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jeudi 18 novembre 2010

Notes à écouter, et à lire

Mardi 16 novembre, entre 16h30 et 17 h, Jacques Munier s’entretenait sur France culture dans la seconde partie de l’émission « A plus d’un titre » avec Jean Lévi au sujet d’une nouvelle édition de sa traduction du Sunzi bingfa. Le lendemain, mercredi 17 novembre, il profitait du même cadre pour donner la parole à un autre poids lourd de la sinologie contemporaine qui s’attache, lui aussi, à décrypter la pensée chinoise ancienne et en tire partie pour réfléchir, en philosophe, sur notre époque.

L’échange, toujours accessible sur le site de la radio, a donc offert l'occasion à Jean-François Billeter de faire comprendre aux auditeurs les enjeux de son dernier ouvrage - Notes sur Tchouang-tseu et la philosophie (Paris : Allia, 2010, 111 p.) -, qui « reprend certains problèmes abordés dans les Leçons sur Tchouang-tseu [Allia, 2002, 153 p.] et les éclairent d’un jour nouveau. Il aborde en particulier la nature des difficultés sur lesquelles butent les échanges entre l’Europe et la Chine sur le plan de la pensée. Le Tchouang-tseu permet d’appréhender des aspects inaperçus mais essentiels de l’expérience humaine la plus commune. Nul problème n’est compliqué dès lors qu’il est ramené à l’essentiel. »

Le site de l’éditeur, auquel J.-F. Billeter a confié ces derniers travaux, permet aux plus curieux de lire les cinq premières pages de ce texte très stimulant. On y trouve également les informations sur la nouvelle version de l’Essai sur l’art chinois de l’écriture naguère publié chez Skira (Genève, 1989) qui ressort sous un titre légèrement revu : Essai sur l’art chinois de l’écriture et ses fondements (Allia, 2010, 416 pages). (P.K.)

mercredi 17 novembre 2010

Sinologue, romancier, traducteur et essayiste

Pour paraphraser le « teasing » [voir l’URL : http://laquinzaine.wordpress.com/category/teasing-des-numeros/] du n° 1026 (16-30 nov. 2010) de La Quinzaine littéraire qui s'ouvre sur l'article que Maurice Mourier consacre au dernier recueil d'essais de Jean Levi, La Chine est un cheval et l'Univers une idée (Maurice Nadeau éd., 2010, 156 p.), je dirais que tous ceux qui se passionnent pour la Chine et qui ne manquent pas une seule production de ce sinologue iconoclaste, comme tous ceux qui croient connaître ce pays et tous ceux, encore trop nombreux, qui ne connaissent pas l’œuvre sinologique de Jean Levi, trouveront un grand plaisir et une réelle stimulation intellectuelle à regarder et écouter les extraits d'un « Entretien avec Jean Lévi, sinologue, romancier, traducteur et essayiste » filmés par le réalisateur Gilles Nadeau.

La page à partir de laquelle vous pourrez accéder à 13 courtes vidéos donne des informations sur l'ouvrage qui sort ces jours-ci et dans lequel Jean Levi « revient sur un sujet qu’il avait déjà traité dans un premier roman, paru en 1985 Le Grand empereur et ses automates, la personnalité de Qin Shi Huangdi, le premier empereur historique de la Chine ancienne. Cette étude est le point de départ d’une réflexion sur le despotisme, la manipulation du langage et les limites auxquelles se heurtent les historiens pour rendre compte de faits comme les massacres, dont il n’existe plus de preuves incontestables. Il n’est pas sans intérêt de constater que tous ces domaines restent tristement d’actualité. »

Je tire de la dernière vidéo dans laquelle Jean Levi explique pourquoi il s'est intéressé à la Chine ancienne, cette phrase : « On ne peut comprendre la société présente, chinoise en tous les cas, qu’en retrouvant cet arrière-fond historique. »

On notera aussi qu'avec Alain Thote, le grand connaisseur des stratégies militaires chinoises (voir cet ancien billet) offre depuis quelques semaines une nouvelle version de sa traduction du Sunzi bingfa 孫子兵法 dans un format luxueux : Sun Tzu, L’Art de la guerre (Nouveau monde éditions, « Beau Livre Grand format », 2010, 255 p.) (Voir la description sur le site de l’éditeur).

Il a été question de ce livre hier Mardi 16 novembre, vers 16h30, sur France culture dans la seconde partie de l’émission « A plus d’un titre ». On peut encore écouter Jacques Munier et son invité sur le site de la radio ou via la page des podcasts de l’émission. (P.K.)

jeudi 18 mars 2010

La bibliothèque bleue

C’est aujourd’hui même (à 18 h) que se déroule dans les salons du Collège de France un débat animé par Sébastien Lapaque, réunissant Béatrice L’Haridon et Jean Lévi pour marquer le lancement d’une nouvelle collection sinologique : la « Bibliothèque chinoise » [Hanwen fanyi shuku 漢文翻譯書庫].

La page d’accueil des Belles Lettres, la maison d’édition qui accueille ce nouveau venu appelé à s’imposer comme un pivot des études chinoises classiques, donne toute sa place à l’événement et la parole aux principaux protagonistes de cette stimulante aventure, savoir Anne Cheng, Professeur au Collège de France et Marc Kalinowski, directeur d'études à l'Ecole Pratique des Hautes études (EPHE).

Deux vidéos permettent à l’une et à l’autre de dessiner les contours de ce que deviendra au fil des ans une collection dont la vocation est de faire connaître des textes essentiels de la culture chinoise ancienne, essentiellement en langue classique, dans des traductions proposées avec le texte original en regard.

