lundi 18 février 2008

Espace de Recherche & de Documentation Gao Xingjian

Gao Xingjian
Prix Nobel de Littérature 2000
à l’Université de Provence les 2 et 3 avril 2008
à l’occasion de l’inauguration de
l’Espace de Recherche & de Documentation
Gao Xingjian
,
Bibliothèque universitaire des Lettres & Sciences Humaines,
Aix-en-Provence


Dans un communiqué de presse diffusé ce jour (14/02/08), la bibliothèque des Lettres et Sciences Humaines de l’Université de Provence, annonce qu’elle « ouvrira en avril prochain une salle dédiée à un fonds spécial portant sur l’oeuvre du prix Nobel de littérature 2000, Gao Xingjian. L’inauguration officielle de cette salle, qui portera le nom d’ « Espace de Recherche et de Documentation Gao Xingjian », aura lieu jeudi 3 avril à 11h00, en présence de l’auteur.

A cette occasion, toute une série de manifestations, ouvertes à un large public, seront organisées : conférence, projection, table ronde, lectures, échanges avec l’auteur, … (programme ci-dessous).

La création de ce fonds spécial est le fruit d’une coopération entre le Service Commun de la Documentation (SCD) de l’Université de Provence et la bibliothèque universitaire de l’Université Chinoise de Hong-Kong, coopération impulsée par Noël Dutrait, professeur à l’Université de Provence, directeur de la jeune équipe « Littérature chinoise et traduction », traducteur, avec Liliane Dutrait, des oeuvres de Gao Xingjian en français et de Gilbert Fong, Professeur à l’Université Chinoise de Hong-Kong, traducteur du théâtre de Gao Xingjian en anglais. Ainsi, à Aix-en-Provence comme à Hong-Kong, étudiants, enseignants et chercheurs auront désormais à disposition, regroupés et organisés dans un même espace, l’ensemble des matériaux (tous supports et toutes langues) concernant l’oeuvre du premier, et seul à ce jour, écrivain en langue chinoise à avoir reçu le prix Nobel de littérature.

Pour Martine Mollet, Directrice du SCD de l’Université de Provence, « la création de l’E.R.D. Gao Xingjian au sein de la bibliothèque des Lettres et Sciences Humaines d’Aix-en-Provence est l’expression d’une collaboration exemplaire avec les enseignants-chercheurs de notre université. Elle traduit parfaitement l’orientation de la politique documentaire du SCD empreinte d’une forte volonté de rapprocher les espaces fonctionnels de nos bibliothèques avec l’enseignement et la recherche. »

Programme des journées - tout public :

Mercredi 26 mars 2008
Lieu : Université de Provence, campus d’Aix Schuman,
bâtiment central, salle des professeurs

17h00 - 18h30 Conférence de Noël Dutrait
(Université de Provence, traducteur français de l’oeuvre de Gao Xingjian),
« Gao Xingjian, sa vie, son oeuvre »


Mercredi 2 avril 2008,
en présence de Gao Xingjian

Lieu : Université de Provence, campus d’Aix Schuman,
Théâtre Antoine Vitez

17h30 Présentation de Gao Xingjian par N. Dutrait
18h00 - 20h00 Projection du film La silhouette sinon l’ombre,
suivi d’un débat avec les co-réalisateurs : Alain Melka,
Jean-Louis Darmyn et Gao Xingjian


Jeudi 3 avril 2008,
en présence de Gao Xingjian

Lieu : Université de Provence, campus d’Aix Schuman,
Bibliothèque universitaire des Lettres & Sciences Humaines

11h00 - 12h00 Cérémonie officielle d’inauguration,
Espace de Recherche et de Documentation Gao Xingjian
Lieu : Université de Provence, Théâtre Antoine Vitez

14h00 - 16h00 Table ronde :
« La traduction et la réception de l’oeuvre de Gao Xingjian »,
avec la participation de
N. Pesaro (Université de Venise, Italie),
I. Labedzka (Université A. Mickienicz, Pologne),
T. Lodén et Chen Maiping (Université de Stockholm, Suède),
Gilbert Fong (Chinese University, Hong Kong, Chine),
Zhang Yinde (Université Paris 3) et
N. Dutrait (Université de Provence)

16h30 - 18h30 Théâtre de Gao Xingjian, lectures
Sylvia Roux, Ballade nocturne
Muriel Roland et Marcos Malavia, Au bord de la vie

18h30 - 19h30
Échange avec Gao Xingjian, signatures


Contacts, renseignements :
missioncom@up.univ-mrs.fr
Université de Provence Centre Schuman
29 av. Robert Schuman - 04 42 95 32 37

Devinette (011)

Chaise à porteur soutenue par des chevaux
Archives photographiques, Fonds Chine
(av. 1914)
- La Médiatèque de l'Architecture et du Patrimoine -

Pour certains d'entre vous, c'est une période de vacances qui s'ouvre ; d'autres en voient déjà se profiler la fin à toute vitesse ; pour d'autres encore, c'est l'accablante routine qui continue de dérouler son train-train ; pour tous, c'est le moment idéal pour tenter de trouver la solution à notre onzième devinette qui, encore une fois, a un rapport avec la Chine et un de ces plus curieux spécimens. Non, ce n'est pas Fu Manchu dont il sera question bientôt, avant ou après la suite de notre examen de l'enfer chinois et des coups de projecteur sur des livres récents dont ceux de Simon Leys et de George Steiner, un point sur Pu Songling 蒲松齡 (1640-1715) et ses traductions, la suite promise à la devinette précédente, etc. --- vous voyez le programme est chargé.

Or donc, voici un texte -- notez qu'il s'agit d'une traduction, dont j'ai juste omis le premier paragraphe, un court passage indiqué par (.../...) et la fin (savoir deux poèmes) --, pour lequel il faut : 1. trouver l'auteur et l’ouvrage dans lequel il apparaît, 2. tenter d'identifier le personnage dont il nous dresse le portrait. Il n'existe pas (à ma connaissance) en version numérisée sur internet et il n'a pas été réédité depuis sa parution française la même année que le Condition humaine d'André Malraux (1901-1976) et Un barbare en Asie d’Henri Michaux (1899-1984). Bonne lecture :

