vendredi 15 mai 2009

Les trésors cachés du Kinsey Institute

Je ne sais plus par quel hasard, mais pendant la même séance de navigation qui vous a valu mon précédent billet, « Enfer et BEFEO », j'ai fait un rapide crochet par le site du Kinsey Institute for Research in Sex, Gender, and Reproduction. J'ai ainsi eu tout le loisir de découvrir sa nouvelle interface, moins austère que la précédente, et le plaisir de constater qu'elle offrait une meilleure circulation dans la forêt des données fournies par ce centre d'études unique au monde installé au Morrison Hall de l'Indiana University (Bloomington, IN). Et puis, encore plus récemment, je suis tombé – encore un hasard - sur les films mis en ligne sur Youtube par ce prestigieux institut pour assurer sa promotion et informer sur son activité.

Je vous laisse découvrir par vous-même l'étendue du champ d'étude de ce laboratoire de recherche dont la création remonte à 1947 [Voir « Origin of the Institute » et « History of the Institute »] et de passer en revue par le menu l'œuvre du signataire des deux rapports qui firent l'effet de bombes dans l'Amérique du Nord du milieu de siècle dernier : Sexual Behavior in the Human Male (1948) et Sexual Behavior in the Human Female (1953). Les pages sur l'historique de cette institution voulue par le Dr Alfred C. Kinsey (1894-1956) et le film d'introduction mis en ligne par elle-même constituent, me semble-t-il, un socle plus solide que le film – Kinsey - consacré voici cinq ans à son créateur dont le travail est, encore maintenant, régulièrement mis en accusation. Je vais donc me contenter d'attirer votre attention sur deux points qui peuvent permettre d'enrichir singulièrement notre connaissance d'un aspect de la culture chinoise qui est loin d'être périphérique.


Puisque nous sommes trop éloignés pour profiter de l'exposition « Eros in Asia: Erotic Art from Iran to Japan » qui s'est ouverte le 20/02/09 et qui invite à contempler l'« extensive collection of erotic artwork from across the Asian continent » collectée pendant les années 40 et 50 du siècle dernier par Kinsey lui-même, je vous encourage à consulter le dossier relatif à votre espace de prédilection qu'offrent les pages du CCIES, comprendre The Continuum Complete International Encyclopedia of Sexuality éditée (Londres, New York : The Continuum International Publishing Group Inc, 2004) et actualisée en ligne sous la responsabilité de Robert T. Francœur et Raymond J. Noonan. On y trouve notamment des dossiers sur l'Inde, le Japon, la Corée du Sud, la Chine continentale, bien sûr, mais aussi la Thaïlande, l'Indonésie, le Vietnam et Hong Kong ! Le document consacré à la [République populaire de] Chine élaboré par le Pr. Ruan Fang-Fu (voir ici), M. P. Lau et T. Francœur, complètera avantageusement et actualisera utilement les idées qu'on se fait ordinairement sur un sujet qui n'a pas encore reçu chez nous (donc en français) de synthèse recommandable --- on a vu que le dernier ouvrage sur ce sujet avait été traité avec un manque de sérieux coupable. Les 26 pages de la version papier (disponible en pdf et consultable en ligne dans son intégralité) s'organisent selon le plan suivant :
Demographics and a Brief Historical Perspective. 1. Basic Sexological Premises ; 2. Religious, Ethnic, and Gender Factors Affecting Sexuality ; 3. Knowledge and Education about Sexuality ; 4. Autoerotic Behaviors and Patterns ; 5. Interpersonal Heterosexual Behaviors ; 6. Homoerotic, Homosexual, and Bisexual Behaviors ; 7. Gender Diversity and Transgender Issues ; 8. Significant Unconventional Sexual Behaviors ; 9. Contraception, Abortion, and Population Planning ; 10. Sexually Transmitted Diseases and HIV/AIDS ; 11. Sexual Dysfunctions, Counseling, and Therapies ; 12. Sex Research and Advanced Professional Education. Part 2. The 1992 Survey of Sexual Behavior in Modern China: A Report of the Nationwide « Sex Civilization » Survey of 20,000 Subjects in China ; 13. Ethnic Minority Resources ; Conclusion.
L'exposé est enrichi d'une bibliographie qui signale trois des ouvrages de Liu Dalin 劉達臨 dont The Sex Culture of Ancient China (Zhongguo gudai xing wenhua 中國古代性文化, 1993) parmi plus de 60 références couvrant l'ensemble des nombreux sujets abordés.

Le second point risque de vous paraître plus anecdotique, car il concerne un ouvrage encore inédit en traduction et qui risque de le rester longtemps encore, savoir le Su E pian 素娥篇. Pourtant il s'agit rien de moins que du livre le plus précieux du fonds de la bibliothèque de l'Institut Kinsey. Liana Zhou, conservatrice en chef de la Kinsey Institute Library en fait justement grand cas dans sa présentation de l'établissement qu'elle dirige dans une vidéo que je vous invite à regarder [cliquer ici]. La fiche consacrée au Su'E pian dans le catalogue porte la date de 1610. Ce point ainsi que l'attribution de l'œuvre restent en débat et reposent sur l'étude de cette édition unique reproduite dans le 2nd volume du complément à la série « Siwuxie huibao » 思無邪匯寶 qui en fournit un fac-similé d'excellente qualité dûment présenté par Chan Hing-ho (Chen Qinghao 陳慶浩). On apprend entre autre que l'on doit sa gravure à Huang Yikai 黃一楷 (1580-1622) qui a également laissé l'empreinte de son talent notamment dans une édition du Guifan 閨範 du moraliste Lü Kun 呂坤 (1536-1618). La qualité et l'originalité des 92 illustrations feraient presque oublier un texte dont l'attribution n'est pas encore certaine et qu'on peut lire en ligne dans une édition lacunaire livrée sans les gravures dont 18 d'entre elles sont visibles ici. Ce trésor de l'édition chinoise de la fin des Ming (1368-1644) a été offert au Kinsey Institute en 1948 par le sinologue d'origine chinoise Wang Jizhen 王際真 (Wang Chi-Chen, 1899 - ?) qui traduisit, entre autres, le Hongloumeng 紅樓夢 en anglais dès 1929, d'abord en abrégé, puis de manière plus étendue en 1958 [soit 1/5 du roman d'après Cyril Birch (The Journal of Asian Studies, Vol. 18, No. 3 (mai 1959), pp. 386-387)]. Sur ce don, voir l'article du sinologue Ma You-Yuan [Ma Youyuan 馬幼垣 (1940-) ] « A unique treasure of the Kinsey Sex Institute : the old collection of Wang Ji-Zhen becomes a unique treasure of the Kinsey Institute » (1979) naturellement présent dans le catalogue de la bibliothèque Kinsey dont on peut se faire une idée grâce à sa conservatrice dans une vidéo par laquelle elle présente le Su E pian en pas moins de 30 secondes (de 0:48 à 1:22).

On voit à nouveau le Su E Pian pendant 14 secondes à 6 minutes 58 secondes du début de la séquence d'introduction au Kinsey Institute (Jinsai xing yu shengyun yanjiusuo 金賽性輿生育研究所 ou simplement Jinsai yanjiusuo 金賽研究所 en chinois) – juste le temps d'entrevoir une double illustration attachée à la section 22 de l'ouvrage, « Ebats plaisants dans un chariot tiré par des moutons » (« Yangche xingle » 羊車行樂) ! (P.K)

jeudi 14 mai 2009

A Trévise à toute allure

Vous n'avez plus de temps à perdre si vous voulez écouter les 10 intervenants qui vont parler des contraintes et des libertés dans la traduction du chinois à Trévise ce vendredi 15 mai. Juste le temps de lire de quoi il sera question à l'Auditorium Santa Croce du Complesso Universitario San Leonardo (Riviera Garibaldi 13/E - 31100 Treviso) et de découvrir la liste des communications – les résumés sont accessibles dans un document pdf téléchargeable ici ; l'affiche se trouve, quant à elle, :

