés de fièvre pendant une semaine à cause des piqûres de fourmis rouges. Thuy n’était pas là. Il a été hospitalisé pour avoir avalé un noyau de ramboutan. Thuy n’était pas là. Un garçon de sa crèche l’a mordu à l’oreille. Sa puéricultrice l’a puni en l’obligeant à rester debout dans un coin : ce larbin de Pékin avait osé intimider un citoyen vietnamien. Thuy n’était pas là. Il n’est jamais là » (pp. 26-27).
La lecture de Chinatown est ainsi source de jouissance ou de plaisir du texte, pour reprendre une expression de Roland Barthes qui avoue qu’il ne connaît rien de plus déprimant que d’envisager le texte comme un objet intellectuel. Dans les textes de Thuân, les mots s’appellent les uns les autres. C’est une course où l’auteure accélère le rythme pour jongler avec ses mots. Chinatown traduit une grande liberté de ton, un jaillissement verbal puis le blanc, le silence.

Thuân semble s’interdire toute recherche qui ne serait pas exclusivement formelle. Mais un écrivain n’est-il pas d’abord défini par sa musicalité ? C’est ce que dit Proust d’ailleurs : la qualité d’une œuvre et le degré d’élévation morale de son auteur se mesurent à la justesse de son style. Dans Chinatown, le roman est conçu autant comme moyen d’information et de communication que comme « recherche » [3].

Est-ce à dire que Thuân reste captive d’une pure quête esthétique ? Non, car l’acte d’écriture est à lui seul un engagement politique. Seulement, il convient de concevoir autrement la « politique », d’en avoir une vision plus large. Dans un pays comme le Vietnam dont l’idéologie officielle met en avant la masse, la classe, la nation, lorsqu’un écrivain rejette le collectif, parle du « moi », revendique les sentiments personnels, décrit le désoeuvrement d'une société profondément rural face à la mondialisation, il participe pleinement à « la politique », à la vie.

A travers l’histoire d’amour qui relie Hanoi à Pékin, à Moscou et à Paris, Chinatown imagine la place, de plus en plus modeste, qu’occupe le Vietnam dans la nouvelle configuration du monde, après la guerre froide. Chinatown est un récit d’errance, tant sur le plan sentimental – chroniques d’un drame intime – et humain – pérégrination d’une Orientale en Occident – qu’en matière de l’Histoire – le camp communiste et ses extensions extrêmes orientales, avant, pendant et après sa chute.

La tragédie personnelle s'inscrit dans divers lieux de la Russie sous Gorbatchev, du Vietnam postcommuniste, de la France contemporaine et les Chinatown comme Cholon, Belleville et le Treizième. A travers les mots de la narratrice, se dévoile la vie d’une Vietnamienne portant un nom chinois à Paris et enseignant l’anglais dans des collèges « difficiles » de la banlieue parisienne : son regard sur la communauté chinoise, sa vision de la société française, sa rencontre d’autres exilés, son angoisse liée au renouvellement de la carte de séjour, son sentiment de n’appartenir réellement à aucun pays. Chinatown est ici symbole de l’amant perdu – en rendant hommage à Duras –, mais aussi de l’exil et d’un nouvel empire - la Chine : « Ces deux milles communautés chinoises d’outre-mer formant un pays sans frontière aussi important que l’ensemble Paris-New York-Londres » (p. 143). De même, Hanoi est pensé à la fois dans ses problèmes internes et son rapport à l'extérieur, en particulier ses liens ambigus avec Paris – ancienne puissance coloniale – ainsi que Pékin et Moscou – deux grands frères de l'ancien bloc socialiste.

Et la force de ce texte vient justement de sa dimension multiple.

Đoàn Cầm Thi (Inalco)

Notes :
* Pour lire la première partie de cette contribution de Doan Cam Thi : Thuận ou le roman comme recherche (1)
° Traduit par Đoàn Cầm Thi, Editions du Seuil, collection « Cadre vert », 2009, 192 p.
[1] Ce conflit était à l’origine de l’expulsion massive et violente des Chinois du Vietnam au cours des années 1980.
[2] Voir l’article passionnant de Jean-Claude Pomonti, « Deux écrivains, deux regards vietnamiens contemporains » (Cambodge Soir Hebdo n° 67 – 22 au 28 janvier 2009), sur Au Zénith de Duong Thu Huong (S. Wespieser, 2009) et Chinatown de Thuân.
[3] M. Butor, « Le roman comme recherche » in Répertoire, Paris, Éditions de Minuit, 1960.

jeudi 19 mars 2009

Thuận ou le roman comme recherche (1)


