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samedi 30 août 2014

IDEO 4 : l'hommage à Jacques Dars est en ligne



Avec un peu d'avance sur la date annoncée, mais un impardonnable retard tout de même,
voici enfin le quatrième numéro de notre revue en ligne Impressions d'Extrême-Orient qui est un hommage au grand traducteur de littérature chinoise ancienne Jacques Dars.


Je vous rappelle notre appel pour le numéro suivant dont le thème est "Boire et manger dans les littératures d'Asie" (NB. nous acceptons encore les propositions) : http://ideo.revues.org/319

vendredi 3 février 2012

IDEO 4 - Hommage à Jacques Dars



Jacques Dars fut non seulement un être exceptionnel et un spécialiste de la littérature chinoise ancienne d’une grande curiosité, ce fut aussi un traducteur dont la disparition le 28 décembre 2010 laisse un vide incommensurable dans notre champ d’étude, et inconsolables ses lecteurs fidèles.

Notre équipe de  recherche Leo2t (UMR 7306 - IrAsia) ressent le besoin de lui rendre hommage par la publication d’un numéro spécial de sa revue en ligne Impressions d’Extrême-Orient.

Nous lançons donc un appel à contribution en direction de tous les traducteurs pour qui l’œuvre de Jacques Dars fut une source d’inspiration, ou qui ont eu la chance de travailler avec lui notamment dans le cadre de la collection Connaissance de l’Orient (Editions Gallimard) qu’il a dirigée pendant 20 ans.

Nous désirons donner la priorité à des traductions inédites de textes courts issus des littératures d’Asie que notre équipe a inscrites dans son champ d’exploration, principalement les littératures chinoise, japonaise, indienne, vietnamienne, coréenne, thaïe, birmane.

Les textes seront accompagnés d’un appareil critique (présentation et notes) adapté et de sa version originale qui sera fournie aux lecteurs selon le modèle retenu pour le premier numéro de notre revue sur le thème du voyage [voir http://ideo.revues.org/59]

Les textes doivent être libres de droits. Pour les œuvres contemporaines, le traducteur devra disposer au préalable de l’accord de l’auteur pour la publication en ligne de la traduction.

Les propositions seront évaluées par un collège d’experts comprenant au moins un spécialiste la langue et de la culture du texte. Le rendu final ne pourra excéder 20 feuillets de 1500 signes espaces compris.

Le calendrier à respecter est le suivant :
•   les propositions seront reçues jusqu’au 30 avril 2012
• les propositions seront évaluées pendant les trois mois suivants et ceux qui les ont envoyées seront fixés sur leur acceptation ou non début septembre.
•  le travail éditorial occupera les mois suivants pour une mise en ligne sur le portail revues.org à l’adresse ideo.revues.org début 2013.

Contact et envoi des contributions :
pierre.kaser@univ-amu.fr

vendredi 7 janvier 2011

Le roman chinois en deuil

Cliché tiré du 179 ème numéro d'Apostrophes,
« Le roman historique français et chinois » (09/03/1979). Source INA


C'est avec une immense tristesse que j'ai appris la disparition le 28 décembre 2010 de Jacques Dars qui fut non seulement le grand traducteur du Shuihuzhuan 水滸傳 [Au bord de l'eau, « Bibliothèque de la Pléiade », (1978)] et de tant d'autres œuvres littéraires chinoises marquantes, un sinologue discret et bienveillant, mais un être exceptionnel autant par sa vaste érudition, que par sa modestie, sa qualité d'écoute et la justesse de ses avis.

J'adresse, en mon nom et en celui des membres de notre équipe, nos sincères condoléances à ses proches, à ses amis et à l'ensemble de ses lecteurs ; avec son départ, le roman chinois, la traduction littéraire sont, à nouveau, en deuil.

Ajout du 3/06/11 : Un hommage plus développé vient d'être mis en ligne sur le site de l'Association française d'études chinoises avant d'être publié dans le prochain volume de la revue Etudes chinoises ; on peut le lire en chargeant un document pdf à partir de l'adresse suivante : http://www.afec-etudeschinoises.com/Hommage-a-Jacques-Dars

jeudi 29 octobre 2009

Enfer chinois (07-a)


Je vais avec ce billet de circonstance - on va bientôt voir laquelle -, à nouveau sauter quelques étapes de mon survol systématique des traductions françaises de littérature érotique chinoise des siècles passés et aborder les traductions apportées dans notre pays au chef-d’œuvre du roman érotique chinois, le Rouputuan 肉蒲團 (Chair, tapis de prière, 1657).

Je ne m’appesantirai pas sur les longs débats qui ont pendant longtemps entouré la question de l’attribution de cette œuvre à Li Yu 李漁 (1611-1680). J’ai eu l’occasion d’en traiter doctement ailleurs : d’abord par le menu dans une thèse soutenue voici quinze ans [L’Œuvre romanesque de Li Yu (1611-1680). Parcours d’un novateur, 1994], puis plus récemment en introduction à la traduction des commentaires de fin de chapitre donnés par Li Yu à son roman [Voir Jacques Dars, Chan Hing-ho (eds), Comment lire un roman chinois. Anthologie de préfaces et commentaires aux anciennes œuvres de fiction. Arles : Picquier, 2001, pp. 179-198], et encore dans ma notice de l’Encyclopedia of Erotic Literature (Routledge, 2006, pp. 809-813) dont il a été question à l’occasion du quatrième billet de cette série et même ailleurs. Je n’y reviendrai donc pas : ce roman est de Li Yu. Qui d’autre que lui aurait-il d’ailleurs pu l’écrire ?



Vous savez déjà que la collection des romans érotiques chinois éditée par Chan Hing-ho à Taiwan consacre un volume entier (« Siwuxie huibao » 思無邪匯寶, vol. n° 15, 1994, 502 +13 p.) à cette œuvre qui porta le titre alternatif de Juehou chan 覺後禪 (Méditation après l’éveil). Cette édition critique s’appuie sur les plus anciens imprimés, mais aussi sur le manuscrit japonais qui passe pour être la copie la plus proche de l’original et qui a permis de lever les dernières interrogations pesant sur la date de diffusion du livre en en donnant une, l’année 1657 ; cette date correspond bien avec ce que l’on sait par ailleurs du parcours de Li Yu et de son attachement, pendant un période somme toute assez courte, au genre du xiaoshuo 小說 en langue vulgaire. Là encore pour être rapide, je me contenterai de rappeler que Rouputuan arrive à la mi-temps de ce parcours et fut donc composé entre les Wushengxi 無聲戲 ou Comédies silencieuses dont les deux volumes durent voir le jour entre 1654 et 1656 et Shi’er lou 十二樓 ou Douze pavillons datant vraisemblablement de 1658. Des premiers recueils, seuls quelques contes ont été traduits dans notre langue : deux par Rainier Lanselle dans Le poisson de jade et l’épingle au phénix. Douze contes chinois du XVIIe siècle (Paris : Gallimard, 1987) dont on reparlera un jour ; cinq par moi, dans une autre vie, chez Picquier : A mari jaloux, femme fidèle (1990, repris en « Picquier-Poche », n° 95, 1998) --- pour tout savoir sur les dix-huit contes de cette série, on peut lire les notices du tome cinquième de l'Inventaire analytique et critique du conte chinois en langue vulgaire (A. Lévy & al., Paris : Collège de France/Institut des hautes études chinoises, « Mémoires de l’Institut des hautes études chinoises », vol. VIII-5, 2006). Restent donc onze récits dans l’attente de publication auxquels s’ajoutent les douze nouvelles qui composent le Shi’er lou (S) : après avoir fourni certaines des toutes premières traductions de littérature romanesque chinoise en anglais (1815), et en français (1819, 1827), cette collection encore inédite dans sa totalité, sauf en japonais et en russe, est une œuvre aboutie qui attend également une intégrale dans notre langue. Quelques inédits de cet ensemble ont toutefois rencontré auprès des étudiants qui fréquentent les cours du master Monde chinois de notre université un public attentif (cela fait partie du contrat !) et parfois même actif ; cette année, les rares à avoir choisi de s’attacher à la littérature ancienne dès leur deuxième année de licence pourront, eux aussi, en découvrir un remarquable échantillon (« Sheng wo lou » 生我樓, S 11), mais, je n’ai pas oublié que je m’étais un peu cavalièrement engagé publiquement à offrir l’ensemble de l’œuvre romanesque avant que n’arrive le moment de fêter le quatrième centenaire de la naissance de Li Yu fixée au 13 septembre 1611. A moins de deux ans de la date à partir de laquelle je perds la face, je me dis qu’il est grand temps de passer aux actes, mais ceci est une autre histoire.