International Conference, Treviso, 15 May 2009
The Chinese word for ‘translation’ is fan 翻, which means « turn over, reverse » (as in the Latin word vertere) and also « search, rummage ». Translating a Chinese text, whether a classical or a modern one, a technical or a literary one, means on the one hand to « search » among one’s linguistic and extralinguistic resources; on the other hand it means sometimes to « turn over completely » the text in order to produce an adequate translation. It may happen that to « betray » a text is the only way to be « faithful » to it: in Hunter’s words: « There is little point in translating the text ‘faithfully’ if its message is not communicated to the readers. And translation is, of course, communication, but not at all costs » (« Translation from Chinese: Coherence and the Reader », 1991, p. 627). Translating is often a hard and audacious task to be accomplished, according to George Steiner: « To move between languages, to translate, even with restrictions of totality, is to experience the almost bewildering bias of the human spirit towards freedom » (After Babel, 1998, p. 497). But the philological understanding of the text and a deep awareness of its linguistic, historical, and cultural background prevent the translator’s bias to freedom from becoming bewilderment and abuse. The question is: which problems of commensurability and translatability between Chinese and European languages are translators confronted with? Is there any specificity in Chinese translation and in Chinese language, and if there is any, is it possible and/or necessary to transmit it coherently into the metatext? Recent tendencies in Translation Studies try to answer some of these questions, in order to enrich the field with new perspectives and to challenge its Western-centric viewpoint. This conference on Chinese translation aims at exploring these and other features of Chinese translation from both a practical and a theoretical standpoint, and to analyse old and new ways of translating Chinese texts.
  • Bruno Osimo, Università Ca’ Foscari, Venezia : Terminology in metalanguage as a possible solution
  • Attilio Andreini, Università Ca’ Foscari, Venezia : How to establish the text to translate? Some methodological issues in reading Early Chinese manuscripts
  • Paolo Magagnin, Università Ca’ Foscari, Venezia : The practice of the remainder in translation from Chinese
  • Federica Passi, Università Ca’ Foscari, Venezia : Translation, modernity and the past: the case of Zhang Ailing
  • Michael Berry, University of California, Santa Barbara : Translation, Transcription, and Being Translated: Reflections on the Challenges of Chinese-English Literary Translation
  • Stefano Zacchetti, Università Ca’ Foscari, Venezia : Medieval Chinese as a Target Language: Translation Strategies in the Early Chinese Versions of Buddhist Scriptures
  • Sebastian Veg, French Centre for Research on Contemporary China (Hong Kong) : Lu Xun and « hard translations » : the specificities of Republican literature
  • Nicoletta Pesaro, Università Ca’ Foscari, Venezia : The rhythm of thought: some problems of translating syntax in modern Chinese literature
  • Noël Dutrait (Université de Provence) and Liliane Dutrait : Between fidelity and betrayal, between constraint and freedom, the choice of pragmatism: the translation of Mo Yan’s novels
  • Fiorenzo Lafirenza, Università Ca’ Foscari, Venezia : There’s a tense for every activity under heaven: strategies for choosing verbal tenses in literary translation from Chinese into Italian.

vendredi 8 mai 2009

Enfer et BEFEO

Edition Ming (Yeshidetang 業世德堂) du Xiugu chunrong 繡谷春容,
Taiwan [國立故宮博物院圖書文獻處].

Ce billet est – autant vous prévenir à l'avance – , une sorte de complément à « Enfer chinois (02) » qui présentait, vous vous en souvenez peut-être, une collection de textes romanesques érotiques de la période impériale luxueusement éditée à Taiwan sous le nom de « Siwuxue huibao » 思無邪匯寶. Il va, en plus, impliquer le B.E.F.E.O. d'une façon bien coupable dans une rapide présentation de matériaux de recherche sur un segment brûlant de la littérature romanesque chinoise en langue vulgaire. Mais commençons par ce qui fut le début d'une séance de navigation sur internet riche en trouvailles, savoir un article paru voici 40 ans dans le Bulletin de l'Ecole Française d'Extrême-Orient :
« Le Bulletin de l’École française d’Extrême-Orient (BEFEO) est une revue à comité de lecture qui publie annuellement des travaux scientifiques d’un haut niveau d’érudition, rédigés en français ou en anglais, portant sur l’Asie - principalement comprise de l’Inde au Japon - dans tous les domaines des sciences humaines et sociales. C’est l’une des revues les plus anciennes et renommées au plan international dans le champ des études asiatiques. Dès ses débuts en 1901, le BEFEO a accueilli des textes signés par les plus grands savants occidentaux travaillant sur les civilisations asiatiques. Depuis les années 1970, la revue s’est résolument ouverte aux sciences sociales et à l’histoire contemporaine, tout en maintenant ses domaines d’excellence : l’histoire de l’art, l’archéologie, la philologie, l’histoire ancienne, l’ethnographie, etc. Outre une importante section de recensions d’ouvrages, le BEFEO comprend une partie de chroniques qui fait part des activités des membres de l’EFEO et rend compte de certaines manifestations scientifiques majeures. »
Le BEFEO est depuis le premier numéro publié par les Editions Adrien Maisonneuve, une des plus anciennes maisons d'édition orientaliste en France. Le catalogue de cette maison fondée à Paris en 1838, mais toujours très active, vaut d'être consulté. Il offre non seulement un choix très vaste de revues savantes, mais aussi, pour qui en a les moyens, de bien beaux ouvrages anciens, et notamment la série complète des 80 premiers volumes du BEFEO. Vous pouvez aussi commander au détail les numéros anciens [sauf les tomes I (1901) à XLIII (1955) et le tome XLV/1 (1960), épuisés] jusqu'au n° 93 (2006) – le n° 94 (2007) devrait voir le jour très prochainement.

Mais, curieux du contenu de cette prestigieuse publication de l'Ecole Française d'Extrême-Orient (EFEO), vous pouvez préférer l'accès en ligne désormais possible sur le portail de revues scientifiques Persée : ici. On peut, en effet, dorénavant consulter gratuitement et avec une grande facilité d'utilisation, les 107 numéros publiés entre 1901 et 2003. Ainsi sans le moindre effort physique ou financier, on peut explorer de plusieurs manières et en toute quiétude ce fonds d'une richesse exceptionnelle ; on peut, qui plus est, télécharger au format pdf les articles de son choix. Persée offre ainsi beaucoup plus et beaucoup mieux que Gallica (BNF) qui n'avait inscrit que 23 volumes du BEFEO à son catalogue [savoir les numéros 1 à 11, 14, 16, 17, 19, 20, 26, 28, 33, 34, 37 et 38]. Il convient donc d'inscrire de toute urgence l'adresse de l'accès direct au catalogue BEFEO sur Persée dans la liste de vos liens privilégiés : celle de votre navigateur préféré ou mieux votre liste personnelle Delicious, comme je le fis le 5 novembre dernier. Pour les derniers volumes, il vous faudra, mais doit-on s'en plaindre, vous rendre dans votre bibliothèque préférée.

Or donc, revenons à notre article quadragénaire dont le souvenir m'est revenu l'autre jour en préparant le billet « Traduire l'humour sans plus attendre ». La page ad hoc chargée, il ne m'a pas fallu plus de deux 20 secondes pour y accéder : une recherche, avec les options « Dans cette revue » - « Dans tous les champs » et les mots « André Lévy » et « chantefable » m'a permis de retrouver bien plus rapidement que si j'avais tenté de remettre la main sur le tiré-à-part dont je m'étais rendu acquéreur voici les lustres, l'article suivant :

André Lévy, « Un texte burlesque du XVIe siècle dans le style de la chantefable », Bulletin de l'Ecole française d'Extrême-Orient, 1969, n° 1, pp. 119-124.

Démonstration était à nouveau faite de la supériorité de l'outil informatique sur la mémoire humaine ; ne me restait plus qu'à activer mon cerveau pour lire cette plaisante présentation documentée du Fengliu lequ 風流樂趣 (Plaisir d'amour ou Gaudriole sur la joie d'amour) qui s'achève sur ces mots : « Ces brèves remarques rendent bien imparfaitement compte de ce texte curieux, mais nous espérons qu'elles auront suffi à montrer qu'il mérite quelque attention et que sa traduction exigerait un tour de force délicat dans tous les sens du terme. Qu'il ne nous soit pas tenu rigueur d'y avoir renoncé et d'en laisser le soin à meilleure compétence ! »

Cette une conclusion m'a donné une fiévreuse envie de lire ce court texte d'à peine 1600 caractères qui pourrait bien être « le plus ancien écrit érotique ou pornographique en vernaculaire qui nous soit parvenu » ; je me retrouvais donc devant un nouveau défi, le trouver.

Certes, il m'aurait sans doute suffit de feuilleter le Guose tianxiang 國色天香 (préfacé en 1587) qui le reproduit en toute fin de son dernier juan. Mais, là encore, j'ai assez vite renoncé à retrouver les deux volumes de la série « Zhongguo huaben daxi » 中國話本大系 de la maison d'édition de Nankin, Jiangsu guji 江蘇古籍, qui le proposait avec le Xiugu chunrong 繡谷春容 --- j'en profite pour lancer un vibrant appel à celui ou celle à qui j'ai bien pu prêter ce livre en deux tomes acheté, il m'en souvient, à Suzhou voici une bonne dizaine d'années !

Une nouvelle fois, internet est venu à mon secours. D'abord, un rapide coup d'œil sur l'inventaire des romans proposés par le site Kaifang wenxue 開放文學, m'a bien vite rassuré. Le Guose tianxiang y est bien présent dans une ultime rubrique fourretout et mon texte en queue du 10ème juan de ce curieux leishu 類書 publié en 1597. L'affaire était presque dans le sac. Un acquis de conscience me fit élargir la recherche qui offrait en définitive bien d'autres alternatives dont la plus fructueuse est celle qui me conduisit, via la page consacrée au Fengliu qule, à une base de données encore inconnue de moi.

