mercredi 10 décembre 2008

Le Clézio au Viêtnam

Après un aperçu sur les réactions coréennes, puis chinoises,
à l'obtention par Jean-Marie Gustave Le Clézio
du Prix Nobel de littérature 2008,
Nguyen P. Ngoc
nous fournit ci-dessous des échos en provenance du Viêtnam.


Pour les lecteurs viêtnamiens, Le Clézio est un auteur assez connu grâce aux traductions de quelques nouvelles et de son roman Désert traduit par Huỳnh Phan Anh et édité en 1997 aux éditions de l'Association des Ecrivains du Viêtnam. Dans le milieu universitaire, l'œuvre de l'écrivain français est également l'objet d'articles, de mémoires de master, et même d'une thèse de doctorat soutenue par Nguyễn Thị Bình en 2006 à l'Institut de Littérature (Académie des Sciences Sociales).

A l'ère de l'internet, l'annonce du prix Nobel de littérature 2008 a été relayée immédiatement par la plupart des journaux et revues viêtnamiens. La vie et l'œuvre de l'écrivain français ont été racontées avec une grande profusion de détails. Il n'en reste pas moins que les lecteurs devront encore attendre un peu pour lire ses œuvres en viêtnamien, car au Viêtnam les éditions restent très peu de temps sur les rayons des librairies et les éditeurs ne les suivent pas. La seule possibilité pour obtenir des exemplaires des traductions déjà parues reste d'explorer les bibliothèques privées.

En attendant, le lecteur curieux peut quand même lire une traduction en viêtnamien de la nouvelle « Trois aventurières » (du recueil Cœur brûle et autres romances, Gallimard, 2000) par Hoàng Ngọc Biên sous le titre « Ba cô gái phiêu lưu » --> ici.



Ce qui est intéressant de noter, c'est que l'annonce du prix Nobel de littérature 2008 n'a pas provoqué au Viêtnam de vague d'enthousiasme comparable à celle qui avait salué l'attribution du même prix à Gao Xingjian, huit ans plus tôt. Si dans la presse destinée au grand public, Le Clézio est encore nommé « le dernier géant de la littérature française » (« Le Clézio: Người khổng lồ cuối cùng của văn chương Pháp », sur vietnamnet.vn, 10 octobre 2008), le site du Studio du Film de l'Association des Ecrivains du Viêtnam apporte un autre son de cloche en affirmant que Le Clézio est « un écrivain qui ne souffre pas de l'absence de la reconnaissance, mais n'est pas non plus un candidat bien solide ».

On rappelle aussi qu'après Claude Simon (1985), la France dut attendre 23 ans pour avoir un autre prix Nobel de littérature, car Cao Hành Kiện, Gao Xingjian, est en fait un écrivain chinois vivant en France. Sur evan.com (un site consacré à la littérature au Viêtnam), Thanh Huyền explique, dans un article datant du 24 novembre, que « même les Français trouvent que Le Clézio n'est pas digne de recevoir le prix de Nobel ».

Vu du Viêtnam, la littérature française semble ne plus être cette grande littérature appréciée de nos parents et nos grands-parents -- qui s'ils n'acceptaient pas l'idée d'avoir des« ancêtres Gaulois », n'en aimaient pas moins profondément la France des Lumières. Face aux best-sellers de langue anglaise qui occupent la plus grande la place dans les librairies et sur les pages internet, et face au besoin nécessaire du renouvellement de la littérature viêtnamienne contemporaine, je tiens à saluer le travail patient de quelques éditeurs, dont la jeune maison Nhã Nam qui édite des œuvres d'écrivains contemporains dont Hạt cơ bản (Les particules élémentaires) de Michel Houellebecq, et qui va publier dans quelques jours Những kẻ thiện tâm (Les Bienveillantes) de Jonathan Littell, tous deux traduits remarquablement par Cao Việt Dũng, ancien élève de l'Ecole Normale Supérieure à Paris. (Nguyen P. Ngoc)

mardi 9 décembre 2008

Tous au Collège

Heureux qui, comme tous les Parisiens curieux de la pensée chinoise, pourra se rendre au Collège de France, jeudi 11 décembre 2008, à 18 heures à l'amphithéâtre Marguerite de Navarre, 11, place Marcelin Berthelot (Ve arr.) pour écouter la leçon inaugurale de

Anne Cheng

qui va y occuper la chaire d'Histoire intellectuelle de la Chine.

Il faudra attendre le 14 janvier prochain,
pour se presser à son cours qui, jusqu'au 8 avril 2009,
aura pour thème

« Confucius revisité :
textes anciens, nouveaux discours
».

En plus de ces cours du mercredi (à 11 heures), nombreux seront ceux qui désireront participer du 15 janvier au 9 avril 2009 aux séminaires du jeudi (17 h), pour des lectures de textes et des exposés en relation avec le sujet du cours.

En attendant, ils pourront lire ou relire la magistrale Histoire de la pensée chinoise (Le Seuil) qu'Anne Cheng livra en 1997 [réédité en poche chez le même éditeur dans sa collection « Points/Essais », n° 488, 2002] et pour laquelle elle avait retenu en exergue le passage du Laozi 老子 suivant :
Qui se hisse sur la pointe des pieds ne tient pas debout
Qui met les enjambées doubles n'arrive pas à marcher
Qui se pousse aux yeux de tous est sans lumière
Qui se donne toujours raison est sans gloire
Qui se vante de ses talents est sans mérite
Qui se targue de ses succès n'est pas fait pour durer
企者不立。跨者不行。自見者不明。自是者不彰。自伐者無功。自矜者不長。
[道德經, 24]


* Sur le même sujet, voir l'article de Bertrand Mialaret sur Rue89.com (18/12/08)

lundi 8 décembre 2008

Les mystères des codes éditoriaux chinois

La Chine n'a adopté que récemment le système international de codage des livres ISBN - International Standard Book Number - entré en vigueur en 1972. Ce n'est en effet qu'en janvier 1987 qu'apparaissent les premiers ISBN chinois (国际标准书号), définitivement appliqués un an plus tard, en janvier 1988.

Jusque-là, et ce depuis 1956, on utilisait le Tongyi shuhao 统一书号 (système de numérotation national unifié des livres), qui se trouve à la même place que les actuels ISBN, soit généralement sur la quatrième de couverture.

Il est constitué la plupart du temps de deux parties : un premier groupe de quatre ou cinq chiffres séparés d'un second groupe de chiffres par un point. Cela nous donne trois types d'indications, fort utiles pour les maisons d'édition, mais aussi pour la recherche ou le catalogage en bibliothèque. Les trois chiffres qui précèdent le point de séparation représentent la maison d'édition (chaque maison d'édition ayant son propre code), tandis que le second groupe concerne le numéro interne du livre dans ladite maison d'édition. Quant aux premiers chiffres (un ou deux), ils nous indiquent à quel domaine le livre se rattache :
  • « 1 » concernera le marxisme et les oeuvres sur Mao ;
  • « 2 » la philosophie et la dialectique ;
  • « 3 » les sciences sociales et politiques ;
  • « 4 » l'économie ;
  • « 5 » les affaires militaires ;
  • « 6 » le droit et la législation ;
  • « 7 » l'éducation ;
  • « 8 » les arts ;
  • « 9 » le langage et l'écriture ;
  • « 10 » la littérature ;
  • « 11 » l'histoire et l'histoire de la révolution ;
  • « 12 » la géographie ;
  • « 13 » les sciences naturelles ;
  • « 14 » la médecine et les sciences sanitaires ;
  • « 15 » les ouvrages de construction et les techniques ;
  • « 16 » l'agriculture et l'élevage.
Par exemple, l'ouvrage «刘伯承指挥艺术 » porte pour numéro le 5185 . 35 (« 5 » indiquant les affaires militaires, « 185 » étant le code la maison d'édition), tandis que l'ouvrage «中国民族古文字研究 » commence par le chiffre 9. Enfin, les lettres K, R, T et M etc, positionnées devant le numéro, indiquent le public destinataire (enfants, collégiens, vulgarisation, minorités linguistiques ...). Avant même de lire le titre d'un livre, on peut donc, rien qu'en regardant les premiers chiffres du numéro d'identification, savoir de quoi il parle.

