samedi 19 janvier 2008

Devinette (010)

Illustration tirée de Confucius. Des mots en action,
Danielle Elisseeff. Gallimard/RMN, « Découvertes », n° 440, 2003.

Le hasard fait bien les choses. Alors que je me désolais de devoir encore attendre qui sait combien de temps la réception d'un ouvrage pour vous poser la devinette de rentrée - la dixième de notre série initiée voici dix mois déjà (voir ici) - , je tombe, par hasard donc, sur ce passage qui me plaît beaucoup :
« J'avoue que je suis peu versé dans la littérature chinoise. Durant qu'il était vivant et que j'étais fort jeune, j'ai un peu connu M Guillaume Pauthier, qui savait le chinois mieux que le français. Il y avait gagné, je ne sais comment, de petits yeux obliques et des moustaches de Tartare. Je lui ai entendu dire que Confucius était un plus grand philosophe que Platon ; mais je ne l'ai pas cru. Confucius ne contait point de fables morales et ne composait point de romans métaphysiques.
Ce vieil homme jaune n'avait point d'imagination, partant point de philosophie. En revanche, il était raisonnable. Son disciple Ki-Lou lui demandant un jour comment il fallait servir les Esprits et les génies, le maître répondit :
- Quand l'homme n'est pas encore en état de servir l'humanité, comment pourrait-il servir les Esprits et les Génies ?
- Permettez-moi, ajouta le disciple, de vous demander ce que c'est que la mort.

Et Confucius répondit :

- Lorsqu'on ne sait pas ce que c'est que la vie, comment pourrait-on connaître la mort ?
Voilà tout ce que j'ai retenu, touchant Confucius, des entretiens de M. Guillaume Pauthier, qui lorsque j'eus l'honneur de le connaître, étudiait spécialement les agronomes chinois, lesquels, comme on sait, sont les premiers agronomes du monde. D'après leurs préceptes, M. Guillaume Pauthier sema des ananas dans le département de Seine-et-Oise. Ils ne vinrent pas. Voilà pour la philosophie. Quant au roman, j'avais lu, comme tout le monde, les nouvelles traduites à diverses époques, par Abel Rémusat, Guillard d'Arcy, Stanislas Julien et d'autres savants encore dont j'oublie le nom. Qu'ils me le pardonnent, si un savant peut pardonner quelque chose. Il me restait de ces nouvelles, mêlées de prose et de vers, l'idée d'un peuple abominablement féroce et plein de politesse.
»
La question est simple : qui est l'auteur de ce passage ? La solution sera révélée à la fin du mois de janvier ou beaucoup plus tôt par l'une ou l'un d'entre vous. Bonne chance. (P.K.)

jeudi 17 janvier 2008

Miscellanées (007)

L'année 2008 sera-t-elle un bon cru pour le roman asiatique en France ? Il est un peu tôt pour l'affirmer, mais si l'on se fie aux différentes annonces de publications à venir et aux efforts déployés par certains éditeurs pour nous en convaincre, elle devrait être mémorable. Encore que la sortie du Totem du loup, dont il fut question ici, pourrait laisser de marbre le public français et s'avérer in fine un pétard mouillé. Que dire, alors, de l'offensive médiatique des Editions Robert Laffont qui se déploie ces jours-ci sur deux fronts : le chinois et l'indien ?


Amour, luxure et … trahison

Dans le premier cas, l'affaire semble entendue. Il suffit de surfer sur l'engouement probable généré par la sortie du dernier film du réalisateur Ang Lee [Li An 李安 (1954-)] en proposant le livre qui lui a servi de prétexte --- et comme le film sera diffusé - à partir du 16/01 - chez nous sans aucune coupure, cela ne devrait pas poser de trop de problème.

La page internet consacrée (voir ici) à cette publication qui offre en tout quatre courtes nouvelles de Zhang Ailing 張愛玲, alias Eileen Chang (1920-1995) est du reste assez sobre et livre une quatrième de couverture à peine enrichie d'un lien vers la bande annonce du film. On y apprend que c'est Emmanuelle Pechenart qui a traduit celle qui nous est présentée comme « issue d’une grande famille de Shanghai, (...) contrainte par les événements politiques à émigrer à Hong Kong dans les années 1940. Encensée alors par la critique de son pays, qui voit en ce très jeune écrivain un auteur majeur de la littérature chinoise contemporaine, elle s’exile à nouveau, aux États-Unis cette fois. Là, en dépit du succès grandissant qu’elle rencontre, au soir de sa vie, auprès du public chinois, elle finira ses jours dans un total et volontaire isolement. » On devrait reparler de l'auteur et de ce livre ici très bientôt car ce dernier ne fait que 180 pages imprimées en gros caractères et précédées seulement d'une courte introduction. Celle-ci s'attache un peu au titre original, Se / Jie 色,戒 , sans pourtant justifier le choix de flanquer le titre anglais Lust / Caution d'un appendice qui renforce l'approche érotico-mélodramatique donnée aux écrits de Zhang Ailing par Ang Lee : Amour. Luxure. Trahison. Mais, puisque le livre reprend l'affiche du film, il se peut que l'éditeur et sa traductrice n'aient eu voix au chapitre.


Sacred Games à tout prix.

Avec Le Seigneur de Bombay (Sacred Games), le défi est plus grand puisqu'il s'agit d'imposer au lecteur français un roman de 1040 pages d'un auteur - Vikram Chandra - connu des seuls amateurs de littérature indienne contemporaine et de le lui faire accepter comme un incontournable best-seller. Les Editions Robert Laffont ont donc augmenté la voilure, voir ici. A une quatrième de couverture au style accrocheur sont venues s'adjoindre non seulement la vidéo d'une interview réalisée en anglais et dûment sous-titrée dans laquelle l'auteur répond aux questions de - je suppose - son traducteur, Johan-Frédérik Hel Guedj, mais aussi ce qu'on pourrait appeler une bande annonce qui joue de tous les effets dont abuse la communication publicitaire. Last but not least, un ‘widget’ est offert. Il permet non seulement de feuilleter le début du livre, mais aspire à conquérir les blogs afin de faire monter le buzz ! On trouve une autre preuve de l'attention dont a été entourée cette édition dès la couverture en harmonie avec le sujet que je vous laisse découvrir en long et en large, en texte et en images : voir aussi ici ou . Pour aller encore plus loin, on actionnera le lien qui conduit au site de cet auteur né en 1961 que l'image et le son nous ont rendu naturellement très attachant : mais avons-nous besoin de cela pour apprécier une œuvre ? Qu'en pensez-vous ?



Du Genji à tous les prix.

Une meilleur façon d'attirer l'attention du lecteur est de lui proposer en plus d'un texte de qualité, une édition d'exception. C'est ce qu'a choisi de faire Diane de Selliers Editeur en livrant fin septembre 2007 une magnifique et luxueuse édition du Genji monogatari 源氏物語 (XIe s.), le chef-d'œuvre, bien connu mais si peu lu, de la littérature japonaise.

