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mercredi 4 juin 2008

Aucun livre n’est inutile ...

... ou deux ou trois mots sur le projet de création d’un groupe de recherche sur les traductions françaises de littérature chinoise.


C’est en rédigeant certains des billets consacrés à la littérature chinoise ancienne publiés pour ce blog que je me suis aperçu qu’il manquait un outil performant capable, à chaque fois que s’en faisait sentir la nécessité, de fournir rapidement et avec précision, l’information complète ou pertinente sur l’existence de traductions françaises de ces textes.

Les inventaires que je consulte pour combler mes lacunes sont tous soit trop anciens [Martha Davidson, 1957], soit très incomplets pour le français [Wang Lina, 1988]. La recherche s’en trouve donc terriblement alourdie et laisse un arrière goût de travail bâclé -- surtout quand les traducteurs dont je signale les travaux n’ont pas jugé bon de mener l’enquête en amont ou de rendre compte de leurs résultats dans une préface ou dans des notes, voire pire, quand ils le font mais de manière très imprécise ou simplement allusive.

Dans le même temps, j’ai pris connaissance du travail que conduisait de son côté Xavier Legrand-Ferronnière sur la littérature fantastique et découvert avec ravissement la base de données bibliographique qu’il a créée sur le versant virtuel de l’excellente revue qu’il dirige et qui a pour nom Le Visage Vert (Zulma). Dans cette base en construction qui frappe déjà par sa richesse et la rigueur qui entoure son établissement, plusieurs entrées ont retenu mon attention : Gan Bao 干寶 (vers 280 - 350 ?), Pu Songling 蒲松齡 (1640-1715) et Luxun 魯迅 (1881-1936), tous trois mis à l’honneur par Roger Caillois (1913-1978) dans les anthologies qu’il publia entre 1958 et 1966.

Constatant qu’on pouvait être plus complet, j’ai proposé mon aide à Xavier Legrand-Ferronnière qui m’a fait l’amitié de l’accepter et a glissé dans la notice dédiée à Pu Songling un lien vers le billet consacré à cet auteur traduit naguère par Tcheng-Ki-Tong alias Chen Jitong 陳季同 (1851-1907) [voir l'illustration ci-dessus] et plus récemment par André Lévy (Chroniques de l’étrange, Picquier, 2005).

Mais, il y a, comme souvent, loin de l’intention à la réalisation. En effet, compléter ces notices signifie balayer plus de deux siècles de tentatives parfois hasardeuses, parfois brillantes, le plus souvent partielles. Qui plus est, celles-ci ont été livrées sans plan d’ensemble et sans volonté de représentativité, soit en éditions séparées, chez toutes sortes d’éditeurs, soit dans des revues ou des anthologies parfois généralistes et thématiques. Le public visé par ces publications étant forcément assez réduit, elles ont souvent été éditées de manière confidentielle et rarement réimprimées.


Un exemple [sur lequel je reviendrai plus en détail dans un prochain billet] permettra mieux qu’un long discours de se rendre compte du travail à mener et devrait prouver que si comme l’affirme avec justesse Ji Yun 紀昀 (1724-1805), « aucun livre n’est inutile », chacun a aussi son histoire qui mérite d’être contée : l’ouvrage dont la couverture et la page de garde figurent en illustration à ce billet [voir ci-dessus et ci-dessous] fut publié à Paris aux Editions de l’Abeille d’Or vers 1926 sous le titre Le lama rouge et autres contes. Il propose la traduction d’une soixantaine de récits de Ki-Yun, c’est-à-dire notre Ji Yun, et n’a été tiré qu’à 1000 exemplaires. Mais, le savoir n’épuise pas le sujet : on ne peut naturellement pas se contenter d’ajouter qu’il est le fruit de la collaboration de M. Tcheng-Loh [Chen Lu] 陳籙, « Ministre Plénipotentiaire de Chine à Paris », né en 1877 et de Mme Lucie Paul-Margueritte (née en 1886), fille de Paul Margueritte (1860-1918), membre de l’Académie Goncourt entre 1900 et 1918. Il faut encore prendre la peine de définir précisément parmi les 1196 contes du Yuewei caotang biji 閱微草堂筆記, ceux qui ont été retenus, puis évaluer, par la confrontation avec le texte chinois, les qualités ou les défauts de cette traduction. Ce travail n’est pas sans présenter de redoutables difficultés car les traducteurs ont pris des libertés assez notables avec le texte d’origine.