Pour l’heure revenons au Rouputuan, vers lequel une demande pressante m’a conduit, un peu contre ma volonté, une nouvelle fois. Mais pouvais-je refuser de participer aux 26èmes Assises de la traduction littéraire en Arles pour tenir un atelier « eros-chinois » ? Sans doute oui, mais j'ai , je le concède, succombé à la promesse d'une gloire aussi vaine qu'éphémère : je vais donc donner gracieusement de ma personne et, le 8 novembre prochain à l’heure de la journée la moins appropriée qui soit pour ce genre de loisir - 9h ! -, me pencher pendant 90 minutes, avec une compagnie dont je ne connais ni le nombre ni la composition, sur un passage du chapitre 14 de cette pièce de choix de l’érotisme mondial.

Il faudra sans doute situer rapidement et l’œuvre et le contexte - le début de la dynastie des Qing 清 (1644-1911) -, mais sûrement aussi présenter son auteur et dire un mot ou plus de sa propension à innover, laquelle se manifeste brillamment dans le millier de caractères retenus. Pour vous qui pouvez cliquer, je vous recommande la lecture des polycopiés dont vous devriez retrouver la trace à partir des pages d’un site ancien sur lequel je ne peux plus agir, mais qui conserve des informations encore utiles. Un résumé pourrait aussi permettre de replacer cet extrait [*] dans une trame narrative finement tissée, particulièrement riche en épisodes torrides :
Un jeune lettré de l'ère Zhihe 致和 (1328) portant le pseudonyme de Weiyangsheng 未央生 a le désir d’épouser la plus belle femme du monde. Ne pouvant se satisfaire de la beauté pourtant éclatante de Yuxiang 玉香, sa première épouse, la prude fille de l'austère barbon confucéen Tieshan daoren 鐵扇道人, il repart en chasse. Il est bientôt assisté par Sai-Kunlun 賽昆崙, un maître brigand de génie qui le convainc très vite que la petitesse de son sexe est un frein à ses prétentions. Lorsqu'il s'est fait greffer un sexe de chien, ce qui fait de lui un amant incomparable, il séduit Yanfang 艷芳, une commerçante au tempérament fougueux. Celle-ci se retrouvant finalement enceinte, il conquiert en cachette Xiangyun 香雲, une autre beauté qu'il avait repérée bien avant son opération. La jeune personne lui présente trois parentes, comme elle, femmes de lettrés peu doués pour les joutes nocturnes partis concourir à la capitale. Pendant qu'il s'ébat sans retenue avec les quatre femmes, le mari de Yanfang, l'honnête marchand Quan Laoshi 權老實, poussé par un désir de vengeance, séduit Yuxiang [*] et l'engrosse avant de la vendre à un bordel de la capitale où elle devient rapidement la prostituée la plus recherchée de tout l'Empire. Attiré par sa réputation, Weiyangsheng, lequel se croit veuf car son beau-père n'a pas osé lui avouer la fugue de sa fille, s'y presse. Quand il arrive à pied d'oeuvre, les maris de ses conquêtes galantes ont déjà goûté les avantages de son épouse légitime qui, pour éviter une confrontation embarrassante avec son mari, se suicide. Prenant enfin conscience de son égarement, Weiyangsheng retourne auprès du moine Gufeng 孤峰 qui avait jadis (chap. 2) tenté de le détourner de son funeste destin. Résolu à ne plus suivre les chemins tortueux de la débauche, il se castre et entre en religion en compagnie des nouveaux convertis que sont Sai-Kunlun et Quan Laoshi.
Mais on pourrait aussi faire l’économie de toute érudition pour aborder en toute candeur un moment d’intimité entre une épouse délaissée par son mari, Yuxiang, et celui qui va, en devenant son amant lui faire goûter, avec délicatesse et un savoir-faire gagné au commerce de sa propre épouse, des plaisirs insoupçonnés. Je vous dirai un jour prochain la stratégie mise en place pour aborder cette scène aussi piquante et sensuelle que fort pédagogique, et les résultats que nous avons obtenus. Il est maintenant temps de dresser pour qui n’a pas la chance de lire Li Yu dans le texte, un rapide inventaire des traductions disponibles de ce « Livre qui se moque véritablement de tout » 真玩世之書也 (RPT, chap. 20, commentaire).



En plus de plusieurs traductions anciennes (1950, 1963) et qui sait peut-être d’autres modernes (que je ne connais pas), le roman a, de longue date, circulé au Japon dans sa langue originale sous la forme de copies manuscrites (l’une datant de 1715) et d’imprimés ; une traduction russe a été réalisée à partir du chinois par Dmitrij Nikolaevič Voskresenskij (Дмитрий Николаевич Воскресенский, Moscou, 2000), lequel a également traduit les Shi’er lou et une partie des Wushengxi ; mais c’est en allemand que le roman fut d’abord lu en Europe grâce à la traduction fort libre qu’en avait donnée, en 1959, Franz Kuhn (1884-1961). Ce rendu vivement critiqué servit assez rapidement de base à plusieurs adaptations, en néerlandais (1964), mais surtout en anglais, et ce dès 1963 grâce à Richard Martin. Je n’ai pas encore pu vérifier si les traductions portugaises (1982, 2002), italiennes (1973, 2000), espagnole (1990), hongroise (1989) sont ou non basées sur celle de Kuhn, ou sur son pendant anglais, ce qui ce conçoit facilement, ou, ce qui est encore possible pour celles sorties après 1990, sur la version directe que réalisa le grand spécialiste américain du roman chinois ancien et de l’œuvre de Li Yu, Patrick Hanan : sa version, publiée à New York chez Ballantine (1990) sous le titre The Carnal Prayer Mat (Rou Putuan) a été rééditée en 1996 sur les Presses de l’université d’Hawaï (Honolulu) et connait un succès amplement mérité. C’est la première version réalisée à partir d’un texte complet (grâce à la consultation du manuscrit japonais portant la date de 1657) avec les instructifs et succulents commentaires que Li Yu ajouta à presque tous ses chapitres. Quant à la version vietnamienne, je n’en connais que la couverture que j’ai installée sur une page internet qui présente les traductions des œuvres romanesques de Li Yu, voir ici -- cette page sera bientôt remplacée par une autre plus complète et plus riche en informations bibliographiques.



Pour le domaine français, nous disposons, comme pour l’anglais de deux versions : une ancienne (vieille de presque un demi-siècle) et une nouvelle d’à peine 18 ans ; les deux offrent des défauts similaires [j’y reviendrai après l’atelier] et, quoi qu’en disent leur maître d’œuvre respectif, s’appuient chacune sur des éditions, certes « anciennes », mais loin d’être au-dessus de toute réserve. Le progrès apporté par la seconde se bornerait presque à rendre les poèmes que la première avait éliminé pour n’avoir « aucune valeur poétique » et à abandonner le procédé qualifié par André Lévy [« La passion de traduire », in V. Alleton, M. Lackner (eds.), De l’un au multiple. Traduction du chinois vers les langues européennes. Paris : Editions de la Maison des sciences de l’homme, 1999, pp. 164-165] de « degré zéro de la traduction », astuce ou « trouvaille » qui amenait à reproduire (en rouge dans certains tirages de luxe, comme au Cercle du livre précieux en 1963) presque à chaque fois qu’ils interviennent dans le texte, les deux couples de caractères désignant les organes sexuels : yangwu 陽物, pour l’appendice masculin, yinhu 陰戶, pour le réceptacle féminin, procédé qui sera repris par Huang San et son facétieux compère dans leur traduction du Chipozi zhuan 癡婆子傳 , voir « Enfer chinois (03) ».

La première traduction date de 1962 (Réédition 10/18, n° 2676, 1995). Pilotée par Etiemble (1909-2002), elle a été signée par Pierre Klossowski (1905-2001) qui l’avait réalisée à partir d’un mot-à-mot fourni par un sinologue anonyme, sur l’identité duquel beaucoup a été dit sans emporter l’adhésion complète ; du reste, le sujet importe peu.