L'œuvre de Murasaki-shibibu 紫式部 avait été traduite en français pas René Sieffert (1923-2004). C'est sa traduction, publiée en 1988 aux Publications orientalistes de France sous le titre Le Dit du Genji, qui est reprise. Elle retrouve toute sa force entourée de quelque 520 peintures du XIIe au XVIIe siècle présentées par Estelle Leggeri-Bauer (INALCO). Ce beau travail est accompagné d'un texte critique signé par Madame Sano Midori (Université Gakushûin, Tôkyô). Le site de l'éditeur (voir ici) offre un moyen idéal d'en prendre la mesure et de rêver - le coffret coûte tout de même 480 € ! Pour un clic seulement, on peut disposer d'un excellent dossier présentant une description de l'ouvrage ainsi qu'une riche présentation de l'œuvre. Ce document en format pdf signale que l’année 2008 célèbre le millénaire du Genji monogatari dans le monde entier. C'est donc le moment de le lire, ou de le relire, même si c'est dans la modeste réédition de 2001 des POF (Collection « Les œuvres capitales de la littérature japonaise », 1311 pages, 58 €). (P.K.)

dimanche 13 janvier 2008

L'eau à la bouche

Dans le domaine
de la littérature chinoise ancienne,
l'activité éditoriale tourne à ce point au ralenti
en ce début d'année que je me sens dans l'obligation
de vous signaler jusqu'aux rééditions d'ouvrages anciens,
même lorsque celles-ci pourraient passer pour mineures voire anecdotiques.

Je le fais d'autant plus volontiers aujourd'hui que l'ouvrage dont il va être question donnera, je le souhaite, envie d'en découvrir un autre de vingt-deux ans d'âge qui m'est cher : En mouchant la chandelle : nouvelles chinoises des Ming [Traduction de Jacques Dars revue par Tchang Foujouei. Paris : Gallimard, « L’imaginaire » n° 162, 1986 - voir l’illustration ci-dessus : il a été réédité depuis sous une nouvelle couverture] que Jacques Dars présentait ainsi :
« Voici un choix de nouvelles du début des Ming (XIVe-XVe siècles) : elles connurent en Chine un si fort succès qu'on les mit à l'index afin qu'elles ne distraient pas les jeunes lettrés de la sacro-sainte étude des Classiques confucéens ! Elles sont dues à deux lettrés fonctionnaires, l'un qui vivota de façon obscure, l'autre qui fit une prestigieuse carrière ... mais fut descendu de son piédestal à cause de ces répréhensibles écrits » (p. 7)
Le premier est Qu You 瞿佑 (1341-1427) à qui on doit les Nouvelles histoires en mouchant la chandelle, Jiandeng xinhua 剪燈新話, le deuxième est Li Zhen 李禎 (1376-1452), auteur de la Suite aux histoires en mouchant la chandelle, Jiandeng yuhua 剪燈餘話. Leurs écrits « atteignent d'emblée la perfection, et leur œuvre, qui ne devait être qu'une imitation des chuanqi anciens, est si élaborée et si belle qu'elle atteint, de l'avis des connaisseurs, des sommets inégalés, et marque l'aboutissement du genre » (ib.).

Ce genre, qui comprend tout aussi bien des « chroniques ou notations bizarres » parfois fort rustiques des Ve et VIe siècles et des nouvelles littéraires « consciemment élaborées, aux intrigues et aux péripéties complexes portée par une langue rénovée, flexible, riche, et extrêmement travaillée » (p. 9) sous les Tang, est ce que les spécialistes appellent selon l'époque considérée des zhiguai xiaoshuo 志怪小說 ou des chuanqi 傳奇. En un peu moins d'un quart de siècle, Jacques Dars en a fait connaître les principales facettes : les récits de l'étrange de l'époque des Six dynasties dans Aux portes de l'enfer [Nulle part, 1984, réédité en « Picquier Poche », 1997], le premier des cinq volumes du Yuewei caotang biji 閱微草堂筆記 ou Notes de la chaumière des observations subtiles (1789-1798), la monumentale collection réunies par Ji Yun 紀昀 (1724-1805), une des plus fameuses des collections tardives [Passe-temps d'un été à Luanyang. Gallimard, « Connaissance de l'Orient », n° 99, 1998, 563 p.] et cette anthologie de récits Ming (1368-1644).

Le tirage qui la remet dans l'actualité est un choix publié dans la collection de poche « Folio 2 € ». Il sort ces jours-ci sous le titre : Le pavillon des Parfums-Réunis [Gallimard, 107 p.]. Il conserve 6 des 22 récits de l'original et selon mon décompte quatre des quatorze de Qu You suivis de deux des sept de Li Zhen, soit les n° 5, 8, 13, 15, 19 et 21 qui sont respectivement : « Le Pavillon des Parfums-Réunis », « Les Lanternes-pivoines », « Émeraude », « La Belle aux habits verts », « Bijou » et « L'Écran aux hibiscus ».

Relisez les ou lisez les sans tarder : Jacques Dars y déploie un savoir traduire d'une rare efficacité qui fait qu'on oublie que cela a été écrit dans une belle langue classique fort retorse, mais écrivait-il, il n'aurait « jamais eu l'audace, ou la légèreté, de publier ces traductions, si un parfait lettré chinois, en l'occurrence M. Tchang Foujouei [Zhang Furui 張馥蕊], n'avait accepté de les revoir » (p. 18). Le temps, parfois cruel pour les traductions comme pour les hommes, n'a en rien altéré la qualité de ce travail - on croirait même que Qu et Li ont couché le fruit de leur débordante imagination directement en français. La seule chose que l'on peut regretter, c'est qu'en se jetant sur ce petit aperçu, le lecteur ne limite son plaisir et ne perde au passage des explications fort utiles fournies naguère par le traducteur, notamment concernant l'influence durable de ces écrits en Chine-même, mais aussi à l'étranger :
« Après un passage en Corée [où elles inspirent à Kim Sisûp 金時習 (1435-1493) son Kûmo sinhwa 金鰲新話, Nouveaux contes du Mont Kûmo] (et des traductions au XVIe siècle), les livres de Qu You et Li Zhen gagnèrent le Japon où, maintes fois traduits, ils devaient marquer durablement la littérature fantastique de l'époque d'Edo [江戶(1603-1867)], et être considérés comme une part importante du patrimoine littéraire chinois. C'est d'abord un certain Nakamura qui traduisit, en mêlant les traditions fantastiques chinoise et japonaise, trois nouvelles de Qu You (L'épingle d'or au phénix, Les lanternes-pivoines, La grotte de Shenyang), et les publia en 1648. Vers la même date parut une traduction de huit nouvelles, puis, en 1666, Asai Riyôi [淺井了意, mort en 1691] publia son Togibôko [伽婢子], une traduction où les patronymes et toponymes étaient japonisés. L'œuvre eut d'immenses répercussions, en particulier sur les recueils fantastiques de Tsuga Teishô (Hanabusazôshi, 1749) et de Ueda Akinari [上田秋成 (1734-1809)] (Ugetsu monogatari [雨月物語, 1768] que les lecteurs français ont pu goûter dans la traduction de R[ené] Sieffert : Contes de pluie et de lune [Paris : Gallimard/Unesco, « Connaissance de l’Orient », (1956) 2000. 231 p.]). Hayashi Razan [林羅山 (1583-1657)] (Kwaidan zensho [怪談全書], 1643) avait, lui, adapté des récits de Qu You et Li Zhen. Aux XIXe et XXe siècles, les traductions se sont succédées, sans parler d'un chapelet l'adaptations et d'imitations : soit trois siècles de succès ininterrompu.
Mais l'œuvre de Qu You parvint même, incognito pourrait-on dire, jusqu'en Europe ! En effet, l'histoire des lanternes-pivoines, la préférée des Japonais, fut reprise par le passionné de folklore nippon qu'était Lafcadio Hearn (1850-1904) dans son recueil fantastique, parfois glaçant et épouvantable, Kwaidan [1904, voir ici ou ]. Les lecteurs de langue anglaise ignoraient sans doute qu'ils se délectaient à une histoire chinoise du début des Ming, comme le firent des lecteurs de langue allemande quand Gustav Meyrink [(1868-1932)], l'auteur du Golem, traduisit l'œuvre de Hearn. On le voit, l'œuvre de Qu You eut une étrange destinée et une gloire dont il n'eût jamais osé rêver ! » (p. 16-17, les interventions entre crochets sont de moi).
L'influence fut également sensible au Vietnam, sur notamment sur le Truyên ky man luc 傳奇漫綠 de Nguyên Du 阮嶼 (XVIe s.) qu'on peut lire en français depuis 1962 grâce à Nguyên-Tran-Huan : Vaste recueil de légendes merveilleuses (Paris : Gallimard/Unesco, « Connaissance de l’Orient », (1962) 1989. 278 p.).