On pourra bientôt juger sur pièce avec deux titres :
  • Maîtres mots (Fayan 法言) de Yang Xiong (楊雄, 53 av. J.-C. - 18 apr. J.-C.), texte majeur dans l'histoire du confucianisme achevé vers l'an 8 de notre ère, introduit, traduit et annoté par Béatrice L'Haridon
  • La Dispute sur le sel et le fer (Yan tie lun 鹽鐵論), débat politique qui s'est tenu en 81 av. J-C sur la manière de gouverner, introduit, traduit et annoté par Jean Levi.
Nous rendrons compte ultérieurement de ces productions et des suivantes. En attendant, ne manquez pas d’écouter les courageux artisans d’un renouveau tant attendu de l’édition sinologique. (Jean-Luc Bidaux, P.K.)

jeudi 16 avril 2009

Un traducteur, trois livres, sept traités

Jean Lévi est, peut-être l'avez-vous déjà noté, très présent sur les étales des librairies en ce début de printemps. Les trois volumes du roman fleuve Les trois royaumes dont il a achevé la traduction pour Flammarion en 1991 ressortent, comme je l'ai déjà signalé, à l'occasion de la sortie en France d'une version raccourcie de l'adaptation cinématographique de John Woo ; mais pas seulement !


Il l'est aussi, bien entendu, pour une bonne quinzaine de titres plus ou moins anciens dont certains se sont imposés dès leur sortie comme des ouvrages de référence et sont toujours en bonne place dans les rayonnages des librairies, soit dans leur format d'origine, soit sous de nouveaux atours. Ce sont principalement des traductions intégrales et uniques de textes importants de la Chine pré-impériale, comme, entre autres, le Hanfeizi 韓非子 [Le Tao du Prince (Seuil , « Points/sagesse », n° 141, 1999, 616 p.)], le Shangjun shu 商君書 [Le Livre du prince Shang (Flammarion, (1978) 2005)], le Zhuangzi 莊子 [Les Œuvres de Maître Tchouang (Encyclopédie des Nuisances, 2006)], ou plus tardifs comme le Xinyu 新語 de Lu Jia 陸賈 [Nouveaux principes de politique. Zulma, 2003, 125 p.)], sans oublier les Sanshiliu ji 三十六計 [Les 36 stratagèmes. Manuel secret de l'art de la guerre (Payot & Rivages, « Petite bibliothèque » n° 572, 2007)] et le monumental Huainanzi 淮南子 [Philosophes taoïstes II. Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 2003] à la réalisation duquel il contribua activement. Très visibles également sont ses monographies consacrées à deux des plus grands penseurs de la Chine pré-impériale dans la collection « Esotérisme et spiritualité » chez Pygmalion : Kongzi 孔子 [Confucius (2002)] et Zhuangzi 莊子 [Tchouang Tseu, maître du Tao, 2006].

Mais l'actualité ajoute à ce palmarès impressionnant au moins trois ouvrages parus en l'espace de quelques mois chez trois éditeurs différents. Puisqu'aucun d'entre eux, comme du reste tous ceux précédemment cités, ne propose de caractères chinois et utilise la transcription ancienne de l'EFEO, nous vous les présentons en complétant ces informations, remettant à plus tard leur évaluation.

Un nouveau Laozi 老子

« Texte fondateur du taoïsme, le Lao Tseu [Laozi 老子], connu également sous le titre de Tao te King [Dao de jing 道德經] (Livre de la Voie et de la Vertu), est aujourd’hui encore l’une des clefs les plus précieuses pour pénétrer la pensée chinoise. Ce grand classique se présente ici sous un nouveau visage, grâce au travail du sinologue Jean Lévi, qui s’est penché sur les versions les plus anciennes de ce texte, calligraphiées sur bambou ou sur soie, récemment retrouvées. Ces manuscrits offrent la particularité remarquable d’inverser l’ordre des parties (« Le Livre de la Vertu » y précède le « Livre de la Voie ») et d'être complétés par un autre texte : les Quatre canons de l'empereur jaune [Huangdi sijing 黃帝四經]. Accompagnée de commentaires éclairants, cette nouvelle traduction permet de saisir toute l’ampleur de la pensée taoïste jusque dans ses versants politiques et stratégiques : la Voie se fait Loi. »
Comme à son habitude, Jean Lévi a choisi d'aborder cette œuvre souvent traduite d'une manière originale -- ici en rapprochant deux textes qui s'éclairent l'un l'autre. Comme toujours, il livre une traduction faisant l'économie de l'essentiel de l'appareil critique attendu pour ce type de circonstance. Ses versions destinées au plus grand nombre s'opposent aux éditions savantes d'un Rémi Mathieu qui vient justement de publier Le Daode jing « Classique de la voie et de son efficience » (Paris : Entrelacs, 2008, 280 p.) présenté (sur la couverture) comme une « Nouvelle traduction d'après les trois versions complètes : Wang Bi [王弼], Mawangdui [馬王堆], Guodian [郭店]». Bien que savante au plus haut degré, cette édition est également livrée sans le moindre caractère chinois, par contre son système d'annotation donnera le tournis à ceux qui n'ont encore jamais pratiqué les publications de Rémi Mathieu. Reportez-vous à ce propos à son remarquable Qu Yuan 屈原 [Elégies de Chu (Chu Ci [楚辭], Gallimard, « Connaissance de l'Orient », n° 111, 2004, 318 p.)], en attendant la sortie d'un volume de la « Bibliothèque de la Pléiade » consacré à quelques textes du confucianisme ancien. Mais revenons à ce classique du taoïsme : il serait intéressant, me semble-t-il, de comparer ces deux traductions qui ont de quoi faire pâlir la plupart des précédentes, quand bien même celles-ci sont rééditées sous de chatoyantes couvertures et agrémentées de titres aguicheurs. Il y faudrait l'acuité d'un véritablement spécialiste --- je n'en dis pas plus, vous avez deviné à qui je pense ! Mais ne nous attardons pas car Jean Lévi ne nous laisse pas le loisir de souffler entre deux livraisons.