La deuxième traduction date de 1991 ; elle a été commandée par Philippe Picquier, pour ses éditions, à Christine Corniot qui s’est efforcée de rendre justice à un texte dont elle ne semble pas avoir senti toutes les finesses et l'irrésistible humour. Travail de commande, réalisé sans support scientifique à partir d’une vision faussée de la composition pourtant longuement expliquée dans l’introduction, le produit final n’en a pas moins connu un vif succès puisque l’éditeur d’Arles en a proposé plusieurs éditions (1991, 1994, 1996) et continue de le diffuser en format de poche toujours sous le même titre accrocheur : De la chair à l’extase. Pour nous en tenir au simple titre, la première édition a vu plus juste avec son Jéou-P’ou-T’ouan ou La Chair comme tapis de prière (Paris : Jean-Jacques Pauvert, 1962, 1979).

La récente confrontation à laquelle je me suis livré sur un court passage du chapitre 14 m’a pour le moins renforcé dans l’idée que le moment était sans doute venu de proposer une nouvelle traduction de cette œuvre que le public français, pour une fois moins chanceux que l’anglo-saxon, ne connaît pas encore véritablement. Il est tout de même rassurant de noter que malgré la lourdeur des choix retenus, les lecteurs apprécient en général cette folie sensuelle et morale, ne s’arrêtant pas aux maladresses qui entachent si abondamment ces deux traductions. Peut-être en va-t-il ainsi des grandes œuvres qui résistent aux pires manipulations. Je me suis, je dois l’avouer, moi même longtemps laissé abusé par la première traduction.



L’autre constatation réalisée à partir du travail préliminaire pour l’atelier d’ATLAS dont je voulais vous faire également part est que le texte fourni sur un site que je vous recommandais chaleureusement il n’y a pas si longtemps est très souvent fautif car basé uniquement sur les éditions japonaises anciennes et non, regrettons-le, sur l’édition critique de Chan Hing-ho : nous voilà prévenus. Si l’atelier arrive à clarifier les données du problèmes et à montrer les trésors d’originalité qu’implique la traduction des fictions de Li Yu, je serais amplement satisfait.

Une dernière chose qui est loin d’être un détail : la traduction de Rouputuan en Chair, tapis de prière est de Jacques Dars [dont Les carnets secrets de Li Yu ressortent justement ces jours-ci dans un format réduit chez Picquier]. C'est lui qui la proposa lors du colloque sur la traduction (« Traduction terminable et interminable », De l’un au multiple, p. 153) pendant lequel André Lévy avait passé au crible un court passage du chapitre six, celui où il est affirmé que les aphrodisiaques n’agissent pas plus sur la taille d’un « capital » (benqian 本錢) pas assez long, que les fortifiants sur l'esprit un étudiant inculte : « L’un ajoute, l’autre retranche et par une étrange pudeur, l’un comme l’autre refuse d’appeler le ginseng par son nom ... comme d’utiliser le terme plaisant, significatif et approprié de « capital » du texte/source. Allez savoir pourquoi ! » (p. 165). (P.K.)

NB. Le passage soumis à la sagacité des stagiaires d’Arles sera donc tiré du chapitre 14, pp. 379-382 de l’édition du « Siwuxie huibao » [權老實說便說這一句。...., 夜夜少他不得。] auquel correspondent les pages 204 à 206 de la traduction Klossowski (1963) [« K’iuan l’Honnête dit cela, ... ils firent l’amour toutes les nuits. »] et 190 à 192 de la traduction Corniot (1991) [« Il avait beau parler ainsi,... ne fût-ce qu’une nuit. »]. Vous le voyez, je n’ai pas cherché la simplicité, ni même à éviter l’embarras que cause l’évocation en public des choses du sexe --- ce que je commence à regretter.

vendredi 1 mai 2009

Jin Ping Mei aussi

Dans un article du Monde des Livres qui signale la sortie du film de John Woo et la réédition de la traduction du roman qui a inspiré les Trois Royaumes, Nils C. Ahl rappelle fort justement à ses lecteurs que ce livre, le Sanguo yanyi 三國演義, est « un monument de la littérature chinoise » :
« Les Trois Royaumes figurent parmi les quatre oeuvres classiques du panthéon littéraire chinois aux côtés du Voyage en Occident, d'Au fil de l'eau et du Rêve dans le pavillon rouge. Sa particularité, c'est qu'il est de très loin le plus lu, le plus connu, le plus populaire. La seule façon pour le lecteur occidental d'imaginer sa notoriété est de la comparer à celle des Trois Mousquetaires, d'Alexandre Dumas - comme le fait Jean Lévi dans son introduction. En Chine et en Asie du Sud-Est, tout le monde connaît l'intrigue générale et les personnages des Trois Royaumes. Nul besoin de l'avoir lu, nul besoin même de savoir lire. »
Certes, mais n'y-a-t-il pas dans cette envolée érudite source de confusion, voire, in fine, un regrettable oubli.

En effet, il n'est pas certain que l'habitué du supplément du jeudi reconnaisse sous les titres utilisés les traductions de référence qui lui permettent de lire en français ces fleurons de la littérature romanesque chinoise. Le Rêve dans le pavillon rouge est bien le titre sous lequel Hongloumeng 紅樓夢 entra en 1981 dans la « Bibliothèque de la Pléiade », mais les deux autres y ont accédé, grâce respectivement à André Lévy et Jacques Dars, sous deux autres titres, savoir La Pérégrination vers l'Ouest (1991) pour Xiyouji 西游記 et Au bord de l'eau (1978) pour Shuihuzhuan 水滸傳.

Ce point clarifié, que dire du décompte symbolique auquel il est fait référence et de ce qu'il recouvre généralement ? L'expression consacrée « (Les) Quatre livres extraordinaires » (Sida qishu 四大奇書) correspond, il est vrai, bien souvent à l'ensemble signalé par notre chroniqueur, mais c'est au détriment d'un chef-d'œuvre non moins remarquable que les autres ; il renvoie, plus généralement, à un quatuor dont la cohérence a été finement établie de longue date :
« En son temps, Sieur Yanzhou 弇州 [Wang Shizhen 王世貞, 1526-1590] avait établi la liste des Quatre Grands Livres Extraordinaires (Sida qishu 四大奇書) comme suit : le Shiji 史記 [Mémoires historiques de Sima Qian 司馬遷], le Nanhua 南華 [ou Zhuangzi 莊子], le Shuihu[zhuan] 水滸[傳] et le Xixiangji 西廂記 [Le pavillon de l'Ouest de Wang Shifu 王實甫, milieu du XIVe siècle]. A son tour, Feng Youlong 馮猶龍 [Feng Menglong 夢龍, 1574-1646] en dressa une nouvelle liste qui retenait Sanguo yanyi, Shuihu zhuan, Xiyouji et Jin Ping Mei 金瓶梅. Chacun d'entre eux avait ses raisons. Mon point de vue est que l'on ne peut évaluer l'extraordinaire d'un ouvrage qu'en se référant au[x productions du] genre auquel il appartient. Ainsi le Shuihu[zhuan] qui est un roman [xiaoshuo 小說] n'a pas plus sa place dans la catégorie des Classiques [jing 經] et des annales historiques [shi 史] que le Xixiang[ji] lequel relève du genre de la poésie chantée [théâtre, ciqu 詞曲], dans celle du roman. Si l'on tombe d'accord pour n'évaluer la valeur d'une oeuvre qu'à l'intérieur de la catégorie d'écrits à laquelle elle appartient, on retiendra comme le plus pertinent l'avis de Feng [Menglong]. »
Ce passage est tiré de la préface donnée en 1679 à l'édition commentée par Mao Zonggang 毛宗崗 du Sanguo yanyi. Son signataire, le romancier-dramaturge Li Yu 李漁 (1611-1680), entérinait en cette circonstance la liste des chefs-d'œuvre les plus marquants du roman en langue vulgaire établie un peu plus tôt par l'éditeur Feng Menglong. Cette liste ne sera chamboulée que plus d'un siècle après par l'intervention du Hongloumeng (1791) de Cao Xueqin 曹雪芹 (1715-1763), plus présentable aux yeux de beaucoup et de la censure que le bien encombrant Jin Ping Mei dont la diffusion a toujours été problématique.

