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jeudi 4 octobre 2012

Yan Lianke à Aix-en-Provence


Du 18 au 21 octobre prochains va se tenir à Aix-en-Provence, la Fête du Livre 2012 organisée par les Ecritures Croisées.

Elle a pour étendard les Bruits du monde. Littératures de l'ici et de l'ailleurs et sera dédié à Carlos Fuentes. Les auteurs invités sont David Grossman, Antoine Volodine, Juan Goytisolo, Péter Esterházy et Yan Lianke que vous pourrez rencontrer non seulement le samedi 20 à 15h à l'Amphithéâtre de la Verrière, mais encore le dimanche 21 entre 10h00 et 11h30, toujours au même endroit. Cette deuxième rencontre est réservée principalement aux étudiants de l'IUT Métiers du Livre d'Aix-en-Provence et à ceux du Département d'études Asiatiques d'Aix-Marseille Université.
A 15h30, Yan Lianke dialoguera, toujours à Amphithéâtre de la Verrière de la Cité du Livre, avec Antoine Volodine. L'interprétariat de chacune de ces trois séances sera assurée par M. Philippe Che (AMU, IrAsia-Leo2t).

Venez nombreux découvrir l'auteur de Servir le peuple (2006), Le Rêve du village des Ding (2007) , Les jours, les mois, les années (2009), Bons baisers de Lénine (2009), Songeant à mon père (2010), Les Quatre Livres (2012), tous publiés aux Editions Philippe Picquier.

jeudi 22 juillet 2010

L'inaperçu de l'Inaperçu

Tout en se réjouissant qu'une œuvre chinoise soit primée, ce billet veut, en toute impartialité et sans esprit polémique, attirer l'attention sur un détail qui semble être passé inaperçu aux yeux du jury littéraire qui a distingué l'ouvrage en question.
Cette mise au point, ou plutôt cette mise en exergue d’un problème lié à l'attribution de prix à des œuvres des littératures d'Extrême-Orient et à leur accessibilité en langue française, me paraît suffisamment intéressante pour être portée en débat ici ; elle dépasse, en effet, le cadre très précis de ce prix particulier et de la traduction qu'elle honore.
Voici de quoi il s’agit.

Tout récemment, les jurés du « Prix de l'Inaperçu 2010 » ont primé dans la catégorie « Inaperçu/Etranger », Pingyuan 平原 de l'écrivain chinois Bi Feiyu 毕飞宇 ou, pour être plus précis, sa traduction par Claude Payen parue aux Editions Philippe Picquier sous le titre La Plaine. L'année dernière, le même jury avait, notons-le, retenu La Chambre solitaire de Shin Kyong-sku, traduit par Jeong Eun-jin et Jacques Batilliot également chez Picquier ; l’année précédente, lors de la première édition, l’auteur chinois Wang Gang figurait dans la liste des nominés pour son English (Picquier), c’est dire l’attachement que porte ce jury aux littératures d’Extrême-Orient et aux productions de l’éditeur qui en est le principal défenseur chez nous.
L'ouvrage primé cette année, paru en août dernier, n'avait guère reçu de critique, sauf ici et sur internet : c'est justement ce qui le prédisposait à être inscrit avec quatre autres titres sur la liste des ouvrages candidats, pour un prix l’« Inaperçu/Etranger », qui comme son nom l'indique, s'attache à révéler un ouvrage en traduction « passé inaperçu des critiques et des lecteurs » mais qui mérite d’être connu et lu.
Le prix, remis le 25 mai lors d’une soirée festive au Café de l’Industrie à Paris en présence de l'éditeur a, selon Livres Hebdo, eu pour effet immédiat que « Bi Feiyu et Eric Vuillard [le lauréat français] ne passent plus inaperçus ». La preuve ici.
Le site de l'académie conduite par un comité à la tête duquel se trouve Nils C. Ahl, journaliste, auteur et traducteur, qui travaille à donner aux littératures d'Extrême-Orient toute leur place dans le paysage contemporain notamment par ses critiques du Monde des Livres, offre tous les éléments pour bien comprendre et envisager dans toute sa complexité l'angle d'approche et la méthodologie mis en œuvre une fois par an, et aussi ses limitations, lesquelles, pour faire court, sont essentiellement linguistiques.

Pour en prendre la mesure, posons les éléments du problème :

La traduction d'abord : grâce à l'éditeur, on peut, sans engager le moindre frais ou se rendre à la bibliothèque, se faire une idée de l'ouvrage et en en lisant les pages 7 à 29, soit le premier chapitre en entier duquel je vais extraire les deux premiers paragraphes (page 7) --- on sait combien les auteurs y apportent toute leur attention, les traducteurs ne sont pas en reste : on peut donc penser que le passage suivant est particulièrement représentatif de l’ouvrage entier, et en constitue en quelque sorte la quintessence :
Encouragée par le soleil de juin, la terre avait enfin revêtu sa parure dorée. L’orge était mûre. Entre les diguettes, entre les villages, entre les norias, entre les sophoras, le sol avait disparu. Tout n’était plus qu’or et lumière. Pas de hautes montagnes, pas de vallées profondes. D’un seul regard, on embrassait la plaine du Nord du Jiangsu qui ondulait à l’infini dans la chaleur de l’été. L’odeur qui flottait dans l’air était l’appel de la terre. L’orge était mûre. Il fallait commencer la moisson.
Les yeux mi-clos, la bouche entrouverte, les paysans contemplaient l’immensité dorée, heureux de respirer le parfum de l’orge mûre, et ils sentaient les barbes de ses épis leur chatouiller délicieusement le cœur. La récolte de l’an dernier était depuis longtemps épuisée. Il était temps que la nouvelle récolte arrivât. Cette orge représentait leurs galettes, leurs mantou [note : Petits pains cuits à la vapeur.], leurs nouilles, leurs trois repas quotidiens. Elle était sur leurs tables les jours de noces ou de funérailles. En un mot, c’était leur vie.
Voici, à n’en pas douter, une bien belle entrée en matière qui invite à la lecture ... Pourtant dans son article sur Bi Feiyu et ses ouvrages disponibles en français - tous traduits par Claude Payen chez Picquier - Bertrant Mialaret (Rue89.com) émet des réserves sur le style du jeune auteur de Xinghua 兴化 : « Ce n'est pas un paysan comme Mo Yan ; on le constate dans ses descriptions de la campagne, des cultures et des récoltes : on ne sent pas le riz pousser…» Certes, Bi Feiyu n’a pas le métier de son aîné du Shandong, mais le lecteur attentif de tout ce qui se publie en littérature chinoise, ne se trompe-t-il pas de cible ? Un coup d’œil sur le texte source pourrait n’en doutons pas nous aider à trancher.
麦子黄了,大地再也不像大地了,它得到了鼓舞,精气神一下子提升上来了。在田垄与田垄之间,在村落与村落之间,在风车与风车、槐树与槐树之间,绵延不断的 麦田与六月的阳光交相辉映,到处洋溢的都是刺眼的金光。太阳在天上,但六月的麦田更像太阳,密密匝匝的麦芒宛如千丝万缕的阳光。阳光普照,大地一片灿烂, 壮丽而又辉煌。这是苏北的大地,没有高的山,深的水,它平平整整,一望无际,同时也就一览无余。麦田里没有风,有的只是一阵又一阵的热浪。热浪有些香,这 厚实的、宽阔的芬芳是泥土的召唤,该开镰了。是的,麦子黄了,该开镰了。
庄稼人望着金色的大地,张开嘴,眯起眼睛,喜在心头。再怎么说,麦子黄了也是一个振奋人心的场景。经过漫长的、同时又是青黄不接的守候之后,庄稼人闻到了新麦的香味,心里头自然会长出麦芒来。别看麦子们长在地里,它们终究要变成苋子、馒头、疙瘩或面条,放在家家户户的饭桌上,变成庄稼人的一日三餐,变成庄 稼人的婚丧嫁娶,一句话,变成庄稼人的日子。[source]
Pour qui lit le chinois, ce début est, me semble-t-il, mais je ne suis pas un spécialiste, bien trempé, et caractéristique du style de l’auteur qui transcrit quelque chose de la beauté et de la vigueur de la nature de ce petit coin du Jiangsu. Frappé par le décalage entre les deux textes, j’ai alerté mes camarades sinisants de l’équipe Leo2t qui n’ont pas manqué de réagir.