Le passage à l'ISBN s'est fait dans le même esprit, et a donné naissance à un nouvel identifiant chinois (中国标准书号). On trouve à présent le numéro international, composé de l'identifiant du pays (组号 « 7 » pour la Chine), suivi du code de la maison d'édition (出版者号, différent de celui du 统一书号 / par exemple la maison d'édition Renmin wenxue de Beijing porte le numéro 02 pour un ISBN alors qu'elle a le numéro 019 pour le Tongyi shuhao), puis du numéro interne à la maison concernant la publication du livre 书名号, et enfin du code clé de vérification 校验码, soit un total de 10 chiffes, comme pour la plupart des ISBN (passés aujourd'hui à 13).

Si la clé de vérification équivaut au chiffre 10, il se transforme alors en la lettre « X », et s'il atteint 11 en la lettre « O », pour ne pas dépasser le nombre réglementaire de l'ISBN. Chaque partie est séparée par un tiret. Enfin, la maison d'édition peut si elle le souhaite rajouter le code pour le public visé, soit «民文 » pour les ouvrages écrits dans les langues des minorités ; «儿 » pour les enfants ; «课» pour les ouvrages de didactique et d'enseignement.

Généralement juxtaposé à l'ISBN (séparé par une barre oblique), on trouve l'indication du catalogage 中国标准书号, composée d'une ou deux lettres indiquant le domaine (sciences, littérature etc), suivies du numéro de parution interne à la maison d'édition pour ce type d'ouvrage (les deux étant séparés par un point ou un point d'interrogation). On retrouve alors les mêmes catégories que précédemment :
  • « A » pour le marxisme et Mao ;
  • « B » pour la philosophie ;
  • « C » pour les sciences sociales ;
  • « D » pour la politique et le droit ;
  • « E » pour les affaires militaires ;
  • « F » pour l'économie ;
  • « G » pour la culture et l'éducation ;
  • « H » pour le langage et l'écriture ;
  • « I » pour la littérature ;
  • « J » pour les arts ;
  • « K » pour l'histoire et la géographie ;
  • « R » pour la médecine etc.
Ainsi, un ouvrage intitulé 白话聊斋 portera l'ISBN 7-80665-136-5 et le code I.535, tandis qu'un dictionnaire 新华词典 consulté au hasard portera le code H.823.

L'édition chinoise a ainsi su s'adapter au numéro d'identification international tout en gardant ses codes de catalogage propres. Au lecteur de voir à présent si cette introduction au codage des livres chinois pourra être utile ou non à ses recherches. [Pour plus d'informations : « 中国标准书号 »] (S. C.)

mardi 2 décembre 2008

La création contemporaine dans le théâtre coréen

le Département d'Etudes Asiatiques de l'Université de Provence et
sa section d'Etudes coréennes

vous convient à une conférence de
M. CHOI Jun-Ho
Professeur à la Korean National University of Arts (Séoul)
Directeur du Centre Culturel Coréen (Paris)
sur le thème de

La création contemporaine
dans le théâtre coréen
et
sa diffusion en France


Mardi 16 décembre 2008
à 17 h 30
Salle des Professeurs (2e étage)
Centre Schumann
Université de Provence
29, avenue Robert-Schuman - 13621 Aix-en-Provence cedex 1

samedi 29 novembre 2008

Réponse à la devinette (017)

Certains l'avaient trouvé :
la source de la devinette n° 17 était ce monument laissé par le
Père Henri Doré S. J. (14 août 1859 - 4 décembre 1931),
Recherches sur les superstitions en Chine
[Zhongguo minjian xin yang] 中國民間信仰.

C'est comme il l'écrit lui-même dans un avant-propos daté du 24 mai 1910 - « En la fête de N.-D. Auxiliatrice, patronne du Kiang-nan » [Jiangnan 江南] -, le fruit « [d']une longue expérience et plus de vingt années de relations quasi-quotidiennes avec les païens », situation extraordinaire qui l'a mis « dans des conditions très favorables pour connaître leur mentalité et toutes leurs croyances ».

Le résultat est en ensemble très copieusement illustré que les Editions You-Feng (Paris) ont eu l'excellente idée de publier en fac-similé en 1995. On peut donc se procurer les 18 volumes auxquels ont été ajoutés une Table analytique et un Index de 440 pages établis par Gilles Faivre qui explique l'utilité de son travail et sa difficulté dans une introduction en forme d'avertissement (pp. 7-10). On ne peut, en effet, faire l'économie de ce volume pour s'orienter dans la masse impressionnante de notations et d'appréciations ainsi réunies -- ce sont, finalement, les premières qui primeront sur les secondes très teintées de l'esprit missionnaire du Père Doré qui découvrit la Chine en 1886, soit un quart de siècle avant l'écroulement du régime impérial.

Le passage retenu apparaissait dans le Tome XIV (p. 605), en conclusion du dernier chapitre de sa présentation de la « Doctrine du Confucéisme ». Pour être équitable, je devrais citer bien des passages concernant les autres « sectes » de la Chine ; je n'aurais en fait que l'embarras du choix. Je vais me contenter de celui dans lequel, à la toute fin de l'« Historique du Bouddhisme. Chine. Depuis les T'ang jusqu'à nos jours » (Partie III, Tome XVII pp. 307-309), Doré évoque (au prix de quelques imperfections pardonnables) un roman pour lequel certains s'enthousiasment encore en ce début de XXIe s. : le Xiyouji 西遊記 [traduit en français par André Lévy sous le titre de La Pérégrination vers l'Ouest (Paris : Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1991 (2 tomes)] :
« Entre tous les romans bouddhico-taoïstes, le plus célèbre est sûrement le roman intitulé : Si-yeou-ki Annales du voyage au paradis de l'Ouest. L'auteur de ce roman est, dit-on, l'écrivain K'ieou Tchang-tch'oen [Qiu Changchun] 邱長春, qui vivait sous la dynastie des Yuen [Yuan] 元 .
Imagination féconde, style imagé et toujours alerte , étude approfondie des croyances et pratiques bouddhiques, le romancier a mis toutes les ressources d'un merveilleux talent au service d'une cause qui ne méritait que l'oubli. Son ouvrage est d'une lecture si séduisante, qu'on peut dire sans exagération que presque tous ceux qui connaissent les caractères chinois l'ont lu, sinon en entier, du moins en partie. Le Si-yeou-ki a été, il est encore de nos jours un des grands organes de popularisation du Bouddhisme. Ce roman est un tour de force imaginative, et un petit chef d'œuvre de littérature populaire. Seul le point de départ est un événement historique. Sous le règne de T'ang T'ai-tsong [Tang Taizong] 唐太宗, le bonze Hiuen-tsang [Xuanzang] 玄奘 partit pour son célèbre voyage dans l'Inde, et en rapporta quelques livres bouddhiques. C'est cette base historique que le romancier a élevé la structure de son récit. »
[Suit un micro-résumé de 28 lignes que je ne reproduis pas ;
une note renvoie à la partie II, Tome VIII, « Le panthéon chinois (suite) »
où l'on trouve (pp. 342-359) une notice sur les personnages principaux du roman]

