jeudi 12 mars 2009

Quelques parutions récentes

Sebastian Veg, membre associé de notre équipe, chercheur au CEFC de Hong Kong vient de publier aux éditions de l’EHESS, Fictions du pouvoir chinois, littérature, modernisme et démocratie au début du XXe siècle.

J’avais eu le grand plaisir de faire partie du jury de thèse de Sebastian Veg, qu’il avait soutenue en 2004 dans notre université. Cette thèse de littérature comparée, dirigée par Fridrun Rinner était intitulée « Fictions chinoises du pouvoir et du changement politique : Kafka, Brecht, Segalen, Lu Xun, Lao She ». Elle analysait et comparait magistralement les œuvres de cinq auteurs essentiels du XXe siècle dans leur prise en compte des changements politiques et de la recherche de la démocratie.

Cet ouvrage deviendra à coup sûr un « incontournable » aussi bien pour les historiens de la Chine moderne que pour les spécialistes de littérature chinoise moderne et les comparatistes qui s’intéressent à la littérature du XXe siècle. On y trouve traitées en profondeur toutes les questions importantes qui se sont posées aux écrivains de cette époque dans le monde entier : les rapports entre fiction et pouvoir, fiction et morale, démocratie et fiction, la naissance d’une littérature dite « nationale », les relations entre récit de voyage, exotisme et colonialisme, littérature réaliste et réalisme socialiste, le théâtre face à l’histoire et bien d’autres encore.

En outre, l’ouvrage est truffé de notes toutes plus stimulantes les unes que les autres, remplies d’informations passionnantes. Les repères chronologiques, un glossaire des caractères chinois, une imposante bibliographie, des index et même des illustrations très judicieusement choisies complètent cet ouvrage indispensable.

Seul un polyglotte comme Sebastian Veg pouvait se permettre d’aller aussi loin dans l’étude des œuvres de deux écrivains allemands, un écrivain français et deux écrivains chinois ! Il s’agit de La véridique histoire d’A-Q de Lu Xun, La Maison de thé de Lao She, René Leys de Victor Segalen, La Muraille de Chine de Franz Kafka et La Bonne Ame du Setchouan de Bertold Brecht. Sebastian Veg justifie son choix par ces mots : « La restriction à des œuvres situées dans le contexte chinois se justifie aussi par la rareté des textes européens traitant des changements politiques en Europe à cette époque, la Chine apparaissant sans doute alors comme le lieu par excellence où se jouait le chamboulement politique de la modernité. »

Une autre publication récente a attiré mon attention, l’ouvrage de Izabella Łabędzka, Gao Xingjian’s Idea of Theatre, from the Word to the Image, publié chez Brill en 2008.

Après les travaux de Gilbert Fong et de Sy Ren Quah, ce livre tout récent deviendra aussi un « incontournable » dans l’étude de notre Prix Nobel. Notre équipe de recherche a eu deux rendez-vous manqués avec Izabella Łabędzka : elle avait annoncé sa venue au colloque sur l’œuvre théâtrale et romanesque de Gao Xingjian que nous avions organisé en 2005, puis à la table ronde sur la traduction de l’œuvre de Gao Xingjian à l’occasion de l’ouverture de l’Espace de recherche et documentation de notre université en 2008, mais les deux fois elle a été empêchée de venir par des événements indépendants de sa volonté. En lisant son livre, on ne peut que regretter son absence tant il paraît capital pour travailler sur l’œuvre théâtrale de Gao. Elle passe du théâtre d’avant-garde du début des années 1980 à la recherche du théâtre total, en passant par l’absurde, le tragique, le rôle de « l’acteur neutre » etc., concepts fondamentaux dans la recherche esthétique de Gao Xingjian. Là aussi, un jeu de notes foisonnantes apporte une foule de références et de renseignements, ainsi qu’une bibliographie très complète.

La quatrième de couverture indique bien la démarche suivie par l’auteur :
« This book argues that Gao Xingjian's Idea of Theatre can only be explained by his broad knowledge and use of various Chinese and Western theatrical, literary, artistic and philosophical traditions. The author aims to show how Gao's theories of the theatre of anti-illusion, theatre of conscious convention, of the "poor theatre" and total theatre, of the neutral actor and the actor - jester - storyteller are derived from the Far Eastern tradition, and to what extent they have been inspired by 20th century Euro-American reformers of theatre such as Antonin Artaud, Bertolt Brecht, Vsevolod Meyerhold, Jerzy Grotowski and Tadeusz Kantor. Although Gao' s plays and theatre form the major subject, this volume also pays ample attention to his painting and passion for music as sources of his dramaturgical strategies. »
Espérons que dans un avenir proche Izabella Łabędzka pourra venir en personne nous parler de cet ouvrage et visiter notre Espace de recherche et de documentation Gao Xingjian.


A propos de Gao Xingjian, on peut suivre ses déplacements à travers les échos que l’on trouve sur Internet, en Espagne par exemple. En décembre, le musée Würth de La Rioja a organisé une grande exposition de ses œuvres récentes sous le titre Después del diluvio, « Après le déluge ». Un bel album, disponible à l’ERD Gao Xingjian contient un texte de Gao Xingjian « De l’esthétique de l’artiste ».

Enfin, à l’occasion de la mise en scène de la pièce Au bord de la vie au Pérou par Marcos Malavia qui avait fait avec Muriel Roland une lecture de cette pièce l’année dernière dans notre université, une interview de Gao Xingjian est disponible sur le site du réseau Asie. Voilà ce qu’il répond à la question « Pensez-vous que votre œuvre puisse avoir la même signification pour le public latino-américain que pour le public européen ? »
« Oui, ça me fascine. Il y a une vive réaction de la part des lecteurs latino-américains. Moi, j’ai une passion pour les auteurs latino-américains, et je connaît assez bien leur travail. Il y a beaucoup de traductions en chinois. Ce n’est pas tellement loin, surtout le réalisme magique. C’est une autre manière de présenter l’absurde, mais qui me parle très bien. Marcos Malavia est bolivien. Il a très bien compris mon théâtre, et il n’y a pas de difficultés de communication avec lui. Ca veut dire qu’on n’est pas si loin les uns des autres.»
Signalons enfin que Télé Campus Provence vient de sortir cinq DVD contenant l’ensemble des manifestations de l’ouverture de l’ERD Gao Xingjian, les 26 mars, 2 et 3 avril 2008. Ils seront bientôt consultables en ligne.

J’aimerais aussi signaler deux livres récents : un très beau texte court de Yan Lianke, Les jours, les mois, les années, traduit par Brigitte Guilbaud, aux éditions Philippe Picquier et Chinatown (Seuil, « Cadre vert ») de Thuân, une écrivaine vietnamienne qui vit à Paris. Sa traductrice en français, Doan Cam Thi participe au colloque des 13 et 14 mars de notre équipe sur Littératures d’Asie : traduction et réception.

Et pour les amateurs de littérature comparée, je suggère une comparaison entre Quarante et un coups de canon de Mo Yan et le dernier roman de Yann Queffélec, La Puissance des corps. On s’aperçoit que les affaires de viande trafiquée peuvent survenir aussi bien en Chine qu’en France… Noël Dutrait

Point d'orgue

La section d'Etudes coréennes du Département d'Etudes Asiatiques de l'université de Provence et l'Institut de l'Image d'Aix-en-Provence ont invité le réalisateur coréen IM Sang Soo (임상수) dans le cadre d'un Festival du cinéma coréen qui, depuis le 11 mars jusqu'au 24 mars, propose un riche panorama du cinéma coréen.