Je souscris totalement à ce qu’une lectrice aussi attentive qu’avertie des problèmes de traduction que nous réserve le chinois, a pris la peine de noter : « Au premier coup d’œil, on se rend compte d’une incohérence formelle, à savoir : le rendu en français est plus court que le passage original en chinois (ce qui a priori est impossible puisqu’une traduction représente environ 1,5 du texte chinois). Confronté au texte chinois, les craintes s’avèrent fondées : l’ordre des phrases est parfois inversé, des passages sont supprimés (soit morceaux de phrases, soit phrases entières), on note quelques faux sens, l’interprétation est trop libre. On semble plus face à une réécriture que face à une réelle traduction. C’est d’autant plus dommage que le texte français se lit bien, avec des tournures agréables, et reste cohérent pour un lecteur non sinisant. »

Un autre collègue encore mieux placé pour fournir un avis, a même obligeamment proposé, avec les réserves dues aux contraintes de l’exercice et au temps qu’il avait à lui consacrer, sa propre traduction que je vous livre ci-dessous avec son autorisation :
Le blé était jaune, la terre ne ressemblait plus à la terre, elle avait été stimulée et son énergie était montée d’un coup. Entre les levées de terre, entre les villages, entre les norias, entre les sophoras, les champs de blé à l’infini et le soleil du sixième mois rivalisaient de rutilance, partout débordaient des rayons dorés aveuglants. Le soleil était dans le ciel, mais c’étaient les champs de blé du sixième mois qui lui ressemblaient le plus, les barbes drues des épis tels des rayons étroitement serrés. Partout brillait le soleil, les terres s’étendaient rutilantes et splendides. C’étaient les vastes terres du Nord-Jiangsu, pas de hautes montagnes, pas d’eaux profondes, toutes plates, à perte de vue, embrassées d’un seul coup d’œil. Dans les champs de blé, pas un souffle de vent, seules montaient par moments des bouffées de chaleur odorantes. Ces fortes fragrances à l’infini, c’était l’appel de la terre : l’heure des moissons avait sonné. Oui, le blé était jaune, l’heure des moissons avait sonné
Les paysans contemplaient les vastes terres dorées, bouche ouverte, les yeux mi-clos, la joie au cœur. En fin de compte, le blé jaune était aussi une scène stimulante pour le cœur des hommes. Après une longue attente, après la pénurie entre les deux récoltes, quand les paysans sentaient l’odeur du blé nouveau, en eux poussaient spontanément les barbes des épis. Même si le blé poussait dans la terre, il finirait par devenir galettes aux herbes, petits pains à la vapeur, boulettes ou nouilles, il apparaîtrait sur la table de chaque maison, chez les paysans il deviendrait repas trois fois par jour, chez les paysans il accompagnerait fiançailles, mariages et enterrements, bref, chez les paysans il deviendrait la vie même.
Qui dit mieux ? Vos propositions, amendements et surtout vos réflexions, seront les bienvenues ; vous pouvez, si le cœur vous en dit, nous les communiquer dans un commentaire.

Il ressort de cette confrontation plusieurs interrogations que l’on ne peut pas occulter, au premier chef desquelles celle-ci : comment justifier le décalage entre le texte source et le premier rendu en français ?

Certes, on peut arguer que le traducteur n’a pas utilisé le même texte original que nous [savoir une version en ligne, laquelle est conforme à la version papier de l’édition Jiangsu wenyi, Nanjing, 2005, 432 p., pp. 1-2 (Cote 895.1b BIF au SCD Université de Provence) également consultée], mais il n’en reste pas moins que certains choix ne sont pas dus à un texte source inconnu ou inédit ; on peut dès lors se demander : si le texte finalement publié a, ou non, été revu par l’éditeur soucieux de livrer un texte moins volumineux donc moins onéreux, voire plus conforme à l’idée qu’il se fait de la littérature chinoise ; si le traducteur renoue consciemment ou non avec la tradition des « belles infidèles » ; s’il travaille en tandem avec un « lecteur source » peu scrupuleux, ou d’une « traduction relai » ; s'il s'agit, in fine, d'une commande à honorer rapidement ; que sais-je encore ? Quelque soit l’explication, notre petit examen a, je crois, déjà montré son utilité en indiquant que le jury du Prix de l’Inaperçu 2010 a primé un ouvrage quelque peu distordu par rapport à l’original.

Reste aussi entière la question de savoir s’il vaut mieux avoir un « Bi Feiyu allégé et primé » que « pas de Bi Feiyu du tout », question qui, naturellement, peut se poser avec tous les auteurs traduits à ce jour -- rappelons pour information que Claude Payen a livré en moins de 10 ans une bonne quinzaine de titres de littérature chinoise contemporaine et moderne dont cinq de Lao She 老舍, deux de Yan Lianke 阎连科, quatre de Bi Feiyu, pour la plupart parus aux Editions Philippe Picquier.

En guise de conclusion provisoire, j'invite les différents acteurs de la diffusion des littératures d'Extrême-Orient dans notre langue - savoir traducteurs, éditeurs, critiques, libraires, bibliothécaires, universitaires et lecteurs - à engager une réflexion sur leurs responsabilités respectives, réflexion qui pourrait aboutir un jour prochain à la création d'un label, d'une charte de bonne conduite ou de critères d'évaluation qualitative. Notre équipe apportera sa contribution, notamment dans les travaux préparatoires à son projet d'Inventaire des traductions françaises des littératures d'Extrême-Orient (ITLEO) dont il sera souvent question l'année prochaine ici et sur notre espace Netvibes. D'ici-là, je vous souhaite d'agréables vacances ponctuées de lectures stimulantes. (PK & co).

 
Complément du 28 avril 2013 : Ce billet publié le 22 juillet 2010 a déjà suscité  quatre commentaires, que vous pouvez lire en activant le lien suivant > http://jelct.blogspot.fr/2010/07/linapercu-de-linapercu.html < ou en cliquant > ici <, mais aussi une demande de droit de réponse par l'auteur de la traduction, Monsieur Claude Payen. Vu sa longueur, il n'est pas possible de le glisser dans un commentaire, aussi nous avons choisi de le proposer ci-dessous. Le voici :

Droit de réponse 
   
Par le plus grand des hasards, je tombe sur ce blog et je découvre que je suis violemment attaqué. Je ne comprends d’ailleurs pas les motivations de mes détracteurs. Je leur rappellerai seulement un de mes proverbes anglais préférés : « He who lives in a glass house shouldn’t throw stones ».
    Mea culpa, mea culpa, mea maxima culpa, j’ai commis une faute que je ne m’explique pas. En effet, j’ai un peu élagué la traduction de la première page. Je ne me souviens pas dans quelles circonstances. Peut-être, en relisant, ai-je trouvé une phrase ou deux un peu lourdes que j’avais l’intention de modifier et que j’ai effacées sans les remplacer. En tout cas, je ne crains pas d’affirmer que je n’ai pas trahi l’auteur, comme le font les traductions proposées sur ce blog. Il est moins grave de mal décrire une voiture que de déclarer qu’elle fonctionne au gazole, alors qu’elle fonctionne à l’essence. C’est pourtant ce que font ceux commettent une grosse faute factuelle dès le premier mot de leur traduction.
  "Ne pas connaître les cinq céréales", signifie, si je ne m'abuse en chinois "être un peu idiot". Je ne suis pas, et de loin, le meilleur traducteur, mais je peux me targuer d'être un des plus qualifiés pour la traduction des descriptions de la vie des paysans pauvre. Pourquoi? Parce que j'ai été élevé chez les paysans du Morvan pendant la guerre (la deuxième guerre mondiale) et j'ai travaillé dans les champs depuis l'âge de cinq ans, avec les femmes, puisque les hommes étaient prisonniers en Allemagne. J’ai porté dans mes bras des gerbes de blé et d’orge et j’ai avalé la poussière en tournant la manivelle du tarare. Je connais donc la différence entre le blé et l’orge et je sais ce qu’est un tarare.
  La critique de ma traduction n’est pas ce qui m’a affecté le plus, puisque je peux facilement démontrer que d’autres ne sont pas meilleurs que moi. Noël Dutrait a d’ailleurs bien voulu reconnaître que certaines de mes remarques étaient « convaincantes. »
   J’avais un jour déclaré à Brigitte Duzan qui tenait à m’interviewer qu’un proverbe chinois dit que « L’homme craint d’être célèbre comme le cochon craint d’engraisser » Or, un anonyme ( ?) se précipitant comme les mouches sur… (étant plus poli que lui, je le laisse terminer la phrase) sur une remarque de Brigitte Duzan me qualifiant de traducteur « compulsif », m’accuse carrément d’être un fumiste. Or, Brigitte Duzan qui est parfaitement anglophone a employé le mot au sens anglais qui n’a rien de péjoratif. (Vous pouvez lui demander confirmation). « A compulsive smoker », c’est simplement un fumeur invétéré. Pour ma défense, s’il en était besoin, je dirai que, lorsque j’ai pris ma retraite après avoir travaillé toute ma vie près de quinze heures par jour, je me suis retrouvé assis devant mon bureau du matin au soir, je ne vois pas pourquoi je n’aurais pas pu traduire deux pages de roman par jour, sans traduire à une vitesse excessive. D’autres traduisent autant que moi tout en travaillant et en écrivant des articles.
      Je crois avoir retenu aussi que vous souhaitez (comment ?) attribuer un label de qualité aux traductions, comme pour le saucisson ou le fromage. Ce label existe déjà dans les pays totalitaires qui vont même plus loin en interdisant la publication. C’est le cas de la Chine, dans des conditions qui ne sont pas très claires. Il existait aussi l’imprimatur du Pape (je ne sais pas si elle existe encore).
    Je vois deux traductions, l’une d’un collègue « qualifié » (Qui ?), l’autre d’une étudiante. Le collègue a bien regardé le texte, mais il a omis de se renseigner (comme je l’ai fait) auprès de l’auteur, si bien qu’il commet une énorme faute dès le premier mot de sa traduction.
    Quand j’ai commencé la traduction du livre, j’étais en Chine et j’ai rencontré plusieurs fois Bi Feiyu. Il a bien insisté sur le fait qu’il fallait traduire  麦  par « orge ». Pour qu’il n’y ait pas de confusion possible, il connaissait même le mot anglais « barley ». Le blé, c’est  小麦  comme l’a bien traduit Sylvie Gentil au début de « Bon baisers de Lénine ». (Ligne 8 du texte chinois : « 小麦已经满熟  呢 ». Ligne 12 de la traduction : « Le blé était à maturité ».)   C’est grave pour la suite, car même s’il existe peut-être des variétés de blé possédant des barbes, c’est surtout l’orge qui est célèbre pour ses barbes. 风车 : La traductrice (félicitée par le professeur pour sa traduction) a remplacé mes « norias » par des « tarares ». Plus prudent, le collègue devait savoir que les paysans ne pouvaient pas laisser leurs tarares passer l’hiver pour pourrir dans les champs. Je n’insisterai pas sur d’autres détails qui me semblent discutables.
    Bref, je me suis permis de déranger un peu l’ordre des choses en ne collant pas mot pour mot au texte. Mon expérience (très longue) me permet de donner un conseil aux étudiants : « Quand vous faites une version, attention ! Le professeur est en embuscade. Une traduction lourde montrant que vous avez bien compris vous vaudra un « md » (mal dit), ce qui vaut mieux qu’un « cs » (contresens) » Je mérite des « md ». J’ai essayé de faire une introduction agréable à lire, j’ai réussi puisque l’éditeur l’a citée en présentation du livre. Des gens mal intentionnés sur ce blog accusent Philippe Picquier de je ne sais quels noirs desseins. C’est de la calomnie et de l’idiotie pure ! L’éditeur m’a fait confiance et j’assume la responsabilité de la traduction. Je voudrais savoir si les éditeurs des autres traducteurs (présents sur ce blog) ont à leur disposition un traducteur pour relire les traductions des traducteurs. Il semblerait aussi que certains proposent une formule mathématique pour évaluer une traduction : « texte français = texte chinois x 1,5 » en oubliant de préciser l’unité de mesure. Dans le cas du livre qui nous préoccupe, nous avons : Texte chinois : 30 caractères x 28 lignes x 267 pages (237 000 caractères selon l’éditeur). Texte français : 50 lettres x 33 lignes x 476 pages = 785 400 lettres. La formule est-elle respectée ? Ne connaissant pas l’unité de mesure, je suis incapable de répondre.
    Je ne crois pas, comme le déclarent certains que les écrivains chinois soient très à cheval sur les détails de style. Le contenu est pour eux plus important que la forme. D’ailleurs, quand je lis les commentaires de lecteurs chinois, je vois qu’ils critiquent surtout l’histoire et non la forme. D’autre part, excepté pour Lao She, j’ai toujours gardé le contact avec les auteurs que je traduisais et, plusieurs fois, je leur ai signalé des erreurs scientifiques ou chronologiques et ils m’ont toujours autoriser à les modifier comme bon me semblait. Je ne publierai pas les exemples car, contrairement à certains participants de ce blog, je n’éprouve pas le besoin de ridiculiser mes semblables pour montrer mon intelligence (au cas où j’en posséderais une).
    J’ai aimé ce livre car j’y ai retrouvé une atmosphère que j’ai un peu connue et je l’ai peut-être mieux compris que d’autres car j’étais abonné au Renmin Ribao au Renmin Huabao et d’autres journaux, ce qui m’a permis de comprendre ce que des plus jeunes que moi n’ont pas bien compris.
    Ici, se termine mon plaidoyer.
                                                                               Claude Payen (23 avril 2013)