Heureux et surpris de trouver un éventail aussi large de textes romanesques chinois du registre dont l'objet de ma quête serait l'ancêtre le plus ancien, je ne pouvais pas garder cette information pour moi plus longtemps ! Je laisse donc à plus tard l'élucidation de l'identité de celui à qui l'on doit sa mise en ligne pendant l'été 2007 – si j'en crois son blog, OMIGAR aurait bien qu'autres chats à fouetter en ce moment que d'enrichir encore ce fonds dont je vous livre la porte d'entrée :


Son utilisation est on ne peut plus simple : en trois clics (voir illustration ci-dessus), on accède à une édition en caractères non simplifiés d'ouvrages difficiles à trouver en librairie et rares en bibliothèque. Pour l'exemple, j'ai retenu le Dengcao heshang zhuan 燈草和尚傳 (Moine Mèche de Lampe) cher à mon cœur ! Les œuvres sont classées par ordre alphabétique de la transcription pinyin. En voici (impasse faite sur des choix de poésies), la liste complète :
《八段錦》 , 《百花野史(百花魁)》 ,《伴花眠》 ,《碧玉樓》,《弁而釵》,《別有香》 ,《痴婆子傳》 ,《春燈謎史》,《痴嬌麗》 ,《酬鸞鳳》 ,《春閨秘史》 ,《春夢瑣言》 ,《春染繡塌》,《春透海棠》,《春又春(花裡蝶)》 ,.《燈草和尚》,《搗玉台》 ,《燈月緣》,《第一美女傳》 ,《斷珠蕊》,《飛燕外傳》,《風流和尚》,《風流樂趣》,《風流媚》,《風流悟》 ,《風月夢》,《閨艷秦聲》,《姑妄言》,《漢宮春色》 ,《河間婦傳》 ,《海陵佚史》,《金海陵縱欲亡身》 ,《雜事秘辛》 ,《海棠鬧春》 ,《後庭花》 ,《花放春》 ,《畫眉緣》 ,《花蔭露》 ,《花飛香》 ,《換夫妻》 ,《歡喜浪史》,《歡喜緣》,《歡喜冤家》,《金海陵縱欲亡身》,《海陵佚史》 ,《金瓶梅》,《續金瓶梅》,《二續金瓶梅》,《三續金瓶梅》 ,《錦繡衣》, 《控鶴監秘記》 ,《空空幻》 , 《浪蝶偷香》,《浪史》,《兩肉緣》 ,《龍陽逸史》 ,《露春紅》,《濃情快史》,《寐春卷》 ,《美婦人》 ,《 濃情快史》,《鬧花叢》,《濃情秘史》 ,《情海緣》 ,《巧緣艷史》, 《肉蒲團》,《如意君傳》, 《三山秘記》,《僧尼孽海》 ,《山水情》 ,《蜃樓志全傳》 ,《雙合歡》 , 《桃花庵》 , 《杏花天》 ,《繡榻野史》 , 《雜事秘辛》 ,《趙飛燕別傳》,《株林野史》.
On a donc accès à un ensemble de 78 textes couvrant le large éventail des formats pris par l'érotisme romanesque chinois, de la miniature rustique et burlesque comme le désopilant Fengliu lequ, au monumental et majestueux Guwangyan 姑妄言 (10 volumes de la collection « Siwuxie huibao » 思無邪匯寶 !). On a même droit à quelques bonus comme un texte critique du professeur Wang Yongjian 王永健 (Université de Suzhou) (« Guwangyan xing miaoxie pingyi » 《姑妄言》性描寫評議 ), paru dans le 65ème tome de l'excellence revue spécialisée sur le roman chinois ancien, Ming Qing xiaoshuo yanjiu 明清小說研究 (2002-3, pp. 217-220), revue qui en est, en ce début d'année, à sa 91ème livraison (2009-1) -- le premier volume a vu le jour en 1985 ; il en sera question ici dans un avenir que je souhaite proche. (P.K.)

jeudi 7 mai 2009

Tcheng-Loh, 1925

Voici comme promis dans un précédent billet consacré à Tcheng-Loh [Chen Lu 陳籙] (1877-1939), les éléments le concernant contenus dans Figures contemporaines tirées de l'Album Mariani, volume 14 (Paris : Librairie Henri Floury, 1/05/1925) – en tout trois pages, dont une pleine page dévolue à la gravure de Henri Brauer reproduite ci dessus. Le texte serait de Joseph Uzanne. Il se présente en deux parties : une longue notice laudative, suivie d'une courte notice factuelle en caractères plus petits. Je ne reproduis pas à nouveau le texte autographe qui ventait le vin Mariani et repousse à plus tard l'identification des lieux, personnages et administrations cités sous des transcriptions que j'ai scrupuleusement respectées jusque dans leurs variations. Des sources chinoises seront alors mises à contribution pour compléter le portrait, complément qui vous réserve quelques surprises.


Il y a un peu plus de vingt ans, un jeune étudiant chinois rencontra Mme de Thèbes, la célèbre devineresse. C'était à Paris. Le jeune homme avait éclairant un visage avenant, les yeux les plus vifs. Mme de Thèbes le considéra, réfléchit et puis, avec l'assurance de la foi :
« Un jour vous quitterez Paris. Un jour vous y reviendrez. Lorsque vous partirez, ce sera vers une belle destinée. Lorsque vous reviendrez, ce sera pour voir se réaliser cette destinée. Or à Paris, ce jour-là, vous serez ministre. »
Et en effet, Tching-Loh, que le célèbre vice-roi Tchang-Tche-tong avait distingué et avait envoyé à Paris, pour suivre les cours de la Faculté de Droit, comme boursier de l'Empire, est aujourd'hui le ministre de Chine, un ministre écouté, très apprécié.
Tout en poursuivant ses études classiques : littérature, histoire, philosophie qui en feront un jour un docteur ès lettres, il entre, à quinze ans, à l'Ecole de l'Arsenal de Fou-Tchéou. En même temps que les sciences, il apprend la langue française, professée par M. Médard.
Puis il passe avec succès ses examens de licence en droit et le thèse qu'il présente, à cette occasion, lui attire les félicitations officielles du jury. La même année, le gouvernement impérial mandchou le détache auprès de S. E. Lou Tsieng-Tsiang, délégué de la Chine à la Conférence de la paix, à La Haye. Il s'y rend en qualité de secrétaire de légation.
La Révolution Chinoise le trouve directeur des Affaires politiques et le maintient dans ce haut poste. L'année suivante, il est envoyé au Mexique comme ministre plénipotentiaire de la République de Chine, puis détaché à la conférence sino-russo-mongole de Kiakta, où il se montre le plus fin diplomate. Puis il est nommé résident général de Chine à Ourga, dans la Mongolie.
Mais le rude climat de ce pays et l'immense labeur, auquel il s'est astreint depuis dix ans, le forcent à prendre du repos. Il se retire dans sa magnifique villa de Foutchéou. Quelques mois ne s'étaient pas passés que son patriotisme lui fait accepter de rentrer à Pékin en qualité de vice-ministre des Affaires étrangères.
Bientôt c'est la charge du ministre qu'il devra assumer, car S. E. Lu Tseng-tsiang part pour Paris, en qualité de délégué de la Chine à la Conférence de la Paix, et M. Tcheng-Loh devient gérant du Waichiaopou et cela durant plus de deux années. Les questions épineuses ne manquent pas, dont il se tire avec honneur : question du Chantong, du Thibet, de Fou-tchéou. Il travers avec succès les multiples crises du mouvement des étudiants. Ne sacrifiant jamais rien des intérêts supérieurs du pays, il sait se concilier l'opinion publique tout en résistant aux débordements de la démagogie. Il est un des artisans de l'annulation de l'indépendance de la Mongolie et il a la suprême joie de présider à l'acte par lequel l'immense Mongolie fait retour à la Chine, sa protectrice naturelle.
Enfin, en septembre 1920, le Dr Yon ayant été, par décret présidentiel, nommé ministre des Affaires étrangères, S. E. M. Tcheng-Loh est nommé au poste si envié de ministre de Chine en France.
Dans la chaude atmosphère d'amitié qui règne entre la Chine et la France, S. E. Tcheng-Loh ne pouvait qu'exercer le rôle le plus utile. Formé en France, ayant goûté notre culture par la fréquentation de nos auteurs, il était né pour aider au rapprochement de nos deux pays. Il existe à Paris un Institut des hautes études chinoises, à Lyon une Université franco-chinois, à Changhaï une Ecole franco-chinoise. Des centaines d'étudiants chinois viennent chaque année en France. Le terrain, certes, est bien préparé et S. E. Tcheng-Loh arrive à une heure propice où ses brillantes qualités de diplomate trouveront particulièrement leur emploi. Le talent de poète, d'historien et d'orateur de l'éminent diplomate font de lui un homme complet et charmant, aussi à l'aise dans un salon de Paris que dans une assemblée littéraire de son pays. M. Tcheng-Loh, un bienveillant ami de la France, est un fin érudit, un écrivain averti et un poète. La Chine lui doit une histoire très documentée de la Mongolie et la traduction du Code civil français. Lorsque ses hautes fonctions lui laissent quelques loisirs, M. Tcheng-Loh compose des poèmes, qui enferment toujours une grâce exquise et une haute idée philosophique.