Il n'empêche que cette belle construction narrative qui marque une révolution dans l'art de concevoir le roman chinois, construction si bien rendue en français par André Lévy sous le titre de Fleur en Fiole d'Or (« Bibliothèque de la Pléiade », 1985) mérite d'autant plus d'être évoquée qu'on connaît ce roman-fleuve et qu'on l'estime chez nous depuis aussi longtemps que les quatre autres. Voici, juste pour le plaisir, quelques unes des traces laissées par ceux qui, au XIXe siècle, ont étés les pionniers et les artisans de sa découverte.

« Le Kin-p’ing-meï est un roman célèbre, qu’on dit au-dessus, ou pour mieux dire au-dessous de tout ce que Rome corrompue et l’Europe moderne ont produit de plus licencieux. Je ne connais que de réputation cet ouvrage, qui, quoique flétri par les cours souveraines de Pe-king, n’a pas laissé de trouver un traducteur dans la personne d’un des frères de l’empereur Chiug-tsou [Shengzu 聖祖 alias Kangxi 康熙 (r. 1662-1722)], et dont la version que ce prince en a faite en mandchou passe pour un chef d’œuvre d’élégance et de correction. »
C'est ainsi qu'en 1816, dans une note accompagnant sa traduction du Tʻai-shang kan-ying pʻien [Taishang ganying pian 太上感應篇], sous le titre de Livre des récompenses et des peines (Antoine-Augustin Renouard, 79 pages, p. 59.) qu'Abel Rémusat (1788-1832) y faisait référence.

Ce passage sur lequel il y aurait beaucoup à dire [voir à ce propos l'article de Martin Gimm dans C. Salmon (ed.), Literary Migrations. Beijing : International Culture Pub. Cop, 1987, p. 192] sera cité en 1850 par Antoine Bazin (1799-1863) dans une note [*] attachée à sa présentation de sa traduction d'extraits du Shuihuzhuan dans « Le Siècle des Youên [Yuan 元], ou Tableau historique de la littérature chinoise, depuis l'avènement des empereurs mongols jusqu'à la restauration des Ming (Deuxième partie) » (Le Journal Asiatique, 1850-1851, pp. 448-449) :
« Obligé de me renfermer dans les limites les plus étroites, j’ai cru devoir m’arrêter au XXXVe chapitre, c’est-à-dire à la moitié du roman, dans l’édition de Kin-ching-than [Jin Shengtan 金聖歎 (1608-1661)]. On jugera mieux du Chouï-hou-tchouen [Shuihuzhuan] par les extraits qui suivent et qui offrent des tableaux de mœurs. J’ai choisi les morceaux qui m’ont paru avoir quelque chose d’original et de piquant, soit par les opinions, soit par les coutumes ou les superstitions qu’ils nous font connaître. Ainsi le prologue lui-même contient, à travers une foule de puérilités, quelques détails intéressants. On y présente les mœurs et les usages des Tao-ssé [Daoshi 道士] sous un jour très-naïf et probablement très-vrai. C’est le motif qui m’a engagé à extraire de ce prologue plusieurs fragments. Quant au dernier extrait, il suffira de remarquer que ce morceau se retrouve tout entier dans le 1er chapitre du fameux Kin-p’ing-meï [*] ; j’ai voulu montrer qu’on pouvait, sans pécher contre la bienséance, faire passer dans notre langue quelques pages du Kin-p’ing-meï. »
Toujours en note, c'est en 1862 que Léon d'Hervey-Saint-Denys (1822-1892) exprima sa volonté de se consacrer à la traduction du roman. Quand dans son introduction à ses Poésies de l’époque des Thang, il évoque rapidement un « roman très célèbre du siècle dernier dont quelques peintures licencieuses ne sauraient détruire le mérite comme tableau de mœurs », il explique en note qu'il s'agit du « Kin-ping-meï, ouvrage qui parut pour la première fois sous le règne de Khang-hi [Kangxi] (1665 de notre ère). Il abonde en détails précieux sur les mœurs intimes de la Chine. J’en ai traduit plusieurs chapitres, et ne renonce pas à poursuivre ce travail afin de le publier. » On n'a, me semble-t-il, pas retrouver ces premières ébauches dont l'existence même surprend quand on sait que le traducteur d'une douzaine de contes du Jingu qiguan 今古奇觀 (Spectacles curieux d’aujourd’hui et d’autrefois, vers 1630), réédités chez Bleu de Chine voici dix ans (voir ici et ), se plaisait à gommer toutes les aspérités de textes jugées trop « légers » ou trop « chinois » !