Heguanzi 鶡冠子, un maître oublié.
« Encore inédit en France, le Précis de domination absolue est l’unique trace écrite d’un philosophe taoïste connu sous le sobriquet de Ho-kouan tseu (le Maître à la crête de faisan) [Heguanzi 鶡冠子], actif au IIIe siècle avant notre ère..../... Rédigé lors d’une période sombre de l’histoire chinoise, le Précis de domination absolue, ouvrage philosophique autant que religieux, s’adresse au souverain qui tentera de réunifier une contrée déchirée par les guerres intestines. Le Maître à la tête de faisan y décrit l’art politique des anciens, en vue de restaurer une autorité idéale régie par les principes du Tao : l’équilibre naturel des éléments, la modération et la vertu.
Le Précis de domination absolue, précédé d’une présentation didactique, est composé de 19 chapitres traitant de sujets hétéroclites comme « le fondement de la voie du bon gouvernement », le « large recrutement » ou « l’exemple du ciel ».
comment faire du pouvoir et de la guerre des instruments de la paix ? Comment l’Etat peut-il associer justicC’est une authentique construction utopique héritée de la tradition taoïste qui aborde de manière originale les problématiques développées en Europe par Machiavel et Hobbes : comment faire du pouvoir et de la guerre des instruments de la paix ? Comment l’Etat peut-il associer justice et force, réconcilier ordre et liberté ? Le modèle théocratique décrit dans le Précis de domination absolue nous conduit aux antipodes de la tradition qui a vu le jour en Occident. »
10 pages inspirées préparent à la lecture d'un texte qui n'a recours aux notes de bas de page que pour signaler des problèmes d'interprétation et d'édition. L'ouvrage s'achève sur un « Glossaire des noms propres », appendice quasi obligé des traductions de Jean Lévi. Celle-ci et la suivante m'accompagneront pendant mes vacances. Peut-être m'inspireront-elles des commentaires que je ne suis guère en mesure de produire pour l'heure.

Si cette dernière traduction s'attachait à rendre limpide un maître oublié et un texte longtemps négligé, la suivante fait la part belle à un texte pas moins rebattu que le Laozi, un texte - le Sunzi bingfa 孫子兵法 - qui occupe sur internet une place aussi méritée [voir mon topo du 20 avril 2007, « Sunzi online »], un texte que, du reste, Jean Lévi avait déjà traduit et publié - Sun Tzu, L'art de la guerre (Hachette, « Pluriel » (2000, 2004) 2008] - mais qu'il a eu la bonne idée d'associer à six autres stratégies militaires de la Chine ancienne afin de reconstituer un ensemble cohérent que Ralph D. Sawyer avait mis, il y a 16 ans déjà, à disposition du public anglo-saxon avec The Seven Military Classics of Ancient China (Westview Press, 1993). Jetons un rapide coup d'œil à cette version française des Wu jing qishu 武經七書 avant de la glisser dans la valise.



Une anthologie de traités militaires de la Chine ancienne.

C'est donc fin 2008, chez le même éditeur – Hachette (Littératures) - et dans la même collection « Pluriel » qu'est sorti ce beau volume de 598 pages, intitulé comme il se doit Les sept traités de la guerre :

« Voici révélée, pour la première fois au lecteur français, l’intégralité des grands traités stratégiques chinois. On trouvera rassemblés ici les sept traités (dont le célèbre Sun-tzu [Sunzi 孫子]), qui constituaient la matière des examens militaires sous les Song du nord et qui ont formé la matrice de la conception chinoise de l’art de la guerre pendant plus de deux mille ans.
Le travail de Jean Lévi réinscrit les textes dans leur contexte historique et culturel et nous permet de comprendre les liens entre l’émergence de la littérature militaire et la situation sociopolitique de la Chine de l’époque des Royaumes combattants (Vème - IIIème siècles avant J.-C.). Plus qu’une leçon de stratégie et d’histoire, Jean Lévi restitue toute la force littéraire et la concision de ces grands classiques et nous donne accès à la sagesse et à l’art de vivre du Tao qui nourrit l’ensemble des traités. Dans une introduction importante [70 pages] et grâce aux notes explicatives qui accompagnent les traités, l’auteur retrace les grandes étapes de la constitution de la pensée chinoise de la guerre, moins exotique qu’on a pu parfois le penser, et qui trouve dans le monde contemporain de surprenants échos. »
Ceci dit (et fort bien par l'éditeur), voici rapidement les textes sous leur double identité (chinoise et française) avec des renvois vers les textes chinois en ligne --- s'il est inutile de dire qu'en cette circonstance comme à chaque fois, Jean Lévi s'est appuyé sur les meilleures éditions disponibles et les signale avec précision dans des avertissements ou des notices dûment documentés, notons que les versions chinoises (voir ici ou ) vers lesquelles nous renvoyons ne sont pas forcément, quant à elles, irréprochables :
  1. Sunzi bingfa 孫子兵法 : L'Art de la guerre de Maître Sun ou Sun-tzu (pp. 85-136) : il est donné ici dans une version améliorée par rapport à celle de 2000 précédemment citée et qui profite notamment de la traduction juxtalinéaire en chinois moderne annotée de Li Ling [李零 (1948-), professeur à l'université de Pékin-Beijing daxue : Wu Sun fawei 吴孙子发微 (Explication du sens profond du Sunzi) Beijing : Zhonghua shuju, 1997, 245 p.]. La présente version revue ne reprend pas l'appareil critique initial qui avait pour but de « mettre l'œuvre en perspective avec son contexte historique et philosophique » - l'achat de la première version sous sa nouvelle couverture s'avère donc encore utile et très conseillée pour prendre toute la mesure de ce classique de l'art militaire et stratégique chinois. Les six autres traités sont :
  2. Wuzi 吳子: Le Traité militaire de Maître Wou ou Wou-tseu (pp. 137-177)
  3. Sima fa 司馬法 : Le Code militaire du Grand maréchal ou Sse-ma-fa (pp. 179-217)
  4. Weiliaozi 尉繚子:L'Art du Commandement du Commandant Leao ou Wei-leao-tseu (pp. 219-295)
  5. Huangshi gong sanlüe 黃石公三略 : Les Trois Ordres stratégiques de Maître Pierre Jaune ou Houang-che kong Sanliue (pp. 297-325)
  6. Liutao 六韜 : Les Six Arcanes stratégiques ou Lieou T'ao (pp. 327-477)
  7. Tang Taizong Li Wei-gong wendui 唐太宗李韋公問對 : Questions de l'empereur des T'ang au général Li Wei-kong ou Li Wei-kong wen-touei (pp. 477-551).
De belles heures de lecture en perspective qui commencent par cette clarification liminaire du Sunzi bingfa : « La guerre est la grande affaire des nations ; elle est le lieu où se décident la vie et la mort ; elle est la voie de la survie ou de la disparition. On ne saurait la traiter à la légère. » (p. 91) [孫子曰:兵者,國之大事,死生之地,存亡之道,不可不察也。] Tout un programme. (P.K.)