Ceci fait, ou parallèlement, on pourra se pencher sur les traductions plus récentes que Jacques Pimpaneau [Notes de la chaumière des observations subtiles. Paris : Kwok-on, 1995 : 125 récits] et Jacques Dars [Passe-temps d’un été à Luanyang. Paris : Gallimard, « Connaissance de l’Orient », 1998 : 297 récits] ont réalisées à partir de la même source et l’on continuera de chercher les éventuelles traductions françaises des récits de Ji Yun qui auraient pu paraître dans des revues ou des anthologies anciennes ou récentes, sans négliger celles produites en Chine même. On n’oubliera pas non plus les extraits qui pourraient figurer dans les travaux universitaires.

Les informations recueillies au cours des différentes étapes de cet examen seront mises en forme pour pouvoir être interrogées et confrontées à d’autres données similaires concernant d’autres ouvrages, en fonction de l’époque, des traducteurs, des maisons d’éditions, du genre, de la nature du travail, etc. Elles viendront également alimenter les chapitres d’une histoire de la traduction de la littérature chinoise en langue française qui pourra être accompagnée d’intéressants appendices dont un annuaire des traducteurs.

Si la littérature fantastique - le terme « fantastique » est pris ici dans son acception la moins restrictive possible -, mérite une attention particulière, elle ne peut, ni ne doit borner notre horizon. Il convient, dès le début, d’élargir la recherche à tous les auteurs et à toutes les œuvres ayant retenu l’attention des sinisants et des curieux de la Chine et de sa littérature, depuis les premiers rendus réalisés par les missionnaires Jésuites au XVIIIe siècle, ce qui, vous en conviendrez facilement, représente une tache immense.

Pour relever ce défi, il m’est donc apparu qu’un travail d’ensemble, reposant sur une collaboration large, s’imposait. J’ai donc proposé à notre équipe d’inscrire ce projet au programme de ses activités. Les membres présents à la réunion du 13 mai 2008 ont approuvé cette proposition, ce dont je les remercie.

Toutes les bonnes volontés et toutes les compétences seront les bienvenue. Elles y trouveront leur compte, car, au-delà d’un simple outil pratique répondant à des interrogations ponctuelles, l’inventaire des traductions françaises de littérature chinoise que je souhaite voir naître et croître sera en mesure de contribuer à répondre à des questionnements plus substantiels. Les données recueillies que nous allons mettre à la disposition des chercheurs sous la forme d’une base de données numérique consultable en ligne contribueront, je n’en doute pas, à faire progresser les connaissances sur toutes sortes de sujets connexes.


Cette entreprise ne peut, en effet, se limiter à établir un simple catalogue de publications. Outre qu'elle s’attachera à faire la clarté sur les traductions, leurs qualités respectives et à fournir un panorama de l’œuvre accomplie dans ce domaine, elle sera conçue pour aider l’historien de la sinologie à affiner sa perception sur la manière dont on a découvert et considéré la littérature chinoise dans notre pays ; l’historien de la traduction pourra, quant à lui, s’en emparer pour déceler les tendances propres à chaque époque, ses imperceptibles évolutions, sans compter que chemin faisant nous isoleront les textes où s’expriment les techniques et des théories développées par les acteurs de cette aventure intellectuelle, textes qu’on présentera sous la forme d’une anthologie raisonnée ; le comparatiste pourra, de son côté, y trouver grain à moudre, pour déceler l’influence que certaines traductions ont pu avoir sur la création littéraire française. Les traducteurs et les éditeurs, eux-mêmes, gagneront de précieuses heures, en prenant la mesure du travail déjà accompli afin de mieux orienter leurs choix à venir, etc. In fine, chacun pourra exploiter selon ses propres préoccupations ce matériau qui, bien qu’il soit très différent reconnaît un lien de parenté avec l’Inventaire analytique et critique du conte chinois en langue vulgaire initié par André Lévy en 1975 [déjà cinq volumes publiés depuis 1978 aux Editions du Collège de France et de l’Institut des Hautes Etudes chinoises]. Cette monumental travail, d’abord personnel avant de devenir collectif, nous sera, du reste, d’un grand secours pour le genre court -- je rappelle que la septième des sept rubriques critiques attachées à chaque récit prend en compte les traductions [voir sur ce blog le compte-rendu de Solange Cruveillé sur le dernier volume paru en 2006]. Souhaitons seulement que notre projet ne connaisse pas les mêmes enlisements qui rendent de plus en plus hypothétique la publication d’un sixième tome et de l’index général. Un autre danger qui le menace serait de vouloir embrasser d’un seul mouvement l’ensemble du champ littéraire chinois.

