jeudi 29 janvier 2009

Le retour de Shen Fu

Après Les Lettres familiales de Zheng Banqiao, j’avais en tête de rédiger un nouveau billet de ma nouvelle série « Indisponible » et de me plaindre de la disparition des rayonnages des librairies d'un autre de ces témoignages de la délicatesse des lettrés chinois de la dynastie Qing (1644-1911), savoir la traduction historique du Fusheng liuji 浮生六記 de Shen Fu 沈復 (1763-1825 ?) par Pierre Ryckmans. Or l’ouvrage, Six récits au fil inconstant des jours, dont l’absence se faisait cruellement sentir vient justement d’être réédité, et je suis donc heureux de vous annoncer le retour de Shen Fu.

Ce retour est assuré par les éditions Jean-Claude Lattès. Il apporte quelques modifications notables par rapport aux tirages anciens. Outre un nouveau format qui le situe dans une communauté esthétique avec le précédent ouvrage de Simon Leys paru chez cet éditeur - Le bonheur des petits poissons dont j'avais parlé - , c'est le nom de Pierre Ryckmans qui a été effacé au profit de son célèbre pseudonyme. On a, de plus, droit à une posface inédite rédigée à Canberra en septembre 2008. En voici un rapide résumé qui intègre les détails que son auteur n'a pas pris pas la peine de rappeler, préférant s'en tenir à l'évocation, quelque quarante ans après sa première publication, des raisons de son attachement pour cet ouvrage.


Après un rapide renvoi à un essai [« L'expérience de la traduction littéraire », L’Ange et le cachalot. Seuil, 1998, repris dans la collection « Points-essais », 2002, pp. 137-158] dans lequel il écrivait que « l’idéal du traducteur est de se transformer en l’Homme Invisible », il revient sur
  1. les circonstances dans lesquelles a vu le jour cette traduction, savoir un voyage en bateau entre Hong-Kong et Anvers avec son épouse à qui il doit d'avoir découvert cette œuvre,
  2. les déboires qu’a connu sa publication une fois le travail accompli : elle fut d’abord acceptée par Etiemble (1909-2002) pour figurer dans sa collection « Connaissance de l’Orient », mais comme la maison d'édition Gallimard avait déjà signé un contrat pour le même texte, la traduction fut finalement éditée à Bruxelles par les Editions F. Larcier en 1966. Elle portait une préface d’Yves Hervouet (1921-1999) qu’on ne retrouve déjà plus dans la réédition chez Christian Bourgois, collection « 10/18 » (n° 2715) en 1982, nouveau tirage qui fut bien accueilli par la presse mais dont le stock disparu « dans l’incendie d’un entrepôt ».

Quand la traduction de Jacques Reclus, qui vit le jour en 1967 sous le double titre de Récits d’une vie fugitive. Mémoires d’un lettré pauvre (Gallimard, « Connaissance de l’Orient ») avec une préface de Paul Demiéville (1894-1979), n’a jamais vraiment quitté les rayons des libraires, avec même un passage en « Folio » en 1977 (n° 968) et une réédition dans la collection petit format de « Connaissance de l’Orient » en 1986 (repris en 1990, 2001 et 2005), celle de Pierre Ryckmans, parue presque deux ans plus tôt, n’était plus accessible que chez les meilleurs bouquinistes et dans les bibliothèques.

Si vous disposez de pas moins de 18 €, vous pouvez donc acquérir ce bel ensemble de 265 pages qui reprend l’exergue empruntée aux conversations de Gœthe avec Eckerman (31 janvier 1827), l’avant-propos du traducteur, cette fois signé Simon Leys, ainsi que l’avertissement qui signale notamment que le titre emprunte à un texte de Li Bai 李白 (701-762) [Chun ye yan Tiaoliyuan xu《春夜宴桃李園序》: « L'univers n'est que l'auberge des créatures, et le temps, l'hôte provisoire de l'éternité : au fil inconstant des jours, notre vie n'est qu'un songe, et nos joies sont fugaces … » 夫天地者。萬物之逆旅也。光陰者。百代之過客也。而浮生若夢。為歡幾何。], la traduction, bien entendu [pp. 17-235], les 67 notes d’origine, plus la postface résumée plus haut, seule réelle nouveauté de cette édition qui permettra de faire connaître les quatre des six récits subsistants de ce remarquable témoignage de la destinée d’un Chinois du XVIIIe s. Le livre y gagne également une quatrième de couverture :
Shen Fu (1763-?) était un lettré obscur qui dut faire figure de raté aux yeux de ses contemporains. Mais ses Six Récits, dès leur publication posthume, connurent un succès extraordianire, en Chine tout d'abord, puis à l'étranger (où il fut traduit en plusieurs langues). Le propos apparemment modeste de Shen Fu – simplement raconter quelques expériences d'une vie sans grande histoire – a produit une œuvre d'une exceptionnelle originalité. Traditionnellement, l'autobiographie est un genre que la littérature chinoise n'a guère cultivé ; or celle-ci est non seulement vivante et candide, mais surtout elle s'attache à décrire un sujet que, tout récemment encore, la langue chinoise n'avait même pas de mot pour désigner : la vie privée – en l'occurrence, celle d'un couple amoureux (car les Six Récits sont tout éclairés par la lumineuse présence de Yun, la femme du narrateur) qui cherchait désespérément à construire et protéger son intimité à l'encontre des implacables conventions du monde. Pour Simon Leys, son traducteur, Shen Fu « déteint un secret dont nous avons besoin aujourd'hui comme jamais – le don de poésie, lequel n'est pas le privilège de quelques prophètes élus, mais l'humble apanage de tous ceux qui savent découvrir, au fil inconstant des jours, le long courage de vivre, et la saveur de l'instant.»
Or donc, pour résumer, nous disposons, à nouveau, de deux versions pour le même texte. Les plus exigeants pourront dès lors se livrer en toute quiétude au jeu des comparaisons entre les traductions. Une partie des commentaires attachés à un billet de Pierre Assouline sur son blog La République des livres porte encore mention d'une comparaison de ce type concernant le passage suivant :
« Un jour d’automne que nous festoyons au Pavillon de l’Osmanthe, le goût des aliments était complètement effacé par le parfum de cette fleur. Seul le gingembre mariné conservait l’acuité de sa saveur. « Le gingembre et la cannelle gagnent en force avec l’âge », et il n’est pas exagéré de comparer ces épices à de vieux ministres d’Etat endurcis sous le harnais. » [Jacques Reclus, trad., Gallimard, « Connaissance de l’Orient », p. 125]
« J’assistai un jour à un banquet donné dans la Tour des Lauriers en Fleurs ; le fumet des plats y était complètement oblitéré par le parfum des fleurs, seule la saveur du gingembre mariné ne s’en trouvait pas altérée. On pourrait d’ailleurs comparer cette propriété du gingembre et du genévrier à renforcer leur goût en vieillissant, à la vertu de certains ministres, dont la fidélité augmente encore avec l’âge. »[Simon Leys, trad., J.-C. Lattès, p. 172]
Détail d'une peinture de Chen Hongshou 陳洪綬 (1598-1652)