Illustration : montage avec un cliché de fragments du plus ancien Sunzi bingfa
connu sur lamelles de bambou (竹简), conservé à Linyi 临沂 (Shandong)
et découvert dans une tombe d'époque Han en avril 1972 au Mont Yinque 银雀山.

[cf. Li Ling 李零, Sunzi guben yanjiu 孫子古本研究. Beijing daxue, 1995, pp. 4-22]

Complément auto-promotionnel à l'attention des sinisants qui peuvent se rendre sur le blog des étudiants de Master (UP) - Pik UP Master - pour y découvrir des liens conduisant à une série documentaire de la télévision chinoise qui traite en 40 séquences de 10 minutes du Sunzi bingfa. (16/04/09, 21:54, P.K.)

jeudi 26 mars 2009

Trois royaumes, deux traductions, un film

Celui qui se décide à aller au cinéma pour y endurer un déluge d'hémoglobine pendant une bonne partie des 145 mn qu'il devra consacrer à l'adaptation par John Woo [Wu Yusen 吳宇森, 1946-] d'un épisode fameux de la version romancée de la Chronique des Trois Royaumes, a, selon moi, tout intérêt à relire au préalable la notice que consacrait au Sanguozhi yanyi 三國志演義, source d'inspiration du cinéaste, Roger Darrobers dans le Dictionnaire de littérature chinoise (André Lévy (ed.), Paris, PUF, « Quadrige », 2000, pp. 259-261) ; il devrait aussi gagner des éléments de compréhension en se penchant à tête reposée sur le chapitre « Les Trois Royaumes ou le roman rattrapé par l'histoire » qui occupent les pages 173 à 207 de La Chine romanesque. Fiction d'Orient et d'Occident de Jean Lévi (Seuil, « La librairie du XXe siècle », 1995). Bien d'autres lectures, pour la plupart en chinois et en anglais, lui seraient tout autant profitables pour pouvoir juger de la nature et de la qualité de cette méga-production qui va s'exposer dans le monde entier sous des titres différents : quand le titre chinois – Chibi 赤壁 – et le titre anglais – Red Cliff -, font référence à un épisode bien précis de cette trame narrative riche en péripéties, le titre retenu pour le public français, ne fait pas dans le détail, et vous offre rien de moins que Les 3 Royaumes --- quand bien même le site officiel dirige notre attention vers l'épisode de la bataille de la Falaise rouge autour duquel la scénario a été bouclé après, nous dit-on, beaucoup d'hésitations :
En 208 après J.-C., l'empereur Han Xiandi règne sur la Chine pourtant divisée en trois royaumes rivaux. L'ambitieux Premier ministre Cao Cao rêve de s'installer sur le trône d'un empire unifié, et se sert de Han Xiandi pour mener une guerre sans merci contre Shu, le royaume du sud-ouest dirigé par l'oncle de l'empereur, Liu Bei. Liu Bei dépêche Zhuge Liang, son conseiller militaire, comme émissaire au royaume de Wu pour tenter de convaincre le roi Sun Quan d'unir ses forces aux siennes. A Wu, Zhuge Liang rencontre le vice-roi Zhou Yu. Très vite, les deux hommes deviennent amis et concluent un pacte d'alliance. Furieux d'apprendre que les deux royaumes se sont alliés, Cao Cao envoie une force de 800 000 soldats et 2 000 bateaux pour les écraser. L'armée campe dans la Forêt du Corbeau, de l'autre côté du fleuve Yangtze qui borde la Falaise Rouge où sont installés les alliés. Face à l'écrasante supériorité logistique de Cao Cao, le combat semble joué d'avance, mais Zhou Yu et Zhuge Liang ne sont pas décidés à se laisser faire... Dans un déluge de puissance et de génie tactique, la bataille de la Falaise Rouge va rester comme la plus célèbre de l'Histoire et changer le destin de la Chine pour toujours.
Chacun appréciera selon son goût pour ce qu'est devenu le septième art en ce début de XXIe siècle, cette nouvelle adaptation du million et demi de caractères répartis en 120 chapitres de l'édition courante. Je m'en tiendrai pour ma part à signaler que parallèlement à la sortie d'un film qui prend – comme le décrit par le menu une excellente fiche Wikipedia en anglais – des libertés avec le Sanguozhi yanyi, sa source principale, les éditions Flammarion ressortent en trois gros volumes la traduction française publiée en sept volumes entre 1987 et 1991. Sous une présentation plus maniable mais pas moins onéreuse, elle propose, sans changement apparent, la même version qui combine la première traduction partielle française due à Nghiêm Toan et Louis Ricaud (chap. I-XLV) parue à la fin des années 1950, et la traduction de la suite et de la fin par Angélique et Jean Lévi. Nous voici, enfin, tirés d'affaire ! En effet, le lecteur forcément passionné par cette fresque captivante était souvent contrarié dans sa découverte par l'absence d'un des volumes – certains étaient épuisés depuis des lustres.