jeudi 29 octobre 2009

Enfer chinois (07-a)


Je vais avec ce billet de circonstance - on va bientôt voir laquelle -, à nouveau sauter quelques étapes de mon survol systématique des traductions françaises de littérature érotique chinoise des siècles passés et aborder les traductions apportées dans notre pays au chef-d’œuvre du roman érotique chinois, le Rouputuan 肉蒲團 (Chair, tapis de prière, 1657).

Je ne m’appesantirai pas sur les longs débats qui ont pendant longtemps entouré la question de l’attribution de cette œuvre à Li Yu 李漁 (1611-1680). J’ai eu l’occasion d’en traiter doctement ailleurs : d’abord par le menu dans une thèse soutenue voici quinze ans [L’Œuvre romanesque de Li Yu (1611-1680). Parcours d’un novateur, 1994], puis plus récemment en introduction à la traduction des commentaires de fin de chapitre donnés par Li Yu à son roman [Voir Jacques Dars, Chan Hing-ho (eds), Comment lire un roman chinois. Anthologie de préfaces et commentaires aux anciennes œuvres de fiction. Arles : Picquier, 2001, pp. 179-198], et encore dans ma notice de l’Encyclopedia of Erotic Literature (Routledge, 2006, pp. 809-813) dont il a été question à l’occasion du quatrième billet de cette série et même ailleurs. Je n’y reviendrai donc pas : ce roman est de Li Yu. Qui d’autre que lui aurait-il d’ailleurs pu l’écrire ?



Vous savez déjà que la collection des romans érotiques chinois éditée par Chan Hing-ho à Taiwan consacre un volume entier (« Siwuxie huibao » 思無邪匯寶, vol. n° 15, 1994, 502 +13 p.) à cette œuvre qui porta le titre alternatif de Juehou chan 覺後禪 (Méditation après l’éveil). Cette édition critique s’appuie sur les plus anciens imprimés, mais aussi sur le manuscrit japonais qui passe pour être la copie la plus proche de l’original et qui a permis de lever les dernières interrogations pesant sur la date de diffusion du livre en en donnant une, l’année 1657 ; cette date correspond bien avec ce que l’on sait par ailleurs du parcours de Li Yu et de son attachement, pendant un période somme toute assez courte, au genre du xiaoshuo 小說 en langue vulgaire. Là encore pour être rapide, je me contenterai de rappeler que Rouputuan arrive à la mi-temps de ce parcours et fut donc composé entre les Wushengxi 無聲戲 ou Comédies silencieuses dont les deux volumes durent voir le jour entre 1654 et 1656 et Shi’er lou 十二樓 ou Douze pavillons datant vraisemblablement de 1658. Des premiers recueils, seuls quelques contes ont été traduits dans notre langue : deux par Rainier Lanselle dans Le poisson de jade et l’épingle au phénix. Douze contes chinois du XVIIe siècle (Paris : Gallimard, 1987) dont on reparlera un jour ; cinq par moi, dans une autre vie, chez Picquier : A mari jaloux, femme fidèle (1990, repris en « Picquier-Poche », n° 95, 1998) --- pour tout savoir sur les dix-huit contes de cette série, on peut lire les notices du tome cinquième de l'Inventaire analytique et critique du conte chinois en langue vulgaire (A. Lévy & al., Paris : Collège de France/Institut des hautes études chinoises, « Mémoires de l’Institut des hautes études chinoises », vol. VIII-5, 2006). Restent donc onze récits dans l’attente de publication auxquels s’ajoutent les douze nouvelles qui composent le Shi’er lou (S) : après avoir fourni certaines des toutes premières traductions de littérature romanesque chinoise en anglais (1815), et en français (1819, 1827), cette collection encore inédite dans sa totalité, sauf en japonais et en russe, est une œuvre aboutie qui attend également une intégrale dans notre langue. Quelques inédits de cet ensemble ont toutefois rencontré auprès des étudiants qui fréquentent les cours du master Monde chinois de notre université un public attentif (cela fait partie du contrat !) et parfois même actif ; cette année, les rares à avoir choisi de s’attacher à la littérature ancienne dès leur deuxième année de licence pourront, eux aussi, en découvrir un remarquable échantillon (« Sheng wo lou » 生我樓, S 11), mais, je n’ai pas oublié que je m’étais un peu cavalièrement engagé publiquement à offrir l’ensemble de l’œuvre romanesque avant que n’arrive le moment de fêter le quatrième centenaire de la naissance de Li Yu fixée au 13 septembre 1611. A moins de deux ans de la date à partir de laquelle je perds la face, je me dis qu’il est grand temps de passer aux actes, mais ceci est une autre histoire.

Pour l’heure revenons au Rouputuan, vers lequel une demande pressante m’a conduit, un peu contre ma volonté, une nouvelle fois. Mais pouvais-je refuser de participer aux 26èmes Assises de la traduction littéraire en Arles pour tenir un atelier « eros-chinois » ? Sans doute oui, mais j'ai , je le concède, succombé à la promesse d'une gloire aussi vaine qu'éphémère : je vais donc donner gracieusement de ma personne et, le 8 novembre prochain à l’heure de la journée la moins appropriée qui soit pour ce genre de loisir - 9h ! -, me pencher pendant 90 minutes, avec une compagnie dont je ne connais ni le nombre ni la composition, sur un passage du chapitre 14 de cette pièce de choix de l’érotisme mondial.

