samedi 4 avril 2009

Objet de collection

« The IIAS Newsletter celebrates its 50th issue » ! Pour fêter l'événement, une cérémonie se déroulera le 8 avril prochain, cérémonie pendant laquelle « the first copy of the 50th issue will be presented to Prof. Mr. P. F. van der Heijden, Rector Magnificus, Leiden University » !

Vous le savez sans doute déjà, l'International Institute for Asian Studies publie sa lettre d'informations depuis 1993 à raison de trois ou quatre numéros par an. Elle est reçue par quelque 26000 chercheurs et institutions basés en Europe, en Amérique du Nord, en Australie et à travers toute l'Asie. Elle permet à la communauté des spécialistes de l'Asie et des diverses ères culturelles qui la composent de faire connaître les recherches qu'ils entreprennent, les projets qu'ils conduisent seuls ou ou en équipes, et aussi d'annoncer les différents colloques, conférences qui rythment l'année, comme de diffuser largement des appels à contribution et à communication et d'informer sur les publications savantes. Elle n'existe plus seulement sous sa forme papier qui s'apparente à un quotidien d'une quarantaine de pages en moyenne dans un format relativement maniable de 303 x 420 mm, mais aussi sous forme numérique accessible sur le site de l'IIAS. On peut la recevoir gracieusement directement à domicile, mais aussi via e-mail pour la version numérique. Rien de plus simple, il suffit de remplir le formulaire en ligne.

Si les 49 précédents numéros sont également disponibles en ligne, il vous faudra encore attendre encore un peu pour découvrir le tout dernier volume.

Curieusement, la version papier de ce numéro 50 est déjà parvenue dans ma boîte aux lettres ! Je peux donc vous en dévoiler la couverture (voir ci-contre) et le contenu. Pas tout le contenu, car comme toutes les précédentes, cette livraison est copieuse, mélangeant travaux de chercheurs confirmés et de jeunes chercheurs. Elle propose 48 pages réparties en plusieurs rubriques. Après les pages 3 et 4 qui se penchent sur le renouveau et le passé de cette publication, on découvre la partie intitulée « The Study » (pp. 5-17), dont une part est consacrée au thème du « retour » ( « Return », pp. 5-9) avec cinq contributions qui l'envisagent dans sa dimension historique et aussi en rapport avec l'actualité brûlante, comme dans « Forced return : the deportation of former Cambodian refugees from the US » (S. R. Cowan, p. 9). Suit « The Focus » (pp. 18-29), partie sur laquelle nous allons revenir brièvement, qui précède « The Review » (pp. 30-39) faisant état de publications récentes et « The Network » (pp. 40-47) fournissant des informations pratiques et le calendrier des colloques à venir. « The Portrait » (p. 48) est consacré à une exposition qui se tient en ce moment au Kunstal de Rotterdam (28 mars au 21 juin) : « Silk Stories : Taishô Kimono 1900-1940 », avec une courte présentation illustrée des kimonos du début du XXe siècle dont ceux de l'ère Taishô 大正 (1912-1926).

Mais c'est surtout le dossier qui donne son titre au numéro, « CyberAsia », qui retient l'attention, avec notamment une couverture et un bandeau très accrocheurs : « Guest Editor Chris Goto-Jones guides us through CyberAsia, a brave new world offering new technologies, new knowledge and new ways of thinking about Asia. »

Le dossier est donc placé sous un emblème qui parlera d'abord aux plus jeunes, puisqu'il s'agit de Naruto ナルト , le héros du shōnen manga 少年漫画 (manga pour adolescent) et ses diverses déclinaisons dont le film animé qui est « sans nul doute l'un des plus importants succès commerciaux de ces dix dernières années » et que l'on doit à Kishimoto Masashi 岸本 斉史 (1974-).

Son maître d'œuvre est Chris Goto-Jones (Professor of Modern Japan Studies, Department of Japanese and Korean Studies, Leiden University), directeur par ailleurs du projet Asiascape, basé à l'Université de Leiden depuis sa création en septembre 2007 :
« Asiascape.net is the home of the Contemporary East Asian Media Centre (CEAMC). It is an attempt to build a new international research coalition in the rapidly emerging fields of cyberculture (New Media, Convergence Culture, Video Games and other related media, such as fan-culture) and animanga (Anime and Manga), especially as they relate to (or originate from) East Asia. It is well known that a large proportion of this type of media emerges from the East Asian region (Japan, China and Korea), and Asiascape seeks to sponsor and organize research into the importance of these media as a series of transformative, cutting edge, transnational global commodities, and/or as a series of cultural products that reveal much about East Asia itself. There is a scattered (and growing) group of international researchers working in this field and, in addition to conducting its own original research, Asiascape aims to provide a hub for the organization and direction of this rapidly emerging field. With an international advisory board of leading scholars, Asiascape will sponsor a series of ‘state of the field’ conferences and disseminate research using new and old media, including via this website and its associated news-blog, vistas. »
On retrouve parmi les signataires des contributions du dossier « CyberAsia » , un membre de son équipe : Thomas Lamarre (University McGill, Canada) : « What is Techno-region ? » (p. 19). Les autres viennent de lieux et d'horizons intellectuels très divers :
  • Fabian Schäfer (East Asian Institute, Leipzig University) : « Animalisation, subjectivity and the Internet » (pp. 20-21)
  • Cobus van Staden (South African Broadcasting Corporation) : « Heidi in Japan: what do anime dreams of Europe mean for non-Europeans ? » (p. 24)
  • Jeroen de Kloet (University of Amsterdam) : « Bloggers, hackers and the King Kong syndrome » (p. 25)
  • Bart Barendregt (Dept. Of Cultural Anthropology and Development Sociology, Leiden University) : « In the year 2020: Muslim futurities in Southeast Asia » (pp. 26-27)
  • Jens Damm (Jens Damm, Freie Universität, Berlin) : « Chinascape: moving beyond the People's Republic » (pp. 28-29).
Chris Goto-Jones intervient à deux reprises : « Alien autopsy: the science fictional frontier of Asian Studies » (pp. 22-23) et « CyberAsia » (p. 18) qui introduit ce dossier aussi riche et stimulant que la matière qu'il ausculte : « This special issue of The Newsletter offers a variety of lenses on the question of cyberAsia. Ths expansive neologism contains : allegations of Asia's technological superiority ; imaginations of Asias's utopian relationship with digital technology; and finally analyses of the concrete ways in wich high technolgies have transformed social and cultural practices inthe region (and permitted the region to ripple around the world). Hence, the term cyberAsia is confounded one, generating myriad possible meanings and implications, both empirically and theoretically. »

J'ai plus particulièrement apprécié l'article de Jeroen de Kloet qui évoque les célèbres bloggeurs chinois que sont Michael Anti 安替 (Zhao Jing 趙静, 1975-), Zuola [Zhou Shuguang 周曙光, 1981-] et Wang Xiaofeng 王小峰 (1960-) que j'ai déjà évoqué sur ce blog. En conclusion, ne manquez pas ce numéro dont Henk Schulte Nordholt (Chair of the IIAS Board) dit « Don't throw this issue away, it will become a collections item » (p. 2), et, bien entendu, tous les suivants, en regrettant, malgré tout, l'absence des caractères propres à chaque langue asiatique ainsi que la taille très réduite de la police utilisée. (P.K.)

mercredi 1 avril 2009

Réponse à la devinette (019)

Comme il l'a annoncé dans le commentaire par lequel il révélait des éléments prouvant qu'il avait correctement identifié l'auteur de l'extrait retenu pour la devinette numéro 19, Alain Rousseau « n'a pas volé sa place au tableau d'honneur » des participants à notre petit jeu. Il s'y trouve d'ailleurs tout seul, car personne d'autre que lui n'a fait de proposition. Bravo et surtout merci.

