lundi 4 février 2008

Lire ou relire : Jacques Gernet

Li Song 李嵩(1166-1243), Kulou huanxi tu《骷髏幻戲圖》
(27 cm × 26.3 cm) [voir ici - en chinois]

Comment ne pas se réjouir de
la réédition d'un excellent livre,
surtout lorsqu'il s'agit d'un livre de Jacques Gernet.

On avait déjà eu cette occasion en 2006 pour la sortie du
Monde chinois (Paris : Armand Colin, (1972, 1980) 1999, 699 p.)
en trois tomes au format de poche, réédition particulièrement opportune
et allégée uniquement des index qui permit aux étudiants et aux curieux
de la Chine de s'instruire plaisamment et pour quelques euros
seulement (23,7 contre 72 €) de la longue histoire de ce continent
autant géographique que mental.
C'était aux
Editions Pocket dans la collection « Agora » :
tome 1.
De l'âge de bronze au Moyen Âge. 2100 avant J.-C.-Xe siècle après J.-C.
(380 p.) ; tome 2. L'époque moderne. Xe - XIXe siècle (378 p.) ;
tome 3.
L'époque contemporaine. XXe siècle (190 p.).

Cette fois, c'est au tour d'un autre livre marquant, et sans aucun doute un des ouvrages les plus accessibles et le plus agréable à lire du grand sinologue. Certes il n'était pas si difficile que cela de se procurer chez les bouquinistes et à des prix fort raisonnables les éditions qui ont marqué la déjà longue existence de

La vie quotidienne en Chine à la veille de l'invasion mongole (1250-1276)

qui, c'est heureux de le constater, n'a pris qu'une ou deux petites rides. Publié pour la première fois en 1959 dans la série qui réunit aujourd'hui quelque 80 titres « La vie quotidienne ... », son éditeur, La librairie Hachette, devenue Hachette tout court, le publia à nouveau en 1978, puis encore en 1990.

L'autre ouvrage de la collection consacré à la Chine n'eut pas la même longévité : La vie quotidienne en Chine sous les mandchous de Charles Commeaux (Hachette, 1970, 320 p.) ne fut réédité qu'une seule fois en Suisse (Genève, Famot, 1978), ce que l'on ne regrettera que parce qu'aucun livre n'est venu le remplacer. Un monde sépare cette plate synthèse réalisée avec des matériaux de seconde main et le travail sinologique novateur et rigoureux réalisé à partir d'ouvrages chinois dont personne n'avait encore perçu la richesse.


La vie quotidienne en Chine à la veille de l'invasion mongole (1250-1276) revient donc après 49 ans d'existence à l'assaut des rayonnages dans un format maniable et à un prix somme toute de saison (9,50 €) ! Le hic, c'est que les Editions Philippe Picquier n'ont assuré, en l'espèce, qu'un service minimum.

Certes, une main attentive a transmuté la transcription dite de l'Ecole Française d'Extrême-Orient mise au point par Séraphin Couvreur (1835-1919) en 1902 par celle de rigueur de nos jours et qui nous est imposée depuis Pékin - euh ! pardon Beijing - : le pinyin 拼音. Les nouveaux sinisants formés à la pékinoise y trouveront leur compte ; les autres n'ont déjà plus droit à la parole --- notons néanmoins au passage quelques îlots de résistance en faveur de cette vieille mais toujours praticable transcription estampillée E.F.E.O. : Jean Lévi, Jean-François Billeter, l'Institut Ricci ... mais passons. Donc, dans sa nouvelle configuration, le livre s'adresse à son nouveau public, celui qui se passionne pour la Chine et dévore tout ce qui en traite, parfois avec le plus mauvais discernement qui soit, d'où le succès des productions d'un José Frèches, auteur d'un Il était une fois la Chine : 4500 ans d'histoire de 389 pages très illustrées et au texte indigent. A l'interrogation de son éditeur XO : « Qui mieux que José Frèches, à la fois historien et conteur passionné, pouvait nous dévoiler les beautés et les mystères de la Chine ? » , on n’aura pas de mal à répondre : « Jacques Gernet ! » lequel a prouvé avec cette reconstitution de la vie des Chinois à la fin de la dynastie Song 宋 (960-1279) que l'on peut combiner harmonieusement érudition exigeante et vulgarisation de qualité, savoir sinologique et plaisir de la lecture.

Mais revenons au présent volume qui ne prépare guère son lecteur à la découverte d'un ouvrage composé voici presque un demi-siècle. Certes, le tableau de la société chinoise reconstitué d'après des sources chinoises n'avait pas besoin de mise à jour : le livre a sa cohérence et aborde successivement six sujets qui sont 1. La ville, 2. La société, 3. L'habitation, le vêtement, la cuisine, 4. Les âges de la vie, 5. Le temps et le monde, 6. Les loisirs ; il s'achève sur un point d'orgue intitulé « Portrait moral ». S'il était inutile d'ajouter une patte à ce gracieux serpent, une mise en garde s'imposait pour le moins. Qu'elle prenne la forme d'un avertissement ou d'une préface, peu importe, mais, me semble-t-il, l'éditeur aurait dû faire plus qu'une quatrième de couverture et insister sur l'importance que ce livre a pu avoir dans la carrière de Jacques Gernet qui avec cet opus, « commence à déployer son talent d'historien attentif à toutes les données par lesquelles se caractérise une époque tout en sachant les replacer dans le cadre général hors duquel il n'est point d'histoire » (Michel Soymié, « Les études chinoises », Journal Asiatique, tome CCLXI, 1-4 (1973), p. 225) ; l'ouvrage était aussi à replacer dans le développement des recherches sinologiques et notamment sur celles concernant cette période dont le Projet Song (Sung Poject) initié dans les années 1950 par Etienne Balazs (1905-1963) marqua un moment fort (voir M. Soymié, op.cit., p. 244) et que certains sinologues français comme Christian Lamouroux (EHESS) poursuivent. Une note pour contextualiser les propos de l'introduction s'imposait, car Hangzhou 杭州, le point d'ancrage de cette étude n'est plus « une petite ville de quelques centaines de milliers d'habitants » (p. 13) comme on pouvait l'écrire en 1959, mais une grande cité qui compte désormais pas moins de quatre millions d'âmes. Pourtant, on peut noter une volonté de réactualiser l'appareil critique. Ainsi dans la note 13 de la page 401, on a ajouté fort à propos à l'original une référence à l'ouvrage de Jacques Dars, La marine chinoise du Xe siècle au XIVe siècle (Paris : Economica, 1992, 390 pages).

Mais pourquoi s'arrêter là ? Un renvoi à des ouvrages parus depuis aurait sans aucun doute permis au lecteur de bonne volonté d'augmenter son plaisir et d'élargir ses connaissances. Je pense notamment à un ouvrage de Robert van Gulik auquel Gernet renvoie à plusieurs reprises (note 14 p. 402, 74, p. 406) qui est la traduction anglaise du Tangyin bishi 棠陰比事(XIII° siècle). Inutile de dire que ce T’ang-Yin-Pi-Shih. Parallel Cases from under the Pear-Tree. A 13th Century Manual of Jurisprudence and Detection publié à Leiden (Brill, « Sinica Leidensia », vol. X) publié en 1956 est plus difficile d'accès pour un lecteur français que sa traduction parue en 2002 sous le titre Affaires résolues à l’ombre du poirier (Tang Yin Bi Shi). Un manuel chinois de jurisprudence et d’investigation policière du XIIIe siècle (Traduit et annoté par Lisa Bresner et Jacques Limoni. Paris : Albin Michel, « Idées », 2002, 249 p.) et récemment rééditée en format de poche (Tallandier, « Texto », 2007).

De même, pour certaines indications fournies par le riche corpus de contes en langue vulgaire des Song, Gernet utilise un recueil de traductions en langue anglaise édité à Pékin en 1957 : The Courtesan's Jewel Box. Chinese Stories of the Xth-XVIIth Centuries (Yang Xianyi, Gladys Yang (trad.), Foreign Languages Press). Or le conte traduit sous le titre « Fifteen Strings of Cash » existe en français grâce à André Lévy depuis 1972, puisque « L'injuste exécution de Ts'ouei Ning » se trouve dans l'anthologie L'Antre aux fantômes des collines de l'Ouest. Sept contes chinois anciens (XIIe-XIVe siècle) (Paris : Gallimard, « Connaissance de l'Orient », (1972) 1987, pp. 135-156).