L'avis émis par Paul Demiéville en date du 8 juillet 1967 ne manque pas d'intérêt :
En français, nous sommes servis à souhait. Deux sinologues également compétents travaillaient depuis plusieurs années, l'un en Extrême-Orient, l'autre en Europe, à établi des traductions aussi soignées que possible, sans se connaître ni savoir qu''ils poursuivaient la même taâche. Ils ont abouti presque en même temps. L'excellente version de Pierre Ryckmans vient de paraître en Belgique (… novembre 1966). Celle que j'ai le plaisir de présenter ici est due à Jacques reclus, un descendant des grands frères Reclus qui se sont illustrés au début de ce siècle par tant de travaux divers (le géographe, Elisée, a publié avec son frère Onésime, en 1902, un gros volume sur L'Empire du Milieu). M. Reclus a passé la plus grande partie de sa vie en Chine ; il y a épousé une lettrée distinguée qui enseigne aujourd'hui le chinois à notre Ecole des langues orientales. Sa traduction est d'une fidélité scrupuleuse ; j'ai pu m'en assurer en la comparant de près avec le texte chinois, que j'ai trouvé j'ai trouvé ainsi une heureuse occasion de relire. Aucune difficulté n'est esquivée, et il n'en manque pas ; la recherche a été poussée à fond lorsqu'il fallait. De plus, le style reproduit avec un rare bonheur celui de l'original, qui est délicieux. Pour un ouvrage dont les charmes discrets ne se révèlent pas tous à première lecture, ce n'est pas trop que deux interprétations, naturellement un peu différentes. Le lecteur attentif trouvera profit à les lire l'une après l'autre, comme deux variations sur un thème riche en harmoniques. [« Préface », Gallimard, p. 19]
Les sinisants n'auront, quant à eux, aucune difficulté à se procurer une édition plus ou moins commentée, voire traduite en chinois moderne, proposant le texte seul ou avec d'autres textes appartenant au même sous-genre du xiaopin wen 小品文 dont le Fusheng liuji de Shen Fu serait le chef-d'œuvre. C'est ainsi qu'y faisait référence André Lévy dans son compte-rendu de la traduction du Yingmei’an yiyu 影梅庵憶語 de Mao Xiang 冒襄 (1611-1693) par Martine Valette-Hémery [Etudes Chinoises, vol. XI, n° 1 (Printemps 1992), p. 183-89] ; ces Souvenirs de l’ermitage des pruniers-ombreux (Picquier, (1992) 1997) étant vus comme « l’œuvre fondatrice d’un genre nouveau » de cette catégorie d'essai futile. Et s'il ne parvient pas à dénicher une édition de référence, il peut toujours se rabattre sur une édition en ligne comme celle, très correcte, fournie par le site Open Literature 開放文學.

Dès lors, quiconque pourra se livrer comme le fit à l'époque Werner Banck pour Oriens [Vol. 23 (1974), pp. 628-629] au jeu quelque peu stérile de la recherche des « possibles erreurs ». On pourra aussi préférer s'abandonner à une plongée sans réserve dans un univers accueillant et surprenant ou encore s'attacher comme Flora Blanchon le fit lors d'une conférence [« Shen Fu, un lettré bohème de la fin du 18e siècle »] reproduite en ligne sur le site du CRLV (Centre de recherche sur la littérature de voyage) à un des nombreux aspects de ce texte qui ne laissera personne indifférent.

Dans sa notice sur Shen Fu pour le Dictionnaire de littérature chinoise [André Lévy (ed.), PUF, « Quadrige », (1994) 2000, p. 266] dans laquelle il traduit le titre par Six Récits d'une vie éphémère, Jacques Dars a su trouver les mots pour résumer l'effet que l'on peut attendre de la lecture de cette œuvre :
« C'est, bien sûr, le portrait, extrêmement fouillé, du narrateur et de sa chère épouse qui nous fascinent, et nous en retenons d'emblée l'exquis art de vivre et de goûter ce « temps, hôte provisoire de l'éternité ». Cette qualité d'humanité donne au livre une résonance universelle ; l'émerveillement de Shen Fu nous émerveille, et par dessus les siècles, sa voix admirablement posée, et qui comme nulle autre nous émeut de ses confidences, restent aussi proche et fraternelle. »
Vous avez compris que si Six récits au fil inconstant des jours de Shen Fu n'est plus indisponible, il est indispensable. On pourrait du reste entendre bientôt parler à nouveau de Shen Fu et de ses écrits, car le cinquième des Six Récits aurait été retrouvé ! (P.K.)

mercredi 28 janvier 2009

La disparition d'un géant

Les amateurs de « romans d'arts martiaux », wuxia xiaoshuo 武俠小說, seront tous très tristes d'apprendre la disparition d'un de ceux qui ont le mieux défendu et illustré ce genre littéraire au succès planétaire : Liang Yusheng 梁羽生.

Il y a peu Solange Cruveillé qui a traduit Wang Dulu 王度盧 (1909-1977) nous parlait de Jin Yong 金庸 (1924-). A ces deux auteurs majeurs, on prendra la peine d'ajouter Gu Long 古龍 (Xiong Yaohua 熊耀華, 1937-1985), dont on peut, comme les deux précédents, lire des bribes en français. A ces trois géants qui n'ont pas tous été servis avec le même bonheur, il convient d'ajouter Liang Yusheng 梁羽生. Mais force est de constater qu'aucune œuvre de lui n'est encore disponible dans notre langue. C'est pourtant un auteur qui a compté dans l'évolution du roman de cape et d'épée chinois et qui, disent certains, aurait même influencé Jin Yong.

Chen Wentong 陳文統 de son vrai nom, Liang Yusheng s'est éteint, à Sydney, le 22 janvier à l'âge de 85 ans. Né au Guangxi, le 22 mars 1924, Liang Yusheng avait, aiment à souligner les nombreuses évocations de sa vie qui ont fleuri sur le net chinois, reçu dans son enfance une excellente formation classique dont il tira profit dans sa création romanesque. Celle-ci prit son envol au milieu des années cinquante. Installé à Hong-Kong en 1949, Liang alimenta pendant trente ans la presse de ses fresques raffinées et palpitantes. Au terme d'une carrière à laquelle il mit un terme en 1984 quand il partit s'installer en Australie, il avait composé pas moins de 35 cycles narratifs édités en plus de cent cinquante volumes.

L'un d'entre eux - Qi jian xia tian shan 七劍下天山 - (après bien d'autres) a servi de source au réalisateur Tsui Hark 徐克, pour son Seven Swords (Chat gim, 2005).

Souhaitons qu'un jour prochain un éditeur français offre à cet immense écrivain un accueil à la hauteur de son talent. (P.K.)

mardi 27 janvier 2009

Place au Buffle !

Native du Rat, la préparation de la cérémonie de passation de pouvoir, ce dimanche 25 janvier à 18h heure locale, m'a pris beaucoup de temps, aussi suis-je en retard pour accueillir dignement son successeur sur ce blog. Place donc au Buffle, lequel aura tant à faire pendant son règne !

En vietnamien, cette année est celle de Kỷ Sửu. Sửu veut dire « Buffle », selon une tradition bien ancienne venant du Nord, alors que le terme vietnamien est trâu : pour indiquer simplement « Je suis du signe du Buffle » dans une conversation courante, on dit « Tôi tuổi trâu » (littéralement : je – âge – buffle). Pour se souhaiter la bonne année, on dit :

Chúc Mừng Năm Mới !
(souhaiter – se réjouir, féliciter – année – nouveau)

Le Buffle est réputé être un ami loyal et dévoué de l'homme, travailleur et patient. Il est indispensable aux travaux dans les rizières inondées. Les enfants, même citadins, apprennent à l'apprivoiser dans les chansons telle que Trâu ơi ta bảo trâu này (Buffle, écoute-moi). L'imagerie populaire y fait souvent référence comme dans l'illustration ci-dessus. Des peintres comme Nguyễn Tùng Ngọc puisent leur inspiration du paysage serein de la campagne où l'on voit très souvent un buffle avec un regard gentil et intelligent :

Le Buffle est très présent dans la littérature populaire, en particulier dans les ca dao, poèmes populaires sous forme des vers de six pieds et de huit pieds qu'on fredonne. Par exemple :
Trâu ơi ta bảo trâu này Trâu ra ngoài ruộng trâu cày với ta Cấy cày vốn nghiệp nông gia Ta đây trâu đấy ai mà quản công Bao giờ ngọn lúa còn bông Thì còn ngọn cỏ ngoài đồng trâu ăn

Buffle, écoute-moi
Viens labourer le champ avec moi
Labourer et repiquer le riz, c'est notre métier
Je suis ici, tu es là, nous ne ménageons pas notre peine
Tant que le riz pousse
Il y a toujours de l'herbe pour toi.