Y a-t-il meilleur livre que celui qui invite à en lire d'autres ou à une relecture ?

Dans cette même collection de publications à petit prix, mais rigoureusement établie et proposant des extraits de textes représentatifs de la littérature chinoise ancienne, on peut encore trouver une autre traduction de Jacques Dars - il s'agit d'un choix de 50 des 297 récits de son Ji Yun (voir plus haut), sous le titre très engageant de Des nouvelles de l'au-delà (N° 4326 - 2005, 138 p.) -, mais aussi d'autres fragments de livres également publiés dans la collection « Connaissance de l'Orient » qu'il dirige aux Editions Gallimard :
  • N° 4393 - Wang Chong 王充 (27-97 ?), De la mort. (2006 : extraits de Discussions critiques - Lunheng 論衡, 1997, traduits par Nicolas Zufferey )
  • N° 4145 - Les entretiens de Confucius (2004, 140 p. : traduction intégrale du Lunyu 論語 par Pierre Ryckmans (alias Simon Leys), seulement allégée d'une partie des notes et de la préface d'Etiemble)
  • N° 3961 - Le poisson de jade et l'épingle au phénix. Conte chinois du XVIIe siècle (2003, 106 pages : dixième conte du Huanxi yuanjia 歡喜冤家 traduit par Rainier Lanselle et tiré de son anthologie de contes érotiques parue sous le même titre en 1987)
Ces fragments sont autant d'invitations à lire plus de littérature ancienne, alors pourquoi résister ? (P.K.)

vendredi 11 janvier 2008

Totem et tambours

Le loup est l’un de ces animaux dont l’appétit pour la chair est le plus véhement ; et quoiqu’avec ce goût il ait reçû de la Nature les moyens de le satisfaire, qu’elle lui ait donné des armes, de la ruse, de l’agilité, de la force, tout ce qui est nécessaire en un mot pour trouver, attaquer, vaincre, saisir et dévorer sa proie, cependant il meurt souvent de faim, parce que l’homme lui ayant déclaré la guerre, l’ayant même proférit en mettant sa tête à prix, le force à fuir, à demeurer dans les bois, où il ne trouve que quelques animaux sauvages qui lui échappent par la vîtesse de leur course, et qu’il ne peut surprendre que par hasard ou par patience, en les attendant long-temps, et souvent en vain, dans les endroits où ils doivent passer. Il est naturellement grossier et poltron, mais il devient ingénieux par besoin, et hardi par nécessité ; pressé par la famine, il brave le danger, vient attaquer les animaux qui sont sous la garde de l’homme, ceux sur-tout qu’il peut emporter aisément, comme les agneaux, les petits chiens, les chevreaux ; et lorsque cette maraude lui réussit, il revient souvent à la charge, jusqu’à ce qu’ayant été blessé ou chassé et maltraité par les hommes et les chiens, il se recèle pendant le jour dans son fort, n’en sort que la nuit, parcourt la campagne, rode autour des habitations, ravit les animaux abandonnés, vient attaquer les bergeries, gratte et creuse la terre sous les portes, entre furieux, met tout à mort avant de choisir et d’emporter sa proie. Lorsque ces courses ne lui produisent rien, il retourne au fond des bois, se met en quête, cherche, suit à la piste, chasse, poursuit les animaux sauvages, dans l’espérance qu’un autre loup pourra les arrêter, les saisir dans leur fuite, et qu’ils en partageront la dépouille. Enfin, lorsque le besoin est extrême, il s’expose à tout, attaque les femmes et les enfans, se jette même quelquefois sur les hommes, devient furieux par ces excès, qui finissent ordinairement par la rage et la mort. Le loup, tant à l’extérieur qu’à l’intérieur, ressemble si fort au chien, qu’il paroit être modelé sur la même forme ; cependant il n’offre tout au plus que le revers de l’empreinte, et ne présente les mêmes caractères que sous une face entièrement opposée : si la forme est semblable, ce qui en résulte est bien contraire ; le naturel est si différent, que non seulement ils sont incompatibles, mais antipathiques par nature, ennemis par instinct.
On pourra lire la suite de cette magistrale leçon sur le loup dans l'Histoire naturelle, générale et particulière sur un site remarquablement établi dédié à son auteur et accessible à partir d'ici ou dans une édition de 1758 sur Gallica [le début se trouve page 44 qui correspond à la page 39 de l'édition numérique précédente] et sans doute aussi - mais je n'ai pas encore pu vérifier - dans le beau volume de la « Bibliothèque de La Pléiade » sorti l'année dernière pour fêter comme il se doit le tricentenaire de la naissance de Georges-Louis Leclerc, Comte de Buffon (1707-1788), l'architecte de cette monumentale œuvre publiée en 36 volumes entre 1749 et 1788 [voir Œuvres. Textes choisis, présentés et annotés par Stéphane Schmitt, Gallimard, 2007]. Je ne sais si Buffon a raison en tout concernant cet animal, mais il écrit si plaisamment qu'on ne s'étonnera pas de lire que Balzac le plaçait à la hauteur de Newton, Descartes, Spinoza, Raphaël, Titien, Shakespeare (voir à ce propos la Préface de Michel Delon).

Mais venons-en à nos moutons, c'est-à-dire à la sortie imminente, chez Bourin Editeur, de la traduction française de l'ouvrage de Jiang Rong 姜戎 dont il a été question a plusieurs reprises sur ce blog, Lang tuteng 狼圖騰 (voir ici). Celle-ci est annoncée avec un ressort médiatique dont jamais traduction du chinois n'a, me semble-t-il, bénéficié jusqu'à présent, savoir rien de moins qu'un site internet entièrement dédié à sa promotion : http://www.letotemduloup.fr/ et un slogan qui fera, selon l'humeur, s'esclaffer ou bien grincer les dents : « Premier best-seller chinois depuis la mort de Mao » !