Sinologue beaucoup moins connu que les précédents qui occupèrent des positions importantes dans le monde académique et jouèrent un rôle important dans le développement de la sinologie française, Maurice Jametel (1856-1889) n'en fut pas moins un lecteur convaincu de la valeur du Jin Ping Mei. Celui qui fut un des professeurs d'Edouard Chavannes (1865-1918) à l’École des Langues Orientales vivantes où il occupa une charge de cours de chinois moderne, ne manqua jamais, pendant sa courte vie, une occasion d'assurer la promotion du roman. Voici pour vous en convaincre un extrait assez long tiré de son très séduisant article intitulé « Le livre en Chine. Bouquins et bouquinistes chinois. Souvenirs de l'Empire du Milieu » (Le Livre. Revue du monde littéraire. Archives des Écrits de ce Temps. 57, 10 septembre 1884, pp. 273-289)
« Ce premier achat nous a bien fait voir du libraire, et voilà qu'il s'en va tirer de derrière les fagots ces raretés qu'on ne montre qu'aux bibliophiles clients de la maison. J'ouvre un de ces rarissimes volumes ; à la place d'une belle impression je ne vois qu'une gravure non peinte dont le sujet plus que leste est rendu grossier par une exécution des moins artistiques. Je tourne le feuillet. Encore une gravure plus graveleuse encore, si c'est possible, que la première. Décidément, le libraire me prend pour un viveur, ce qui n'est guère flatteur lorsqu'on s'imagine avoir si ce n'est la tête d'un savant, tout au moins celle d'un studieux, d'un book-worm, comme disent les Anglais. Ma physionomie trahit sans doute mes sentiments, car un des associés s'approche de moi et m'adresse un long discours pour s'excuser de présenter à un sage des gravures aussi peu sages ; mais s'il l'a fait, c'est parce que la science brave même la pudeur. Le livre que j'ai devant moi est, me dit-il, un roman célèbre dans toute la Chine et d'une rareté très grande, sa vente ayant été interdite par le gouvernement il y a près de deux siècles, à cause des obscénités qu'il renferme. L'édition qui m'est offerte est une des plus belles qui existent, car, en outre de sa magnifique impression, exécutée au grand siècle de Kang-chi, elle tire une grande valeur des rarissimes gravures qui l'accompagnent et dont les bois ont été détruits depuis longtemps, ce qui fait que le tout constitue pour les bibliophiles chinois ce qu'est pour les nôtres l'édition des fermiers généraux des contes de La Fontaine. La célébrité incontestable du Kin-ping-meï — c'est le nom du roman dont je viens de parler — m'avait fait supposer pendant longtemps qu'en Chine, comme en Occident, l'interdiction d'un roman par la censure, pour cause de l'abus du décolleté, était la meilleure réclame qu'on pût lui faire. Cependant l'idée m'étant venue un jour de m'en faire lire des passages par un lettré, je m'aperçus vite que j'avais condamné bien à tort nos bons Chinois, qui, parmi tous leurs défauts, n'ont point celui de la contradiction. L'interdiction qui a frappé, presque à sa naissance, le Kin-ping-meï n'a rien à voir à son succès, qui tient à ce qu'il constitue un véritable phénomène dans la littérature chinoise. Son titre par lui-même ne dit pas grand'chose ; il est formé de l'assemblage du nom des trois héroïnes du roman, mesdames Kin, Ping et Meï, titre qui nous paraît fort explicable, même à nous autres Européens, ce qui n'empêche que des sinologues ont eu l'idée bizarre de le traduire et d'en faire « le prunier au flacon d'or ». La trame même du roman indique déjà les tendances révolutionnaires de son auteur. Au lieu de rester dans les lieux communs du roman classique chinois, Des amours d'un jeune lettré et d'une jeune fille aussi remarquable par sa beauté que par ses vertus, ce dernier nous raconte, en vingt-quatre volumes, l'histoire de la jeunesse des plus orageuses d'un droguiste qui a eu le malheur — malheur qu'il partage avec nombre d'Européens — d'avoir un papa qui lui a laissé une grosse fortune. C'est là, comme on le voit, un thème fort scabreux, très connu de nos romanciers, et qui dut grandement scandaliser les instincts conservateurs du monde lettré chinois du XVII° siècle. Cependant ce qui dut le scandaliser encore davantage, ce fut la façon dont ce sujet, tout nouveau en Chine, est traité. Au lieu des énumérations sans fin des politesses que se font les personnages, l'auteur du Kin-ping-meï nous présente les siens tels qu'il les a vus et les fait agir en conséquence. Au lieu de ces jolis dialogues où le jeune lettré et l'objet de sa flamme passent les heures à s'adresser des déclarations en vers, à se faire des compliments à l'aide de citations des écrits de Confucius et autres auteurs tout aussi passionnés, il décrit fort vulgairement les prosaïques amours de rencontre d'un de ces riches débauchés chinois qui appellent cyniquement les femmes des machines et se contentent de profiter des conquêtes que font, en leur nom, leurs lingots d'argent. Aussi plus j'avançais dans la lecture du Kin-ping-meï, plus je trouvais vrai le proverbe des Latins : nihil novum sub sole. Les romans de M. Zola, qui se flatte d'avoir été le premier apôtre du naturalisme sur la terre, ne sont, en somme, que du Kin-ping-meï réchauffé. L'auteur de ce dernier a, bien avant la naissance du brillant auteur de Nana, tiré admirablement parti du document humain. On voit, en lisant son ouvrage, que ses types sont vécus, et il nous raconte leurs actions et même leurs paroles sans y rien changer ou arranger, ce qui fait que, comme son arrière-petit-neveu Zola, son œuvre est remplie d'expressions fort grasses. En Chine, tout est immuable; les renseignements qu'il nous donne sur les mœurs privées des Chinois de son temps sont donc bien sûrement encore d'une parfaite exactitude, appliquées au temps présent. Malheureusement, les nombreuses joyeusetés du Kin-ping-meï ont tellement choqué les pudibonds sinologues qu'ils n'ont osé traduire le seul ouvrage chinois qui puisse nous édifier au sujet de la vie intime des sujets du Fils du Ciel. Pour combler cette lacune j'avais réuni de nombreuses notes au courant de mes lectures de ce roman ; les circonstances ne m'ont malheureusement pas permis d'en tirer quelque chose : mais si j'ai jamais un jour assez de loisir pour cela faire, je ne croirai pouvoir mieux l'employer qu'à les compléter, bien convaincu que je suis qu'en dépit de leur apparente légèreté elles contiennent bon nombre de choses dont la philosophie aussi bien que l'histoire pourront profiter. Pendant que j'examine le Kin-ping-meï, mon ami Yang multiplie ses achats ; sur son divan se succèdent les belles éditions anciennes des cinq King [jing 經] et des quatre Chou [shu 書], ouvrages de Confucius et de ses disciples qui constituent, pour ainsi dire, la base de la littérature chinoise. »
Fruit de ses lectures et de son attentif travail de décryptage, « L'Argot pékinois et le Kin-Ping-Meï » fut publié par Maurice Jametel quatre ans plus tard dans le volume VII du Bulletin de la Société des études japonaises, chinoises, tartares et indo-chinoises fondée en 1873, Le Lotus (Maisonneuve et Leclerc, 1888, pp. 65-80) :
« Durant mon séjour à Pékin, je voulus étudier avec soin la langue du Kin-ping-meï, dont j'ai déjà eu occasion de parler dans « La Chine inconnue » [1886]. Ce chef-d'œuvre de la littérature légère chinoise est composé dans un style intermédiaire qui n'a ni la brièveté admirable des écrits de Confucius et de ses disciples, ni la richesse de qualificatifs qui rendent la langue parlée si claire et si facile, en dépit de son monosyllabisme. A ce point de vue, il entrait parfaitement dans le cadre de mes études. »
Ce cadre est défini plus haut sous le vocable de « sinologie vulgaire », savoir l'étude « des dialectes chinois et du style écrit courant ». « Mais, ajoute Jametel, plus je me suis avancé dans cette direction, et plus j'ai eu à déplorer le dédain dont elle a été l'objet de la part des savants du 18ème siècle et du commencement du 19ème. Aussi, dans cette partie à peine explorée de la sinologie, l'étudiant doit-il marcher à l'aventure, au risque de s'égarer vingt fois avant de trouver une voie qui le conduise sûrement au but qu'il se propose d'atteindre. »

Parmi ces nombreuses difficultés, il y avait bien entendu celle de lire et de comprendre la langue du Jin Ping Mei, épreuve pour laquelle « tous les dictionnaires publiés en Europe » plus les « dictionnaires indigènes » [dont le Kangxi zidian 康熙字典, le Peiwen yunfu 佩文韻府 (1711)] n'étaient d'aucun secours :
« Seul, le Tching-tze-toung me donna, par-ci par-là, le sens d'une de ces expressions. Ce dernier ouvrage est, en effet, pour la langue chinoise ce qu'est le Bescherelle pour la nôtre ; et comme celui-ci, il donne un grand nombre de mots fort peu orthodoxes. Malgré cela, le Tching-tze-toung ne put me fournir assez de renseignements pour me mettre à même de lire couramment Kin-ping-meï. De guerre lasse, j'eus recours à mon jeune lettré, et avec son aide je parvins à avancer un peu dans mon étude. Cependant, comprenant combien je désirais mener à bien la tâche entreprise, il m'envoya son frère, un vieux fumeur d'opium pour lequel l'argot des viveurs et celui des vagabonds chinois n'avaient point de secrets. Grâce à lui, je pus bientôt lire le Kin-ping-meï avec autant de facilité que je lisais ces petits romans populaires débités dans les rues par les colporteurs chinois pour un peu moins d'un centime. »
Illustration du chapitre XXV du Jin Ping Mei 金瓶梅 : « Regardez comme elle sait se balancer ! » s'exclama Dame-Lune en se tournant vers Tour-de-Jade et Fiole. Juste à ce moment un coup de vent lui soulève la jupe, découvrant des culottes de soie rouge vif, serrées dans des jarretelles de chevilles de gaze verte, des jambières à beau contrepoint multicolore et jusqu'à la ceinture en fil rouge argenté. Tour-de-Jade la montra du doigt à Dame-Lune qui se contenta de rire en pestant : « la maléfique coquine [zei chengjing 賊成精]! » [A. Lévy (trad.), Fleur en Fiole d'Or, T. 1, p. 499, 25.3A]
Je reviendrai dans un prochain billet sur cette liste de 70 termes ou expressions retenus par ce pionnier de la « sinologie vulgaire ». Ces termes ne sont, bien entendu, pas exclusivement « pékinois », mais un habitant de la capitale du nord était bien naturellement capable de les comprendre avec une petite marge d'erreur qui explique et excuse sans doute les traductions parfois assez approximatives. Reste aussi en suspens l'identification du Tching-tze-toung : pour l'heure, je suis tenté de l'assimiler au Zheng zi tong 正字通 qui existe en pas moins de neuf exemplaires dans le fonds ancien de la Bibliothèque Nationale, comme l'indique le tome second du Catalogue des Livres chinois, coréens, japonais, etc. (1910) établi par Maurice Courant (1865-1935) [Voir pp. 9-11, Tcheng tseu thong, n° 4464-4470 à 4507-4512]. Il sera aussi question de l'ouvrage que Maurice Jametel publia deux ou trois ans avant sa mort, Souvenirs d'un collectionneur : la Chine inconnue (Paris : J. Rouam, 1886, 250 p.), lequel reprend dans le cinquième chapitre de sa troisième partie, « La Chine des bouquins », l'article publié en septembre 1884. Ce court chapitre y reçoit un titre en trois volets : « Le prunier au flacon d'or – Un Zola jaune – Romantisme et réalisme à la Chine ». Tout un programme. (P.K.)

vendredi 17 avril 2009

Réponse à la devinette (020)

Emblème de charge administrative de niveau 1A (Qing 清)(source).