S. E. Tcheng-Loh, ministre de Chine à paris et homme d'Etat. – Né en 1877 à Min Hsien, préfecture de Fou-tcheou, province de Fou-Kien. A quinze ans élève de l'Ecole de l'Arsenal de Fou-tchéou. Suit le cours de français de M. Médard. A dix-huit ans, il passe au collège Tche-Kiang de Woutéchang (Houpei) où il obtient le diplôme de fin d'études. Chargé de cours dans cet établissement. En 1903 vient à Paris suivre les cours de l'Ecole de Droit, comme boursier de l'Empire. Attaché à la mission mandchoue qui parcourt l'Europe pour y étudier les constitutions ; chargé de rédiger les rapports. Accompagne S. E. Lou Tsiang-tsiang à la Conférence de la Paix à La Haye (1907). Rappelé en Chine il entre au Waï Wou Pou ; co-directeur du Tchou Tsai Konan ; chef de section de Bureau chargé de la rédaction de la Constitution. Passe le concours du Ministère de l'Instruction ; reçu docteur avec le n° 2. Puis admis à l'examen impérial du Pao-Ho-Tien, il est reçu académicien. En 1910, il devient directeur des Affaires politiques, poste qu'il conserve pendnt la Révolution et sous la première république. En 1913, envoyé comme ministre plénipotentiaire au Mexique, puis détaché comme plénipotentiaire chinois à la conférence sino-russi-mongole. En 1915, résident général à Ourga (Kon-loun), démissionne au bout de deux ans. En 1918, vice-ministre des Affaires étrangères. Fait l'intérim du ministre pendant l'absence de Lou Tseng Tsiang et la Conférence de la Paix. Le 17 septembre 1920, il est nommé ministre de Chine en France. – Nombreuses études littéraires et historiques édités par le Commercial Press de Changhaï ; a publié la traduction du Lama Rouge de Ki-Yun, en collaboration avec Mme Lucie Paul-Margueritte.
Ajoutons à cette présentation les quelques lignes trouvées par Alain Rousseau dans le volume pour l'année 1924 de Qui êtes-vous ? Annuaire des contemporains. Notices biographiques (Paris : Maison Ehret. G. Ruffy, 1924, 806 p.), page 716. Non seulement, l'année de naissance est différente de celle indiquée plus haut, mais sont fournis jour et mois de naissance, ainsi que quelques indications précieuses, dont l'adresse. Voyez plutôt :

Tcheng Loh, envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire de la République de Chine en France. 57, rue de Babylone. T.: Ségur 31-68. Epi d'or 1er rang ; Grand-officier de la Légion d'honneur ; Grand-cordon de la Couronne d'Italie. Né à Fou-Tchéou, le 22 mars 1876. Marié à Mlle Kahn. Trois filles, un fils. Educ. : Ecole supérieure en Chine ; Faculté de Droit de Paris. Œuvres : Le Lama rouge et autres contes.
Dans un second commentaire, Alain Rousseau nous faisait également remarquer que le 57, rue de Babylone n'est pas une adresse anodine. Cliquez ici et vous verrez qu'il a raison ! (P.K.)

mardi 5 mai 2009

Traduire l'humour sans plus attendre

IDEO 1 auquel nous travaillons depuis tant de mois est prêt. En fait, il est prêt depuis un bon moment, mais il n'a toujours pas, pour des raisons d'ordre technique, trouvé sa place sur la toile. Ce premier numéro de notre revue électronique Impressions d'Extrême-Orient proposera huit traductions de textes inédits autour du thème du voyage envisagé avec une grand latitude de traitement et couvrant un vaste espace tant géographique que temporel, puisqu'il s'étend de la Chine du XVIIe siècle à celle d'aujourd'hui, de la Thaïlande à la Corée, en faisant un crochet par l'Inde et le Vietnam. Ce beau vaisseau à la voilure flambant neuve va donc finir par sortir de la tourmente et par accoster sur vos écrans – on entend déjà sa sirène. Le corps de ce numéro inaugural dont la mise en ligne vous sera annoncée, je le souhaite, très prochainement, sera complété, entre autres, par des communications données à l'occasion de notre journée sur la traduction du 26 octobre 2007.

Bien que le volume 1 ne soit pas encore disponible, nous pensons qu'il est déjà temps de lancer le second volume de traductions qui constituera un jour un numéro 4 – les numéros 2 et 3 seront en effet entièrement consacrés aux communications données pendant les deux manifestations programmées par notre équipe en 2009, savoir le colloque « Littératures d’Asie : traduction et réception » des 13 et 14 mars qui s'est admirablement bien déroulé et celui des 11 et 12 décembre 2009 sur le roman asiatique - « Le roman en Asie et ses traductions ». Mais pas d'impatience, et chaque chose en son temps, revenons donc à ce futur n° 4 d'IDEO et à son thème.


Le thème retenu pour ce second volume de traduction s'est rapidement imposé aux membres de l'équipe. Serait-ce la morosité ambiante, la lourdeur du climat qui entoure nos activités et les menaces qui pèsent sur leur avenir, qui nous y ont conduits ? Je ne saurais l'affirmer. Toujours est-il qu'il a fait l'unanimité et s'est imposé largement devant d'autres thèmes sur lesquels il sera toujours temps de revenir un jour prochain. Puisqu'il s'agit, non pas de délimiter une problématique, nous le proposons ici dans sa formulation la plus simple, celle qui permettra à chacun de se sentir libre de faire des propositions que nous souhaitons nombreuses, variées et originales :

Traduire l'humour

Pour ceux qui ne pourraient se satisfaire de « simplement » traduire et aimeraient gloser sur ce thème potentiellement très riche, nous envisageons déjà de mettre sur pied un colloque qui pourrait être l'occasion de parler de l'expérience de la traduction en langue française de textes humoristiques en provenance d'Extrême-Orient. Un appel à communication sera envoyé à cet effet dès que notre calendrier d'activité pour 2010 sera arrêté.

Pour l'heure, vous voici face à un nouveau défi. Il est double : 1. identifier dans le corpus littéraire qu'offre votre champ d'investigation culturel et linguistique privilégié, un ou des textes susceptibles d'illustrer de manière originale et novatrice le thème de l'humour et 2. le ou les traduire en français.

Je vous rappelle le modus operandi : chaque contributeur est appelé à proposer un texte littéraire traduit, précédé d’une présentation synthétique avant le 1 mars 2010.
  • Dans l’idéal, le texte sera inédit en traduction ; si ce n’est pas le cas, le traducteur devra justifier de la nécessité d’une nouvelle traduction. Pour les textes contemporains le traducteur s'assurera au préalable de détenir l'autorisation de l'auteur.
  • La traduction ne devra pas excéder 20 feuillets de 1500 signes.
  • Le texte retenu sera soit un texte intégral (nouvelle, conte, poésie), soit un extrait d’une œuvre plus ample (un chapitre de roman, par exemple).
  • Le traducteur devra fournir sa traduction sur un support informatique (Word ou OpenOffice) portant le minimum d’enrichissement stylistique) ainsi que le texte original en format pdf ; celui-ci sera communiqué aux experts chargés d’évaluer la traduction et également mis à disposition des lecteurs de la revue.
  • Le traducteur est libre dans le choix de l’appareil critique qui accompagnera son travail (notes de bas de pages plus ou moins développées).
  • Pour toutes les questions relatives à cet appel, prière de contacter Pierre.Kaser@univ-provence.fr
Mais, comme il n'est jamais trop tôt pour bien faire, voici en guise d'apéritif et pour satisfaire les moins patients d'entre vous, une blague chinoise qui (dans sa forme initiale au moins) fait rire depuis au moins quatre siècles. Elle n'est pas sans rapport avec le sentiment de ceux qui aimeraient pouvoir enfanter, non pas des héritiers, mais des numéros d'IDEO :