Mais reconnaissons que l'ouvrage, de par sa taille et sa nature, a de quoi rebuter au premier abord. Il n'est pas évident de lire ce chef-d'œuvre datant de la fin du XIVe siècle ou du début du siècle suivant, revu si souvent par la suite jusqu'à recevoir sa version la plus aboutie au début de la dynastie Qing (1644-1911) grâce à Mao Lun 毛綸 et son fils Mao Zonggang 毛宗崗. Quoi qu'il en soit, l'avis que formulait en 1912, un Georges Soulié de Morant (1878-1955) n'est sans doute plus conforme aux capacités et aux attentes du public français :
« Les fables merveilleuses du taoïsme interviennent à tout propos ; d'innombrables récits de batailles alourdissant la lecture de cet ouvrage qui fait les délices des lettrés. On en a tiré des pièces de théâtre dont le succès est éclatant. Les aventures des trois héros Lieou-pei, Kouan-yu et Tchang-fei, n'intéresseraient qu'à demi les lecteurs européens. » (Essai sur la littérature chinoise. Paris : Mercure de France, 1912, p. 263)
Ce qui pouvait, alors qu'il n'en existait encore aucune traduction, détourner le lecteur de ce mastodonte avec ses si nombreux personnages – dans sa traduction anglaise parue initialement en un seul beau volume de 1096 pages [Three Kingdoms. A Historical Novel. Berkeley, Los Angeles, Beijing : Universitty of California Press/Foreign Languages Press, 1991], Moss Roberts dresse une liste des 115 personnages principaux - devrait justement le faire saliver d'envie aujourd'hui s'il n'a pas encore goûter à la cuisine de l'histoire à laquelle s'était livré Luo Guanzhong 羅貫中 (vers 1330-vers 1400). Mais que le gourmand s'avise avant de passer à table que ce roman considéré naguère comme « intraduisible » est doublement présent dans nos librairies.

En effet, pendant que les éditions Flammarion tardaient à rééditer leur version (ou attendait l'occasion d'un événement planétaire), les Editions You-Feng, sortaient en toute discrétion une version nouvelle baptisée L'épopée des Trois Royaumes. La traduction de Chao-ying Durand-Sun a été livrée pour moitié, à raison d'un volume par an depuis 2006 [vol 1 : chap. I-XXIV ; vol. 2 (2007) : chap. XXV-XLVIII]. Le troisième volume (2008) « s'ouvre, nous dit l'éditeur, sur la grande bataille de la Falaise Rouge ».

Nous sommes donc armés pour affronter le déferlement d'images chic et choc, auquel, sait-on jamais, un Luo Guanzhong, grand vulgarisateur de l'histoire chinoise, aurait peut-être eu recours s'il avait été encore des nôtres. A vous de dire si John Woo est la réincarnation ou pour le moins le bon interprète d'un des plus grands génies de la littérature chinoise. (P.K.)

Supplément du 27/03/09 : Je livrerai d'ici peu mon avis sur la traduction des Editions You-Feng qui a suscité des critiques très négatives sur certains sites de vente sur internet (voir le commentaire et l'interrogation de 'Weiyangsheng' ci-dessous, rubrique "Commentaires"). (P.K.)

mardi 5 juin 2007

Chinois, sinon rien

Tout le monde le sait, Philippe Sollers (1936-) aime la Chine et les Chinois, sur tous les modes et presque dans toutes les circonstances, et il aime aussi l'afficher comme ici : « Contre toutes les preuves brutales du contraire, le raffinement chinois est une idée neuve sur cette planète en train de devenir folle. » [« Le corps chinois », L'infini, n° 90 (Printemps, 2005), p. 155] ; Mao, grâce à lui, peut devenir l'instant d'une chronique un « grand criminel subtil » ; et il ne tient plus qu'à nous, emportés par l'élan, de suivre ses injonctions à « deven[ir] le plus possible chinois, sinon rien » .

Le site Pileface.com dédié à l'âme de Tel Quel, véritable autel virtuel dressé à sa gloire est non seulement généreux en textes et en documents sur le grand écrivain et son œuvre, mais aussi pas vraiment avare en justifications sur ses prises de positions pendant la période maoïste [il suffit de fouiner ici ou ]. Il fait bien entendu une large place à ses engouements touchant à la matière chinoise. Rien de plus naturelle, donc, qu'une des 23 rubriques thématiques s'intitule « Sollers et la Chine ».

En s'y rendant, on tombera sur une douzaine d'articles et de comptes rendus de lecture dont Ferdinand Bertholet, Les jardins du plaisir, Erotisme et art dans la Chine ancienne (Philippe Rey, 2003) [Le Monde des Livres, 19/12/2003], François Jullien, La grande image n’a pas de forme. Ou du non-objet par la peinture (Seuil, 2003) [Le Nouvel Observateur, 27/02/2003] ou encore François Cheng, Shitao ou la saveur du monde (Phébus, 2002) [Le Monde, 2002]. Y sont également offertes certaines de ses chroniques du Journal du Dimanche (JDD) souvent dotées d'un appendice intitulé « Chine » lequel dispense des conseils de lecture. C'est ainsi que dans l'édition du 27 mai 07 (consultable ici & ), Philippe Sollers signalait la sortie des 36 Stratagèmes, « ancien manuel secret anonyme, admirablement traduit et présenté par Jean Lévi » en concluant « Ça a l’air tout simple, mais c’est très difficile à comprendre, puisque l’essentiel repose sur l’éternel Livre des mutations. »

Le brillant directeur de L'infini, dont le n° 90 était entièrement consacré à la Chine (« Encore la Chine », printemps 2005), a, me semble-t-il manqué l'aspect ludique de ce petit livre pas aussi ancien et pas aussi secret qu'il veut bien le croire. Emporté par l'enthousiasme que procure la lecture de ce petit ouvrage, il n'a pas consacré suffisamment de temps à la « Présentation » de Jean Lévi qui, fort judicieusement, signale que le rapport de ce texte avec le dit classique est d'un ordre bien particulier – « une distance ironique » (voir pp. 13-14) - et convainc qu'on a bien a affaire avec ce manuel à un « divertissement de lettrés ».