Ce projet de création d’un Inventaire analytique des traductions françaises de littérature chinoise ne peut évidemment risquer de se trouver paralysé par l’immensité du champ à prendre en compte. Il convient, pour éviter d’être noyé avant d’avoir appris à nager, que notre groupe s’aguerrisse en concentrant dans un premier temps ses efforts dans une seule direction avant d’élargir progressivement ses prétentions. Mon choix s’est tout naturellement porté vers ce qu’André Lévy appelle fort justement la « littérature de divertissement » de la Chine ancienne [La littérature chinoise ancienne et classique. Paris : PUF, « Que sais-je ? », n° 296, p. 83]. Le premier volet de ce projet sera donc consacré au roman, xiaoshuo 小說 (en langue classique et en langue vulgaire), et au théâtre littéraire (xiqu 戲曲) de la Chine impériale.

Une fois que ce champ aura été bien balisé et que nos armes seront rodées et notre modus operandi définitivement fixé, nous pourrons alors prendre en compte les autres domaines de la littérature chinoise, et pourquoi pas, maintenant que notre équipe, récemment rebaptisée « Littératures d’Extrême-Orient, textes et traduction », s’est élargie, entreprendre le même travail de mémoire et d’analyse sur les traductions françaises de littérature du Japon, d’Inde, du Vietnam, de Corée et de Thaïlande : on imagine facilement tout le profit à tirer de cette mise en confrontation des données recueillies.

Mon intention en vous exposant brièvement ce projet est, vous l’avez compris, de lui assurer la plus grande publicité pour susciter des vocations auprès de ceux qui seraient les plus susceptibles d’y prendre part, mais aussi de recueillir des soutiens au-delà de nos rangs.

Je sais déjà pouvoir compter sur les conseils de spécialistes comme Li Jinjia 李金佳 qui a soutenu une thèse sur les traductions du Liaozhai zhiyi 聊齋誌異, mais aussi et surtout sur l’aide précieuse de Jean-Luc Bidaux qui depuis la Bibliothèque Universitaire où il officie, saura faciliter l’accès aux ouvrages à examiner, soit en rendant possible la consultation de ceux qui sont conservés dans d’autres bibliothèques, soit en acquérant les ouvrages indispensables pour la conduite de ce projet, savoir les traductions existantes encore disponibles, mais aussi les éditions chinoises des textes traduits.

Mon souhait est d’aboutir à la constitution d’un fonds qui donnerait corps à l’aspect « patrimonial » du projet, par la mise à disposition des étudiants et des chercheurs, d’une collection la plus complète possible des traductions françaises de littérature chinoise dans un espace bien identifiable de la Bibliothèque Universitaire de l’Université de Provence, selon le modèle retenu pour l’Espace de documentation et de recherche Gao Xingjian inauguré récemment.

Dans cette perspective, tous les dons et envois de traductions anciennes et modernes seront acceptés avec enthousiasme, qu’ils émanent de particuliers collectionneurs ou directement des maisons d’édition se manifestant dans ce domaine.

Mais chaque chose en son temps. Comptez sur moi pour vous tenir au courant de l’avancée de nos travaux qui devraient s’intensifier à la rentrée universitaire 2008/2009, car je compte associer à cette entreprise au long cours, les étudiants du Master Monde chinois qui suivront mes cours de méthodologie et sur le roman chinois ancien : quel meilleur moyen de se faire une idée des contraintes et des joies de la recherche que de prendre part à une œuvre collective de ce type ?