D'autre part, on peut aussi se demander, pourquoi les maisons d'édition françaises sont si récalcitrantes à intégrer les caractères chinois dans leurs publications, alors que l'informatique rend la tâche plus aisée que jamais. Certes, on connaît l'argument : « A quoi bon se fatiguer quand le « grand public » n'en a cure ? », mais le « grand public » ne lira sans doute pas cet ouvrage et ceux de sa catégorie. Par contre, celui-ci, et bien d'autres, passeront dans les mains de générations d'apprentis sinologues qui, par exemple, trouveraient un grand bénéfice à voir les titres les plus importants exploités par Gernet dans leur formulation initiale, savoir pour s'en tenir aux plus fameux : Dongjing menghua lu 東京夢華錄, Ducheng jisheng 都城紀勝, Mengliang lu 夢梁錄, Wulin jiushi 武林舊事, Taiping guangji 太平廣記, Yijianzhi 夷堅志, ... Et pourquoi ne pas lui fournir une bibliographie plus étendue des travaux de l'auteur qu'on est supposé servir ? Et…, et…, et ... mais à quoi bon poursuivre ? A quoi bon gâter son plaisir en s'arrêtant à des détails de ce type ? N'en tenez pas compte. Lisez ou relisez La vie quotidienne en Chine à la veille de l'invasion mongole (1250-1276), dans cette édition ou dans une autre peu importe, mais surtout réservez lui une place de choix dans votre bibliothèque, car c'est un livre qui a encore beaucoup à offrir. Je vous recommande naturellement les pages qui traitent des lettres et des arts (Chapitre VI, « Les loisirs ») dans lesquelles l'historien exprime avec clarté tout ce qui fait l'intérêt de cette période charnière :
« Tout un ensemble de facteurs a contribué à modifier les thèmes et les styles, et à faire des arts et des lettres à l’époque Song des activités spécifiques : des professionnels se substituent de plus en plus au lettré habile à tous les arts, calligraphie, peintre, prosateur et poète tout ensemble. La diffusion de l’imprimerie à partir du Xe s., l’apparition de commerce de la librairie, la prolifération des contes, des saynettes pour le théâtre, les marionnettes et les ombres chinoises, celles des chansons de style vulgaire, la formation de sociétés littéraires, le développement du commerce des objets d’art et des antiquités, toutes ces nouveautés devaient modifier profondément la sensibilité littéraire et artistique des Chinois. » (1959, p. 247; 1990, p. 245-246 ; 2008, p. 360-361)
Et voici pour finir, les mots de conclusions qui renvoient au dernier ouvrage publié de Jacques Gernet (voir ici) :
« Cet homme chinois nous paraît si humain par ses contradictions, si proche de nous, si familier que pour peu nous oublierions tout ce qui nous en distingue : sa conception de l'homme et du monde, ses aspirations, les cheminements propres à sa pensée, sa sensibilité particulière -- en un mot, tout ce qu'il porte en lui de sa civilisation. » (1959, p. 271 ; 1990, pp. 269-270 ; 2008, p. 394)
En illustration,
j'ai retenu ce détail d'un rouleau (0,26 m x 5,34 m)
que l'on doit à un peintre actif à la fin des Song du Nord (960-1127),
Zhang Zeduan
張擇端, intitulé Qingming shanghe tu 清明上河圖.
Il a fait l'objet de plusieurs éditions récentes dont celle du Rongbaozhai 榮寶齋
(Beijing, 1997, « Gudai bufen » n° 12, 48 pages grand format, voir p. 28).
Cette œuvre remarquable est analysée sous tous ses angles sur le site
Life in the Song seen through a 12th-century scroll
accessible à partir d'ici, site très documenté dont la consultation sera un
complément utile, tout comme pourrait l'être celle d'ouvrages chinois assez
similaires à l'objet de ce billet, comme celui de Yi Yongwen 伊永文,
Song dai shimin shenghuo
宋代市民生活
(La vie urbaine sous les Song). Beijing : Zhongguo shehui,
« Gudai shehui shenghuo congshu », 1999, 323 pages richement illustrées.
(P.K.)

dimanche 3 février 2008

Wang Dulu, encore !


Si je me fie au nombre de commentaires qu'a recueilli l'intéressant article que Bertrand Mialaret a consacré sur Rue89.com aux « Romans d'arts martiaux : des contes de fées pour adultes ? » (29/12/07, voir ici) et à leur contenu, je peux avancer, sans trop de risque, que vous serez nombreux à vous précipiter sur le tome 2 de Tigre et Dragon de Wang Dulu 王度盧 (1909-1977) qui vient de sortir chez Calmann Lévy.

Comme le premier tome, « La vengeance de Petite Grue » (2007, 344 pages) [voir ici] cette deuxième époque, « La danse de la Grue et du Phénix » (313 pages), bénéficie de « l’élégante traduction de Solange Cruveillé » (B. Mialaret).

Il poursuit les aventures entamées dans le précédent tome à partir du chapitre XII dont le titre, composé dans la grande tradition du roman chinois ancien en langue vulgaire, est :
« Sur la route postale, ils font halte,
Tard dans la nuit l'époux caresse un joli rêve ;
A Baling on croise le fer,
Le chevalier sourit amèrement face à son amour ».
Comment dès lors résister, quand un digne représentant de la littérature d'arts martiaux (wuxia xiaoshuo 武俠小說) est enfin traduit avec le sérieux et le doigté que requiert ce genre si particulier et si difficile à rendre dans notre langue. Jin Yong 金庸 (Louis Cha - Zha Liangyong 查良鏞, 1924-) [voir ici et ici] et surtout Gu Long 古龍 (Xiong Yaohua 熊耀華, 1937-1985) [voir ici] n'ont, hélas, pas encore eu cette chance. (P.K.)

samedi 2 février 2008

Trois rencontres

Une fois de plus, La librairie Le Phénix (Paris)
accompagne l'actualité littéraire de ce début d'année 2008.
Après Xinran (voir ici) en janvier, ce sont trois nouveaux rendez-vous
qu'elle nous propose en février, pour fêter, comme il se doit,
l'arrivée de l'année du Rat.

Le vendredi 8 février à 18 heures, elle propose une rencontre avec le grand auteur vietnamien Nguyên Huy Thiêp (1950-) à l'occasion de la parution de son recueil de nouvelles Mon oncle Hoat. Cette rencontre est organisée en association avec les Carnets du Viet Nam et les Editions de l'Aube qui livrent également ces dernières semaines une volée nourrie de nouveautés et de rééditions d'ouvrages de Ge Fei, Gao Xingjian, He Jiahong, Eileen Chang (Zhang Ailing), A Cheng, Wei Wei, Mu Xiaomang et, j'y reviendrai prochainement, Mi Jianxiu !



Le vendredi 15 février à 18 heures, c'est une occasion de faire la connaissance de Guo Xiaolu 郭小櫓 (voir ici) qui vous est offerte à l'occasion de la parution aux éditions Buchet Chastel de son Petit dictionnaire chinois-anglais pour amants dont il avait été question ici et qui a été accueilli avec enthousiasme Outre-Manche. Comme l'explique l'éditeur - qui semble hésitant sur le titre de l'ouvrage qu'il présente -, A Concise Chinese-English Dictionary for Lovers est un « roman d'initiation hilarant, ingénieux et attachant écrit dans un anglais donc dans un français de débutant (!), journal intime satirique et sentimental d'une Orientale épatée et déboussolée par les travers de l'occident, mais aussi lexique grave, impétueux, aigre-doux et révolté à l'image de sa personnalité, le Petit dictionnaire amoureux Anglais - Chinois apporte bien des définitions nouvelles aux paradoxes d'un monde multiculturel. » Guo Xiaolu publie dans le même temps à Londres ses 20 Fragments of a Ravenous Youth [Voir, ici, le compte rendu réservé de Neel Mukherjee (24/01/08) sur Timesonline et, ici, l'article d'Helen Rumbelow intitulé « Xiaolu Guo's cultured revolution » (18/01/2008)]. On peut aussi se rendre sur le site de Guo Xiaolu, ici.

Le jeudi 21 février à 18 heures, enfin, ce sera une rencontre avec le professeur Song Yongyi et Marie Holzman pour la parution aux éditions Buchet Chastel de la traduction en français de textes réunis par Song Yongyi sous le titre Les Massacres de la révolution culturelle.


Pour ces trois événements, une seule adresse :
La Librairie Le Phénix, 72 boulevard de Sébastopol, 75003 Paris
(contact@librairielephenix.fr ou 01 42 72 70 31)
Merci Le Phénix et bonne année à toute sa dynamique équipe. (P.K.)

vendredi 1 février 2008

Enfer chinois (01)

Chose promise (ici), différée (ici), finalement accordée, ici et maintenant, quoique - vous allez le découvrir - de manière partielle. Voici donc enfin le premier volet de cette modeste présentation des ouvrages tirés de l'enfer chinois disponibles en traduction française. Et pour commencer, sans plus tarder, le chef-d'œuvre incontestable du genre, Jin Ping Mei 金瓶梅.

Première des deux illustrations du chapitre VIII :
« Dans l'attente de son amant, Lotus d'Or consulte le sort »
(Fleur en Fiole d'Or, 1985, p. 149)


Dans un essai dont l'attribution à Zhang Zhupo 張竹坡 (1670-1698), auteur d'un fameux commentaire du roman fleuve, a été remise en question, on peut lire : « Le premier des livres extraordinaires n'est pas licencieux » Diyi qishu fei yinshu lun 第一奇書非淫書論. Pourtant, Jin Ping Mei achevé à l'extrême fin du XVIe siècle s'est très rapidement retrouvé à l'index d'où il n'est pas encore réellement sorti.