Le totem du loup, c'est donc le titre retenu, ne devrait être dans les librairies qu'à la fin du mois de janvier - le 31 pour être précis. Ses 561 pages ont été traduites du chinois par Yan Hansheng et Lisa Carducci, et l'édition française a été « établie » (sic !) par Boris Martin. Outre des informations relatives à sa diffusion, le site propose en plus d'un portrait de Jiang Rong, une interview exclusive de l'auteur réalisée par J.-J. A. qui doit être Jean-Jacques Augier dont Alain Beuve-Méry nous apprend dans Le Monde des Livres (10/10/08, en ligne ici) qu'il est l'« ancien PDG des éditions Balland devenu investisseur en Chine ». Cet article bien documenté et judicieusement intitulé « L'offensive mondiale du Totem du loup » signale dans la foulée que « c'est François Bourin qui a acheté les droits du Totem du loup, pour 50 000 euros ». Mais revenons au site qui propose un extrait du livre, qui - c'est mon humble avis - pourrait bien ne pas produire l'effet d'attraction désiré ; une autre page rappelle le récent succès au Man Asian Literary Prize 2007 ; l’espace pour présenter les renvois aux articles de presse que cette publication devrait susciter est également prêt ; on peut même écouter le hurlement du loup !

Que demander de plus, sinon de disposer rapidement du livre dont on - avis aux amateurs - proposera le moment venu un compte-rendu détaillé sur ce blog. Ceci nous laisse le temps de déguster un délicieux roman dont la sortie - vers le 20 janvier - est signalée dans le même numéro du Monde des livres, savoir Le mystérieux Docteur Fu Manchu de Sax Rohmer (1883-1959), dans la nouvelle traduction de l'anglais d'Anne-Sylvie Homassel (Zulma, 320 p.). Car comme l’écrit Gérard Meudal, « les aventures de Fu Manchu sont bien datées [The Mystery of Dr. Fu Manchu, premier volet d'une longue série, vit le jour en 1913] ; c’est ce qui en fait le charme ». (P.K.)

mardi 8 janvier 2008

En courant, en écrivant, vite, un hommage à l’exigence littéraire

Julien Gracq s’est éteint fin décembre à l’âge de 97 ans.

Il n’est pas coutume d’aborder dans le présent blog la littérature française, mais sa disparition résonne en écho à notre travail en cours. Une analogie, certes mesurée, nous a fait songer à l’écrivain coréen JO Jong-Nae 조 정래 [趙廷來], pour lequel nous traduisons actuellement une présentation critique pour le public français.

Julien Gracq est sans doute le dernier grand écrivain français, peut-être même le dernier mythe littéraire, issu d’une lignée d’écrivains, de laquelle, chacun d’entre nous pourra ériger son propre Panthéon. Il incarne l’écrivain centré et concentré autour de la seule littérature, qu’il disait avoir à l’estomac. Au-delà du bruit et de la fureur des médias, Gracq incarnait l’écrivain pour qui, seule l’oeuvre et l’exigence du public comptent. Il était aussi l’homme du refus, refus du prix Goncourt, refus de la publication en poche, refus des honneurs de la presse et de la télévision, refus d’une littérature du laisser-aller. Son oeuvre est courte, une vingtaine de livres en 70 ans de littérature. Gracq avouait écrire lentement, la phrase longuement mûrie au cours des promenades le long de la Loire. Ses textes lui ressemblaient, ne s’offrant que difficilement à la première lecture, le mot enchâssé dans la phrase, comme pris dans un étau, mais ne souffrant jamais de ce manque de respiration que l’on retrouve parfois chez quelques uns de ses thuriféraires.

JO Jong-Nae écrit vite et revisite une histoire falsifiée de la Corée au travers de 3 grandes oeuvres majeures, La Chaîne des monts Taebaek (태백 산백), Arirang (아리랑) et Le fleuve Han (한강) reliées entre elles, chacune couvrant une partie de l’histoire de la Corée d’abord une, puis divisée. JO Jong-Nae s’est retiré du monde, durant près de 20 ans, pour entreprendre des recherches historiques et écrire ce qu’il considère comme l’oeuvre de vérité. Cas unique de la littérature coréenne et de la littérature mondiale, il a consacré sa vie entière à une oeuvre monumentale, 32 volumes publiés en 20 ans et près de 10 millions d’exemplaires vendus. Un livre de 350 pages tous les 9 mois environ, qui pourrait laisser songer à une performance sportive mais montre avant toute chose unepratique de l’écriture quasi continue. Dans un pays saccagé par l’occupation japonaise durant 35 ans, suivie par 3 ans d’une guerre intestine et d’une dictature qui a duré près de 35 ans pour s’éteindre à l’orée des années 90, JO Jong-Nae incarne le refus. Refus de voir l’histoire officielle écrite par ceux qui ont mis le pays à genoux, refus d’échapper au devoir de vérité, refus de laisser les victimes dans l’oubli, refus de laisser les fruits de l’essor économique échapper aux plus démunis, refus de laisser les intellectuels en proie au silence quand tout le pays résonne d’un infini besoin de comprendre. JO Jong-Nae s’attelle à la tâche et produit une oeuvre en 3 parties, 12 000 pages, 1250 personnages et 100 ans de l’histoire troublée de la Corée.

Julien Gracq et JO Jong-Nae, chacun dans un registre différent ont tenu à distance la vie publique et sociale, considérant l’oeuvre à faire comme pouvant suffire à une vie. Ici s’arrête sans doute le parallèle entre l’oeuvre de JO et celle de Gracq. Mais dans la rencontre du triste évènement et des délicieuses affres de la traduction, des fils invisibles nous ont apparus se tisser autour de l’exigence littéraire.

KIM Hye-gyeong et Jean-Claude de Crescenzo

La photo ci-dessus provient de la page d'accueil du site internet de JO Jong-Nae, voir ici. [Les oeuvres de JO Jong-Nae, traduites par Byeon Jeong-Won et Georges Ziegelmeyer, sont publiées en France aux éditions L’Harmattan]

jeudi 3 janvier 2008

Xinran à Paris

La sortie prochaine de Miss Chopsticks en français n’est pas une surprise pour les habitués de ce blog (voir ici) : la traduction de Prune Cornet verra le jour sous le titre Baguettes chinoises à la fin du mois de janvier aux Editions Philippe Piquier.

Ce que vous ne saviez pas, et que je viens juste d’apprendre, c’est que l’auteur de ce livre, la journaliste-écrivain (Xue) Xinran 欣然 (1958-), connue en France pour Chinoises (Picquier, 2003) et Funérailles célestes (Picquier, 2005), sera l’hôte de La Librairie Le Phénix (72 boulevard de Sébastopol, 75003 PARIS, 01 42 72 70 31, contact@librairielephenix.fr) le jeudi 10 janvier à 17 heures pour y rencontrer ses lecteurs.

C’est pour moi l’occasion de rendre hommage à cette belle librairie, lien irremplaçable entre l’Asie lointaine et le curieux de ses cultures et de ses littératures, occasion d’autant plus émouvante que cette quasi-institution vient de perdre son fondateur. Monsieur Régis Bergeron, écrivain sensible et d’une gentillesse rare, s’est éteint le 23 novembre 2007. Ce triste évènement a dûment été signalé par Livres Hebdo, le 13/12/07 :
Le fondateur de la librairie Le Phénix (…) Régis Bergeron est décédé fin novembre. Spécialiste du cinéma chinois, auteur (Le cinéma chinois de 1949-1983 à L’Harmattan et Le cinéma chinois de 1984-1997 à l’institut Image) et journaliste (notamment à L’Humanité), il avait inauguré en 1964 la librairie Le Phénix. Installée dans le 3e arrondissement à Paris, elle est spécialisée dans les ouvrages chinois et asiatiques avec une large part en VO. Ayant pris sa retraite en 1984, Régis Bergeron avait cédé sa librairie à Philippe Meyer et Claire Julien qui sont toujours à la tête aujourd’hui de ce véritable foyer de la culture chinoise et asiatique.
Foyer aussi dynamique qu’attentif aux attentes de sa clientèle et qui organise de fréquentes rencontres avec des auteurs venus de l’autre bout du monde ou, comme avec Xinran, simplement de l’autre côté de l’Atlantique. Ne pouvant malheureusement pas me rendre à ce rendez-vous inattendu, je salue chaleureusement ceux qui l’ont rendu possible et vous invite à vous y presser. Mais méfiez-vous, on ne peut sortir du Phénix les mains vides tant ses rayons sont pleins de tentations. Un coup d’œil à son site et notamment à ses catalogues, convaincra les novices de la richesse de son fonds : http://www.librairielephenix.fr/ (P.K.)