Vous risquez également d’entendre parler, ici, des trouvailles que l’on ne manquera pas de faire et d’avoir des échos des plaisirs qu’elles procurent et des informations qu’elles livrent. « Aucun livre n’est inutile » et surtout pas les traductions des œuvres chinoises qui peuvent nous apprendre beaucoup sur la Chine, mais autant sur nous et la façon dont nous la considérons. (P.K.)

samedi 3 mai 2008

Réponse à la devinette (014)

Je ne sais pas si Mathieu aurait aussi facilement identifié Tcheng-Ki-Tong alias Chen Jitong 陳季同 (1851-1907) comme le rédacteur du texte présenté pour la devinette 14, si, au lieu de vous soumettre le début de la série d'articles publiés par le fameux général-ambassadeur en poste à Paris jusqu'en 1891 dans La revue des Deux Mondes sous le titre « La Chine et les Chinois » qui constituera le corps de l'ouvrage Les Chinois peints par eux-mêmes (Paris : Clamann-Lévy, 1884), je vous avais proposé ce bout de texte du même auteur :
« J'ai lu, je ne sais plus où, que le nommé On, - On est un être indéfini qui existe partout et dont il est permis de médire à volonté, - demanda à Victor Hugo, si « c'était bien difficile de faire des vers ». C'est une question si naturelle ! Le poète répondit avec sa bonhomie ordinaire, que « c'était très facile ou impossible ». Comme je ne suis pas poète, si ce n'est en chinois, je suis bien obligé d'admettre l'opinion de celui qui fût le plus grand des poètes modernes de l'Occident. J'avoue même modestement que je suis de son avis. Par une singulière coïncidence, on m'a demandé comment j'étais devenu parisien, et si « c'était bien difficile de le devenir ». Parisien ! Un titre qui n'a pas de rapport avec l'esprit, assurément ; car je ne suis pas « né natif » de Paris, étant de Foutcheou, ma patrie ! Cependant cette question fort imprévue m'a été adressée et m'a donné à réfléchir. J'ai médité le « to be or not to be »... Comme le titre de « parisien » est en somme une des rares faveurs qui ne s'achèvent pas, et que c'est un droit de noblesse ou de bourgeoisie de l'esprit, il peut appartenir à tout homme de la race, sans que cet homme ait à rougir de son clocher ou de sa pagode. Je veux bien être « parisien » et je le suis, puisque les journaux l'ont proclamé ; mais c'est à une condition ; c'est que le « être parisien » soit très facile ou impossible. »
La suite de ce texte savoureux intitulé « Comment on devient parisien », illustré par Félix Régamey (1844-1907) et accompagné pour l’occasion de cinq magnifiques portraits de Chen par Nadar (1820-1910), est à lire dans le numéro 11 de la revue Monde chinois (Automne 2007) qui propose dans son volume inaugural de sa nouvelle maquette un dossier « Information & désinformation sur la Chine de François Guizot à François Jullien » (voir le sommaire sur le site de la Documentation française qui en assure la diffusion).

On avait, rappelez-vous, déjà évoqué dans un précédent billet où il était question de ses « traductions » de contes de Pu Songling 蒲松齡 (1640-1715) et un de ses lecteurs, Anatole France, celui qui passe pour être le premier Chinois à composer dans notre langue des ouvrages sur son pays et sa culture. On aura sans doute l'occasion de reparler de ses écrits (une dizaine de titres dont un roman - Le Roman de l'Homme Jaune, 1890) et de leur réception (chez nous et dans le monde anglo-saxon) -- l'un et l'autre de ces sujets méritent toute notre attention en ces temps de discorde. Mais, un peu de patience, et encore bravo et merci à tous ceux qui ont bien voulu consacrer un peu de leur temps à chercher des solutions aux devinettes proposées depuis plus d'un an sur ce blog. (P.K.)

Complément du 22/05/08 : Lire sur BibliObs, la présentation par Delfeil de Ton du n° 11 de Monde chinois : « Le nouveau Monde chinois » (Le Nouvel Observateur, 28/02/08)

vendredi 21 mars 2008

De P'ou à Pu

Pu Songling 蒲松齡 (1640-1715)

En matière de traduction, le pire est sans aucun doute l’absence de traduction ; après, tout est question de degré et de nuance dans leur appréciation. Mais que faire, sinon s’en attrister, quand on apprend que quelqu’un s'est enthousiasmé pour une œuvre littéraire chinoise qu’on apprécie particulièrement à partir d'une traduction que l’on considère personnellement médiocre, voire mauvaise, ou simplement fautive ? Doit-on, quitte à passer pour un rabat-joie de la dernière espèce, ruiner son plaisir en lui démontrant qu’il s’est fourvoyé et le plonger dans une vaine attente en lui faisant miroiter un plaisir qu’il n’aura, sauf s’il s’attelle à l’apprentissage de la langue traduite, jamais la chance de goûter ?