« A peine est-il devant le marchand de nouilles que l'impatient s'écrie : « Alors, elles arrivent ces nouilles ! ». Le patron arrive, les verse sur la table et lâche un : « Avale ça, faut que j'lave le bol ! » L'impatient au comble de la colère rentre chez lui. « Je vais en crever de rage ! », lance-t-il à sa femme. Celle-ci sans perdre un moment fait son paquetage : « Si tu meurs, je cours me remarier ». Le lendemain des noces, le second mari désire la répudier. Quand elle lui en demande la raison, il répond : « Mais c'est que tu ne m'as toujours pas donné d'héritier ! »
性急人過麵店。即亂嚷曰。為何不拿麵來。主人持麵至。傾之桌上曰。你快吃。我要凈碗。其人怒甚。歸謂妻曰。我氣死了。妻忙打包袱曰。你死。我去嫁人。及嫁過一宿。後夫欲出之歸。問故。曰。怪你不養兒子。
Cette blague tirée du Jingxuan yaxiao 精選雅笑 (Choix élégant de blagues raffinées) datant des Ming (1368-1644) a déjà fait l'objet d'une traduction par André Lévy dans un article pionnier intitulé « Notes bibliographiques pour une histoire des « histoires pour rire » en Chine » (Etudes sur le conte et le roman chinois. Paris : Ecole Française d'Extrême-Orient, 1971, pp. 67-95). Il ouvrait une voie qui n'a pas été suivie depuis. IDEO 4 sera pour moi l'occasion de payer une part de ma dette de reconnaissance vis-à-vis de mon maître en sinologie. Mais, comme on le dit souvent, plus on est de fous plus on rit – certains ajoutent même que plus on est, moins il y a de riz -, aussi, quelle que soit la raison qui vous y pousse, n'hésitez plus et envoyez vos propositions de participation, et .... ne traînez pas ! (P.K.)

samedi 2 mai 2009

Tcheng-Loh : charmeur, chanceux, censeur


Vous avez déjà entendu parler de Tcheng-Loh [Chen Lu] 陳籙 (1877 - ?). C'était ici même et à chaque fois en liaison avec Lucie Paul-Margueritte (1886 - ? ) avec laquelle il a réalisé une traduction de 60 récits du Yuewei caotang biji 閱微草堂筆記 de Ji Yun 紀昀 (1724-1805). Dans cette petite anthologie publiée dans le courant des années 20, il est présenté comme un informateur de qualité, inspirateur et collaborateur essentiel dans la réalisation du Lama rouge. Il est du reste présenté avec tous les égards dus à son statut de Ministre plénipotentiaire de Chine à Paris en poste de 1920 à 1928. Or donc, « Son Exc. M. Tcheng-Loh, Ministre de Chine » est à la fois la caution culturelle et mondaine d'une publication destinée à un public d'happy few, tirée, je vous le rappelle, à seulement 1000 exemplaires. Peut-être même est-il encore plus impliqué dans le travail de vulgarisation entrepris par la fille de Paul Margueritte (1860-1918) autour de la littérature romanesque chinoise en langue vulgaire – œuvre somme toute conséquente puisqu'elle compte pas moins de sept titres publiés sur une période de trente ans. Une enquête plus poussée devrait permettre de dissiper les zones d'ombre qui entourent cette collaboration passée presque inaperçue. En tant qu'acteur de la diffusion de la littérature chinoise chez nous, Tcheng Lo mérite donc un peu d'attention. Je m'engage à vous livrer les éléments le concernant au fur et à mesure de mes progrès dans ce domaine.

Voici trois éléments collectés de longue date, que je tiens à glisser dans ce dossier. Ils nous montrent Tcheng-Loh sous trois visages complémentaires, celui du « charmeur », celui de l'homme « chanceux » et celui, plus inattendu du « censeur ».

⊰ Tcheng-Loh charmeur ⊱

D'abord une gravure. Il s'agit d'une des « Figures Contemporaines » tirées de L'album Mariani. en vente sur internet où elle apparaît dans la forme reproduite plus haut. J'attends ce portrait de 27 cm sur 18, à vocation publicitaire pour ce breuvage tonique, ancêtre du Coca-Cola, réalisé à partir d'un vin de Bordeaux et d'extrait de feuilles de coca du Pérou inventé par le chimiste Corse Angelo Mariani (1838-1914). Datant de 1925, il est l'œuvre de H. Brauer et porte reproduction en fac-similé de la signature autographe du personnage. L'homme y a belle prestance et une élégante écriture qui permet de lire le texte suivant : « Je dis tout simplement et franchement que le vin Mariani est le meilleur des toniques. Je recommande à tous mes compatriotes tant faibles que bien portant de goûter ce vin délicieux et je bois en l'honneur de son auteur. Tcheng-Loh. » Plus de détails sur ce document, auquel sera joint une notice biographique du personnage et une reproduction de meilleure qualité, dès réception.

Tcheng-Loh chanceux

Après une gravure de 1925, une coupure de presse émanant du New York Times du 22 mars 1922. Elle traite d'un attentat qui visait en lui le représentant du gouvernement chinois. En voici, sans plus de commentaire, le début dans sa version originale :


PARIS, March 21. -- As Mr. Tcheng Loh, the Chinese Ambassador to Paris, was returning home last midnight from a party at the house of one of his compatriots in company with his wife and a friend he was shot at by a young Chinese law student, Lee Ho-ling, who had sat at the dinner table with the Amvbassador a few hours before in his capacity as secretary of the hostess.
The Ambassador escaped unhurt, but one of the four bullets hit his friend, M. Tsang Hou, in the neck, wounding him slightly.
After he had fired the shots the would be assassin fled in the darkness, but this morning surrendered to the police and explained that he had wished to kill the Ambassador because of difficulties which have occured between the Embassy and a section of the Chinese students in France.
Search of the room he occupied has however, resulted in the discovery of portraits of Lenin and Trotzky among his possessions, and in his voluminous correspondence, the police state, there is evidence that he was that he has been in communication with Bolsheviki and anarchists. Mr Tsang Hou, the Amassador's friend, who was wounded, is a Chinese railroad engineer and was on his way through Paris to Genoa, where he will be one of the Chinese delegates for the discussion of international transport.
Whether the crime is personal in motive or likely to be the precursor to others which will attend the holding of the Genoa conference is a question which is occupying the Paris police. It appears that Lee Ho-ling is a Southern Chinaman, while the Amabassador represents the Northern Goverment, and his explanation that the Ambassador had not shown himself attentive to the needs of the Chinese students is not accepted as being his only motive.
By his employer and friends it is stated that since he came to Paris last December he has become depressed and at last night's party, which was in honor of the hostess's birthday, he pretended to be sick and withdrew. He then appears to have slipped into the street and waited till the Amabassador and his party came out and entered an automobile. As soon as they were scated he fired three bullets in rapid succession. Then, seeing he had missed, ran closer and fired the fourth, which hit Mr. Tsang Hou.
While the police were searching for him this morning he walked into the Commissary's office and gave himself up. When questionned he answered that his only regret was that he had not killed the Ambassador. The crime seems to have been long premeditated. It was only by accident that the Genoa delegate, Mr. Tsang Hou, was wounded. But taken in connection with Lee Ho-ling's Bolshevist associations the police are getting worried as to what may happen when the Genoa conference starts.
There the problem is likely to be complicated by the tendencies of the Fascisti as welle as the Communists. During the last week the Italian police have unearthed many hand grenades hidden below the floors of cellars in Genoa and belonging, it appears, to both parties. Italian tempers have run high in the town as a result of the recent raid on a Communist newspaper by the Fascisti, and that danger will attend the presence of some of the delegations is regarded inevitable. ...

Tcheng-Loh censeur

Ayant occupé de hautes responsabilités diplomatiques, le nom de Tcheng-Loh apparaît dans un grand nombre de documents en rapport avec des conventions, des traités, des conférences, des manifestations protocolaires qui ont marqué la vie internationale pendant les années 20. L'un d'entre eux me paraît plus notable, c'est celui où « l'envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire de la République de Chine près le Président de la République française » est également « Délégué à la Conférence internationale pour la répression de la circulation et du trafic des publications obscènes ».


Cette « Conférence » ou comme il est également noté dans les attendus fournis par Le Mémorial du Grand-Duché de Luxembourg du samedi 14 décembre 1929 (pp. 1091-1099) cette « Convention internationale pour la répression de la circulation et du trafic des publications obscènes » se tint à Genève, le 12 septembre 1923. En compagnie de Tcheng-Loh, on trouve les représentants de l'Empire Britannique (avec l'Union Sud-Africaine, la Nouvelle-Zélande, l'Inde et l'Etat Libre d'Irlande) et ceux des 36 pays suivants : L'Albanie, l'Allemagne, l'Autriche, la Belgique, le Brésil, la Bulgarie, la Colombie, Costa-Rica, Cuba, le Danemark, l'Espagne, la Finlande, la France, la Grèce, le Honduras, la Hongrie, l'Italie, le Japon, la Lettonie, la Lithuanie, Luxembourg, Monaco, le Panama, les Pays-Bas, la Perse, la Pologne (avec Dantzig), le Portugal, la Roumanie, le Salvador, le Royaume des Serbes, Croates et Slovènes, le Siam, la Suisse, la Tchécoslovaquie, la Turquie et l'Uruguay.