Dans cette ville résidait un philosophe réputé. C'était surtout le désir de le voir qui m'avait poussé à entreprendre ce voyage compliqué. Il faisait autorité en Chine sur la doctrine de Confucius et parlait couramment l'anglais et l'allemand. Autrefois secrétaire d'un des plus puissants vice-rois sous l'impératrice douairière, il vivait à présent dans la retraite. Pourtant, certains jours, il ouvrait sa porte à ceux qui souhaitaient acquérir la sagesse et leur commentait les enseignements de Confucius. Quelques disciples se groupaient autour de lui, mais la plupart des étudiants préféraient à son humble demeure et à ses sévères exhortations, les somptueuses universités et l'enseignement utilitaire des barbares. Cet enseignement, il le tenait en profond dédain. Tout ce que j'avais entendu dire de lui révélait un caractère. (.../...) Je me fis porter chez lui en chaise. La route me sembla interminable. A des rues très encombrées succédèrent des quartiers de plus en plus déserts. Enfin, dans une allée silencieuse, les porteurs s'arrêtèrent devant une petite porte au milieu d'un grand mur blanc. L'un d'eux frappa, et, après une longue attente, un judas s'ouvrit. Deux yeux noirs parurent. On parlementa. Puis on me fit entrer. Un jeune homme pâle, aux traits tirés, pauvrement vêtu me pria de le suivre. Domestique ou disciple ? D'une cour misérable, je passai dans une salle basse meublée d'un bureau américain, de quelques chaises d'ébène et de deux guéridons. Contre les murs, sur des étagères, s'empilaient des livres chinois, et beaucoup d'ouvrages de philosophie en anglais, en français et en allemand. Il y avait aussi des centaines de revues scientifiques. Entre les bibliothèques, des rouleaux calligraphiés, sans doute des citations de Confucius. Pas de tapis. Seul, un chrysanthème jaune dans un vase à long col posé sur le bureau égayait cette pièce nue, froide et sans confort.
J'attendis quelques instants. Le jeune homme apporta une théière, deux tasses et une boîte de cigarettes américaines. A peine la porte refermée sur lui, le philosophe fit son entrée. Je m'empressai de dire combien j'appréciais l'honneur d'être reçu par lui. Il m'indiqua un siège et se mit à servir le thé.
- Votre désir de me voir m'a flatté, répondit-il. Vos compatriotes n'ont guère affaire qu'aux coolies et aux marchands. Ils rangent tous les Chinois dans l'une ou l'autre de ces catégories.
Je voulus protester. Mais je n'avais pas vu où il voulait en venir. Il s'enfonça dans son fauteuil et fixa sur moi un regard narquois.
- Ils croient qu'ils n'ont qu'à lever le doigt pour que nous nous hâtions d'accourir.
Le manque de tact de mon ami l'avait blessé. Je me trouvais pris de court et cherchai à m'en tirer par un compliment banal.
Le philosophe était un grand vieillard émacié, aux mains fines sillonnées de rides profondes et terminées par des griffes. Sous ses yeux brillants se creusaient de lourdes poches. Ses dents étaient ébréchées et jaunies. Ses cheveux pendaient en une mince natte grise. On m'avait prévenu qu'il fumait l'opium. Il portait une robe noire et une petite toque de même couleur, toutes deux très usées. Son pantalon gris foncé était serré aux chevilles. Je le sentais sur ses gardes. Le philosophe, certes, occupe une place royale parmi les intellectuels, et, selon Disraëli qui s'y connaissait, il convient d'approcher les souverains, la flatterie aux lèvres. Je le couvris donc de fleurs. Aussitôt il s'humanisa comme si après avoir posé devant l'objectif d'un photographe il eût, au bruit du déclic, repris son air naturel. Il me montra ses livres.
- J'ai passé mon doctorat à Berlin. Ensuite, j'ai étudié quelque temps à Oxford. Mais les Anglais, excusez-moi de m'exprimer si librement, n'entendent pas grand chose à la philosophie.
Malgré sa politesse, il n'était pas fâché de m'égratigner au passage.
- Nous avons eu cependant des philosophes dont l'influence n'a pas été négligeable, objectai-je.
- Hume et Berkeley ? A Oxford, de mon temps, les professeurs de philosophie tenaient surtout à ne pas choquer leurs collègues de la faculté de théologie. Jamais ils n'osaient tirer les conséquences logiques de leur pensée, de peur de compromettre leur situation dans le monde universitaire.
- Avez-vous suivi les récents développements de la philosophie en Amérique ?
- Le pragmatisme ? C'est le dernier refuge de ceux qui tiennent à croire à l'incroyable. je fais plus de cas du pétrole de l'Amérique que de sa philosophie.
Ses jugements étaient plutôt acides. Une seconde tasse de thé lui délia la langue. Son anglais un peu guindé était correct. Parfois il s'aidait d'une expression allemande. C'est surtout l'Allemagne qui l'avait marqué, autant qu'un caractère aussi entier pouvait subir une influence étrangère. Il admirait la méthode et la puissance de travail des Allemands. Le jour où dans une revue savante, il avait découvert sous la plume d'un « Herr Professor » un essai sur l'un de ses ouvrages, la subtilité de leur esprit philosophique avait éclaté à ses yeux.
- J'ai écrit vingt livres, me dit-il. c'est la seule fois qu'une publication européenne a daigné s'occuper de moi.
Mais son étude de la philosophie occidentale avait surtout servi à le convaincre que toute sagesse tient dans la doctrine de Confucius. Il l'acceptait sans réserve. Elle répondait si bien aux exigences de son esprit que l'apport de la pensée étrangère lui paraissait superflu. Cette constatation m'intéressait. Elle confirmait mon opinion : la philosophie est affaire de tempérament et non de logique. Le raisonnement n'y intervient que pour essayer de rendre plausible ce que l'instinct considère comme vrai. Si la doctrine de Confucius exerce sur les Chinois une si forte influence, c'est parce qu'elle les exprime et les explique comme aucun autre système ne l'a jamais fait.
Mon hôte alluma une cigarette. Sa voix, faible et lassée au début de la conversation, se haussait à mesure qu'il s'échauffait. A présent il parlait avec véhémence. Le sage impassible avait fait place au polémiste. Il exécrait la tendance individualiste moderne. A ses yeux, l'unité est la société dont la famille forme la base. Il demeurait fermement attaché à l'ancienne Chine et à la vieille école, à la monarchie et au rigide canon de Confucius. son ton se faisait amer et âpre pour parler des étudiants revenus d'universités étrangères et assez téméraires pour porter une main sacrilège sur la plus vénérable civilisation du monde.
- Mais vous autres, savez-vous ce que vous faites ? s'exclama-t-il. En vertu de quel principe vous proclamez-vous supérieurs à nous ? Nous avez-vous dépassés dans les arts et dans les lettres ? Nos penseurs sont-ils moins profonds que les vôtres ? Notre civilisation est-elle moins complète, moins complexe, mois raffinée ? Allons donc ! Vous habitiez encore les cavernes, vêtus de peaux de bêtes que nous étions déjà un peuple cultivé. Savez-vous bien que nous avons tenté une expérience unique dans l'histoire ? Nous avons cherché à gouverner cet immense pays non par la force, mais par la sagesse. Et pendant des siècles, nous y sommes parvenus. Quelles raison le blanc a-t-il de mépriser le jaune ? Je vais vous le dire : il a inventé la mitrailleuse. Voilà la supériorité. Nous sommes un troupeau sans défense et vous avez des crocs pour nous déchirer. Qu'avez-vous fait du rêve de nos penseurs qui voulaient assujettir le monde à l'ordre et à la loi ? Et à présent, vous initiez nos jeunes gens à votre secret. Vous nous avez imposé vos inventions odieuses. Mais ignorez-vous que nous sommes des mécaniciens-nés ? Ne vous rendez-vous pas compte qu'il y a en Chine 400 millions d'hommes, les plus adroits et les plus industrieux de la terre ? Croyez-vous que nous mettrons longtemps pour apprendre ? Que deviendra la supériorité du blanc le jour où le jaune fabriquera d'aussi bons fusils et connaîtra la manière de s'en servir ? Vous en avez appelé à la mitrailleuse ; par la mitrailleuse, vous serez jugés.
A cet instant, nous fûmes interrompus. Une petite fille entra sans bruit et vint se blottir contre le vieillard. Elle fixait sur moi des yeux étonnés. C'était le plus jeune enfant du philosophe. Il l'entoura de ses bras et la caressa en lui murmurant à l'oreille des mots de tendresse. Elle portait une blouse noire et un pantalon qui découvrait ses chevilles. Sur son dos pendait une longue natte. Elle était née le jour où l'abdication de l'empereur avait mis fin à la révolution.
- Je croyais assister à l'aube d'une ère nouvelle, me dit-il. C'était hélas ! la dernière fleur de l'automne d'un grand peuple.
Il prit dans un tiroir de son bureau quelques pièces de monnaie et les donna à l'enfant, qu'il congédia.
- Vous l'avez remarqué, je porte encore la natte, observa-t-il en saisissant ses cheveux tressés. C'est un symbole. Je suis le dernier représentant de la vieille Chine.
Il se lança ensuite, d'un ton radouci, dans une longue dissertation sur les philosophes d'autrefois. Ils erraient de province en province, suivis de leurs disciples et enseignaient quiconque semblait digne de recevoir leurs leçons. Les rois faisaient appel à leurs lumières et leur confiaient le gouvernement des villes. Son érudition était grande et son éloquence prêtait une vie intense aux épisodes de l'histoire chinoise. Je ne pouvais m'empêcher de lui trouver quelque chose de pathétique. Il se sentait capable d'administrer l'Etat, mais il n'y avait plus de roi pour lui confier pareille charge ; il avait accumulé un stock énorme de connaissances et brûlait d'en faire part à des disciples nombreux ; seuls quelques fidèles venus des provinces les plus obscures suivaient ses cours.
Une ou deux fois, j'avais par discrétion, fait mine de me lever, mais il m'avait retenu. Enfin je dus partir. Il me prit la main.
- J'aimerais à vous offrir un souvenir de votre visite au dernier philosophe de la Chine, mais je suis pauvre et je ne vois pas ce qui serait digne d'être accepté par vous.
Je l'assurai que le souvenir des moments passés en sa compagnie serait pour moi un trésor inestimable. Il sourit :
- La mémoire des hommes est courte, à notre époque décadente, et je voudrais vous laisser quelque chose de plus tangible. peut-être un de mes livres, mais vous ne lisez pas le chinois...
Il me regardait avec une bienveillante perplexité. J'eus une inspiration.
- Donnez-moi un échantillon de votre calligraphie, lui dis-je.
- Vraiment, cela vous ferait plaisir ?
Son visage s'épanouit.
- Dans mon jeune temps, on voulait bien m'accorder quelque habileté à manier le pinceau.
Il s'assit à sa table, choisit une grande feuille de papier et le plaça devant lui. Ensuite il versa quelque goutte d'eau sur une pierre, y frotta le bâton d'encre et prit son pinceau. D'un mouvement souple de l'avant-bras, il se mit à écrire. J'eus soudain envie de rire en me rappelant ce que l'on m'avait raconté. Le bon vieillard, quand il arrivait à mettre un peu d'argent de côté, se plaisait à le gaspiller dans les quartiers louches avec des dames de petites vertu. Son fils aîné, un notable de la ville, rougissait de ses débauches, et seul le respect filial l'empêchait de l'admonester vertement. On comprend les sentiments du fils, mais le psychologue se penche sur ces débordements sans rien perdre de son calme. Les philosophes élaborent leurs théories dans l'abstrait et portent des jugements sur la vie, qu'ils ne connaissent que par autrui. Leurs travaux n'auraient-ils pas plus de portée si ces sages étaient exposés aux vicissitudes qui sont le lot du commun des mortels ? Aussi me sentais-je enclin à une grande indulgence pour les frasques de ce vieux polisson. Qui sait s'il n'allait pas chercher là-bas le mot des plus insondables illusions humaines ?
Il avait fini. Pour sécher l'encre, il répandit sur la feuille un peu de cendre, puis l'ayant secouée, il me la tendit.
- Puis-je demander ce que vous avez écrit ? dis-je.
Je crus surprendre dans son regard un éclair malicieux.
- Je me suis permis de vous offrir deux petits poèmes de ma façon.
- J'ignorais que vous fussiez poète.
Au temps où la Chine n'était pas encore un pays civilisé, répliqua-t-il sur un ton de persiflage, tous les lettrés étaient capables de versifier au moins avec élégance.
Je pris la feuille et admirai les caractères. Leur effet décoratif était charmant.
- Ne m'en donnerez-vous pas la traduction ?
- Traduttore, traditore, répondit-il. N'exigez pas que je me trahisse moi-même. Demandez plutôt à un de vos amis anglais. Ceux qui croient le mieux connaître la Chine ne savent rien, mais vous trouverez bien quelqu'un pour vous donner une idée de quelques lignes toutes simples et sans prétention.
Avec une politesse cérémonieuse, il me reconduisit jusqu'à ma chaise. A la première occasion, je demandai à un sinologue de ma connaissance la traduction de mon autographe. J'avoue qu'elle m'a causé quelque surprise.
Les réponses seront données ou validées à la fin de ce mois de février. Bonne chance. (P.K.)