Une rencontre avec le réalisateur et Antoine Thirion (Les Cahiers du Cinéma) est prévue le samedi 14 mars à 17 h (Cité de l'Image, La Méjanes, Aix-en-Provence). Elle sera suivie de la projection d'Une femme coréenne (2003) et à 20 h 30 de The President's Last Bang (2005). Le troisième film de Im Sang-soo retenu dans cette programmation est Girl’s Night Out (1998).

Il s'agit donc d'une excellente occasion pour ce familiariser avec l'œuvre de ce réalisateur né en 1962, fils d'un critique de cinéma, qui a étudié « la sociologie avant de s'orienter à son tour vers le 7e art en intégrant la Korean Film Academy en 1989 ». La micro-biographie qui accompagne le programme du festival sur le site de l'Institut de l'image indique qu'il est « passé de la théorie à la pratique par la voie de l'assistanat, notamment auprès d'Im Kwon-taek au début des années 90 ».

De ce dernier [Im Kwon Taek (임권택)], on pourra également voir Le chant de la fidèle Chun-hyang (춘향뎐, 2000), le même jour à 14 h 30, soit juste en sortant de notre colloque, « Littératures d’Asie : traduction et réception », qui se tient, je vous le rappelle, vendredi 13 et samedi 14 (voir le programme). Quel meilleur point d'orgue imaginer ? (P.K.)

Intraduisible légèreté du blogueur distrait

Dans un billet mis en ligne le 30 novembre 2007, j'annonçais la tenue le 17 décembre de la même année à l'Université de Provence d'une Journée doctorale sur le thème « Traduire l’intraduisible », journée pendant laquelle devaient intervenir neuf orateurs, jeunes doctorants, professeurs de notre université ou chercheurs extérieurs à elle. Parmi eux , trois nous sont plus chers : Noël Dutrait, He Hongmei et Solange Cruveillé.

Depuis, comme nous l'apprend Sophie Rabau sur Fabula.org, la revue e-LLA, Revue électronique des doctorants en Langues, Lettres et Arts, hébergée par le site de l'Université de Provence, a mis en ligne – c'était le 2 juin 2008 ! -, son premier numéro qui propose justement les actes de cette journée d'étude.

Il est donc grand temps de se rendre sur les pages donnant accès à ces communications en format pdf :
  • He Hongmei (doctorante en littérature française, CIELAM), « Les traductions de Proust en Chine » : La comparaison de deux traductions de Proust en chinois nous permet de mieux comprendre comment les traducteurs ont transféré dans cette langue hétérogène le style proustien et particulièrement ses deux aspects les plus importants : la phrase et la métaphore. Au lieu de se borner à signaler les défauts ou les qualités de chaque traduction, notre comparaison a pour but de trouver leurs différences, d’illustrer les problèmes auxquels se heurtent les traducteurs et la manière dont ils les résolvent.
  • Solange Cruveillé, « La traduction des images érotiques dans un conte de Zhou Qingyuan » : La littérature érotique chinoise classique a pour particularité de décrire beautés et scènes amoureuses en des termes élégants et poétiques, en usant d’un vocabulaire floral ou guerrier qui peut paraître totalement abstrait à un lecteur non averti. Quels choix le traducteur devra-t-il faire pour rendre fidèlement ces images, en veillant à garder à la fois beauté de la langue et contenu implicite ?
Notons qu'on retrouvera aussi bien Noël Dutrait que He Hongmei et Solange Cruveillé au colloque sur les « Littératures d'Asie : traduction et réception » qui va se tenir demain vendredi 13 mars 2009 et le jour suivant (voir le programme). Voilà un oubli réparé. (P.K.)

mercredi 11 mars 2009

Leçon inaugurale

A deux jours de l'ouverture de notre colloque sur les
Littératures d’Asie : traduction et réception
qui se tiendra les 13 & 14 mars 2009
(Salle des professeurs, Université de Provence, Aix-en-Provence)
et auquel vous êtes tous conviés
[voir le programme],
je suis heureux de vous annoncer
(avec un peu de retard, je le reconnais)
la mise en ligne sur le site du Collège de France
de la leçon inaugurale de la
Chaire d'histoire intellectuelle de la Chine,
donnée par Anne Cheng,
le 11 décembre dernier.

Cette leçon, annoncée quant à elle en temps voulu sur ce blog « Tous au Collège », 9/12/08), sera disponible prochainement aux Editions Fayard ainsi qu'en DVD (Collège de France/CNDE/Doriane). On peut donc la visionner (50 mn) directement (cliquer sur l'illustration ci-dessous), ou en suivant les liens à partir d'ici.

En voici un court extrait (d'après le document mis en ligne Lettre n° 24, p. 6) :
« L’évolution historique de la Chine au cours du siècle dernier nous force à être des observateurs de plus en plus participatifs, pour emprunter un terme à l’anthropologie. Notre regard sur la Chine ne peut plus se permettre de rester distant et de construire à sa guise un objet appréhensible comme un tout quintessentiel. A bien des égards, nous vivons encore pour une large par sur des conceptions formées il y a trois siècles à l’époque des Lumières qui ne sont cependant plus ni très éclairées ni très éclairantes. On ne peut manquer d’être frappé par les représentations contradictoires et pourtant concomitantes qui prévalent encore à l’heure actuelle : comment concilier, d’un côté, l’image d’une « Chine philosophique » chère à Voltaire, rationaliste et esthétique et, de l’autre, celle d’une Chine issue d’un « despotisme oriental » à la Montesquieu, autocratique et machiavélique ? Il nous faut accepter d’observer et d’écouter de plus près et, de ce fait même, renoncer aux généralisations à l’emporte-pièce, si brillamment séduisantes et si commodément monnayables soient-elles. »

lundi 9 mars 2009

Littératures d’Asie : traduction et réception

Voici le programme des journées sur le thème
Littératures d’Asie : traduction et réception
que la Jeune équipe
« Littératures d’Extrême-Orient, textes et traduction »
organise les 13 & 14 mars 2009
(Salle des professeurs, Université de Provence, Aix-en-Provence)


Vendredi 13 mars 2009

9 h – 9 h 30 : Ouverture du colloque

9 h 30 – 9 h 55, Paolo Magagnin, doctorant, université Ca’Foscari de Venise/université de Provence, « La traduction et la lettre, ou le ryokan du lointain : vers une pratique de la différence dans la traduction des langues orientales ? »

9 h 55 – 10 h 20, Marie Laureillard, université Lyon II, « La traduction de l'œuvre du poète taïwanais, Chen Li ».

10 h 20 – 10 h 45 : Le Min Sook, doctorante université Paris VII, « La traduction des titres de romans coréens : le cas de Kim Dong-ri (1913-1995) ».

10 h 45 – 11 h : pause

11 h – 11 h 25 : Julie Kim-De Crescenzo, université de Provence, « Traduire la nuance dans le texte littéraire coréen ».

11 h 25 - 11 h 50 : Patrick Doan, université de Montpellier, « Les difficultés de la traduction des séries télévisées chinoises ».

11 h 50 – 12 h 15 : Pierre Kaser, université de Provence, « D'un projet d'inventaire des traductions françaises de littérature chinoise ».

12 h 15 – 14 h : pause repas

14 h – 14 h 25 : Elizabeth Naudou, université de Provence, « L'ordre des mots dans la langue dialoguée hindi : ordre logique et ordre psychologique - Extrait de Cimte Vale Baba de Lalit Mohan Thapalyal ».

14 h 25 – 14 h 45 : Doan Cam Thi, université Paris VII, « La réception de la jeune littérature vietnamienne en France ».

14 h 45 – 15 h 10 : Nguyen P. Ngoc, université de Provence, « Dragon et phénix, ou comment traduire les expressions exotiques du vietnamien ».