Cliché pris à proximité du Temple de la Déesse Kishimojindo 鬼子母神
(
Quartier d’Ikebukuro 池袋, Tôkyô) [PK, août 2007]

Le moment est donc venu, en ce 1er avril, de révéler que l'auteur à trouver était Lafcadio Hearn, né en Grèce (Leucade) en 1850 (le 27 juin) et mort à Tōkyō, le 26 septembre 1904 sous l'identité de Koizumi Yakumo 小泉八雲, le nom qu'il s'était choisi en se faisant naturaliser Japonais en 1896. Son œuvre (quelque 25 titres dont une dizaine seulement accessible en français) incidemment évoquée à deux reprises sur ce blog, mériterait plus d'attention qu'elle n'en reçoit actuellement chez nous [Voir la notice bibliographique que lui consacre Visage vert].

On peut certes assez facilement trouver une traduction de son ouvrage le plus connu : Kwaidan ou Histoires et études de choses étranges (1904). C'est vraisemblablement la traduction de Marc Logé datant de 1910 qui est toujours au catalogue du Mercure de France, mais dans une édition allégée (collection « Le petit mercure », 126 pages). Il est encore plus facile de lire l'ensemble de ces histoires bizarres en anglais sur internet (ici et là). On pourra aussi frissonner, voire plus, en regardant le film - 怪談 - qui en fut tiré par Kobayashi Masaki 小林 正樹 (1916-1996). La bande annonce d'époque (sous-titrée en français) de ce film primé à Cannes en 1963 est accessible sur Youtube ; ne la manquer pas : attention âmes sensibles s'abstenir.

Le Serpent à Plumes (2007) propose pour sa part « une cinquantaine d'histoires recueillies par Lafcadio Hearn d'après le folklore japonais [et qui] révèlent un éventail thématique très ouvert, allant du conte de fées aux histoires d'ogres et de vampires... » sous le titre de Fantômes du Japon. La même année, les Editions Gallimard avaient remis en circulation deux courts textes extraits d'un recueil traduit en 1932 par Marc Logé et qui parut à nouveau au Mercure de France en 1960, puis en 1993. Il constitue le numéro 4668 de la collection « Folio 2 € ».

Suivi de Kizuki le sanctuaire le plus ancien du Japon, on retrouve donc Ma première journée en Orient qui fait revivre la découverte par Hearn de Yokohama 横浜 et de ses environs en 1890. Parmi les diverses évocations de ces premiers moments, j'aime beaucoup celle-ci :
« Dans chaque paire de socques japonaise, l'une des deux fait, en marchant, un bruit légèrement différent de l'autre, de même que kring est différent de krang. De sorte que l'écho des pas d'un marcheur a un rythme alterné de tons. Sur le trottoir d'une gare, par exemple, le son acquiert une sonorité immense. Et la foule se met parfois inconsciemment à marcher au pas, d'où résulte le plus drôle des sons traînants de bois imaginable ». (pp. 27-28)
Une dernière chose avant de quitter cet auteur aussi attachant et original que curieux : le passage à identifier se trouve pages 23 à 25. Le texte complet (pages 11 à 52) constitue, me semble-t-il, une excellente introduction à une œuvre sur laquelle nous ne pourrons pas ne pas revenir et une irrésistible invitation à découvrir de nouveaux horizons. (P.K.)

Confucius de retour sur Broadway

A peine remis de l'émotion procurée par la sortie d'une nouvelle adaptation cinématographique du Sangguozhi yanyi, j'apprends, grâce au site Danwei.org que je n'avais pas consulté depuis des lustres, qu'un film allait faire revivre rien de moins que Confucius.

La surprise fut d'autant plus brutale que l'acteur retenu pour personnifier le sage chinois n'est autre que Chow Yun-Fat 周潤發 (Zhōu Rùnfā 周润发) dont on fêtera les 54 ans, le 18 mai prochain. Vous avez déjà sûrement vu ce célèbre acteur qui a pas moins de 80 longs métrages à son actif, dans Tigre et Dragon (Wòhǔ cánglóng 卧虎藏龙 de Ang Lee, 2000). C'était aussi le roi Mongkut dans Anna and the King (1999) et il sera Kame Sennin (亀仙人) alias Muten Rôshi (武天老師) soit Tortue géniale dans Dragonball Evolution, long-métrage américain, réalisé par James Wong qui devrait bientôt sortir en France : il s'agit, dit-on, d'une « adaptation live du célèbre manga du même nom par Akira Toriyama ». Quelle belle mise en jambe.

Les projections les plus raisonnables, dont notre illustration ci-dessus rend compte, font redouter le pire. Mais les avis seront à nouveau très partagés et chacun pourra le moment venu évaluer la validité de ce nouvel avatar moderne du Maître de Qufu. Rien ne dit que le film sera distribué dans notre pays, mais nous ne perdons rien à nous y préparer en lisant ce billet dont le titre pose une partie des questions que cette initiative va immanquablement générer : « Exploiting Confucius For fun and profit ». Il offre la traduction anglaise - « Filming Confucius for Cash or for Myth are Both Mistakes »- d'un article que Xie Xizhang 谢玺璋 a fait paraître dans le Beijing Daily (Beijing ribao 北京日报) du 20 Mars 2009 : « Laoqian he zaoshen pai Kongzi you wuqu » 捞钱和造神拍孔子有误区. [NB : Les allergiques à l'anglais pourront le lire directement en chinois et même télécharger la page en format pdf]

Mais ne manquez surtout pas le préambule de ce billet dans lequel le réalisateur se veut rassurant : « My Confucius will not know Shaolin kungfu. However, the Confucius of history was not merely a moral teacher, a bookworm who only knew how to read and preach. He was a living person, a vibrant person, a humorous person. He could drive a chariot, he could handle a bow on horseback, and he once directed a battle. His disciples Zilu and Ranyou were swordsmen and archers of the highest caliber. You can find all of this in reliable history texts. »

Il est aussi touchant d'apprendre que « Chow [Yun-Fat] was reportedly « moved to tears » by the script, which has gone through 23 revisions ». L'avenir dira si la version finale sera ou non en mesure de nous émouvoir aux larmes. Je ne sais si Anne Cheng se penchera sur elle dans l'examen minutieux et passionnant auquel elle se livre pendant ses leçons au Collège de France. Les huit premiers cours de « Confucius revisité : textes anciens, nouveaux discours » sont déjà disponibles en podcast. Il serait stupide de s'en priver.