Rủ nhau đi cấy đi cày Bây giờ khó nhọc có ngày phong lưu Trên đồng cạn dưới đồng sâu Chồng cày vợ cấy con trâu đi bừa

Allons repiquer, allons labourer
Le travail est dur aujourd'hui, mais viendra le jour de la prospérité
Dans le champ sec, dans la rizière profonde
Le mari laboure, la femme repique, le buffle herse
De nombreux proverbes associent cet animal aux situations diverses de la vie humaine ou aux comportements humains, comme aux relations sociales. En voici quelques-uns :
Lấy vợ, làm nhà, tậu trâu
[Les étapes importantes de la vie]
Prendre une épouse, construire sa maison, acheter son buffle.

Con trâu là đầu cơ nghiệp
Le buffle est l'essentiel de la fortune

Ruộng sâu, trâu nái, không bằng con gái đầu lòng
Une rizière profonde, une bufflesse, tout cela ne vaut pas une fille aînée.

Trâu buộc ghét trâu ăn
Le buffle attaché déteste celui qui peut aller manger.

Mua trâu xem vó, lấy vợ xem nòi
Quand on achète un buffle, on regarde ses pieds, quand on prend une femme, on vérifie sa lignée.

Trâu chậm uống nước dơ, Trâu ngơ ăn cỏ héo
Le buffle retardataire boit de l'eau trouble, le buffle niais mange de l'herbe flétrie.

Trâu bò húc nhau, ruồi muỗi chết
Quand les buffles et les bœufs se battent, les mouches et les moustiques trépassent.
L'écrivain Sơn Nam a écrit une nouvelle sur les buffles chez les paysans du Sud Vietnam, Mùa len trâu (La saison de la transhumance), nouvelle qui a été adaptée à l'écran en 2004 par le réalisateur Nguyễn Võ Nghiêm Minh. La version française a été diffusée sous le titre Le gardien des buffles :
A la saison des pluies, la transhumance permet aux buffles de survivre dans les terres plus hautes, alors que dans la plaine l'eau « pourrit tout ». Dans les années 1940, Kim, un jeune garçon de quinze ans, amène les deux buffles, le seul bien de sa famille, se réfugier loin de l'eau. Ce premier voyage est aussi un voyage initiatique qui lui apprend la dureté, mais aussi la beauté de la vie.

Dương Thu Hương

Voici pour conclure deux mots sur la rentrée littéraire vietnamienne en France. Elle est marquée par la sortie de deux romans « vietnamiens » déjà salués par la critique.
  • Le premier est de la romancière Dương Thu Hương bien connue des lecteurs français. Installée en France depuis 2007, elle a, en effet, reçu le Grand Prix des lectrices du magazine ELLE en mai 2007. Son nouveau roman Au Zénith qui est sorti chez Sabine Wespieser, mais que je n'ai pas encore lu, est nous dit-on « une fresque somptueuse et passionnante » qui revient sur l'année 1973 au Vietnam et plus précisément sur Ho Chi Minh, le père de la nation vietnamienne ». Des rencontres-signatures sont organisées à Paris et en province autour de cet événement. Je me contenterai pour l'heure d'ajouter que le roman a été traduit par Phuong Dang Tran, par ailleurs traducteur du très bel Itinéraire d'enfance, un des premiers romans connus de Dương Thu Hương publié 1985 au Vietnam et sorti en mai 2007 en France également chez Sabine Wespieser.
  • Le deuxième roman marquant de cette rentrée est de Linda Lê (née en 1963 au Vietnam, elle est arrivée en France en 1977). Elle vient de publier Au fond de l'inconnu pour trouver du nouveau chez Christian Bourgois. « Ces pages, roman d'une lectrice, sont », nous dit-elle, « des hommages aux maquisards qui ont fait œuvre délictueuse, s'assignant le but de renverser les normes, de lancer des brûlots au flanc de l'académisme, d'exorciser les peurs et de proposer au lecteur un voyage où il se débarrassera de sa pusillanimité, de ses préjugés, et se laissera emporter par une bourrasque vers des territoires inconnus ».
Souhaitons que l'année du Buffle apportera, à l'une et à l'autre, beaucoup de créativité et de succès ! Quant aux écrivains restés au Vietnam, l'année devra être aussi placée sous le signe du travail et de la persévérance. Lors du récent colloque sur « La littérature (vietnamienne) et l'intégration mondiale » (Văn học và xu thế hội nhập) organisé par l'Association des Ecrivains du Vietnam le 18 décembre 2008, l'accent a été mis sur la nécessité vitale pour la littérature vietnamienne, d'être, tout en gardant son « caractère national », plus en relation avec les autres littératures, en particulier de se faire mieux connaître à l'étranger. Mais cela sera l'objet du prochain billet.

Pour le moment, Bon printemps du Buffle (Xuân Kỷ Sửu) à tous !

Nguyen Phuong Ngoc

dimanche 25 janvier 2009

Du rat au bœuf

Pour finir l'année du rat en beauté et commencer celle du bœuf avec le sourire aux lèvres, je vous invite à découvrir, ou à relire, une blague chinoise tirée du Xiaofu 笑府 (j. 8) de Feng Menglong 馮夢龍 (1574-1645) naguère – c'était en 1968 – traduite par André Lévy pour un article pionnier repris dans ses Etudes sur le conte et le roman chinois [E.F.E.O., 1971, pp. 67-95] sous le titre de « Notes bibliographiques pour une histoire des « histoires pour rire » en Chine » (p. 75). La voici :
L'anniversaire du mandarin approche. Apprenant qu'il est né l'année de la souris, l'un de ses subordonnés fait une collecte d'or et lui offre en cadeau un modèle en métal précieux de cet animal. Le mandarin le prend avec joie, et ajoute : « Savez-vous que l'anniversaire de ma femme est pour bientôt ? Elle est née l'année de la vache ... ». 一官府生辰。 吏曹聞其屬鼠。 醵局黃金鑄一鼠為壽。官喜曰。汝知奶奶生辰亦在日下乎。奶奶是屬牛的。

Mais qui dit nouvel an chinois, fête du printemps, Chunjie 春節, dit aussi festivités, bons repas, pétards et flonflons, aussi vais-je en profiter pour vous signaler qu'un concert gratuit de musique chinoise organisé par le Service Culturel du Crous d'Aix-Marseille se tiendra le jeudi 29 janvier à 20 h, à la cafétéria universitaire des Gazelles à Aix-en-Provence. On pourra y entendre Mlles Hou Guannan au pipa 琵琶 et Zhou Jinglin au guzheng 古箏. Tous les renseignements concernant cette manifestation musicale, et bien d'autres, sont accessibles sur le blog des services de la vie étudiante du Crous.