15 h 10 – 15 h 30 : Huang Yingxue, Institut d'Études Transtextuelles et Transculturelles, université Jean Moulin Lyon III, « Le rêve dans le pavillon rouge, un vrai casse tête chinois pour les chercheurs et traducteurs ».

15 h 30 - 15 h 50 : Solange Cruveillé, doctorante, université de Provence, « La traduction et les études sur le Taiping guangji (Vaste recueil de l'ère de la Grande Paix, Xe siècle) en Occident ».

15 h 50 – 16 h 15 : He Hongmei, doctorante université de Provence, « Yu Hua : à la recherche du moi sous l'influence proustienne ».

16 h 15 – 16 h 40 : Chou Tan-Ying 周丹穎, université Paris XII, « L'éventail aux fleurs de pêcher comme métaphore de la vie : réflexions sur la traduction des références intertextuelles dans Rose rouge et rose blanche d'Eileen Chang ».

16 h 40 – 17 h : pause

17 h – 17 h 25 : Nicoletta Pesaro, université Ca’Foscari de Venise, « Feishiyi de ci 非诗意的词, la parole « peu poétique » : réflexions sur la traduction de Mu Dan, 1918-1977 ».

17 h 25 – 17 h 45 : Françoise Robin, INALCO, « Ceci n'est pas un paquebot. Interprétations et lectures du poème de Jangbu, « Ce paquebot peut-il nous mener sur l'autre rive ? » (Gru gzings chen po 'dis nga tsho pha rol tu sgrol thub bam, 2000) ».


Samedi 14 mars 2009

9h – 9 h 20 : Stéphane Feuillas, université Paris VII, « Traduire un rythme. A partir d'une rhapsodie de Su Shi, « Bouillon de légumes » (1098) ».

9 h 20 – 9 h 40 : Philippe Postel, université de Nantes, « A propos des traductions de Haoqiu zhuan ».

9 h 40 - 10 h 05 : Jiang Dandan, université normale de Pékin, « Le chant du loriot, l’écho de la poésie chinoise classique dans la poésie française ».

10 h 05 - 10 h 25 : pause

10 h 25 – 11 h : Noël Dutrait, université de Provence, « Traductions et auto traductions du théâtre de Gao Xingjian ».

11 h – 11 h 25 : Han Yumi & Hervé Pejaudier, « L’ « autre » texte : ni tout à fait le même, ni tout à fait un autre ».

11 h 30 – 12 h : discussion générale

En illustration : détails d'un cliché pris à Suzhou en 2002 (cliché P.K.).

vendredi 20 février 2009

Enfer chinois (04)

Non !, la série sur les romans chinois anciens à l’index disponibles en traduction française n’a pas rendu l’âme le 31 juillet 2008. En voici, après une trop longue pause, un nouveau volet. Je vous rappelle que son but est de présenter de la manière la plus factuelle possible des traductions récentes, afin de vous laisser le loisir de les découvrir (ou non) et de les évaluer avec un regard averti.

Ce billet - le septième de cette série dont le mot référence [le tag pour parler la bloguolangue ], est « Eros chinois » -, grille au moins une étape, savoir l’évocation de plusieurs traductions signées Huang San & Co aux Editions Philippe Picquier (voir « Enfer chinois (03a) ») --- celle-ci viendra, en son temps, sous le numéro d’ordre « Enfer chinois (03-c) ». Pour l’heure, je vais m'en tenir à une sobre présentation de trois titres que j'ai eu le plaisir de réaliser sous la direction de Jacques Cotin pour la collection d'érotiques qu’il a créée en 1996 chez le même éditeur et qui a pour nom « Le Pavillon des corps curieux » [« PCC »].

Directeur littéraire à la « Bibliothèque de La Pléiade » (Gallimard) de 1987 à 1996 - il y a notamment accueilli Les Spectacles curieux d’aujourd’hui et d’autrefois (Jingu qiguan [今古奇觀]) traduits par Rainier Lanselle en 1996 -, Jacques Cotin a notamment épaulé André Lévy, non seulement pour Fleur en Fiole d’Or (1985) et Pérégrination vers l’Ouest (1991), mais aussi plus récemment pour les Chroniques de l’étrange (Picquier, 2005) de Pu Songling 蒲松齡 (1640-1715). En plus d’être un orfèvre de l’édition, Jacques Cotin est aussi un expert ès curiosa et un fin connaisseur des littératures des marges, maniant fantaisie et rigueur dans une cordialité et une élégance irrésistibles. Son Dictionnaire des postures amoureuses (Arles : Picquier-Poche, « PCC », 2001, 434 p.) relève de ces deux facettes de sa personnalité et permet une approche originale d'un corpus que certains préfèrent éviter ou condamner sans appel.

Mais revenons à son « Pavillon » qui a ouvert ses portes non seulement à l’érotique littéraire chinois, mais également à celui de nos XVIIe et XVIIIe siècles (avec deux excellents ouvrages présentés par Patrick Wald-Lasowski). Plusieurs dépendances de choix ont naturellement été réservées à la littérature du Japon ancien, et une place non négligeable faite à un de ses auteurs majeurs, Ihara Saikaku 井原西鶴 (1642-1693). Notons aussi cette belle anthologie parue en 2002, Manuels de l’oreiller. Erotiques du Japon (809 pages), qui montre l’attention portée par Jacques Cotin aux ouvrages de sa collection et l’exigence, tant scientifique, qu’éditoriale dont il les entoure.


Comme tous les volumes de la collection, celui-ci est illustré avec des gravures d’époque tirées des meilleures éditions anciennes de ces livres que l'on cache d'ordinaire ou, pour reprendre le titre d'un livre qui aborde le versant français de cette production, Ces livres qu’on ne lit que d’une main [N.B. : L'ouvrage de Jean-Marie Goulemot, porte pour sous-titre Lecture et lecteurs de livres pornographiques au XVIIIe siècle (Alinea, 1991 ; Minerve, 1994)].

Mais ces éditions soignées offrent encore plus à l'esprit qu’aux yeux puisque chaque traduction (ou résurrection de texte oublié) est accompagnée d’un riche appareil critique, avec sa préface ou son introduction, ses avertissements, sa ou ses bibliographies, et, ce qui constitue la marque de fabrique de la collection, un répertoire parfois très copieux qui allège les notes de bas de page, qui ne font pourtant pas défaut. Dans l'avant-propos de Manuels de l’oreiller (p. 12), l'architecte en chef, amoureux forcené du bel ouvrage, explique :
« Les œuvres publiées dans ce volume font souvent allusion à des faits de société qui appartiennent en propre à la civilisation du Japon et dont les manières de vivre ont été perdues depuis longtemps. Ces mots ou ces expressions - qui demandent d’être éclairés pour procurer au texte toute son intelligibilité - font l’objet d’une rubrique dans un Répertoire qui figure à la fin du volume. Ils sont signalés par un astérisque. »
Mais abrégeons en prodiguant un conseil : quand vous aurez lu ce billet jusqu’au bout, allez vite ausculter le catalogue en ligne de la collection et laissez-vous surprendre [N.B. : il semblerait que, si certains titres ont été réimprimés en version de poche, d’autres ont bel et bien disparu dans les oubliettes de l’éditeur].

Mais venons-en à l’examen sommaire de trois des titres à avoir intégré le « Pavillon des corps curieux » entre 1998 et 2005. Il s’agit de trois romans chinois anciens en langue vulgaire, tout trois totalement inédits en traduction.