« Le romancier a su y consigner sous, une forme piquante et inoubliable, toutes les cérémonies et pratiques des bonzes dans les diverses péripéties de la vie humaine. (...) Ce roman pourrait s'intituler : le Bouddhisme en légendes. C'est un des premiers que se procure le lettré débutant, pour se distraire par une lecture intéressante, et c'est en même temps un modèle de style romanesque, que les meilleurs écrivains du genre essaient d'imiter. Il ne serait peut être pas exagéré de dire que le nombre des exemplaires du Si yeou ki doit avoir atteint le million, si même il ne l'a point dépassé. »
Voilà qui servira aussi de mise en bouche pour de prochains billets qui parleront de moines bouddhistes peu recommandables, ceux de différents romans coquins, bien différents de ceux qui mettent en scène l'admirable Bodhidharma acteur d'une « pérégrination didactique », ressuscitée par Vincent Durand-Dastés.

Ah ! J'allais oublier de vous donner la traduction (« II : Lecture du talisman ») apportée par Doré au talisman reproduit Tome II (p. 178, figure n° 110) et traduit Tome V (p. 68). Voici tout d'abord, recopiée le plus scrupuleusement possible la « Disjonction des constituants du talisman » (je mets un tiret au lieu d'aller à la ligne ; mes interventions sont entre crochets) :
« 刺令 Tch'e ling De par ordre d'En haut, que - 日 Je le soleil - 月 Yué la lune - 星辰 Sing tch'eng les étoiles (Sur le talisman le dernier caractère de cette expression est seul écrit.) Donc que tous ces astres lumineux éclairent les idées de ce pauvres délirant. - 七星 Ts'i sing que les esprits des sept étoiles de la Grande Ourse - 罡 Kang et les bon esprits T'ien kang [Tiangang] 天罡 viennent à son secours. - 由 Yeou qu'il en soit ainsi ! »
[Ci ling ri yue xing chen qi xing gang you 刺令日月星辰七星罡由]

« II. Ordre suprême est donné au soleil, à la lune et aux étoiles d'éclairer les idées de cet homme en délire. Que les esprits de la Grande Ourse et ceux des bonnes étoiles T'ien kang 天罡 viennent à son secours. Qu'il en soit ainsi ! »
Qui dit mieux ? (P.K.)

vendredi 28 novembre 2008

Dans la limite des places disponibles

« Entrée libre dans la limite des places disponibles » :
c'est ce qu'indique la page du site de de
l'Institut national d'histoire de l'art (INHA)
qui avertit que
Mardi 2 décembre
, à 18 heures,
à l'Auditorium de la Galerie Colbert
[2 rue Vivienne, Paris, II., accès 6 rue des Petits Champs, voir le plan],
se tiendra un Dialogue entre

Gao Xingjian,
peintre, cinéaste, prix Nobel de littérature en 2000
et
Thierry Dufrêne,
professeur à l’université Paris X - Nanterre,
Directeur du Centre de Recherche en Histoire de l'Art et Histoire des Représentations
(CHAHR), spécialiste reconnu de l'œuvre d'Alberto Giacometti.

Le Dialogue sera précédé de la projection en avant-première du film
Après le déluge
réalisé par Gao Xingjian en 2008,
'film-peinture' dont on peut se faire une petite idée à travers quelques clichés
de la danseuse
Francesca Domenichini
qui a participé au tournage,
déposés sur son portail MySpace.
Je lui ai emprunté celui qui illustre ce billet-annonce
d'un rendez-vous à ne pas manquer,
dans la limite des places disponibles.

jeudi 27 novembre 2008

Cuisine et politesse

Zaojun baojuan [Livre précieux du Dieu de l'âtre, 1884].
Source
: Institut of History and Philology (Academica Sinica, Taipei)

Nous vous invitions il y a quelques mois à lire l'ouvrage d'Henri Lecourt, La cuisine chinoise 中華食譜裝法入門 (Pékin : Albert Nachbaur, 1925 ; Paris : R. Laffont, 1968), bénévolement mis en ligne par Pierre Palpant. Ces recettes de cuisine chinoise dont la publication était alors inédite ont été transmises par « les meilleurs des célestes maîtres queux ». Devant la multitude de parutions actuelles, on peut hésiter à ouvrir ce livre : ce serait une erreur, car il y a là des trésors culinaires datant de la fin des Qing (1644-1911).

Après une introduction sur le Dieu de l'âtre [Zaojun 竈君], Henri Lecourt nous présente les différents ustensiles de la cuisine chinoise ainsi que les principes fondamentaux à garder à l'esprit, notamment un code de civilité « puérile et honnête », dont la place attribuée aux convives (places occupées selon l'âge ou le rang). Suit la présentation des produits, et enfin les « formules et secrets ». Toutes les sortes de viandes y passent, tous les modes de cuisson également, avec des mets des plus rustiques aux plus raffinés. On apprendra notamment que les boissons se composaient de liquides tirés du riz, du sorgho, et qu'on buvait aussi de « l'eau acidulée au vinaigre, ou avec le jus des prunes sûres ».

Pour les plus courageux, nous invitons à compléter cette lecture par celle du Liji 禮記 (Le Livre des rites -- pour cela on se rendra encore à la page consacrée par Pierre Palpant aux Classiques chinois, et on lira les traductions de Séraphin Couvreur (1835-1919), parues sous le titre : Li Ki, Mémoires sur les bienséances et les cérémonies), qui nous livre également quelques secrets de cuisine.

Et pour rester dans le monde des rites, Simon Kiong nous propose un ouvrage sur Quelques mots sur la politesse chinoise (Shanghai : Mission catholique, « Variétés sinologiques » n° 25, 1906), qui nous en apprend plus sur les saluts à la chinoise, l'art de recevoir, mais aussi de rendre visite, le code vestimentaire, les maisons traditionnelles, les rites maritaux et funéraires. Destiné à l'origine aux seuls missionnaires, le père Kiong a décidé de rendre la publication de ce livre publique quelques années avant la chute de la dernière dynastie impériale, en nous annonçant dans son introduction que ces quelques pages « constitueront bientôt un véritable document historique, si fort semble le courant qui emporte la Chine, loin de son passé et de ses traditions, vers les études, les sciences et même la politesse des peuples d'Occident ». En vous souhaitant bon voyage dans l'univers de la politesse et de l'art de la table chinois du début du XXe siècle.... (Solange Cruveillé)

vendredi 21 novembre 2008

De l'intégrité du traducteur


Intéressante idée que celle de l'auteur hongrois Dezsö Kosztolányi (1885-1936) d'écrire une courte nouvelle (7 pages) sur un homme atteint à un tel point du virus de la cleptomanie qu'il ne peut s'empêcher de dérober subrepticement objets et sommes d'argent dans la traduction hongroise du roman policier anglais qu'il est en train de traduire : un certain nombre de fenêtres ou de lustres disparaissent de la version originale à la version traduite, tout comme les livres sterling données par un personnage à un autre, soit cent cinquante au lieu de mille cinq cents... Et son ultime ami de faire, lors de la relecture imposée par l'éditeur, le bilan de ses forfaits traducto-littéraires : « Où les avait-il mis, ces biens mobiliers et immobiliers, qui n'existaient tout de même que sur le papier, dans l'empire de l'imagination, et quel était son but en les volant ? »

