dimanche 23 janvier 2011

Au sujet de « Quand l’écriture se dérobe » (Le Monde, 21/01/2011)

Gao Xingjian/Noël Dutrait. BPI de Beaubourg, 17/01/11.

Nous avons signalé sur notre compte Twitter, l’article que Alain Beuve-Méry et Florence Noiville ont publié dans Le Monde du 21 janvier 2011, intitulé « Quand l’écriture se dérobe » et sous-titré : « Le fameux vertige de la page blanche n’épargne pas les écrivains confirmés. Tous élaborent des stratagèmes pour l’affronter ».

En introduction, les auteurs parlent de la page blanche comme si c’était « une maladie honteuse de l’écrivain : la panne, le blocage, le spectre hideux… ». Puis ils prennent le cas de Gao Xingjian, prix Nobel de littérature 2000, comme exemple d’un grand écrivain victime de cette « maladie ». Tout en reconnaissant que ses encres de Chine présentées à la Galerie Claude Bernard sont « magnifiques », ils affirment que Gao Xingjian n’est plus dans l’actualité pour ses écrits. « Comme si, écrivent-ils, après la magistrale Montagne de l’Ame (écrit en 1990, et paru à l’Aube en 2002 (sic), le prix Nobel qui lui a été décerné juste après le Livre d’un homme seul (L’Aube 2000), avait asséché sa créativité littéraire ».

Outre le fait que La Montagne de l’Ame n’est pas sortie en France en 2002, mais en 1995, il est inexact d’affirmer que Gao Xingjian se trouve devant une sorte de syndrome de la page blanche. En réalité, Gao Xingjian, comme il l’a dit lors de la discussion que j’ai animée à la BPI de Beaubourg le 17 janvier, a commencé à peindre très tôt et la peinture est pour lui une forme d’expression aussi importante que l’écriture littéraire, le cinéma ou l’écriture théâtrale. C’est bien mal connaître Gao Xingjian que de penser qu’il puisse « être en panne ». Hormis une courte période qui a suivi l’obtention du prix Nobel au cours de laquelle il est tombé gravement malade, il n’a jamais cessé de créer ou d’écrire, par exemple des textes théoriques au sujet de la création et du théâtre (deux volumes parus à Hong Kong et Taiwan, en cours de traduction aux éditions du Seuil). Que l’on pense au bel objet d’art qu’il a publié aux éditions du Seuil en 2002 intitulé L’Errance de l’oiseau ou au livret pour un spectacle de danse intitulé Ballade Nocturne (Paris, Sylph Editions, traduit en anglais par Claire Conceison), la pièce de théâtre Le Quêteur de la mort (Le Seuil, 2004), Gao Xingjian est loin d’être silencieux.

Loin des modes et des chapelles, il crée comme bon lui semble ; si la forme romanesque ne correspond pas à ce qu’il veut exprimer, il se consacre entièrement à la peinture, puis, lorsqu’il a achevé ses tableaux pour une exposition à Singapour, Hong Kong ou Paris, il écrit des poèmes ou des textes dans lesquels il élabore une théorie très personnelle sur l’art du comédien ou sur le rôle de la littérature. Après avoir écrit et mis en scène un magnifique opéra la Neige en août en 2003 et 2005 à Taiwan puis à Marseille, sur une musique de Xu Shuya (la musique est sans doute le seul art qu’il ne pratique pas), il se lance dans la réalisation de films totalement atypiques.

Enfin, l’article de Alain Beuve-Méry et Florence Noiville laisse entendre que Gao Xingjian souffrirait d’une situation de blocage. Je ne pense pas que le nombreux public qui est venu l’écouter à la BPI de Beaubourg ait eu cette impression. Bien au contraire, il m’a paru totalement épanoui, presque serein, lorsqu’il a expliqué comment la pratique des différentes formes artistiques lui permettait de mieux s’exprimer. Il s’agit pour lui seulement d’une question de période dans sa vie créatrice. Actuellement, c’est la période de création cinématographique, peut-être bientôt de création poétique… Gao Xingjian est à la fois écrivain, peintre, théoricien, cinéaste, metteur en scène, théoricien de la création littéraire, artistique et théâtrale… Le phénomène est sans doute trop rare pour que les critiques parviennent à l’appréhender dans sa totalité.

Noël Dutrait (23 janvier 2011)

samedi 22 janvier 2011

Keul Madang, le n° 9 est en ligne

Le N° 9 de la revue de littérature coréenne Keulmadang vient de paraître. Le dossier fait suite au numéro précédent, consacré à la pensée coréenne.

Le numéro 9 présente quatre penseurs majeurs, qui chacun à leur tour ont su donner une spécificité à la philosophie coréenne, longtemps restée sous influence de la pensée chinoise. Quatre portraits-textes de ces penseurs, par Philippe Thiébault, chercheur universitaire en Corée. Deux autres textes Yi Hwang, Etude de la sagesse et Adresse au Roi par Tcho Hye-young, traductrice de textes philosophiques et bouddhiques

Dans ce numéro également, une nouvelle « Lézard » de Kim-Young-ha, traduite par Choe Ae-young et Jean Bellemin-Noël, et sa lecture analytique par Jean Bellemin-Noël. Les dernières parutions d’ouvrages La Corée dans ses fables, de Patrick Maurus, Solitude absolue, poèmes de Kim Yeongseung, par Julien Paollucci, une lecture de Fleur noire, de Kim Young-ha par Isabelle Roussel-Gillet, Les larmes bleues de Juliette Morilot, par Dyenaba Silla, des critiques de livres plus anciens et un compte-rendu de la manifestation cinématographie à Busan, par Jérôme Plazy.

Keulmadang peut se lire à l’adresse suivante : www.keulmadang.com

vendredi 21 janvier 2011

Le livre qui n’est pas encore

Pei-king, 28 février 1911. ― Je ne saurai donc rien de plus. Je n’insiste pas ; je me retire ... respectueusement d’ailleurs et à reculons, puisque le Protocole le veut ainsi, et qu’il s’agit du Palais Impérial, d’une audience qui ne fut pas donnée, et ne sera jamais accordée ...
C’est par cet aveu, ― ridicule ou diplomatique, selon l’accent qu’on lui prête, ― que je dois clore, avant de l’avoir mené bien loin, ce cahier dont j’espérais faire un livre. Le livre ne sera pas non plus. (Beau titre posthume à défaut d’un livre : « Le livre qui ne fut pas » !)