Les ayant déjà abondamment évoqués en ligne ainsi que dans une volumineuse encyclopédie spécialement consacrée à ce registre de la littérature mondiale publiée sous le titre d’Enclycopedia of Erotic Literature chez Routledge (New York - London, 2006), je me contenterai de faire des renvois vers les pages internet ad hoc dont certaines fournissent les versions françaises de ces notices, finement mises en anglais par Victor Thibout. L’ensemble des 27 articles consacrés à la littérature chinoise dans ces deux beaux et gros volumes a déjà lui aussi fait l’objet d’une rapide présentation à laquelle je vous renvoie. Je dirai, tout aussi brièvement, ce qui m'a, à l’époque où j’ai réalisé ces traductions, conduit à retenir ces textes parmi tant d'autres. On sait que je n’avais que l’embarras du choix [Voir à ce sujet ma présentation de la collection « Siwuxie huibao » 思無邪匯寶 sur laquelle je me suis naturellement appuyé].


• Le Moine Mèche de lampe
(Dengcao heshang zhuan 燈草和尚傳)

Avant tout, je vous prie de noter (ce qui devrait ravir les amateurs de curiosités éditoriales), l’hésitation de l’éditeur sur la nature de l’ouvrage qu’il proposait alors (en 1998) à ses lecteurs : quand la page de titre indique (selon la volonté du traducteur) « Roman pornographique du début des Qing », la couverture opte pour un plus pudique « Roman érotique traduit du chinois ». Le passage en format de poche en 2002 (« Picquier Poche », n° 173) entérina ce non-choix.

Il n’en reste pas moins que l’intrigue de ce roman ne laisse pas indifférent. J’en veux pour preuve l’échange entre un critique de l’Enclycopedia of Erotic Literature et ses concepteurs dans les colonnes du Times Literary Supplement [TLS] au début de l’année dernière. Voici un rapide rappel des faits : le très respecté et influant Professeur émérite de la SOAS (Londres), M. Robert Graham Irwin (1946-) signe le 6 février 2008, une critique qu'il titre : « Erotic qualifications. An admirably serious but decidedly untrashy encyclopedia of erotic literature makes sex seem less fun than one might suppose » ; 14 jours plus tard, Gaëtan Brulotte (Department of French, University of South Florida) et John Phillips (London Metropolitan University), les éditeurs, lui répondent dans une courte lettre intitulée « Fun out of sex » ( TLS Letters du 20/02/08) :
« We are grateful to Robert Irwin for acknowledging the high quality of the entries, the intelligent choice of thematic subjects and the overall seriousness of the scholarship in The Encyclopedia of Erotic Literature. However, we find some of his other observations at the very least surprising. Mr Irwin contends that we have taken the fun out of sex. Ironic, then, that he should react so earnestly to the little fellow who leaps out of candles for the pleasure of lonely Chinese women (Dengcao Heshang Zhuan’s The Candlewick Monk), and to the many other amusing novelties to be found in this literature. »
Il est vrai que l’historien, spécialiste de littérature arabe ancienne, s’était justement laissé aller à confesser son engouement pour l’intrigue ce roman :
« The Chinese Dengcao Heshang Zhuan (“The Candlewick Monk”), a long novel about a little fellow who leaps out of candles and expands to fill the desires of the women he falls on, has one of the strangest plots I have ever come across. »
Je n’ose imaginer l’effet qu’aurait produit sur lui la lecture du texte intégral. S’il avait eu connaissance de la version française, il en aurait sans doute apprécié la belle édition conduite par Jacques Cotin qui, aux rares illustrations anciennes, avait préféré un jeu de sceaux érotiques de source non identifiée que je lui avais signalé.

Il est vrai que cette farce érotico-fantastique particulièrement débridée, permettait toutes les audaces, comme de la faire précéder d’une introduction dialoguée entre un Aloïs Tatu imbu de sa science et un naïf futur lecteur bien disposé à supporter son humour potache, facétie diversement appréciée et à laquelle je n’oserais plus me livrer ; enfin, presque plus ...

Sollicité pendant l’été 1996 par Jacques Cotin, j’avais passé en revue l’ensemble des volumes encore inédits de la collection éditée par Chan Hing-ho, et n’avais pas mis longtemps à isoler le Dengcao heshang zhuan. Pas rebuté par son style sans fard, j’avais tout de suite apprécié cette métaphore du godemichet littéraire qu’on peut deviner derrière les aventures de ce coquin de moine à géométrie variable. Le roman est, me semble-t-il encore maintenant, le prototype même du roman érotique chinois ; et puis, il porte, au cinquième chapitre (p. 70), la revendication sans ambages d'un droit au plaisir pour les femmes :
« C’est que, voyez-vous, nous quatre avons bien sûr chacune un mari, mais aucune d'entre nous n'accepte de subir sa domination. Du reste, pour parler franchement, quelle femme de nos jours ne rêve pas de se faire quelques beaux gars ? La seule chose qui les retienne, c'est la crainte d'être aperçues par ceux qui les entourent. Quand celles qui n'ont ni de quoi se vêtir ni de quoi faire ripaille n'ont que leurs yeux pour pleurer, incapables qu'elles sont de concrétiser l'envie qui les attise, les autres, les nanties, n'ont pas d'autre idée en tête : se faire mettre. »
Mais au delà de son érotisme humoristique qui peut satisfaire et ravir un lecteur simplement curieux de l’eros chinois, le roman me semble, encore aujourd’hui, mériter toute l’attention du sinologue ; l’urgence de la publication m’avait fait, je m’en suis aperçu depuis, négliger quelques pistes que je me propose d’explorer un de ces jours prochains afin de compléter les éléments déjà signalés dans la notice : on reparlera donc, ici, ou ailleurs de ce très réjouissant Moine Mèche de Lampe. Encore une promesse !


• Le Pavillon des jades
(Bi Yu Lou 碧玉樓)

Comparé à ce feu d’artifice à la bonne humeur communicative, Le Pavillon des jades paraîtra beaucoup plus terme -- il ne méritait pourtant pas d’être retiré du catalogue ! Certes moins original - mais peut-on l’être plus que le précédant dans ce registre ? -, il n’en est pas moins attachant dans sa rusticité et dans les rapports qu’il tisse avec d’autres œuvres romanesques dont le Rouputuan 肉蒲團 (Chair, tapis de prière) de Li Yu 李漁 (1611-1680) dont il sera pochainement question.

Pour vous faire regretter sa disparition, je vous propose une version légèrement allongée de la quatrième de couverture (dont je suis le rédacteur : loin de moi l'idée de me comporter comme certains éditeurs indélicats en pillant sans crier gare ---- voir ici et là) :

« Tout à la fois miroir déformant de la réalité, palimpseste à la sensualité torride, comédie faussement naturaliste et féerie érotisante, ce petit roman qui pourrait dater du début des Qing (1644-1911) offre par un jeu de références plus ou moins cachées à parcourir un vaste éventail des contrées familières à l’amateur de roman chinois en langue vulgaire. Son auteur, toujours inconnu, y réussit le tour de force de convoquer toute une palette de situations cocasses et de personnages hauts en couleur. Son rythme soutenu, sa sexualité aussi sportive que dégagée de toute mystique et sa morale libérale nettement favorable aux femmes même volages, aux renardes immortelles et surtout aux marchands, révèlent un aspect original et attachant du roman coquin. Les lettrés qu’on y croise - mais en sont-ils vraiment ? -, instruments efficaces et dociles du plaisir féminin y perdent leur superbe, condamnés autant pour leur incapacité à tenir parole que pour leurs actes pendables dont le viol assassin d’une soubrette, épisode décrit par le menu comme pour mieux appuyer la dénonciation d’une pratique courante dans la Chine confucéenne. Plaisamment dérageant, Le Pavillon des Jades nous fait accepter comme allant de soi ce renversement des valeurs qui à lui seul justifiait qu’il soit rendu à la vie par la première traduction jamais réalisée. »

Pour en savoir plus sur ce roman dont la traduction est toujours attribuée à Aloïs Tatu, tandis que j’assume le reste, je vous propose de lire le brouillon français de la notice pour Routledge et ma très sage introduction, suivie de son avertissement. L’absence d’illustrations anciennes nous avez amené à nous rabattre sur un jeu d’illustrations de Huang Yikai 黃一楷 (1580-1622) pour un Su E pian 素娥篇.