Tel est le thème du Traducteur cleptomane (traduit par Ádám Péter et Maurice Regnaut, éd. Viviane Hamy, 1994, pp. 11-17). Au-delà du plaisir qu'on prend à lire cette nouvelle surprenante et originale, on ne peut s'empêcher de penser au travail somme toute très personnel du traducteur, parfois tenté de corriger les maladresses et les incohérences qu'il trouve dans le texte original, hésitant sur le degré d'élégance de la langue cible (parfois imposé par son éditeur), optant parmi les choix de traduction d'un mot ou d'une expression pour celui qui représente le plus sa vision d'un personnage ou d'une situation, et plus encore, ses sentiments à leur égard. De ce point de vue, tout traducteur peut se voir reprocher d'être, sinon cleptomane, du moins indifèle au texte original. Tel est le défi du traducteur : traduire sans trahir ! (Solange Cruveillé)

jeudi 20 novembre 2008

Deliciouseument vôtre

ou De la mise à disposition d'un fonds évolutif de marque-pages (ou bookmarks, favoris, signets, liens internet privilégiés ... ) en rapport avec la littérature chinoise ancienne, afin d'amorcer un mouvement d’ensemble, pour qu'à terme le visiteur de ce blog soit mieux armé pour aborder les littératures d'Extrême-Orient.

Les plus attentifs d'entre vous avaient sûrement noté la présence dans nos liens internet privilégiés [colonne de gauche de ce blog, rubrique « Bibliothèques/Ressources »], d'un lien hypertexte baptisé « Favoris de P[ierre]. K[aser] ». Celui-ci est toujours présent, mais il a été déplacé dans une nouvelle rubrique appelée « Les Favoris des membres de l'équipe ».

De quoi s'agit-il ? Rien de moins qu'une extension de ce blog, qui depuis deux ans déjà a pour double vocation d'être un organe maniable d'informations sur les activités de notre équipe, et de devenir un outil convivial et réactif pour une meilleure connaissance et appréciation des littératures d'Extrême-Orient.

Cette extension, qui je le souhaite trouvera auprès des membres de l'équipe un écho favorable et un accueil pas moins chaleureux de la part de ceux qui comme vous visitent ce blog à raison d'une moyenne de 100 visites par jour - plus 33500 déjà comptabilisées - , s'imposait. En effet, le nombre de liens méritants d'être signalés à votre attention est déjà très important et ne cesse de grandir.

L'internet est devenu, il faut bien le reconnaître, un outil indispensable pour l'étude des littératures d'Extrême-Orient, surtout si l'on est basé, comme nous, à plusieurs dizaines de milliers de lis des lieux de diffusion et de conservation des matériaux de la recherche. C'est aussi un formidable outil pour les étudiants suivant nos cours et travaillant sous notre direction (Master, Thèse), dont la curiosité et l'acuité ne peuvent se satisfaire des fonds mis à leur disposition à proximité.

Qu'ils n'oublient pas, néanmoins, que la bibliothèque universitaire et son personnel mettent toute leur énergie en œuvre pour leur faciliter l'accès à l'information, directement en alimentant les rayonnages ou via le prêt entre bibliothèques ; des séances de formation et d'information leur sont régulièrement proposées -- un grand merci, au passage, à Jean-Luc Bidaux et ses collègues, pour leur implication auprès des étudiants du Département d'Etudes Asiatiques et, également à Solange Cruveillé pour avoir récemment travaillé avec la diligence et le sérieux dont elle est coutumière sur le fonds chinois. Il y a aussi l'ensemble des ressources informatiques mises en place par la Bibliothèque Universitaire à partir de son site et celles que l’Université offre par l'intermédiaire de l'Environnement Numérique de Travail (ENT). Malgré tous ces efforts, une part des matériaux reste encore hors de portée ou engoncés dans la forêt touffue de l'internet savant.

Plutôt que d'allonger avec l'inconfort que cela représente pour celui qui doit s’y atteler des listes de liens vouées à l'inertie [PiKaWeb n'a pas bougé depuis le 2 juillet 2007] -, j'ai choisi pour accomplir cette noble mission, d'utiliser l'outil le mieux adapté et le plus facile à prendre en main qui est, sans conteste possible, celui proposé par Delicious.com site de « Social bookmarking » (marque-page social) lequel vient justement de faire peau neuve.

Un blog dispensera aux plus hésitants informations et astuces - voir notamment le film du billet « Oh happy day — the new Delicious is here » -, mais c'est à partir du site que l'on peut s'inscrire et sans aucune difficulté se mettre à l'œuvre : en deux ou trois opérations très simples, vous allez vous retrouver à la tête d'une armée de liens en bon ordre de bataille prêt à l'usage et au partage - vous pouvez, en effet, charger vos marque-pages personnels directement depuis votre navigateur et même, si vous le souhaitez, choisir de gérer à plusieurs cet espace ; en plus, vous l'aurez noté, « It's free ! » : que demander de plus ?

Je fais le vœu que rapidement la liste des listes de favoris s'allonge et qu'à côté des « Favoris de Pierre Kaser », on puisse trouver les favoris des autres membres de l'équipe -- lesquels listes pourraient même un jour prochain fusionner. Ne serait-ce pas merveilleux d'avoir ces fenêtres ouvertes sur la littérature chinoise de ce siècle et du précédent grâce à Noël Dutrait, sur les arcanes du taoïsme grâce à Philippe Che, tout sur les renardes subtiles et terrifiantes qu’affectionne Solange Cruveillé, le meilleur de la littérature Coréenne grâce à Julie Kim et Jean-Claude de Crescenzo, etc.... ?

Je vous sens déjà impatient de créer votre espace aussi vais-je être bref. Un dernier mot, néanmoins, sur ma liste de favoris : elle trahit mon intérêt quasi exclusif pour la littérature chinoise ancienne et les matériaux que son étude conduit à explorer et à exploiter ; dans sa physionomie actuelle (un ensemble de 72 liens) elle est, en définitif, plus orientée vers des sujets en rapport avec la littérature narrative chinoise produite entre le Xe siècle et le début du XXe, avec un prédilection pour le roman en langue vulgaire des XVIIe et XVIIIe s.. Les étudiants de Master qui suivent mes cours sur ces sujets y trouveront notamment des pistes pour approfondir les thèmes qu'on envisage trop rapidement pendant l'année. Je m'engage à la perfectionner notamment en unifiant les mots clef en trois langues (français, anglais, chinois) - ce qui aura pour conséquence de modifier considérablement le nuage de mots clefs (« tags cloud ») ci-dessus - et, surtout, à l'alimenter régulièrement. A vous, après, d'en prendre possession : en jouant notamment sur les options de présentation, ou en découvrant, par exemple, les listes de liens de personnes qui partagent les mêmes centres d'intérêt que vous ....

C'est ainsi qu'en cliquant sur le « 7 » figurant à droite du nom de notre blog, j'ai pu découvrir que six autres personnes avait inscrit son adresse dans leur registre. Ainsi, quand vous aurez créé votre compte et commencé à organiser vos liens en fonction de vos exigences et de votre curiosité, n'oubliez pas, s'il vous plait, d'y ajouter notre blog. Merci d'avance. (P.K.)

mercredi 19 novembre 2008

Les œuvres littéraires, produits de consommation ?