J’avais cru le tenir d’avance, plus « fini », plus vendable que n’importe quel roman patenté, plus compact que tout autre aggloméré de documents dits humains. Mieux qu’un récit imaginaire, il aurait eu, à chacun de ses bonds dans le réel, l’emprise de toute la magie enclose de ces murs..., où je n’entrerai pas.
On ne peut disconvenir que Pei-king ne soit un chef-d’œuvre de réalisation mystérieuse.
Tel est le début de René Leys, le roman improbable de Victor Segalen (1878-1919), roman posthume publié pour la première fois en 1922, soit trois ans après la mort de son auteur. « Un miraculeux accident », selon Pierre Ryckmans alias Simon Leys qui ajoute : « Livre de l’échec et de la dérision, il est aussi le plus fidèle reflet de l’expérience du poète, qui, cherchant à pénétrer dans une impénétrable « Cité interdite », ne réussit finalement qu’à se faire mener en bateau par un séduisant et pathétique fumiste. » ; livre depuis souvent réédité (notamment dans un beau coffret chez Chatelain-Julien, 1999) et traduit ; livre que François Mitterrand avait lu et aimé (voir l'extrait de l'émission Italiques du 13/01/1972, source INA, 3min57s. ), et qu'on peut feuilleter en ligne grâce à Gallica dans une édition datant de 1950 (Plon), livre, enfin, qu’on devrait retrouver un jour prochain dans les Œuvres complètes de Victor Segalen en 18 volumes annoncées aux Editions Honoré Champion. Le premier volume de ce monument à venir sera disponible en mars prochain ; il présentera (pour 75 €) La Grande Statuaire et les Premiers écrits sur l'art.


Cette promesse m’est connue par l’intermédiaire d’un tout nouveau blog que je tiens à vous signaler et que je vous invite à visiter sans tarder. Il est tenu par Philippe Postel, Maître de conférences à l’Université de Nantes, et qui, vous vous en souvenez sans doute, nous a fait l'amitié de venir à Aix-en-Provence parler à deux reprises des vieilles traductions françaises de romans chinois anciens (d'abord en mars, puis en octobre 2009). Ce blog, auquel je souhaite bon vent, est celui de l'Association Victor Segalen ; il a pour vocation de « présenter les événements récents concernant l'œuvre de Victor Segalen », son adresse est :
http://associationvictorsegalen6.blogspot.com/ ― n’oubliez pas de l’installer dans la liste de vos signets préférés. (P.K.)

jeudi 20 janvier 2011

Un vol poétique à la BNF

J’ai le plaisir de vous annoncer que le «Rendez-vous du samedi» qui se tiendra le 29 janvier 2011 de 17 h. à 18 h. à la Bibliothèque nationale de France (BnF, Paris, Hall Ouest, Espace pédagogique) permettra à ceux qui pourront s’y rendre de rencontrer Li Jinjia et Claude Mouchard autour du poème Un Vol de Yu Jian dont la traduction par Li Jinjia et Sébastian Veg vient d’être publiée aux Editions Gallimard, dans la collection « Bleu de Chine» (2010, 72 p.)

« Né en 1954 à Kunming dans la province du Yunnan, Yu Jian 于坚 est l'un des poètes les plus influents de la Chine actuelle. Outre le français, ses œuvres ont été traduites en plusieurs langues : anglais, allemand, néerlandais, japonais. Li Jinjia, maître de conférences à l'Inalco et traducteur du poète, évoquera l'œuvre de Yu Jian, son approche esthétique, ses recherches en matière de rénovation linguistique, ainsi que la problématique de la traduction poétique. Un enregistrement sonore permettra d'entendre le poète lire un extrait de son poème, en chinois. Puis Claude Mouchard, professeur émérite à l'université Paris 8 et directeur de la revue Poésie en proposera une lecture, en traduction française. La rencontre sera animée par Jie Formoso, chargée de collections en langue et littérature chinoises, département Littérature et art. »

Je profite de cette invitation à la poésie pour vous signaler la parution de la cinquième livraison de Cerise Press, la belle revue en ligne consacrée à la poésie, la création littéraire et à la traduction, et réitérer ma promesse d’une recension de l’ouvrage que Li Jinjia a consacré aux traductions françaises de Pu Songling (Le Liaozhai zhiyi en français (1880-2004). Etude historique et critique des traductions. Paris : You Feng, 2009, 398 p.), travail qui viendra en son temps soutenir les efforts de l’équipe pour établir l’inventaire critique des traductions françaises des littératures d’Extrême-Orient, colossale projet qui fera l’objet d'un prochain billet. (P.K.)

vendredi 7 janvier 2011

Le roman chinois en deuil

Cliché tiré du 179 ème numéro d'Apostrophes,
« Le roman historique français et chinois » (09/03/1979). Source INA


C'est avec une immense tristesse que j'ai appris la disparition le 28 décembre 2010 de Jacques Dars qui fut non seulement le grand traducteur du Shuihuzhuan 水滸傳 [Au bord de l'eau, « Bibliothèque de la Pléiade », (1978)] et de tant d'autres œuvres littéraires chinoises marquantes, un sinologue discret et bienveillant, mais un être exceptionnel autant par sa vaste érudition, que par sa modestie, sa qualité d'écoute et la justesse de ses avis.

J'adresse, en mon nom et en celui des membres de notre équipe, nos sincères condoléances à ses proches, à ses amis et à l'ensemble de ses lecteurs ; avec son départ, le roman chinois, la traduction littéraire sont, à nouveau, en deuil.