Pas rancunier, le traducteur inspiré de poèmes du Président Mao salue, le même jour, la réédition du « grand livre de Pierre Ryckmans » : les autres - notamment ceux signés Simon Leys [voir Essais sur la Chine (Laffont, « Bouquins », 1998)] - ne seraient pas grands ?! Serait-ce une façon habile d'interpréter le 10° stratagème : Xiaoli cangdao 笑裡藏刀, Cacher un couteau derrière un sourire ? Passons. L'ouvrage en question est le suivant : Pierre Ryckmans, Traduction et commentaire de Shitao, Les propos sur la peinture du Moine Citrouille-Amère. Plon, 2007, 264 pages.

Par la volonté du poète bordelais, Shitao 石濤 [Zhu Ruoji 朱若極, né en 1642] se trouve d'un coup propulsé au rang de « peintre, poète et penseur le plus important de la Chine classique ». A l'appui de cette affirmation péremptoire, une citation :
« L’Unique Trait de Pinceau est l’origine de toutes choses, la racine de tous les phénomènes ; sa fonction est manifeste pour l’esprit, mais le vulgaire l’ignore... La peinture émane de l’intellect : qu’il s’agisse de la beauté des monts, fleuves, personnages et choses, ou qu’il s’agisse de l’essence et du caractère des oiseaux, des bêtes, des herbes et des arbres, ou qu’il s’agisse des mesures et des proportions des viviers, des pavillons, des édifices et des esplanades, on n’en pourra pénétrer les raisons ni épuiser les effets variés, si en fin de compte on ne possède cette mesure immense de l’Unique Trait de Pinceau. »
L'ouvrage ressort sous une nouvelle couverture et chez un nouvel éditeur, et ce qui ne gâche rien dans une belle présentation avec les caractères chinois et le texte intégral de Shitao si bien rendu et présenté par Pierre Ryckmans. Il est vrai que l'édition de 1984, chez Hermann (Collection « Savoir ») était introuvable depuis longtemps ; que dire de l'édition originale de 1970 parue sous le titre Les « Propos sur la peinture » de Shitao à Bruxelles, Institut belge des hautes études chinoises. Une occasion de le relire ou de le découvrir. Sollers a bien raison (parfois !).

Mais ne quittons pas Simon Leys-Pierre Ryckmans sans signaler qu'il va être la vedette de la Revue Textyles, revue interuniversitaire des lettres belges de langue française, créée en 1985, et de son n° 32 qui devrait paraître cette année. En attendant sa sortie, voici un extrait du texte de Pierre Piret, du Centre de recherche Joseph Hanse. Littératures de langue française : théorie littéraire et littérature comparée (CJH) qui accompagne l'appel à contribution dépassé depuis déjà depuis le 30/09/06 :
« Après des études de droit et d'histoire de l'art à l'Université catholique de Louvain, de langue, de littérature et d'art chinois à Taiwan, Pierre Ryckmans entame, par le biais de la traduction et de recherches sur la peinture chinoise, une brillante carrière de sinologue, qui le conduit à enseigner en Australie, où il s'installe en 1970. Il devient Simon Leys au moment de publier Les Habits neufs du président Mao. Cet essai est suivi d'autres ouvrages polémiques, qui le placent sous les feux de l'actualité au début des années 80. Il poursuit sa carrière d'écrivain en diversifiant ses intérêts et en faisant preuve de talents multiples. Il traduit par exemple le classique américain de Richard Henry Dana, Deux années sur le gaillard avant et publie des essais sur Orwell, Confucius, Malraux, Simenon, Balzac, D.H. Lawrence, Gide, Hugo, Cervantès, etc., ainsi que des récits, comme La Mort de Napoléon et Les Naufragés du Batavia.

On s'aperçoit aujourd'hui que les textes de Simon Leys transcendent les circonstances dans lesquelles ils ont été écrits. Ainsi les Essais sur la Chine ont-ils été réédités et continuent-ils d'être lus, même par les générations qui n'ont pas connu le maoïsme. Un tel constat amène à considérer son entreprise comme proprement littéraire. Au-delà de sa valeur propre, son œuvre nous semble également constituer un objet de recherche intéressant de par les positions atypiques occupées par l'écrivain : au plan idéologique et politique, il évolue souvent à contre-courant et ses textes apportent par là même un éclairage singulier sur certains aspects ou « moments » du champ littéraire ; au plan esthétique, il s'illustre dans des genres relevant de ce qu'on appelle la littérature d'idées (essai et, plus récemment, recueil de citations), genres très peu reconnus en Belgique francophone ; au plan géographique, il est sans doute le plus international des écrivains belges, puisqu'il bénéficie d'une large audience tant dans le monde francophone que dans le monde anglo-saxon. »
On peut également saluer le traducteur qui sait aussi choisir des textes essentiels [voir notamment son Shen Fu, Six récits au fil inconstant des jours, Bruxelles, F. Larcier, 1966 ou 10/18, 1982] et trouver de percutantes formules pour rendre les saillis de l'esprit chinois, comme celle-ci [déjà signalée ailleurs et qui retrouve une étonnante actualité] :

« Les oui-oui de la foule ne valent pas le non-non d'un seul honnête homme »

pour rendre la formule Qian ren zhi nuonuo, buru yi shi zhi e'e 千人之諾諾不如一士之諤諤 de Sima Qian 司馬遷 dans ses Mémoires historiques (Shiji 史記, 68.8 : « Biographie du Prince Shang », « Shang Jun liezhuan » 商君列傳). La tradution se trouve dans Les idées des autres idiosyncratiquement compilées par Simon Leys pour l'amusement des lecteurs oisifs (Plon, 2005, p. 85).

Difficile de faire plus chinois. Si vous trouvez, n'hésitez pas à nous en faire profiter. (P.K.)

dimanche 20 mai 2007

Nouveautés éditoriales (05/07)


Vous avez sans doute remarqué que notre blog n'a pas publié de billet intitulé « Nouveauté(s) éditoriale(s) » depuis celui du 24/03/07. Sans doute, est-ce un manquement de ma part ou une distraction coupable, mais je n'ai rien trouvé concernant directement la littérature qui puisse en justifier la création : je vous présente - le cas échéant -, mes excuses pour le tort commis aux ouvrages non signalés, et mes encouragements à ceux qui voudraient combler ces lacunes ou compléter mes oublis : les portes et les fenêtres de ce blog leurs sont ouvertes.