Quoi qu’il en soit, ce choix est de beaucoup plus satisfaisant que celui arrêté pour le livre suivant dont la couverture, elle aussi, ne m'a jamais satisfait. Peu importe, l’ouvrage me manque pas d’intérêt.


• Galantes chroniques de renardes enjoleuses
(Yaohu yanshi 妖狐艷史)

En effet, pour ces Galantes chroniques de renardes enjoleuses (Traduction : Aloïs Tatu, présentation et annotation : Pierre Kaser, 2005, 166 p.) au sous-titre programme - Féerie érotique et morale des Qing -, que je comparais dans l’introduction à un gâteau cent fois bon, l’auteur ne lésine sur aucun effet. Jugez en vous-même par le résumé de la première partie :

« Il propulse sans ménagement aucun son héros, Mingmei, un jeune homme faussement naïf et inexpérimenté, dans les pattes lubriques de deux fées renardes qui, de longue date – cinq siècles !-, renforcent leur pouvoir en pompant l’énergie sexuelle de leurs amants. Ayant pris l’apparence de deux irrésistibles beautés, l’une d’elle se livre aux fantaisies badines de Mingmei, pendant que l’autre observe les ébats amoureux de deux jeunes démons-renards ayant des relations sodomites. Plus tard, lorsque les quatre démons se retrouvent autour de Mingmei, celui-ci prend conscience de sa déchéance et assiste incrédule et terrifié à leur procès par la divinité en charge des créatures de l’Au-delà : quand les mâles sont occis sans détour, les femelles sont condamnées à deux siècles d’inactivité. Une fois débarrassé de ces néfastes fréquentations, Mingmei rencontre une nouvelle renarde. Fort heureusement pour lui, celle-ci, plus proche de l’immortalité, ainsi que son mentor, l’Immortel Hu, vont le rendre au monde des humains et se charger de le protéger lui et les siens. C’est que pendant son absence, ..... [lire la suite ici] »

Ce roman manifeste son originalité par l’importance qu’il accorde aux d’esprits renards qu’il présente dans toute leur diversité. Ces figures vulpines renvoient à d’autres lectures qui sont savamment présentées dans une érudite postface intitulée « Les renardes par l’une d’elles » (pp. 121-132) composée par Solange Cruveillé qui, outre qu’elle traduit fort bien Wang Dulu 王度盧 (1909-1977), se consacre, pour une thèse de doctorat, à ces personnages injustement décriés. L’autre curiosité est l’évocation, au premier chapitre, d’un théâtre érotique plus qu’improbable dans le contexte chinois du début de la dynastie mandchoue [voir page 29 ou à la fin de la notice].

Si je regrette, avec le recul, d'avoir presque à chaque fois manqué de temps - plusieurs poèmes de mirliton sont ainsi passés à la trappe -, j’ai déjà eu l’occasion de dire combien la nécessité de travailler dans l'urgence a, me semble-t-il, contribué à donner à ces traductions une tournure, un souffle, qu’elles n’auraient pas eu si je les avais envisagées dans le temps universitaire ; je ne me serais sans doute pas permis certaines audaces, telles que celle (très discutable) de donner aux personnages des noms de mon cru, ou de chercher à m'inspirer de mes lectures du moment. C'est ainsi que Le Moine doit beaucoup à l’Anti-Justine (1798) de Restif de la Bretonnne (1734-1806) et Le Pavillon à Andréa de Nerciat (1739-1800) (Mon noviciat ou les Joies de Lolotte, 1792 et Félicia ou mes fredaines, 1775). Quant aux Galantes chroniques, c’est curieusement le Roman Comique du bon Scarron (1610-1660) qui a soutenu mes efforts pour (j'ose le croire) éviter d'infliger à ces romans, somme toute remarquables, un style ingrat et plat.

Il n’empêche que m’étant naguère poser la question de la réception de ces trois traductions, j’avais été amené à dresser un bilan pour le moins mitigé dans le billet, un peu amer, qui annonçait la disparition d’Aloïs Tatu.

Plus récemment, un son de cloche différent, ô combien plus argumenté et amical, est venu tinter à mes oreilles. Il s'agit d'un billet sur le blog du Visage Vert qu’Anne-Sylvie Homassel a plaisamment intitulé « L’empire, c’est leste » et dont je la remercie à nouveau. Sa lecture m’a fait penser que je n’avais pas complètement fait fausse route et regretter la studieuse spontanéité de feu Aloïs Tatu. Qui sait si, un jour prochain, on ne va retrouver de lui un tapuscript propre à l'édition, un « tatuscrit » en attente de lecteurs ! Qu'en dites-vous ? (P.K.)

jeudi 12 février 2009

Des chameaux et des idées reçues

« Une des plus belles choses, c’est le chameau.
Je ne me lasse pas de voir passer cet étrange animal
qui sautille comme un dindon et balance son col comme un cygne.
»
Flaubert, Lettre à Louis Bouilhet (Le Caire, 1er décembre 1849)

Un des rares clichés du chameau rieur de Tartarie emprunté au très surprenant
site des Incroyables aventures du comte Van der Bilout.

Vous connaissez tous le Dictionnaire des idées reçues de Gustave Flaubert (1821-1880) et avez sans doute en tête quelques unes de ses entrées, telles que :
  • LITTÉRATURE : Occupation des oisifs.
  • LIVRE : Quel qu'il soit, toujours trop long.
  • POÉSIE (la) : Est tout à fait inutile : passée de mode.
  • POÈTE : Synonyme noble de nigaud ; rêveur
  • ROMANS : Pervertissent les masses. Sont moins immoraux en feuilletons qu'en volumes. Seuls les romans historiques peuvent être tolérés parce qu'ils enseignent l'histoire. Il y a des romans écrits avec la pointe d'un scalpel, d'autres qui reposent sur la pointe d'une aiguille.
  • PROFESSEUR : Toujours savant.
  • SAVANTS : Les blaguer. Pour être savant, il ne faut que de la mémoire et du travail.
  • MÉMOIRE : Se plaindre de la sienne, et même se vanter de n'en pas avoir. Mais rugir si on vous dit que vous n'avez pas de jugement.
  • PYRAMIDE : Ouvrage inutile.
  • PHÉNIX : Beau nom pour une compagnie d'assurances contre l'incendie.
  • CHAMEAU : A deux bosses et le dromadaire une seule. Ou bien le chameau a une bosse et le dromadaire deux (on s’y embrouille).
Si vous voulez relire ce revigorant ouvrage en ligne, rien de plus facile grâce à ce site personnel (choisi parmi d'autres) lequel vous propose « Un petit voyage dans une "encyclopédie de la bêtise humaine" ? » ou sur Wikisource, ou encore, comme ici, sous la forme d'un livre pdf ; vous pouvez également opter pour une bonne vieille édition papier -- il y a en a pour toutes les bourses.