A qui une œuvre littéraire appartient-elle ? A son auteur ?
A la maison d'édition qui la publie? Aux lecteurs ?
Au patrimoine culturel d'un pays ?
L'exemple de
Jin Yong 金庸 (6 février 1924 -),
écrivain chinois populaire et respecté,
pose la question de la boulimie littéraire actuelle et des lois de l'édition.

Jin Yong 金庸 est un des écrivains chinois dont les oeuvres sont le plus adaptées à la télévision. Mais si Jin Yong a déjà écrit un grand nombre de romans de chevalerie, wuxia xiaoshuo 武侠小说, il n'a jamais composé de scénarios pour séries télévisées. D'après nos informations, l'assemblée en charge des programmes d'arts martiaux de la Télévision centrale de Chine a pourtant invité Jin Yong à participer à leurs projets et à rédiger des scénarios pour séries télévisées, à hauteur de 100 000 yuan par épisode. Proposition à laquelle l'intéressé n'a pas encore répondu. Et ce silence est légitime : si Jin Yong avait dû donner une réponse, elle aurait de toutes façons été négative. Il ne faut pas oublier que l'écrivain est déjà âgé (84 ans), et qu'écrire des scénarios demande comme chacun le sait beaucoup d'énergie. Apporter quelques arrangements à ses œuvres passe encore, mais porter sur ses épaules un tournage complet, voilà qui serait au-dessus de ses forces. Jin Yong se pose en grand maître du monde de la chevalerie : pour ce qui est des décors et des personnages, il peut être de bon conseil, mais il ne peut s'occuper en personne de tout et de rien. Quant aux royalties, ce n'est de surcroît pas un argument attractif pour cet auteur qui a déjà négocié les droits d'adaptation de ses œuvres à la télé comme au cinéma avec Zhang Jizhong, pour la somme d'un yuan symbolique.

Ainsi, il y a vraiment peu de chance de voir un jour Jin Yong en scénariste. Mais ce que montre ce projet, c'est que la « consommation » des œuvres de Jin Yong devient un véritable phénomène dans le monde du divertissement culturel. Notons par exemple qu'à l'occasion de la grande fête internationale de Confucius organisée dernièrement dans la province du Shandong, Jin Yong a été sollicité pour écrire l'oraison funèbre au grand Maître, avec des phrases en quatre caractères, dans un chinois à moitié classique, mais faisant néanmoins référence aux secours apportés aux sinistrés du séisme, aux Jeux Olympiques, à la bienveillance, à la protection de l'environnement, au rayonnement de la culture chinoise dans le monde... Un débat s'est engagé sur la toile concernant le bien-fondé d'une rédaction d'un tel discours par Jin Yong, choix qui s'avère à présent plutôt bon (et ce parmi toutes les personnalités importantes sur le plan culturel).

Tout le monde aime accommoder Jin Yong à toutes les sauces, ce qui n'est pas pour lui déplaire. Ces dernières années, dans les fréquentes interviews qu'il a accordées, il a débattu avec des spécialistes de jeux vidéos de kungfu, participé à des colloques universitaires, encadré des doctorants etc. Auteur respecté par son lectorat, Jin Yong a toujours arboré un air franc et souriant, fait preuve dans sa façon de parler de modestie et de discrétion. Il a notamment déclaré à l'occasion du séminaire international sur ses romans : « Je viens ici pour solliciter modestement des avis. J'ai déjà révisé quelque peu mes romans, et j'espère que chacun m'aiguillera sur leurs points faibles et leurs lacunes. [...] On trouve en effet dans mes ouvrages beaucoup de passages inaboutis, je vous invite à m'en faire part : j'en prendrai note et ainsi je pourrai apporter les corrections nécessaires. » Un bel exemple pour tous les spécialistes en arts et en lettres pressés de devenir des Maîtres reconnus.

En tant qu'objet d'étude, les œuvres de Jin Yong sont déjà devenues des classiques dans le coeur de tous, avec leurs erreurs et leurs omissions. D'ailleurs, s'il les corrigeait, cela pourrait en mécontenter plus d'un : ses romans ne lui appartiennent déjà plus. Pourtant, Jin Yong a consacré beaucoup d'énergie à repriser une quinzaine de ses romans, alléguant l'idée de Lu Xun 魯迅 (1881-1936) « [qu'] un bon roman doit être révisé cinquante fois ». Il lui faudrait ainsi dix années de travail ininterrompu pour reprendre la totalité de ses œuvres. Mais pour les lecteurs conservateurs et résolus, cette nouvelle fait froid dans le dos. Si Jin Yong décidait de publier de nouveau ses romans révisés, son lectorat pourrait même ne pas s'y intéresser, et d'après les enquêtes, les ventes seraient mauvaises.

D'aucuns ont avancé comme critique que si Jin Yong corrigeait ses propres romans, c'était pour répondre à la demande des maisons d'édition désireuses de vendre plus. Peut-on le leur reprocher ?

Si les ventes ne suivent pas, cela ne veut pas dire que le blason de Jin Yong a perdu en éclat, mais simplement que le jeune public se lasse des romans de chevalerie. Si on considère la première parution du roman de Jin Yong, Shujian enchou lu书剑恩仇录, dans le Nouveau journal du soir, Xin wanbao 新晚报 en 1955, on se rend compte que les romans de l'écrivain ont été populaires pendant plus d'un demi-siècle. Mais ce qui marche en ce moment sur internet, ce sont des chevaliers d'un genre nouveau, avec des auteurs post années 80 et 90 : de l'intrigue au style d'écriture, les romans de gongfu sont déjà entrés dans une ère nouvelle, et même si les œuvres de Jin Yong restent un classique du genre, à cette époque de lecture de masse sur internet, même un écrivain respectacle comme lui ne peut rien contre la perte de son lectorat.

Le succès d'un roman dépend donc peut-être simplement de courants, de modes, de l'offre et de la demande du moment... Alors, le roman simple produit de consommation ? Le débat est ouvert. (Solange Cruveillé)
[Source Zhongguo qingnianbao 中国青年报, 07/10/2008,
repris sur Xinhuanet.com]

mardi 11 novembre 2008

Quelques notes au fil ...

… du clavier d’ordinateur…


  • Des nouvelles de Gao Xingjian
Un article de Raphaëlle Rérolle paru dans Le Monde des livres du 31 octobre dernier a attiré mon attention sur l’activité récente de Gao Xingjian à Barcelone où il participait à « Kosmopolis », la Fête internationale de la littérature qui a lieu tous les deux ans. Il y a prononcé la conférence inaugurale devant cinq cents personnes et réaffirmé sa position sur la place de l’écrivain, un thème qu’il a développé aussi dans son recueil de textes publié cette année à Hong Kong, Singapour et Taiwan sous le titre « Au sujet de la création » 论创作.

Ses propos ont été rapportés par Raphaëlle Rérolle : « Un écrivain est avant tout un individu. En tant que tel, il ne peut manipuler le politique. S’il met sa littérature au service de la politique, il en devient l’outil, l’agent de propagande. Il perd alors sa vérité, sa voix. » Et, au sujet de la modernité, il a ajouté : « La modernité est fondée sur une idéologie de la négation. Moi je pense qu’on peut innover sans passer par la remise en cause systématique de ce qui précède. Je ne suis pas révolutionnaire ni provocateur, je respecte et j’apprécie la tradition, ce qui ne veut pas dire qu’il faille la reproduire. Simplement accepter de la réexaminer. »

On le voit, Gao Xingjian tourne résolument le dos à la « littérature engagée » du XXe siècle et ne cesse de réaffirmer cette position qui déconcerte certains. Un dialogue qu’il a eu avec Liu Zaifu à Hong Kong au mois de mai dernier apporte aussi un éclairage sur cette position. Ce dialogue paraîtra prochainement dans la revue Perspectives chinoises du CEFC de Hong Kong. On peut suivre un résumé de sa conférence de presse sur Blip.tv.