Đoàn Cầm Thi qui nous a fait l'amitié de venir participer le 13 mars dernier au colloque que notre équipe a organisé sur le thème « Littératures d'Asie : traduction et réception » pour une communication sur « La réception de la jeune littérature vietnamienne en France », nous a fait parvenir un texte sur l'auteur qu'elle vient de révéler au public français par la publication aux Editions du Seuil de Chinatown (Collection « Cadre vert », 2009, 192 p.). L'ouvrage, qui a reçu un excellent accueil de la part de la critique et de Noël Dutrait qui nous en conseillait récemment la lecture, ne fournissant pas d'appareil critique, la présentation de Thuận et de son œuvre s'avère un très utile complément à sa découverte.
Mais avant de livrer la première partie de ce texte instructif (dont la seconde sera mise en ligne dans la foulée), je rappelle que Đoàn Cầm Thi est non seulement traductrice et critique littéraire, notamment dans les colonnes de La revue des ressources, mais qu'elle enseigne également la littérature vietnamienne. Elle a publié de nombreux articles et ouvrages dont La Douleur de Marguerite Duras (Hanoi, 1999), Poétique de la mobilité - Les lieux dans Histoire de ma vie de George Sand (Rodopi, 2000) et Au rez-de-chaussée du paradis. Récits vietnamiens 1991-2003 (Picquier, 2005), lauréat du prix « Le Mot d’Or de la traduction 2005 » (UNESCO - Agence intergouvernementale de la Francophonie - Société française des traducteurs). [La ponctuation iconographique est la mienne et exploite des images dont on peut retrouver la source en cliquant dessus] (P.K.)


Thuận ou le roman comme recherche

« Je n’ai jamais écrit, croyant le faire, je n’ai jamais aimé, croyant aimer,
je n’ai jamais rien fait qu’attendre devant la porte fermée »
(M. Duras, L’Amant)

I. Une passion d’écrire

Née à Hanoi, vivant depuis 17 ans à Paris après avoir fait des études à Moscou, Thuân fait partie de la nouvelle génération d’écrivains qui ont grandi loin des combats de la guerre du Vietnam. Elle est l’auteure de nombreuses nouvelles et de cinq romans dont quatre ont été publiés au Vietnam : Made in Vietnam (Editions Van Moi (Californie), 2002), Chinatown, Paris le 11 Août (Paris 11 tháng 8, 2005), T. a disparu (T mất tích, 2006) et Vân Vy (Vân Vy [n. il s'agit des prénoms de deux personnages principaux], 2008), qui connaissent un succès croissant. Avant de consacrer une étude plus approfondie à Chinatown qui vient d’être publié au Seuil (« Cadre vert », février 2009) [n. Toutes nos citations renvoient à cette édition], nous nous proposons de faire une brève présentation de l’œuvre de Thuân.
  • 1. What do you like for breakfast [n. Cette nouvelle a été publiée dans Au rez-de-chaussée du paradis. Picquier, 2005]
La nouvelle virevolte autour du morne quotidien d’une Vietnamienne. Le lecteur suit son laborieux apprentissage de l’anglais dans les cours du soir qui se multiplient dans les villes vietnamiennes à l’époque de l’Ouverture.

L’ennui est un thème récurrent dans l’œuvre de Thuân. Dans What do you like for breakfast, la narratrice prend son petit-déjeuner dehors, au milieu des poussières et des bruits, dégoûtée par l’odeur du plat favori de son mari — composé de nouilles instantanées aux œufs. Dans Made in Vietnam, Phuong s’ennuie, partout, chez elle, chez ses parents, chez ses beaux-parents. Dans T. a disparu, l’héroïne, quitte le nid conjugal, et cette fois pour de bon.

Thuân décrit souvent l’ennui, la tristesse, le désarroi avec humour et dérision. C’est dans le recours au rire qu’elle puise sa force.
  • 2. Made in Vietnam
A Hanoi, en l’an 2000, embauchée comme rédactrice du Courrier du Cœur de la revue Femmes, Phuong découvre un nouvel univers et regarde bientôt son existence quotidienne d’un œil différent : son mari passionné de chaussures, ses parents anciens cadres mais nouveaux riches, ses frères et sœurs exilés en Allemagne, ses collègues journalistes absorbés par leurs multiples trafics, ses amants tous nommés Khanh,… A travers son itinéraire de Hanoi — capitale socialiste austère — à Hochiminh Ville, ex-Saigon, mégalopole méridionale occidentalisée, le lecteur aperçoit le Vietnam sous son nouveau jour : une société post-communiste, un peuple en voie de développement, une économie de marché à orientation socialiste, en tout cas un pays et non pas une guerre ni une carte postale.

Sur un ton où s'entremêlent humour et ironie, ce livre de 192 pages, sans chapitres ni paragraphes, raconte mille et une facettes de la vie made in Vietnam. Passionnée du langage, Thuận crée des rythmes étranges pour ses phrases. Dès son premier livre, elle a bousculé le code romanesque traditionnel afin de déranger le lecteur. Made in Vietnam se clôt sur cette déclaration : « Tous les personnages de Made in Vietnam sont réels » avant de « remercier ceux qui sont restés pendant deux mois dans cette histoire et ont créé des situations imprévues : Duong Tuong, traducteur vivant à Hanoi, dans le rôle du traducteur célèbre, soixante-dix ans ; Phuong Thanh, chanteuse, dans le rôle de Madonna ; six millions d’habitants de Saigon dans le rôle des six millions d’habitants de Saigon, etc. », en particulier « Pham Thi Hoai, dans le rôle de l’auteure de Made in Vietnam ».