Ce présent billet réalisé à la mi-temps de ce beau mois de mai s'impose à moi car la Chine se trouve, tout à coup, très présente sur les étals des libraires. Un rapide relevé fait apparaître une cinquantaine d'ouvrages parus ces dernières semaines ! J'en conserve ce qui m'apparaît être le nec plus ultra, savoir une édition revue et augmentée des Origines de la révolution chinoise : 1915-1949. (Lucien Bianco, Paris, Gallimard, « Folio histoire », 2007, 525 pages), Les paysans chinois d'aujourd'hui : trois années d'enquête au coeur de la Chine (Chen Guidi & Chun Tao, Bourin, « Document » , 2007), La Chine et la démocratie (Mireille Delmas-Marty & Pierre-Etienne Will (ed.), Fayard, 2007, 893 pages), La pensée en Chine aujourd'hui (Anne Cheng (ed.), Paris, Gallimard, « Folio/essais », n° 486), dont les sorties ont été dûment saluées dans plusieurs articles de presse. Je n'en dirai pas plus, mais il me semble qu'on peut faire le pari que les deux derniers devraient s'imposer rapidement comme des ouvrages de référence aussi indispensables que l'étude que Lucien Bianco livra pour la première fois en 1967.

Dans cette floraison de saison, la littérature n'est pas oubliée par les éditeurs, bien que, dirions-nous, sa présence se manifeste avec la plus grande modestie.

Notons pour le registre contemporain, la nouvelle édition du Chantier de Mo Yan 莫言, traduit par Chantal Chen-Andro qui voit le jour au Seuil dans la collection « Cadre vert ». M'est avis que l'auteur du Petit précis à l'usage de l'amateur de littérature chinoise contemporaine (Picquier), nous dira très prochainement si la traduction de Zhulu a, ou non, évolué depuis sa sortie initiale en 1993 chez Scanéditions, ce que je suis dans l'impossibilité de faire aujourd'hui.

Pour ce qui est de la littérature de la Chine ancienne, je m'empresse de signaler une autre réédition. Il s'agit d'un volume publié voici 20 ans déjà aux éditions Le Nyctalope (1987) sous le titre Les formes du vent. Paysages chinois en prose. Ce livre au format de poche reprend donc sous ce beau titre, la traduction par Martine Vallette-Hémery de cinquante courts textes en prose classique d'auteurs de différentes époques allant des Dynasties du Nord et du Sud comme Bao Zhao 鮑照 (414-466), à la dernière dynastie avec, notamment, des compositions de Yuan Mei 袁枚 (1716-1797). La plupart des 27 auteurs convoqués sont des inconnus pour le public francophone ; certains pourtant devraient évoquer des souvenirs aux plus assidus : outre Wang Wei 王維 (701-761) [Patrick Carré, Phébus, 2003], Su Shi 蘇軾 (1036-1101) [Jacques Pimpaneau, Picquier, 2003 ; Stéphane Feuillas, Caractères, 2004], Zhang Dai 張岱 (1597-1689) [B. Teboul-Wang, Gallimard, « Connaissance de l'Orient », 1995], Ouyang Xiu 歐陽修 (1007-1072) [Pierre Brière, Cazimi, 1997], on retrouve un des maîtres du genre du « paysage en prose », Yuan Hongdao 袁宏道 (1568-1623) auquel M. Vallette-Hémery avait déjà consacré une étude [Yuan Hongdao (1568-1610). Théorie et pratique littéraires, Collège de France/IHEC, 1982] et un recueil de traductions [Nuages et pierres, Picquier, 1997].

Depuis cette publication, M. Vallette-Hémery n'a cessé d'explorer avec une réussite égale et une remarquable persévérance ce registre très particulier du génie littéraire chinois, ou ses abords immédiats. On lui doit en plus des recueils déjà évoqués, la révélation d'anthologies d'apophtegmes fameux de lettrés de la fin des Ming, comme Hong Zicheng 洪自成 [Propos sur la racine des légumes, 1995], ou du début des Qing comme Zhang Chao 張潮 (1650 - ?) [L’ombre d’un rêve, 1997] toujours au catalogue des éditions Zulma, et plus récemment ceux de Wu Congxian 吳從先 [Vu par la petite fenêtre, 2005] aux Editions Bleu de Chine. N'oublions pas non plus le recueil publié chez Picquier autour des jardins chinois [Les paradis naturels, 2001] et que cette spécialiste de la prose classique ancienne a aussi abordé la littérature moderne avec toujours le même doigté et la justesse de ton (voir ici). On ne peut donc que se réjouir de pouvoir retrouver ce petit volume (180 pages) depuis longtemps indisponible, présenté, cette fois, sous une couverture dont le motif - un canard volant au dessus des roseaux - est emprunté au Vol solitaire du peintre Bian Shoumin 邊壽民 (1684-1752).

Petite mise en garde, néanmoins : il vous faudra sans doute chercher ces Formes du vent quelque part entre les écrits de Krishnamurti et, au mieux, les traductions du Laozi et le Confucius de Jean Lévi (n° 198 de la même collection), sinon fouiner dans le rayon des ouvrages touchant de près ou de loin au vaste champ qui s'étend entre religion et superstition, car les libraires - tout au moins celui chez qui je me suis rendu -, se fiant à l'intitulé de la collection, « Spiritualités vivantes », le détournent de sa destination naturelle : le champ littéraire, où il a sa place à proximité des ouvrages de poésie ----- il faudrait du reste expliquer aux libraires (sauf à ceux de la Librairie Le Phénix (Paris) qui fête ses 40 premières années d'existence, bien entendu) où ranger ces curiosités littéraires, ces « paysages en prose » qui constituent, dixit François Cheng, « un genre majeur dans lequel se sont illustrés les plus grands », et dont un des chefs-d'œuvre est sans doute le Xu Xiake youji 徐霞客游記 [Randonnées aux sites sublimes, Jacques Dars (trad.). Gallimard, « Connaissance de l'Orient », 1993] !