Ajout du 3/06/11 : Un hommage plus développé vient d'être mis en ligne sur le site de l'Association française d'études chinoises avant d'être publié dans le prochain volume de la revue Etudes chinoises ; on peut le lire en chargeant un document pdf à partir de l'adresse suivante : http://www.afec-etudeschinoises.com/Hommage-a-Jacques-Dars

jeudi 6 janvier 2011

Les montagnes de l’Ame de M. Gao


A quelques jours d'une rencontre parisienne annoncée avant les vacances (16/12/10), je répercute l'invitation de l'équipe de Télé Campus Provence (TCP) à découvrir le film mis en ligne sur la chaîne 1, « Vie de l'université », sur le site de l'Université de Provence. Réalisé par Chrystophe Pasquet, il a pour titre

A VOUS DE LIRE !
Pérégrination autour du roman, La montagne de l'âme,
de Gao Xingjian, prix Nobel de littérature 2000.

En présence de Gao Xingjian, lecture d'un passage de La Montagne de l'Âme, en français, chinois, allemand, arabe, anglais, italien, coréen, japonais, turc... Un comédien sourd propose la version en langue des signes en collaboration avec l'association Arts-Terres.
En contrepoint de la lecture, deux danseurs du groupe Bernard Menaut ...

Vous aviez déjà eu un bref aperçu de cette manifestation qui s'était tenue le jeudi 27 mai, à la Bibliothèques des lettres et sciences humaines de l’Université de Provence. Ce document qui dure 11 minutes est de loin supérieur à celui qui est toujours consultable sur la page Dailymotion de notre équipe. Le mélange des langues y rend mieux justice à la polyphonie romanesque de l'original. (P.K.)

samedi 1 janvier 2011

Bonne année 2011

Au nom de l'équipe Leo2t, je vous souhaite une année 2011 finement brodée et aussi radieuse que possible.

Pour relancer l’activité de ce modeste organe de communication au tout début d’une année qui sera riche en travaux et en défis pour notre équipe, je vous livre, tel que reçu le 27 décembre à 11h17, ce mail inquisiteur toujours en attente de réponse :
« bonjour,
c'est avec stupeur que je découvre votre blog.
le terme "extrême orient" est très connoté, et je m'étonne qu'il soit encore utilisé malgré sa dimension ethnocentriste.
Il a été remplacé par "asie orientale". Alors pourquoi ce choix ?
Merci de m'éclairer
cordialement
T.D. »
Je glisserai la mienne en commentaire dès que possible. N’hésitez pas à prendre part au débat et à tenter d’éclairer Tom Dupont. (P.K.)

jeudi 16 décembre 2010

Rencontre parisienne avec Gao Xingjian


Dans un mois exactement, soit le lundi 17 janvier 2011, à 19 h, Gao Xingjian sera l'hôte de la Bibliothèque du Centre Pompidou (Paris) pour un entretien avec Noël Dutrait qui sera suivi de la projection du film de Gao Xingjian, Après le déluge (2008).

Ne manquez pas de consulter la page de cette manifestation (ici) car elle porte deux liens intéressants : le premier conduit vers l'Espace de recherche et documentation Gao Xingjian qu'abrite notre université ; l'autre, vers la Galerie Claude Bernard (7-9, rue des Beaux Arts, Paris 6e arr.) qui consacre une page à l'artiste qu'elle va à nouveau exposer très prochainement (13 janvier-17 février 2011).

samedi 20 novembre 2010

Traduire lʼhumour des langues et des littératures asiatiques

La Jeune équipe « Littératures d’Extrême-Orient, textes et traduction »
vous convie à l'Université de Provence,
29, avenue Robert Schuman, 13621 Aix-en-Provence - Salle des Professeurs


les 26 et 27 novembre 2010,
à partir de 9 h, pour son colloque

Traduire lʼhumour
des langues et des littératures asiatiques



Vendredi 26 novembre 2010

Session « Littérature chinoise »
  • 9:30 - Stéphane FEUILLAS (Université Paris-Diderot, Paris 7), « Usages, perception et traduction de lʼhumour de SU Dongpo, l'humour dans un usage particulier : la culture de soi »
  • 10:00 - HUANG Chunli (Doctorante, Université de Provence, LEO2T), « L’humour lettré : traduire les jeux de caractères de Ji Yun (1724-1805) »
  • 10:30 - Solange CRUVEILLE (Université Paul-Valéry, Montpellier, LEO2T), « Traits d'humour et jeux de graphie dans la Chine ancienne »
  • 11:00 - Patrick DOAN (Université Paul-Valéry, Montpellier, LEO2T), « Traduire lʼhumour chinois : lʼart typiquement chinois du xiangsheng peut-il faire rire un Occidental ? »
  • 11:30 - Marie LAUREILLARD (Université Lumière - Lyon 2, IETT), « De Lao She à Wang Zhenhe »
  • 12:00 - Muriel FINETIN (Doctorante, Université de Provence, LEO2T), « Des évocations singulières dans les essais de Shu Hanbing (1972- ) »
12:30 - Pause déjeuner
  • 14:00 - Nicoletta PESARO (Université Ca’Foscari de Venise), « Humour amer : quelques exemples dʼironie tragique dans des romans du XXe siècle »
  • 14:30 - Paolo MAGAGNIN (Université Ca' Foscari de Venise / Alma Mater, Université de Bologne), « Stratégies de lʼhumour et stratégies de traduction dans Shenme shi laji, shenme shi ai de Zhu Wen »
Session « Littérature japonaise »
  • 15:00 - Caterina MAZZA (Université Caʼ Foscari, Venise - INALCO, Paris), « A Paradise Lost in Translation? Traduction de la parodie et traduction parodique dans la littérature japonaise contemporaine »
  • 15:30 - Renée GARDE, « Ambiguïté sexuelle et ambiguïté textuelle dans le Torikaebaya monogatari »
  • 16:00 - MURAISHI Asako (Centre de ressources de langues de SPIRAL, Université de Strasbourg), « Yasutaka Tsutsui, le meilleur traducteur de lʼhumour japonais »
  • 16:30 - Jean-Jacques TSCHUDIN (Université Paris-Diderot), « L'humour dans la littérature japonaise - sa place et les problèmes de traduction qu'il pose »
Détour thaï
  • 17:00 - Louise PICHARD-BERTAUX (IRSEA/LEO2T Université de Provence/ CNRS), « Le bachibouzouk siamois : petite balade avec Tintin en Thaïlande »
Discussion générale