Complément du 23/01/08 : Bertrand Mialaret a consacré à Xinran un intéressant article sur Rue89.com : « La romancière Chinoise Xinran démonte les préjugés contre les filles » (voir ici) et Claire Devarrieux dans Libération (voir ici) - « A la baguette » - duquel je retiens ces propos attribués à Xinran : « Je lis chaque jour en chinois, de l’histoire, des essais, de la littérature classique, les auteurs entre 1300 et 1920. Au-delà des années 50, les romans sont manichéens. La Chine évolue à toute vitesse, tout change, la mode, les meubles, la nourriture, ils ne le racontent pas. Il y a des exceptions, Yu Hua, Fan Wu, et Mo Yan, dont la richesse d’évocation, la finesse d’analyse, l’utilisation des verbes met le roman contemporain au niveau de la littérature classique.» (P.K.)

lundi 31 décembre 2007

Nouvelle année

Vous le savez, l'année chinoise - celle du cochon - va courir jusqu'au 6 février 2008 avant de laisser, enfin !, place à celle du rat. Mais, en cette soirée du 31 décembre 2007, est venu le moment de vous adresser les vœux de notre équipe pour la nouvelle année du calendrier grégorien. Or donc, bonne année 2008 ; qu'elle vous soit douce et riche en lectures.

Je forme pour ma part le souhait que ce blog continue à vous aider dans votre exploration des littératures d'Extrême-Orient. Il vous a proposé 118 billets en 2007, soit une moyenne d'un billet tous les trois jours. Ce n'est pas si mal, mais loin de suffire pour rendre compte équitablement de l'activité éditoriale et savante dans le domaine des littératures asiatiques, mieux apprécier ses engouements et ses carences, ses emballements et ses négligences. Il faudrait, aussi, à chaque fois, plus de temps pour mieux rendre compte des progrès et des lacunes dans la traduction littéraire des littératures d'Inde, de Chine, du Japon, de Thaïlande, du Vietnam et de Corée.

Il vous a aussi tenu au courant des activités nombreuses et variées de notre équipe et continuera de le faire avec le même dévouement. Il vous associera à ses projets pour l'année qui commence, notamment la création de sa revue en ligne, l'inauguration de l'Espace de Recherche et de Documentation Gao Xingjian à la Bibliothèque Universitaire de Lettres et Sciences Humaines de l'université de Provence les 2 et 3 avril 2008, pour m'en tenir aux deux premiers rendez-vous majeurs.

Merci à ceux qui ont eu la gentillesse de glisser son adresse - http://jelct.blogspot.com/ - dans leurs liens préférés sur leur site ou leur blog, dans la liste de leurs favoris ou en activant le fil RSS qui les avertit aussitôt d'une nouvelle publication. Un salut amical et complice, enfin, à vous qui avez glissé un commentaire et fait preuve de beaucoup de persévérance et d'abnégation en vous penchant sur les devinettes que je vous propose. La prochaine est déjà prête. Mais, trêve de propos oiseux : bonne année à tous. (P.K.)

dimanche 30 décembre 2007

Réponse à la devinette (009)

Il est grand temps pour moi de vous donner la réponse à notre neuvième devinette. L'auteur à découvrir était Sterne, Laurence Sterne (1713-1768), bien évidemment. Vous auriez été tout aussi nombreux à l'identifier si j'avais choisi n’importe quel autre passage de La vie et les opinions de Tristram Shandy, Gentilhomme que ce début du chapitre XXX du volume VII - l'ensemble en compte neuf qui sont répartis en quatre tomes -, et avais, par exemple, retenu la deuxième moitié du chapitre XXXIX du même volume :
« ----- Et là-dessus je partis au galop pour le collège des Jésuites.
Or il en est chez moi du projet que j'avais d'aller lorgner dans l'Histoire de
Chine en caractères chinois ----- comme de tant d'autres que je pourrais citer, et qui ne frappent l'imagination que de loin ; car à mesure qu'inexorablement j'approchais du but ----- mon sang se refroidissait ----- et, insensiblement, l'empire de ma lubie s'effritait vers un néant si fatal qu'à la fin je n'aurais pas donné un fifrelin pour la voir satisfaite ----------- La vérité m'oblige à dire que le temps m'était compté et que mon cœur avait déjà volé au Tombeau des Amants ----- Je prie le Ciel, fis-je, la main sur le marteau de la porte, que la clef de la bibliothèque ait été égarée ; il n'en fut rien, mais le résultat fut le même ----------
Car tous les JESUITES avaient la colique ----- et s'en allaient à ce point par le bas que, du plus loin que remontaient les souvenirs du plus blanchi sous le harnois d'entre tous les praticiens spécialistes de la courante, jamais on n'en avait connu de telle. »
Voici maintenant les liens pour retrouver les deux passages dans leur belle langue d'origine que Guy Jouvet a si bien su rendre en français dans sa traduction intégrale publiée aux Editions Tristram (Auch) en 2004 (939 pages), respectivement pages 716 à 718 et 734 à 735 : pour le premier passage, voir ici pages 109 à 111 & pour le second, voir ici pages 141à 142.

On pourra aussi comparer avec la traduction de 1946 réalisée par Charles Mauron (Vie et opinions de Tristram Shandy, gentilhomme. Flammarion, « GF », 1982, 633 pages avec une préface, une bibliographie, une chronologie et des notes de Serge Soupel), qui a été malheureusement retenue pour l'agrégation 2007 de lettres modernes, sujet de littérature comparée : « Naissance du roman moderne - Rabelais, Cervantès, Sterne », ce dont s'étaient émus Sylvie Martigny et Jean-Hubert Gaillot, dans Le Monde du 6 octobre 2006 - ce texte est reproduit dans le catalogue 2008 des éditions Tristram qu'ils dirigent.