samedi 16 février 2008

De blog en blog (002)

Le web francophone est de plus en plus attentif à la littérature asiatique. Certes, ce n'est pas un déferlement qui rendrait notre blog redondant et lui enlèverait son originalité et l'utilité que nous lui prêtons et celle que vous semblez lui trouver. Nous n'en sommes pas encore là. Mais, en plus des articles que l'on trouve de plus en plus souvent dans les éditions en ligne des quotidiens ou des magazines traditionnels, sont apparus récemment deux blogs qui explorent à leur manière et selon leur propre curiosité l'immense espace qu'offre aux curieux la littérature asiatique notamment celle qui est disponible en traduction : Impressions d'Asie de Marjorie Alessandrini sur BibliObs, le site littéraire de NouvelObs.com et les chroniques de Bertrand Mialaret sur l'excellent site Rue89.com. Quand le premier embrasse toute l'Asie, le second, porte ses regards vers ce que la Chine produit de meilleur et s'intéresse aussi à ces écrivains chinois qui écrivent loin des frontières de la RPC ou de Taiwan, parfois même dans une langue d’adoption. Des liens fixes dans la colonne de gauche permettent de les rallier directement et de vous épargner la lecture de ce billet.


Impressions d'Asie.

Depuis le début du mois de novembre 2007, Marjorie Alessandrini a évoqué des auteurs en provenance du Japon, comme Murakami Haruki 村上春樹 (1949-) et Murakami Ryû 村上龍 (1952-) [« Un Murakami peut en cacher un autre » (17/12/07)] ou encore Yoko Ogawa 小川洋子 (1962-) pour La Marche de Mina, roman traduit du japonais par Rose-Marie Makino-Fayolle (Editions Actes Sud, 2006) [« La petite fille aux boîtes d’allumettes » (31/01/08)], mais aussi, les mangas nippons [« L'empire des mangas » (18/01/08)] en signalant la parution de Mille Ans de mangas de Brigitte Koyama-Richard (Flammarion, 247 p.). Il fut également question d'un roman lié au Japon par son auteur, le français Richard Collasse, La Trace (Seuil, 318 p.) [« Un roman d'initiation au Japon », (15/11/2007)] qui, nous dit-elle, vaudrait plus pour son « approche d'un Japon intime, loin de tout folklore, aux antipodes de tous les clichés ‘lost in translation’ » plutôt que son intrigue et son style. Un détour par la Birmanie, nous a valu d'être averti de la sortie chez Olizane d' A mots couverts. En Birmanie sur les traces de George Orwell d’Emma Larkin, traduit de l'anglais par Colette Merigot [« Un thé en Birmanie », (27/12/08)] et, en passant par l'Inde, d'avoir l'eau à la bouche avec une présentation du Curry ou une histoire gastronomique de l'Inde de Lizzie Collingham, traduit de l'anglais par M.-O. Probst (Noir sur Blanc, 328 p.) [« Le curry voyageur ou l'histoire de l'Inde racontée par ses cuisines », (26/11/2007)]. Marjorie Alessandrini a aussi manifesté un goût légitime pour les beaux livres avec un billet sur le Genji monogatari 源氏物語 [« Du bon usage du Genji », (8/11/07)] et une curiosité, non moins justifiée, pour la langue chinoise dans un compte rendu [« La troisième dimension », (xx/02/08)] un peu candide du dernier ouvrage de Cyrille J.-D. Javary, 100 mots pour comprendre les Chinois (Albin Michel). Son billet « Rattatitude » (06/02/08) suscité par le nouvel an chinois et la parution de l’ouvrage de circonstance de Marie Sellier, Catherine Louis et Wang Fei intitulé Le rat m’a dit… La vraie histoire de l’horoscope chinois (Picquier Jeunesses) a ouvert une nouvelle voie à la présentation des vœux pour l'année chinoise, qui laisse anticiper un « Bœufattitude » tout aussi sympathique dans un peu moins de douze lunes. Longue vie aux Impressions d’Asie.