Voilà un cas de conscience qui ne se pose plus lorsqu’il existe du texte en question une « bonne traduction » et que l’erreur de départ ne tient, en fait, qu’à une erreur d’aiguillage dont la responsabilité repose sur de mauvais conseils ou les limitations de la librairie ou de la bibliothèque croisées. Dans ce cas, il faut, c’est un devoir !, informer le malheureux de sa bévue et lui offrir par des orientations mesurées une voie de rédemption.

Ce préambule oiseux et les développements qui vont suivre m’ont été inspirés par la lecture d’un billet que Nicolas X. a publié le 2 janvier dernier sur Vovan, « site dédié à la littérature asiatique », proposant de « découvrir la littérature par pays : Thaïlande, Japon, Viêtnam... Mais aussi par genre : contes, nouvelles, biographies... » dont l’ambition est de devenir, non pas « une encyclopédie de la littérature asiatique, mais plutôt un espace d'exploration et de découverte que les lecteurs peuvent enrichir par leurs réactions. » Cela dit en passant, il nous a fait l'amitié de mettre un lien fixe vers notre blog et d’y faire référence quand l’occasion se présente, comme avec un billet sur Bi Feiyu : qu’il en soit remercié.


Amateur de contes chinois anciens, Nicolas nous confie son enthousiasme pour Contes extraordinaires du pavillon du loisir qui, écrit-il, « est un recueil de 26 nouvelles écrites par P'ou Song Ling (1640-1715) durant la deuxième moitié du 17e siècle. « Bachelier à dix-huit ans mais indéfiniment refusé à la licence », P'ou Song Ling à travers les Contes extraordinaires du pavillon du loisir nous montre toute l'étendue de son talent. D'où lui venait son inspiration ? On dit qu'il s'installait chaque matin sur une natte et écoutait les histoires que les passants lui racontaient. Le soir venu, les histoires qui avaient retenu son attention, étaient arrangées puis consignées à la lueur d'une bougie. », et il reproduit le tout début d'une nouvelle intitulée « Le taoïste de la secte du Lotus Blanc » que voici :
Il y avait au Chansi un taoïste de la Secte du Lotus Blanc ; son nom est tombé dans l'oubli : sans doute était-ce un disciple de Siu Hong-jou. Il abusait les gens par ses maléfices mais de ceux qui admiraient son art, beaucoup s'étaient mis à son école. Un jour, sur le point de partir en voyage, il installa dans sa grande salle une cuvette qu'il recouvrit par une autre. Puis il recommanda à un de ses disciples d'en assurer la garde sans rien soulever pour regarder. Cependant, après son départ, le disciple souleva la cuvette du dessus et vit que celle dessous était remplie d'un eau claire sur laquelle flottait une petite barque de paille tressée avec sa voile et son mât. Plein de curiosité, il s'amusa à la toucher avec le doigt mais sa main la renversa. Alors il se hâta de la relever et de recouvrir la cuvette. Soudain le maître revint et, fort irrité, reprocha au disciple de lui avoir désobéi et lorsque celui-ci se dressa pour se défendre, il s'écria : «Il n'y a qu'un instant, mon bateau a chaviré en pleine mer. Comment penses-tu pouvoir me tromper ? »
Le passage figure page 65 de l'édition originale de P'ou Song-ling, Contes extraordinaires du pavillon du loisir, traduit du chinois, introduction de M. Yves Hervouet, Paris : Editions Gallimard, parue en 1969 dans la collection « Connaissance de l'Orient » alors dirigée par Etiemble (1909-2002) ; il en constitue le 31e volume venant renforcer une « série chinoise » qui jusqu'alors avait accueilli des œuvres de Guo Moruo 郭沫若 (1892-1978) (Kouo Moejo, K'iu Yuan 屈原, n° 4, traduit par Liang Pai-Tchin), Luxun 魯迅 (1881-1936) (Lou Siun, Contes anciens à notre manière) et une anthologie de pièces de théâtre des Yuan (respectivement les n° 8 et n° 18 traduits par Li Tche-houa), le Liezi 列子 (n° 14, trad. Benedykt Grynpas), Liu E 劉鶚 (1857-1909) (Lieou Ngo, L'odyssée de Lao Ts'an, n° 19, trad. Cheng Tcheng), Shen Fu 沈復 (1763-1810 ?) (Chen Fou, Récits d'une vie fugitive, n° 25, trad. Jacques Reclus), le Laozi 老子 et le Zhuangzi 莊子 (respectivement n° 23 et n° 28 traduits par Liou Kia-hway). Le volume est comme la plupart des titres de la collection estampillé « Collection UNESCO d'œuvres représentatives » ; pour sa réalisation Yves Hervouet (1921-1999) s'était fait assisté d'un bel aréopage de sinologues de talent qui ont chacun laissé des contributions ou des collaborations ayant marqué les études chinoises et la connaissance de la littérature chinoise dans notre langue : Jacques Guillermaz (1911-1998) et Patricia Guillermaz, Max et Odile Kaltenmark, Li Tche-houa, Robert Ruhlman et Tchang Fou-jouei.