A chacun son morceau

Mais n'attendez pas le 29 pour écouter de la musique chinoise, et explorez, selon votre humeur et vos goûts, le catalogue en ligne du site Deezer qui propose aussi de la musique chinoise. Et pourquoi ne pas commencer par ce beau morceau méditatif [cliquer ici] ? A moins que vous ne préfériez les suaves sonorités de la regrettée Deng Lijun 鄧麗君 alias Teresa Teng (29 janvier 1953 – 8 mai 1995) dans quelques uns de ses plus grands succès, dont celui-ci ; ou encore la touchante fraicheur d'une musique quasiment de circonstance, comme celle-là. Mais, je n'en doute pas, les deux dernières propositions emporteront tous vos suffrages : 1 & 2.

B
onne année du bœuf !

萬事如意

Réponse à la devinette (018)

« Je songeai à traduire le Roman du bord de l'eau, ....
Pourtant, j'en vins à la conclusion que de tels textes étaient,
aussi, difficilement traduisibles. »

La dix-huitième devinette n'a guère suscité d'intérêt, aussi ma réponse sera brève. Elle le sera d'autant plus que l'ouvrage dont était extrait le passage fera l'objet d'un billet dans la série « Indisponible » inaugurée il y a peu.

Françoise P., qui fut la seule à concourir, va donc pouvoir enfin vérifier si son identification était correcte. L'auteur des lignes qu'on a pu lire est Danielle Elisseeff. L'ouvrage dans lequel elle faisait revivre avec délicatesse et maestria Huang Jialüe 黄嘉略, alias Arcade Huang (1679-1716) est semble-t-il épuisé. Il a pour titre Moi, Arcade, interprète chinois du Roi-Soleil (Paris : Arthaud, 1985, 192 p.).

En posant ma devinette, j'avais procédé à une petite coupe sur les pages 164 à 167 ([...] dans le dernier paragraphe), coupe que je vais combler maintenant :
« … dont nous avions tiré deux textes que M. Fréret s'était naguère donné la peine d'apprendre. »
La référence à l'auteur des Réflexions sur les principes généraux de l'art d'écrire et en particulier sur les fondements de l'écriture chinoise (1718) aurait sans doute grandement facilité l'identification du personne mis en scène, mais également de l'auteur, car Danielle Elisseeff a également consacré, voici quelque trente ans, une monographie à ce personnage marquant des études chinoises : Nicolas Fréret (1688-1749). Réflexions d'un humaniste du XVIIIe siècle sur la Chine. (Collège de France/Institut des Hautes Etudes Chinoises, 1978, 251 pages, coll. « Mémoires de l'IHEC »).

Je reviendrai sur l'intérêt qu'il y aurait à pouvoir disposer à nouveau de ces deux ouvrages, mais ne peux vous quitter sans vous signaler que le dernier opus de Danielle Elisseeff est bien disponible et tout aussi réussi. Il a été publié en 2008 par l'Ecole du Louvre et la Réunion des Musées nationaux, dans la collection des « Manuels de l'Ecole du Louvre », sous le titre : La Chine du Néolithique à la fin des Cinq Dynasties (960 de notre ère). Art et Archéologie. 381 pages richement illustrées à lire de toute urgence. (P.K.)

mardi 6 janvier 2009

Devinette (018)

Deux pages d'une belle édition du Qianjiashi 千家詩
qu'on peut, en partie, feuilleter à partir d'ici.


Pour cette première devinette de l'année, j'ai retenu un passage assez long d'un ouvrage lu pendant les vacances, ouvrage relativement récent qui, c'est mon avis, mériterait une réédition. Je n'en dis pas plus et vous laisse entrer dans l'esprit du personnage qui est, grâce à la qualité de l'écriture, miraculeusement ramené à la vie :
Je finis par me rendre à ses arguments, songeant, surtout, qu'une telle entreprise me servait d'abord à gagner ma vie et assurer l'avenir de ma fille. Je me mis donc en quête d'une œuvre qui flattât davantage les goûts primesautiers et volontiers lestes qui ont cours ici, malgré les protestations des hommes d'Eglise.
Cette recherche me causa bien du souci car mon bagage d'écolier chinois se composait surtout des ouvrages de morale et de philosophie : ceux que nos missionnaires s'attachaient, précisément, à tourner en français et en latin. Si je voulais arracher à M. Galland quelque miettes de son succès, je devais trouver non pas un ouvrage de littérature communément admiré, mais l'un de ces romans que les lettrés écrivent sous le manteau, pour leur divertissement et celui de leurs amis : les éducateurs, habituellement, n'aiment point à les placer entre les mains des adolescents ! Pour comble de malchance, sur ce point, j'avais bénéficié de la plus sévère éducation qui soit, loin d'une famille où les livres interdits peuvent se voler sans encombre aux adultes qui font semblant d'ignorer le larcin. J'étais donc parfaitement ignorant : les bons Pères qui m'avaient élevé se voyaient trop chargés de besogne pour aborder autre chose que le littérature classique. Quelles seraient donc mes ressources ? Je songeai aux richesse immenses de la littérature chinoise même dans ses aspects les plus convenables : je ne désespérais pas de marier la bienséance, mes connaissances et la réussite en ce pays.
Les récits historiques me parurent, dans un premier temps, receler de grands trésors : à d'interminables péripéties, rebondissant de chapitre en chapitre, ils ajoutaient ce parfum ambigu des choses dont on ne sait si elles furent véritablement vécues ou bien inventées. Pourtant, je changeai d'avis aussitôt ; moi-même, je n'avais jamais su me retrouver dans l'Iliade ou l'Odyssée par manque de familiarité avec les hommes et les lieux : tous me paraissaient avoir des noms imprononçables. J'imaginais mon lecteur parisien aussitôt submergé !
Je songeais ensuite aux pièces de théâtre dont la littérature chinoise est si riche depuis le XIVe siècle : genre dont les Français raffolent entre tous. Mais à la réflexion, je doutai que nos tragédies, mi-chantées, mi-parlées, laissent passer leurs grâces à travers une traduction et sans le recours de la scène. Je risquais aussi la censure des dames et de l'Eglise : que dire, ici, d'un drame tel le Dit du luth dont la conclusion heureuse est que le mari trouve le moyen de vivre le plus honnêtement du monde entre ses deux épouses ? Celles-ci, de plus, deviennent au dernier acte les meilleures amies que l'on puisse imaginer et s'entraident pour servir au mieux l'époux tout-puissant. De quoi me faire mettre à l'index !
C'est pourquoi je penchai bientôt pour nos romans à épisodes qui, brodant librement sur un thème historique, me parurent un fonds moins stérile. Je songeai à traduire le Roman du bord de l'eau, la geste des Trois Royaumes, le Récit du voyage vers l'Occident. Pourtant, j'en vins à la conclusion que de tels textes étaient, aussi, difficilement traduisibles. La trame en est faite de variations infinies et romanesques sur une histoire connue de tous et attestée par les annales dynastiques. L'habileté de l'auteur, ou des auteurs, consiste à transposer les faits pour leur donner une coloration philosophique, politique ou morale : le récit ainsi transformé devient, au fil des âges, plus authentiquement existant, dans la mémoire des peuples, que le réalité. Le plaisir que l'on prend à la Chine de cette littérature vient de ses arrangements, de ces interprétations d'un fonds bien connu. Mais les lecteurs d'ici ne sauraient en goûter la saveur pas plus que l'ampleur du style qui, par le biais de l'écriture idéogrammatique, parle autant aux yeux qu'à l'esprit.
En dernier ressort, j'imaginais de traduire les poèmes de l'anthologie que tous les écoliers chinois connaissent, le Qianjiashi, les Poésies de mille auteurs. Des générations de jeunes Chinois y ont appris et y apprennent encore les rudiments des meilleurs auteurs des Tang et des Song, fleurons de notre littérature médiévale. Mais il me parut difficile et presque au-dessus de mes forces de transcrire ces poèmes autrement que dans une prose française maladroite, où les mots chinois et leurs idéogrammes perdraient leur mystérieux pouvoir d'évocation et de correspondance.
Les recherches effectuées sur les layettes de la Bibliothèque du Roi ne firent qu'accroître mon découragement : pas un seul texte littéraire ne s'y trouvait, à l'exception d'un petit recueil de poésies anciennes [...]. Tout le reste n'était que philosophie, histoire, médecine, mathématique : en un mot, tout ce qui pouvait servir à l'avancement des sciences et des techniques, conformément à la tâche que le roi avait confié à ses mathématiciens. Je n'y pouvais, certes, découvrir la source des frivolités que je méditais !
J'attends vos réponses avec impatience et vous promets la solution pour la fin de l'année du rat. (P.K.)