Samedi 27 novembre

Session « Littérature coréenne »
  • 9:00 - JEONG Eun-Jin (INALCO, Paris), « Lʼhumour est-il présent dans la littérature coréenne ? Le retour de la satire sociale à travers l'exemple de Pak Min'gyu »
  • 9:30 - Jean-Claude DE CRESCENZO et KIM-DE CRESCENZO Hye-Gyeong (LEO2T, Université de Provence), « La dérision dans la jeune littérature coréenne »
Session « Littérature vietnamienne »
  • 10:00 - BUI Thi Thu Thuy (Doctorante, Université Lumière, Lyon 2), « Lʼhumour au dépens des devins dans le ca dao vietnamien »
  • 10:30 - AUBERT- NGUYEN Hoai Huong (CHCSC, Université de Versailles), « Traduire l'humour dans les contes, comptines et berceuses vietnamiens »
  • 11:00 - NGUYEN P. Ngoc (Université de Provence, LEO2T), « Quelques pièces de théâtre humoristiques chez le romancier Khai Hung dans les années 1930 »
Art contemporain chinois
  • 11:30 - Anny LAZARUS (Doctorante, Université de Provence, LEO2T), « Les artistes chinois ont de plus en plus d'humour »
Fin du colloque

vendredi 19 novembre 2010

Manuel d'excellence

Mural Painting, Liao Dynasty (between 1093 -1117), Xuanhua, Hebei Province, China,
Han Shixun's tomb, Preparing Sutra (detail)

Ceux qui me connaissent ont déjà noté mon attachement pour les livres de Danielle Elisseeff que je ne manque jamais de recommander et d'inclure dans mes bibliographies. Ce blog a aussi trahi mon goût pour ses écrits sur Huang Jialüe 黃嘉略 ou Arcade Huang et ce Moi, arcade, interprète chinois du roi-soleil. (Arthaud, 191 p.) que je cite souvent comme un exemple de vulgarisation sinologique de qualité ---- label qu'on serait bien en peine d'accorder souvent ; l’Histoire de la Chine. Les racines du présent (Rocher, 1997), tout comme, entre autres, Les Femmes au temps des empereurs de Chine (Stock/Pernoud, 1988) le méritent également sans conteste et ont, d’ailleurs, été dûment primés en leur temps.

Publié en 2008, Archéologie et arts. La Chine du Néotlithique à la fin des Cinq Dynasties (960 de notre ère) (Paris : Ecole du Louvre / Réunion des Musées Nationaux, Collection « Manuels de l’Ecole du Louvre », 2008, xxx p.), m’avait tout autant séduit. C’est donc avec enthousiasme que j’ai découvert, voici de longues semaines déjà, la suite de ce travail remarquable : Histoire de l'art : la Chine, des Song (960) à la fin de l'Empire (1912) (Paris, Édition Ecole du Louvre-Réunion des Musées Nationaux, Collection « Manuels de l’Ecole du Louvre », 2010, 382 p.)

On y retrouve avec toujours le même plaisir le sens de la formule et l’écriture précise et synthétique que la spécialiste de l'art chinois met si généreusement au service de la présentation d’une période de l’histoire passionnante. Comme le signale de site de la maison d’édition, ces manuels, « prolongement de l'enseignement, [...] se veulent des ouvrages de référence, mais aussi d'initiation pour tout lecteur désireux de comprendre ou d'approfondir une civilisation et ses témoignages artistiques. » Il faut reconnaître que l’attention conjointe de l’auteur et de l’équipe qui l’a assistée n’a rien laissé de côté, et que les quatre parties de taille et de factures différentes, concourent à faire de cette deuxième livraison un repère incontournable sur la période. Rien n’y manque : les caractères chinois y sont dûment convoqués qui plus est en double graphies (simplifiées et traditionnelles), ils suivent une transcription pinyin des termes et des noms chinois qu’un index reprend avec une grande précision.

Mural Painting, Liao Dynasty (between 1093 -1117), Xuanhua, Hebei Province, China,
Zhang Wenzao's tomb, Playing Music (détail)

Une stimulante narration de l’histoire de la période occupent 95 pages dotées de cartes, de chronologies, de reproductions noir et blanc, et savamment bardées de renvois bibliographiques et à des sites internet dûment choisis et référencés ; elle fournit les bases nécessaires pour aborder la suite, savoir l’« Analyse d’œuvres et de sites » en 100 notices qui donnent autant de place à des reproductions en couleurs d’œuvres choisies avec doigté, qu’au texte, toujours accompagné de renvois permettant la poursuite de l’exploration ----- j’en veux pour preuve les illustrations de ce billet, fruits de la consultation de la base de données « Liao Mural Painting » accessible à partir de l’Art History & Archeology Database de la Columbia University signalée dans la notice n° 11 consacrée à l’art des Liao 遼 (voir pp. 124-125. « Musiciens », Datong 大同 (Shanxi). Peinture murale). La troisième partie, « Entre réinvention et refondation : la peinture chinoise n’est pas morte avec l’Empire » (pp. 313-331), fait espérer un troisième volume qui traiterait de la période moderne, et pourquoi pas contemporaine ! Enfin une quatrième partie (pp. 333-365) clôt ce superbe manuel avec de bien utiles documents, cartes et croquis, ainsi qu’une très précieuse rubrique d’ « Orientation bibliographique », allongée d'une liste de sites Internet qui signale même le blog de notre équipe !

Voilà ! Grâce à Danielle Elisseeff, vous disposez maintenant d’une clef pour partir à la découverte, ou la redécouverte, de l’art chinois à travers ses plus brillantes manifestations. Ce manuel et le précédent constituent autant une somme de références érudites, qu’une inépuisable source de rêveries. Ne vous en privez pas comme de consulter un autre ouvrage que cette infatigable intermédiaire entre l'Orient lointain et notre culture vient de publier. Il y est question cette fois des Jardins japonais (Paris, Nouvelles éditions SCALA, 2010, 127 p.) ; voir sur ce livre, le tout récent billet-interview mis en ligne par Jacqueline Nivard sur ses Carnets du centre Chine. (P.K.)

jeudi 18 novembre 2010

Notes à écouter, et à lire

Mardi 16 novembre, entre 16h30 et 17 h, Jacques Munier s’entretenait sur France culture dans la seconde partie de l’émission « A plus d’un titre » avec Jean Lévi au sujet d’une nouvelle édition de sa traduction du Sunzi bingfa. Le lendemain, mercredi 17 novembre, il profitait du même cadre pour donner la parole à un autre poids lourd de la sinologie contemporaine qui s’attache, lui aussi, à décrypter la pensée chinoise ancienne et en tire partie pour réfléchir, en philosophe, sur notre époque.