NB : On peut y accéder par la page ad hoc du site du Collège de France : choisir « Histoire » et laissez iTunes faire le reste, ou bien partez d'iTunes, entrer dans l'iTunes Store (en toute confiance car il ne vous en coûtera pas un seul centime d'euro), choisissez « Podcats », puis dans les « Catégories », optez pour « Enseignement ». A partir de là, vous allez trouver plusieurs icônes « Collège de France » , sélectionnez celui qui vous intéresse – pour Anne Cheng, c'est « Histoire » -, et maintenant vous vous abonnez aux séries de votre choix (je vous conseille aussi celle de Pierre-Etienne Will, « Ingénieurs, philanthropes et militaristes dans la Chine républicaine (suite) »). Visez les huit premiers éléments du cours « Confucius revisité : textes anciens, nouveaux discours » et cliquer sur le bouton « Obtenir l'épisode », laissez charger et écouter. Tout est dit, à vos manettes. (P.K.)

Du poisson, encore du poisson

Le 1er avril est vous le savez, chers habitués de ce blog, l'occasion d'y fêter les poissons. En 2007, c'était avec un passage du Zhuangzi ; l'année dernière, c'était avec l'évocation des écrits de Simon Leys dont Le bonheur des petits poissons. Lettres des Antipodes (Paris, J.-C. Lattès, « Essais et documents », 2008, 214 pages) venait de paraître. C'est à nouveau avec cet auteur que je tiens à saluer ce grand rendez-vous annuel. L'occasion m'en est fournie par la réédition récente du Bonheur des petits poissons (LGF, 2009, 147 p.) en format de poche, avec une nouvelle couverture qui met bien naturellement le poisson à l'honneur.

Mais, Simon Leys/Pierre Ryckmans est aussi présent dans l'actualité de la revue Textyles. Revue des lettres belges de langue française dont le n° 34 annoncé de longue date a été récemment publié. Je n'en connais pour l'heure que le sommaire. Voici en attendant plus, une idée de la portion concernant notre homme providentiel :
Pierre PIRET, « Introduction »
Philippe PAQUET, «Le grand Tisonnier »
Sebastian VEG, « Simon Leys et la Chine : dedans et dehors »
Matthieu TIMMERMAN, « Les Essais sur la Chine: le frivole et l'éternel »
Jacques DEWITTE, « Culture et humanité »
Laurent SIX, « Aux origines d'Ombres chinoises : une mission de six mois au service de l'ambassade de Belgique en République populaire de Chine »
Nicolas IDIER, « Présence chinoise et réflexion sur l'art dans l'œuvre de Simon Leys»
Pierre PIRET, « Conditions et fonctions de l'écriture chez Simon Leys »
Simon LEYS, « Dans la lumière de Simone Weil : Milosz et l'amitié de Camus »
Bibliographie de Simon Leys

Simon Leys mérite d'être, également, évoqué en cette circonstance car il n'a pu s'empêcher de réagir à la récente publication aux Editions du Seuil des Carnets du voyage en Chine de Roland Barthes (2009, 245 p.). C'était dans La Croix. Le dernier paragraphe de cette intervention magistrale, à lui seul, vaut toutes les critiques et polémiques sans substance suscitées par cette publication inutile :
Dans le dernier numéro du Magazine littéraire, Philippe Sollers estime que ces carnets reflètent la vertu que célébrait George Orwell, « la décence ordinaire ». Il me semble au contraire que, dans ce qu'il y tait, Barthes manifeste une indécence extraordinaire. De toute manière ce rapprochement me paraît incongru (la « décence ordinaire » selon Orwell est basée sur la simplicité, l'honnêteté et le courage ; Barthes avait certainement des qualités, mais pas celles-là). Devant les écrits « chinois » de Barthes (et de ses amis de Tel Quel), une seule citation d'Orwell saute spontanément à l'esprit : «Vous devez faire partie de l'intelligentsia pour écrire des choses pareilles; nul homme ordinaire ne saurait être aussi stupide.»
Ce 1er avril 2009 est également le jour du 80ème anniversaire de Milan Kundera dont sort ces jours-ci Une Rencontre (Gallimard, 203 pages). Si vous désirez marquer l'événement , ne manquez pas ce document en accès libre et gratuit sur le site de l'I.N.A., soit 9 minutes et 21 secondes pendant lesquelles « Milan Kundera, tout en se balançant dans un fauteuil gonflable, parle (en français) de son premier roman La plaisanterie ». C'était le 31/10/1968. (P.K.)

lundi 30 mars 2009

Duong Thu Huong à la Méjanes

Mercredi 25 mars, le public est venu nombreux à la Cité du Livre pour la rencontre organisée avec l’écrivain vietnamienne Dương Thu Hương qui recevait le prix 2009 des lycéens et apprentis de la Région Paca pour Itinéraire d'enfance (Voir l'annonce). Publié à Hanoi en 1985 et traduit en français en 2007, ce roman raconte « les tribulations d'une gamine espiègle et entreprenante, au Viêtnam, à la fin des années cinquante ».

Je tiens à remercier les organisateurs qui m’ont donné
l’autorisation de filmer cette rencontre animée par
le journaliste Renaud Prat, dont vous pouvez
regarder deux extraits de respectivement
3mn59s
(extrait 1) et 3mn44s (extrait 2)
Dương Thu Hương est très connue en France qui lui a décerné le titre du Chevalier des Arts en 1994 et où elle s’est installée finalement en 2006 pour se consacrer à l’écriture. Elle vient de publier un autre roman chez Sabine Wespieser, Au Zénith, qui bénéficie d’un très bon accueil à la fois des médias, comme on peut le voir dans l’article de Claire Devarrieux paru dans Libération, des professionnels du livre (voir à ce propos la note de lecture par Mathias Roux), mais aussi des lecteurs ordinaires, comme le montre la réaction enthousiaste de bloggeurs : voir ici et là. Au Zénith (dont la version vietnamienne Đỉnh cao chói lọi a été téléchargée des milliers de fois) raconte une histoire d’un homme et d’un peuple – un peuple « malchanceux » comme Dương Thu Hương a indiqué plusieurs fois lors de la rencontre aixoise.

A cette occasion, elle est aussi revenue sur Itinéraire d’enfance et a confié à ses lecteurs, qu'elle avait écrit d’un seul trait en très peu de temps ce roman autobiographique destiné à un public d'adolescents. Il avait, à sa sortie en 1985, été très chaleureusement accueilli par le public vietnamien qui continue de le lire en nombre à partir de sa version en ligne. Le résumé qu'en fournit Pascale Arguedas donnera, à ceux qui ne le connaissent pas encore, envie de découvrir ce lumineux roman. C'est un des six résumés consacrés à Duong qui accompagnent une interview inédite de cette auteur majeur de la littérature vietnamienne contemporaine. Bonne lecture à tous ! Nguyen P. Ngoc

dimanche 29 mars 2009

Un ovni dans le ciel littéraire coréen

La baleine (고래)
de Ch’ŏn Myŏnggwan (천 명관)
Editions Actes Sud – Novembre 2008,
traduit par Yang Jung-Hee (양 정희) et Patrick Maurus.