Or donc les signataires tombèrent d'accord sur le texte dont voici les extraits les plus significatifs, savoir les articles 1 et 5, reproduits ici dans leur intégralité :
Article I. — Les Hautes Parties contractantes conviennent de prendre toutes mesures en vue de découvrir, de poursuivre et de punir tout individu qui se rendra coupable de l'un des actes énumérés ci-dessous et, en conséquence, décident que Doit être puni le fait : 1) de fabriquer ou de détenir des écrits, dessins, gravures, peintures, imprimés, images, affiches, emblèmes, photographies, films cinématographiques ou autres objets obscènes, en vue d'en faire commerce ou distribution, ou de les exposer publiquement ; 2) d'importer, de transporter, d'exporter ou de faire importer, transporter ou exporter, aux fins ci-dessus, les dits écrits, dessins, gravures, peintures, imprimés, images, affiches, emblèmes, photographies, films cinématographiques ou autres objets obscènes, ou de les mettre en circulation d'une manière quelconque ; 3) d'en faire le commerce même non public, d'effectuer toute opération les concernant de quelque manière que ce soit, de les distribuer, de les exposer publiquement ou de faire métier de les donner en location ; 4) d'annoncer ou de faire connaître par un moyen quelconque, en vue de favoriser la circulation ou le trafic à réprimer, qu'une personne se livre à l'un quelconque des actes punissables énumérés ci-dessus ; d'annoncer ou de faire connaître comment et par qui les dits écrits, dessins, gravures, peintures, imprimés, images, affiches, emblèmes, photographies, films, cinématographiques ou autres objets obscènes peuvent être procurés, soit directement, soit indirectement.
Article V. — Les Parties contractantes dont la législation ne sera pas dès à présent suffisante, conviennent d'y prévoir des perquisitions dans les lieux où il y a des raisons de croire que se fabriquent ou se trouvent, en vue de l'un quelconque des buts spécifiés à l'article I ou en violation de cet article, des écrits, dessins, gravures, peintures, imprimés, images, affiches, emblèmes, photographies, films cinématographiques ou autres objets obscènes et d'en prévoir également la saisie, la confiscation et la destruction.
Ce document est d'autant plus intéressant pour nous qu'on est tenté de le mettre en perspective avec une autre publication de Lucie Paul-Margueritte dont j'ai fait état dans un de mes billets de la série « Enfer chinois ». Tcheng Loh serait-il le pourvoyeur du texte adapté sous le titre de La folle d'amour. Confession d'une chinoise du XVIIIe siècle ? Dans une adresse à ses lecteurs, Lucie Paul-Margueritte signale justement qu' « un agent des mœurs l'avait cueilli dans le revers de manche d'un mandarin lettré » et qu'elle a pu en disposer (p. 5). L'accusation est facile à porter, reste maintenant à prouver que Tcheng-Loh est bien ce « grand érudit » avec qui elle avait déjà collaboré pour les deux autres titres réédités récemment par les Editions You-Feng.

On reparlera donc de ce personnage à facettes, qui, je n'en doute pas, cache bien d'autres visages. (P.K.)

vendredi 1 mai 2009

Jin Ping Mei aussi

Dans un article du Monde des Livres qui signale la sortie du film de John Woo et la réédition de la traduction du roman qui a inspiré les Trois Royaumes, Nils C. Ahl rappelle fort justement à ses lecteurs que ce livre, le Sanguo yanyi 三國演義, est « un monument de la littérature chinoise » :
« Les Trois Royaumes figurent parmi les quatre oeuvres classiques du panthéon littéraire chinois aux côtés du Voyage en Occident, d'Au fil de l'eau et du Rêve dans le pavillon rouge. Sa particularité, c'est qu'il est de très loin le plus lu, le plus connu, le plus populaire. La seule façon pour le lecteur occidental d'imaginer sa notoriété est de la comparer à celle des Trois Mousquetaires, d'Alexandre Dumas - comme le fait Jean Lévi dans son introduction. En Chine et en Asie du Sud-Est, tout le monde connaît l'intrigue générale et les personnages des Trois Royaumes. Nul besoin de l'avoir lu, nul besoin même de savoir lire. »
Certes, mais n'y-a-t-il pas dans cette envolée érudite source de confusion, voire, in fine, un regrettable oubli.

En effet, il n'est pas certain que l'habitué du supplément du jeudi reconnaisse sous les titres utilisés les traductions de référence qui lui permettent de lire en français ces fleurons de la littérature romanesque chinoise. Le Rêve dans le pavillon rouge est bien le titre sous lequel Hongloumeng 紅樓夢 entra en 1981 dans la « Bibliothèque de la Pléiade », mais les deux autres y ont accédé, grâce respectivement à André Lévy et Jacques Dars, sous deux autres titres, savoir La Pérégrination vers l'Ouest (1991) pour Xiyouji 西游記 et Au bord de l'eau (1978) pour Shuihuzhuan 水滸傳.

Ce point clarifié, que dire du décompte symbolique auquel il est fait référence et de ce qu'il recouvre généralement ? L'expression consacrée « (Les) Quatre livres extraordinaires » (Sida qishu 四大奇書) correspond, il est vrai, bien souvent à l'ensemble signalé par notre chroniqueur, mais c'est au détriment d'un chef-d'œuvre non moins remarquable que les autres ; il renvoie, plus généralement, à un quatuor dont la cohérence a été finement établie de longue date :
« En son temps, Sieur Yanzhou 弇州 [Wang Shizhen 王世貞, 1526-1590] avait établi la liste des Quatre Grands Livres Extraordinaires (Sida qishu 四大奇書) comme suit : le Shiji 史記 [Mémoires historiques de Sima Qian 司馬遷], le Nanhua 南華 [ou Zhuangzi 莊子], le Shuihu[zhuan] 水滸[傳] et le Xixiangji 西廂記 [Le pavillon de l'Ouest de Wang Shifu 王實甫, milieu du XIVe siècle]. A son tour, Feng Youlong 馮猶龍 [Feng Menglong 夢龍, 1574-1646] en dressa une nouvelle liste qui retenait Sanguo yanyi, Shuihu zhuan, Xiyouji et Jin Ping Mei 金瓶梅. Chacun d'entre eux avait ses raisons. Mon point de vue est que l'on ne peut évaluer l'extraordinaire d'un ouvrage qu'en se référant au[x productions du] genre auquel il appartient. Ainsi le Shuihu[zhuan] qui est un roman [xiaoshuo 小說] n'a pas plus sa place dans la catégorie des Classiques [jing 經] et des annales historiques [shi 史] que le Xixiang[ji] lequel relève du genre de la poésie chantée [théâtre, ciqu 詞曲], dans celle du roman. Si l'on tombe d'accord pour n'évaluer la valeur d'une oeuvre qu'à l'intérieur de la catégorie d'écrits à laquelle elle appartient, on retiendra comme le plus pertinent l'avis de Feng [Menglong]. »
Ce passage est tiré de la préface donnée en 1679 à l'édition commentée par Mao Zonggang 毛宗崗 du Sanguo yanyi. Son signataire, le romancier-dramaturge Li Yu 李漁 (1611-1680), entérinait en cette circonstance la liste des chefs-d'œuvre les plus marquants du roman en langue vulgaire établie un peu plus tôt par l'éditeur Feng Menglong. Cette liste ne sera chamboulée que plus d'un siècle après par l'intervention du Hongloumeng (1791) de Cao Xueqin 曹雪芹 (1715-1763), plus présentable aux yeux de beaucoup et de la censure que le bien encombrant Jin Ping Mei dont la diffusion a toujours été problématique.

Il n'empêche que cette belle construction narrative qui marque une révolution dans l'art de concevoir le roman chinois, construction si bien rendue en français par André Lévy sous le titre de Fleur en Fiole d'Or (« Bibliothèque de la Pléiade », 1985) mérite d'autant plus d'être évoquée qu'on connaît ce roman-fleuve et qu'on l'estime chez nous depuis aussi longtemps que les quatre autres. Voici, juste pour le plaisir, quelques unes des traces laissées par ceux qui, au XIXe siècle, ont étés les pionniers et les artisans de sa découverte.