Nongzhuke 弄珠客, le Joueur-de-Perles, était quant à lui était plus direct quand il annonçait dans sa préface de 1617 : « Le Jin Ping Mei est un livre obscène » 金瓶梅穢書也, mais, ajoutait-il aussitôt, son auteur avait l'intention de « mettre le monde en garde et non de le pousser au mal ». Quand bien même le considère-t-on dans les savantes études qu'on a commencé à lui consacrer en abondance dans les années 80 en RPC comme « une encyclopédie des us et coutumes de la Chine ancienne », « un livre de moral » ou « une atteinte aux bonnes mœurs dénonçant les carences du système impérial », les éditions chinoises modernes courantes restent encore très pudiques et les éditions complètes fort rares. Le lecteur français est donc mieux placé que le chinois puisque, à égalité avec l'allemand, le russe et l'anglais, il peut le lire dans son intégralité et ceci depuis plus de vingt ans, dans la traduction déjà historique qu'André Lévy livra en 1985 à la « Bibliothèque de la Pléiade » sous le titre de Fleur en Fiole d'Or [Paris : Gallimard, 2 tomes : CXLIX + 1272 + LIX + 1483 pages. « Préface », Etiemble (Tome 1, pp. IX-XXXVI) ; « Introduction », A. Lévy (ib., pp. XXXVII-CXLIX)].

Dans son introduction, le traducteur, qui n'en était pas à son coup d'essai, loin de là, écrivait :
« Après tout Fleur en Fiole d'Or n'est pas de ces ouvrages que l'on appelait « érotiques » et que l'on qualifie aujourd'hui, curieusement, de « pornographiques ». La description des activités sexuelles y est espacée, souvent omise et rarement répétitive. Elle n'est presque jamais gratuite, faisant partie intégrante de la caractérisation des personnages. C'est par la description détaillée et non codée du comportement sexuel que le roman diffère de la production courante du genre et parvient à des audaces qui ne sont considérées comme publiables que depuis une ou deux décennies dans les pays du « libéralisme avancé » - dont il faut excepter le Japon où certains passages du Jin Ping Mei sont aujourd'hui encore laissés en chinois et relégués en notes. » (p. LXIII).
Fleur en Fiole d'Or est maintenant accessible en édition de poche dans la collection « Folio » (Gallimard, 2004, 2 vols., 2758 p.). Personne n'a donc plus d'excuse valable pour ne pas lire ce chef-d'œuvre qui, dixit Xinxinzi 欣欣子, le Gai Luron [A. Lévy] ou le Joyeux Drille [J. Dars], porte à la fois une description des mœurs du temps et nous adresse un message. L'œuvre de Xiaoxiaosheng 笑笑生, le Maître de l'Eclat de rire - l'auteur toujours inconnu - est, assure-t-il, le remède idéal contre « le plus extrême des sept affects de l'homme », la mélancolie. Nongzhuke ajoute que c'est aussi un puissant révélateur de l'âme du lecteur car « Qui lit le Jin Ping Mei et sent naître en son cœur pitié et compassion est un bodhisattva ; qui y sent naître peur et crainte est un gentilhomme ; qui y sent naître plaisir et joie n'est qu'un faquin ; et qui enfin y sent naître désir et envie d'imitation n'est qu'une bête brute ! » (J. Dars, trad.) 讀金瓶梅而生憐憫心者。菩薩也。生畏懼心者。君子也。生歡喜心者。小人也。生效法心者。乃禽獸耳。

Il est impossible de résumer en quelques mots cette saga en cent chapitres portée par un style vigoureux « puis[é] chez son devancier [Shuihuzhuan 水滸傳], mais [qui] s'élève dans ce roman noir à la hauteur d'une vertigineuse richesse. Comment une telle œuvre aurait-elle pu être produite, sinon par un écrivain de génie ? » (Lévy, p. XLVIII). Grossièrement énoncé, la trame principale se concentre autour de l'ascension puis la chute de Ximen Qing 西門慶, un « apothicaire amateur de femmes, tyranneau rusé et redouté » (A. Lévy), sur une période d'à peine plus de quatre ans (1114 à 1118) à la fin de la dynastie des Song 宋 du Nord (960-1127). S’étant acheté une charge qu’il peine à remplir, il réunit autour de lui six concubines dont Pan Jinlian 潘金蓮 (Lotus d’Or) laquelle ne le rejoint qu’après avoir dûment empoisonné son mari et Li Ping’er 李瓶兒 (Fiole) qui lui donnera un fils. Grand consommateur d’aphrodisiaques, penchant qui le perdra (chapitre 79), il prend, de force s’il le faut, son plaisir avec plus d’une dizaine d’autres femmes, jeunes et moins jeunes, parmi lesquelles Pang Chunmei 龐春梅 (Fleur-de-Prunier), la très jolie servante de Lotus-d’Or. Mais ceci n’est que la toile de fond sur laquelle se développe une peinture au vitriol de la société d’une époque minée par la corruption du milieu mandarinal et qui fait croiser plus de 250 personnages principaux et secondaires. Une « chronologie succincte » de pas moins de 35 pages (T. 1, pp. CXXI-CXXXIII & T. 2, pp. XXXV-LIX) établie par le traducteur reconstitue tous les fils narratifs qui s'entrecroisent dans cette magistrale composition.

Pour cette traduction qui a définitivement relégué toutes les précédentes tentatives partielles aux oubliettes (Georges Soulié de Morant, Lotus d'Or, 1912 ; Porret d'après Kuhn, 1949-1952 - pour plus de détails voir T. 1, pp. XXXVII-XL), André Lévy avait réalisé un travail philologique de premier plan dont son introduction, pourtant fort riche, ne donnait qu'une petite idée. Cette recherche préliminaire l'avait naturellement conduit à choisir de traduire le Jin Ping Mei cihua 金瓶梅詞話, la version « chantefablée » du roman, considérée comme la plus proche de la version originale qui fait défaut (voir T. 1, p. LXX). Page XL, il explique l'état d'esprit qui fut le sien pendant le long corps à corps avec ce texte, selon lui « le plus « pimenté » que puisse offrir la littérature chinoise » (voir à ce sujet les pages XL-XLII) :
« Entre le Charybde de la lettre qui tue et le Scylla de la transposition qui noie, ne convenait-il pas de donner la priorité au maintien du plaisir de la lecture ? Telles sont les raisons des quelques coupures que nous avons opérées à partir du chapitre XL, de toute façon moins étendues que celle de l'édition révisée du XVIIe siècle, chaque fois précisées en note. Par contre, le cadre conventionnel de la narration orale, ponctuée d'évocations et de commentaires en vers, a été intégralement préservé. La densité du chinois n'autorise généralement pas dans la traduction une fidélité qui respecterait chaque mot du poème originel : nous ne l'avons pas tenté. Il nous a paru plus important de respecter le flot naturel de la narration tout en conservant le caractère original d'une texture romanesque aux contrepoints lyriques jusque-là négligés par la plupart des traducteurs. »
Bref, l'œuvre est livrée dans un français précis et nerveux dans la quasi-totalité de son édition la plus ancienne avec ses préfaces, postface et poèmes liminaires, « sans corriger ici ou là d'apparentes incohérences ou maladresses ».

Deuxième illustration du chapitre VIII :
« Les moines, qui vont brûler la tablette funéraire du mari,
entendent des bruits obscènes
» (ib., p. 166)

Que demander de plus, et qu'ajouter sinon que les deux préfaces ont depuis fait l'objet d'une nouvelle traduction. On la doit à Jacques Dars et on la trouve dans l'ouvrage collectif qu'il dirigea avec Chan Hing-ho, Comment lire un roman chinois. Anthologie de préfaces et commentaires aux anciennes œuvres de fiction (Arles, Editions Philippe Picquier, 2001, 218 p.). Cet ouvrage qui doit beaucoup à l'implication des deux signataires et au beau style du premier des deux, était envisagé comme « un précieux complément, adjuvant autant que stimulant, à la lecture des œuvres de la littérature chinoise », et notamment des textes qui avaient bénéficié d'une traduction française au moins partielle. On lira donc avec intérêt les pages 122 à 127 dont j'ai cité des bribes plus haut.