dimanche 4 janvier 2009

En audio ou en vidéo

Il est encore temps si vous lisez ce billet avant les 19 coups d'horloge de ce 4 janvier 2009, de vous précipiter sur le poste de radio le plus proche ou bien d'actionner le lien suivant ici, pour écouter For intérieur sur France Culture qui va consacrer 59 minutes de son antenne à la sinologue Catherine Despeux.

S'il est déjà trop tard, vous pourrez vous rattraper en écoutant ce programme en podcast après avoir consulté la page internet de l'émission d'Olivier Germain-Thomas. Il y sera question des sujets de prédilection de cette sinologue, professeur à l'Institut national des langues et civilisations orientales (INALCO), qui est ainsi présentée :
Après avoir appris le chinois Catherine Despeux complète sa formation en ethnologie et en sciences humaines. Puis elle décide de partir quatre ans à Taiwan où elle suivra l'enseignement d'un Maître pour appronfondir l'art martial et la médecine chinoise. Elle fera paraître de nombreux articles et de nombreux ouvrages dont : Taiji Quan - Art Martial, Technique De Longue Vie (G. Trédaniel, 1981) et Prescriptions D'acuponcture Valant Mille Onces D'or - Traité D'acuponcture De Sun Simiao du VIIe siècle (G. Trédaniel, 1987), Taoïsme et corps humain (G. Trédaniel, 1994), Traité d'alchimie et de physiologie taoïste (Deux Océans, 1999) et enfin Soutra de l'éveil parfait (Fayard, 2005).
Ceci fait, pourquoi ne pas consacrer une autre heure à écouter l'exposé de Rémi Mathieu (CNRS) sur le Dao de jing 道德經 : « Lao zi, Daode jing : le livre de la voie et de la vertu », que propose Canal U (la vidéothèque numérique de l'enseignement supérieur). Ce sera une excellente introduction à la lecture de la nouvelle traduction qu'il a donnée de cette œuvre fascinante : Lao tseu, Le Daode jing, « Classique de la voie et de son efficience », Nouvelle traduction d'après les trois versions complètes : Wang Bi, Mawangdui, Guodian. Paris, Entrelacs, 2007. 280 pages.

Mais Rémi Mathieu n'est pas le seul de nos plus éminents sinologues à avoir l'honneur de figurer dans la base documentaire de Canal U qui ne néglige pas la Chine [voir ici].

On peut notamment y croiser Léon Vandermeersch avec un exposé intitulé « Droit et rites en Chine » donné en 2003, et Anne Cheng, pour deux exposés : « La pensée chinoise contemporaine : entre modernité et invention d'une tradition » (2003) et « Confucianisme, post-modernisme et valeurs asiatiques » (2000).

Complément 1 : L'urgence à publier le texte qui précède m'a fait oublier de vous signaler une autre source d'informations sinologiques de grande qualité, que l'on trouve cette fois sur le site de la Cité des Sciences. A partir de la page suivante (ici), on peut accéder à un ensemble de conférences données en janvier 2006 sur l'histoire des sciences. Outre Catherine Despeux qui y intervenait sur « Les fondements de la médecine chinoise traditionnelle », on peut entendre Karine Chemla sur « L'histoire des sciences en Chine », les « Mathématiques de la Chine ancienne », ainsi qu'Alain Peyraube sur « Humanités, sciences et société dans l'histoire de la Chine ».

Complément 2 : N'oublions pas non plus que les cours de Pierre-Etienne Will au Collège de France sont également accessibles en podcast ou directement en ligne à partir de la page suivante - ici. On peut prendre connaissance de la thématique traitée en consultant la page consacrée à la chaire d'Histoire de la Chine moderne ; le cours a pour intitulé « Ingénieurs, philanthropes et militaristes dans la Chine républicaine ». Les résumés des cours anciens (depuis 1999) sont également consultables. Souhaitons que l'on puisse rapidement disposer de la même manière des leçons d'Anne Cheng sur l'Histoire intellectuelle de la Chine. (P.K.)

Quelques notes en ce changement d’année…

Liu Xiaobo 刘晓波 en 2006.
Copies d'écran réalisées à partir d'un document audiovisuel

mis en ligne par le Pen American Center sur YouTube (31/12/08).

Ces derniers jours, on a pu lire dans les journaux la nouvelle de la publication en Chine de la « Charte 08 » signée par des milliers de citoyens chinois issus de milieux variés qui réclament une réforme politique de leur pays pour que celui-ci puisse faire face plus efficacement aux graves problèmes auxquels il est confronté. Cette Charte s’inspire de la Charte 77 de Tchécoslovaquie qui avait ouvert la voie à la fameuse « révolution de velours ». Nombreux sont les écrivains qui ont signé cette pétition et nombreux sont ceux qui, de ce fait, ont été inquiétés par la police.

C’est le cas de Liu Xiaobo 刘晓波, un intellectuel essayiste qui n’avait pas hésité à critiquer vers 1985 la nouvelle littérature chinoise dite « de retour aux racines » en raison de son orientation insuffisamment moderniste à son goût… Par la suite, il avait soutenu le mouvement de la place Tian’anmen en 1989 et avait écopé de quatre ans de prison… Des sinologues du monde entier ont envoyé une pétition au président Hu Jintao pour dénoncer les conditions dans lesquelles Liu Xiaobo a été arrêté, sans qu’aucun motif clair ne lui ait été notifié. Aux dernières nouvelles, la femme de Liu Xiaobo a pu le rencontrer et indiquer qu’il était en bonne santé, mais il reste en état d’arrestation…

Lorsque Gao Xingjian indique que la situation politique en Chine n’a pas changé (voir par exemple sa conférence prononcée à Barcelone récemment), il déclenche souvent des réactions dubitatives des Occidentaux, mais la réalité montre une nouvelle fois qu’il est loin d’avoir tort…

Cette courte pause d’hiver m’a permis aussi de découvrir une bande dessinée japonaise : Le Journal de mon père [Chichi no koyomi (父の暦), 1994] de Jirô Taniguchi [Taniguchi Jirô 谷口 ジロー (Casterman, 2007). J’ai trouvé cette œuvre excellente, tant elle arrive à nous montrer la psychologie de son héros dans ses relations avec son père et le reste de sa famille. La force de cette BD n’est pas moindre que celle d’un roman et permet de comprendre, loin des clichés occidentaux sur la civilisation japonaise, la nature des relations sociales dans ce Japon du début des années 1950.

Mais comme je ne suis pas un grand lecteur de BD en général et des BD japonaises en particulier, je ne fais peut-être là que découvrir des choses très banales aux yeux des amateurs qualifiés.