Pour beaucoup, dont moi, ce volume fut le premier contact avec l'œuvre de Pu Songling selon la transcription courante actuelle et avec l'homme dont Yves Hervouet retraçait le parcours avec les moyens du bord et en s'appuyant semble-t-il sur les précieux travaux de Jaroslav Prusek (1906-2006) réunis en 1970 (Prague), non sans avoir établi les éléments nécessaires pour situer l'œuvre dans le champ littéraire chinois et en apprécier certaines particularités. Il rappelait rapidement l'existence des précédentes traductions dont la plus fameuse fut sans équivoque l'anglaise d'Herbert Giles (1845-1935), Strange Stories from a Chinese Studio (1880), qui offrait pas moins de 164 histoires. Parlant des traductions françaises, Yves Hervouet rappelait fort justement que « la plus importante des huit à dix traductions partielles parues de 1889 à 1938 ne comporte pas plus de vingt-cinq histoires. Toutes sont évidemment épuisées et se rencontrent rarement, même dans les bonnes bibliothèques. »


On se rappelle qu'Anatole France avait attiré l'attention de ses contemporains sur la tentative de Tcheng-Ki-Tong [Chen Jitong 陳季同(1852-1907)] (Contes chinois, Paris, Calmann Lévy, 1889) de transmettre le génie du fameux conteur du Shandong ---- on y reviendra une fois prochaine. D'autres relèveront le même défi, comme J. Halphen avec ses Contes chinois (1923), Louis Laloy (1874-1944) avec ses Contes magiques (1925) et P. Daudin avec Cinquante contes chinois (1938) -- des trois, seule l'anthologie de Louis Laloy revit le jour – Contes étranges du cabinet Leao aux Editions Philippe Picquier (1987). Il fallut attendre 58 ans pour lire une véritable nouvelle traduction car les Contes fantastiques (1986) de Li Fengbai et de Denise Ly-Lebreton, bien que « plus précis et complets » (dixit André Lévy) sont aussi anecdotiques que les précédentes car il s'agit à nouveau d'un choix limité, tout comme Histoires et légendes de la Chine mystérieuse (Chou, 1969, réédité plusieurs fois sous différents titres) traduits par Hélène Chatelain sous la houlette d'un Claude Roy (1915-1997) inspiré, évoquant dans sa préface (« Pou, le lettré merveilleux ») les « longues conversations » qu'il eut, à Pékin, en 1952 « avec le grand acteur et lettré Mei Lanfang 梅蘭芳 (1894-1961) et les écrivains pékinois, sur la nocivité ou la beauté de ces histoires dont les conteurs populaires avaient transmis le dépôt aux écrivains, qui l'avaient transmis aux dramaturges. »


C'est, en effet, en 1996 que les Editions Philippe Picquier corrigeaient leur bévue en publiant un fort beau volume de contes traduits du chinois et présentés par André Lévy : Pu Songling, Chroniques de l'étrange qui devait être le premier d'une série rendant enfin accessible le demi millier de récits de l'œuvre originale, chef-d'œuvre incontesté de la narration en langue classique. En fait, il fallut encore attendre 2005 pour voir se concrétiser ce magnifique projet, sous le même titre et chez le même éditeur, avec la sortie de deux gros volumes sous coffret totalisant quelque 2000 pages.