Je reviendrai une autre fois sur l'abondante littérature critique en langue anglaise sur ce fabuleux roman et la nouvelle traduction de David Roy (The Plum in the Golden Vase, Princeton University Press, 5 vols., 1993-). Mais il va de soi que le lecteur de Fleur en fiole d'Or ne pourra en rester là et voudra continuer sa découverte du roman chinois ancien. Il pourrait être tenté d'en savoir plus sur les sources de ce fabuleux roman-fleuve. Certes, il se plongera avec délices dans la traduction de Jacques Dars du Shuihuzhuan (Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1978) dont les chapitres 23 à 27 fournissent les personnages principaux et le cadre historique ; il ne peut négliger non plus les contes qu'André Lévy avait révélés dans les années soixante-dix avec, entre autres, le recueil L'Antre aux fantômes des collines de l'Ouest. Sept contes chinois anciens (XIIe-XIVe siècle) (Paris : Gallimard, « Connaissance de l'Orient », (1972) 1987) ; mais il risque d'être - qui l'en blâmerait ? - tenté de découvrir le roman dont il est question page LXIII de l'introduction de Fleur en Fiole d'Or :
« Les passages érotiques répondent à deux registres de langage ; l'un, en chinois classique, n'est le plus souvent que démarquage d'un ouvrage plus ancien, dûment signalé dans la préface, le Ruyi jun zhuan [如意君傳] (Histoire du seigneur Selon-Mon-Désir), celle du favori qui assouvit les besoins sexuels de la vieille impératrice Wu Zetian [武則天] qui régna de 684 à 705, une apologie des satisfactions sexuelles dont on peut faire remonter la tradition à la littérature aristocratique des Tang [唐] (618-907). »
Mais avant de nous pencher sur cet ouvrage dont la première traduction française vit le jour en 1991 aux Editions Philippe Picquier en deuxième partie d'un livre diffusé sous le titre d'un autre roman érotique traduit pour la première fois, Vie d'une amoureuse (Paris, pp. 85-153, réédité en « Picquier Poche », n° 6, 1994), il me semble indispensable de faire une petite pause. Elle nous permettra de reprendre dans un prochain billet notre examen en présentant une collection dont la publication aura permis aux traducteurs attentifs de pouvoir s'appuyer sur des versions chinoises sérieusement établies. Le choix de l’édition, n’est-il pas, l’indispensable préliminaire à toute approche valable ? Ce qui vaut pour l’étude vaut aussi pour la traduction. Fleur en Fiole d’Or en a brillamment administré la preuve. (P.K)

dimanche 20 janvier 2008

Aux portes de l'enfer chinois

Détail d'une peinture de Xu Guan 徐莞 (XVIIIe s.)
[Le palais du printemps (2006, p. 157)]

Chose promise (ici), chose due, savoir une rapide présentation des ouvrages tirés de l'enfer chinois disponibles en langue française. Mais avant d'en dérouler l'inventaire - dans un prochain billet ! -, voici des conseils de lectures préliminaires. En effet, le sujet est délicat ; une approche trop brutale pourrait conduire les moins préparés à commettre des contresens ou à se braquer contre un des aspects les plus naturels de la vie des Chinois des temps anciens et la manière dont ils en rendaient compte dans leurs écrits. Quoi de mieux pour s’y préparer que de lire attentivement, ou de feuilleter, quelques publications récentes qui donnent à voir et à comprendre ?

Parmi celles-ci notons d'abord Le Palais du printemps. Peintures érotiques de Chine (Paris : Paris Musées/Editions Findakly, 2006, 256 p.), très beau et riche catalogue de l'exposition qui s'est tenue au Musée Cernuschi (Paris) entre le 3 février et le 7 mai 2006 et qui permettait de faire découvrir la collection réunie par Ferdinand Bertholet, collection unique que plusieurs ouvrages comme Les Jardins du plaisir (Paris : Philippe Rey, 2003, 188 p.) et Rêves de Printemps, l'art érotique en Chine. Collection Bertholet (Arles : Philippe Picquier, 1998, traduction de Dreams of Spring. Erotic Art of China. Amsterdam: The Pepin Press, 1997) pour s'en tenir qu'aux plus récents, avaient déjà dévoilée. Cette présentation l'emporte sur les précédentes par le nombre d'œuvres reproduites et aussi la qualité du travail éditorial (textes, bibliographie, index et glossaire des caractères chinois, mise en page, impression) conduit par Eric Lefebvre. Il propose également deux articles liminaires d’un grand intérêt : l'un (p. 29-42) du grand spécialiste de la peinture chinoise, James Cahill (Université de Berkeley), l'autre d'un fin connaisseur de l'érotisme chinois et de la littérature qu'il a suscité, savoir André Lévy (p. 11-27).


En effet, André Lévy avait déjà manifesté son intérêt pour cet aspect de la culture chinoise en présentant et traduisant un des nombreux manuels du sexe que la Chine a produit, le Sunü miaolun 素女妙論 (1566) : Le sublime discours de la Fille Candide. Manuel d'érotologie chinoise (Picquier, « Le pavillon des corps curieux », 2000, 109 p). Malgré sa forme dialoguée – une figure de style souvent reprise dans ce registre d’écrits : ici, une discussion fictive entre l’Empereur Jaune et la Fille Candide, qui n’est, nous dit la quatrième de couverture, « ni tombée de la lune ni de la dernière pluie » -, on est loin des fictions qui visent à troubler les esprits et éveiller les sens. On goûtera néanmoins cette traduction comme une des plus agréables à lire pour ce genre de textes et aussi pour son riche appareil critique lequel rendra bien des services : son répertoire (p. 77-109) est une mine d’informations à laquelle ne font défaut que les caractères chinois.

Le lecteur curieux pourrait même s’enhardir à compléter sa formation. En attendant la sortie française (attendue aux Editions Robert Laffont) d'une Histoire de la sexualité chinoise du Pr. Liu Dalin 劉達臨, l'expert incontesté des études sur la sexualité chinoise, il lui faudra encore se contenter d'un des travaux sinologiques les plus connus de Robert H. van Gulik (1910-1967), La vie sexuelle dans la Chine ancienne (Traduction par Louis Evrard de Sexual Life in Ancient China: A Preliminary Survey of Chinese Sex and Society from ca. 1500 B.C. till 1644 A.D.. Paris : Gallimard, « Bibliothèque des histoires », 1971 ou « TEL » n° 17, 1977). A ce « survol liminaire » toujours très instructif, il peut ajouter la lecture d’Art of the Bedchamber: The Chinese Sexual Yoga Classics (New York : SUNY, 1992), le très complet ouvrage de Douglas Wile, une sorte de « thesaurus de tous les textes connus et moins connus de techniques sexuelles » [A. Lévy, T’oung Pao LXXIX (1993), p. 362)], ou encore celle de The Culture of Sex in Ancient China de Paul Rakita Goldin (Honolulu : University of Hawaii Press, 1999, 231 p.). Ceci fait, il sera en meilleure posture pour distinguer le bon grain de l’ivraie dans l’abondante littérature sur un sujet sur lequel il a été souvent écrit en pure perte.
  • TRAVAUX PRATIQUES (facultatifs) : en fonction des connaissances acquises, évaluer le dernier ouvrage en date à vouloir contribuer à former le public français aux subtilités et à la gymnastique sexuelles chinoises qui semble bien être L'art d'aimer à la chinoise de Liao Yi Lin que les Editions de la Martinière (2007, 168 p.) présentent ainsi : « Découvert lors des fouilles archéologiques de Ma wang dui dans la province de Hunan, ce manuscrit du début de l'ère chrétienne est un recueil sur l'alchimie taoïste sexuelle. Liao Yi Lin, spécialiste en philosophie et littérature chinoise, propose la première traduction française de l'Art d'aimer à la chinoise, art de vivre ancestral, plein de richesses pour les lecteurs d'aujourd'hui qui sauront y trouver les clefs d'une sexualité saine et chargée de spiritualité. »
Pour conclure provisoirement ce chapitre, disons : qu'on les découvre par l'intermédiaire de savantes traductions et d'érudites études, ou, comme c'est trop souvent le cas, à travers d'affligeantes entreprises de vulgarisation à visée commerciale, les techniques sexuelles chinoises et les textes qui les ont transmises ne sont pas à confondre avec l'expression littéraire de l'érotisme chinois ; s’ils nous apprennent beaucoup sur la vision que les Chinois d’antan se faisaient du monde et de leur corps, sur une part de leur imaginaire et de leurs croyances, ils devraient laisser froid le lecteur simplement curieux de savoir comment on s'aimait et se désirait avant l'avènement de la République (1911). Ils pourraient également le faire sourire, et parfois même se tordre de rire, ce qui n'est, après tout, pas un mince bénéfice. Les Chinois eux-mêmes savaient prendre la distance nécessaire avec ce corpus hétéroclite et ses enseignements : les experts ès sexe que l'on croise dans les romans sont souvent décrits sous les traits d'escrocs sans conscience, d’imposteurs incompétents et de dangereux profiteurs habiles à exploiter la naïveté propre à la gent masculine.