Lu aussi dans Libération du 31 décembre 08 et 1er janvier 09, une explication de Marie Darrieussecq au sujet de sa traduction récemment publiée chez P.O.L. des célèbres lettres d’Ovide Les Tristes et Les Pontiques, ici traduites Tristes Pontiques en hommage à Lévi-Strauss...

Les questions que notre équipe de recherche LEO2T se pose souvent au cours de ses journées d’études apparaissent nettement dans cet entretien. En effet, ces textes avaient déjà été retraduits récemment par Danièle Robert chez Actes Sud (2001, 700 pages), dans une « excellente édition bilingue, bien annotée » (Libération dixit). Marie Darrieusscq indique comment elle a procédé pour livrer cette nouvelle traduction « d’une beauté nue, proche d’un texte passé au décapage, sans ponctuation ni notes » (re dixit Libération). Marie Darrieusscq déclare : « J’ai voulu qu’un lecteur contemporain soit aussi peu arrêté par mon texte qu’un lecteur de l’époque par la langue d’Ovide. Parfois j’ai éliminé des passages trop redondants, parfois je n’ai pas osé ou su les réduire. (…) J’ai cherché à trouver le point d’équilibre entre la justesse du sens et le naturel de l’expression ».

On voit que les problèmes sont les mêmes, que l’on traduise du latin du début de l’ère chrétienne ou du chinois ancien ou contemporain…


Pour finir, notons que Gao Xingjian a fait parvenir à l’ERD Gao Xingjian la version définitive de son dernier film « Après le déluge », tourné en 2008 à l’occasion de l’exposition du même nom qu’il a présentée à Barcelone en novembre 2008 ainsi qu’une abondante documentation à ce sujet.

Un catalogue de son exposition vient d’être publié : Gao Xingjian, Después del diluvio, La Rioja, Museo Würth, 2008. On y trouve en quatre langues (espagnol, allemand, anglais et français) le texte « De l’esthétique de l’artiste » publié en chinois en 2008 dans le recueil Chuangzaolun. Un texte dans lequel Gao Xingjian prolonge sa réflexion sur l’art et l’artiste, commencée dans Pour une autre esthétique (Flammarion, 2001).

Noël Dutrait.

jeudi 1 janvier 2009

Bonne année 2009

Cher visiteur, habitué ou occasionnel,
je te présente en mon nom personnel et aussi au nom de l'équipe
« Littératures d'Extrême-Orient, textes et traduction »,
mes meilleurs vœux, nos meilleurs vœux,
pour l'année qui débute aujourd'hui.

Sache que ce billet de circonstance est le 236e publié sur ce blog qui t'en a donné à lire 111 pendant les douze derniers mois, et qui a été visité pas moins de 25 000 fois pendant la même période.

En illustration, il s'agit de la caricature par Louis Léopold Boilly (1761-1845), d'Abel-Rémusat (1788-1832), qui fut, outre un éminent membre de l' Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, le premier professeur de chinois au Collège de France. C'est également lui dont le nom figure en tête de la liste des 222 sujets abordés ou évoqués dans nos virtuelles colonnes. Un portrait plus conforme à la réalité est visible sur un site plus respectueux de la qualité de son œuvre sinologique (voir ici). (P.K.)

lundi 22 décembre 2008

Mo Yan, l'enfant d'or de la littérature chinoise

A propos de
Beaux seins, belles fesses
de Mo Yan.
Traduit du chinois par Noël et Liliane Dutrait. Editions du Seuil, 2004.

Chapitre 41 : «[Elle] leva son pistolet et appuya le canon sur sa tempe.
Shangguan Jintong décela en elle une séduction toute féminine.
Elle avait levé son bras unique, révélant son aisselle duveteuse,
sa taille était fine, ses fesses brillantes reposaient sur ses talons,
comme ouvertes par une explosion. » (Trad., p. 571)

Ecrivain prolixe et prolifique, Mo Yan 莫言 a choisi un pseudonyme qui semble à contre-emploi. En chinois, son nom signifie littéralement «ne pas» (Mo) «parler» (Yan). Mo Yan explique qu’il oppose ainsi la parole libre, spontanée qu’on peut tenir dans le cercle familial restreint, et la parole impossible, sauf à se travestir pour éviter la censure, qu’on tient au-dehors, celle qui est soumise au joug social et politique. Ce livre a d’ailleurs été censuré en Chine, et est paru dans une nouvelle version en France. Mo Yan, ce ne serait donc pas exactement, comme les interviewes le traduisent, «celui qui ne parle pas», «celui qui garde le silence», mais plutôt celui qui se situe dans l’interstice entre la parole du dedans, l’inépuisable fécondité des légendes familiales qui nourrit l’imaginaire d’un individu, et la parole du dehors, celle de la contrainte, de la violence imposée par l’histoire, la politique, les autres. C’est de ce hiatus, dans cet interstice, entre Mo et Yan, que se glissent les 800 pages de la saga prolifique de Beaux seins belles fesses.

MO

«ne-pas» : la négation de l’individu, la violence du dehors, l’éparpillement dans l’Histoire. C’est qu’en effet, le XXe siècle chinois a de quoi laisser sans voix, tant il est cruel et brutal, à l’image d’un des tortionnaires les plus zélés, le sourd muet, Sun pas un mot, et d’une des victimes les plus étranges, Han L’Oiseau, qui a perdu la parole après avoir vécu en sauvage avec les loups et les ours. Défilent l’invasion japonaise et la libération des années 40, la guerre civile entre les nationalistes du Guomintang et les communistes, les «cent fleurs» et les grandes famines des années 60, la Révolution culturelle de 65, le néo-capitalisme et la corruption organisée des années 90. On a peine à croire que tant de démesure et de bouleversements puissent avoir été vécus par une même personne, mais c’est bien à l’échelle d’une simple vie, celle du narrateur, qu’est retracé cet impressionnant panorama historique.

Beaux seins, belles fesses, le titre est prometteur. Ce sont les attributs, avantageux, communs aux huit filles de Shangguan Lüshi. Elles sont toutes belles, et toutes passionnées, et toutes beautés horribles, suivant jusqu’à la mort ou la folie leurs amants. Shangguan Lüshi perd une à une ses filles, emportées par des hommes qui incarnent l’Histoire: brigand et résistant aux japonais passé à l’ennemi, seigneur de guerre généreux et sanguinaire, américain introduisant le cinéma dans le village, communiste méthodique, opportuniste de tous bords, capitaliste rusé et vaguement mafieux, la famille s’affilie par ces alliances amoureuses avec tous les mouvements rivaux et se retrouve ainsi ballotée, tantôt protégée, tantôt persécutée au gré des renversements et des trahisons de l'Histoire. Passive, d’une patience christique même, la famille Shangguan traverse les famines et les inondations, les batailles rangées, les exécutions sommaires, les massacres collectifs, les expéditions punitives, les tortures et les tribunaux arbitraires, les viols, les camps, les morts violentes et les humiliations publiques.

Avec, émergeant de ce chaos confus de cadavres, de corps mutilés et de corbeaux, quelques scènes silencieuses particulièrement frappantes. Le marché des enfants, où Shangguan Lüshi va vendre deux de ses filles pour survivre. L’exécution publique des deux petits jumeaux, parce qu’ils sont dit-on fils de traître, le front perforé par la balle de deux chevaliers de l’apocalypse. Le viol de la septième sœur, sous la lumière blafarde de la lune, fascinée par la blancheur d’un petit pain que lui tend pour l’appâter le cuisinier de la ferme d’état où tous meurent de famine. A échelle d’homme, il y a de quoi perdre le fil, vraiment, et subir en silence: « inutile de parler » « et même si on avait eu dix yeux, on ne serait pas arrivé à tout voir, et même avec dix bouches, on n’aurait pas pu tout raconter ». MO YAN, ne pas parler.