L’échange, toujours accessible sur le site de la radio, a donc offert l'occasion à Jean-François Billeter de faire comprendre aux auditeurs les enjeux de son dernier ouvrage - Notes sur Tchouang-tseu et la philosophie (Paris : Allia, 2010, 111 p.) -, qui « reprend certains problèmes abordés dans les Leçons sur Tchouang-tseu [Allia, 2002, 153 p.] et les éclairent d’un jour nouveau. Il aborde en particulier la nature des difficultés sur lesquelles butent les échanges entre l’Europe et la Chine sur le plan de la pensée. Le Tchouang-tseu permet d’appréhender des aspects inaperçus mais essentiels de l’expérience humaine la plus commune. Nul problème n’est compliqué dès lors qu’il est ramené à l’essentiel. »

Le site de l’éditeur, auquel J.-F. Billeter a confié ces derniers travaux, permet aux plus curieux de lire les cinq premières pages de ce texte très stimulant. On y trouve également les informations sur la nouvelle version de l’Essai sur l’art chinois de l’écriture naguère publié chez Skira (Genève, 1989) qui ressort sous un titre légèrement revu : Essai sur l’art chinois de l’écriture et ses fondements (Allia, 2010, 416 pages). (P.K.)

Peaux neuves


Tout change ... sur la toile encore plus vite qu’ailleurs. Il va ainsi pour quelques-uns des sites les plus utiles pour le sinologue averti ou en herbe. Pour ce premier survol de la fournée automnale de mises à jour, je tiens à vous en signaler deux :
  • la très réussie nouvelle interface du site de la Librairie Le Phénix qui depuis ses confortables locaux du 72 boulevard de Sébastopol (Paris, 3ème arr.) accompagne l’actualité savante en procurant les livres, récents et anciens, indispensables à la recherche et en accueillant, de plus en plus souvent, ceux qui enrichissent notre connaissance de la Chine ancienne, moderne et contemporaine : ce sera au tour de Anne Cheng et Marc Kalinowski d’aller à la rencontre des lecteurs de la prometteuse collection « Bibliothèque chinoise » aux Belles-Lettres, le 19 novembre 18h00 ; le lendemain, ce sera Jean-Pierre Cabestan qui s’y rendra pour y présenter ses deux derniers ouvrages. Un seul conseil : installez vite, si ce n'est déjà fait, l’adresse suivante dans vos signets privilégiés : http://www.librairielephenix.fr/

  • L’autre site à faire peau neuve est celui de l’Association Française des Etudes chinoises, l’AFEC pour les initiés, qui change d’interface et aussi d’adresse : il convient donc de gommer l’ancienne (http://www.afec-en-ligne.org/) pour inscrire en bonne place la nouvelle : http://www.afec-etudeschinoises.com/. Ne manquez pas l’onglet « Revue » qui conduit vers Etudes chinoises dont le n° 29 est dûment annoncé.
Souhaitons longue vie à ces deux fenêtres complémentaires sur la Chine qui nous invitent chacune à sa manière à faire peau neuve.... (P.K.)

mercredi 17 novembre 2010

Keul Madang, le n° 8 est en ligne

Le N° 8 de la revue de littérature coréenne
KEULMADANG vient de paraître

Le dossier du mois est consacré à la Pensée Coréenne. Souvent assimilée (à juste raison) à la pensée chinoise, la pensée coréenne a su faire pourtant faire preuve tout au long des siècles d’une originalité, particulièrement dans le néo-confucianisme et le bouddhisme, jusqu’à devenir à son tour source d’influence.

Dans ce dossier, deux articles du chercheur français, enseignant universitaire à Séoul, Philippe Thiébault, auteur de plusieurs ouvrages sur la pensée et les penseurs coréens ; une interview de Philippe Thiébault ; un article sur le bouddhisme coréen de Tcho Hye-young ; des notes de lectures sur les derniers romans coréens parus ; un ouvrage sur la réunification de la Corée, de Robert Charvin et Guillaume Dujardin ; une rencontre entre une chamane et un ethnologue, Alexandre Guillemoz ; un livre de pérégrination en Corée de Eric Bidet, et toujours la publication de travaux d’étudiants en Etudes Coréennes.

La revue Keulmadang est à l’adresse suivante : www.keulmadang.com

Sinologue, romancier, traducteur et essayiste

Pour paraphraser le « teasing » [voir l’URL : http://laquinzaine.wordpress.com/category/teasing-des-numeros/] du n° 1026 (16-30 nov. 2010) de La Quinzaine littéraire qui s'ouvre sur l'article que Maurice Mourier consacre au dernier recueil d'essais de Jean Levi, La Chine est un cheval et l'Univers une idée (Maurice Nadeau éd., 2010, 156 p.), je dirais que tous ceux qui se passionnent pour la Chine et qui ne manquent pas une seule production de ce sinologue iconoclaste, comme tous ceux qui croient connaître ce pays et tous ceux, encore trop nombreux, qui ne connaissent pas l’œuvre sinologique de Jean Levi, trouveront un grand plaisir et une réelle stimulation intellectuelle à regarder et écouter les extraits d'un « Entretien avec Jean Lévi, sinologue, romancier, traducteur et essayiste » filmés par le réalisateur Gilles Nadeau.