Il faudra sans doute situer rapidement et l’œuvre et le contexte - le début de la dynastie des Qing 清 (1644-1911) -, mais sûrement aussi présenter son auteur et dire un mot ou plus de sa propension à innover, laquelle se manifeste brillamment dans le millier de caractères retenus. Pour vous qui pouvez cliquer, je vous recommande la lecture des polycopiés dont vous devriez retrouver la trace à partir des pages d’un site ancien sur lequel je ne peux plus agir, mais qui conserve des informations encore utiles. Un résumé pourrait aussi permettre de replacer cet extrait [*] dans une trame narrative finement tissée, particulièrement riche en épisodes torrides :
Un jeune lettré de l'ère Zhihe 致和 (1328) portant le pseudonyme de Weiyangsheng 未央生 a le désir d’épouser la plus belle femme du monde. Ne pouvant se satisfaire de la beauté pourtant éclatante de Yuxiang 玉香, sa première épouse, la prude fille de l'austère barbon confucéen Tieshan daoren 鐵扇道人, il repart en chasse. Il est bientôt assisté par Sai-Kunlun 賽昆崙, un maître brigand de génie qui le convainc très vite que la petitesse de son sexe est un frein à ses prétentions. Lorsqu'il s'est fait greffer un sexe de chien, ce qui fait de lui un amant incomparable, il séduit Yanfang 艷芳, une commerçante au tempérament fougueux. Celle-ci se retrouvant finalement enceinte, il conquiert en cachette Xiangyun 香雲, une autre beauté qu'il avait repérée bien avant son opération. La jeune personne lui présente trois parentes, comme elle, femmes de lettrés peu doués pour les joutes nocturnes partis concourir à la capitale. Pendant qu'il s'ébat sans retenue avec les quatre femmes, le mari de Yanfang, l'honnête marchand Quan Laoshi 權老實, poussé par un désir de vengeance, séduit Yuxiang [*] et l'engrosse avant de la vendre à un bordel de la capitale où elle devient rapidement la prostituée la plus recherchée de tout l'Empire. Attiré par sa réputation, Weiyangsheng, lequel se croit veuf car son beau-père n'a pas osé lui avouer la fugue de sa fille, s'y presse. Quand il arrive à pied d'oeuvre, les maris de ses conquêtes galantes ont déjà goûté les avantages de son épouse légitime qui, pour éviter une confrontation embarrassante avec son mari, se suicide. Prenant enfin conscience de son égarement, Weiyangsheng retourne auprès du moine Gufeng 孤峰 qui avait jadis (chap. 2) tenté de le détourner de son funeste destin. Résolu à ne plus suivre les chemins tortueux de la débauche, il se castre et entre en religion en compagnie des nouveaux convertis que sont Sai-Kunlun et Quan Laoshi.
Mais on pourrait aussi faire l’économie de toute érudition pour aborder en toute candeur un moment d’intimité entre une épouse délaissée par son mari, Yuxiang, et celui qui va, en devenant son amant lui faire goûter, avec délicatesse et un savoir-faire gagné au commerce de sa propre épouse, des plaisirs insoupçonnés. Je vous dirai un jour prochain la stratégie mise en place pour aborder cette scène aussi piquante et sensuelle que fort pédagogique, et les résultats que nous avons obtenus. Il est maintenant temps de dresser pour qui n’a pas la chance de lire Li Yu dans le texte, un rapide inventaire des traductions disponibles de ce « Livre qui se moque véritablement de tout » 真玩世之書也 (RPT, chap. 20, commentaire).



En plus de plusieurs traductions anciennes (1950, 1963) et qui sait peut-être d’autres modernes (que je ne connais pas), le roman a, de longue date, circulé au Japon dans sa langue originale sous la forme de copies manuscrites (l’une datant de 1715) et d’imprimés ; une traduction russe a été réalisée à partir du chinois par Dmitrij Nikolaevič Voskresenskij (Дмитрий Николаевич Воскресенский, Moscou, 2000), lequel a également traduit les Shi’er lou et une partie des Wushengxi ; mais c’est en allemand que le roman fut d’abord lu en Europe grâce à la traduction fort libre qu’en avait donnée, en 1959, Franz Kuhn (1884-1961). Ce rendu vivement critiqué servit assez rapidement de base à plusieurs adaptations, en néerlandais (1964), mais surtout en anglais, et ce dès 1963 grâce à Richard Martin. Je n’ai pas encore pu vérifier si les traductions portugaises (1982, 2002), italiennes (1973, 2000), espagnole (1990), hongroise (1989) sont ou non basées sur celle de Kuhn, ou sur son pendant anglais, ce qui ce conçoit facilement, ou, ce qui est encore possible pour celles sorties après 1990, sur la version directe que réalisa le grand spécialiste américain du roman chinois ancien et de l’œuvre de Li Yu, Patrick Hanan : sa version, publiée à New York chez Ballantine (1990) sous le titre The Carnal Prayer Mat (Rou Putuan) a été rééditée en 1996 sur les Presses de l’université d’Hawaï (Honolulu) et connait un succès amplement mérité. C’est la première version réalisée à partir d’un texte complet (grâce à la consultation du manuscrit japonais portant la date de 1657) avec les instructifs et succulents commentaires que Li Yu ajouta à presque tous ses chapitres. Quant à la version vietnamienne, je n’en connais que la couverture que j’ai installée sur une page internet qui présente les traductions des œuvres romanesques de Li Yu, voir ici -- cette page sera bientôt remplacée par une autre plus complète et plus riche en informations bibliographiques.



Pour le domaine français, nous disposons, comme pour l’anglais de deux versions : une ancienne (vieille de presque un demi-siècle) et une nouvelle d’à peine 18 ans ; les deux offrent des défauts similaires [j’y reviendrai après l’atelier] et, quoi qu’en disent leur maître d’œuvre respectif, s’appuient chacune sur des éditions, certes « anciennes », mais loin d’être au-dessus de toute réserve. Le progrès apporté par la seconde se bornerait presque à rendre les poèmes que la première avait éliminé pour n’avoir « aucune valeur poétique » et à abandonner le procédé qualifié par André Lévy [« La passion de traduire », in V. Alleton, M. Lackner (eds.), De l’un au multiple. Traduction du chinois vers les langues européennes. Paris : Editions de la Maison des sciences de l’homme, 1999, pp. 164-165] de « degré zéro de la traduction », astuce ou « trouvaille » qui amenait à reproduire (en rouge dans certains tirages de luxe, comme au Cercle du livre précieux en 1963) presque à chaque fois qu’ils interviennent dans le texte, les deux couples de caractères désignant les organes sexuels : yangwu 陽物, pour l’appendice masculin, yinhu 陰戶, pour le réceptacle féminin, procédé qui sera repris par Huang San et son facétieux compère dans leur traduction du Chipozi zhuan 癡婆子傳 , voir « Enfer chinois (03) ».

La première traduction date de 1962 (Réédition 10/18, n° 2676, 1995). Pilotée par Etiemble (1909-2002), elle a été signée par Pierre Klossowski (1905-2001) qui l’avait réalisée à partir d’un mot-à-mot fourni par un sinologue anonyme, sur l’identité duquel beaucoup a été dit sans emporter l’adhésion complète ; du reste, le sujet importe peu.



La deuxième traduction date de 1991 ; elle a été commandée par Philippe Picquier, pour ses éditions, à Christine Corniot qui s’est efforcée de rendre justice à un texte dont elle ne semble pas avoir senti toutes les finesses et l'irrésistible humour. Travail de commande, réalisé sans support scientifique à partir d’une vision faussée de la composition pourtant longuement expliquée dans l’introduction, le produit final n’en a pas moins connu un vif succès puisque l’éditeur d’Arles en a proposé plusieurs éditions (1991, 1994, 1996) et continue de le diffuser en format de poche toujours sous le même titre accrocheur : De la chair à l’extase. Pour nous en tenir au simple titre, la première édition a vu plus juste avec son Jéou-P’ou-T’ouan ou La Chair comme tapis de prière (Paris : Jean-Jacques Pauvert, 1962, 1979).

La récente confrontation à laquelle je me suis livré sur un court passage du chapitre 14 m’a pour le moins renforcé dans l’idée que le moment était sans doute venu de proposer une nouvelle traduction de cette œuvre que le public français, pour une fois moins chanceux que l’anglo-saxon, ne connaît pas encore véritablement. Il est tout de même rassurant de noter que malgré la lourdeur des choix retenus, les lecteurs apprécient en général cette folie sensuelle et morale, ne s’arrêtant pas aux maladresses qui entachent si abondamment ces deux traductions. Peut-être en va-t-il ainsi des grandes œuvres qui résistent aux pires manipulations. Je me suis, je dois l’avouer, moi même longtemps laissé abusé par la première traduction.



L’autre constatation réalisée à partir du travail préliminaire pour l’atelier d’ATLAS dont je voulais vous faire également part est que le texte fourni sur un site que je vous recommandais chaleureusement il n’y a pas si longtemps est très souvent fautif car basé uniquement sur les éditions japonaises anciennes et non, regrettons-le, sur l’édition critique de Chan Hing-ho : nous voilà prévenus. Si l’atelier arrive à clarifier les données du problèmes et à montrer les trésors d’originalité qu’implique la traduction des fictions de Li Yu, je serais amplement satisfait.