Rendons hommage aux Éditions Actes Sud et aux traducteurs de nous donner à lire ce merveilleux roman La Baleine, de Ch’ŏn Myŏnggwan, auteur quadragénaire, il est né en 1964, dans les environs de Séoul.

Cet épais roman de près de 500 pages, le premier livre de l'auteur à être traduit en France, nous arrive dans la magie de la nouveauté et de l'inhabituel. La Baleine est le grand roman picaresque, d’un auteur contemporain, que nous attendions depuis longtemps.

La Baleine est l’histoire de Kŭmbok, maman pas très belle de la tout aussi laide et muette Chun’hŭi. Partie de son village natal, elle va traverser quelques vies d’hommes, destins soudainement bouleversés par cette femme à l’étrange odeur, entêtante, attirante au point de transformer un puissant voyou en amoureux transi ou un colosse en légume avachi. Kŭmbok est de la race des femmes qui contestent, sans aucun discours, le statut de la femme coréenne, assigné par l’ordre confucianiste aux tâches secondaires.

La Baleine, c’est Chun’hŭi, enfant d’une corpulence et d’une force phénoménales (pensez, 7kg à la naissance !), laide, muette et demeurée. Sur ce dernier point, on ne sait pas bien, mais tout porte à le croire. Son seul ami est un éléphant, un vrai, plein de sagesse, avec qui elle fait le tour du village, chaque jour sur son dos, et qui par delà la mort continuera d’être son conseiller et son confident. Au fil du roman, Chun’hŭi se prend d’amour pour la fabrication des briques, sous la conduite de Mun, beau-père délaissé par Kŭmbok. Chun’hŭi va, jour après jour, fabriquer des briques, et sa réputation va grandir autant que sa propension à couvrir la Corée de briques de qualité, qu’elle continuera de fabriquer même lorsque le ciment de construction va faire son apparition et remplacer peu à peu la brique rouge, celle qui aura servi à reconstruire en partie la Corée d’après-guerre, sous l’influence et avec l’aide des américains. Chun’hŭi ne sait pas faire autre chose que des briques, pas plus qu’elle saura se disculper, après que, accusée à tort, cette fille simple et muette va finir en prison. Elle remplira de bonheur les parieurs, lors de tournois de force où elle gagne contre les hercules locaux, avant qu’un gardien – chef défiguré par Chun'hŭi - en fasse l’objet de son sadisme. Pendant ce temps, Kŭmbok, sa mère, trop occupée à monter des affaires, à s’enrichir et s’appauvrir consécutivement, pour s’enrichir à nouveau et construire une ville entière, dont un cinéma en forme de baleine.

Dans ce roman, les situations foisonnent, au travers de personnages très peu dépeints au plan psychologique mais qui se révèlent d’une profondeur et d’une épaisseur étonnantes, propres à nous familiariser immédiatement avec chacun d’eux. En toile de fond, l’histoire de la Corée est présente, mais en touches légères, partielles, jamais pesantes ni militantes. Histoire survolée et satirique d’une Corée passée en très peu de temps de la pauvreté à l’abondance sélective. Cette alternance de pauvreté et de richesse, exaltation de la libre entreprise, pousse Kŭmbok à entreprendre sans cesse, pour ne jamais rester pauvre. A courir après la fortune, la gloire et les hommes, qu’elle consomme sans modération, elle va devenir homme elle-même.

Ch’ŏn Myŏnggwan fait partie de cette génération d’auteurs qui n’a pas connu la guerre de Corée et qui ignore donc ce qu’est un pays divisé. De même que les dictatures militaires et la dictature du développement ne peuvent que laisser une empreinte fugitive chez l’enfant ou l’adolescent qu’il fut. Ch’ŏn Myŏnggwan ne se sent donc pas obligé d’emprunter les figures habituelles de la littérature coréenne, en abordant de front l'historique tragédie coréenne. En se séparant des conventions narratives de ses aînés, il invente une propre langue pour dire la joie et la souffrance de ce pays paradoxal. Ch’ŏn Myŏnggwan porte une littérature décomplexée, qui affranchie de l’influence formant le soubassement d’une littérature récente, avance au milieu de formes narratives nouvelles, avec un culot qui fait plaisir à lire, et qui annonce une nouvelle vague d’auteurs dont nous parlerons ici prochainement.

Ch’ŏn Myŏnggwan privilégie l’outrance, la farce, le burlesque qui pointent régulièrement au milieu des drames et des tragédies. Il promène sur un registre large de formes narratives, compilant scènes érotiques, gags, fantastique, polar, et le conte même, qu’il réinvente à sa manière. On rit beaucoup dans ce roman, même si dans les multiples fonctions du rire, celle qui consiste à désamorcer une angoisse sourde, n’est pas la moins visible. En multipliant les figures, Ch’ŏn Myŏnggwan réinvente une littérature luxuriante, abordant des horizons étranges, sur lesquels malgré tout, il ne s’attarde pas. On l'a souvent comparé à Garcia Marquez.

Mais le doute n’est pas permis, nous sommes bien dans un roman coréen, que la traduction restitue parfaitement, ne gommant rien des sons, des couleurs et des images, grâce auxquelles la coréité reste présente, bien que cette question de l’exotisme en littérature continue de faire débat, comme lors du dernier colloque de l’équipe de recherche Leo2T.

Ce roman fait partie des romans à lire à petites doses pour ne pas finir trop vite, trop tôt.

Hye-Gyeong Kim et Jean-Claude de Crescenzo

samedi 28 mars 2009

Thuân au Phénix

Il a été récemment plusieurs fois question de littérature vietnamienne sur ce blog et il en sera à nouveau question bientôt avec un compte-rendu de la visite de Duong Thu Huong à Aix-en-Provence. C'est la réception d'une invitation qui me donne aujourd'hui une nouvelle fois l'occasion de la mettre à l'honneur. La voici :

vous convient à une conférence-débat

« Exil et amour »

autour du roman
Chinatown de Thuân
avec la participation de l'auteur,
Hélène Fieschi (agrégée de lettres),
Nguyên Ngoc Giao
(rédacteur en chef de la revue Dien Dan Forum)
Doan Cam Thi (traductrice et maître de conférences à l’Inalco).