La page à partir de laquelle vous pourrez accéder à 13 courtes vidéos donne des informations sur l'ouvrage qui sort ces jours-ci et dans lequel Jean Levi « revient sur un sujet qu’il avait déjà traité dans un premier roman, paru en 1985 Le Grand empereur et ses automates, la personnalité de Qin Shi Huangdi, le premier empereur historique de la Chine ancienne. Cette étude est le point de départ d’une réflexion sur le despotisme, la manipulation du langage et les limites auxquelles se heurtent les historiens pour rendre compte de faits comme les massacres, dont il n’existe plus de preuves incontestables. Il n’est pas sans intérêt de constater que tous ces domaines restent tristement d’actualité. »

Je tire de la dernière vidéo dans laquelle Jean Levi explique pourquoi il s'est intéressé à la Chine ancienne, cette phrase : « On ne peut comprendre la société présente, chinoise en tous les cas, qu’en retrouvant cet arrière-fond historique. »

On notera aussi qu'avec Alain Thote, le grand connaisseur des stratégies militaires chinoises (voir cet ancien billet) offre depuis quelques semaines une nouvelle version de sa traduction du Sunzi bingfa 孫子兵法 dans un format luxueux : Sun Tzu, L’Art de la guerre (Nouveau monde éditions, « Beau Livre Grand format », 2010, 255 p.) (Voir la description sur le site de l’éditeur).

Il a été question de ce livre hier Mardi 16 novembre, vers 16h30, sur France culture dans la seconde partie de l’émission « A plus d’un titre ». On peut encore écouter Jacques Munier et son invité sur le site de la radio ou via la page des podcasts de l’émission. (P.K.)

mercredi 10 novembre 2010

Hommage à Liliane Dutrait

Les Écritures Croisées
sa famille et ses amis vous invitent
à rendre hommage à

Liliane Dutrait

journaliste, correctrice, traductrice,
présidente des écritures croisées depuis 2005

le 23 novembre 2010 à 18 h 30
Cité du livre, amphithéâtre de la verrière,
8-10, rue des allumettes. Aix-en-provence
et à partager, autour de sa mémoire, le verre de l’amitié.

samedi 6 novembre 2010

Traduire l’humour des langues et des littératures asiatiques

La jeune équipe « Littératures d’Extrême-Orient, textes et traduction » tiendra à l’Université de Provence, les 26 et 27 novembre 2010, son colloque

Traduire l’humour
des langues et des littératures asiatiques


Voici en avant première, et ceci peu avant la divulgation du programme définitif, ici-même et sur l’espace Netvibes consacré aux colloques, la liste des participants :

Chine : Stéphane Feuillas (Université Paris 7), Huang Chunli (Doctorante, Université de Provence, LEO2T), Solange Cruveillé (Université Paul Valéry Montpellier III, LEO2T), Patrick Doan (Université Paul Valéry Montpellier III, LEO2T), Marie Laureillard (Université Lumière - Lyon 2, IETT), Muriel Finetin (Doctorante, Université de Provence, LEO2T), Nicoletta Pesaro (Université de Venise), Paolo Magagnin (Université Ca' Foscari de Venise/Alma Mater Univ., Bologne), Anny Lazarus (Doctorante, Université de Provence, LEO2T) • Japon : Caterina Mazza (Université Ca’Foscari, Venise - INALCO, Paris), Renée Garde (Traductrice), Muraishi Asako (SPIRAL, Univ. de Strasbourg), Jean-Jacques Tschudin (Professeur émérite, Université Paris VII) • Thaïlande : Louise Pichard-Bertaux (IRSEA/LEO2T) • Corée : Jeong Eun-Jin (INALCO, Paris), Jean-Claude de Crescenzo & Hye-Gyeong Kim-de Crescenzo (Université de Provence, LEO2T) • Vietnam : Bui Thi Thu Thuy (Doctorante, Université Lumière, Lyon 2), Hoai Huong Aubert-Nguyen (CHCSC, Université de Versailles), Nguyen P. Ngoc (Université de Provence, LEO2T).

Illustration : Yue Minjun 岳敏君, Big Union, Huile sur toile, 189 x 198 cm, 1992.
Voir Anny Lazarus et Laurent Septier, Art contemporain Pékin en 11 parcours. Marseille : Images en manœuvres éditions, 2010, pp. 54-55.

samedi 23 octobre 2010

Hommage d’un traducteur à une traductrice


Le 4 octobre 2010, Liliane Dutrait nous a quittés. Elle luttait contre son cancer depuis des mois et des mois. Elle a gardé espoir jusqu’au dernier jour pour elle bien sûr, mais je crois surtout pour les autres, pour ses enfants, ses amis, pour moi. Membre associée de notre équipe, elle voulait se faire la plus discrète possible, refusant souvent de venir à des réunions où elle estimait ne pas avoir de légitimité pour siéger. Et pourtant, diplômée en histoire de l’art et archéologie de l’Université de Provence, diplômée en chinois de l’Université de Bordeaux III, elle avait toute légitimité à faire partie de notre équipe, même si elle n’avait pas de poste à l’université. Elle a possédé la carte de journaliste pendant de nombreuses années, journaliste à Archeologia, Impressions du Sud, La revue de la céramique et du verre, et bien d’autres encore. Elle a écrit des milliers d’articles, soit de vulgarisation, soit d’un haut niveau scientifique. Les champs qu’elle couvrait m’impressionnaient beaucoup : histoire, archéologie, littérature, céramique, céramique chinoise ancienne ou contemporaine, sciences (je me souviens des articles de vulgarisation qu’elle a écrit dans la revue Ça m’intéresse). Récemment, elle avait décidé de se débarrasser des archives qu’elle avait accumulées et qui, à ses yeux, commençaient à encombrer notre maison. Elle estimait que tout pouvait être consulté sur Internet et qu’il n’était plus besoin de garder ces vieux papiers… Ce qui me frappait toujours, c’était sa manière de ne rien négliger quand elle préparait un article. Une recherche minutieuse, des prises de contact nombreuses et un soin extrême dans la rédaction…

Sa deuxième carrière a été celle de correctrice et rédactrice. Elle a travaillé pour de nombreux éditeurs français et étrangers. Certains mentionnaient son nom, mais c’est une pratique assez rare. Elle était très sollicitée en raison de ses larges compétences. Tel ouvrage concernant la Chine lui était envoyé parce qu’elle était imbattable dans la transcription du chinois en pinyin… Tel autre en raison de sa connaissance profonde de la céramique et de sa fabrication.
Elle a même fait du rewriting, dans l’ombre des auteurs, et n’a pas toujours reçu de remerciements, pourtant mérités, pour telle ou telle œuvre primée. Quand je lui faisais part de mon mécontentement à ce sujet, elle se contentait d’arborer le grand sourire que ses amis et sa famille lui connaissaient bien.