Illustration tirée du juan 22 du Ishimpô 醫心方 (vers 982-984) compilé par Tamba Yasunori 丹波康賴 (912-995), dont le juan 28 [« Fangnei» 房內]
« consacré aux prescriptions de la chambre est la source majeure, voire unique, de la reconstitution des anciens classiques sexuels chinois que l'on date généralement du VIe siècle » (A. Lévy, Le sublime discours, p. 95)


Mais ne nous égarons pas dans une zone où le littéraire n'a pas droit de cité et revenons à la fiction narrative de la Chine ancienne en traduction pour constater que
  • le public français est mieux loti que l'anglo-saxon : si on se contente des titres publiés ces quinze dernières années, on peut dénombrer une quinzaine de romans ou recueils de contes clairement érotiques dont la diffusion a toujours été problématique. Leurs titres - l'original et les titres alternatifs choisis pour tromper les autorités - figurent encore sur les listes de proscription de la République Populaire de Chine après avoir été inscrits sur celles de la dynastie mandchoue. Il est donc en théorie impossible de les trouver là-bas autrement que dans des éditions rares pieusement conservées dans les bibliothèques les plus prestigieuses, ou alors sous forme de fac-similés à tirage limité et hors de prix. En théorie donc, ces fictions seraient plus faciles d'accès chez nous en traduction qu'en RPC en langue originale. En réalité, la plupart de ces textes est accessible en ligne sur une bonne dizaine de sites à durée de vie variable qui s'empruntent ou se pillent une saisie informatique plus ou moins fiable pas toujours réalisée à partir d'éditions papier de qualité (sur ce point lire la suite).
  • quels que soient leurs mérites distinctifs, l'attention qu'ils ont reçu de la part de leur traducteur et de leur éditeur, les fictions dont il sera question plus tard ont toutes été traduites directement du chinois : je laisse donc volontairement de côté la traduction par Jean-Pierre Porret (1949) du Jin Ping Mei 金瓶梅 adapté en allemand (1930) par Franz Kuhn (1884-1961) et Femmes dernière un voile (Calmann-Lévy, 1962), version française de l'adaptation allemande (1956) que le même F. Kuhn donna de la suite du précédent roman écrite par Ding Yaokang 丁耀亢 (1599-1669).
  • puisque le roman chinois en langue vulgaire - tongsu xiaoshuo 通俗小說, genre vil et jugé dangereux pour bien des raisons - a été en butte à la censure, les titres traduits ont tous fait à un moment ou à un autre pendant la dynastie Qing partie de l'enfer chinois et sont donc identifiés comme « fictions à interdire et à détruire » jinhui xiaoshuo 禁毀小說. Les catalogues et inventaires de ces ouvrages douteux et à brûler que les autorités n'ont pas, fort heureusement, réussi à faire disparaître totalement, constituent un corpus assez important dont les précurseurs mémorables sont apparus au début des années 1990 (Xiao Xiangkai 蕭相愷, 1992 ; Li Mensheng 李夢生, 1994) et sont fréquemment réédités et augmentés --- je vous en épargne le détail. Ils fournissent de manière éclatante des illustrations (de 50 à 150 titres) au travail novateur publié dès 1957 par Wang Liqi 王利器 (1912-1998, alias Wang Xiaozhuan 王曉傳). Ce grand savant (voir ici) explora les raisons et les modalités de la censure chinoise pendant les trois dernières dynasties dans un ouvrage qui fait toujours référence : Yuan Ming Qing sandai xiaoshuo xiqu shiliao 元明清三代禁毀小說戲曲史料. André Lévy, encore, en rendit compte dans « La condamnation du roman en France et en Chine » (Etudes sur le conte et le roman chinois. Paris : EFEO, 1971, p. 1-13) dans lequel il notait : « Si la Chine a disposé avant l'Occident des deux conditions essentielles à la diffusion du « vrai roman », l'imprimerie et un public sachant lire, il ne semble pas qu'elle ait connu avant le XXe siècle les transformations économiques et sociales propres à en assurer le triomphe. La persécution du roman y est plus prolongée et moins systématique. N'y cherchons pas les parallèles jusque dans le détail et la chronologie. Les formes prises par la condamnation du genre romanesque sont bien chinoises. Elles n'en relèvent pas moins d'attitudes et de motivations qui ne diffèrent pas radicalement des nôtres. »
En conséquence, les romans dont la suite de ce billet fera état auront été visés pour au moins deux raisons : être des fictions narratives en langue vulgaire, ruiner avec plus ou moins de netteté et de virulence les bonnes mœurs en décrivant avec plus ou moins de bonheur et de détails le commerce des corps et le chavirement des sentiments. Ainsi et malgré l'attachement profond que j'ai pour Shuihuzhuan 水滸傳 et sa traduction par Jacques Dars (Au bord de l'eau. Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1978, « Folio », 1997), je ne citerai pas ce chef-d'œuvre très tôt interdit, principalement pour incitation à la rébellion --- c'était en 1642 (voir Wang Liqi, op.cit., Shanghai guji, 1981, p. 17). Il sera évidemment question du Jin Ping Mei et de bien d'autres titres encore. A bientôt donc ! (P.K.)

samedi 19 janvier 2008

Devinette (010)

Illustration tirée de Confucius. Des mots en action,
Danielle Elisseeff. Gallimard/RMN, « Découvertes », n° 440, 2003.

Le hasard fait bien les choses. Alors que je me désolais de devoir encore attendre qui sait combien de temps la réception d'un ouvrage pour vous poser la devinette de rentrée - la dixième de notre série initiée voici dix mois déjà (voir ici) - , je tombe, par hasard donc, sur ce passage qui me plaît beaucoup :
« J'avoue que je suis peu versé dans la littérature chinoise. Durant qu'il était vivant et que j'étais fort jeune, j'ai un peu connu M Guillaume Pauthier, qui savait le chinois mieux que le français. Il y avait gagné, je ne sais comment, de petits yeux obliques et des moustaches de Tartare. Je lui ai entendu dire que Confucius était un plus grand philosophe que Platon ; mais je ne l'ai pas cru. Confucius ne contait point de fables morales et ne composait point de romans métaphysiques.
Ce vieil homme jaune n'avait point d'imagination, partant point de philosophie. En revanche, il était raisonnable. Son disciple Ki-Lou lui demandant un jour comment il fallait servir les Esprits et les génies, le maître répondit :
- Quand l'homme n'est pas encore en état de servir l'humanité, comment pourrait-il servir les Esprits et les Génies ?
- Permettez-moi, ajouta le disciple, de vous demander ce que c'est que la mort.

Et Confucius répondit :

- Lorsqu'on ne sait pas ce que c'est que la vie, comment pourrait-on connaître la mort ?
Voilà tout ce que j'ai retenu, touchant Confucius, des entretiens de M. Guillaume Pauthier, qui lorsque j'eus l'honneur de le connaître, étudiait spécialement les agronomes chinois, lesquels, comme on sait, sont les premiers agronomes du monde. D'après leurs préceptes, M. Guillaume Pauthier sema des ananas dans le département de Seine-et-Oise. Ils ne vinrent pas. Voilà pour la philosophie. Quant au roman, j'avais lu, comme tout le monde, les nouvelles traduites à diverses époques, par Abel Rémusat, Guillard d'Arcy, Stanislas Julien et d'autres savants encore dont j'oublie le nom. Qu'ils me le pardonnent, si un savant peut pardonner quelque chose. Il me restait de ces nouvelles, mêlées de prose et de vers, l'idée d'un peuple abominablement féroce et plein de politesse.
»
La question est simple : qui est l'auteur de ce passage ? La solution sera révélée à la fin du mois de janvier ou beaucoup plus tôt par l'une ou l'un d'entre vous. Bonne chance. (P.K.)

jeudi 17 janvier 2008

Miscellanées (007)

L'année 2008 sera-t-elle un bon cru pour le roman asiatique en France ? Il est un peu tôt pour l'affirmer, mais si l'on se fie aux différentes annonces de publications à venir et aux efforts déployés par certains éditeurs pour nous en convaincre, elle devrait être mémorable. Encore que la sortie du Totem du loup, dont il fut question ici, pourrait laisser de marbre le public français et s'avérer in fine un pétard mouillé. Que dire, alors, de l'offensive médiatique des Editions Robert Laffont qui se déploie ces jours-ci sur deux fronts : le chinois et l'indien ?


Amour, luxure et … trahison

Dans le premier cas, l'affaire semble entendue. Il suffit de surfer sur l'engouement probable généré par la sortie du dernier film du réalisateur Ang Lee [Li An 李安 (1954-)] en proposant le livre qui lui a servi de prétexte --- et comme le film sera diffusé - à partir du 16/01 - chez nous sans aucune coupure, cela ne devrait pas poser de trop de problème.