Le samedi 4 avril à 17 h

Librairie le Phénix, 72 boulevard de Sébastopol, Paris 3e
Merci de confirmer votre présence au 01 42 72 70 31 - contact@librairielephenix.fr



Le message d'invitation portait également une présentation du roman – j'en fais l'économie et vous renvoie à l'excellent billet que nous a offert dernièrement Doan Cam Thi, traductrice de Chinatown -, et un lien vers un article de Jean-Claude Pomonti, « Les écrivains vietnamiens s'attaquent aux tabous », paru dans Le Monde Diplomatique (Décembre 2007, p. 27). Du même auteur, on peut lire « Deux écrivaines, deux regards vietnamiens contemporains » paru en janvier dernier dans Cambodge Soir Hebdo (n° 67, 22-28/1/2009), article dont la première partie est consacrée à Duong Thu Huong pour Au Zénith, la deuxième à Chinatown de Thuân. En voici, grâce à Doan Cam Thi que je remercie, un extrait :
Thuân, que je n’ai jamais rencontrée, plonge le lecteur dans l’universel. Chinatown trouve son inspiration dans un épisode obscur de l’histoire contemporaine du Vietnam : le drame que les Chinois de ce pays ont vécu au tournant des années Soixante-dix et Quatre-vingts, au faîte du divorce – marqué par une guerre frontalière sanglante – entre Pékin et Hanoï. Les Hoa – ainsi appelle-t-on les Chinois du Vietnam – sont au ban de la société. La narratrice raconte son amour, éternel, pour Thuy. Il est Chinois, donc paria. Au lycée, dans ces années terribles, il est tenu à l’écart, comme tous les Chinois qui ne sont pas partis. Tout le monde assure cette quarantaine, les élèves, les enseignants, la Jeunesse communiste… Les deux amoureux en souffrent. Les parents de la narratrice désapprouvent cette liaison, ils ont tout investi dans leur fille, ils ne comprennent pas, ils détestent les Chinois. Elle devra se rendre en Russie y suivre des études supérieures. Mais ces longues années de séparations ne changent rien. Ils se marient au bout du compte. Un garçon naît de leur union, Vinh. Le début de la fin se noue peu après cette naissance. Thuy finit par fuir Hanoï après tant d’humiliation. Thuy s’ennuie, pour des raisons obscures. Leur univers se désintègre. La narratrice en prend acte. Elle le voit s’éloigner sans pouvoir le retenir, lui parler, le retrouver. Elle s’en va donc, accompagnée de son témoin, Vinh, qui grandira à Belleville. Elle n’a pas envie d’oublier Thuy, pas un seul instant, à en perdre l’envie de le voir, de lui écrire, de lui parler. Sans paragraphes, sans chapitres, le récit est d’une étonnante limpidité, encouragée par des reprises de phrases fortes et les deux extraits, qui le jalonnent, d’un autre roman, I’m yellow. En racontant cette errance avec une grande fraîcheur, l’auteur promène son regard sur la France, la Russie, Hanoï, les Chinatown, – de Belleville au XIII° arrondissement, en passant par Cholon. Elle décrit l’évolution de ces mondes à l’heure de la fin de la Guerre froide, jusqu’aux années 2000. Ce qui les lie, ce qui les sépare. De la vie au jour le jour à Hanoï la socialiste à l’ex-Union soviétique au temps de Gorbatchev ou à ses trois heures de trajet quotidien pour rejoindre le collège de la banlieue parisienne où elle enseigne. Regard de Vietnamienne, regard d’étudiante, regard d’immigrée. Dans le métro, Vinh, douze ans, rêve du « pays le plus étendu du monde » – une « Chine sans frontière, tous les Chinatown confondus ». Il s’endort la tête contre l’épaule de sa mère, la narratrice, laquelle se demande ce que fait Thuy à Cholon au même moment. Et s’il l’aime encore.
On peut télécharger l'article complet en format pdf à partir d'une page du Dien Dan Forum et également le lire en vietnamien en cliquant ici. Vous n'avez que l'embarras du choix. (P.K.)

vendredi 27 mars 2009

Arrêt de bus

Gao Xingjian en 1988
[Source : capture d'écran tirée d'un document Antenne 2 de 3 mn 37 s
consultable gratuitement sur le site de l' I.N.A.]

Si vous avez plus de 12 ans, 15 $ en poche, que vous êtes amateur de théâtre et curieux de celui de la première période de la création dramatique de Gao Xingjian, vous serez sans doute heureux d'apprendre que le Theatre Han va donner The Bus Stop, version anglaise de Chezhan 车站 dans la mise en scène de Samantha Shechtman.

Ah, j'oubliais de vous dire, cela se passe entre le 26 mars et le 19 avril 2009, au Sanford Meisner Theatre de.... New York !

L'événement, puisque s'en est un, il s'agit rien de moins que de la création de l'œuvre dans cette ville, a été annoncé plusieurs fois et avec force détails sur le site Broadway World auquel je vous renvoie (voir ici et là).

Cette pièce, qui a été comprise comme une dénonciation de l'inefficacité du gouvernement communiste et qui a été crée en 1983 à Pékin avant d'être rapidement interdite, sera donnée dans la traduction de Shiao-Ling Yu qui est accessible sur son site personnel. Il existe au moins une autre traduction anglaise par Kimberly Besio, qu'on trouvera entre les pages 3 et 59 de Theater & Society: an Anthology of Contemporary Chinese Drama (Yan Haiping (ed.), M.E. Sharpe, 1998). Par contre, L'arrêt de bus est encore, selon le désir de l'auteur et comme une partie des autres pièces de cette période, inédit en français.

A ceux qui, comme moi, ne feront pas le voyage, j'offre gratuitement une solution de repli avec la lecture d'un long article, « Fleshing out the Dramaturgy of Gao Xingjian », dans lequel Claire Conceison évoque la pièce et sa mise en scène, notamment à l'occasion d'une représentation donnée à l'Université du Michigan en mars 2001, dont 10 clichés permettent de se faire une idée. (P.K.)