Pour mémoire [merci Fabula.org], la citation à examiner provenait du chapitre XI du volume II :
« Ecrire, quand on s'en acquitte avec l'habileté que vous ne manquez pas de percevoir dans mon récit, n'est rien d'autre que converser. Aucun homme de bonne compagnie ne s'avisera de tout dire ; ainsi aucun auteur, averti des limites que la décence et le bon goût lui imposent, ne s'avisera de tout penser. »
C’est la traduction de ce passage (ici en gras, en ligne ici) :
« Writing, when properly managed (as you may be sure I think mine is) is but a different name for conversation : As no one, who knows what he is about in good company, would venture to talk all ; -- so no author, who understands the just boundaries of decorum and good breeding, would presume to think all : The truest respect which you can pay to the reader's understanding, is to halve this matter amicably, and leave him something to imagine, in his turn, as well as yourself. »
que Guy Jouvet rend par :
« Ecrire un livre, pour qui sait bien s'y prendre (ce qui est, je crois, mon cas avec le mien, comme vous pouvez le constater vous-même) ne diffère en rien de tenir une conversation, à la nuance de vocabulaire près : quiconque connaît les règles et les usages du monde saura tenir sa langue et se gardera bien de tout dire dans une assemblée choisie ; -------- de même, nul auteur connaissant les bornes exactes que lui fixent la bienséance et le savoir-vivre n'aura l'outrecuidance de tout imaginer, et la plus authentique marque de respect qu'il puisse offrir à l'intelligence de ceux qui le lisent est de tout arranger avec eux à l'amiable, les mettant de part à demi dans son affaire et leur laissant, leur tour venu, autant de quoi faire travailler leur imagination qu'il s'en est déjà accordé pour exercer la sienne. » (p. 168)
C'est un peu comme si l'on devait se pencher sur le Xiyouji 西游記 en se bornant à la traduction de Louis Avenol (Le Seuil, 1957) et en snobant celle qu'André Lévy a livrée à « La Pléiade» (1991) - ce que, cela dit en passant, certains n'ont pas hésité à faire récemment en réunissant des textes représentatifs de la littérature chinoise dans un gros volume !

Bon, souhaitons seulement que l'on puisse disposer rapidement des notes et des commentaires associés à cette traduction remarquable ; ceux qui, en 1998, ont acheté le premier tome réunissant les volumes I et II de cette nouvelle traduction du « Livre des Livres » (« book of books », vol. III, chap. XXXI) (Tristram, 460 pages, dont 230 pages de notes serrées) savent ce que l'abandon du projet initial au profit d'une livraison de la traduction seule en un seul volume leur fait perdre --- cet appareil critique devrait être, un jour, disponible en ligne sur Lekti-ecriture.com.

On y trouvera, n'en doutons pas, des informations sur cette Histoire de Chine en trente volumes et en caractères chinois ! Les plus impatients pourront toujours se jeter - s'ils arrivent à mettre la main dessus -, sur l'article de V. R. Baker, « Sterne and Piganiol de la Force: The Making of Volume VII of Tristram Shandy » (Comparative Literature Studies, 1976, vol. 13, n° 1, pp. 5-14), lequel montre qu'en exploitant Le nouveau voyage de France, avec un itinéraire et des cartes faites exprès qui marquent exactement les routes qu'il faut suivre pour voyager dans toutes les provinces de ce royaume. Ouvrage également utile aux Français et aux étrangers (1724) de Jean-Aymar Piganiol de La Force (1673-1753), Sterne a fait preuve, non seulement d'un irrésistible humour, mais aussi d'imagination créatrice. J'ai rapidement parcouru les pages consacrées à Lyon par Piganiol de la Force dans sa précieuse description disponible sur Gallica2 dans un tirage de 1740 sans en trouver mention. La chasse reste donc ouverte. (P.K.)

dimanche 23 décembre 2007

La traduction, seule langue universelle de la littérature

En illustration : montage réalisé à partir d'un cliché du site Nobelprize.org. Voir aussi ici.

« La seule langue universelle de la littérature, c'est la traduction » Cette phrase qui comme me signalait fort justement Noël Dutrait, « devrait figurer au fronton de notre équipe », a été placée par Florence Noiville dans la bouche d'Horace Engdahl dans un article qu'elle lui a consacré dans le Monde des Livres paru le 21/12/07 sous le titre « Horace Engdahl : le faiseur de Nobel » :

Celui qui nous est présenté comme « l'homme le plus courtisé du monde des lettres », ne livre aucun secret sur les débats qui animent tous les ans l'académie dont il est depuis 1999 le secrétaire perpétuel : il fait mieux. Il constate que les écrivains que le comité Nobel prime :
«sont souvent des exilés, qu'ils aient fui hors de leur pays ou à l'intérieur d'eux-mêmes. En cela, ils sont plus des représentants de la « Weltliteratur » que de leur nation. C'est pourquoi, souvent, leurs concitoyens auraient préféré que nous ne les récompensions pas ou alors que nous couronnions quelqu'un d'autre à leur place ! (...) Les grands écrivains sont une menace pour leur peuple. C'est seulement une fois morts qu'ils cessent d'être un problème. Alors l'opinion change et, d'enfants prodigues, ils deviennent tout simplement des dieux.»
Un peu avant, évoquant le reproche que l'on fait au comité Nobel de négliger la littérature des Etats-Unis, Horace Engdahl conclut par cette déclaration :
« Je ne trouve pas que les Etats-Unis soient le centre du monde littéraire. L'anglais est une langue importante, mais ce n'est pas la langue universelle. La seule langue universelle de la littérature, c'est la traduction. »
Voilà qui tombe à pic pour réveiller ceux dont l'enthousiasme aurait été victime des désagréments que nous a amenés cette fin d'année. Qu'ils sachent que notre équipe a pris la sage décision de leur donner un délai supplémentaire pour participer au numéro inaugural de notre revue en ligne, Impressions d'Extrême-Orient. Ils ont, vous avez, jusqu'au 7 janvier pour nous envoyer [en respectant les règles de format et de présentation indiquées ici ou ] une traduction inédite d'un texte en rapport avec le thème retenu :

le voyage.


Les organisateurs du concours « A la découverte des grandes œuvres de la littérature coréenne » ont également été amenés à reporter au 4 février la clôture de cette épreuve. [voir ici ou ]

Que les vacances de Noël - qu'au nom de l'équipe, je vous souhaite douces et réparatrices -, vous permettent de vous appliquer à pratiquer, selon votre bon vouloir, cette belle langue universelle qu'est la traduction. (P.K.)

jeudi 20 décembre 2007

La poignante mélancolie des choses

C’est depuis Hanoi où elle se trouve en cette fin d’année que Nguyen P. Ngoc nous a fait parvenir ce billet sur un ouvrage de Minh Tran Huy (1979-) qu’elle nous invite à lire :

Pour vos vacances, voici une nouvelle du Vietnam. La princesse et le pêcheur (Actes Sud, 186 p.), le premier roman de Minh Tran Huy (actuellement rédactrice en chef adjointe au Magazine littéraire) est certes écrit en français, mais raconte une histoire imprégnée de l’histoire et de la culture vietnamiennes.

Je dois avouer que j’ai été curieuse, en lisant des comptes rendus dans la presse, de savoir ce qui se trouve derrière ces formules vagues « de la quête initiatique » et « de la recherche d’identité » auxquelles se livre l’héroine, sans doute assez proche de l’auteur, une jeune femme « née en France mais élevée dans la tradition vietnamienne ». Je me suis donc procuré le livre, et il faut dire que j’ai été agréablement surprise.