Quand je me suis lancé dans la traduction, tout naturellement, ma première lectrice, c’était elle. Mon manuscrit, ou plutôt « tapuscrit » revenait sur mon bureau couvert de corrections notées en rouge (il fallait toujours un feutre rouge à pointe très fine). Après avoir publié plusieurs traductions avec la mention « traduit par Noël Dutrait », mais avec en page de garde un remerciement à Liliane Dutrait, nous nous sommes dit qu’en fait nous faisions bien une traduction « à quatre mains » et c’est avec La Montagne de l’Ame de Gao Xingjian, publié en 1995, que son nom est apparu en bonne place à côté du mien sur les couvertures. Un collègue m’avait fait remarquer que la courtoisie eût voulu que l’on inscrivît « traduit par Liliane et Noël Dutrait » (Ladies first). En réalité, ce choix avait été discuté entre nous. Comme c’est moi qui faisais le passage du chinois au français (le premier jet), et qu’elle intervenait lors de la relecture et des corrections, nous étions tombés d’accord pour mentionner « traduit du chinois par Noël et Liliane Dutrait ».

Traduire avec Liliane, c’était prendre son temps, relire autant de fois que nécessaire, ne jamais se contenter d’un à peu près, vérifier systématiquement du début à la fin du roman que tout était cohérent : les noms de personnages, les sites géographiques, la traduction des expressions figées, proverbes, comptines… Combien de fois m’a-t-elle faire remarqué que dans mon « premier jet » j’avais traduit un proverbe d’une manière à telle page et d’une autre manière à telle autre ? Il est vrai que parfois, pressé par le temps, je le faisais consciemment, en me disant que nous pourrions ultérieurement faire le meilleur choix entre les différentes propositions. Combien de fois aussi m’a-t-elle fait remarqué que telle phrase ne paraissait pas logique par rapport au contexte, que tel personnage ne pouvait pas apparaître à cet endroit, que la maison de tel ou tel personnage était parfois à l’est, parfois à l’ouest du village ? Aucune erreur, aucun faux-sens, aucun contre-sens n’échappait à sa vigilance (ou si c’est le cas, la faute n’en incombe qu’à moi-même). Elle n’hésitait pas à retourner au texte chinois pour vérifier si elle-même ne s’éloignait pas trop du texte original.
Naturellement, traduire à quatre mains peut engendrer de vives discussions, des oppositions, des disputes même, mais dans ces cas-là, elle savait toujours proposer une pause, une promenade, un tour dans le jardin…
La dernière lecture se faisait toujours à haute voix. C’est moi qui lisais sur l’écran de l’ordinateur et elle écoutait, souvent les yeux fermés. Elle m’arrêtait chaque fois qu’une aspérité du texte incongrue apparaissait. Et la discussion reprenait, souvent accompagnée par une lecture de la phrase ou de la page entière en chinois pour entendre « la musique de la langue ».
En général, nous faisions ces traductions en plus de notre travail personnel. Mais il nous est arrivé aussi de décider de passer dix jours ou plus de nos vacances à traduire intensément, pour être sûrs de rendre à temps notre traduction : ce fut le cas pour Beaux seins belles fesses de Mo Yan et aussi pour Quarante et un coups de canon de Mo Yan également. Nous nous étions isolés dans une maison à la campagne et nous traduisions depuis tôt le matin jusqu’au milieu d’après-midi, et nous promenions l’après-midi, puis le soir était consacré aux lectures, écoutes de musique ou sorties (jamais de travail le soir)… Et dans les bois, dans les prés, au cours de nos sorties, nous continuions à chercher (et souvent à trouver) la traduction la plus juste de telle ou telle phrase, telle ou telle expression.

Liliane était aussi une grande lectrice : romans, romans policiers, français et étrangers. Parfois elle me lisait une phrase traduite du japonais, de l’islandais, du finnois… et me la donnait en exemple par rapport à tel ou tel passage que nous étions en train de traduire.
Quelques jours avant sa disparition, j’ai pu lui montrer la dernière édition de notre œuvre commune, que nous avions dédicacée à nos enfants, Vincent et Isabelle. Il s’agissait de La Chine et les Chinois paru dans la collection Les Encyclopes chez Milan Jeunesse. C’était elle qui avait reporté il y a quelques mois les corrections nécessaires pour la réédition de cet ouvrage de vulgarisation paru la première fois en 2005. Notez que les auteurs de cet ouvrage sont bien Liliane et Noël Dutrait, (et non l’inverse comme pour les traductions) car c’est bien elle qui en a rédigé la majeure partie.
Et enfin, le dernier travail qu’elle a effectué a été la relecture de nombreux textes qui constitueront le numéro 2 de notre revue IDEO, Impressions d’Extrême-Orient.

23 octobre 2010. Noël Dutrait

lundi 18 octobre 2010

Les écritures qui révèlent ces dames



Les 13 et 14 octobre 2010, s’est tenu à Strasbourg un colloque sur le thème « Les écritures qui révèlent ces dames », à l'initiative du Groupe d'études orientales (GEO) de l'Université de Strasbourg, le deuxième d’une série de cinq rencontres sur les problématiques du genre. Marie Bizais, Maître de conférences au département d'études chinoises de l'Université de Strasbourg, organisatrice de cette manifestation, a réuni pour l’occasion des spécialistes de plusieurs aires culturelles, du pourtour méditerranéen jusqu'à l'Extrême-Orient, afin de présenter et débattre d’une sélection de textes dédiés à la femme ou empruntant une voix féminine.

L’objet de ce billet est de récapituler, de façon succincte, les thèmes développés par les différents intervenants dont les exposés avaient trait à la culture chinoise. Pour un compte rendu reprenant l'intégralité des communications, vous pouvez visiter ce lien.