在想些甚麼

Mais, ne vous laissez pas abuser, car celui qui illustra si brillamment la formule de Sébastien-Roch Nicolas de Chamfort (1740-1794) : « Il y a à parier que toute idée publique, toute convention reçues, est une sottise, car elle a convenu au plus grand nombre » (Maximes), a suscité depuis 1913 bien des vocations et des imitations de valeur inégale, tels (pour m'en tenir aux plus récentes) le Dictionnaire politique des idées reçues de Gustave Fôblert [alias Pierre Belfond](Editions Gutenberg, 2008), le Dictionnaire des idées reçues en matière économique (Presses universitaires de Lyon, 1979) dans lequel Daniel Chabanol, son auteur, livre une de ces idées reçues qui a la peau dure encore trente après sa formulation : « Les Universités doivent s'adapter aux besoins de l'économie ». On pourra aussi faire un détour par Alain Schifres et son Nouveau dictionnaire des idées reçues, des propos convenus et des tics de langage (1999) dont le résumé fourni par son éditeur (Lattès) offre matière à réflexion : « La bêtise est une énergie renouvelable et, un plaisir sans fin, la paresse du langage, le confort du poncif, le moelleux du convenu. » Tout récemment,Marie-Laurence Dubray a édité un Grand livre des idées reçues - Pour démêler le vrai du faux de quelque 950 pages (Le cavalier bleu, 2008) ; plus léger est le Petit dictionnaire des idées mal reçues de Ghislain de Diesbach (Via Romana, 2007) dont la présentation claironne qu'il « ravive la flamme de l'esprit critique et du bon goût, celui de l'esprit français » ! sans avoir peur d'user pour l'occasion d'un poncif qui semble de plus en plus creux. Toujours en ligne, et, semble-t-il récemment réactualisé, le Petit dictionnaire des idées reçues dans l'ESR, sur le site du Collectif Papera (Collectif pour l'abolition de la précarité dans l'enseignement supérieur, la recherche et ailleurs) fournira à ceux qui en manqueraient de belles formules propres à stimuler des réactions. Voici deux de ses nombreuses entrées, dont une en hommage au Maître ès idées reçues :
  • ENSEIGNANT-CHERCHEUR : fusionner avec. Avantages : ne sont pas évalués et resteront fonctionnaires quel que soit le système mis en place. Désavantages : nécessité de faire deux métiers à plein temps, sans qu’aucun d’eux ne soit reconnu.
  • FLAUBERT (Gustave) : plagiaire. Surtout ne pas relire Bouvard et Pécuchet en ce moment.
Mais laissons de côté ces dérivatifs dont l'effet le plus déplorable est sans aucun doute de nous détourner de l'Asie lointaine qui nous ravit tant par l'étendue de ses richesses, à laquelle nous avons tous dédié, amoureux que nous sommes de l'immensité et de l'épaisseur de ses cultures, notre vie ; l'Asie mystérieuse et sensuelle à laquelle nous consacrons chaque moment que nous laisse l'écrasante mission de la formation morale et intellectuelle des malheureux qui ont eu l'imprudence de s'égarer à l'université.


Laissons les donc pour découvrir une aimable initiative conduite par Régis Poulet qui signe un Dictionnaire des idées reçues sur l’Asie et l’Orient :
« Il ne se passe pas une semaine, dans les médias ou dans la culture, sans qu’il ne soit question de l’Orient ou de l’Asie. La politique, les arts, la littérature y trouvent un combustible éprouvé, et les conversations s’emparent de façon plus ou moins désinvolte de sujets très délicats. Cela n’empêche pourtant pas de nombreuses personnes, souvent parmi les moins informées, de donner doctement leur avis voire de pérorer comme des cuistres. Et chacun de transmettre avec plus ou moins de bon sens ces idées reçues ou préconçues qui ont souvent un rapport partiel avec la vérité — ce qui rend leur élimination plus délicate encore. »
L'ouvrage, nous explique encore l'auteur, « n’est pas destiné au spécialiste, encore qu’il puisse à notre avis s’y divertir, mais à quiconque est intéressé par le sujet et souhaite vérifier s’il est à son insu la proie de préjugés. Avec cet « honnête lecteur » nous voulons, de plaisante façon espérons-nous, mettre en évidence les clichés colportés sur l’Orient, l’Oriental(e), l’Asie, l’Asiatique, clichés qui nuisent autant à une claire compréhension des enjeux relatifs aux rapports de l’Europe et de l’Asie qu’ils nuisent à la réputation de ses peuples et de ses cultures. Ainsi, sans envisager une chasse à la bêtise souhaitons-nous néanmoins dénoncer des caricatures plus ou moins mal intentionnées à l’égard de peuples et de cultures que, pour notre part, nous apprécions beaucoup et aimerions dégager de cette gangue d’incompréhension. »

L'Asie, conclut-il, « n’est souvent qu’un prétexte pour l’Occident à parler de lui-même en dressant devant lui un adversaire (l’Orient) contre lequel s’appuyer au bord du vide qu’il ressent. Presque toute nouvelle perception de l’Asie en vint assez vite à se conformer au schéma binaire d’attraction et de répulsion. Ainsi l’Orient est-il une projection imaginaire dont l’Occident s’est servi au cours de l’Histoire pour donner le change à ses angoisses ou pour entretenir un espoir idéalisé, celui d’une identité réelle : la sienne. »

On ne pouvait mieux dire, car, en effet, ce relevé qui pourrait être complété – il le sera sûrement – est fort « plaisant ». Vous pouvez le vérifier sans tarder en vous rendant sur Lulu.com qui le propose en téléchargement gratuit et chez qui vous pouvez également en commander une édition papier. L'éditeur – Les Editions du Zaporogue, dirigées par Sébastien Doubinsky et dont le catalogue mérite d'être convenablement exploré -, a choisi ce biais pour défendre des auteurs « qui ne trouvent pas leur place chez les éditeurs commerciaux ». Il n'y a pas à hésiter une seconde.

比真的更好啊。

Voici, en guise de mise en bouche, un choix très personnel fait dans la liste des 289 (?) termes, notions et sujets qui occupent les pages 11 à 71 du dictionnaire entre « Aïkido [ça commence mal, on a déjà mal avant d’avoir rien fait. Plein le dos des Japonais !] » et « Zouave [fantassin en chéchia et culotte devenu masseur au pont de l’Alma] » :
  • Baguettes (pour manger) : vanter la supériorité de la fourchette. — Bien s’entraîner avant d’aller au restaurant pour épater les convives.
  • Bonsaï : arbre en pot qui a été torturé. Si ce n’était pas japonais on jurerait que c’est chinois…
  • Calligraphie : perte de temps à l’heure de l’imprimante (voir Encre).
  • Chine : attention, elle s’est éveillée ! — Le Grand Méchant Lu, c’est fini : place à la Poule aux œufs d’or.
  • Cité interdite : zone à laquelle les pompiers, la police ou le moindre pékin n’ont pas accès. — Où est le mystère si l’on peut y pénétrer ?
  • Concubine : vilain mot pour un beau rêve.
  • Démocratie : concept occidental qui ne s’acclimate pas en Asie ni en Orient.
  • Empereur (de Chine) : centre du monde. Le dernier empereur avait un nom de vin : Pouilly ; facile de s’en souvenir ! (du Japon) : habillé à l’européenne — Il est de bon ton d’émettre des doutes concernant son attitude pendant la Seconde guerre mondiale.
  • Épouse : au Japon, toujours soumise ; en Chine, a les pieds bandés ; en Inde, les veuves se font des cendres ; en pays musulman, est bâchée.
  • Hong Kong : écharde post-moderne enfoncée dans la Chine post-féodale. — Une des rares occasions d’utiliser le mot « rétrocession ».
  • Lao-tseu : avec Bouddha et Confucius, c’est un des trois rois mages de l’Asie. — Sa sagesse est insondable.
  • Mandarins : loyaux et consciencieux. — Fonctionnaires, pourtant !
  • Ping pong : seul domaine où les Chinois répondent du tac au tac.
  • Sage : est chinois alors que le saint est indien. — Possède une longue barbe clairsemée et s’exprime par énigmes (lorsqu’il est aveugle, cela ajoute bien sûr à la clarté de ses pensées).
  • Tai-chi-chuan : c’est du yoga chinois ? Du kung-fu mou ?
  • Tao : signifie « la voie » ; a été enseigné par « le vieux » ; n’est pas « Dieu ». — Ces trois lettres font leur effet si l’on a de l’aplomb.
  • Tiananmen (place) : circulation difficile pour les chars d’assaut les jours de manifestation. — Tache aveugle des gouvernements d’Occident.
  • Yin-et-yang : les Laurel et Hardy de la philosophie chinoise : inséparables, sans qu’on sache qui est qui. — Forment un joli logo sur divers objets à la mode.
  • Péril jaune : hordes de barbares aux yeux bridés prêtes à déferler sur le monde civilisé pour piller, violer, brûler. — Cargaisons de produits « made in Asia » prêtes à envahir le marché occidental pour dévorer (les parts de marché), humilier (l’orgueil national) et anéantir (toute concurrence).
  • Supplices : toujours chinois. Ils y sont d’un raffinement inégalable. (voir Casse-tête) [Casse-tête chinois : pléonasme — Ils n’ont pas la même logique que nous.]
J'ai gardé « Péril jaune » et « Supplices » pour la fin, car quand il n'établit pas la liste des idées reçues sur l'Asie, Régis Poulet est un enseignant-chercheur particulièrement actif qu'on peut, et ceci depuis depuis 2003, lire dans La Revue des ressources pour laquelle il dirige les rubriques « Asiatiques » et « Idées ». Il est également l'auteur de L’Orient : généalogie d’une illusion (Presses Universitaires du Septentrion, 2002).