Une dernière chose qui est loin d’être un détail : la traduction de Rouputuan en Chair, tapis de prière est de Jacques Dars [dont Les carnets secrets de Li Yu ressortent justement ces jours-ci dans un format réduit chez Picquier]. C'est lui qui la proposa lors du colloque sur la traduction (« Traduction terminable et interminable », De l’un au multiple, p. 153) pendant lequel André Lévy avait passé au crible un court passage du chapitre six, celui où il est affirmé que les aphrodisiaques n’agissent pas plus sur la taille d’un « capital » (benqian 本錢) pas assez long, que les fortifiants sur l'esprit un étudiant inculte : « L’un ajoute, l’autre retranche et par une étrange pudeur, l’un comme l’autre refuse d’appeler le ginseng par son nom ... comme d’utiliser le terme plaisant, significatif et approprié de « capital » du texte/source. Allez savoir pourquoi ! » (p. 165). (P.K.)

NB. Le passage soumis à la sagacité des stagiaires d’Arles sera donc tiré du chapitre 14, pp. 379-382 de l’édition du « Siwuxie huibao » [權老實說便說這一句。...., 夜夜少他不得。] auquel correspondent les pages 204 à 206 de la traduction Klossowski (1963) [« K’iuan l’Honnête dit cela, ... ils firent l’amour toutes les nuits. »] et 190 à 192 de la traduction Corniot (1991) [« Il avait beau parler ainsi,... ne fût-ce qu’une nuit. »]. Vous le voyez, je n’ai pas cherché la simplicité, ni même à éviter l’embarras que cause l’évocation en public des choses du sexe --- ce que je commence à regretter.

dimanche 18 octobre 2009

Bons baisers de Yan Lianke


La Fête du livre d’Aix-en-Provence s’achève à peine que déjà se profilent à l’horizon de nouveaux rendez-vous avec les littératures au centre de deux jours d’un colloque qui a rempli toutes nos espérances. Parons au plus pressé.

Ces prochains rendez-vous vous permettront de mieux connaître un auteur - Yan Lianke 阎连科, - que vous êtes déjà nombreux à avoir lu grâce aux Editions Philippe Picquier qui viennent de publier un cinquième titre de lui. Ce dernier opus qui nous vaut une série de visites de part la France a reçu pour titre Bons baisers de Lénine.

Yan Lianke sera d’abord à La Librairie le Phénix (72, bv de Sébastopol, Paris 3e, tél : 01 42 72 70 31) le mercredi 21 octobre à 18 h, puis, le samedi 24 octobre (18h30) en compagnie de sa traductrice (?) en Arles à la Bibliothèque du Collège International des Traducteurs Littéraires (CITL, Espace Van Gogh, tél : 04 90 52 05 50).

Il vous reste peu de temps, mais je vous recommande de lire le compte-rendu de la traduction du roman Le Rêve du Village des Ding (Trad. Claude Payen, Arles, Philippe Picquier, 2007, 330 p.; édition poche 2009, 396 p.) publié par Sébastian Veg dans le premier numéro de l’année 2009 [Dossier «La société chinoise face au SIDA »] de la revue du CEFC (Centre d’Etudes Français sur la Chine contemporaine) Perspectives chinoises (disponible en ligne ici), avant de vous précipiter à la rencontre de cet écrivain qui s’est vu refuser l’accès à la Buchmesse de Francfort. Voir à ce sujet l’article signalé par Bertrand Mialaret dans un commentaire au précédent billet.

Mais pourquoi ne pas regarder également une entrevue mise en ligne en huit séquences le 17 juin 2009 sur Sina.com et dans laquelle il est essentiellement question d’un ouvrage de souvenirs intitulé Wu yu fubei 我与父辈, dont Yan Lianke a assuré la promotion cet été sans se ménager.



Gageons qu'il sera prochainement à nouveau question sur ce blog de ce livre dont on peut lire les premiers chapitres traduits par Sylvie Gentil à partir du site de l’éditeur. J’ai pour ma part une question à laquelle je n’ai pas trouvé de réponse : pourquoi ce titre ? (P.K.)

lundi 13 avril 2009

Un éditeur, un traducteur

L'éditeur, c'est Philippe Picquier qui, à l'occasion du dernier Salon du livre de Paris, répondait aux questions d'Aujourd'hui la Chine (interview mise en ligne le 16/03/2009 ). Voici, sans commentaire – je compte sur vous pour en faire -, un aperçu succinct de cet entretien publié sous le titre « Philippe Picquier, un éditeur qui fait découvrir l'Asie au public français » :
  • Du pourquoi de son engagement et de ses choix dans l'édition ? : J'ai commencé à travailler dans l'édition et dans les années 80, le marché était favorable car enfin, il y avait une réelle ouverture à la littérature étrangère, donc j'ai pu concilier ma passion, mes amitiés et le marché! Mais c'est un véritable travail de l'ombre, car je ne parle pas toutes ces langues et je travaille avec des interprètes et des traducteurs, ce qui n'empêche pas les bonnes questions. Une maison d'édition se construit avec des rencontres, il faut trouver ce qui est riche en eux et ce qui peut intéresser les autres. Il faut donc savoir comment découvrir et comment mettre en valeur les auteurs, voici d'ailleurs un des intérêts du salon du livre.
  • De l'avenir ? : Nous avons eu une bonne année 2008 et comme tout le monde, nous nous demandons ce qui va se passer en 2009.../... On va évidemment numériser notre catalogue petit à petit, comme nous avons vu le cadavre du disque dans le domaine de la musique, nous savons qu'il faut être vigilant, que nous devons nous préparer. Mais le livre physique n'est pas mort ! L'éditeur va voir son boulot changer mais celui-ci ne sera pas de moins bonne qualité.
  • Quid de la littérature en Chine ? : Pour la Chine, je suis moins optimiste que pour le Japon, la Corée et évidemment l'Inde, je pense que nous sommes dans un brouhaha inaudible d'où surnagent à peine 5-6 écrivains.

Le traducteur, c'est Claro. Il était interrogé par Gilles Heuré pour Télérama. Publié dans le n° 3090, l'entretien a également été mis en ligne (2/04/2009) : « Traduire, c’est parfois refaire un texte avec le sentiment de ne plus savoir écrire ». Egalement romancier et éditeur, Claro passe pour être « l'homme des auteurs difficiles » : c'est notamment à lui que l'on doit la traduction du Golden Gate de l'auteur indien Vikram Seth né à Calcutta en 1952. Paru en 1986, Golden Gate fut un premier roman remarqué d'abord pour sa forme : il est composé en vers, en hommage à l'Eugène Onéguine de Pouchkine. (1799-1837). On peut se faire un idée de la version française grâce à l'éditeur Grasset (2009, 337 p.) qui en offre les premiers sonnets.

Les propos du traducteur sur son art retiendront, je n'en doute pas, également votre attention. Je me contente ici de reproduire quelques bribes de l'entretien qui mérite d'être lu dans son ensemble et sa continuité :
  • « Passeur » ou « faussaire » ? : Un bon traducteur n'est pas forcément un écrivain, mais sûrement quelqu'un qui se sent obligé, presque moralement, de le devenir le temps d'une traduction. C'est donc un écrivain assez étrange : il est un double de l'auteur qu'il traduit et dont il doit intégrer le style, la vitesse ou la rythmique. Et en même temps, un écrivain dans sa propre langue. Le poète et traducteur Emmanuel Hocquard le dit très justement : « Je ne traduis pas, j'écris des traductions. »
  • De la fidélité du traducteur ? : La fidélité ne signifie pas qu'il faut rester collé au texte. Elle consiste à retrouver l'impulsion, c'est-à-dire ce qui a poussé l'auteur à écrire le livre, et à l'assumer dans une posture d'écriture, pas simplement de transposition ou d'équivalence.
  • Quid de « l'expérience » ? : Un traducteur ne devient pas meilleur avec le temps et la somme de ses traductions. Nous ne sommes pas des plombiers. Chaque texte présente ses difficultés propres et vous remet en cause. On peut ainsi aimer des textes et ne pas arriver à les traduire.
  • Quid de « la mise en déséquilibre » ? : C'est un moment très intéressant quand on aime les mots et l'écriture, parce qu'elle nous oblige à chercher comment un texte peut se tenir, se redresser. Les dictionnaires ne nous sont alors d'aucune aide, ils servent à tout sauf à traduire. Ce moment est vertigineux, il s'agit de refaire un texte avec le sentiment de ne plus savoir écrire. Ce qui est normal puisque traduire c'est d'abord défaire un texte, y compris dans sa propre langue.
  • Quid de « l'intraduisibilité » ? : C'est une notion que je ne peux admettre. Chaque texte exige les modalités de sa traduction. Un texte extrême pour telle ou telle raison, qu'elle soit musicale ou syntaxique, nécessite, comme les autres, d'inventer sa traduction. .../... Il faut aussi insister sur l'importance de la relecture de la traduction. Un éditeur peut en effet l'améliorer largement. Nous, traducteurs, pouvons réussir certains passages très compliqués et en rater d'autres, plus simples, parce que nous avons concentré notre énergie ailleurs. Personnellement, j'aime qu'un éditeur, ou son équipe, retravaille le texte. Quand vous rendez une traduction de mille feuillets et que l'on vous dit « c'est formidable », j'ai quelques inquiétudes.
  • De la durée de vie des traductions : Des traductions peuvent être périmées. Celles qui vieillissent le plus sont celles qui ont incorporé de l'argot, comme les anciennes Série noire. .../... Les retraductions sont rares, pour des questions financières. Il faut donc savoir choisir parce qu'une traduction doit durer longtemps.
  • « Loi du marché » vs « nécessité littéraire » : On assimile les livres à des produits, mais c'est idiot : un livre qui se vend à cent mille exemplaires aux Etats-Unis ne rencontrera pas forcément le même succès en France, même avec une promotion d'enfer.
Je vous laisse juge de ces différentes appréciations et positions qui pour ma part sont de salutaires stimulations. (P.K.)

lundi 23 mars 2009

Ombre parfumée

Comme vous pouvez le constater en consultant la rubrique « commentaire(s) » du précédent billet, Thomas Pogu n'a pas été long à combler mes lacunes concernant l'auteur du texte publié dernièrement par les Editions Philippe Picquier sous le titre Seul demeure son parfum : moins de deux heures ! D'autres ont choisi une autre voie (e-mail, téléphone, de vive voix) pour me montrer qu'ils ont été soit plus heureux, soit plus malin, soit plus professionnel que moi dans leurs recherches : je les en remercie vivement. Voici donc un complément d'information qui fait la synthèse des différentes contributions reçues depuis la mise en ligne de ce billet provocateur.