YAN

Pourtant, les excès de l’horreur donnent à ce roman-fleuve toute sa verve et sa puissance chaotique, l’histoire glisse à force de démesure dans le loufoque ou dans le fantastique, et on dévore avec un appétit cannibale ces visions d’apocalypse, ces prouesses guerrières grotesques autant qu’héroïques, ces histoires d’hommes et de fantômes. A l’image de cette légende des ancêtres, cette première bataille livrée contre les allemands, dont les habitants pensaient qu’ils n’avaient pas de genoux, qu’ils ne supportaient pas la saleté et qu’il suffirait pour les tuer de les entraîner dans la neige, et de les bombarder d’excréments soigneusement amassés. Bien sûr, le stratagème échoue, les allemands n’aiment pas puer mais ils ont des genoux, et aussi des fusils, et ils déciment les rebelles éberlués. Après enquête, il appert que ces rumeurs infondées sur l’hygiène et les genoux des étrangers seraient sorties des cuisses d’une prostituée qui les avaient reçus…

Car si les hommes sont du côté de MO, de la négation, de l’histoire guerrière et de sa dispersion, les femmes sont du côté de YAN, du centre, du dedans, et de la parole féconde, débridée, profondément réjouissante. L’histoire est immense, mais l’espace dans lequel elle se déroule est minuscule, tout entier contenu dans le village de paysans pauvres de Dalan, dans «le canton au nord-est de Gaomi». Au centre de ce centre, il y a la maison familiale, que la mère refuse de quitter, coûte que coûte, comme une des seules vérités que lui a apprise la vie. Au centre de ce centre, il y a Shangguang Lushi, mater dolorosa et mère pélican, droite, inébranlable. Au centre de ce centre, il y a le sein de Shangguang Lushi, plein du lait nourricier qui nourrit les vivants, symbole de cette même fécondité de la femme et de la nature, de cette régénération perpétuelle plus obstinée encore que l’histoire et ses morts. Les sœurs meurent toutes pour avoir quitté le nid et s’être laissé emporter par les hommes dans l’Histoire. Mais chaque fois, elles confient à leur mère, mère des mères, de nouveaux enfants.. Et c’est cette puissance infatigable de la terre des paysans et de la mère, confondues dans le personnage de Shangguan Lushi, qui est le centre du livre, sa source vive: «Tantôt elle parlait sur un ton joyeux, tantôt sur un ton triste et désespéré. Seigneur, sainte mère, anges, démons, Shangguan Shouxi, pasteur Maroya, oncle Fan, Yu les Grandes Paumes, tante, deuxième oncle, grand père, grand-mère… Démons chinois et dieux étrangers, vivants et défunts, histoires connues ou ignorées de nous, sortaient de sa bouche à jet continu et devant nos yeux, se déroulaient, se devinaient, se jouaient, se métamorphosaient… comprendre les délires de ma mère dans sa maladie revenait à comprendre l’univers entier, recueillir ses délires revenait à noter toute l’histoire du canton du Nord est de Gaomi »

Les femmes désirables, beaux seins, belles fesses, se transforment en oiseau, en renarde, en serpent. Ces métamorphoses disent la continuité des vivants et de la nature, et la permanence dans la transformation, dans l’inépuisable vitalité du désir sexuel et de la reproduction, contre la dénaturation tragique des hommes. Toujours, les comparaisons avec végétaux et animaux, systématiques comme des épithètes... de nature, disent cette proximité, qui peut faire des hommes des bêtes mangeant des racines, ou au contraire des esprits ignorant la loi de mort.

Entre les hommes de la guerre et les femmes de la terre, s’est glissé pourtant un être hybride, le narrateur, Jintong, l’enfant d’or. Fils unique après huit sœurs, couvé par sa mère comme un miracle parce qu’il est né mâle, il ne sera pourtant jamais tout à fait un homme. Bâtard d’un pasteur suédois, souvent lâche et même veule, peut-être surdoué aussi, impuissant et obsédé par les seins, il tête le lait de sa mère jusqu’à 7 ans avant de têter un pis de chèvre. Il fait quinze ans de camp pour avoir violé le cadavre d’une femme, qui l’avait presque elle-même violé de son vivant, puis trois ans d’hôpital psychiatrique pour avoir brisé une vitrine, fasciné par les seins des mannequins exposés. Il est initié par la vieille Jin au sein unique, et palpe des centaines de paires de seins, au marché de la neige et avec des prostituées. Il devient directeur d’une fabrique de soutien-gorges. Toujours ruiné et démuni par ses incursions dans le monde du dehors, toujours il revient se réfugier dans les seins de sa mère. Complètement passif, presque impotent, incapable d’avoir prise sur sa vie d’homme inachevé, errant dans l’histoire des hommes, des vrais, tout entier soumis à l'histoire des femmes, à la pulsion érotique et nourricière des seins, «qui étaient l’amour et la poésie, l’immensité céleste infinie et les grandes terres prospères où ondulent les vagues jaunes d’or du blé», c’est un piètre héros. Mais c’est lui qui raconte. Entre Mo et Yan, dans l’interstice entre «ne pas» et « parler », s’est glissé l’enfant d’or, et croyez moi, il sait écrire.

Aude Fanlo (Collaboratrice de Radio Grenouille, 88,8 FM)

Dix ans pour reprendre la parole

A propos de Beijing coma, de Ma Jian,
traduit de l’anglais par Constance de Saint-Mont,
Flammarion, 2008.

Tian'anmen, place amnésique

Beijing coma est le dernier roman de l'écrivain dissident Ma Jian 马建. Le titre, anglais, est le symptôme d'une paresse éditoriale déplorable de plus en plus répandue qui consiste à traduire d'une traduction anglaise et non de la version originale. Cependant, son ambiguïté a l'avantage de pointer l'enjeu du roman : il s'agit du coma, à Beijing, dans lequel est plongé le héros et le narrateur du roman, Dai Wei ; et c'est aussi le coma de Beijing elle-même. Deux expériences traumatisantes sont ainsi placées en regard l'une de l'autre: la survie de ce corps quasi-mort est une image clinique, biologique, de l'inertie d'un pays et d'un corps politique, celui de la Chine toute entière.

La place Tian'anmen est au coeur de Beijing. Là se dresse la Cité sans âge des Empereurs et, comme en surimpression, l'immense portrait de Mao, rouge et lisse. L'immensité vide de la place, sa monumentalité un peu kitsch, pour un occidental du moins, résument et suspendent les métamorphoses de l'Histoire du pays. Tian'anmen évoque aussi, pour beaucoup, l'image d'un étudiant faisant face à un tank qui l'a pris pour cible. Mais pas pour les internautes chinois, qui n'ont le droit d'y voir qu'une place grandiose offerte à la déambulation tranquille des familles et des touristes. Ni pour tous ceux qui ont oublié le massacre de la place Tian'anmen au profit de la grand-messe récente des Jeux Olympiques. Car les états policiers ont pour eux une arme plus puissante encore que la terreur, c'est l'amnésie collective. Un événement rayé de nos mémoires n'a jamais eu lieu.