La page internet consacrée (voir ici) à cette publication qui offre en tout quatre courtes nouvelles de Zhang Ailing 張愛玲, alias Eileen Chang (1920-1995) est du reste assez sobre et livre une quatrième de couverture à peine enrichie d'un lien vers la bande annonce du film. On y apprend que c'est Emmanuelle Pechenart qui a traduit celle qui nous est présentée comme « issue d’une grande famille de Shanghai, (...) contrainte par les événements politiques à émigrer à Hong Kong dans les années 1940. Encensée alors par la critique de son pays, qui voit en ce très jeune écrivain un auteur majeur de la littérature chinoise contemporaine, elle s’exile à nouveau, aux États-Unis cette fois. Là, en dépit du succès grandissant qu’elle rencontre, au soir de sa vie, auprès du public chinois, elle finira ses jours dans un total et volontaire isolement. » On devrait reparler de l'auteur et de ce livre ici très bientôt car ce dernier ne fait que 180 pages imprimées en gros caractères et précédées seulement d'une courte introduction. Celle-ci s'attache un peu au titre original, Se / Jie 色,戒 , sans pourtant justifier le choix de flanquer le titre anglais Lust / Caution d'un appendice qui renforce l'approche érotico-mélodramatique donnée aux écrits de Zhang Ailing par Ang Lee : Amour. Luxure. Trahison. Mais, puisque le livre reprend l'affiche du film, il se peut que l'éditeur et sa traductrice n'aient eu voix au chapitre.


Sacred Games à tout prix.

Avec Le Seigneur de Bombay (Sacred Games), le défi est plus grand puisqu'il s'agit d'imposer au lecteur français un roman de 1040 pages d'un auteur - Vikram Chandra - connu des seuls amateurs de littérature indienne contemporaine et de le lui faire accepter comme un incontournable best-seller. Les Editions Robert Laffont ont donc augmenté la voilure, voir ici. A une quatrième de couverture au style accrocheur sont venues s'adjoindre non seulement la vidéo d'une interview réalisée en anglais et dûment sous-titrée dans laquelle l'auteur répond aux questions de - je suppose - son traducteur, Johan-Frédérik Hel Guedj, mais aussi ce qu'on pourrait appeler une bande annonce qui joue de tous les effets dont abuse la communication publicitaire. Last but not least, un ‘widget’ est offert. Il permet non seulement de feuilleter le début du livre, mais aspire à conquérir les blogs afin de faire monter le buzz ! On trouve une autre preuve de l'attention dont a été entourée cette édition dès la couverture en harmonie avec le sujet que je vous laisse découvrir en long et en large, en texte et en images : voir aussi ici ou . Pour aller encore plus loin, on actionnera le lien qui conduit au site de cet auteur né en 1961 que l'image et le son nous ont rendu naturellement très attachant : mais avons-nous besoin de cela pour apprécier une œuvre ? Qu'en pensez-vous ?



Du Genji à tous les prix.

Une meilleur façon d'attirer l'attention du lecteur est de lui proposer en plus d'un texte de qualité, une édition d'exception. C'est ce qu'a choisi de faire Diane de Selliers Editeur en livrant fin septembre 2007 une magnifique et luxueuse édition du Genji monogatari 源氏物語 (XIe s.), le chef-d'œuvre, bien connu mais si peu lu, de la littérature japonaise.

L'œuvre de Murasaki-shibibu 紫式部 avait été traduite en français pas René Sieffert (1923-2004). C'est sa traduction, publiée en 1988 aux Publications orientalistes de France sous le titre Le Dit du Genji, qui est reprise. Elle retrouve toute sa force entourée de quelque 520 peintures du XIIe au XVIIe siècle présentées par Estelle Leggeri-Bauer (INALCO). Ce beau travail est accompagné d'un texte critique signé par Madame Sano Midori (Université Gakushûin, Tôkyô). Le site de l'éditeur (voir ici) offre un moyen idéal d'en prendre la mesure et de rêver - le coffret coûte tout de même 480 € ! Pour un clic seulement, on peut disposer d'un excellent dossier présentant une description de l'ouvrage ainsi qu'une riche présentation de l'œuvre. Ce document en format pdf signale que l’année 2008 célèbre le millénaire du Genji monogatari dans le monde entier. C'est donc le moment de le lire, ou de le relire, même si c'est dans la modeste réédition de 2001 des POF (Collection « Les œuvres capitales de la littérature japonaise », 1311 pages, 58 €). (P.K.)

dimanche 13 janvier 2008

L'eau à la bouche

Dans le domaine
de la littérature chinoise ancienne,
l'activité éditoriale tourne à ce point au ralenti
en ce début d'année que je me sens dans l'obligation
de vous signaler jusqu'aux rééditions d'ouvrages anciens,
même lorsque celles-ci pourraient passer pour mineures voire anecdotiques.

Je le fais d'autant plus volontiers aujourd'hui que l'ouvrage dont il va être question donnera, je le souhaite, envie d'en découvrir un autre de vingt-deux ans d'âge qui m'est cher : En mouchant la chandelle : nouvelles chinoises des Ming [Traduction de Jacques Dars revue par Tchang Foujouei. Paris : Gallimard, « L’imaginaire » n° 162, 1986 - voir l’illustration ci-dessus : il a été réédité depuis sous une nouvelle couverture] que Jacques Dars présentait ainsi :
« Voici un choix de nouvelles du début des Ming (XIVe-XVe siècles) : elles connurent en Chine un si fort succès qu'on les mit à l'index afin qu'elles ne distraient pas les jeunes lettrés de la sacro-sainte étude des Classiques confucéens ! Elles sont dues à deux lettrés fonctionnaires, l'un qui vivota de façon obscure, l'autre qui fit une prestigieuse carrière ... mais fut descendu de son piédestal à cause de ces répréhensibles écrits » (p. 7)
Le premier est Qu You 瞿佑 (1341-1427) à qui on doit les Nouvelles histoires en mouchant la chandelle, Jiandeng xinhua 剪燈新話, le deuxième est Li Zhen 李禎 (1376-1452), auteur de la Suite aux histoires en mouchant la chandelle, Jiandeng yuhua 剪燈餘話. Leurs écrits « atteignent d'emblée la perfection, et leur œuvre, qui ne devait être qu'une imitation des chuanqi anciens, est si élaborée et si belle qu'elle atteint, de l'avis des connaisseurs, des sommets inégalés, et marque l'aboutissement du genre » (ib.).

Ce genre, qui comprend tout aussi bien des « chroniques ou notations bizarres » parfois fort rustiques des Ve et VIe siècles et des nouvelles littéraires « consciemment élaborées, aux intrigues et aux péripéties complexes portée par une langue rénovée, flexible, riche, et extrêmement travaillée » (p. 9) sous les Tang, est ce que les spécialistes appellent selon l'époque considérée des zhiguai xiaoshuo 志怪小說 ou des chuanqi 傳奇. En un peu moins d'un quart de siècle, Jacques Dars en a fait connaître les principales facettes : les récits de l'étrange de l'époque des Six dynasties dans Aux portes de l'enfer [Nulle part, 1984, réédité en « Picquier Poche », 1997], le premier des cinq volumes du Yuewei caotang biji 閱微草堂筆記 ou Notes de la chaumière des observations subtiles (1789-1798), la monumentale collection réunies par Ji Yun 紀昀 (1724-1805), une des plus fameuses des collections tardives [Passe-temps d'un été à Luanyang. Gallimard, « Connaissance de l'Orient », n° 99, 1998, 563 p.] et cette anthologie de récits Ming (1368-1644).

Le tirage qui la remet dans l'actualité est un choix publié dans la collection de poche « Folio 2 € ». Il sort ces jours-ci sous le titre : Le pavillon des Parfums-Réunis [Gallimard, 107 p.]. Il conserve 6 des 22 récits de l'original et selon mon décompte quatre des quatorze de Qu You suivis de deux des sept de Li Zhen, soit les n° 5, 8, 13, 15, 19 et 21 qui sont respectivement : « Le Pavillon des Parfums-Réunis », « Les Lanternes-pivoines », « Émeraude », « La Belle aux habits verts », « Bijou » et « L'Écran aux hibiscus ».