L'auteur est 冯华 [ 馮華 en graphie traditionnelle] :
patronyme FENG, prénom Hua.

La transcription de son ouvrage n'est pas, comme l'indique la page 2 du pdf, Ruxing suixing mais Ru ying sui xing pour le titre 如影随形 dont le texte est accessible en ligne ici et . Quant au sexe de l'auteur, une recherche Google sur les images que l'on peut obtenir avec 冯华 donne des garçons et des filles, des jeunes et des vieux. L'image reproduite ci-dessous [couverture de droite] apparaît sur la première page des résultats et renvoie à un site de vente en ligne de livres qui offre pour ¥13.60 l'édition qui a sans aucun doute servi de base à la traduction publiée par les Editions Picquier. Le commentaire attaché à cet article fait référence à l'auteur avec le pronom personnel « » [ta féminin, elle] : FENG Hua est donc une femme. La page associée à l'auteur sur le même site de vente permet de découvrir pas moins de huit ouvrages d'elle parus chez le même éditeur. Jojo 卓越 (l'amazon.com chinois), propose, quant à lui, 如影随形 dans une autre édition (Qunzhong chubanshe 群众出版社) [voir la couverture reproduite en bas à gauche].

On pourra dès lors élargir la recherche en lisant (!) les cinq livres de Feng Hua que propose Yifan.net, ou se concentrer prioritairement sur les deux points suivants :
  • la traduction du titre Ru ying sui xing 如影随形 (qui signifie « inséparable – comme l'ombre suit le corps ») en Seul demeure son parfum. NB. Le titre anglais figurant sur la couverture de l'édition de la maison Jiangsu wenyi est The Shadow.
  • la traduction du texte et l'emploi du passé composé.
Si vous avez des idées à faire partager, merci d'user en priorité des « commentaires » -- tout le monde pourra ainsi en profiter et réagir. Je ne vous quitterai pas sans vous lancer un nouveau défi : trouver une photo de Feng Hua. (P.K.)

dimanche 22 mars 2009

Sans dessus et sans dessous

« Chen Ke, Fire N°1, Hand-coloured on Black & White »

Les plus fidèles lecteurs de ce blog se rappellent sans doute le billet du 25 mai 2008 dans lequel je me plaignais de la manière cavalière avec laquelle les éditeurs français se sont mis à traiter les noms des auteurs chinois qu'ils font traduire et éditent : il s'intitulait « L'envers de l'endroit » et avait suscité d'intéressantes réactions. Celui-ci n'a pour unique vocation que de vous faire part de mon désarroi face à une nouvelle publication des Editions Philippe Picquier --- ce faisant, je romps le serment fait ici-même, de ne plus toucher à la littérature contemporaine, domaine qui m'est cruellement étranger ; je compte donc sur le savoir des plus avancés dans la matière pour combler mes béantes lacunes.

La source de mon émoi est la lecture d'une chronique de Marjorie Alessandrini sur Bibliobs. Mise en ligne le 20/03/09 sous le titre « Le parfum de la dame à la fleur de prunier », elle a pour objet (je cite) :
« Seul demeure son parfum » de Feng Hua. Traduit du chinois par Gilles Moraton et Li Huong (Editions Philippe Picquier).
Le premier paragraphe a particulièrement retenu mon attention. Le voici :
« Drôle de polar, qui nous vient de Chine. Et drôlement traduit, tout au moins pour les non-sinophones. Le récit, presque entièrement au passé composé, surprend d'abord, comme une maladresse, quand on attendrait plutôt le passé simple, ou même le présent. Et puis quand on a réussi à se couler dans ce roman noir et gris, en demi-teinte, on est emporté par le charme de ce policier mélancolique. Le temps composé donne à la narration un côté curieusement distancié qui s'avère tout à fait approprié à l'histoire et aux personnages, eux aussi décalés. »
Intrigué, je me suis aussitôt rendu sur le site de l'éditeur qui procure à l'occasion des extraits des ouvrages qu'il lance sur le marché ; en un clic, m'y voici. Mais, première déconvenue, l'ouvrage, pourtant paru en février, n'est déjà plus sur la page « Nouveautés ». Je me retrouve alors dans l'obligation de partir à sa recherche et démarre ma quête, quoi de plus logique ?, par le nom de l'auteur, ou ce que je crois pouvoir identifier comme tel, Feng, soit le relativement fréquent , ou les plus rares , ,,,et quelques autres. Mais, nouvelle surprise, pas de FENG Hua ! Seuls figurent, dans la liste des auteurs en « F », Alexander FRATER, Aude FIESCHI, FANG FANG, FURUI Yoshikichi, Maït FOULKES et Yveline FÉRAY. Que me réserve, de son côté, le « H » ? 16 noms dont « Feng HUA ». J'en déduis donc que Feng est le prénom de l'auteur, et son patronyme HUA, soit (pour s'en tenir aux plus courants) ou 化, 滑 ou encore 花. Ayant cliqué sur « Feng HUA », j'accède aussitôt à une page qui m'invite à un nouveau clic pour « En savoir + ». C'est justement ce que je désire.

Voici ce que je découvre :

Figure en regard de la couverture, la fiche descriptive reproduite ci-dessous qui donne la totalité, ou peu s'en faut, de l'appareil critique offert au lecteur pour l'achat de ….
Feng HUA
Seul demeure son parfum
Traduit par Gilles Moraton et Li Hong
Collection Chine
352 pages / 20,50 € / ISBN : 8097-0095-4

Dans une ville de Chine, un tueur frappe les femmes en toute impunité. Longtemps ces crimes conservent pour les enquêteurs leur épaisseur de mystère. Peu à peu, pourtant, grâce à l'esprit de déduction et à l'intuition de Pu Ke, le policier chargé de l'affaire, les indices se croisent et se resserrent autour d'un seul suspect. Pu Ke est aidé dans sa quête par Mi Duo, une jeune femme rencontrée chez des amis communs, et l'histoire de leur relation va se trouver intimement liée à celle du meurtrier. Car chacun porte en lui un secret, une part d'ombre inavouée, qui est comme une clé ouvrant une porte interdite débouchant sur l'horreur. Une plongée dans les profondeurs de l'âme humaine, qui est aussi une radioscopie aux rayons X des relations entre hommes et femmes dans la Chine d'aujourd'hui.
Sortie en février 2009
Je trouve aussi ce que je cherchais, savoir la possibilité de lire un extrait du livre. J'y parviens en un rien de temps, en chargeant un document pdf de 468 ko. Je suis dorénavant possesseur des 38 premières pages du livre, savoir deux chapitres et les deux pages qui les précèdent. M'y attend une autre surprise : le nom d'auteur y figure sous la forme « FENG Hua » et non comme noté sur la couverture « Feng HUA » !

Me voilà bien avancé ! Dès lors comment vais-je pouvoir identifier avec certitude l'auteur et trouver sur internet, ou par l'intermédiaire d'une librairie réelle ou en ligne, le texte original afin de me rendre compte, par moi-même, si les curieux choix de traduction relevés par la chroniqueuse sont ou non justifiés ? Si je sais dorénavant grâce à la page 2 qu'il a été publié pour la première fois en 2007 et en Chine par la « Jiangsu Art & Literary Publishing House » [sans doute : Jiangsu wenyi chubanshe 江苏文艺出版社], la transcription du titre - Ru xing sui xing -- lequel semble assez éloigné du titre sous lequel nous est fournie la traduction - , ne me permets pas vraiment de mener à son terme mon investigation ; de plus, je ne suis même pas en mesure de définir le sexe de l'auteur !

Et vous où en êtes-vous ? Savez-vous qui est l'auteur de Ru xing sui xing ? Un homme ? Une femme ? Quel est son NOM ? Son prénom ? FENG Hua ou HUA Feng ? ---- la présence des caractères quelque part aurait permis de lever toutes les incertitudes et de trancher en faveur d'une des 215 possibilités théoriques si l'on s'en tient au choix de caractères qu'offre un dictionnaire de la langue courante : 80 pour FENG Hua et 135 pour HUA Feng !