La Chine au bout de la Rue.

Bertrand Mialaret, « consultant à Paris, passionné de Chine » a, d'une certaine manière, pris le relais de Pierre Haski qui, pour se consacrer à Rue89.com, a abandonné Cinq ans en Chine qui faisait suite à Mon journal de Chine, où il parlait à l'occasion de ses lectures. Il y revient de temps en temps, dans un Chinatown attentif à ce qui se passe d'heureux et de déplorable en Chine, comme avec son intéressant et récent billet [« L'homme est un loup pour l'homme, version chinoise », (10/02/08)] sur Le Totem du Loup de Jiang Rong 姜戎 dont nous avons déjà parlé et dont nous reparlerons très prochainement.

Mais c'est à Bertrand Mialaret que nous devons des aperçus pertinents sur les auteurs chinois qu'il convient de ne pas négliger dont Wang Anyi 王安忆 Chine : le roman de l'amour après Mao, Wang Anyi », (11/10/07)] ou Mo Yan 莫言 naturellement [« L'écrivain chinois Mo Yan, les examens et la "Joie éternelle" », (21/11/07)]. Ses billets sont toujours finement documentés et rendent perceptible une réelle familiarité avec l'espace chinois. Celui consacré à Xinran 欣然 (1958-) offre même une passionnante interview de cette « chinoise dont les écrits ne manquent pas de relief » (P.K.) [« La romancière chinoise Xinran démonte les préjugés contre les filles », (22/01/08)]. Bertrand Mialaret s'intéresse, et nous invite à faire de même, aussi aux à-côtés de la production littéraire continentale et taiwanaise. Le cinéma bien-sûr qui y trouve comme avec Zhang Ailing/Eileen Chang 張愛玲 (1920-1995) source et inspiration [« Lust caution primé à la Mostra, découvrez Eileen Chang », (18/09/07)], mais pas seulement. Bertrand Mialaret fait preuve d'un salutaire intérêt pour notamment les wuxia xiaoshuo 武俠小說, ces romans d’arts martiaux, dont il se demande s'ils sont « des contes de fées pour adultes » [billet du 29/12/07 ], et surtout pour ces Chinois qui se sont installés hors de Chine et font grandir plus ou moins loin d'elle une œuvre parfois dans une langue d'adoption, comme Qiu Xiaolong 裘小龍 [« Qiu Xiaolong, flic et poète à Shanghaï », (02/11/07)], Ha Jin 哈金Le premier roman « américain » du « chinois » Ha Jin », (11/12/07)] et Tash Aw et Tan Twan Eng, vedettes de son dernier billet publié qui lève une part du voile qui cache la « création littéraire de Malaisie [qui] est peu connue en France »,[« Chinois des Détroits, deux écrivains de grand talent », (02/02/08)].

Nous avons, me semble-t-il, en commun la même envie de faire partager au plus grand nombre le meilleur de ces littératures et nos engouements pour des textes qui méritent de s'inscrire dans l'espace culturel du Français de ce début de siècle, comme cela fut le cas pour la littérature américaine au siècle précédent. En atteste, l'échange suivant qu'ont rendu possible la facilité et la rapidité de communication du blog. A mon commentaire à un de ses billets – celui sur Xinran -, publié le 23/01/08 à 17h09, qui s'achevait sur l'évocation du « gigantesque travail qui reste à accomplir pour que Cao Xueqin, Tang Xianzu et combien d'autres deviennent aussi familiers à nos compatriotes que Shakespeare, Dickens ou Victor Hugo, et que la littérature chinoise dans son ensemble occupe, chez nous, toute la place qui lui revient », Bertrand Mialaret répondit (à 20h48) : « Je crois que c'est un vrai sujet ; malgré des efforts nombreux et beaucoup de bonnes volontés des éditeurs, des traducteurs, des journalistes, des universitaires, des pouvoirs publics.... le progrès n'est peut être pas à la hauteur des ambitions peut-être à cause des programmes scolaires. La civilisation égyptienne est probablement plus proche de la nôtre que la chinoise, mais il y a sûrement de bons esprits qui disputeraient ce point ; et pourtant, le bachelier « moyen » a des connaissances sur l'Egypte sans comparaison possible avec celles qu'il n'a pas sur la Chine. En revenant à la littérature, ne nous plaignons pas car la somme de publications et de traductions est beaucoup plus conséquente en français que dans le monde anglophone. Néanmoins, les limites existent (.../...). Il y a vraiment (.../...) un très gros travail à faire. »

La tache est en effet immense et je remercie chaleureusement nos deux blogueurs de consacrer temps, énergie et talent à baliser l'espace et à aiguiser les envies, ceux des lecteurs, des traducteurs et pourquoi pas des éditeurs. Dans cette exploration, nous avons, bien sûr, tous un rôle à jouer.

L'implication de notre équipe dans ce travail de défrichage, de décryptage et de présentation devrait sans doute être encore plus grande. En effet, notre position - une équipe réunissant des spécialistes de la langue et de la culture de la Chine ancienne et contemporaine, du Japon, de l'Inde, du Vietnam, de la Corée, de la Thaïlande et de la Birmanie - , devrait nous permettre de fournir une expertise encore plus fine sur tous les aspects des publications touchant à ces aires culturelles, mais aussi et surtout sur l'appréciation de la qualité des traductions qui nous sont proposées, et pas seulement sur son rendu français (ou anglais) - de ce point de vue, tout lecteur peut formuler un avis fondé -, mais dans l'évaluation rigoureuse et impartiale de sa correction par rapport à la langue d'origine. Notre apport peut également être déterminant sur l'évaluation de la pertinence des choix que réalisent les éditeurs par rapport à la multitude des textes inédits en traduction que nous sommes amenés par goût, ou par obligation, à croiser et à fréquenter. Donc, mes chers amis, au boulot !

Je profite de ce billet, numéro deux d'une série qui ne demande qu'à s'étoffer, pour vous signaler que Joel Martinsen a mis en ligne sur l'inégalé site Danwei.org une piquante synthèse sur ce qu'il faut savoir des meilleures ventes de livres en RPC : « The top Chinese books in 2007 » (12/02/08). En parcourant ces différents palmarès, on croise les noms d'occidentaux nobelisables tels qu'Amos Oz (1939-) et Milan Kundera (1929-), mais aussi ceux d'auteurs chinois dont certains sont déjà connus du public français comme Jia Pingwa 贾平凹 (1952-) (Stock), Liu Zhenyun 刘震云 (1958-). D'autres auteurs mériteraient sans doute de l'être autant, comme, notamment, Cao Naiqian 曹乃谦 (1949-), - le futur Nobel chinois ? -, dont Noël Dutrait proposera la traduction d'une nouvelle dans le numéro 1 de notre revue en ligne, Impressions d'Extrême-Orient que notre équipe est en train d'élaborer. Encore un peu de patience. Mais sachez que vous serez les premiers informés de sa mise à disposition. En attendant, vous savez où cliquer. (P.K.)