Je ne vais pas vous résumer le roman (il faudrait le lire…), mais sachez qu’il s’agit d’une histoire d’amour. Une histoire entre elle, jeune Française d’origine vietnamienne, et lui, un « boat people » qui vient d’arriver en France. Le problème, c’est qu’elle a l’impression qu’il la considère comme une petite soeur…

Cela explique sans doute le fait que les chapitres soient introduits par les extraits en italique tires d’un conte vietnamien. Très célèbre, il est associé à des sites connus sous le nom de Hon Vong Phu, souvent un piton rocheux dans lequel la population locale reconnaît la forme d’une femme debout avec un enfant dans les bras qui semble regarder dans le lointain. La légende raconte que cette femme est montée sur la montagne pour guetter le retour de son mari (de la guerre ou d’un voyage selon les versions) jusqu’à se métamorphoser en pierre. La version choisie par Minh Tran Huy est celle qui raconte l’histoire d’un frère et d’une soeur qui sont devenus, après une longue séparation pour échapper au destin, mari et femme. Un jour, ayant vu une cicatrice sur la tête de sa femme, le mari découvre la vérité. Bouleversé, il part sans rien dire, et la femme l’attend toujours...

Le conte s’achève en même temps que l’héroïne prend conscience d’elle-même. C’est une histoire d’amour sans happy-end, et sans désespoir. On n’y trouve pas de coupable, ni de victime. Juste des choses de la vie racontées avec simplicité, avec un petit pincement au coeur.

Nguyen P. Ngoc (Hanoi, décembre 2007)


Dans l’interview qu’elle a accordée à Claire Simon pour Evene.fr en août dernier [voir ici], Minh Tran Huy parle des livres et des rencontres qui l’ont marquée, dont celle de l’écrivain japonais Murakami Haruki 村上春樹 (1949-) :
« Plus largement, le roman est un hommage à Murakami, et plus particulièrement à ce que les Japonais appellent le « mono no aware », la « poignante mélancolie des choses », et qui désigne le sentiment qui vous envahit lors de la chute des feuilles en automne, ou de la disparition de l'être aimé au détour d'un chemin... Je voulais que La Princesse et le pêcheur donne à ressentir la nostalgie de ce qui a été et n'est plus. »
On pourra donc continuer la découverte de cet espace de la mélancolie en abordant l’œuvre de cet écrivain, un temps pressenti pour le Nobel de littérature 2007 et dont pas moins de treize titres ont déjà été traduits en français, dont Kafka sur le rivage (海辺のカフカ, 2002, Belfond, 2006). On prendra garde de ne pas le confondre avec Murakami Ryû 村上龍 (1952-) également bien connu chez nous, confusion contre laquelle Marjorie Alessandrini nous met en garde dans le dernier billet - « Un Murakami peut en cacher un autre » - de son blog Impressions d'Asie sur le site littéraire de NouvelObs.com, BibliObs.com. (P.K.)

vendredi 14 décembre 2007

Enfers et édition

En illustration : détail d'une photo d'une des tours de la BNF. Source cnsphoto.
Voir l'article de Chinanews.com attaché à ce cliché, ici.

Comme l'écrit si bien Michel Delon, « la Bibliothèque nationale s'exhibe », « se retrousse » entre le 4 décembre 2007 et le 2 mars 2008 ; elle expose son « Enfer » [Voir ici]. Cet événement culturel abondamment commenté dans les médias et accompagné d'un catalogue de 470 pages (Ed. de la BNF), a conduit le Magazine Littéraire à consacrer un dossier à cette part souvent occultée de la littérature française et mondiale : « Les enfers du sexe de Sade à Houellebecq » [n° 470, décembre 2007, pp. 28-64]. L'essentiel du dossier se penche sur le rapport que la France a entretenu avec ses débordements littéraires et artistiques avec une foule de références bibliographiques [voir le complément en ligne, ici] et d'illustrations dont des trésors d’édition rarement exposés. Pages 58 à 63 - « Le monde selon X » -, il est question de la manière dont le sexe s'écrit sous différentes longitudes des Etats-Unis à la Chine, en passant par l'Inde et le Japon, mais aussi les Caraïbes, l'Afrique, l'Espagne et les pays arabes.
Dans sa présentation de « L'érotisme sans tabou » du Japon, Claude Michel Cluny évoque Kawabata Yasunari 川端康成 (1899-1972), Tanizaki Jun'ichirô 谷崎潤一郎 (1886-1965), Nosaka Akiyuki 野坂昭如 (1930-), Mishima Yukio 三島由紀夫 (1925-1970), Shintaro Ishihara 石原慎太郎 (1932-), Abe Kôbô 安部公房 [ (1924-1993) et les nouvelles tendances de la création littéraires contemporaines qu'on peut découvrir grâce à différentes anthologies, mais signale aussi l'influence très grande prise ces dernières années par le manga et le cinéma. Pour poursuivre cette découverte et l'élargir, je vous conseille de vous rendre sur Shunkin.net, excellent site entièrement consacré à la littérature japonaise et à son actualité.

Directeur de la collection « Domaine indien » aux éditions du Cherche Midi, Jean-Claude Perrier traite, pour sa part, de cette nouvelle littérature indienne qui « a mis longtemps à s'affranchir de l'héritage castrateur de la prude Angleterre victorienne », « renouant ainsi avec la tradition hindoue, celles des amours tumultueuses et polymorphes de ses dieux » qu'on trouve notamment dans le Kama-sutra. Son billet – « Des écrivains décomplexés » - consacre quatre auteurs, savoir Tarun Tejpal, Upamanyu Chatterjee (1959-), Abha Dawesar (voir ici), tous trois présents au Salon du livre de Paris de cette année, et Raj Rao qui « a offert à l'Inde son premier roman homosexuel » (Boyfriend. Le Cherche Midi, 2005).

« Une obsession contemporaine » est le titre que Noël Dutrait a donné au volet chinois de ce survol oriental et dans lequel il rappelle le rôle pionnier joué par Jia Pingwa 賈平凹 (1952-) dans l'évocation, ou plutôt son scandaleux contournement, de la sexualité dans sa Capitale déchue (1997, trad. de Feidu 廢都, 1993). Avant lui, un seul nom : celui de Liu Xinwu 劉心武 (1942-) pour une nouvelle de 1982, « premier texte, osant évoquer l'amour légitime entre hommes et femmes » après la Révolution culturelle ; après Jia, rien ne va plus comme avant : des auteurs de qualité - Wang Xiaobo 王小波 (1952-1997), Mo Yan 莫言 (1956-), Yan Lianke 閻連科 (1958-), Gao Xingjian 高行健 - font une place importante au sexe, et des jeunes femmes délurées - Mian Mian 棉棉 (1970-), Wei Hui 衛慧 (1973-), Mu Zimei 木子美(1978-) - en font le seul argument de leurs autofictions.

Cette synthèse sur la situation chinoise peut être complétée par la lecture du Petit précis à l'usage de l'amateur de littérature chinoise contemporaine que Noël Dutrait a révisé et augmentée l'année dernière [Philippe Picquier, (2002) 2006] et un coup d'oeil aux actes de notre colloque passé « Traduire l'amour, la passion, le sexe dans les littératures d'Asie » (Aix-en-Provence, 15-16/12/06) [ici] qui fournit des aperçus sur des espaces et des époques que le Magazine littéraire et ses collaborateurs ont dû laisser dans l'ombre faute d'espace ou de curiosité.

NB : Certaines des communications données en décembre dernier n'ont pas encore été mises en ligne ; le tableau n'est donc pas encore complet --- gloire en soit rendue aux adeptes de la procrastination au long cours ! M'inspirant de leur art du savoir surseoir, je remets à plus tard la publication de la suite naturelle de ce billet qui est une modeste présentation de ce qu’on peut lire en français de la littérature érotique de la Chine ancienne. A Diable sait quand, donc ! (P.K.)

mercredi 12 décembre 2007

Devinette (009)

Deuxième illustration du chapitre 43 du Sanguo yanyi 三國演義
dans l’édition intitulée Li Liweng piyue Sanguozhi 李笠翁批閱三國志 (1680)

[Li Yu quanji 李漁全集, Hangzhou : Zhejiang guji, 1991, vol. 10-11]

Cette devinette est dédiée avant tout à tous ceux qui sont privés de l'occasion de donner toute la mesure de leurs compétences et qui en sont contrariés.