Je ne pouvais pas partir en vacances en vous laissant suspendus à une devinette dont l'élucidation réservait comme d'ordinaire son lot de difficultés. Il n'empêche que deux fidèles de ce blog ont trouvé et se sont manifestés très rapidement :
  • le premier (ou bien ne serait-ce pas plutôt, la première) a répondu en fournissant la traduction du poème que le traducteur à découvrir avait laissé de côté. Pour lui (ou pour elle), il était clair que nous avions affaire à un des contes de Ji Yun 紀昀 (1724-1805), un de ceux si bien traduits par Jacques Dars dans le volume numéro 99 de la collection qu'il dirige aux Editions Gallimard, la prestigieuse collection « Connaissance de l'Orient ». Ce gros volume (563 pages) sortit en 1998 sous le titre de Passe-temps d’un été à Luanyang (Luanyang xiaoxia lu 灤陽消夏錄) ; il correspond au premier des cinq recueils composant un ensemble appelé Yuewei caotang biji 閱微草堂筆記, Notes de la chaumière des perceptions subtiles. Ce recueil initial (et sa traduction intégrale) offre pas moins de 297 récits ou plutôt « notes prises au fil du pinceau » (biji 筆記) couchées dans une langue classique directe, sans apprêt, mirabilia surprenants, faits rares et inexpliqués, récits mettant en scène esprits et démons, réunis et publiés par Ji Yun à partir de 1789. Ce récit est le 41ème et il reçoit un titre qui donne une indication sur la tonalité humoristique de beaucoup des récits de Ji Yun, « Jours tranquilles à Urumqi » (pp. 85-87) [Je poste le texte chinois de ce récit sur le blog des étudiants de Master qui ont le plaisir de travailler sur des extraits de cette œuvre].
  • Alain Rousseau fut, de son côté, mis sur la piste par la mention du lieu. Il a reconnu Urumqi [Wulumuqi 烏魯木齊] sous la transcription Oulumutsy et, en amateur praticien du Zibuyu 子不語 de Yuan Mei 袁枚 (1716-1798) et lecteur attentif des bonnes traductions, il a identifié l'auteur qui, comme nous le rappelle Jacques Dars dans son introduction (pp. II-III), avait été envoyé, en 1770, occuper pendant deux années un poste subalterne dans les Marches de l'empire mandchou. L'auteur trouvé, il restait les traducteurs. Ses sibyllins conseils laissent à penser que le problème ne lui résista pas longtemps : « Relisez les archives du blog, tout y est ! » C'était bien vu, car, en effet, j'avais à plusieurs occasions fait état des travaux de celle à qui l'on doit « Une tradition » et même signalé l'ouvrage d'où j'avais extrait ce passage révélateur de la technique propre à cette personne. Un billet du 7 juin 2008 fournit même des reproductions de mon exemplaire personnel. Le lama rouge et autres contes parut vers 1926 et à Paris, aux Editions de l’Abeille d’Or. Il est le fruit d'une collaboration entre Lucie Paul-Margueritte (née en 1886) (dont on se souvient qu'elle visita des registres aussi éloignés que la gaudriole Ming et le catéchisme néo-confucéen) et Tcheng-Loh [Chen Lu] 陳籙, « Ministre Plénipotentiaire de Chine à Paris », né en 1877.
Or donc, merci et bravo à tous les deux. Il n'en reste pas moins que l'évaluation de cette traduction reste à faire. Une rapide confrontation avec celle de Jacques Dars et le texte chinois, montre que le couple que constitua le distingué Chinois de passage en France et l'infatigable graphomane, fille de l'écrivain Paul Margueritte (1860-1918), prenait toutes les libertés avec leur source. On en saura plus sur ce point lorsque Mlle Huang Chunli 黄春丽, étudiante chinoise en deuxième année de Master Recherche en Littératures mondiales et interculturalité (Université de Provence) aura mis un point final à son mémoire qui s'attache à la comparaison des traductions françaises des récits de Ji Yun. Elle y intègrera bien évidemment l'autre traduction partielle du Yuewei caotang biji qui est sans doute devenue aussi difficile à trouver que Le Lama rouge. On la doit à Jacques Pimpaneau : Notes de la chaumière des observations subtiles. Paris : Kwok-on, 1995.

On reparlera donc assez rapidement de Ji Yun et aussi des différentes façons de s'y prendre avec la littérature chinoise des temps anciens – assurément le passage retenu est le prototype de la plus mauvaise d'entre elles. En attendant, je vous invite, pour redresser la barre, à vous rendre à Luanyang avec Jacques Dars ; on ne peut rêver meilleure compagnie en la circonstance. Bonnes vacances à tous. (P.K.)

jeudi 29 janvier 2009

Le retour de Shen Fu

Après Les Lettres familiales de Zheng Banqiao, j’avais en tête de rédiger un nouveau billet de ma nouvelle série « Indisponible » et de me plaindre de la disparition des rayonnages des librairies d'un autre de ces témoignages de la délicatesse des lettrés chinois de la dynastie Qing (1644-1911), savoir la traduction historique du Fusheng liuji 浮生六記 de Shen Fu 沈復 (1763-1825 ?) par Pierre Ryckmans. Or l’ouvrage, Six récits au fil inconstant des jours, dont l’absence se faisait cruellement sentir vient justement d’être réédité, et je suis donc heureux de vous annoncer le retour de Shen Fu.

Ce retour est assuré par les éditions Jean-Claude Lattès. Il apporte quelques modifications notables par rapport aux tirages anciens. Outre un nouveau format qui le situe dans une communauté esthétique avec le précédent ouvrage de Simon Leys paru chez cet éditeur - Le bonheur des petits poissons dont j'avais parlé - , c'est le nom de Pierre Ryckmans qui a été effacé au profit de son célèbre pseudonyme. On a, de plus, droit à une posface inédite rédigée à Canberra en septembre 2008. En voici un rapide résumé qui intègre les détails que son auteur n'a pas pris pas la peine de rappeler, préférant s'en tenir à l'évocation, quelque quarante ans après sa première publication, des raisons de son attachement pour cet ouvrage.


Après un rapide renvoi à un essai [« L'expérience de la traduction littéraire », L’Ange et le cachalot. Seuil, 1998, repris dans la collection « Points-essais », 2002, pp. 137-158] dans lequel il écrivait que « l’idéal du traducteur est de se transformer en l’Homme Invisible », il revient sur
  1. les circonstances dans lesquelles a vu le jour cette traduction, savoir un voyage en bateau entre Hong-Kong et Anvers avec son épouse à qui il doit d'avoir découvert cette œuvre,
  2. les déboires qu’a connu sa publication une fois le travail accompli : elle fut d’abord acceptée par Etiemble (1909-2002) pour figurer dans sa collection « Connaissance de l’Orient », mais comme la maison d'édition Gallimard avait déjà signé un contrat pour le même texte, la traduction fut finalement éditée à Bruxelles par les Editions F. Larcier en 1966. Elle portait une préface d’Yves Hervouet (1921-1999) qu’on ne retrouve déjà plus dans la réédition chez Christian Bourgois, collection « 10/18 » (n° 2715) en 1982, nouveau tirage qui fut bien accueilli par la presse mais dont le stock disparu « dans l’incendie d’un entrepôt ».

Quand la traduction de Jacques Reclus, qui vit le jour en 1967 sous le double titre de Récits d’une vie fugitive. Mémoires d’un lettré pauvre (Gallimard, « Connaissance de l’Orient ») avec une préface de Paul Demiéville (1894-1979), n’a jamais vraiment quitté les rayons des libraires, avec même un passage en « Folio » en 1977 (n° 968) et une réédition dans la collection petit format de « Connaissance de l’Orient » en 1986 (repris en 1990, 2001 et 2005), celle de Pierre Ryckmans, parue presque deux ans plus tôt, n’était plus accessible que chez les meilleurs bouquinistes et dans les bibliothèques.