Ajout du 19/02/08 : Bertrand Mialaret a réagi , le 17/02/08, à ce billet par un e-mail qu'il m'a autorisé à publier. Le voici :

« Merci de vos commentaires élogieux dans votre billet du 16/2. Votre équipe a sans aucun doute un rôle important à jouer notamment pour mettre en lumière des appréciations sur l'importance des traductions et de leur qualité. Rien ne serait plus regrettable que la « médiocratisation » de la littérature chinoise traduite comme cela a tendance à se produire aux Etats Unis avec beaucoup de « petits » romans souvent écrits par des sino-américaines (soyons un peu macho !) qui racontent toutes la même histoire en anglais ou à l'aide d'une traduction bâclée. Pour continuer notre discussion sur la place que devrait avoir la littérature chinoise, comme vous le dites justement « comme ce fut le cas pour la littérature américaine au siècle précédent », il y a un paramètre à mon sens à suivre : la place de l'information sur le monde chinois dans le volume total des médias et la qualité de cette information. Ce qui me frappe c'est que la « part de marché » du monde chinois dans le volume des médias n'augmente que faiblement et certainement pas en ligne avec la croissance économique ou le poids politique du pays. Quant à la qualité, elle est médiocre. C'est un des mérites de Rue89 d'avoir une couverture des problèmes chinois plus importante que le reste de la presse. De même le style et le choix de l'information dans le Chinatown de Pierre Haski qui consiste souvent à partir d'un fait précis ou d'un individu situé pour illustrer un problème ou une information plus générale, et permet de rendre accessible l'information : « au fond, ce sont des gens comme nous.. », se dit le lecteur. C'est aussi par ce biais que l'on peut intéresser un public plus large à la production littéraire de ce pays. Je crains néanmoins, d'une manière générale, que la période des JO qui va attirer beaucoup de couverture mais aussi beaucoup de clichés sur la Chine ne soit pas une période favorable.
Et vous qu'en pensez-vous ?

mardi 12 février 2008

Perspectives chinoises, 100

Pour sa 100ème édition la revue
Perspectives chinoises
organise un colloque qui se tiendra au siège du CNRS
Auditorium Marie Curie Campus Gérard-Mégie
(3 rue Michel Ange, Paris 16ème)
le 5 mars 2008

Après quelques allocutions de circonstance qui permettront d’entendre notamment Jean-François Huchet, actuel Directeur du Centre d'Etudes Français sur la Chine contemporaine (CEFC) et Michel Bonnin (Directeur d’Etudes à l’EHESS), fondateur de la revue Perspectives Chinoises et ancien directeur du CEFC, la journée s’articulera autour d’une pause déjeuner et de deux thèmes, un pour la matinée (9:00-12:45), un pour l’après-midi (14:00-18:00) :
  • « Du voyage de Deng Xiaoping dans le sud de la Chine à la « Société d’harmonie » : les grandes évolutions du monde chinois » avec des interventions de Lucien Bianco (EHESS), « 50 ans de communisme, un essai de bilan » ; Jean Philippe Béja (CNRS–CERI Sciences Po), « Donner la parole aux sans voix : l'opposition démocratique depuis 1992 » ; Elisabeth Alles (CNRS – EHESS), « Minorités nationales : folklorisation et revendication identitaire» ; Samia Ferhat (Université Paris-Nanterrre), « Processus politique et identitaire en oeuvre à Taiwan (1990-2008) » ; Michel Bonnin, « Hong Kong : bilan de la rétrocession à la R. P. de Chine » ; Noël Dutrait (Université Aix-Marseille), « Evolution de la littérature » ; Marie-Claire Bergère (INALCO), « Un capitalisme aux caractéristiques chinoises » ; Claude Aubert (INRA), « Agriculture et Monde Rural : des mutations à haut risque » ; Michel Cartier (EHESS), « L’état des informations sur la situation démographique en Chine populaire depuis 1990 », Françoise Lemoine (CEPII), « Les attributs de la puissance économique » et Gilles Guiheux (Université Paris Diderot), « L'entrepreneur, héros socialiste ».
  • « « La société d’harmonie » : un tournant dans les réformes chinoises ? » : Jean-Philippe Béja, « La société d’harmonie et l’évolution du régime politique» ; Leïla Choukroune, (HEC) & Antoine Garapon (Juge et Institut des Hautes Etudes pour la justice), « Les normes de l'harmonie chinoise» ; Chloé Froissart, « Travailleurs migrants: l'émergence d'une citoyenneté ? » ; Jean-François Huchet, « Vers un nouveau modèle de croissance ? » ; Guillaume Giroir (Université d’Orléans), « Les fractures socio territoriales » ; Athar Hussain (London School of Economics), « A Unified Social Security System by 2020 ? » et Sarah Cook (University of Sussex), « Un système de santé pour les campagnes ».
Un cocktail offert par le CNRS clôturera cette journée co-organisée par le CEFC, Réseau Asie/Imasie, l’EHESS et le CNRS, journée particulièrement riche à laquelle vous êtes conviés si vous prenez la peine de vous inscrire avant le 22 février 2008 auprès de Alfred Aroquiame : reseau.asie@msh-paris.fr


Cet événement me fournit l’occasion de vous donner les liens vers le site du CEFC (ici) et la revue Perspectives Chinoises en ligne (ici & ici) qui a mis en accès libre une part importante de son fonds, et de vous redonner celui du Réseau Asie (ici) où l’on trouvera un suivi très attentif des activités liées à la recherche sur la Chine et l’Asie. Le sommaire du n° 100 de Perspectives Chinoises est consultable ici ; certains articles de ce numéro sont déjà en ligne, voir ici. (P.K.)

vendredi 8 février 2008

Réponse à la devinette (010)

Le moment de révéler la solution est - enfin ! - arrivé, mais d'abord, permettez que je dresse un rapide bilan. Il tient en quelques mots : deux commentaires officiels et des propositions orales également correctes. Bravo ! Mais, venons-en sans plus tarder au fait et officialisons la réponse : l'auteur du texte soumis à votre sagacité était Anatole France (1844-1924) !

Vous avez, je suppose, apprécié comme moi la souplesse de son style, et surtout goûté ses piques à destination des savants - « d'autres savants encore dont j'oublie le nom. Qu'ils me le pardonnent, si un savant peut pardonner quelque chose. » -, son jugement pour le moins mesuré des qualités d'une figure marquante de la sinologie française, Jean-Pierre Guillaume Pauthier (1801-1873), qui, écrit-il, « savait le chinois mieux que le français » et la manière taquine avec laquelle il rappelle l'intérêt du sinologue pour l'agronomie. Son avis sur Confucius, lui aussi, ne manque pas de relief : « Ce vieil homme jaune [qui] n'avait point d'imagination, partant point de philosophie. En revanche, il était raisonnable ». Vous avez peut-être également reconnu le passage du Lunyu 論語 sur lequel il s'appuie en reformulant élégamment la traduction que Pauthier avait livrée en 1845Lun-yu, ou les Entretiens philosophiques » dans Confucius et Mencius, Les quatre livres de philosophie morale et politique de la Chine. Charpentier, 469 p.] et qu'André Lévy qualifie de « traduction fort honorable » [Confucius, Entretiens avec ses disciples. Paris : Flammarion, « GF » n° 799, 1994, p. 253]. Jugez en vous-même avec le passage en question : « Ki-lou demanda comment il fallait servir les esprits et les génies. Le Philosophe dit : Quand on n'est pas encore en état de servir les hommes, comment pourrait-on servir les esprits et les génies ? - Permettez-moi, ajouta-t-il, que j'ose vous demander ce que c'est que la mort ? [Le Philosophe] dit : Quand on ne sait pas encore ce que c'est que la vie, comment pourrait-on connaître la mort ? » (p. 159). En 1896, Séraphin Couvreur (1835-1919) rendra le même dialogue - 季路問事鬼神。子曰。未能事人。焉能事鬼。曰。敢問死曰。曰曰。未知生曰。焉知死曰。- de cette manière : « Tzeu lou interrogea Confucius sur la manière d'honorer les esprits. Le Maître répondit : « Celui qui ne sait pas remplir ses devoirs envers les hommes, comment saura-t-il honorer les esprits ? » Tzeu lou reprit : « Permettez-moi de vous interroger sur la mort. » Le Maître répondit : « Celui qui ne sait pas ce qu'est la vie, comment saura-t-il ce qu'est la mort ? » [XI.11] Quant à A. Lévy, il opte pour cette solution : « Comme Zilu l'interrogeait sur le service des dieux et des démons, le Maître lui répondit : « Avant de savoir servir les hommes, comment peut-on se mettre au service des dieux ? » Comme Zilu le questionnait sur la mort, il répliqua : « Que peut-on savoir de la mort avant de connaître la vie ? » » [XI.12, op.cit., p. 80]. Je vous laisse poursuivre les comparaisons [selon le modèle de la réponse à la devinette 007, voir ici] et fabriquer votre version personnelle, pour avancer dans l'exploration de l’incursion d’Anatole France dans le champ des études sur la littérature chinoise.