jeudi 26 mars 2009

Trois royaumes, deux traductions, un film

Celui qui se décide à aller au cinéma pour y endurer un déluge d'hémoglobine pendant une bonne partie des 145 mn qu'il devra consacrer à l'adaptation par John Woo [Wu Yusen 吳宇森, 1946-] d'un épisode fameux de la version romancée de la Chronique des Trois Royaumes, a, selon moi, tout intérêt à relire au préalable la notice que consacrait au Sanguozhi yanyi 三國志演義, source d'inspiration du cinéaste, Roger Darrobers dans le Dictionnaire de littérature chinoise (André Lévy (ed.), Paris, PUF, « Quadrige », 2000, pp. 259-261) ; il devrait aussi gagner des éléments de compréhension en se penchant à tête reposée sur le chapitre « Les Trois Royaumes ou le roman rattrapé par l'histoire » qui occupent les pages 173 à 207 de La Chine romanesque. Fiction d'Orient et d'Occident de Jean Lévi (Seuil, « La librairie du XXe siècle », 1995). Bien d'autres lectures, pour la plupart en chinois et en anglais, lui seraient tout autant profitables pour pouvoir juger de la nature et de la qualité de cette méga-production qui va s'exposer dans le monde entier sous des titres différents : quand le titre chinois – Chibi 赤壁 – et le titre anglais – Red Cliff -, font référence à un épisode bien précis de cette trame narrative riche en péripéties, le titre retenu pour le public français, ne fait pas dans le détail, et vous offre rien de moins que Les 3 Royaumes --- quand bien même le site officiel dirige notre attention vers l'épisode de la bataille de la Falaise rouge autour duquel la scénario a été bouclé après, nous dit-on, beaucoup d'hésitations :
En 208 après J.-C., l'empereur Han Xiandi règne sur la Chine pourtant divisée en trois royaumes rivaux. L'ambitieux Premier ministre Cao Cao rêve de s'installer sur le trône d'un empire unifié, et se sert de Han Xiandi pour mener une guerre sans merci contre Shu, le royaume du sud-ouest dirigé par l'oncle de l'empereur, Liu Bei. Liu Bei dépêche Zhuge Liang, son conseiller militaire, comme émissaire au royaume de Wu pour tenter de convaincre le roi Sun Quan d'unir ses forces aux siennes. A Wu, Zhuge Liang rencontre le vice-roi Zhou Yu. Très vite, les deux hommes deviennent amis et concluent un pacte d'alliance. Furieux d'apprendre que les deux royaumes se sont alliés, Cao Cao envoie une force de 800 000 soldats et 2 000 bateaux pour les écraser. L'armée campe dans la Forêt du Corbeau, de l'autre côté du fleuve Yangtze qui borde la Falaise Rouge où sont installés les alliés. Face à l'écrasante supériorité logistique de Cao Cao, le combat semble joué d'avance, mais Zhou Yu et Zhuge Liang ne sont pas décidés à se laisser faire... Dans un déluge de puissance et de génie tactique, la bataille de la Falaise Rouge va rester comme la plus célèbre de l'Histoire et changer le destin de la Chine pour toujours.
Chacun appréciera selon son goût pour ce qu'est devenu le septième art en ce début de XXIe siècle, cette nouvelle adaptation du million et demi de caractères répartis en 120 chapitres de l'édition courante. Je m'en tiendrai pour ma part à signaler que parallèlement à la sortie d'un film qui prend – comme le décrit par le menu une excellente fiche Wikipedia en anglais – des libertés avec le Sanguozhi yanyi, sa source principale, les éditions Flammarion ressortent en trois gros volumes la traduction française publiée en sept volumes entre 1987 et 1991. Sous une présentation plus maniable mais pas moins onéreuse, elle propose, sans changement apparent, la même version qui combine la première traduction partielle française due à Nghiêm Toan et Louis Ricaud (chap. I-XLV) parue à la fin des années 1950, et la traduction de la suite et de la fin par Angélique et Jean Lévi. Nous voici, enfin, tirés d'affaire ! En effet, le lecteur forcément passionné par cette fresque captivante était souvent contrarié dans sa découverte par l'absence d'un des volumes – certains étaient épuisés depuis des lustres.

Mais reconnaissons que l'ouvrage, de par sa taille et sa nature, a de quoi rebuter au premier abord. Il n'est pas évident de lire ce chef-d'œuvre datant de la fin du XIVe siècle ou du début du siècle suivant, revu si souvent par la suite jusqu'à recevoir sa version la plus aboutie au début de la dynastie Qing (1644-1911) grâce à Mao Lun 毛綸 et son fils Mao Zonggang 毛宗崗. Quoi qu'il en soit, l'avis que formulait en 1912, un Georges Soulié de Morant (1878-1955) n'est sans doute plus conforme aux capacités et aux attentes du public français :
« Les fables merveilleuses du taoïsme interviennent à tout propos ; d'innombrables récits de batailles alourdissant la lecture de cet ouvrage qui fait les délices des lettrés. On en a tiré des pièces de théâtre dont le succès est éclatant. Les aventures des trois héros Lieou-pei, Kouan-yu et Tchang-fei, n'intéresseraient qu'à demi les lecteurs européens. » (Essai sur la littérature chinoise. Paris : Mercure de France, 1912, p. 263)
Ce qui pouvait, alors qu'il n'en existait encore aucune traduction, détourner le lecteur de ce mastodonte avec ses si nombreux personnages – dans sa traduction anglaise parue initialement en un seul beau volume de 1096 pages [Three Kingdoms. A Historical Novel. Berkeley, Los Angeles, Beijing : Universitty of California Press/Foreign Languages Press, 1991], Moss Roberts dresse une liste des 115 personnages principaux - devrait justement le faire saliver d'envie aujourd'hui s'il n'a pas encore goûter à la cuisine de l'histoire à laquelle s'était livré Luo Guanzhong 羅貫中 (vers 1330-vers 1400). Mais que le gourmand s'avise avant de passer à table que ce roman considéré naguère comme « intraduisible » est doublement présent dans nos librairies.

En effet, pendant que les éditions Flammarion tardaient à rééditer leur version (ou attendait l'occasion d'un événement planétaire), les Editions You-Feng, sortaient en toute discrétion une version nouvelle baptisée L'épopée des Trois Royaumes. La traduction de Chao-ying Durand-Sun a été livrée pour moitié, à raison d'un volume par an depuis 2006 [vol 1 : chap. I-XXIV ; vol. 2 (2007) : chap. XXV-XLVIII]. Le troisième volume (2008) « s'ouvre, nous dit l'éditeur, sur la grande bataille de la Falaise Rouge ».

Nous sommes donc armés pour affronter le déferlement d'images chic et choc, auquel, sait-on jamais, un Luo Guanzhong, grand vulgarisateur de l'histoire chinoise, aurait peut-être eu recours s'il avait été encore des nôtres. A vous de dire si John Woo est la réincarnation ou pour le moins le bon interprète d'un des plus grands génies de la littérature chinoise. (P.K.)

Supplément du 27/03/09 : Je livrerai d'ici peu mon avis sur la traduction des Editions You-Feng qui a suscité des critiques très négatives sur certains sites de vente sur internet (voir le commentaire et l'interrogation de 'Weiyangsheng' ci-dessous, rubrique "Commentaires"). (P.K.)

mercredi 25 mars 2009

La réception de Quarante et un coups de canons de Mo Yan

Cinq mois après la sortie de notre traduction des Quarante et un coups de canons de Mo Yan, force est de constater que les articles à son sujet ne sont pas très nombreux par rapport aux innombrables recensions dont a fait l’objet Beaux seins belles fesses du même auteur paru en traduction française en février 2004. Etait-ce le titre plus accrocheur et la couverture un peu coquine de ce dernier qui a amené la plupart des quotidiens français et les hebdomadaires à encenser cet ouvrage. C’était aussi l’année où la Chine était l’invitée d’honneur du Salon du livre de Paris, salon au cours duquel Mo yan fut abondamment interviewé à la télévision et à la radio. Il est vrai que dans le cas de notre traduction des Quarante et un coups de canons, la couverture n’est pas très attirante. Cette immense carcasse de bœuf écorché, si elle peut rappeler les peintures de Soutine ou de Bacon, n’est peut-être pas des plus ragoûtantes et a peut-être gêné l’acheteur… Mo Yan, lui-même, nous a demandé par courrier électronique si cette couverture n’était pas un peu trop effrayante ! Ceci dit, les critiques littéraires ne s’arrêtent pas à la couverture des livres dont ils rendent compte. Bertrand Mialaret de Rue89, a immédiatement rendu compte de sa parution dans un article où il a indiqué : « La gloutonnerie fait suite à la faim qu’a connue Luo Xiaotong dans ses jeunes années. Le corps et l’ensemble de ses fonctions est omniprésent : torrent rabelaisien du verbe, une grande vitalité, une grossièreté joyeuse et parfois scatologique. »

Dans La Quinzaine littéraire du 16 au 28 février 2009, Maurice Mourier a écrit un long article à son sujet. Pour lui, le roman « reste de bout en bout vraiment mystérieux ». Il estime que le fait que l’enfant, Luo Xiaotong, avoue d’emblée qu’il est un enfant-canon, donc un menteur, permet au narrateur de dire de nombreuses vérités sur la société chinoise en se protégeant derrière un personnage de menteur invétéré. Il souligne aussi que : « Le tout, de plus, est souvent d’une drôlerie rabelaisienne qui, n’était le contexte franchement répugnant, ferait chaud au cœur. » Et il cite Baudelaire : « J’ai pris ta boue et j’en ai fait de l’or. » Ce long article souligne la valeur de ce « texte dont l’essence, consiste en un jeu littéraire étourdissant sur le thème de la satiété inaccessible et du plaisir de la parole.»