« Le Kin-p’ing-meï est un roman célèbre, qu’on dit au-dessus, ou pour mieux dire au-dessous de tout ce que Rome corrompue et l’Europe moderne ont produit de plus licencieux. Je ne connais que de réputation cet ouvrage, qui, quoique flétri par les cours souveraines de Pe-king, n’a pas laissé de trouver un traducteur dans la personne d’un des frères de l’empereur Chiug-tsou [Shengzu 聖祖 alias Kangxi 康熙 (r. 1662-1722)], et dont la version que ce prince en a faite en mandchou passe pour un chef d’œuvre d’élégance et de correction. »
C'est ainsi qu'en 1816, dans une note accompagnant sa traduction du Tʻai-shang kan-ying pʻien [Taishang ganying pian 太上感應篇], sous le titre de Livre des récompenses et des peines (Antoine-Augustin Renouard, 79 pages, p. 59.) qu'Abel Rémusat (1788-1832) y faisait référence.

Ce passage sur lequel il y aurait beaucoup à dire [voir à ce propos l'article de Martin Gimm dans C. Salmon (ed.), Literary Migrations. Beijing : International Culture Pub. Cop, 1987, p. 192] sera cité en 1850 par Antoine Bazin (1799-1863) dans une note [*] attachée à sa présentation de sa traduction d'extraits du Shuihuzhuan dans « Le Siècle des Youên [Yuan 元], ou Tableau historique de la littérature chinoise, depuis l'avènement des empereurs mongols jusqu'à la restauration des Ming (Deuxième partie) » (Le Journal Asiatique, 1850-1851, pp. 448-449) :
« Obligé de me renfermer dans les limites les plus étroites, j’ai cru devoir m’arrêter au XXXVe chapitre, c’est-à-dire à la moitié du roman, dans l’édition de Kin-ching-than [Jin Shengtan 金聖歎 (1608-1661)]. On jugera mieux du Chouï-hou-tchouen [Shuihuzhuan] par les extraits qui suivent et qui offrent des tableaux de mœurs. J’ai choisi les morceaux qui m’ont paru avoir quelque chose d’original et de piquant, soit par les opinions, soit par les coutumes ou les superstitions qu’ils nous font connaître. Ainsi le prologue lui-même contient, à travers une foule de puérilités, quelques détails intéressants. On y présente les mœurs et les usages des Tao-ssé [Daoshi 道士] sous un jour très-naïf et probablement très-vrai. C’est le motif qui m’a engagé à extraire de ce prologue plusieurs fragments. Quant au dernier extrait, il suffira de remarquer que ce morceau se retrouve tout entier dans le 1er chapitre du fameux Kin-p’ing-meï [*] ; j’ai voulu montrer qu’on pouvait, sans pécher contre la bienséance, faire passer dans notre langue quelques pages du Kin-p’ing-meï. »
Toujours en note, c'est en 1862 que Léon d'Hervey-Saint-Denys (1822-1892) exprima sa volonté de se consacrer à la traduction du roman. Quand dans son introduction à ses Poésies de l’époque des Thang, il évoque rapidement un « roman très célèbre du siècle dernier dont quelques peintures licencieuses ne sauraient détruire le mérite comme tableau de mœurs », il explique en note qu'il s'agit du « Kin-ping-meï, ouvrage qui parut pour la première fois sous le règne de Khang-hi [Kangxi] (1665 de notre ère). Il abonde en détails précieux sur les mœurs intimes de la Chine. J’en ai traduit plusieurs chapitres, et ne renonce pas à poursuivre ce travail afin de le publier. » On n'a, me semble-t-il, pas retrouver ces premières ébauches dont l'existence même surprend quand on sait que le traducteur d'une douzaine de contes du Jingu qiguan 今古奇觀 (Spectacles curieux d’aujourd’hui et d’autrefois, vers 1630), réédités chez Bleu de Chine voici dix ans (voir ici et ), se plaisait à gommer toutes les aspérités de textes jugées trop « légers » ou trop « chinois » !


Sinologue beaucoup moins connu que les précédents qui occupèrent des positions importantes dans le monde académique et jouèrent un rôle important dans le développement de la sinologie française, Maurice Jametel (1856-1889) n'en fut pas moins un lecteur convaincu de la valeur du Jin Ping Mei. Celui qui fut un des professeurs d'Edouard Chavannes (1865-1918) à l’École des Langues Orientales vivantes où il occupa une charge de cours de chinois moderne, ne manqua jamais, pendant sa courte vie, une occasion d'assurer la promotion du roman. Voici pour vous en convaincre un extrait assez long tiré de son très séduisant article intitulé « Le livre en Chine. Bouquins et bouquinistes chinois. Souvenirs de l'Empire du Milieu » (Le Livre. Revue du monde littéraire. Archives des Écrits de ce Temps. 57, 10 septembre 1884, pp. 273-289)
« Ce premier achat nous a bien fait voir du libraire, et voilà qu'il s'en va tirer de derrière les fagots ces raretés qu'on ne montre qu'aux bibliophiles clients de la maison. J'ouvre un de ces rarissimes volumes ; à la place d'une belle impression je ne vois qu'une gravure non peinte dont le sujet plus que leste est rendu grossier par une exécution des moins artistiques. Je tourne le feuillet. Encore une gravure plus graveleuse encore, si c'est possible, que la première. Décidément, le libraire me prend pour un viveur, ce qui n'est guère flatteur lorsqu'on s'imagine avoir si ce n'est la tête d'un savant, tout au moins celle d'un studieux, d'un book-worm, comme disent les Anglais. Ma physionomie trahit sans doute mes sentiments, car un des associés s'approche de moi et m'adresse un long discours pour s'excuser de présenter à un sage des gravures aussi peu sages ; mais s'il l'a fait, c'est parce que la science brave même la pudeur. Le livre que j'ai devant moi est, me dit-il, un roman célèbre dans toute la Chine et d'une rareté très grande, sa vente ayant été interdite par le gouvernement il y a près de deux siècles, à cause des obscénités qu'il renferme. L'édition qui m'est offerte est une des plus belles qui existent, car, en outre de sa magnifique impression, exécutée au grand siècle de Kang-chi, elle tire une grande valeur des rarissimes gravures qui l'accompagnent et dont les bois ont été détruits depuis longtemps, ce qui fait que le tout constitue pour les bibliophiles chinois ce qu'est pour les nôtres l'édition des fermiers généraux des contes de La Fontaine. La célébrité incontestable du Kin-ping-meï — c'est le nom du roman dont je viens de parler — m'avait fait supposer pendant longtemps qu'en Chine, comme en Occident, l'interdiction d'un roman par la censure, pour cause de l'abus du décolleté, était la meilleure réclame qu'on pût lui faire. Cependant l'idée m'étant venue un jour de m'en faire lire des passages par un lettré, je m'aperçus vite que j'avais condamné bien à tort nos bons Chinois, qui, parmi tous leurs défauts, n'ont point celui de la contradiction. L'interdiction qui a frappé, presque à sa naissance, le Kin-ping-meï n'a rien à voir à son succès, qui tient à ce qu'il constitue un véritable phénomène dans la littérature chinoise. Son titre par lui-même ne dit pas grand'chose ; il est formé de l'assemblage du nom des trois héroïnes du roman, mesdames Kin, Ping et Meï, titre qui nous paraît fort explicable, même à nous autres Européens, ce qui n'empêche que des sinologues ont eu l'idée bizarre de le traduire et d'en faire « le prunier au flacon d'or ». La trame même du roman indique déjà les tendances révolutionnaires de son auteur. Au lieu de rester dans les lieux communs du roman classique chinois, Des amours d'un jeune lettré et d'une jeune fille aussi remarquable par sa beauté que par ses vertus, ce dernier nous raconte, en vingt-quatre volumes, l'histoire de la jeunesse des plus orageuses d'un droguiste qui a eu le malheur — malheur qu'il partage avec nombre d'Européens — d'avoir un papa qui lui a laissé une grosse fortune. C'est là, comme on le voit, un thème fort scabreux, très connu de nos romanciers, et qui dut grandement scandaliser les instincts conservateurs du monde lettré chinois du XVII° siècle. Cependant ce qui dut le scandaliser encore davantage, ce fut la façon dont ce sujet, tout nouveau en Chine, est traité. Au lieu des énumérations sans fin des politesses que se font les personnages, l'auteur du Kin-ping-meï nous présente les siens tels qu'il les a vus et les fait agir en conséquence. Au lieu de ces jolis dialogues où le jeune lettré et l'objet de sa flamme passent les heures à s'adresser des déclarations en vers, à se faire des compliments à l'aide de citations des écrits de Confucius et autres auteurs tout aussi passionnés, il décrit fort vulgairement les prosaïques amours de rencontre d'un de ces riches débauchés chinois qui appellent cyniquement les femmes des machines et se contentent de profiter des conquêtes que font, en leur nom, leurs lingots d'argent. Aussi plus j'avançais dans la lecture du Kin-ping-meï, plus je trouvais vrai le proverbe des Latins : nihil novum sub sole. Les romans de M. Zola, qui se flatte d'avoir été le premier apôtre du naturalisme sur la terre, ne sont, en somme, que du Kin-ping-meï réchauffé. L'auteur de ce dernier a, bien avant la naissance du brillant auteur de Nana, tiré admirablement parti du document humain. On voit, en lisant son ouvrage, que ses types sont vécus, et il nous raconte leurs actions et même leurs paroles sans y rien changer ou arranger, ce qui fait que, comme son arrière-petit-neveu Zola, son œuvre est remplie d'expressions fort grasses. En Chine, tout est immuable; les renseignements qu'il nous donne sur les mœurs privées des Chinois de son temps sont donc bien sûrement encore d'une parfaite exactitude, appliquées au temps présent. Malheureusement, les nombreuses joyeusetés du Kin-ping-meï ont tellement choqué les pudibonds sinologues qu'ils n'ont osé traduire le seul ouvrage chinois qui puisse nous édifier au sujet de la vie intime des sujets du Fils du Ciel. Pour combler cette lacune j'avais réuni de nombreuses notes au courant de mes lectures de ce roman ; les circonstances ne m'ont malheureusement pas permis d'en tirer quelque chose : mais si j'ai jamais un jour assez de loisir pour cela faire, je ne croirai pouvoir mieux l'employer qu'à les compléter, bien convaincu que je suis qu'en dépit de leur apparente légèreté elles contiennent bon nombre de choses dont la philosophie aussi bien que l'histoire pourront profiter. Pendant que j'examine le Kin-ping-meï, mon ami Yang multiplie ses achats ; sur son divan se succèdent les belles éditions anciennes des cinq King [jing 經] et des quatre Chou [shu 書], ouvrages de Confucius et de ses disciples qui constituent, pour ainsi dire, la base de la littérature chinoise. »
Fruit de ses lectures et de son attentif travail de décryptage, « L'Argot pékinois et le Kin-Ping-Meï » fut publié par Maurice Jametel quatre ans plus tard dans le volume VII du Bulletin de la Société des études japonaises, chinoises, tartares et indo-chinoises fondée en 1873, Le Lotus (Maisonneuve et Leclerc, 1888, pp. 65-80) :
« Durant mon séjour à Pékin, je voulus étudier avec soin la langue du Kin-ping-meï, dont j'ai déjà eu occasion de parler dans « La Chine inconnue » [1886]. Ce chef-d'œuvre de la littérature légère chinoise est composé dans un style intermédiaire qui n'a ni la brièveté admirable des écrits de Confucius et de ses disciples, ni la richesse de qualificatifs qui rendent la langue parlée si claire et si facile, en dépit de son monosyllabisme. A ce point de vue, il entrait parfaitement dans le cadre de mes études. »
Ce cadre est défini plus haut sous le vocable de « sinologie vulgaire », savoir l'étude « des dialectes chinois et du style écrit courant ». « Mais, ajoute Jametel, plus je me suis avancé dans cette direction, et plus j'ai eu à déplorer le dédain dont elle a été l'objet de la part des savants du 18ème siècle et du commencement du 19ème. Aussi, dans cette partie à peine explorée de la sinologie, l'étudiant doit-il marcher à l'aventure, au risque de s'égarer vingt fois avant de trouver une voie qui le conduise sûrement au but qu'il se propose d'atteindre. »