Au terme d'une savoureuse digression sur les ananas de Pauthier, le grand Anatole France en vient à son propos, non sans avoir signalé sa curiosité pour la littérature romanesque chinoise, avouant avoir lu « comme tout le monde, les nouvelles traduites à diverses époques, par Abel Rémusat, Guillard d'Arcy, Stanislas Julien et d'autres savants ». Le premier et le dernier de cette liste abrégée de sinologues traducteurs de romans chinois vous sont, me semble-t-il, bien connus. Il a, en effet, déjà été question sur ce blog d'Abel Rémusat (1788-1832) (voir ici) et presque aussi souvent de Stanislas Julien (1799-1873) (voir ici). Quant à Guillard d'Arcy, sur lequel je sais encore si peu, il aurait été, selon certaines sources, membre de la Société asiatique créée en 1822 et a fait en 1842 « son début de sinologue » (V. de Mars., La Revue des Deux Mondes, tome 2, 1843, « Chronique de la quinzaine », 14 avril 1843) en traduisant, d'après l'anglais, le Haoqiu zhuan 好逑傳 (voir ici), sous le titre La femme accomplie (Paris : Benjamin Duprat).

« Zhong Kui 鍾馗, roi des Démons, en voyage »,
Gong Kai
龔開 (vers 1222-1304) [0,33 x 1,6 m]
Free Gallery of Art, Washington. (Voir ici)

En fait, France, qui a publié l'année précédente son Thaïs (1890), s'apprête à rendre compte d'un ouvrage sorti chez Calmann Lévy en 1889 intitulé Contes chinois. Il s'agit d'une anthologie de 26 récits tirés du Liaozhai zhiyi 聊齋誌異 de Pu Songling 蒲松齡 (1640-1715) « traduits » par « le général » Tcheng-Ki-Tong [Chen Jitong 陳季同 (1852-1907)]. Mais il va vite dérayer pour raconter à sa manière et « de mémoire » un conte tiré d'une autre anthologie de traductions parue sous le même titre en 1827 [Abel Rémusat (ed.), Paris, Moutardier]. L'examen de cette partie de cette recension libre appelle des développements un peu longs que je vais, ne m’en veuillez pas trop !, remettre à un autre billet. Vous pouvez vous y préparer en lisant ce passage de La vie littéraire. Troisième série (Paris : Calmann Lévy, 1891, pp. 79- 91), soit à partir du fac-similé fournit par Gallica 2 (voir ici), soit sur Projet Gütenberg [ici, et chercher « Contes chinois »]. La seconde solution est de loin la plus rapide pour le moment, car comme le signale très justement Pierre de Malgachie dans « Livres sur la toile », son blog sur Bibliobs.comEn attendant le vrai Gallica 2 »), « la fonction « recherche » [de la version bêta de la nouvelle bibliothèque virtuelle], fondamentale sur ce genre de site comme dans toute bibliothèque (...), est minimale, au moins dans un premier temps - on peut affiner ensuite. » Prenons notre mal en patience jusqu'en mars, « puisque c'est à ce moment que le site devrait être fonctionnel et ouvert (vraiment) au public ». Patience, également pour pouvoir disposer de la suite de ce billet... La patience, « la plus héroïque des vertus » pour Giacomo Leopardi (1798-1837) est aussi, c’est bien connu, un des « piliers de la sagesse » pour Frédéric Mistral (1830-1914)(Les Olivades, 1912). (P.K.)

jeudi 7 février 2008

Revue à problèmes

Fabuleux Fabula.org qui me permet de découvrir alors qu'il vient juste de sortir le numéro 001 de la revue Impur, « revue trimestrielle publiée par les éditions Antipodos (Paris), [qui] ouvre ses pages aux « littératures désinstallées » : récits d’exilés, d’expatriés, d’immigrés, paroles d’arpenteurs du monde, carnets de voyage. Les problématiques ethnoculturelles et/ou géopolitiques y sont largement posées. »

J'ai deux bonnes raisons de vous signaler cette nouvelle revue qui se qualifie elle-même de « revue à problèmes » :
  • la première est que le premier numéro contient un dossier consacré au Japon, avec notamment, « un texte incisif et émouvant de Pierre Jourde » sur ce pays [Pierre Jourde sort également ces jours-ci Le Tibet sans peine (Gallimard, 128 p.)] ; « un entretien avec Agnès Giard [que certains ont vu à la Fureur de lire de Genève 2007, voir ici] sur l’imaginaire érotique au Japon », la crise de la masculinité, le traumatisme des années d’occupation américaine, l’émergence des femmes japonaises et les particularités du sexe nippon ; un essai [en japonais] de l’écrivain Hirano Keiichirô [平野啓一郎 (1975-)] sur Mishima Yukio [三島由紀夫 (1925-1970)] » ; et bien d'autres choses encore [voir le sommaire ici] que vous découvrirez comme moi quand vous aurez réussi à mettre la main sur ce beau numéro de 128 pages, qui frappe non seulement par son contenu mais, dit-on, aussi par sa présentation : « De prime abord, Impur se différencie par une esthétique remarquable : la vue et le toucher sont d’emblée sollicités, notamment à travers la troublante couverture, ou encore le format et le grain du papier, et continueront à être titillés par les illustrations qui rehaussent, avec goût, les diverses collaborations. » (Samia Hammami, « Mitsubishi, shushi, tatami et Monchichi » sur Parutions.com, 01/02/08, ici). Le même compte rendu apporte un bémol, un seul, « dans ce bouillonnement : bien que la revue trace indéniablement son propre sillon et évite généralement les chemins balisés, on regrettera peut-être la présence de noms déjà (trop) incontournables ». Le site de la revue permet justement de découvrir ses auteurs et de prendre un premier contact avec cette entreprise originale qui annonce la sortie de son prochain numéro pour mai 2008.
  • Et voici donc la deuxième justification de ce billet rapidement rédigé : le thème du dossier du numéro 2 d'impur sera la Chine. « Pour participer à ce numéro », est-il écrit ici, « adressez le plus vite possible vos textes ou propositions à la rédaction. »
Vous savez donc ce qu'il vous reste à faire. (P.K.)

Aussi lascifs que voraces

Un bas relief du Baiyun guan 白雲觀, Temple taoïste du Nuage Blanc (Beijing)
pris (le 12/09/06) à l'occasion d'une visite dans la capitale chinoise
rendue possible grâce au soutien financier de l'équipe de recherche Langue chinoise et traduction.


Ça y est ! nous venons de quitter l'année dinghai 丁亥 ! Nous y étions entrés le 18 février 2007. Nous la quittons pour une année wuzi 戊子 laquelle débute donc en ce 7 février 2008 et durera jusqu'au 25 janvier 2009, laissant la place à une année jichou 己丑 (26 janvier 2009 - 13 février 2010), etc. Ainsi va le bal des années selon le cycle sexagésimal qui nous situe au début de la 25e année du 79e cycle de soixante ans depuis l'année 2697 av. J.-C., lequel cycle aurait commencé en 1984 et s'achèvera en 2043.