La situation actuelle faite aux étudiants de l'Université de Provence, par exemple, et à leurs maîtres par la même occasion, renvoie immédiatement à une formule que l'on trouve chez le Sima Guang 司馬光 (1019-1086) du Zizhi tongjian 資治通鑑 (Miroir complet sur l'illustration du gouvernement), fresque historique retraçant la période de l'histoire de Chine qui court entre 405 av. J.-C. et l'an 959, dont Zhu Xi 朱熹 (1130-1200) donna un abrégé fameux - le Tongjian gangmu 通鑑綱目, qui servit de base au Français Joseph-Anne-Marie de Moyriac de Mailla (1669-1748) pour établir son Histoire générale de la Chine ou Annales de cet Empire traduites du Tong-Kien-Kang-mou en treize volumes publiés entre 1777 et 1785. Cette formule, la voici : yīng xióng wú yòng wǔ zhī dì 英雄無用武之地. Malgré sa nature et sa longueur, elle figure dans tous les dictionnaires de chengyu 成語 et accepte la traduction littérale suivante : « le héros n'a pas de champ de bataille pour faire la démonstration de ses talents militaires ». (Le pluriel est également possible)

Sima Guang l'a puisée dans le Sanguozhi 三國志 (Chronique des Trois Royaumes) de Chen Shou 陳壽 (233-297) où elle figure sous une forme légèrement différente [yīng xióng wú sǔo yòng wǔ 英雄無所用武, « Zhuge Liang zhuan » 諸葛亮傳 {4: 911-937}, Beijing : Zhonghua shuju, p. 915]. On la retrouve tout naturellement au chapitre 43 du roman, le Sanguo yanyi 三國演義 (Beijing : Renmin wenxue, 1985, p. 374), où ce passage de la biographie de Zhuge Liang 諸葛亮 (181-234) est repris assez fidèlement.

On la rencontre encore dans bien d'autres romans anciens pour exprimer l'incapacité de faire montre de ses dons, comme le Général Li Meng 李蒙 dans le huitième conte du Gujin xiaoshuo 古今小說 (1620) qui sera placé en onzième position du Jingu qiguan 今古奇觀 d'où il a été traduit [R. Lanselle, Spectacles curieux d'aujourd'hui et d'autrefois, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1996, p 409 : « Le général Li Meng, bien que vaillant et crâne, ne pût, hélas ! en ces circonstances, donner toute la mesure de ses talents guerriers », 李都督雖然驍勇。奈英雄無用武之地。, passage que le Marquis d'Hervey-Saint-Denys (1822-1892) rend piteusement dans « Véritable amitié » (Six nouvelles nouvelles chinoises. Paris : Bleu de Chine, 1999) par « Li Meng était brave ; mais il comprit que la bravoure ne lui servirait plus de rien » (p. 101) !]. Mais, on le voit, grâce notamment à Li Yu 李漁 (1611-1680), on peut employer cette citation dans un contexte plus léger. Au chapitre six du Rouputuan 肉蒲團 (Chair, tapis de prière, 1658), il la place dans une réplique de Weiyangsheng 未央生 à son mentor qui l'interroge sur la taille de son « arme », les mots suivants : 如今祇為沒有婦人。使英雄無用武之地。[Taibei : Daying baike, « Siwuxie huibao », vol. 15, p. 237] que Patrick Hanan, auteur de la meilleur traduction disponible de ce chef-d'œuvre du roman érotique chinois, rend finement par : « I have no woman at present, so I'am a warrior without a battlefield. » (The Carnal Prayer Mat. New York : Ballantine, 1990, p. 96). Dans le même esprit, Li Yu y a de nouveau recours dans le « Shijin lou »十巹樓, huitième récit des Shi'er lou 十二樓 (1658)] dont il est question ici.

Mais quel que soit le contexte - amoureux, militaire ou universitaire - il est question de contrariété d'où le choix du texte retenu pour cette devinette qui ne devrait pas retarder ceux qui en ont d'ordinaire l'usage de reprendre, dès que possible, le chemin des amphis et des salles de cours :
Pour tous ceux qui, sachant de quoi ils parlent, appellent contrariété une CONTRARIETE, il ne saurait en exister de pire que de passer la plus grande partie de la journée à Lyon, Lyon, la ville la plus opulente, la plus prospère de France, la plus riche en vestiges de l'Antiquité ---- et de ne pouvoir la visiter. En être empêché pour une quelconque raison, c'est déjà forcément une contrariété ; mais en être empêché par une contrariété --- c'est sans nul doute ce qu'en bonne philosophie l'on nomme

CONTRARIETE
sur
CONTRARIETE.

Je venais de lamper mes deux écuelles de café au lait (soit dit par parenthèse, ce mélange est un excellent remède contre la consomption, mais lait et café doivent être bouillis ensemble ----- sinon vous n'avez que du café et du lait) ----- et, comme il n'était que huit heures du matin, et que le bateau ne partait pas avant midi, j'avais le temps de visiter assez de Lyon pour lasser la patience de tout ce que j'ai d'amis de par le monde à le raconter. Je m'en vais faire un tour à la cathédrale, fis-je en consultant ma liste de choses à voir, et verrai donc en premier le prodigieux mécanisme de la grande horloge que nous devons à Lippius de Bâle -----
Or, de toutes les choses au monde, la mécanique est bien celle à quoi je m'entends le moins ----- je n'ai pour cela ni don, ni goût, ni tendresse particulière ----- et mon cerveau est si absolument hermétique à tout ce qui touche à la branche, que, je le déclare solennellement, je n'ai jamais réussi à comprendre le mécanisme d'une cage d'écureuil ou d'une vulgaire roue de rémouleur ----- bien que j'ai passé nombre d'heures de ma vie à contempler la première avec une attention zélée ---- et que j'aie fait le piquet auprès de la seconde avec plus de patience que n'en a jamais eu à le faire aucun chrétien -----
J'irai donc voir les surprenants mouvements de cette fameuse horloge, fis-je, c'est la toute première chose que je ferai, puis j'irai visiter la grande bibliothèque des Jésuites, où je tâcherai de consulter, si c'est possible, les trente volumes de l'Histoire de Chine, écrite (non en tartare mais) en chinois, et en caractères chinois par dessus le marché.
Or, vu que je connais pour ainsi dire aussi mal le chinois que le mécanisme de l'horloge de Lippius, on se demande bien quel prodige ces deux articles ont ainsi joué des coudes pour prendre les deux premières places dans ma liste de choses à voir ----- je laisse donc aux amateurs de curiosités le soin de résoudre ce problème, un problème comme seule sait nous en poser la Nature. Cela m'a en effet, je l'avoue, tout l'air d'une des extravagances tout à fait intentionnelles de cette capricieuse Dame, et ceux qui la courtisent ont autant d'intérêt que moi à deviner ce qui se cache derrière ses fantaisies.
Vous avez compris : il faut identifier l'auteur de ce texte. Bonne chance ! (P.K.)