Relisez les ou lisez les sans tarder : Jacques Dars y déploie un savoir traduire d'une rare efficacité qui fait qu'on oublie que cela a été écrit dans une belle langue classique fort retorse, mais écrivait-il, il n'aurait « jamais eu l'audace, ou la légèreté, de publier ces traductions, si un parfait lettré chinois, en l'occurrence M. Tchang Foujouei [Zhang Furui 張馥蕊], n'avait accepté de les revoir » (p. 18). Le temps, parfois cruel pour les traductions comme pour les hommes, n'a en rien altéré la qualité de ce travail - on croirait même que Qu et Li ont couché le fruit de leur débordante imagination directement en français. La seule chose que l'on peut regretter, c'est qu'en se jetant sur ce petit aperçu, le lecteur ne limite son plaisir et ne perde au passage des explications fort utiles fournies naguère par le traducteur, notamment concernant l'influence durable de ces écrits en Chine-même, mais aussi à l'étranger :
« Après un passage en Corée [où elles inspirent à Kim Sisûp 金時習 (1435-1493) son Kûmo sinhwa 金鰲新話, Nouveaux contes du Mont Kûmo] (et des traductions au XVIe siècle), les livres de Qu You et Li Zhen gagnèrent le Japon où, maintes fois traduits, ils devaient marquer durablement la littérature fantastique de l'époque d'Edo [江戶(1603-1867)], et être considérés comme une part importante du patrimoine littéraire chinois. C'est d'abord un certain Nakamura qui traduisit, en mêlant les traditions fantastiques chinoise et japonaise, trois nouvelles de Qu You (L'épingle d'or au phénix, Les lanternes-pivoines, La grotte de Shenyang), et les publia en 1648. Vers la même date parut une traduction de huit nouvelles, puis, en 1666, Asai Riyôi [淺井了意, mort en 1691] publia son Togibôko [伽婢子], une traduction où les patronymes et toponymes étaient japonisés. L'œuvre eut d'immenses répercussions, en particulier sur les recueils fantastiques de Tsuga Teishô (Hanabusazôshi, 1749) et de Ueda Akinari [上田秋成 (1734-1809)] (Ugetsu monogatari [雨月物語, 1768] que les lecteurs français ont pu goûter dans la traduction de R[ené] Sieffert : Contes de pluie et de lune [Paris : Gallimard/Unesco, « Connaissance de l’Orient », (1956) 2000. 231 p.]). Hayashi Razan [林羅山 (1583-1657)] (Kwaidan zensho [怪談全書], 1643) avait, lui, adapté des récits de Qu You et Li Zhen. Aux XIXe et XXe siècles, les traductions se sont succédées, sans parler d'un chapelet l'adaptations et d'imitations : soit trois siècles de succès ininterrompu.
Mais l'œuvre de Qu You parvint même, incognito pourrait-on dire, jusqu'en Europe ! En effet, l'histoire des lanternes-pivoines, la préférée des Japonais, fut reprise par le passionné de folklore nippon qu'était Lafcadio Hearn (1850-1904) dans son recueil fantastique, parfois glaçant et épouvantable, Kwaidan [1904, voir ici ou ]. Les lecteurs de langue anglaise ignoraient sans doute qu'ils se délectaient à une histoire chinoise du début des Ming, comme le firent des lecteurs de langue allemande quand Gustav Meyrink [(1868-1932)], l'auteur du Golem, traduisit l'œuvre de Hearn. On le voit, l'œuvre de Qu You eut une étrange destinée et une gloire dont il n'eût jamais osé rêver ! » (p. 16-17, les interventions entre crochets sont de moi).
L'influence fut également sensible au Vietnam, sur notamment sur le Truyên ky man luc 傳奇漫綠 de Nguyên Du 阮嶼 (XVIe s.) qu'on peut lire en français depuis 1962 grâce à Nguyên-Tran-Huan : Vaste recueil de légendes merveilleuses (Paris : Gallimard/Unesco, « Connaissance de l’Orient », (1962) 1989. 278 p.).

Y a-t-il meilleur livre que celui qui invite à en lire d'autres ou à une relecture ?

Dans cette même collection de publications à petit prix, mais rigoureusement établie et proposant des extraits de textes représentatifs de la littérature chinoise ancienne, on peut encore trouver une autre traduction de Jacques Dars - il s'agit d'un choix de 50 des 297 récits de son Ji Yun (voir plus haut), sous le titre très engageant de Des nouvelles de l'au-delà (N° 4326 - 2005, 138 p.) -, mais aussi d'autres fragments de livres également publiés dans la collection « Connaissance de l'Orient » qu'il dirige aux Editions Gallimard :
  • N° 4393 - Wang Chong 王充 (27-97 ?), De la mort. (2006 : extraits de Discussions critiques - Lunheng 論衡, 1997, traduits par Nicolas Zufferey )
  • N° 4145 - Les entretiens de Confucius (2004, 140 p. : traduction intégrale du Lunyu 論語 par Pierre Ryckmans (alias Simon Leys), seulement allégée d'une partie des notes et de la préface d'Etiemble)
  • N° 3961 - Le poisson de jade et l'épingle au phénix. Conte chinois du XVIIe siècle (2003, 106 pages : dixième conte du Huanxi yuanjia 歡喜冤家 traduit par Rainier Lanselle et tiré de son anthologie de contes érotiques parue sous le même titre en 1987)
Ces fragments sont autant d'invitations à lire plus de littérature ancienne, alors pourquoi résister ? (P.K.)

vendredi 11 janvier 2008

Totem et tambours

Le loup est l’un de ces animaux dont l’appétit pour la chair est le plus véhement ; et quoiqu’avec ce goût il ait reçû de la Nature les moyens de le satisfaire, qu’elle lui ait donné des armes, de la ruse, de l’agilité, de la force, tout ce qui est nécessaire en un mot pour trouver, attaquer, vaincre, saisir et dévorer sa proie, cependant il meurt souvent de faim, parce que l’homme lui ayant déclaré la guerre, l’ayant même proférit en mettant sa tête à prix, le force à fuir, à demeurer dans les bois, où il ne trouve que quelques animaux sauvages qui lui échappent par la vîtesse de leur course, et qu’il ne peut surprendre que par hasard ou par patience, en les attendant long-temps, et souvent en vain, dans les endroits où ils doivent passer. Il est naturellement grossier et poltron, mais il devient ingénieux par besoin, et hardi par nécessité ; pressé par la famine, il brave le danger, vient attaquer les animaux qui sont sous la garde de l’homme, ceux sur-tout qu’il peut emporter aisément, comme les agneaux, les petits chiens, les chevreaux ; et lorsque cette maraude lui réussit, il revient souvent à la charge, jusqu’à ce qu’ayant été blessé ou chassé et maltraité par les hommes et les chiens, il se recèle pendant le jour dans son fort, n’en sort que la nuit, parcourt la campagne, rode autour des habitations, ravit les animaux abandonnés, vient attaquer les bergeries, gratte et creuse la terre sous les portes, entre furieux, met tout à mort avant de choisir et d’emporter sa proie. Lorsque ces courses ne lui produisent rien, il retourne au fond des bois, se met en quête, cherche, suit à la piste, chasse, poursuit les animaux sauvages, dans l’espérance qu’un autre loup pourra les arrêter, les saisir dans leur fuite, et qu’ils en partageront la dépouille. Enfin, lorsque le besoin est extrême, il s’expose à tout, attaque les femmes et les enfans, se jette même quelquefois sur les hommes, devient furieux par ces excès, qui finissent ordinairement par la rage et la mort. Le loup, tant à l’extérieur qu’à l’intérieur, ressemble si fort au chien, qu’il paroit être modelé sur la même forme ; cependant il n’offre tout au plus que le revers de l’empreinte, et ne présente les mêmes caractères que sous une face entièrement opposée : si la forme est semblable, ce qui en résulte est bien contraire ; le naturel est si différent, que non seulement ils sont incompatibles, mais antipathiques par nature, ennemis par instinct.
On pourra lire la suite de cette magistrale leçon sur le loup dans l'Histoire naturelle, générale et particulière sur un site remarquablement établi dédié à son auteur et accessible à partir d'ici ou dans une édition de 1758 sur Gallica [le début se trouve page 44 qui correspond à la page 39 de l'édition numérique précédente] et sans doute aussi - mais je n'ai pas encore pu vérifier - dans le beau volume de la « Bibliothèque de La Pléiade » sorti l'année dernière pour fêter comme il se doit le tricentenaire de la naissance de Georges-Louis Leclerc, Comte de Buffon (1707-1788), l'architecte de cette monumentale œuvre publiée en 36 volumes entre 1749 et 1788 [voir Œuvres. Textes choisis, présentés et annotés par Stéphane Schmitt, Gallimard, 2007]. Je ne sais si Buffon a raison en tout concernant cet animal, mais il écrit si plaisamment qu'on ne s'étonnera pas de lire que Balzac le plaçait à la hauteur de Newton, Descartes, Spinoza, Raphaël, Titien, Shakespeare (voir à ce propos la Préface de Michel Delon).

Mais venons-en à nos moutons, c'est-à-dire à la sortie imminente, chez Bourin Editeur, de la traduction française de l'ouvrage de Jiang Rong 姜戎 dont il a été question a plusieurs reprises sur ce blog, Lang tuteng 狼圖騰 (voir ici). Celle-ci est annoncée avec un ressort médiatique dont jamais traduction du chinois n'a, me semble-t-il, bénéficié jusqu'à présent, savoir rien de moins qu'un site internet entièrement dédié à sa promotion : http://www.letotemduloup.fr/ et un slogan qui fera, selon l'humeur, s'esclaffer ou bien grincer les dents : « Premier best-seller chinois depuis la mort de Mao » !