Si vous disposez de pas moins de 18 €, vous pouvez donc acquérir ce bel ensemble de 265 pages qui reprend l’exergue empruntée aux conversations de Gœthe avec Eckerman (31 janvier 1827), l’avant-propos du traducteur, cette fois signé Simon Leys, ainsi que l’avertissement qui signale notamment que le titre emprunte à un texte de Li Bai 李白 (701-762) [Chun ye yan Tiaoliyuan xu《春夜宴桃李園序》: « L'univers n'est que l'auberge des créatures, et le temps, l'hôte provisoire de l'éternité : au fil inconstant des jours, notre vie n'est qu'un songe, et nos joies sont fugaces … » 夫天地者。萬物之逆旅也。光陰者。百代之過客也。而浮生若夢。為歡幾何。], la traduction, bien entendu [pp. 17-235], les 67 notes d’origine, plus la postface résumée plus haut, seule réelle nouveauté de cette édition qui permettra de faire connaître les quatre des six récits subsistants de ce remarquable témoignage de la destinée d’un Chinois du XVIIIe s. Le livre y gagne également une quatrième de couverture :
Shen Fu (1763-?) était un lettré obscur qui dut faire figure de raté aux yeux de ses contemporains. Mais ses Six Récits, dès leur publication posthume, connurent un succès extraordianire, en Chine tout d'abord, puis à l'étranger (où il fut traduit en plusieurs langues). Le propos apparemment modeste de Shen Fu – simplement raconter quelques expériences d'une vie sans grande histoire – a produit une œuvre d'une exceptionnelle originalité. Traditionnellement, l'autobiographie est un genre que la littérature chinoise n'a guère cultivé ; or celle-ci est non seulement vivante et candide, mais surtout elle s'attache à décrire un sujet que, tout récemment encore, la langue chinoise n'avait même pas de mot pour désigner : la vie privée – en l'occurrence, celle d'un couple amoureux (car les Six Récits sont tout éclairés par la lumineuse présence de Yun, la femme du narrateur) qui cherchait désespérément à construire et protéger son intimité à l'encontre des implacables conventions du monde. Pour Simon Leys, son traducteur, Shen Fu « déteint un secret dont nous avons besoin aujourd'hui comme jamais – le don de poésie, lequel n'est pas le privilège de quelques prophètes élus, mais l'humble apanage de tous ceux qui savent découvrir, au fil inconstant des jours, le long courage de vivre, et la saveur de l'instant.»
Or donc, pour résumer, nous disposons, à nouveau, de deux versions pour le même texte. Les plus exigeants pourront dès lors se livrer en toute quiétude au jeu des comparaisons entre les traductions. Une partie des commentaires attachés à un billet de Pierre Assouline sur son blog La République des livres porte encore mention d'une comparaison de ce type concernant le passage suivant :
« Un jour d’automne que nous festoyons au Pavillon de l’Osmanthe, le goût des aliments était complètement effacé par le parfum de cette fleur. Seul le gingembre mariné conservait l’acuité de sa saveur. « Le gingembre et la cannelle gagnent en force avec l’âge », et il n’est pas exagéré de comparer ces épices à de vieux ministres d’Etat endurcis sous le harnais. » [Jacques Reclus, trad., Gallimard, « Connaissance de l’Orient », p. 125]
« J’assistai un jour à un banquet donné dans la Tour des Lauriers en Fleurs ; le fumet des plats y était complètement oblitéré par le parfum des fleurs, seule la saveur du gingembre mariné ne s’en trouvait pas altérée. On pourrait d’ailleurs comparer cette propriété du gingembre et du genévrier à renforcer leur goût en vieillissant, à la vertu de certains ministres, dont la fidélité augmente encore avec l’âge. »[Simon Leys, trad., J.-C. Lattès, p. 172]
Détail d'une peinture de Chen Hongshou 陳洪綬 (1598-1652)

L'avis émis par Paul Demiéville en date du 8 juillet 1967 ne manque pas d'intérêt :
En français, nous sommes servis à souhait. Deux sinologues également compétents travaillaient depuis plusieurs années, l'un en Extrême-Orient, l'autre en Europe, à établi des traductions aussi soignées que possible, sans se connaître ni savoir qu''ils poursuivaient la même taâche. Ils ont abouti presque en même temps. L'excellente version de Pierre Ryckmans vient de paraître en Belgique (… novembre 1966). Celle que j'ai le plaisir de présenter ici est due à Jacques reclus, un descendant des grands frères Reclus qui se sont illustrés au début de ce siècle par tant de travaux divers (le géographe, Elisée, a publié avec son frère Onésime, en 1902, un gros volume sur L'Empire du Milieu). M. Reclus a passé la plus grande partie de sa vie en Chine ; il y a épousé une lettrée distinguée qui enseigne aujourd'hui le chinois à notre Ecole des langues orientales. Sa traduction est d'une fidélité scrupuleuse ; j'ai pu m'en assurer en la comparant de près avec le texte chinois, que j'ai trouvé j'ai trouvé ainsi une heureuse occasion de relire. Aucune difficulté n'est esquivée, et il n'en manque pas ; la recherche a été poussée à fond lorsqu'il fallait. De plus, le style reproduit avec un rare bonheur celui de l'original, qui est délicieux. Pour un ouvrage dont les charmes discrets ne se révèlent pas tous à première lecture, ce n'est pas trop que deux interprétations, naturellement un peu différentes. Le lecteur attentif trouvera profit à les lire l'une après l'autre, comme deux variations sur un thème riche en harmoniques. [« Préface », Gallimard, p. 19]
Les sinisants n'auront, quant à eux, aucune difficulté à se procurer une édition plus ou moins commentée, voire traduite en chinois moderne, proposant le texte seul ou avec d'autres textes appartenant au même sous-genre du xiaopin wen 小品文 dont le Fusheng liuji de Shen Fu serait le chef-d'œuvre. C'est ainsi qu'y faisait référence André Lévy dans son compte-rendu de la traduction du Yingmei’an yiyu 影梅庵憶語 de Mao Xiang 冒襄 (1611-1693) par Martine Valette-Hémery [Etudes Chinoises, vol. XI, n° 1 (Printemps 1992), p. 183-89] ; ces Souvenirs de l’ermitage des pruniers-ombreux (Picquier, (1992) 1997) étant vus comme « l’œuvre fondatrice d’un genre nouveau » de cette catégorie d'essai futile. Et s'il ne parvient pas à dénicher une édition de référence, il peut toujours se rabattre sur une édition en ligne comme celle, très correcte, fournie par le site Open Literature 開放文學.

Dès lors, quiconque pourra se livrer comme le fit à l'époque Werner Banck pour Oriens [Vol. 23 (1974), pp. 628-629] au jeu quelque peu stérile de la recherche des « possibles erreurs ». On pourra aussi préférer s'abandonner à une plongée sans réserve dans un univers accueillant et surprenant ou encore s'attacher comme Flora Blanchon le fit lors d'une conférence [« Shen Fu, un lettré bohème de la fin du 18e siècle »] reproduite en ligne sur le site du CRLV (Centre de recherche sur la littérature de voyage) à un des nombreux aspects de ce texte qui ne laissera personne indifférent.

Dans sa notice sur Shen Fu pour le Dictionnaire de littérature chinoise [André Lévy (ed.), PUF, « Quadrige », (1994) 2000, p. 266] dans laquelle il traduit le titre par Six Récits d'une vie éphémère, Jacques Dars a su trouver les mots pour résumer l'effet que l'on peut attendre de la lecture de cette œuvre :
« C'est, bien sûr, le portrait, extrêmement fouillé, du narrateur et de sa chère épouse qui nous fascinent, et nous en retenons d'emblée l'exquis art de vivre et de goûter ce « temps, hôte provisoire de l'éternité ». Cette qualité d'humanité donne au livre une résonance universelle ; l'émerveillement de Shen Fu nous émerveille, et par dessus les siècles, sa voix admirablement posée, et qui comme nulle autre nous émeut de ses confidences, restent aussi proche et fraternelle. »
Vous avez compris que si Six récits au fil inconstant des jours de Shen Fu n'est plus indisponible, il est indispensable. On pourrait du reste entendre bientôt parler à nouveau de Shen Fu et de ses écrits, car le cinquième des Six Récits aurait été retrouvé ! (P.K.)

vendredi 6 juin 2008

Derniers paragraphes (004)

En attendant de lire ici-même un compte-rendu détaillé sur le « Gao Xingjian Arts Festival » qui vient de se dérouler à Hong Kong et une synthèse sur le colloque international « Gao Xingjian : A Writer For His Culture, A Writer Against His Culture » qui en fut un des moments forts, pourquoi ne pas jeter un coup d’œil aux deux pages que la Newsletter de l’International Institute for Asian Studies (IIAS) consacre au prix Nobel de littérature 2000.