  • 3. Paris le 11 Août
Inspiré de la canicule de 2003 en France, ce roman retrace l’itinéraire de deux jeunes Vietnamiennes vivant à Paris, Liên et Mai Lan. Liên travaille comme femme de compagnie de personnes âgées et perd son emploi au terme de cet été meurtrier. Mai Lan est fille entretenue et interprète. Si elles sont Hanoiennes et nées la même année, elles s’opposent sur tous les plans. Autant Mai Lan est jolie et extravertie, autant Liên est hideuse et timide. Mais la beauté de Mai Lan ou la laideur de Liên peuvent-elles apaiser leur souffrance d'exil ?

A travers ces deux chemins qui se sont croisés un après-midi de 2003 au supermarché Tang Frères, le lecteur est captivé par des faits crus mais fantaisistes de plusieurs univers. Mêlant d’autres destins d’exilés — Cubains, Tchèques, Libanais — , le roman dévoile une certaine France vue par ses immigrés.

D’une écriture tissée d’humour et de grâce, Paris le 11 Août est un texte où s’imbriquent fiction et documentaire : ses 22 chapitres débutent chacun par un extrait d’articles traitant de la canicule de 2003. Il a reçu en 2006 le prix de l'Union des Ecrivains du Vietnam.
  • 4. T. a disparu
Le 4e roman de Thuân change de point de vue. Si dans les premiers textes, l’histoire est narrée par une femme, dans T. a disparu dont l’intrigue se déroule à Paris, le personnage central est un homme, un Français. Certes, T, sa femme, est d’origine saïgonaise, mais elle ne lui a jamais rien raconté de sa ville natale. De toute façon, le lecteur ne l’entend jamais, car lorsque le roman s’ouvre, elle a déjà disparu. Le livre n’évoque aucune réalité vietnamienne hormis une scène, anodine, qui se déroule dans le 13e arrondissement. Par ailleurs, dans l’imaginaire du héros qui n’a jamais mis les pieds au Vietnam et ne s’intéresse que fort peu à ce pays, il est souvent confondu avec le Japon.

T a disparu, emportant avec elle non seulement son corps, mais aussi toutes ses traces, y compris ses photos et son nom. Nommer ses personnages constitue un défi pour les romanciers. Or ceux de Thuân, mêmes les plus importants, sont souvent anonymes. Dans ce roman, c’est le cas du héros. Quant à l’héroïne, elle est désignée simplement par l’initiale T. Dans la pensée de son mari qui est aussi le narrateur de l’intrigue, ses souvenirs à elle ne tiennent jamais trois lignes, au point que le lecteur doute de son existence. Qui est T ? reste à la fin du roman une question sans réponse.

T a disparu ressemble à un roman à suspense dont l’atmosphère policière est source de divertissement. Mais très vite, l’on s’aperçoit que celle-ci ne va pas sans drame. Si les héroïnes de Thuân s’ennuient souvent, comme nous l’avons constaté, leurs maris semblent ignorer ce sentiment, sauf le personnage de T a disparu. Face à l'énigme de la disparition de sa femme, il mène l’enquête, pour essayer de comprendre le motif de ce départ certes, mais davantage pour tuer l’ennui. Du moins, c’est son aveu. Dans l’œuvre de Thuân, le conflit conjugal ne s’est jamais exprimé autrement que par le silence, le non-dit ou la fugue.

C’est dans l'intérêt de l’auteure pour le sujet déstructuré, décentré, déshumanisé, dans la fragmentation et la discontinuité de son récit, que s’exprime l’art post-moderne de T a disparu.
  • 5. Vân Vy
Ce dernier roman de Thuân est composé de deux parties, deux récits qui s’emboîtent l’un dans l’autre. Le premier est l’histoire de B, homosexuel, qui a démissionné de ses fonctions de juge pour l’écriture et vit depuis dix ans avec le sida. L’autre est celle de Vy, jeune femme originaire de Hanoi, qui meurt d’ennui dans une vie monotone aux côtés de son mari, un médecin Viet Kieu — Vietnamien d’outre-mer — de vingt ans son aîné. Vân Vy est le roman d’une jeunesse loin d’être homogène. A côté de ceux qui, comme B, brûlent leur vie contre quelques instants de plaisir, apparaissent d’autres pour qui la vie signifie non seulement l’amour charnel, mais aussi le confort et la consommation. Le culte de la liberté individuelle est leur point commun. Avec ce roman, Thuân met fin donc à l’amour unilatéral de Chinatown et à la naïveté de Paris le 11 août.

Le personnage de B est inspiré de Guillaume Dustan, écrivain né en 1965 et mort du sida en 2005.

L’écriture de Vân Vy, comme souvent chez Thuân, est un mélange subtil d’humour et de fantaisie, d’inconfort et de grâce. [à suivre]

Đoàn Cầm Thi (Inalco)