Enfin, dans la « Lettre d’Asie » qu’elle publie chaque semaine dans Le Monde, et sous le titre, jeu de mot bien trouvé : « En chair et en eau », Sylvie Kauffmann évoque ce roman en établissant un parallèle avec des pratiques de trafic de viande dans laquelle de l’eau a été injectée, dénoncées récemment lors de la dernière session de la Conférence politique du peuple chinois. Voir ici. Elle le dit justement : « La réalité dépasse la fiction » ! On peut lire l’article en entier ici.

Pendant ce temps Mo Yan continue à engranger les prix littéraires. Après le prix de la Hong Kong Baptist University, il a obtenu le premier prix Newman de littérature de l’Université de l’Oklahoma. On peut écouter son savoureux discours de réception ici ou sur YouTube.

Au fait, le roman pour lequel il a obtenu ces prix est intitulé en chinois 生死疲劳, traduit en anglais Life and Death are wearing me out. Je ne sais quel titre portera la traduction de Chantal Chen-Andro qui doit paraître au Seuil en septembre, mais il me semble que ce n’est pas un titre facile à traduire, même si Mo Yan écrit en exergue de son roman : 佛 说 :生死疲劳,从贪欲起。少欲无为, 身心自在。Une phrase célèbre tirée du Soutra de l’éveil parfait 圆觉经。(N.D).

mardi 24 mars 2009

Devinette (019)

(Au Sankeien 三溪園 - Yokohama, 2004 - PK)

Pour la deuxième devinette depuis le début de cette année, j'ai retenu un texte qui parle du Japon – il s'agit, notez-le, d'une traduction :
Chaque fois que vous avez regardé quelque chose, une force mystérieuse vous contraint à l'acheter, à moins que, comme il arrive souvent, le vendeur souriant vous ayant invité à inspecter tant de variétés d'un seul article (dont chacun est particulièrement désirable), vous ne vous enfuyez saisi de terreur devant vos propres impulsions. Le boutiquier ne vous demande jamais d'acheter, mais ses marchandises sont enchantées, et si vous vous laissez tenter, vous êtes perdu ! Le prix modeste des articles vous induit à la ruine, car le nombre d'objets artistiques peu coûteux est inépuisable. Le plus grand navire traversant le Pacifique ne saurait contenir tout ce que vous désirez acheter. Car bien que vous ne vous avouiez pas la chose à vous-même, ce que vous désirez vraiment acheter, ce n'est pas le contenu du magasin : vous désirez la boutique et le boutiquier, et les rues de magasins avec leurs amusantes draperies et leurs habitants pittoresques, la ville tout entière, la baie et les montagnes qui la ceinturent, l'ensorcellement blanc du Fuji-Yama surplombant le tout dans un ciel sans nuages – le Japon tout entier, en vérité, avec ses arbres magiques et son atmosphère lumineuse, avec toutes ses îles, ses villes, ses temples, et ses quarante millions d'êtres les plus aimables de l'univers. Il me revient à l'esprit certaine phrase que j'entendis prononcer par un Américain pragmatique en apprenant qu'un grand incendie avait eu lieu au Japon : « Oh ! Ces gens-là peuvent se payer des incendies : leurs maisons sont bâties à si peu de frais ! » Il est vrai que les frêles maisonnettes en bois des gens du peuple peuvent être très rapidement reconstruites à fort peu de frais, mais on ne peut remplacer tout ce qui les embellit à l'intérieur, et chaque incendie est une véritable catastrophe artistique. Car ce pays est celui d'une variété infinie d'objets faits à la main ; la machine n'a pas encore réussi à introduire la monotonie et la laideur utilitaire dans la production à bon marché – sauf lorsqu'une demande de l'étranger exige des objets de mauvais goût pour des marchés vulgaires. Ainsi chaque objet créé par un artiste ou un artisan japonais diffère encore de tous les autres de la même fabrication. Et chaque fois qu'un bel objet périt par le feu, c'est un objet représentant une idée individuelle qui disparaît.
Il faut, je vous le rappelle, identifier l'auteur de ces lignes et accessoirement l'ouvrage dont est tiré l'extrait. Bonne chance. Résultats et tableau d'honneur, le 1 avril ! (P.K.)

(Cliché pris à Tokyo le 27/08/07, PK)

lundi 23 mars 2009

Ombre parfumée

Comme vous pouvez le constater en consultant la rubrique « commentaire(s) » du précédent billet, Thomas Pogu n'a pas été long à combler mes lacunes concernant l'auteur du texte publié dernièrement par les Editions Philippe Picquier sous le titre Seul demeure son parfum : moins de deux heures ! D'autres ont choisi une autre voie (e-mail, téléphone, de vive voix) pour me montrer qu'ils ont été soit plus heureux, soit plus malin, soit plus professionnel que moi dans leurs recherches : je les en remercie vivement. Voici donc un complément d'information qui fait la synthèse des différentes contributions reçues depuis la mise en ligne de ce billet provocateur.

L'auteur est 冯华 [ 馮華 en graphie traditionnelle] :
patronyme FENG, prénom Hua.

La transcription de son ouvrage n'est pas, comme l'indique la page 2 du pdf, Ruxing suixing mais Ru ying sui xing pour le titre 如影随形 dont le texte est accessible en ligne ici et là. Quant au sexe de l'auteur, une recherche Google sur les images que l'on peut obtenir avec 冯华 donne des garçons et des filles, des jeunes et des vieux. L'image reproduite ci-dessous [couverture de droite] apparaît sur la première page des résultats et renvoie à un site de vente en ligne de livres qui offre pour ¥13.60 l'édition qui a sans aucun doute servi de base à la traduction publiée par les Editions Picquier. Le commentaire attaché à cet article fait référence à l'auteur avec le pronom personnel « 她 » [ta féminin, elle] : FENG Hua est donc une femme. La page associée à l'auteur sur le même site de vente permet de découvrir pas moins de huit ouvrages d'elle parus chez le même éditeur. Jojo 卓越 (l'amazon.com chinois), propose, quant à lui, 如影随形 dans une autre édition (Qunzhong chubanshe 群众出版社) [voir la couverture reproduite en bas à gauche].