A Barcelone, Gao Xingjian ne s’est pas contenté de prononcer cette allocution, il a aussi présenté ses dernières toiles dans une exposition organisée à la Galeria Senda. Le titre en était « Después del diluvio ». Et, pour accompagner cette exposition, Gao Xingjian a tourné un nouveau film avec Corinne Dardé au sujet de son travail pictural. Ce film, d’une beauté plastique fulgurante, peut être vu à l’espace de recherche et de documentation Gao Xingjian de notre université grâce à l’amabilité de l’artiste.

Enfin, les études au sujet de l’œuvre de Gao Xingjian se poursuivent avec la préparation de la publication des actes du colloque de Hong Kong de mai 2008 : « Gao Xingjian, a Writer For His Culture, a Writer Against His Culture », publication dont s’occupent activement Sebastian Veg, chercheur au CEFC et membre associé de notre équipe, ainsi que Gilbert Fong, professeur à la CUHK que nous avons souvent le plaisir d’inviter dans notre université.

  • Des nouvelles de la traduction
Le Magazine littéraire de ce mois-ci publie une enquête signée Pierre Assouline intitulée « Les lois de la traduction perpétuelle » dans laquelle l’auteur s’interroge sur la nécessité de retraduire les œuvres dites « classiques ». Selon Antoine Berman dans L’épreuve de l’étranger (Gallimard 1984), cité par Pierre Assouline, cette retraduction est nécessaire, car elle doit « nous rouvrir l’accès à des œuvres dont la puissance d’ébranlement et d’interpellation avait fini par être menacée à la fois par leur « gloire » (trop de clarté obscurcit, trop de rayonnement épuise) et par des traductions appartenant à une phase de la conscience occidentale qui ne correspond plus à la nôtre »…

Et justement, dans notre université, le directeur de notre école doctorale, Jean-Raymond Fanlo, vient de publier une retraduction du célébrissime Don Quichotte de Cervantès accompagné de ses Nouvelles exemplaires. Dans une longue introduction, Jean-Raymond Fanlo justifie sa démarche et ses choix de traducteur. Je pense que ce texte passionnant peut apporter beaucoup à tous les traducteurs, qu’ils soient d’accord ou non avec la démarche de son auteur, qu’ils soient hispanisants ou non, tellement elle aborde des thèmes communs à l’ensemble des traductions littéraires.

Et surtout, il nous reste le plaisir de découvrir une nouvelle traduction du Don Quichotte, le plus grand roman de tous les siècles selon certains… Une traduction dont Vincent Roy dit dans un article du Monde des Livres « Traduire Cervantès, tripes et boyaux » (7 novembre 2008) : « Le Quichotte se lit désormais comme une aventure au présent. C’est le tour de force de cette nouvelle traduction ».


Pour finir, j’ai envie de dire tout le plaisir que j’ai eu à lire le dernier livre de J.M.G. Le Clézio, Ritournelle de la faim (Gallimard, 2008). Toutefois, j’ai eu une pensée pour les traducteurs qui devront s’atteler à la traduction de ce roman et plus particulièrement au passage suivant qu’ils devront rendre en chinois, japonais, hindi, vietnamien, coréen, thaï et bien d’autres langues du monde :
« Avancer tout droit sur cette route, dans le phaéton Belle-Epoque qui arborait ses splendeurs passées comme une grande cocotte ses bijoux surannés et ses fourrures mitées. Justine digne et droite, chapeautée, gantée, pour mieux en remontrer aux boches. Alexandre, son teint bistre de vieux colonial, quelque chose d’indien dans les mèches blanches qui parsemaient sa tignasse noire. Le barda plus qu’invraisemblable dans l’habitacle de la De Dion, surtout la collection de cannes-épées provenant de Maurice, dont Alexandre avait refusé de se défaire et qui brinquebalait au plafond, attachée par un lacis de ficelles et de nœuds marins. Avait-il réussi à emporter à l’insu de sa femme le modèle au tiers de la grande hélice en bois tournée par un ébéniste selon ses plans, qui devait définitivement révolutionner la propulsion du plus-léger-que-l’air ? »
(Le Clézio, Ritournelle de la faim, p. 149).
Noël Dutrait
11 novembre 2008

samedi 8 novembre 2008

Week-end Fu ...

... ou, pour filer la private joke, W.-E. ふ.

Les moments de détente étant rares, ils sont précieux. En conséquence, il convient de ne pas se tromper dans le choix des films (pour ceux qui aiment encore ce genre moribond), les eXpo[sition]s, les balades et les livres à inscrire au programme de week-ends toujours trop courts. Je vous laisse vous débrouiller pour le reste, mais pour les livres, je me permets d'intervenir pour vous conseiller une lecture. Il s'agit, ni plus ni moins, de la suite des aventures de Fu Manchu dont je vous avais déjà vanté les qualités, celles du texte comme celles de la traduction d'Anne-Sylvie Homassel.

Si vous avez aimé Le Mystérieux Docteur Fu Manchu que les Editions Zulma avaient publié en janvier 2008, vous allez adorer

On y retrouve sous la belle couverture de David Pearson, le souffle mystérieux et haletant qui a fait le succès de la série de Sax Rohmer (1883-1959) lors de sa sortie au tout début du XXe siècle (1913 et 1916). La traductrice a encore fait des prouesses pour ressusciter un feuilleton à rebondissements que les précédentes traductions avaient pour le moins terni. En lui redonnant toute sa vigueur sans ruiner son irrésistible humour, elle en sert admirablement l'esprit et nous plonge d'emblée dans l'action. Voyez, si après avoir lu le passage suivant, vous pouvez résister longtemps au charme de l'écriture de Sax Rohmer et à l'attraction du docteur Fu Manchu :
« Imaginez-vous donc un individu long, maigre, félin, les épaules hautes ; donnez-lui le front de Shakespeare et le visage de Satan, un crâne soigneusement rasé et des yeux verts - verts comme ceux des chats. Mettez à sa disposition toute la cruauté d'un vaste peuple de l'Asie, concentrée en un esprit géant, toutes les ressources de la science du passé et du présent et peut-être bien toute la fortune d'un riche gouvernement - même si celui-ci nie complètement l'existence de cet individu. Cet être effroyable, le voyez-vous en esprit ? Eh bien, je vous présente le Dr Fu Manchu, le péril jaune incarné en un seul individu. »
Reposé l’ouvrage, on se demande avec angoisse combien de temps on va devoir attendre avant l’arrivée dans nos librairies de L'Ombre du docteur Fu Manchu, troisième épisode du cycle fu-manchien et promesse d'un nouveau week-end absolument Fu. (P.K.)

vendredi 7 novembre 2008

Babel-UP

« Fifty to ninety percent of the world's languages
are predicted to disappear in the next century,
many with little or no significant documentation.
»