Dai Wei, corps de mémoire

Dai Wei, lui, se souvient; la mémoire est même tout ce qui lui reste. 4 juin 1989. Etudiant insurgé, il était là quand l'armée a attaqué les civils qui occupaient la place. Il y a laissé un morceau de son cerveau, stocké depuis lors dans un réfrigérateur d'hôpital. Malgré les apparences, c'est en fait une chance: d'abord parce qu'il n'est pas mort, ensuite, parce que le coma dans lequel il reste plongé durant dix ans lui permet d'échapper à la répression contre les survivants qui a suivi le massacre pour l'effacer des mémoires – exils, internements psychiatriques, mesures punitives à l'encontre des familles, reniements, autocritiques. La police surveille certes Dai Wei, soigné en cachette par sa mère, mais sa vigilance est moindre puisqu'il est considéré comme moins dangereux encore qu'un mort.

Le livre retrace ainsi les dix années de coma de Dai Wei. Son immobilité parfaite est inversement proportionnelle aux mutations spectaculaires de Beijing, et à l'accélération de l'Histoire: libéralisation de l'économie, spéculations immobilière frénétiques, invasions des téléphones et de la télévision, expulsions des pauvres hors de centre-villes aseptisés. Dix ans, c'est aussi le temps qu'il a fallu à Ma Jian pour écrire ce roman, politique au sens large, parce qu'il résume et inscrit dans un corps, la métaphore et le paradoxe d'un pays. Enfermé dans sa « tombe de chair », Dai Wei reconstitue patiemment les événements qu'un pays anesthésié, muet, et privé de sa mémoire a choisi d'oublier. Son corps silencieux et carcéral reste le seul espace possible de subversion. L'écriture est la trace muette de ce cheminement vers la parole qui guette et survit, au fond de Dai Wei, prête à surgir.

Autopsie d’un massacre

Cette autobiographie fictive d'un jeune étudiant chinois est ainsi construite sur l'alternance de deux récits. L'un, au passé, retrace rétrospectivement les souvenirs de Dai Wei, de l'enfance jusqu'au jour du massacre. Dai Wei retrouve sa propre histoire qui est aussi celle de la Chine, mais à échelle humaine: suicide de son grand-père dépossédé de ses biens pendant la Révolution culturelle; déportation de son père accusé de droitisme, et qui revient brisé des camps, après avoir connu la torture, la famine et le cannibalisme. Ses enfants le méprisent, mais l'institutrice les trouve tout de même trop souriants pour des fils de droitiste. La mère de Dai Wei est quant à elle une fervente du parti, mais la réputation de son mari a ruiné sa carrière de chanteuse d'opéra, et elle vit dans l'amertume de ses rêves déçus. Puis ce sont les années à l'Université, la lecture du journal intime du père, les discussions dans les dortoirs, les premières femmes, la participation aux manifestations de soutien aux réformistes, puis l'engagement contre la politique réactionnaire de Deng Xiaopping, jusqu'au siège de la place Tian'anmen. Les contestataires s'organisent, et se divisent presque aussitôt dans des querelles intestines. Dai Wei, lui, se méfie des rhétoriques trop ronflantes, des engagements trop ambitieux, il se tient à l'écart de la course au pouvoir. Responsable de la sécurité, il se contente de veiller avec une lucidité détachée et bienveillante à la logistique, aux manifestants, et parmi eux à sa fiancée. Avec lui, on suit le déroulement heure par heure des événements. Les grèves de la faim, les manoeuvres stratégiques, les négociations, les tentatives d'infiltration des espions, l'attente angoissée des représailles et le silence des autorités, l'euphorie naïve et la ferveur unanimiste des manifestants, les poèmes qui circulent, les discours qui s'échauffent, les grandes envolées lyriques et les problèmes de logistique à résoudre. Puis l'attaque des tanks, l'extermination à l'aveugle des occupants, l'évacuation des blessés dans la panique : la ruine d'un rêve.

Parallèlement à ce roman d'apprentissage et de politique-fiction, on suit le récit, au présent, de la décennie qui a suivi le jour du massacre, récit du quotidien effarant de Dai Wei immobile sur son lit de malade, mais dont l'esprit continue de fonctionner à l'insu de tous : les escarres, les bribes de conversation perçues, le bassin d'urine à vider, les perfusions de glucose, toutes les thérapies tentées. Pressée de le voir mourir, la mère soigne son fils avec une opiniâtreté sans tendresse; persécutée finalement au même titre que les dissidents, elle est une citoyenne ordinaire, à la fois docile et têtue, qui plie sans cesse et finira par casser, malgré l'adage. Progressivement, le corps s'effrite et se nécrose; la mère vend l'urine puis le rein de son fils, pour payer les soins, une infirmière puis un étudiant libidineux font l'amour à ce demi-cadavre. Ici aussi, « le burlesque côtoie le tragique », comme dans Nouilles chinoises [Trad. Constance de Saint-Mont, Flammarion, 2006], un autre roman de Ma Jian dont le héros a monté une petite entreprise de vente de sang, très lucrative mais bien peu sanitaire à l'heure du Sida.

Territoires imaginaires du corps

Parfois, Dai Wei échappe à son corps, comme la pensée parfois échappe au totalitarisme. Le roman est ainsi traversé de passages en italiques qui sont autant d'échappées, en contrepoint, vers un espace libre et imaginaire. Dans sa première vie, celle qui a précédé le coma, Dai Wei était étudiant en biologie, et il lisait assidûment un recueil de légendes merveilleuses, le Livre des Monts et des Mers. Il voulait parcourir la Chine d'aujourd'hui pour retrouver cet itinéraire de légende, et donner un nom, dans la réalité, aux espèces chimériques qui peuplent cet ouvrage. A présent immobilisé, Dai Wei parcourt minutieusement cette cartographie imaginaire, et lui substitue un voyage intérieur, sur la carte de son propre corps: vie des tissus, dégénérescence des cellules, coagulation et circulation sanguines, communications nerveuses, remontée des sensations, éblouissements éphémères, l'anatomie est une topographie fabuleuse. Les interpolations en italiques sur cette vie infime et silencieuse des lambeaux du corps, et les citations du Livre que récite de mémoire Dai Wei, assurent les transitions entre les deux récits principaux, et sont sur le même plan. Le passé légendaire, les tératologies et les fantasmagories rejoignent les noms fantaisistes de la médecine – cochlée, cortisol, oxygène – qui innervent ce corps hybride devenu aussi improbable que les chimères d'un pays de nulle part. Se lient ainsi deux univers hors du temps, soustraits à l'Histoire et plus puissants qu'elle, dans ce double langage absolument libre et muet, archaïque et organique. La mémoire de Dai Wei et celle de la Chine circulent ensemble dans ce corps comme l'écoulement sanguin, les souvenirs fermentent et s'échappent par bulles, et la vie revient avec l'imagination.

Mort et résurrection

Les deux récits, celui des événements politiques qui ont conduit au massacre, et celui du coma dans lequel a depuis vécu Dai Wei, convergent ainsi vers un même point culminant, une même apocalypse, conférant au roman la tension narrative d'une tragédie, dans l'attente d'une fin inexorable qui est une révélation: le moment où la balle pénètre dans le cerveau de Dai Wei, le jour du massacre, qui anéantit l'espoir de renouveau d'un pays, coïncide avec le moment où Dai Wei sort de son coma, pour renaître. Mort et résurrection. Dans Beijing coma, les vivants sont ainsi trop occupés à courir vers la mort, ou vers la fortune, pour se souvenir. Mais Dai Wei, lui, incapable de communiquer, se réapproprie lentement son être et revient à la vie par la mémoire et l'imagination qui circulent en lui, et presque malgré lui. Alors, et alors seulement, il retrouve la parole. Et cette parole devient témoignage, de son histoire, et devant l'Histoire.

Aude Fanlo (Collaboratrice de Radio Grenouille, 88,8 FM)