Le totem du loup, c'est donc le titre retenu, ne devrait être dans les librairies qu'à la fin du mois de janvier - le 31 pour être précis. Ses 561 pages ont été traduites du chinois par Yan Hansheng et Lisa Carducci, et l'édition française a été « établie » (sic !) par Boris Martin. Outre des informations relatives à sa diffusion, le site propose en plus d'un portrait de Jiang Rong, une interview exclusive de l'auteur réalisée par J.-J. A. qui doit être Jean-Jacques Augier dont Alain Beuve-Méry nous apprend dans Le Monde des Livres (10/10/08, en ligne ici) qu'il est l'« ancien PDG des éditions Balland devenu investisseur en Chine ». Cet article bien documenté et judicieusement intitulé « L'offensive mondiale du Totem du loup » signale dans la foulée que « c'est François Bourin qui a acheté les droits du Totem du loup, pour 50 000 euros ». Mais revenons au site qui propose un extrait du livre, qui - c'est mon humble avis - pourrait bien ne pas produire l'effet d'attraction désiré ; une autre page rappelle le récent succès au Man Asian Literary Prize 2007 ; l’espace pour présenter les renvois aux articles de presse que cette publication devrait susciter est également prêt ; on peut même écouter le hurlement du loup !

Que demander de plus, sinon de disposer rapidement du livre dont on - avis aux amateurs - proposera le moment venu un compte-rendu détaillé sur ce blog. Ceci nous laisse le temps de déguster un délicieux roman dont la sortie - vers le 20 janvier - est signalée dans le même numéro du Monde des livres, savoir Le mystérieux Docteur Fu Manchu de Sax Rohmer (1883-1959), dans la nouvelle traduction de l'anglais d'Anne-Sylvie Homassel (Zulma, 320 p.). Car comme l’écrit Gérard Meudal, « les aventures de Fu Manchu sont bien datées [The Mystery of Dr. Fu Manchu, premier volet d'une longue série, vit le jour en 1913] ; c’est ce qui en fait le charme ». (P.K.)

mardi 8 janvier 2008

En courant, en écrivant, vite, un hommage à l’exigence littéraire

Julien Gracq s’est éteint fin décembre à l’âge de 97 ans.

Il n’est pas coutume d’aborder dans le présent blog la littérature française, mais sa disparition résonne en écho à notre travail en cours. Une analogie, certes mesurée, nous a fait songer à l’écrivain coréen JO Jong-Nae 조 정래 [趙廷來], pour lequel nous traduisons actuellement une présentation critique pour le public français.

Julien Gracq est sans doute le dernier grand écrivain français, peut-être même le dernier mythe littéraire, issu d’une lignée d’écrivains, de laquelle, chacun d’entre nous pourra ériger son propre Panthéon. Il incarne l’écrivain centré et concentré autour de la seule littérature, qu’il disait avoir à l’estomac. Au-delà du bruit et de la fureur des médias, Gracq incarnait l’écrivain pour qui, seule l’oeuvre et l’exigence du public comptent. Il était aussi l’homme du refus, refus du prix Goncourt, refus de la publication en poche, refus des honneurs de la presse et de la télévision, refus d’une littérature du laisser-aller. Son oeuvre est courte, une vingtaine de livres en 70 ans de littérature. Gracq avouait écrire lentement, la phrase longuement mûrie au cours des promenades le long de la Loire. Ses textes lui ressemblaient, ne s’offrant que difficilement à la première lecture, le mot enchâssé dans la phrase, comme pris dans un étau, mais ne souffrant jamais de ce manque de respiration que l’on retrouve parfois chez quelques uns de ses thuriféraires.

JO Jong-Nae écrit vite et revisite une histoire falsifiée de la Corée au travers de 3 grandes oeuvres majeures, La Chaîne des monts Taebaek (태백 산백), Arirang (아리랑) et Le fleuve Han (한강) reliées entre elles, chacune couvrant une partie de l’histoire de la Corée d’abord une, puis divisée. JO Jong-Nae s’est retiré du monde, durant près de 20 ans, pour entreprendre des recherches historiques et écrire ce qu’il considère comme l’oeuvre de vérité. Cas unique de la littérature coréenne et de la littérature mondiale, il a consacré sa vie entière à une oeuvre monumentale, 32 volumes publiés en 20 ans et près de 10 millions d’exemplaires vendus. Un livre de 350 pages tous les 9 mois environ, qui pourrait laisser songer à une performance sportive mais montre avant toute chose unepratique de l’écriture quasi continue. Dans un pays saccagé par l’occupation japonaise durant 35 ans, suivie par 3 ans d’une guerre intestine et d’une dictature qui a duré près de 35 ans pour s’éteindre à l’orée des années 90, JO Jong-Nae incarne le refus. Refus de voir l’histoire officielle écrite par ceux qui ont mis le pays à genoux, refus d’échapper au devoir de vérité, refus de laisser les victimes dans l’oubli, refus de laisser les fruits de l’essor économique échapper aux plus démunis, refus de laisser les intellectuels en proie au silence quand tout le pays résonne d’un infini besoin de comprendre. JO Jong-Nae s’attelle à la tâche et produit une oeuvre en 3 parties, 12 000 pages, 1250 personnages et 100 ans de l’histoire troublée de la Corée.

Julien Gracq et JO Jong-Nae, chacun dans un registre différent ont tenu à distance la vie publique et sociale, considérant l’oeuvre à faire comme pouvant suffire à une vie. Ici s’arrête sans doute le parallèle entre l’oeuvre de JO et celle de Gracq. Mais dans la rencontre du triste évènement et des délicieuses affres de la traduction, des fils invisibles nous ont apparus se tisser autour de l’exigence littéraire.

KIM Hye-gyeong et Jean-Claude de Crescenzo

La photo ci-dessus provient de la page d'accueil du site internet de JO Jong-Nae, voir ici. [Les oeuvres de JO Jong-Nae, traduites par Byeon Jeong-Won et Georges Ziegelmeyer, sont publiées en France aux éditions L’Harmattan]

jeudi 3 janvier 2008

Xinran à Paris

La sortie prochaine de Miss Chopsticks en français n’est pas une surprise pour les habitués de ce blog (voir ici) : la traduction de Prune Cornet verra le jour sous le titre Baguettes chinoises à la fin du mois de janvier aux Editions Philippe Piquier.

Ce que vous ne saviez pas, et que je viens juste d’apprendre, c’est que l’auteur de ce livre, la journaliste-écrivain (Xue) Xinran 欣然 (1958-), connue en France pour Chinoises (Picquier, 2003) et Funérailles célestes (Picquier, 2005), sera l’hôte de La Librairie Le Phénix (72 boulevard de Sébastopol, 75003 PARIS, 01 42 72 70 31, contact@librairielephenix.fr) le jeudi 10 janvier à 17 heures pour y rencontrer ses lecteurs.

C’est pour moi l’occasion de rendre hommage à cette belle librairie, lien irremplaçable entre l’Asie lointaine et le curieux de ses cultures et de ses littératures, occasion d’autant plus émouvante que cette quasi-institution vient de perdre son fondateur. Monsieur Régis Bergeron, écrivain sensible et d’une gentillesse rare, s’est éteint le 23 novembre 2007. Ce triste évènement a dûment été signalé par Livres Hebdo, le 13/12/07 :
Le fondateur de la librairie Le Phénix (…) Régis Bergeron est décédé fin novembre. Spécialiste du cinéma chinois, auteur (Le cinéma chinois de 1949-1983 à L’Harmattan et Le cinéma chinois de 1984-1997 à l’institut Image) et journaliste (notamment à L’Humanité), il avait inauguré en 1964 la librairie Le Phénix. Installée dans le 3e arrondissement à Paris, elle est spécialisée dans les ouvrages chinois et asiatiques avec une large part en VO. Ayant pris sa retraite en 1984, Régis Bergeron avait cédé sa librairie à Philippe Meyer et Claire Julien qui sont toujours à la tête aujourd’hui de ce véritable foyer de la culture chinoise et asiatique.
Foyer aussi dynamique qu’attentif aux attentes de sa clientèle et qui organise de fréquentes rencontres avec des auteurs venus de l’autre bout du monde ou, comme avec Xinran, simplement de l’autre côté de l’Atlantique. Ne pouvant malheureusement pas me rendre à ce rendez-vous inattendu, je salue chaleureusement ceux qui l’ont rendu possible et vous invite à vous y presser. Mais méfiez-vous, on ne peut sortir du Phénix les mains vides tant ses rayons sont pleins de tentations. Un coup d’œil à son site et notamment à ses catalogues, convaincra les novices de la richesse de son fonds : http://www.librairielephenix.fr/ (P.K.)

Complément du 23/01/08 : Bertrand Mialaret a consacré à Xinran un intéressant article sur Rue89.com : « La romancière Chinoise Xinran démonte les préjugés contre les filles » (voir ici) et Claire Devarrieux dans Libération (voir ici) - « A la baguette » - duquel je retiens ces propos attribués à Xinran : « Je lis chaque jour en chinois, de l’histoire, des essais, de la littérature classique, les auteurs entre 1300 et 1920. Au-delà des années 50, les romans sont manichéens. La Chine évolue à toute vitesse, tout change, la mode, les meubles, la nourriture, ils ne le racontent pas. Il y a des exceptions, Yu Hua, Fan Wu, et Mo Yan, dont la richesse d’évocation, la finesse d’analyse, l’utilisation des verbes met le roman contemporain au niveau de la littérature classique.» (P.K.)