法國是一個比較浪漫的國家。

Mais ne refermez pas son Dictionnaire des idées reçues sur l’Asie et l’Orient avant d'avoir lu les pages 73 à 86 qui proposent, avec « Un peu de sérieux », un décodage savant indispensable à une saine approche du sujet ; ces commentaires salutaires sont suivis d'une « Orientation bibliographique » (pp. 87-90) dont la seule faute de goût me semble être de renvoyer ceux qui voudraient lire Le Mystérieux docteur Fu Manchu aux éditions Hachette alors que les Editions Zulma ont déjà publié deux volumes de la saga de Sax Rohmer dans la délectable traduction d'Anne-Sylvie Homassel. (P.K.)

mercredi 11 février 2009

Les habits neufs de LEO2T

Vous le savez déjà (voir notre billet du 4 octobre 2008),
la Jeune Equipe « Littérature chinoise et traduction »
créée en 2004, s’est ouverte, depuis septembre 2008,
aux autres littératures d’Asie et a pris à ce moment-là un nouveau nom
« Littératures d’Extrême-Orient, textes et traduction ».
Ce blog l’indiquait déjà fièrement, et il ne restait plus que notre site
qui n'avait pas pris en compte cette modulation patronymique.

C'est maintenant chose faite. Le nouveau bandeau est dorénavant en place. Construit à partir d'une peinture de Xu Wei 徐渭 (1521-1593), il est le fruit d'une collaboration des membres de l'équipe qui ont trouvé en Vincent Dutrait, artiste graphique délicat et talentueux, une assistance technique aussi diligente qu'efficace, ce dont nous le remercions bien chaleureusement.

Le site devrait continuer à évoluer indépendamment du blog : outre la barre de gauche où s'inscrivent les actualités de l'équipe et les titres des cinq derniers billets du blog, vous pouvez faire connaissance avec la quasi totalité des membres de LEO2T.


jeudi 29 janvier 2009

Le retour de Shen Fu

Après Les Lettres familiales de Zheng Banqiao, j’avais en tête de rédiger un nouveau billet de ma nouvelle série « Indisponible » et de me plaindre de la disparition des rayonnages des librairies d'un autre de ces témoignages de la délicatesse des lettrés chinois de la dynastie Qing (1644-1911), savoir la traduction historique du Fusheng liuji 浮生六記 de Shen Fu 沈復 (1763-1825 ?) par Pierre Ryckmans. Or l’ouvrage, Six récits au fil inconstant des jours, dont l’absence se faisait cruellement sentir vient justement d’être réédité, et je suis donc heureux de vous annoncer le retour de Shen Fu.

Ce retour est assuré par les éditions Jean-Claude Lattès. Il apporte quelques modifications notables par rapport aux tirages anciens. Outre un nouveau format qui le situe dans une communauté esthétique avec le précédent ouvrage de Simon Leys paru chez cet éditeur - Le bonheur des petits poissons dont j'avais parlé - , c'est le nom de Pierre Ryckmans qui a été effacé au profit de son célèbre pseudonyme. On a, de plus, droit à une posface inédite rédigée à Canberra en septembre 2008. En voici un rapide résumé qui intègre les détails que son auteur n'a pas pris pas la peine de rappeler, préférant s'en tenir à l'évocation, quelque quarante ans après sa première publication, des raisons de son attachement pour cet ouvrage.


Après un rapide renvoi à un essai [« L'expérience de la traduction littéraire », L’Ange et le cachalot. Seuil, 1998, repris dans la collection « Points-essais », 2002, pp. 137-158] dans lequel il écrivait que « l’idéal du traducteur est de se transformer en l’Homme Invisible », il revient sur
  1. les circonstances dans lesquelles a vu le jour cette traduction, savoir un voyage en bateau entre Hong-Kong et Anvers avec son épouse à qui il doit d'avoir découvert cette œuvre,
  2. les déboires qu’a connu sa publication une fois le travail accompli : elle fut d’abord acceptée par Etiemble (1909-2002) pour figurer dans sa collection « Connaissance de l’Orient », mais comme la maison d'édition Gallimard avait déjà signé un contrat pour le même texte, la traduction fut finalement éditée à Bruxelles par les Editions F. Larcier en 1966. Elle portait une préface d’Yves Hervouet (1921-1999) qu’on ne retrouve déjà plus dans la réédition chez Christian Bourgois, collection « 10/18 » (n° 2715) en 1982, nouveau tirage qui fut bien accueilli par la presse mais dont le stock disparu « dans l’incendie d’un entrepôt ».

Quand la traduction de Jacques Reclus, qui vit le jour en 1967 sous le double titre de Récits d’une vie fugitive. Mémoires d’un lettré pauvre (Gallimard, « Connaissance de l’Orient ») avec une préface de Paul Demiéville (1894-1979), n’a jamais vraiment quitté les rayons des libraires, avec même un passage en « Folio » en 1977 (n° 968) et une réédition dans la collection petit format de « Connaissance de l’Orient » en 1986 (repris en 1990, 2001 et 2005), celle de Pierre Ryckmans, parue presque deux ans plus tôt, n’était plus accessible que chez les meilleurs bouquinistes et dans les bibliothèques.