Si vous avez des lumières, merci d'éclairer ma lanterne imprudemment sortie dans le brouillard de l'édition française de littérature contemporaine chinoise. Li Hong et Gilles Moraton, les traducteurs, ont peut-être leur idée sur la question ? Chen Feng (ou bien est-ce Feng Chen ?), le directeur de publication aussi. SVP, chers éditeurs, ayez pitié de vos pauvres lecteurs. (P.K.)


vendredi 21 mars 2008

De P'ou à Pu

Pu Songling 蒲松齡 (1640-1715)

En matière de traduction, le pire est sans aucun doute l’absence de traduction ; après, tout est question de degré et de nuance dans leur appréciation. Mais que faire, sinon s’en attrister, quand on apprend que quelqu’un s'est enthousiasmé pour une œuvre littéraire chinoise qu’on apprécie particulièrement à partir d'une traduction que l’on considère personnellement médiocre, voire mauvaise, ou simplement fautive ? Doit-on, quitte à passer pour un rabat-joie de la dernière espèce, ruiner son plaisir en lui démontrant qu’il s’est fourvoyé et le plonger dans une vaine attente en lui faisant miroiter un plaisir qu’il n’aura, sauf s’il s’attelle à l’apprentissage de la langue traduite, jamais la chance de goûter ?

Voilà un cas de conscience qui ne se pose plus lorsqu’il existe du texte en question une « bonne traduction » et que l’erreur de départ ne tient, en fait, qu’à une erreur d’aiguillage dont la responsabilité repose sur de mauvais conseils ou les limitations de la librairie ou de la bibliothèque croisées. Dans ce cas, il faut, c’est un devoir !, informer le malheureux de sa bévue et lui offrir par des orientations mesurées une voie de rédemption.

Ce préambule oiseux et les développements qui vont suivre m’ont été inspirés par la lecture d’un billet que Nicolas X. a publié le 2 janvier dernier sur Vovan, « site dédié à la littérature asiatique », proposant de « découvrir la littérature par pays : Thaïlande, Japon, Viêtnam... Mais aussi par genre : contes, nouvelles, biographies... » dont l’ambition est de devenir, non pas « une encyclopédie de la littérature asiatique, mais plutôt un espace d'exploration et de découverte que les lecteurs peuvent enrichir par leurs réactions. » Cela dit en passant, il nous a fait l'amitié de mettre un lien fixe vers notre blog et d’y faire référence quand l’occasion se présente, comme avec un billet sur Bi Feiyu : qu’il en soit remercié.


Amateur de contes chinois anciens, Nicolas nous confie son enthousiasme pour Contes extraordinaires du pavillon du loisir qui, écrit-il, « est un recueil de 26 nouvelles écrites par P'ou Song Ling (1640-1715) durant la deuxième moitié du 17e siècle. « Bachelier à dix-huit ans mais indéfiniment refusé à la licence », P'ou Song Ling à travers les Contes extraordinaires du pavillon du loisir nous montre toute l'étendue de son talent. D'où lui venait son inspiration ? On dit qu'il s'installait chaque matin sur une natte et écoutait les histoires que les passants lui racontaient. Le soir venu, les histoires qui avaient retenu son attention, étaient arrangées puis consignées à la lueur d'une bougie. », et il reproduit le tout début d'une nouvelle intitulée « Le taoïste de la secte du Lotus Blanc » que voici :
Il y avait au Chansi un taoïste de la Secte du Lotus Blanc ; son nom est tombé dans l'oubli : sans doute était-ce un disciple de Siu Hong-jou. Il abusait les gens par ses maléfices mais de ceux qui admiraient son art, beaucoup s'étaient mis à son école. Un jour, sur le point de partir en voyage, il installa dans sa grande salle une cuvette qu'il recouvrit par une autre. Puis il recommanda à un de ses disciples d'en assurer la garde sans rien soulever pour regarder. Cependant, après son départ, le disciple souleva la cuvette du dessus et vit que celle dessous était remplie d'un eau claire sur laquelle flottait une petite barque de paille tressée avec sa voile et son mât. Plein de curiosité, il s'amusa à la toucher avec le doigt mais sa main la renversa. Alors il se hâta de la relever et de recouvrir la cuvette. Soudain le maître revint et, fort irrité, reprocha au disciple de lui avoir désobéi et lorsque celui-ci se dressa pour se défendre, il s'écria : «Il n'y a qu'un instant, mon bateau a chaviré en pleine mer. Comment penses-tu pouvoir me tromper ? »
Le passage figure page 65 de l'édition originale de P'ou Song-ling, Contes extraordinaires du pavillon du loisir, traduit du chinois, introduction de M. Yves Hervouet, Paris : Editions Gallimard, parue en 1969 dans la collection « Connaissance de l'Orient » alors dirigée par Etiemble (1909-2002) ; il en constitue le 31e volume venant renforcer une « série chinoise » qui jusqu'alors avait accueilli des œuvres de Guo Moruo 郭沫若 (1892-1978) (Kouo Moejo, K'iu Yuan 屈原, n° 4, traduit par Liang Pai-Tchin), Luxun 魯迅 (1881-1936) (Lou Siun, Contes anciens à notre manière) et une anthologie de pièces de théâtre des Yuan (respectivement les n° 8 et n° 18 traduits par Li Tche-houa), le Liezi 列子 (n° 14, trad. Benedykt Grynpas), Liu E 劉鶚 (1857-1909) (Lieou Ngo, L'odyssée de Lao Ts'an, n° 19, trad. Cheng Tcheng), Shen Fu 沈復 (1763-1810 ?) (Chen Fou, Récits d'une vie fugitive, n° 25, trad. Jacques Reclus), le Laozi 老子 et le Zhuangzi 莊子 (respectivement n° 23 et n° 28 traduits par Liou Kia-hway). Le volume est comme la plupart des titres de la collection estampillé « Collection UNESCO d'œuvres représentatives » ; pour sa réalisation Yves Hervouet (1921-1999) s'était fait assisté d'un bel aréopage de sinologues de talent qui ont chacun laissé des contributions ou des collaborations ayant marqué les études chinoises et la connaissance de la littérature chinoise dans notre langue : Jacques Guillermaz (1911-1998) et Patricia Guillermaz, Max et Odile Kaltenmark, Li Tche-houa, Robert Ruhlman et Tchang Fou-jouei.

Pour beaucoup, dont moi, ce volume fut le premier contact avec l'œuvre de Pu Songling selon la transcription courante actuelle et avec l'homme dont Yves Hervouet retraçait le parcours avec les moyens du bord et en s'appuyant semble-t-il sur les précieux travaux de Jaroslav Prusek (1906-2006) réunis en 1970 (Prague), non sans avoir établi les éléments nécessaires pour situer l'œuvre dans le champ littéraire chinois et en apprécier certaines particularités. Il rappelait rapidement l'existence des précédentes traductions dont la plus fameuse fut sans équivoque l'anglaise d'Herbert Giles (1845-1935), Strange Stories from a Chinese Studio (1880), qui offrait pas moins de 164 histoires. Parlant des traductions françaises, Yves Hervouet rappelait fort justement que « la plus importante des huit à dix traductions partielles parues de 1889 à 1938 ne comporte pas plus de vingt-cinq histoires. Toutes sont évidemment épuisées et se rencontrent rarement, même dans les bonnes bibliothèques. »


On se rappelle qu'Anatole France avait attiré l'attention de ses contemporains sur la tentative de Tcheng-Ki-Tong [Chen Jitong 陳季同(1852-1907)] (Contes chinois, Paris, Calmann Lévy, 1889) de transmettre le génie du fameux conteur du Shandong ---- on y reviendra une fois prochaine. D'autres relèveront le même défi, comme J. Halphen avec ses Contes chinois (1923), Louis Laloy (1874-1944) avec ses Contes magiques (1925) et P. Daudin avec Cinquante contes chinois (1938) -- des trois, seule l'anthologie de Louis Laloy revit le jour – Contes étranges du cabinet Leao aux Editions Philippe Picquier (1987). Il fallut attendre 58 ans pour lire une véritable nouvelle traduction car les Contes fantastiques (1986) de Li Fengbai et de Denise Ly-Lebreton, bien que « plus précis et complets » (dixit André Lévy) sont aussi anecdotiques que les précédentes car il s'agit à nouveau d'un choix limité, tout comme Histoires et légendes de la Chine mystérieuse (Chou, 1969, réédité plusieurs fois sous différents titres) traduits par Hélène Chatelain sous la houlette d'un Claude Roy (1915-1997) inspiré, évoquant dans sa préface (« Pou, le lettré merveilleux ») les « longues conversations » qu'il eut, à Pékin, en 1952 « avec le grand acteur et lettré Mei Lanfang 梅蘭芳 (1894-1961) et les écrivains pékinois, sur la nocivité ou la beauté de ces histoires dont les conteurs populaires avaient transmis le dépôt aux écrivains, qui l'avaient transmis aux dramaturges. »


C'est, en effet, en 1996 que les Editions Philippe Picquier corrigeaient leur bévue en publiant un fort beau volume de contes traduits du chinois et présentés par André Lévy : Pu Songling, Chroniques de l'étrange qui devait être le premier d'une série rendant enfin accessible le demi millier de récits de l'œuvre originale, chef-d'œuvre incontesté de la narration en langue classique. En fait, il fallut encore attendre 2005 pour voir se concrétiser ce magnifique projet, sous le même titre et chez le même éditeur, avec la sortie de deux gros volumes sous coffret totalisant quelque 2000 pages.