Chroniques de l'étrange, le titre, retenu sans aucun doute de longue date puisque qu'André Lévy l'utilisait déjà dans la notice qu'il consacrait à Pu Songling 蒲松齡 (1640-1715) dans le Dictionnaire universel des littératures (Béatrice Didier (ed.), PUF, 1994, voir aussi le Dictionnaire de littérature chinoise, PUF, « Quadrige », 2000, p. 244-247), évite les approximations jusqu'alors utilisées pour rendre Liaozhai zhiyi 聊齋誌異 auxquelles il proposait pourtant dans le même ouvrage une alternative, Chroniques étranges d'une retraite oisive : « Toutefois, si Liao implique bien loisirs ou oisiveté propice à des activités plus gratifiantes mais non rentables, zhai évoque retraite au sens religieux du terme (...). Par ailleurs, Liaozhai était employé par Pu Songling pour se désigner soi-même, suivant un usage courant. Zhiyi signifie littéralement « noter l'étrange ». (...) Bref, le titre signifie simplement Chroniques de l'étrange de Pu Songling. »

Déjà avec la première livraison (445 pages) qui comprenait les 82 premiers récits, André Lévy avait rendu plus que ce qu'on connaissait alors en français, savoir les deux premiers rouleaux de l'ouvrage qui en compte douze dans sa configuration idéale. Il les avait entourés d'un appareil critique solide sans être écrasant : une préface à la fois courte et brillante, un savant avertissement portant d'utiles indications bibliographiques, une biographie de l'auteur et la traduction de la préface originale ; le texte était pourvu des illustrations tirées d'une belle édition lithographique datant de 1886 ; les notes apparaissaient à la fin de chaque récit, juste après les commentaires d'origine dûment traduits. Le volume trouva sans doute son public puisque l'éditeur lui donna, en 1999, un tirage en format de poche (« Picquier Poche », n° 125, 563). C’était un beau travail, qui fit trépigner d'impatience tout ceux qui avaient, grâce à la magie de la traduction, redécouvert un magnifique conteur, fin observateur de son temps, bref un grand écrivain.

La publication de la traduction complète conserve outre le titre et la même exigence de qualité et de sérieux, la même attention éditoriale avec quelque perfectionnements supplémentaires apportés par Jacques Cotin, responsable de cette édition livrée dans un beau coffret réunissant deux volumes qu'on se gardera d'acheter séparément puisque les notes sont réunies dans un répertoire (pp. 1891-1976). Celui-ci évite les redites et les renvois inévitables tant l’œuvre est dense, savoir 503 contes dont 9 apocryphes. Avec les commentaires de l'auteur, les illustrations anciennes, ce bel ensemble est précédé de la biographie de Pu et d'une nouvelle introduction et suivi, outre du répertoire déjà signalé, d'une bibliographie et d'une table alphabétique des titres. Qui dit mieux ?


Pour vous convaincre de l'exactitude de cette nouvelle traduction, je vous propose de jeter un œil à un extrait du « Sectateur du Lotus blanc » [« Bailian jiao » 白蓮教], 154e récit (Tome 1, page 608), qui correspond au 117 caractères de l'édition chinoise de référence choisie par André Lévy [Zhang Youhe 張友鶴 (ed), Liaozhai zhiyi huijiao huizhu huiping ben 聊齋誌異會校會注會評本. Shanghai : Shanghai guji (1962, 1978) 1986 où le récit occupe les pages 548-549], et au passage déjà cité plus haut :
« Un sectateur du Lotus blanc originaire du Shanxi, dont j'ai oublié le nom, probablement disciple de Xu Hongru, égarait les foules par la Voie taoïste de gauche. Beaucoup de ceux qui admiraient son art de magicien le tenaient pour leur maître. Un jour qu'il devait partir en voyage, il plaça au milieu de la salle un grand bol couvert d'un autre de même dimension. Il recommanda à son disciple de rester assis à le surveiller en se gardant de soulever celui qui servait de couvercle pour regarder ce qu'il y avait dedans. Après le départ du maître, celui-ci ne résista pas à la curiosité. Le bol était rempli d'eau claire sur laquelle flottait un bateau de paille, voiles et mâts au complet. Intrigué, il le poussa du bout du doigt, si maladroitement qu'il le renversa. Il le redressa aussitôt et remit l'autre bol dessus. Un moment plus tard, le maître, de retour, lui fit de vifs reproches : « Pourquoi m'as-tu désobéi ? » Comme le disciple cherchait à nier, le maître se récria : « Mon bateau vient de chavirer en pleine mer. Crois-tu pouvoir me donner le change ? »
Le texte de « Connaissance de l’Orient » ne portait pas de note ; ici, le répertoire permettra d’en savoir plus sur Xu Hongru 徐鴻儒 [voir la page 1969 qui indique les quatre occurrences du nom, savoir dans les contes n° 109, 154, 221, 331] et sur la Secte du Lotus blanc [voir p. 1933, et les contes n° 013, 109, 154, 331].