On doit ces deux pages (téléchargeables à partir d’ici) à Bob van der Linden qui a intitulé ce court portait « Individuality, literature and censorship: Gao xingjiang and China », composé de trois parties, « A meditation on the human spirit », « The fate of the writer in exile », et « Lost in translation? » qui a lui seul appelle sans doute des commentaires :
« Towards the end of Soul Mountain, Gao Xingjian writes:

« This is not a novel! »
« A novel must have a complete story. »
He says he has told many stories, some with endings and others without.
« They’re all fragments without any consequence, the author doesn’t know how to organize connected episodes. »
[...]
« No matter how you tell a story, there must be a protagonist. In a long work of fiction there must be several important characters, but this work of yours...? »
« But surely the I, you, she and he in the book are characters? » he asks.
« These are just different pronouns to change the point of view of the narrative. This can’t replace the portrayal of characters. These pronouns of yours, even if they are characters, don’t have clear images they’re hardly described at all. »
He says he isn’t painting portraits.»
(London: Harper Perennial, 2001, p. 452-3).

Because of his use of pronouns as characters, numerous details from Chinese history and culture, philosophical ‘excursions’ etc., Gao’s novels (and especially Soul Mountain) are not easy to read. One also wonders how much got lost in the no doubt excellent translations by Mabel Lee and to what extent these novels should be read in Chinese to be fully appreciated. Be that as it may, in English one can already sense the uniqueness of Gao’s autobiographical fiction. Hopefully his novels will soon be available in China, for any world civilisation should at least allow a niche for a creative individual in search of new developments in language.»
Le dernier numéro - 47 - de cette Newsletter indispensable à qui veut rester au courant des activités de la recherche sur l’Asie a pour thème « New Religious Movements ».

Le précédent - n° 46 - avait pour titre « The Politics of Dress » et portait en couverture une très amusante photo représentant les chefs d’Etats de l’APEC lors de leur réunion annuelle en novembre 2005 en Corée [Voir illustration ci-dessus], mais aussi un intéressant article de Louise Edwards : « Dressing for power Scholars’ robes, school uniforms and military attire in China » qui s’achève par un paragraphe baptisé « Militarised politicians » :
« The importance of education to political dress was balanced by rising sartorial militarism. Early in the Republican period China’s male political leaders often appeared in full European military regalia. The population was presented with images of alien remoteness in their leaders and these excessively decorated military clothes soon became associated with corrupt, selfaggrandisement. By the mid-1930s this ceased featuring in political leaders’ clothing despite the merging of political and military roles. Instead, leaders such as Sun Yat-sen, Chiang Kai-shek and Mao Zedong emerged in simpler forms of military attire invoking their increasing proximity to the ‘people’. The Sun Yat-sen suit (aka Mao suit) eventually became the communist uniform for both men and women. But, at the leadership level, the premier legitimacy of the scholar as leader remained even through to the Cultural Revolution. A widely circulated image of Mao from 1968, ‘Chairman Mao goes to Anyuan’, depicts a youthful Mao in a scholar’s robe. At crucial junctures the balance between the Mao-suited ‘soldier’ and the virtuous ‘scholar’ reappears to reassure people of the leadership’s wisdom, strength and constancy. The famous posters of Mao handing power to Hua Guofeng that carry the caption “With you in charge, I am at ease” depict the two men in Mao suits, surrounded by books, pens and sheafs of paper. The scholar performed political work well past the demise of the Imperial examination system. » (p. 7).
Le président Mao allant à Anyuan 毛主席去安源 (1968)
de Liu Chunhua 刘春华 (1944-)

Il se trouve qu’au moment de la sortie de ce numéro très richement illustré m’était tombé dans les mains le « Que sais-je ? », le n° 1675, dans lequel Michel Jan décrivait La vie chinoise (PUF). J’avais donc consulté le passage où il est question de l’habillement (p. 61-62). Je ne résiste pas au plaisir de vous le livrer tel quel :
« Les Chinois ont toujours eu une conception pratique du vêtement. Pour l'immense majorité ce ne fut jamais un moyen particulier de distinction. Les fantaisies et le luxe étaient réservés à une minorité de riches propriétaires et à la cour impériale. L'uniformité vestimentaire est encore actuellement une règle générale. Le vêtement pouvant différencier, dans une même société, des classes sociales, la fantaisie et la mode sont des phénomènes inhabituels, désapprouvés par le plus grand nombre. S'affubler de vêtements originaux ou étrangers est la preuve d'un manque de maturité. La rigueur ou la liberté relative des coupes ou des couleurs dépendent de l'humeur politique générale. La correction de la tenue est courante même chez les plus défavorisés, par contre l'élégance est rare. Elle émane alors d'une silhouette ou s'exprime dans une attitude, elle n'est pas le résultat d'une recherche ou d'une composition vestimentaire. Le vêtement est taillé ample et n'épouse pas les formes du corps. Dans la rue, la foule apparaît uniforme. Hommes et femmes portent invariablement une veste et un pantalon, d'une coupe unique et fonctionnelle, de couleur bleue ou grise. La casquette légère en coton (jiefang mao) coiffe la majorité de la population masculine. A l'intérieur des habitations les jeunes revêtent des chandails tandis que les femmes se permettent de porter des vestes traditionnelles aux couleurs vives. L'été, les citadins échangent volontiers le pantalon et la veste stricte pour une robe de couleur. C'est à Shanghai qu'on note les plus grandes audaces : robes à fleurs, voyantes, chemisiers multicolores. Ces originalités se remarquent d'autant plus qu'elles sont des exceptions dans certaines villes et à plus forte raison dans les campagnes. »
Il est sans doute heureux que cette contribution soit définitivement sortie des rayonnages des librairies. Mais il en reste suffisamment dans les bibliothèques et chez les bouquinistes pour induire les naïfs en erreur. Gare à ceux qui, comme certains étudiants pressés, n’ayant pas pris la peine de consulter sa date de rédaction - 1976 et 1980, date d’une ultime (?) révision -, se baseraient sur ce tableau complaisant pour envisager la Chine de ce début du XXIe s. Les autres pourraient s'amuser au jeu des différences et des permanences, et se poser la question : que reste-t-il de la Chine d'il y a trente ans ?

Mais sur un sujet aussi important, il convient de clore en se tournant vers les écrits d’un spécialiste, savoir Li Yu 李漁 (1611-1680) dont on peut lire grâce à Jacques Dars quelques unes des plaisantes considérations qui figurent dans l’essai « Zhi fu » 治服, « Se vêtir » (Xianqing ouji 閒情偶寄, juan 3) :
« Art difficile, qui demande un long apprentissage ! Comme dit l'antique adage : « Trois générations pour que les aînés sachent s'habiller, cinq pour qu'ils sachent manger » [三世長者知被服, 五世長者知飲食], ce qui rejoint un dicton moins ancien affirmant qu'il faut trois générations de fonctionnaires pour se vêtir et manger [décemment] [三代為宦, 著衣喫飯]. Les pauvres et indigents, honteux de leurs guenilles, répètent qu'ils n'ont pas d'argent pour s'habiller et déclarent que s'ils faisaient fortune, les hommes caracoleraient vêtus de pelisse, et les femmes arboreraient de magnifiques atours ... C'est ignorer que le vêtement adhère au corps, qu'un singe habillé fait pouffer tout le monde de rire, et que l'habit manifeste, chez les riches, la richesse, chez les pauvres, la pauvreté : le riche le met pour montrer sa richesse, le pauvre met le sien pour montrer sa pauvreté ... » (Les carnets secrets de Li Yu. Arles : Picquier, 2003, p. 46 ; pour visualiser le texte chinois, cliquer ici ou sur l'illustration ci-contre).
Ces remarques n’épuisent naturellement pas le sujet. Du reste, J. Dars n’a pas entièrement traduit cet essai qui réserve quelques surprises comme une piquante discussion d’un passage de La Grande Etude (Daxue 大學), commentaire très personnel que Li Yu avait déjà utilisé dans l’introduction du onzième de ses Shi’er lou 十二樓 (Douze pavillons, 1658) vers lesquels je vais à nouveau me pencher dans les mois qui viennent. (P.K.)