Chroniques de l'étrange, le titre, retenu sans aucun doute de longue date puisque qu'André Lévy l'utilisait déjà dans la notice qu'il consacrait à Pu Songling 蒲松齡 (1640-1715) dans le Dictionnaire universel des littératures (Béatrice Didier (ed.), PUF, 1994, voir aussi le Dictionnaire de littérature chinoise, PUF, « Quadrige », 2000, p. 244-247), évite les approximations jusqu'alors utilisées pour rendre Liaozhai zhiyi 聊齋誌異 auxquelles il proposait pourtant dans le même ouvrage une alternative, Chroniques étranges d'une retraite oisive : « Toutefois, si Liao implique bien loisirs ou oisiveté propice à des activités plus gratifiantes mais non rentables, zhai évoque retraite au sens religieux du terme (...). Par ailleurs, Liaozhai était employé par Pu Songling pour se désigner soi-même, suivant un usage courant. Zhiyi signifie littéralement « noter l'étrange ». (...) Bref, le titre signifie simplement Chroniques de l'étrange de Pu Songling. »

Déjà avec la première livraison (445 pages) qui comprenait les 82 premiers récits, André Lévy avait rendu plus que ce qu'on connaissait alors en français, savoir les deux premiers rouleaux de l'ouvrage qui en compte douze dans sa configuration idéale. Il les avait entourés d'un appareil critique solide sans être écrasant : une préface à la fois courte et brillante, un savant avertissement portant d'utiles indications bibliographiques, une biographie de l'auteur et la traduction de la préface originale ; le texte était pourvu des illustrations tirées d'une belle édition lithographique datant de 1886 ; les notes apparaissaient à la fin de chaque récit, juste après les commentaires d'origine dûment traduits. Le volume trouva sans doute son public puisque l'éditeur lui donna, en 1999, un tirage en format de poche (« Picquier Poche », n° 125, 563). C’était un beau travail, qui fit trépigner d'impatience tout ceux qui avaient, grâce à la magie de la traduction, redécouvert un magnifique conteur, fin observateur de son temps, bref un grand écrivain.

La publication de la traduction complète conserve outre le titre et la même exigence de qualité et de sérieux, la même attention éditoriale avec quelque perfectionnements supplémentaires apportés par Jacques Cotin, responsable de cette édition livrée dans un beau coffret réunissant deux volumes qu'on se gardera d'acheter séparément puisque les notes sont réunies dans un répertoire (pp. 1891-1976). Celui-ci évite les redites et les renvois inévitables tant l’œuvre est dense, savoir 503 contes dont 9 apocryphes. Avec les commentaires de l'auteur, les illustrations anciennes, ce bel ensemble est précédé de la biographie de Pu et d'une nouvelle introduction et suivi, outre du répertoire déjà signalé, d'une bibliographie et d'une table alphabétique des titres. Qui dit mieux ?


Pour vous convaincre de l'exactitude de cette nouvelle traduction, je vous propose de jeter un œil à un extrait du « Sectateur du Lotus blanc » [« Bailian jiao » 白蓮教], 154e récit (Tome 1, page 608), qui correspond au 117 caractères de l'édition chinoise de référence choisie par André Lévy [Zhang Youhe 張友鶴 (ed), Liaozhai zhiyi huijiao huizhu huiping ben 聊齋誌異會校會注會評本. Shanghai : Shanghai guji (1962, 1978) 1986 où le récit occupe les pages 548-549], et au passage déjà cité plus haut :
« Un sectateur du Lotus blanc originaire du Shanxi, dont j'ai oublié le nom, probablement disciple de Xu Hongru, égarait les foules par la Voie taoïste de gauche. Beaucoup de ceux qui admiraient son art de magicien le tenaient pour leur maître. Un jour qu'il devait partir en voyage, il plaça au milieu de la salle un grand bol couvert d'un autre de même dimension. Il recommanda à son disciple de rester assis à le surveiller en se gardant de soulever celui qui servait de couvercle pour regarder ce qu'il y avait dedans. Après le départ du maître, celui-ci ne résista pas à la curiosité. Le bol était rempli d'eau claire sur laquelle flottait un bateau de paille, voiles et mâts au complet. Intrigué, il le poussa du bout du doigt, si maladroitement qu'il le renversa. Il le redressa aussitôt et remit l'autre bol dessus. Un moment plus tard, le maître, de retour, lui fit de vifs reproches : « Pourquoi m'as-tu désobéi ? » Comme le disciple cherchait à nier, le maître se récria : « Mon bateau vient de chavirer en pleine mer. Crois-tu pouvoir me donner le change ? »
Le texte de « Connaissance de l’Orient » ne portait pas de note ; ici, le répertoire permettra d’en savoir plus sur Xu Hongru 徐鴻儒 [voir la page 1969 qui indique les quatre occurrences du nom, savoir dans les contes n° 109, 154, 221, 331] et sur la Secte du Lotus blanc [voir p. 1933, et les contes n° 013, 109, 154, 331].

Illustration pour « Bailian jiao » 白蓮教
dans l'édition Xiangzhu Liaozhai zhiyi tu yong 詳注聊齋誌異圖咏
(1886)
(Beijing : Zhongguo shudian, 1981)

Ce récit n’ayant pas reçu de commentaire de la part du Chroniqueur de l'étrange, Yishishi 異史氏 (l’auteur ?), il s’achève donc sur la phrase « Tendant le cou, il le déglutit avant de s'en aller d'un air satisfait. » (p. 610) qui donne un son de cloche bien différent et plus en harmonie avec le texte de Pu que l'expéditif et erroné « Puis il disparut sans se presser. » de 1969.

L'énergie, le temps et l’envie me manquent pour poursuivre la comparaison qu’on pourrait naturellement élargir et approfondir comme l’a si bien fait Li Jinjia 李金佳, qui, lors d'un récent colloque organisé par notre équipe, a disserté, exemples à l'appui, sur « La réécriture de l’amour charnel dans les premières traductions françaises du Liaozhai zhiyi » (Article mis en ligne sur notre site).

Mais abrégeons, et convenons qu’à partir de maintenant le Liaozhai zhiyi de Pu Songling doit se lire, pas forcément uniquement, mais d’abord et pour longtemps encore, dans la version magistrale qu'en a donnée André Lévy. On voit clairement le profit que pourra en tirer le comparatiste qui a dorénavant à sa disposition tout un arsenal de textes de haute tenue – ajoutons aux 503 récits de Pu, les 297 de Ji Yun 紀昀 (1724-1805) traduits par Jacques Dars dans son Passe-temps d’un été à Luanyang [Paris : Gallimard, « Connaissance de l’Orient », n° 99, 1998] -, pour étudier le surnaturel chinois.

Souhaitons que l'éditeur qui, est-il besoin de le noter, a réalisé là sa plus belle contribution à la connaissance de la littérature chinoise ancienne depuis sa création, assure la survie de ce tour de force qui n'aurait pas déparé la « Bibliothèque de la Pléiade » --- bien au contraire ; qui se serait plaint de lui voir arborer un joyaux chinois supplémentaire ? Et qu'importe, s'il faut se priver pour se l'offrir : dans ce domaine, au moins, il ne faut pas regarder à la dépense somme toute conséquente : 59 €. Le plaisir de partager un moment d'éternité avec Pu Songling de frissonner, de sourire, ou de réfléchir avec ce Chinois modeste et discret, vaut bien le prix d'une demie douzaine d'entrées dans un cinéma, surtout si c'est pour y voir s'étaler sur grand écran des pâles dérivés d'un surnaturel de pacotille qui lui doit tant.

Un dernier point pour finir, ou plutôt deux interrogations : comment se fait-il que ce travail n'ait pas été mieux accueilli au moment de sa sortie, et que, depuis, on le trouve si rarement en librairie - le prix ? carences de la distribution ? des libraires ? -, et que, par exemple, une anthologie de la littérature chinoise classique parue en 2004 pourtant chez le même éditeur n'y puise pas les deux récits du Liaozhai zhiyi qu'elle retient et renvoie à la traduction d’Hélène Chatelain comme étant « la meilleure » des différentes traductions existantes ? --- il est à noter que les autres traductions d’André Lévy, Fleur en Fiole d’Or et La Périgination vers l’Ouest, toutes deux à la « Bibliothèque de la Pléiade », y subissent le même ostracisme ! J’en tire la conclusion que lorsque nous (enseignant, sinologue, critique, et pourquoi pas blogueur) nous retrouvons en position de prescripteur de lectures nous devrions nous imposer comme règle de faire ressortir de l'inventaire le plus vaste possible la (ou les) meilleure(s) traduction(s), en faisant, autant que possible, abstraction des inimitiés, des habitudes, voire même des goûts personnels. Qu’en pensez-vous ? (P.K.)