Si vous disposez de pas moins de 18 €, vous pouvez donc acquérir ce bel ensemble de 265 pages qui reprend l’exergue empruntée aux conversations de Gœthe avec Eckerman (31 janvier 1827), l’avant-propos du traducteur, cette fois signé Simon Leys, ainsi que l’avertissement qui signale notamment que le titre emprunte à un texte de Li Bai 李白 (701-762) [Chun ye yan Tiaoliyuan xu《春夜宴桃李園序》: « L'univers n'est que l'auberge des créatures, et le temps, l'hôte provisoire de l'éternité : au fil inconstant des jours, notre vie n'est qu'un songe, et nos joies sont fugaces … » 夫天地者。萬物之逆旅也。光陰者。百代之過客也。而浮生若夢。為歡幾何。], la traduction, bien entendu [pp. 17-235], les 67 notes d’origine, plus la postface résumée plus haut, seule réelle nouveauté de cette édition qui permettra de faire connaître les quatre des six récits subsistants de ce remarquable témoignage de la destinée d’un Chinois du XVIIIe s. Le livre y gagne également une quatrième de couverture :
Shen Fu (1763-?) était un lettré obscur qui dut faire figure de raté aux yeux de ses contemporains. Mais ses Six Récits, dès leur publication posthume, connurent un succès extraordianire, en Chine tout d'abord, puis à l'étranger (où il fut traduit en plusieurs langues). Le propos apparemment modeste de Shen Fu – simplement raconter quelques expériences d'une vie sans grande histoire – a produit une œuvre d'une exceptionnelle originalité. Traditionnellement, l'autobiographie est un genre que la littérature chinoise n'a guère cultivé ; or celle-ci est non seulement vivante et candide, mais surtout elle s'attache à décrire un sujet que, tout récemment encore, la langue chinoise n'avait même pas de mot pour désigner : la vie privée – en l'occurrence, celle d'un couple amoureux (car les Six Récits sont tout éclairés par la lumineuse présence de Yun, la femme du narrateur) qui cherchait désespérément à construire et protéger son intimité à l'encontre des implacables conventions du monde. Pour Simon Leys, son traducteur, Shen Fu « déteint un secret dont nous avons besoin aujourd'hui comme jamais – le don de poésie, lequel n'est pas le privilège de quelques prophètes élus, mais l'humble apanage de tous ceux qui savent découvrir, au fil inconstant des jours, le long courage de vivre, et la saveur de l'instant.»
Or donc, pour résumer, nous disposons, à nouveau, de deux versions pour le même texte. Les plus exigeants pourront dès lors se livrer en toute quiétude au jeu des comparaisons entre les traductions. Une partie des commentaires attachés à un billet de Pierre Assouline sur son blog La République des livres porte encore mention d'une comparaison de ce type concernant le passage suivant :
« Un jour d’automne que nous festoyons au Pavillon de l’Osmanthe, le goût des aliments était complètement effacé par le parfum de cette fleur. Seul le gingembre mariné conservait l’acuité de sa saveur. « Le gingembre et la cannelle gagnent en force avec l’âge », et il n’est pas exagéré de comparer ces épices à de vieux ministres d’Etat endurcis sous le harnais. » [Jacques Reclus, trad., Gallimard, « Connaissance de l’Orient », p. 125]
« J’assistai un jour à un banquet donné dans la Tour des Lauriers en Fleurs ; le fumet des plats y était complètement oblitéré par le parfum des fleurs, seule la saveur du gingembre mariné ne s’en trouvait pas altérée. On pourrait d’ailleurs comparer cette propriété du gingembre et du genévrier à renforcer leur goût en vieillissant, à la vertu de certains ministres, dont la fidélité augmente encore avec l’âge. »[Simon Leys, trad., J.-C. Lattès, p. 172]
Détail d'une peinture de Chen Hongshou 陳洪綬 (1598-1652)

L'avis émis par Paul Demiéville en date du 8 juillet 1967 ne manque pas d'intérêt :
En français, nous sommes servis à souhait. Deux sinologues également compétents travaillaient depuis plusieurs années, l'un en Extrême-Orient, l'autre en Europe, à établi des traductions aussi soignées que possible, sans se connaître ni savoir qu''ils poursuivaient la même taâche. Ils ont abouti presque en même temps. L'excellente version de Pierre Ryckmans vient de paraître en Belgique (… novembre 1966). Celle que j'ai le plaisir de présenter ici est due à Jacques reclus, un descendant des grands frères Reclus qui se sont illustrés au début de ce siècle par tant de travaux divers (le géographe, Elisée, a publié avec son frère Onésime, en 1902, un gros volume sur L'Empire du Milieu). M. Reclus a passé la plus grande partie de sa vie en Chine ; il y a épousé une lettrée distinguée qui enseigne aujourd'hui le chinois à notre Ecole des langues orientales. Sa traduction est d'une fidélité scrupuleuse ; j'ai pu m'en assurer en la comparant de près avec le texte chinois, que j'ai trouvé j'ai trouvé ainsi une heureuse occasion de relire. Aucune difficulté n'est esquivée, et il n'en manque pas ; la recherche a été poussée à fond lorsqu'il fallait. De plus, le style reproduit avec un rare bonheur celui de l'original, qui est délicieux. Pour un ouvrage dont les charmes discrets ne se révèlent pas tous à première lecture, ce n'est pas trop que deux interprétations, naturellement un peu différentes. Le lecteur attentif trouvera profit à les lire l'une après l'autre, comme deux variations sur un thème riche en harmoniques. [« Préface », Gallimard, p. 19]
Les sinisants n'auront, quant à eux, aucune difficulté à se procurer une édition plus ou moins commentée, voire traduite en chinois moderne, proposant le texte seul ou avec d'autres textes appartenant au même sous-genre du xiaopin wen 小品文 dont le Fusheng liuji de Shen Fu serait le chef-d'œuvre. C'est ainsi qu'y faisait référence André Lévy dans son compte-rendu de la traduction du Yingmei’an yiyu 影梅庵憶語 de Mao Xiang 冒襄 (1611-1693) par Martine Valette-Hémery [Etudes Chinoises, vol. XI, n° 1 (Printemps 1992), p. 183-89] ; ces Souvenirs de l’ermitage des pruniers-ombreux (Picquier, (1992) 1997) étant vus comme « l’œuvre fondatrice d’un genre nouveau » de cette catégorie d'essai futile. Et s'il ne parvient pas à dénicher une édition de référence, il peut toujours se rabattre sur une édition en ligne comme celle, très correcte, fournie par le site Open Literature 開放文學.

Dès lors, quiconque pourra se livrer comme le fit à l'époque Werner Banck pour Oriens [Vol. 23 (1974), pp. 628-629] au jeu quelque peu stérile de la recherche des « possibles erreurs ». On pourra aussi préférer s'abandonner à une plongée sans réserve dans un univers accueillant et surprenant ou encore s'attacher comme Flora Blanchon le fit lors d'une conférence [« Shen Fu, un lettré bohème de la fin du 18e siècle »] reproduite en ligne sur le site du CRLV (Centre de recherche sur la littérature de voyage) à un des nombreux aspects de ce texte qui ne laissera personne indifférent.

Dans sa notice sur Shen Fu pour le Dictionnaire de littérature chinoise [André Lévy (ed.), PUF, « Quadrige », (1994) 2000, p. 266] dans laquelle il traduit le titre par Six Récits d'une vie éphémère, Jacques Dars a su trouver les mots pour résumer l'effet que l'on peut attendre de la lecture de cette œuvre :
« C'est, bien sûr, le portrait, extrêmement fouillé, du narrateur et de sa chère épouse qui nous fascinent, et nous en retenons d'emblée l'exquis art de vivre et de goûter ce « temps, hôte provisoire de l'éternité ». Cette qualité d'humanité donne au livre une résonance universelle ; l'émerveillement de Shen Fu nous émerveille, et par dessus les siècles, sa voix admirablement posée, et qui comme nulle autre nous émeut de ses confidences, restent aussi proche et fraternelle. »
Vous avez compris que si Six récits au fil inconstant des jours de Shen Fu n'est plus indisponible, il est indispensable. On pourrait du reste entendre bientôt parler à nouveau de Shen Fu et de ses écrits, car le cinquième des Six Récits aurait été retrouvé ! (P.K.)