A cette année qui commence est associé un des douze animaux de l'astrologie chinoise. C'est le rat, shu 鼠, qui prend la place du cochon, zhu 豬 et qui tiendra la vedette jusqu'à l'arrivée du bœuf, niu 牛, etc.

Puisqu'il en est ainsi [enfin, si je ne me suis pas trompé en consultant le chapitre consacré au calendrier chinois par Jean-Claude Martzloff dans les Aperçus de civilisation chinoise (Paris/Taipei : Desclée de Brouwer/Institut Ricci, 2003, pp. 101-135)], je vous souhaite au nom de toute l'équipe

une excellente année du Rat

Qu'elle vous apporte réussite et satisfaction dans vos tous projets et beaucoup de lectures stimulantes, en somme, Wanshi ruyi

萬事如意

En guise d'étrenne, je vous offre, non pas une prédiction astrologique - internet en fourmille, vous n'aurez aucun mal à en trouver : certaines sont du reste fort comiques (celle-ci par exemple) -, mais ce passage sur le rat tiré de l'Histoire naturelle, générale et particulière du Comte de Buffon (1707-1788) qu'on avait déjà rencontré grâce au loup (pour le lire dans son intégralité, cliquer ici) :
Descendant par degrés du grand au petit, du fort au foible, nous trouverons que la Nature a sû tout compenser ; qu’uniquement attentive à la conservation de chaque espèce, elle fait profusion d’individus, et se soûtient par le nombre dans toutes celles qu’elle a réduites au petit, ou qu’elle a laissées sans forces, sans armes et sans courage : et non seulement elle a voulu que ces espèces inférieures fussent en état de résister ou durer par le nombre ; mais il semble qu’elle ait en même temps donné des supplémens à chacune, en multipliant les espèces voisines. Le rat, la souris, le mulot, le rat d’eau, le campagnol, le loir, le lerot, le muscardin, la musaraigne, beaucoup d’autres que je ne cite point parce qu’ils sont étrangers à notre climat, forment autant d’espèces distinctes et séparées, mais assez peu différentes pour pouvoir en quelque sorte se suppléer et faire que, si l’une d’entr’elles venoit à manquer, le vuide en ce genre seroit à peine sensible ; c’est ce grand nombre d’espèces voisines qui a donné l’idée des genres aux Naturalistes ; idée que l’on ne peut employer qu’en ce sens, lorsqu’on ne voit les objets qu’on gros, mais qui s’évanouit dès qu’on l’applique à la réalité, et qu’on vient à considérer la Nature en détail. …/… Les rats sont aussi lascifs que voraces, ils glapissent dans leurs amours, et crient quand ils se battent ; ils préparent un lit à leurs petits, et leur apportent bientôt à manger ; lorsqu’ils commencent à sortir de leur trou, la mère les veille, les défend, et se bat même contre les chats pour les sauver. Un gros rat est plus méchant, et presqu’aussi fort qu’un jeune chat...

lundi 4 février 2008

Lire ou relire : Jacques Gernet

Li Song 李嵩(1166-1243), Kulou huanxi tu《骷髏幻戲圖》
(27 cm × 26.3 cm) [voir ici - en chinois]

Comment ne pas se réjouir de
la réédition d'un excellent livre,
surtout lorsqu'il s'agit d'un livre de Jacques Gernet.

On avait déjà eu cette occasion en 2006 pour la sortie du
Monde chinois (Paris : Armand Colin, (1972, 1980) 1999, 699 p.)
en trois tomes au format de poche, réédition particulièrement opportune
et allégée uniquement des index qui permit aux étudiants et aux curieux
de la Chine de s'instruire plaisamment et pour quelques euros
seulement (23,7 contre 72 €) de la longue histoire de ce continent
autant géographique que mental.
C'était aux
Editions Pocket dans la collection « Agora » :
tome 1.
De l'âge de bronze au Moyen Âge. 2100 avant J.-C.-Xe siècle après J.-C.
(380 p.) ; tome 2. L'époque moderne. Xe - XIXe siècle (378 p.) ;
tome 3.
L'époque contemporaine. XXe siècle (190 p.).

Cette fois, c'est au tour d'un autre livre marquant, et sans aucun doute un des ouvrages les plus accessibles et le plus agréable à lire du grand sinologue. Certes il n'était pas si difficile que cela de se procurer chez les bouquinistes et à des prix fort raisonnables les éditions qui ont marqué la déjà longue existence de

La vie quotidienne en Chine à la veille de l'invasion mongole (1250-1276)

qui, c'est heureux de le constater, n'a pris qu'une ou deux petites rides. Publié pour la première fois en 1959 dans la série qui réunit aujourd'hui quelque 80 titres « La vie quotidienne ... », son éditeur, La librairie Hachette, devenue Hachette tout court, le publia à nouveau en 1978, puis encore en 1990.

L'autre ouvrage de la collection consacré à la Chine n'eut pas la même longévité : La vie quotidienne en Chine sous les mandchous de Charles Commeaux (Hachette, 1970, 320 p.) ne fut réédité qu'une seule fois en Suisse (Genève, Famot, 1978), ce que l'on ne regrettera que parce qu'aucun livre n'est venu le remplacer. Un monde sépare cette plate synthèse réalisée avec des matériaux de seconde main et le travail sinologique novateur et rigoureux réalisé à partir d'ouvrages chinois dont personne n'avait encore perçu la richesse.


La vie quotidienne en Chine à la veille de l'invasion mongole (1250-1276) revient donc après 49 ans d'existence à l'assaut des rayonnages dans un format maniable et à un prix somme toute de saison (9,50 €) ! Le hic, c'est que les Editions Philippe Picquier n'ont assuré, en l'espèce, qu'un service minimum.

Certes, une main attentive a transmuté la transcription dite de l'Ecole Française d'Extrême-Orient mise au point par Séraphin Couvreur (1835-1919) en 1902 par celle de rigueur de nos jours et qui nous est imposée depuis Pékin - euh ! pardon Beijing - : le pinyin 拼音. Les nouveaux sinisants formés à la pékinoise y trouveront leur compte ; les autres n'ont déjà plus droit à la parole --- notons néanmoins au passage quelques îlots de résistance en faveur de cette vieille mais toujours praticable transcription estampillée E.F.E.O. : Jean Lévi, Jean-François Billeter, l'Institut Ricci ... mais passons. Donc, dans sa nouvelle configuration, le livre s'adresse à son nouveau public, celui qui se passionne pour la Chine et dévore tout ce qui en traite, parfois avec le plus mauvais discernement qui soit, d'où le succès des productions d'un José Frèches, auteur d'un Il était une fois la Chine : 4500 ans d'histoire de 389 pages très illustrées et au texte indigent. A l'interrogation de son éditeur XO : « Qui mieux que José Frèches, à la fois historien et conteur passionné, pouvait nous dévoiler les beautés et les mystères de la Chine ? » , on n’aura pas de mal à répondre : « Jacques Gernet ! » lequel a prouvé avec cette reconstitution de la vie des Chinois à la fin de la dynastie Song 宋 (960-1279) que l'on peut combiner harmonieusement érudition exigeante et vulgarisation de qualité, savoir sinologique et plaisir de la lecture.