Cette constatation, particulièrement effrayante, est à la base du Rosetta Project qui est « a global collaboration of language specialists and native speakers working to build a publicly accessible digital library of human languages. Since becoming a National Science Digital Library collection in 2004, the Rosetta Archive has more than doubled its collection size, now serving nearly 100,000 pages of material documenting over 2,500 languages—the largest resource of its kind on the Net. »

Je vous invite à prendre la mesure de ce projet grandiose en consultant rosettaproject.org et en suivant ses progrès sur le blog de The Long Now Foundation qui y revient dans un billet du 3 novembre 02008 dans lequel il est fait état des dernières nouvelles concernant


Ce court préambule pour signaler aux étudiants et aux enseignants de notre université qu'un projet de mise en commun des langues est en train de prendre forme et que certaines activités sont d'ores et déjà programmées.
Je me contenterai ici de proposer des fragments des documents et des annonces concernant ce projet qui a pour nom

BabeL1
Son coordinateur est Médéric Gasquet-Cyrus
(Département de Linguistique et Phonétique générales)

BabeL1 s'inscrit dans le cadre du projet d'université « Rompre l’isolement » qui vise à renforcer le lien social entre les étudiants notamment ceux qui sont en première année de licence, d'où le L1 de l'intitulé :
Dans ce cadre, le Département de Linguistique et Phonétique Générales, avec les départements d’espagnol et d’anglais, propose un projet destiné à renforcer la communication et la vie universitaire à travers la mise en valeur des langues et de leurs dimensions culturelles. L’intention générale est de mettre en avant la dimension plurilingue de l’Université de Provence, telle qu’elle a été rendue visible par un récent dossier de l’UP : Les langues à l’Université. Un plurilinguisme présent à travers les 45 langues enseignées à Aix (2e offre après Paris), mais aussi à travers les langues et variétés dialectales parlées par tous les étudiants.

Il s’agira donc de faire voir ou entendre un maximum de langues. Plus précisément, l’accent sera mis sur la manière dont les langues permettent d’exprimer une certaine sociabilité, une manière d’être ensemble. A ce titre, il serait intéressant de collecter, dans le plus grand nombre de langues possible, des façons de se saluer et de souhaiter la bienvenue, des mots, des expressions, des dictons, des chansons ou des extraits poétiques évoquant la rencontre, l’empathie, etc.

Concrètement, les étudiants intéressés, soutenus par les enseignants motivés, mettront en œuvre des actions pour laisser voir/entendre ce plurilinguisme, notamment au cours de la journée festive du mardi 2 décembre 2008 sur le thème de la rencontre, point d’orgue du premier volet du projet « Rompre l’isolement ».

Ce jour-là, le grand hall sera investi par des étudiants de nombreux départements qui présenteront de la musique, de la danse, du théâtre, des ateliers de traduction, des expos photos, des sports, des émissions radio, etc.
Une première réunion a permis de définir les pistes de travail suivantes.
  • Textes à trouver, à afficher et à traduire dans le plus grand nombre de langues / dialectes / variétés possibles : « Bienvenue », « - Salut, ça va ? - Oui, et toi/vous ? », « Merci », « A bientôt ». Expressions, proverbes, dictons, extraits de chansons, de poésies… Jeux de mots, virelangues (style « Les chaussettes de l’archiduchesse… »)
  • Traductions : signalétique (grand hall, accueil, étages, amphi, secrétariat, bibliothèque, WC, etc.), atelier de traduction (en concertation avec l’atelier concerné), atelier Langue des Signes, traduire les activités qui se dérouleront le 2 décembre 2008 dans le grand hall : théâtre, danse, traduction, langue des signes, sports, musique, atelier de gestion du stress, etc.
  • Sonorisation : diffusion de messages (mots, expressions, dialogues, chansons…) dans un grand nombre de langues dans le grand hall, possibilité de fournir des sons à RadioLab pour qu’elle fasse des mixages des sons.
Les dates des prochaines réunions ont déjà été fixées :
  • lundi 17/11 de 12h30 à 13h45, amphi Guyon
  • lundi 24/11 de 12h30 à 13h45, amphi Guyon
Les enseignants et étudiants intéressés doivent prendre contact au plus vite avec
Médéric Gasquet-Cyrus (mederic.gasquet-cyrus@univ-provence.fr)

mercredi 5 novembre 2008

Devinette (017)

Trouver une devinette qui résistera à Google devient de plus en plus difficile. En vous proposant le texte suivant pour objet de réflexion, je ne suis pas assuré d'avoir mis la main sur un ouvrage ayant échappé à une 'pdf-ification' à grande échelle des sources tombées dans le domaine public. Si c'est effectivement le cas, l'identification de l'auteur (et de la provenance) du texte suivant risque de vous poser quelques difficultés -- juste rétribution de mes efforts pour vous amuser :
Personne n'ignore la campagne bruyante menée par la presse pendant la fin de l'année 1913, en faveur du Confucéisme. Les dissertations succèdent aux dissertations dans le but d'obtenir que le Confucéisme soit proclamé comme religion d'Etat. Les arguments invoqués sont très pauvres, mais la passion des lutteurs décuple leur audace, il s'agit en effet de concentrer dans les mains des lettrés toutes les forces universitaires pour opprimer à leur guise toute idée contraire à la leur ; c'est avant tout un combat acharné contre l'influence des étrangers en Chine. Ces gens-là ressemblent à leurs aînés, ils veulent la liberté mais pour eux seuls, le Confucéisme est pour eux un moyen d'exclure des charges publiques et de l'enseignement quiconque refusera de plier le genou devant l'idole. Le Confucéisme n'est pas une religion, ce n'est qu'une école en littérature, une secte des partisans à outrance de l'antiquité et des traditions des anciennes dynasties chinoises.
En janvier 1917, par neuf voix de majorité, l'Assemblée nationale vient de décréter que le Confucéisme ne sera point établi comme religion d'Etat. La liberté des cultes est sanctionnée. Cette décision, si elle est maintenue, serait un gage de paix et de concorde. Sommes-nous à l'abri d'un retour offensif ? Ce qu'il y a de certain c'est que le bloc des Lettrés n'a pas désarmé.
Après réflexion, je pense que j'aurai peut-être dû me contenter de vous demander de traduire le talisman/indice retenu en illustration. N.B. que celui-ci traite le délire : « Quand le malade parle sans en avoir conscience, dès qu'on s'aperçoit du désordre de ses facultés mentales, on colle ce talisman sur sa poitrine, ou on l'épingle sur ses habits. S'il peut encore absorber du liquide, on lui donne à boire une potion contenant la cendre du talisman. » Vous pouvez dès lors affronter cette 17ème devinette dont la réponse viendra, en son temps, récompenser vos efforts. (P.K.)

mardi 4 novembre 2008

Kǔmutonèla et cetera

Avant tout, je tiens à remercier Vincent Durand Dastès (INALCO) dont l'ouvrage La Conversion de l'Orient : une pérégrination didactique de Bodhidharma dans un roman chinois du XVIIe siècle (Leuwen : Peeters / Bruxelles : Institut Belge des Hautes Etudes Chinoises, coll."Mélanges chinois et bouddhiques" n° XXIX, 2008, X-437p.) vient de sortir, de m'avoir signalé l'existence de ce sympathique projet mené depuis la Bibliothèque Universitaire des langues et civilisations (BULAC) de l'INALCO qui porte le titre de

La page d'accueil du site qui permet d'en feuilleter les premières pages le présente ainsi :
Le Dictionnaire des Intraduisibles est un projet, ouvert à tous, qui vise à célébrer de manière ludique la diversité des langues. Chaque personne peut proposer un ou plusieurs mots choisis dans sa langue de prédilection et qui, pour des raisons culturelles, résistent à l'exercice de la traduction. Chaque mot doit faire l'objet d'un article éclairant la singularité de ce mot. Attention ! Ces articles ne sont pas destinés à des scientifiques mais à un public plus large, simples lecteurs curieux des cultures du monde. Les textes doivent donc être imaginés comme des invitations au voyage ; il est essentiel de les rédiger avec un esprit de jubilation, sans jargon technique.
La procédure pour participer est simple et clairement expliquée. Au terme d'un processus de mise en ligne des articles, ceux-ci seront publiés sous le titre de Dictionnaire des Intraduisibles. L'ouvrage sortira en librairie à l'automne 2010.