On pourra dès lors élargir la recherche en lisant (!) les cinq livres de Feng Hua que propose Yifan.net, ou se concentrer prioritairement sur les deux points suivants :
  • la traduction du titre Ru ying sui xing 如影随形 (qui signifie « inséparable – comme l'ombre suit le corps ») en Seul demeure son parfum. NB. Le titre anglais figurant sur la couverture de l'édition de la maison Jiangsu wenyi est The Shadow.
  • la traduction du texte et l'emploi du passé composé.
Si vous avez des idées à faire partager, merci d'user en priorité des « commentaires » -- tout le monde pourra ainsi en profiter et réagir. Je ne vous quitterai pas sans vous lancer un nouveau défi : trouver une photo de Feng Hua. (P.K.)

dimanche 22 mars 2009

Sans dessus et sans dessous

« Chen Ke, Fire N°1, Hand-coloured on Black & White »

Les plus fidèles lecteurs de ce blog se rappellent sans doute le billet du 25 mai 2008 dans lequel je me plaignais de la manière cavalière avec laquelle les éditeurs français se sont mis à traiter les noms des auteurs chinois qu'ils font traduire et éditent : il s'intitulait « L'envers de l'endroit » et avait suscité d'intéressantes réactions. Celui-ci n'a pour unique vocation que de vous faire part de mon désarroi face à une nouvelle publication des Editions Philippe Picquier --- ce faisant, je romps le serment fait ici-même, de ne plus toucher à la littérature contemporaine, domaine qui m'est cruellement étranger ; je compte donc sur le savoir des plus avancés dans la matière pour combler mes béantes lacunes.

La source de mon émoi est la lecture d'une chronique de Marjorie Alessandrini sur Bibliobs. Mise en ligne le 20/03/09 sous le titre « Le parfum de la dame à la fleur de prunier », elle a pour objet (je cite) :
« Seul demeure son parfum » de Feng Hua. Traduit du chinois par Gilles Moraton et Li Huong (Editions Philippe Picquier).
Le premier paragraphe a particulièrement retenu mon attention. Le voici :
« Drôle de polar, qui nous vient de Chine. Et drôlement traduit, tout au moins pour les non-sinophones. Le récit, presque entièrement au passé composé, surprend d'abord, comme une maladresse, quand on attendrait plutôt le passé simple, ou même le présent. Et puis quand on a réussi à se couler dans ce roman noir et gris, en demi-teinte, on est emporté par le charme de ce policier mélancolique. Le temps composé donne à la narration un côté curieusement distancié qui s'avère tout à fait approprié à l'histoire et aux personnages, eux aussi décalés. »
Intrigué, je me suis aussitôt rendu sur le site de l'éditeur qui procure à l'occasion des extraits des ouvrages qu'il lance sur le marché ; en un clic, m'y voici. Mais, première déconvenue, l'ouvrage, pourtant paru en février, n'est déjà plus sur la page « Nouveautés ». Je me retrouve alors dans l'obligation de partir à sa recherche et démarre ma quête, quoi de plus logique ?, par le nom de l'auteur, ou ce que je crois pouvoir identifier comme tel, Feng, soit le relativement fréquent 冯, ou les plus rares 奉, 封, 丰, 酆, 风 et quelques autres. Mais, nouvelle surprise, pas de FENG Hua ! Seuls figurent, dans la liste des auteurs en « F », Alexander FRATER, Aude FIESCHI, FANG FANG, FURUI Yoshikichi, Maït FOULKES et Yveline FÉRAY. Que me réserve, de son côté, le « H » ? 16 noms dont « Feng HUA ». J'en déduis donc que Feng est le prénom de l'auteur, et son patronyme HUA, soit (pour s'en tenir aux plus courants) 华 ou 化, 滑 ou encore 花. Ayant cliqué sur « Feng HUA », j'accède aussitôt à une page qui m'invite à un nouveau clic pour « En savoir + ». C'est justement ce que je désire.

Voici ce que je découvre :

Figure en regard de la couverture, la fiche descriptive reproduite ci-dessous qui donne la totalité, ou peu s'en faut, de l'appareil critique offert au lecteur pour l'achat de ….
Feng HUA
Seul demeure son parfum
Traduit par Gilles Moraton et Li Hong
Collection Chine
352 pages / 20,50 € / ISBN : 8097-0095-4

Dans une ville de Chine, un tueur frappe les femmes en toute impunité. Longtemps ces crimes conservent pour les enquêteurs leur épaisseur de mystère. Peu à peu, pourtant, grâce à l'esprit de déduction et à l'intuition de Pu Ke, le policier chargé de l'affaire, les indices se croisent et se resserrent autour d'un seul suspect. Pu Ke est aidé dans sa quête par Mi Duo, une jeune femme rencontrée chez des amis communs, et l'histoire de leur relation va se trouver intimement liée à celle du meurtrier. Car chacun porte en lui un secret, une part d'ombre inavouée, qui est comme une clé ouvrant une porte interdite débouchant sur l'horreur. Une plongée dans les profondeurs de l'âme humaine, qui est aussi une radioscopie aux rayons X des relations entre hommes et femmes dans la Chine d'aujourd'hui.
Sortie en février 2009
Je trouve aussi ce que je cherchais, savoir la possibilité de lire un extrait du livre. J'y parviens en un rien de temps, en chargeant un document pdf de 468 ko. Je suis dorénavant possesseur des 38 premières pages du livre, savoir deux chapitres et les deux pages qui les précèdent. M'y attend une autre surprise : le nom d'auteur y figure sous la forme « FENG Hua » et non comme noté sur la couverture « Feng HUA » !

Me voilà bien avancé ! Dès lors comment vais-je pouvoir identifier avec certitude l'auteur et trouver sur internet, ou par l'intermédiaire d'une librairie réelle ou en ligne, le texte original afin de me rendre compte, par moi-même, si les curieux choix de traduction relevés par la chroniqueuse sont ou non justifiés ? Si je sais dorénavant grâce à la page 2 qu'il a été publié pour la première fois en 2007 et en Chine par la « Jiangsu Art & Literary Publishing House » [sans doute : Jiangsu wenyi chubanshe 江苏文艺出版社], la transcription du titre - Ru xing sui xing -- lequel semble assez éloigné du titre sous lequel nous est fournie la traduction - , ne me permets pas vraiment de mener à son terme mon investigation ; de plus, je ne suis même pas en mesure de définir le sexe de l'auteur !

Et vous où en êtes-vous ? Savez-vous qui est l'auteur de Ru xing sui xing ? Un homme ? Une femme ? Quel est son NOM ? Son prénom ? FENG Hua ou HUA Feng ? ---- la présence des caractères quelque part aurait permis de lever toutes les incertitudes et de trancher en faveur d'une des 215 possibilités théoriques si l'on s'en tient au choix de caractères qu'offre un dictionnaire de la langue courante : 80 pour FENG Hua et 135 pour HUA Feng !

Si vous avez des lumières, merci d'éclairer ma lanterne imprudemment sortie dans le brouillard de l'édition française de littérature contemporaine chinoise. Li Hong et Gilles Moraton, les traducteurs, ont peut-être leur idée sur la question ? Chen Feng (ou bien est-ce Feng Chen ?), le directeur de publication aussi. SVP, chers éditeurs, ayez pitié de vos pauvres lecteurs. (P.K.)