Parmi ces nombreuses difficultés, il y avait bien entendu celle de lire et de comprendre la langue du Jin Ping Mei, épreuve pour laquelle « tous les dictionnaires publiés en Europe » plus les « dictionnaires indigènes » [dont le Kangxi zidian 康熙字典, le Peiwen yunfu 佩文韻府 (1711)] n'étaient d'aucun secours :
« Seul, le Tching-tze-toung me donna, par-ci par-là, le sens d'une de ces expressions. Ce dernier ouvrage est, en effet, pour la langue chinoise ce qu'est le Bescherelle pour la nôtre ; et comme celui-ci, il donne un grand nombre de mots fort peu orthodoxes. Malgré cela, le Tching-tze-toung ne put me fournir assez de renseignements pour me mettre à même de lire couramment Kin-ping-meï. De guerre lasse, j'eus recours à mon jeune lettré, et avec son aide je parvins à avancer un peu dans mon étude. Cependant, comprenant combien je désirais mener à bien la tâche entreprise, il m'envoya son frère, un vieux fumeur d'opium pour lequel l'argot des viveurs et celui des vagabonds chinois n'avaient point de secrets. Grâce à lui, je pus bientôt lire le Kin-ping-meï avec autant de facilité que je lisais ces petits romans populaires débités dans les rues par les colporteurs chinois pour un peu moins d'un centime. »
Illustration du chapitre XXV du Jin Ping Mei 金瓶梅 : « Regardez comme elle sait se balancer ! » s'exclama Dame-Lune en se tournant vers Tour-de-Jade et Fiole. Juste à ce moment un coup de vent lui soulève la jupe, découvrant des culottes de soie rouge vif, serrées dans des jarretelles de chevilles de gaze verte, des jambières à beau contrepoint multicolore et jusqu'à la ceinture en fil rouge argenté. Tour-de-Jade la montra du doigt à Dame-Lune qui se contenta de rire en pestant : « la maléfique coquine [zei chengjing 賊成精]! » [A. Lévy (trad.), Fleur en Fiole d'Or, T. 1, p. 499, 25.3A]
Je reviendrai dans un prochain billet sur cette liste de 70 termes ou expressions retenus par ce pionnier de la « sinologie vulgaire ». Ces termes ne sont, bien entendu, pas exclusivement « pékinois », mais un habitant de la capitale du nord était bien naturellement capable de les comprendre avec une petite marge d'erreur qui explique et excuse sans doute les traductions parfois assez approximatives. Reste aussi en suspens l'identification du Tching-tze-toung : pour l'heure, je suis tenté de l'assimiler au Zheng zi tong 正字通 qui existe en pas moins de neuf exemplaires dans le fonds ancien de la Bibliothèque Nationale, comme l'indique le tome second du Catalogue des Livres chinois, coréens, japonais, etc. (1910) établi par Maurice Courant (1865-1935) [Voir pp. 9-11, Tcheng tseu thong, n° 4464-4470 à 4507-4512]. Il sera aussi question de l'ouvrage que Maurice Jametel publia deux ou trois ans avant sa mort, Souvenirs d'un collectionneur : la Chine inconnue (Paris : J. Rouam, 1886, 250 p.), lequel reprend dans le cinquième chapitre de sa troisième partie, « La Chine des bouquins », l'article publié en septembre 1884. Ce court chapitre y reçoit un titre en trois volets : « Le prunier au flacon d'or – Un Zola jaune – Romantisme et réalisme à la Chine ». Tout un programme. (P.K.)

mercredi 22 avril 2009

Les aléas d’une identité divisée


Post-Scriptum.ORG, revue de recherche interdisciplinaire en textes et médias, « revue électronique indépendante et entièrement animée par des étudiant(e)s de cycles supérieurs », a été fondée en octobre 2002 par un groupe de doctorant(e)s du département de littérature comparée de l'Université de Montréal. Faisant preuve d'une grande ouverture d'esprit, elle vise « à offrir aux étudiants et chercheurs un forum international et interdisciplinaire ». C'est ainsi qu'elle publie des articles de qualité universitaire portant sur « les théories culturelles, les littératures internationales et les relations qu'entretient la littérature avec d'autres sphères ou d'autres supports médiatiques sans mettre de limites géographiques, ni linguistiques (sauf pour les langues de rédaction, le français et l'anglais) ».

Son dernier numéro mis en ligne, le numéro 9 (Hiver 2009), offre un bel exemple de curiosité et d'éclectisme. Il a pour sujet, les « Contradictions caractérielles », que Solange Cruveillé (LEO2T, Université de Provence) a finement illustré avec un article intitulé « Les sentiments contradictoires des démones renardes dans la littérature chinoise » que la rédactrice en chef de ce numéro, Marie-Hélène Charron-Cabana (Université de Montréal), présente de la manière suivante : « Son étude nous initie à une figure récurrente de la littérature chinoise depuis deux millénaires, celle du renard et des « démones » renardes. Au fil de leur développement historique, celles-ci oscillent entre animalité et anthropomorphisation, prenant tour à tour des allures bienveillantes et mauvaises. Les animaux entretiennent des rapports avec les hommes au gré de multiples masques et déguisements, selon une économie toute littéraire. L'auteure explique comment, dans deux contes de la fin des Ming, l'ambivalence de cette position se renouvelle et gagne en nuances. »

Pour lire cet excellent article qui « explore les aléas d’une identité divisée », il faut se rendre sur le site de la revue et télécharger un document pdf de 6 pages. C'est une mise en bouche goûteuse pour une thèse sur laquelle travaille Solange Cruveillé, qui, une fois de plus, manifeste brillamment la justesse de son appréciation sur cet aspect attirant de l'imaginaire chinois. (P.K.)