Illustration pour « Bailian jiao » 白蓮教
dans l'édition Xiangzhu Liaozhai zhiyi tu yong 詳注聊齋誌異圖咏
(1886)
(Beijing : Zhongguo shudian, 1981)

Ce récit n’ayant pas reçu de commentaire de la part du Chroniqueur de l'étrange, Yishishi 異史氏 (l’auteur ?), il s’achève donc sur la phrase « Tendant le cou, il le déglutit avant de s'en aller d'un air satisfait. » (p. 610) qui donne un son de cloche bien différent et plus en harmonie avec le texte de Pu que l'expéditif et erroné « Puis il disparut sans se presser. » de 1969.

L'énergie, le temps et l’envie me manquent pour poursuivre la comparaison qu’on pourrait naturellement élargir et approfondir comme l’a si bien fait Li Jinjia 李金佳, qui, lors d'un récent colloque organisé par notre équipe, a disserté, exemples à l'appui, sur « La réécriture de l’amour charnel dans les premières traductions françaises du Liaozhai zhiyi » (Article mis en ligne sur notre site).

Mais abrégeons, et convenons qu’à partir de maintenant le Liaozhai zhiyi de Pu Songling doit se lire, pas forcément uniquement, mais d’abord et pour longtemps encore, dans la version magistrale qu'en a donnée André Lévy. On voit clairement le profit que pourra en tirer le comparatiste qui a dorénavant à sa disposition tout un arsenal de textes de haute tenue – ajoutons aux 503 récits de Pu, les 297 de Ji Yun 紀昀 (1724-1805) traduits par Jacques Dars dans son Passe-temps d’un été à Luanyang [Paris : Gallimard, « Connaissance de l’Orient », n° 99, 1998] -, pour étudier le surnaturel chinois.

Souhaitons que l'éditeur qui, est-il besoin de le noter, a réalisé là sa plus belle contribution à la connaissance de la littérature chinoise ancienne depuis sa création, assure la survie de ce tour de force qui n'aurait pas déparé la « Bibliothèque de la Pléiade » --- bien au contraire ; qui se serait plaint de lui voir arborer un joyaux chinois supplémentaire ? Et qu'importe, s'il faut se priver pour se l'offrir : dans ce domaine, au moins, il ne faut pas regarder à la dépense somme toute conséquente : 59 €. Le plaisir de partager un moment d'éternité avec Pu Songling de frissonner, de sourire, ou de réfléchir avec ce Chinois modeste et discret, vaut bien le prix d'une demie douzaine d'entrées dans un cinéma, surtout si c'est pour y voir s'étaler sur grand écran des pâles dérivés d'un surnaturel de pacotille qui lui doit tant.

Un dernier point pour finir, ou plutôt deux interrogations : comment se fait-il que ce travail n'ait pas été mieux accueilli au moment de sa sortie, et que, depuis, on le trouve si rarement en librairie - le prix ? carences de la distribution ? des libraires ? -, et que, par exemple, une anthologie de la littérature chinoise classique parue en 2004 pourtant chez le même éditeur n'y puise pas les deux récits du Liaozhai zhiyi qu'elle retient et renvoie à la traduction d’Hélène Chatelain comme étant « la meilleure » des différentes traductions existantes ? --- il est à noter que les autres traductions d’André Lévy, Fleur en Fiole d’Or et La Périgination vers l’Ouest, toutes deux à la « Bibliothèque de la Pléiade », y subissent le même ostracisme ! J’en tire la conclusion que lorsque nous (enseignant, sinologue, critique, et pourquoi pas blogueur) nous retrouvons en position de prescripteur de lectures nous devrions nous imposer comme règle de faire ressortir de l'inventaire le plus vaste possible la (ou les) meilleure(s) traduction(s), en faisant, autant que possible, abstraction des inimitiés, des habitudes, voire même des goûts personnels. Qu’en pensez-vous ? (P.K.)