Mais revenons au présent volume qui ne prépare guère son lecteur à la découverte d'un ouvrage composé voici presque un demi-siècle. Certes, le tableau de la société chinoise reconstitué d'après des sources chinoises n'avait pas besoin de mise à jour : le livre a sa cohérence et aborde successivement six sujets qui sont 1. La ville, 2. La société, 3. L'habitation, le vêtement, la cuisine, 4. Les âges de la vie, 5. Le temps et le monde, 6. Les loisirs ; il s'achève sur un point d'orgue intitulé « Portrait moral ». S'il était inutile d'ajouter une patte à ce gracieux serpent, une mise en garde s'imposait pour le moins. Qu'elle prenne la forme d'un avertissement ou d'une préface, peu importe, mais, me semble-t-il, l'éditeur aurait dû faire plus qu'une quatrième de couverture et insister sur l'importance que ce livre a pu avoir dans la carrière de Jacques Gernet qui avec cet opus, « commence à déployer son talent d'historien attentif à toutes les données par lesquelles se caractérise une époque tout en sachant les replacer dans le cadre général hors duquel il n'est point d'histoire » (Michel Soymié, « Les études chinoises », Journal Asiatique, tome CCLXI, 1-4 (1973), p. 225) ; l'ouvrage était aussi à replacer dans le développement des recherches sinologiques et notamment sur celles concernant cette période dont le Projet Song (Sung Poject) initié dans les années 1950 par Etienne Balazs (1905-1963) marqua un moment fort (voir M. Soymié, op.cit., p. 244) et que certains sinologues français comme Christian Lamouroux (EHESS) poursuivent. Une note pour contextualiser les propos de l'introduction s'imposait, car Hangzhou 杭州, le point d'ancrage de cette étude n'est plus « une petite ville de quelques centaines de milliers d'habitants » (p. 13) comme on pouvait l'écrire en 1959, mais une grande cité qui compte désormais pas moins de quatre millions d'âmes. Pourtant, on peut noter une volonté de réactualiser l'appareil critique. Ainsi dans la note 13 de la page 401, on a ajouté fort à propos à l'original une référence à l'ouvrage de Jacques Dars, La marine chinoise du Xe siècle au XIVe siècle (Paris : Economica, 1992, 390 pages).

Mais pourquoi s'arrêter là ? Un renvoi à des ouvrages parus depuis aurait sans aucun doute permis au lecteur de bonne volonté d'augmenter son plaisir et d'élargir ses connaissances. Je pense notamment à un ouvrage de Robert van Gulik auquel Gernet renvoie à plusieurs reprises (note 14 p. 402, 74, p. 406) qui est la traduction anglaise du Tangyin bishi 棠陰比事(XIII° siècle). Inutile de dire que ce T’ang-Yin-Pi-Shih. Parallel Cases from under the Pear-Tree. A 13th Century Manual of Jurisprudence and Detection publié à Leiden (Brill, « Sinica Leidensia », vol. X) publié en 1956 est plus difficile d'accès pour un lecteur français que sa traduction parue en 2002 sous le titre Affaires résolues à l’ombre du poirier (Tang Yin Bi Shi). Un manuel chinois de jurisprudence et d’investigation policière du XIIIe siècle (Traduit et annoté par Lisa Bresner et Jacques Limoni. Paris : Albin Michel, « Idées », 2002, 249 p.) et récemment rééditée en format de poche (Tallandier, « Texto », 2007).

De même, pour certaines indications fournies par le riche corpus de contes en langue vulgaire des Song, Gernet utilise un recueil de traductions en langue anglaise édité à Pékin en 1957 : The Courtesan's Jewel Box. Chinese Stories of the Xth-XVIIth Centuries (Yang Xianyi, Gladys Yang (trad.), Foreign Languages Press). Or le conte traduit sous le titre « Fifteen Strings of Cash » existe en français grâce à André Lévy depuis 1972, puisque « L'injuste exécution de Ts'ouei Ning » se trouve dans l'anthologie L'Antre aux fantômes des collines de l'Ouest. Sept contes chinois anciens (XIIe-XIVe siècle) (Paris : Gallimard, « Connaissance de l'Orient », (1972) 1987, pp. 135-156).

D'autre part, on peut aussi se demander, pourquoi les maisons d'édition françaises sont si récalcitrantes à intégrer les caractères chinois dans leurs publications, alors que l'informatique rend la tâche plus aisée que jamais. Certes, on connaît l'argument : « A quoi bon se fatiguer quand le « grand public » n'en a cure ? », mais le « grand public » ne lira sans doute pas cet ouvrage et ceux de sa catégorie. Par contre, celui-ci, et bien d'autres, passeront dans les mains de générations d'apprentis sinologues qui, par exemple, trouveraient un grand bénéfice à voir les titres les plus importants exploités par Gernet dans leur formulation initiale, savoir pour s'en tenir aux plus fameux : Dongjing menghua lu 東京夢華錄, Ducheng jisheng 都城紀勝, Mengliang lu 夢梁錄, Wulin jiushi 武林舊事, Taiping guangji 太平廣記, Yijianzhi 夷堅志, ... Et pourquoi ne pas lui fournir une bibliographie plus étendue des travaux de l'auteur qu'on est supposé servir ? Et…, et…, et ... mais à quoi bon poursuivre ? A quoi bon gâter son plaisir en s'arrêtant à des détails de ce type ? N'en tenez pas compte. Lisez ou relisez La vie quotidienne en Chine à la veille de l'invasion mongole (1250-1276), dans cette édition ou dans une autre peu importe, mais surtout réservez lui une place de choix dans votre bibliothèque, car c'est un livre qui a encore beaucoup à offrir. Je vous recommande naturellement les pages qui traitent des lettres et des arts (Chapitre VI, « Les loisirs ») dans lesquelles l'historien exprime avec clarté tout ce qui fait l'intérêt de cette période charnière :
« Tout un ensemble de facteurs a contribué à modifier les thèmes et les styles, et à faire des arts et des lettres à l’époque Song des activités spécifiques : des professionnels se substituent de plus en plus au lettré habile à tous les arts, calligraphie, peintre, prosateur et poète tout ensemble. La diffusion de l’imprimerie à partir du Xe s., l’apparition de commerce de la librairie, la prolifération des contes, des saynettes pour le théâtre, les marionnettes et les ombres chinoises, celles des chansons de style vulgaire, la formation de sociétés littéraires, le développement du commerce des objets d’art et des antiquités, toutes ces nouveautés devaient modifier profondément la sensibilité littéraire et artistique des Chinois. » (1959, p. 247; 1990, p. 245-246 ; 2008, p. 360-361)
Et voici pour finir, les mots de conclusions qui renvoient au dernier ouvrage publié de Jacques Gernet (voir ici) :
« Cet homme chinois nous paraît si humain par ses contradictions, si proche de nous, si familier que pour peu nous oublierions tout ce qui nous en distingue : sa conception de l'homme et du monde, ses aspirations, les cheminements propres à sa pensée, sa sensibilité particulière -- en un mot, tout ce qu'il porte en lui de sa civilisation. » (1959, p. 271 ; 1990, pp. 269-270 ; 2008, p. 394)
En illustration,
j'ai retenu ce détail d'un rouleau (0,26 m x 5,34 m)
que l'on doit à un peintre actif à la fin des Song du Nord (960-1127),
Zhang Zeduan
張擇端, intitulé Qingming shanghe tu 清明上河圖.
Il a fait l'objet de plusieurs éditions récentes dont celle du Rongbaozhai 榮寶齋
(Beijing, 1997, « Gudai bufen » n° 12, 48 pages grand format, voir p. 28).
Cette œuvre remarquable est analysée sous tous ses angles sur le site
Life in the Song seen through a 12th-century scroll
accessible à partir d'ici, site très documenté dont la consultation sera un
complément utile, tout comme pourrait l'être celle d'ouvrages chinois assez
similaires à l'objet de ce billet, comme celui de Yi Yongwen 伊永文,
Song dai shimin shenghuo
宋代市民生活
(La vie urbaine sous les Song). Beijing : Zhongguo shehui,
« Gudai shehui shenghuo congshu », 1999, 323 pages richement illustrées.
(P.K.)