Voici, afin de stimuler des vocations, deux exemples de mots intraduisibles qu'on pourra y trouver :
  • Celui-ci, publié le mercredi 22 octobre 2008, a été proposé par Annie Montaut, professeur de hindi et de linguistique générale à l’INALCO et traductrice :
Tout le monde voit ce que c’est mais personne ne parvient à le traduire. C’est en tout cas un terme dont le sens est loin de s’épuiser dans « illusion » et ses connotations négatives.
Māyā préside à la construction du monde contingent, celui-là même où l’homme est amené à exercer sa tâche d’homme (dût-elle consister à transcender māyā). Il est cela même dont les artistes refusent de se détourner car māyā conditionne la création artistique (par opposition à la trajectoire mystique, qui prêche volontiers le détournement par rapport à māyā)...
  • Celui-ci, mardi 28 octobre 2008, a été proposé par Marcel Courthiade, maître de conférences à l'INALCO :
Faire comme une fourmi qui tourne dans tous les coins pour rapporter des provisions à la maison.
Kǔmutonèla i kiri kaj naj la muj, na o manuś ! / « Même la fourmi qui n'a pas de bouche (qui est un animal) elle "kǔmutone", à plus forte raison l'homme ! »
A vous de jouer : qui n'a pas dans son enfer personnel quelqu'intraduit ? (P.K.)

samedi 1 novembre 2008

Le Clézio et la Chine

Suite à l'attribution récente du prix Nobel de littérature 2008 à Le Clézio, l'agence de presse chinoise Xinhua a publié en ligne un article fort intéressant sur la réception en Chine du célèbre écrivain français, dont nous vous livrons une traduction générale. L'occasion pour nous de juger de quelle notoriété
Jean-Marie Gustave Le Clézio
(让·马瑞尔·古斯塔夫·勒·克莱齐奥)
jouit en Chine, mais aussi de savoir quelles sont les étapes de sa carrière ou bien ses goûts littéraires qui ont le plus marqué le public chinois.

Le titre même de l'article présente Le Clézio comme un « grand passionné de culture chinoise et un fan de Lao She 老舍 ». Celui qui est considéré en France comme « l'un des plus grandioses écrivains existants », et présenté par l'Académie suédoise comme « le pionnier d'un nouveau genre littéraire, aux oeuvres pleines d'un mystère poétique », offre à l'Europe un nouveau prix Nobel de littérature, laissant « les écrivains américains loin derrière » (la dernière en date étant l'écrivaine Tony Morrison, en 1993).

Après une présentation biographique de Le Clézio, l'article cite son premier roman, très remarqué, le Procès-verbal 诉讼笔录 publié en 1963, alors qu'il n'est âgé que de 23 ans. Suivront une trentaine d'ouvrages, avec pour protagonistes une majorité de « marginaux et de vagabonds, qui reflètent son intérêt pour les sociétés primitives et les cultures anciennes disparues, et tout particulièrement les Indiens d'Amérique ». En 1994, le magazine français, Dushu 读书 (Lire) publie également le résultat d'une enquête d'opinion auprès des lecteurs français, qui le placent comme l'une des trois étoiles de la littérature française, aux côtés de Modiano 莫迪亚诺 et de Perec 佩雷克.
Le Clézio éprouve depuis longtemps un vif intérêt pour la Chine : en 1967, alors que la France et la Chine renouent au niveau des relations diplomatiques, l'écrivain demande à faire partie du premier groupe de jeunes gens envoyés en Chine dans le cadre d'une coopération francochinoise. Malheureusement, sa demande est rejetée. Mais l'écrivain se rappelle que, dans l'attente de la décision du Ministère français des Affaires Etrangères, le ciel de Nice avait pris pour lui un autre éclat, identique à celui des planches d'illustration du Rêve dans le pavillon rouge (Hongloumeng 红楼梦 ) de Cao Xueqin 曹雪芹. Le Clézio a toujours ressenti un vif intérêt pour la culture chinoise, pour la littérature chinoise en particulier, et surtout pour les oeuvres de Lao She. Il affirme : « La lecture des grands classiques de la littérature chinoise, la découverte de l'Opéra de Pékin mais aussi de la peinture traditionnelle chinoise m'ont profondément influencé. J'apprécie tout particulièrement les romans chinois modernes, notamment ceux de Lu Xun 鲁迅 et de Ba Jin 巴金, et tout spécialement ceux du romancier pékinois Lao She. Je trouve que la profondeur, l'enthousiasme et l'humour qui se dégagent des romans de cet écrivain ont un caractère universel, qui dépassent les frontières nationales ».

Celui qui s'est déjà rendu en Chine par trois fois s'est vu décerner le 28 janvier 2008 par la maison d'édition Renmin wenxue 人民文学 le prix du meilleur écrivain étranger de l'année 2006 pour son roman Ourania 乌拉尼亚. Il s'est alors déplacé à Beijing pour recevoir son prix. Le plus grand spécialiste chinois actuel de littérature française (et ami de Le Clézio), Yu Zhongxian 余中先, a commenté avant même l'annonce du nouveau Prix Nobel de littérature, que s'il devait être attribué à un écrivain français, ce serait forcément à Le Clézio. « L'écriture de Le Clézio est vraiment remarquable ! [...] L'obtention du prix Nobel de littérature n'est pas une surprise, il méritait vraiment cette récompense », a dit-il déclaré plus tard, lui qui a lu presque tous ses romans, dont Le Procès-verbal 诉讼笔录 et La Guerre 战争, les plus célèbres.

L'écrivain est admiré pour son incroyable discernement ainsi que pour sa capacité à dépeindre ceux qui vont à contre-courant et vivent en marge de la société moderne. Ces personnages sont souvent des laissés-pour-compte du monde moderne, ils vénèrent la nature et la liberté, tout en conservant leur simplicité. Yu Zhongxian considère que l'intérêt de Le Clézio pour ces sociétés est sans doute lié à son expérience personnelle : même s'il est né en France et a reçu une bonne éducation en Angleterre, il a également vécu en Afrique et en Corée, et sa position cosmopolite fait qu'il a toujours su laisser de côté les préjugés et s'intéresser aux gens qui vivent retirés. Lors de sa venue en janvier à Beijing pour recevoir son prix, Yu Zhongxian a noté qu'il portait aux pieds de simples sandales sur une paire de chaussettes, et ce malgré le froid : sûrement une habitude qu'il avait gardé de son long séjour en Afrique !
On peut donc voir que la remise du Prix Nobel de littérature 2008 à Le Clézio ravit le public chinois, qui a su très tôt reconnaître en lui un écrivain de talent, et apprécie depuis longtemps déjà son amour pour la culture et la littérature chinoise. (Solange Cruveillé)