Le second ouvrage que je tiens à signaler aujourd'hui a bien failli m'échapper, car je l'ai d'abord pris pour une nouvelle édition, sous un titre à peine modifié, d'un ouvrage presque aussi ancien que Les formes du vent. Un coup d'œil aux deux couvertures en illustration de ce billet fera, mieux qu'un long discours, comprendre la cause de ma méprise momentanée :
• à gauche : la couverture de la réédition au format de poche de l'ouvrage Les 36 stratagèmes : Traité secret de stratégie chinoise. Traduit par François Kircher. Paris, J.-C. Lattès, 1991. Il s'agit, en l'occurrence, de la présentation retenue en 1995 chez Rivages pour sa collection « Rivages poche » (271 p.).

• à droite : la couverture d'un tout récent volume (portant le n° 572) de la « Petite bibliothèque » de la collection « Rivages poche » des Editions Payot & Rivages. Son titre est : Les 36 stratagèmes. Manuel secret de l'art de la guerre. Traduit du chinois, présenté et commenté par Jean Lévi (287 p.)
On s'y tromperait à moins. On est, du reste, en droit de se demander si la ressemblance n'a pas été sciemment recherchée dans ce but ? Quoi qu'il en soit, la première traduction publiée est dorénavant - et ce depuis 2001 je crois -, éditée par les Editions du Rocher, dans la collection « L'art de la guerre ». On pourra donc comparer cette ancienne édition/traduction/commentaire des fameux Trente-Six Stratagèmes, avec la nouvelle édition/traduction/commentaire qu'en donne 15 ans plus tard l'infatigable et très prolifique Jean Lévi à qui l'on doit de pouvoir lire en français tant de choses et notamment un très percutant Hanfeizi 韓非子 [Le Seuil, « Points/Sagesses », n° 141, 1999], ainsi qu'un Zhuangzi 莊子 intégral [Paris, Encyclopédie des Nuisances, 2006]. C'est un exercice auquel je me livrerai avec délice dès que j'aurai remis la main sur un exemplaire de ce best-seller réalisé sous un pseudonyme qu'il ne m'appartient pas de percer. Pour l'heure, je vais me contenter de citer un court passage de la présentation donnée par Jean Lévi à son dernier opus, lequel me semble promis à un succès équivalent ou même supérieur à celui reçu par le Sunzi bingfa 孫子兵法 qu'il avait réalisé voici sept ans (Sun Tzu, L'art de la guerre. Hachette) :
Les 36 Stratagèmes est un livre mystérieux. Si mystérieux qu'on peut se demander s'il constitue réellement un livre. .../... Le traité des 36 Stratagèmes aujourd'hui en circulation daterait de la fin des Ming ou du début des Qing et émanerait de ce milieu des sociétés secrètes antimandchoues qui fleurirent durant cette période. En fait, si « secret » il y a, il s'agit d'un secret de polichinelle. La plupart des expressions qui servent d'intitulé aux différentes combinaisons constituant la liste des trente-six stratagèmes sont des dictons ou des proverbes archiconnus. Mais ce ne sont pas seulement les intitulés qui ressortissent à un fonds culturel universellement partagé, les illustrations fournies par le commentaire sont elles aussi des poncifs. Rien de mystérieux dans tout cela. De toute façon les véritables recettes secrètes ne se transmettent jamais par écrit, mais oralement de maître à disciple. Car, ainsi que le proclame Tchouang-tseu, le grand philosophe taoïste du IVe siècle avant notre ère : « Ce que n'ont pu transmettre oralement les anciens est bien mort et les livres ne sont que leurs déjections. » (p. 7-8)
Les plus impatients de découvrir ces amusantes « déjections » pourront commencer leur formation sans tarder, par l'exploration online de ce texte grâce à l'excellente excroissance du site de l'Association Française des Professeurs de Chinois (AFPC), le Wengu zhixin 溫故知新 qui propose des classiques chinois en version originale et en traduction. Il fournit un accès au Sanshiliu ji 三十六計 qu'on peut lire avec l'assistance d'un dictionnaire en ligne et deux traductions (française et anglaise) en commençant ici.

Bonne découverte donc, et à un de ces prochains jours pour la confrontation du nouveau avec l'ancien. (P.K.)

dimanche 1 avril 2007

La joie des poissons

Lors d'une excursion, Houei Cheu [Huizi 惠子] et son ami Tchouang Tcheou [Zhuang Zhou 莊周] s'étaient retrouvés sur la jetée qui surplombait la rivière Hao. Tchouang s'était exclamé :
- Les poissons ! Vois comme ils s'ébattent librement, comme ils doivent être heureux !

- Comment sais-tu qu'ils sont heureux ? Tu n'es pas un poisson ! avait ergoté le rhéteur.
- Tu n'es pas moi, comment sais-tu que je ne puis savoir si les poissons sont heureux ?
Houei avait cru avoir le dessus par cette réponse :

- Si n'étant pas toi, je ne puis savoir ce que tu sais, n'étant pas un poisson tu ne peux savoir si les poissons connaissent la joie.

- Il a bien fallu que tu saches que je sais pour me poser la question, avait répondu Tchouang.
Et avec un geste ample de la main, il avait conclu :
- Je le sais parce que je me trouve là, sur la jetée de la Hao ...
Cet extrait du chapitre 17 du Zhuangzi 莊子 (ici traduit par Jean Lévi, Les Œuvres de Maître Tchouang. Paris : Editions de l'Encyclopédie des Nuisances, 2006, p. 142-143) pour saluer dignement ce 1er avril, qu'on appelle ailleurs April Fools' Day ou All Fools' Day, Aprilscherz ... ou encoreエイプリルフール au Japon, 만우절 en Corée et 愚人节 en Chine. (PK)