Nicolas Zufferey, a choisi d'attirer notre attention sur « l’écriture féminine dans la poésie chinoise de la dynastie Han (206 av. J.-C ? – 220 apr. J.C.) » et plus particulièrement sur la question de l'attribution des poèmes empruntant une voix féminine à des auteurs féminins, en rappelant que l’écriture féminine à cette époque est davantage le fait de poètes masculins (poèmes d’impersonation) que de femmes, lesquelles avaient peu accès à l’éducation et ne faisaient pas partie du Bureau de la Musique (yuèfǔ), le conservatoire officiel de la dynastie Han. Au moyen de trois poèmes illustrant le thème de la femme exilée chez les « barbares » et de la nostalgie du pays natal, ou celui de la complainte du gynécée, chantant par exemple la jalousie de l’épouse délaissée, ou la femme qui se languit de son mari parti au loin, Nicolas Zufferey a montré combien l'interprétation de ces textes est difficile, étant donné que le sens de certains passages est parfois moins important que leur musicalité, que peu de marqueurs du genre sont employés, que contrairement à la morale, les sentiments ne sont pas genrés dans la culture chinoise, les larmes ou le courage n’appartenant pas plus à la femme qu’à l’homme, et enfin, parce que le sujet de l’éloignement peut aussi bien évoquer la séparation de deux amis, l’éloignement entre un prince et un ministre ou entre un mari et sa femme, la distance entre les époux pouvant de surcroît servir de métaphore pour illustrer la désaffection du prince à l'égard d'un ministre, comme l’a souligné par ailleurs Marie Bizais. Il a également été rappelé que l'attribution des textes anciens à un auteur unique restait très incertaine, dans la mesure où ils furent généralement composés par strates, par des auteurs qui se succédèrent dans le temps.



Marie Bizais nous a présenté un autre exemple d’écriture poétique, datant de la dynastie des Jin occidentaux (265-316), dans laquelle des hommes empruntèrent une voix féminine, sous la forme de la correspondance fictive qu’échangèrent les frères Lu Ji (261-303) et Lu Yun (262-303) avec leurs épouses respectives, restées à Songjiang, tandis qu’ils étaient partis vivre à la capitale, Luoyang. La forme des poèmes et les distances importantes qui séparaient les époux plaident en faveur de l’hypothèse selon laquelle les réponses des épouses furent en réalité écrites par les frères Lu eux-mêmes. Il s'agit en effet vraisemblablement d'un jeu littéraire fondé sur un travail de versification, rappelant la correspondance qu'échangèrent Qin Jia et son épouse Xu Shu, sous la dynastie des Han orientaux (25-220). Dans l’un des poèmes attribué à la femme de Lu Yun, celle-ci réagit aux compliments de son époux comme si elle ne méritait pas un tel épanchement amoureux et exprime sa jalousie à l'égard des attraits des danseuses de la Cour, qui sont certainement bien plus attirantes qu'elles !

François Martin nous a conviés pour sa part à le rejoindre un peu plus tard, sous la dynastie Liang (502-557) en nous intéressant à « la préface des Nouveaux chants des terrasses de Jade et à sa ( ?) destinataire ». L’anthologie du Yutai xinyong, compilée en 534 sous l’ordre du prince Xiao Gang, présente l'originalité de ne pas rechercher une littérature noble, se proposant au contraire comme un modèle de poésie légère, exclusivement consacrée à l’amour, véritable plaidoyer pour une littérature d’agrément, pour le plaisir et l'art pour l'art, conception nouvelle dans la théorie littéraire chinoise, à laquelle s’opposait le père de Xiao Gang, l’empereur Wudi. Xu Ling souligne dans sa préface la beauté des femmes du gynécée, mais aussi leur désoeuvrement, et le fait que, sitôt enceintes, elles tombaient en disgrâce et étaient remplacées par une nouvelle favorite. Il présente sa compilation de poèmes galants comme des oeuvres dont ces femmes pourront s'inspirer pour composer, trompant ainsi agréablement l’ennui. On a pensé que l'impératrice Xu, (dont on raconte qu’elle buvait et était jalouse au point qu’elle aurait empoisonné une concubine de l’empereur, qui la condamna à se suicider, réalité sordide contrastant avec la beauté du gynécée dépeinte dans la préface), était peut-être la destinataire de ce recueil, cependant il est tout à fait possible que celui-ci ne chante pas seulement une femme, mais « la » femme. L’impératrice Xiao, épouse de l’empereur Yang des Sui, composa à son tour un fu dans lequel elle exprimait son mécontentement d’être délaissée par son mari, en utilisant le même contrepoint tonal que celui de cette préface, ce qui atteste de sa connaissance du texte dont elle rejette, non le style, mais l'image soumise qu’il donne des femmes, leur claustration dans des chambres dorées qui ne lui inspirent que le mépris. Il s'agit du seul témoignage de la réception de l'oeuvre par une femme dont nous ayons connaissance.

Vincent Durand-Dastès a choisi d’évoquer des textes adressés à des femmes disciples du taoïsme, dont non seulement la beauté mais aussi la physiologie (les écoulements des menstrues, de l’enfantement, etc.) constituent un obstacle sur la voie du Tao. On retrouve ici l’impureté de la femme propre au bouddhisme, que la religion chinoise a intégré, impureté qui la condamne à ne pouvoir atteindre l'immortalité, à moins de donations aux temples lui permettant de bénéficier d’intercesseurs religieux. Le taoïsme propose heureusement une technique, appelée « décapiter le dragon rouge », visant à contrôler les écoulements féminins, tandis que ce contrôle s’exerce chez l’homme vis-à-vis de son essence séminale. La femme étant accusée de détourner les hommes de la maîtrise de leurs désirs, doit éviter la fréquentation des lieux offrant une promiscuité dangereuse et veiller à ne pas exposer son corps. Vincent Durand-Dastès nous a régalés d'extraits savoureux, parmi lesquels la saisissante histoire de Sun bu'er, « Sun la non duelle », une disciple taoïste qui vécut au XIIe siècle : ne voulant pas embrasser la voie des véhicules inférieurs, elle fit preuve d’un renoncement exemplaire – dont ces lignes ne trahiront rien –, qui lui permit d’accéder au véhicule supérieur.

De retour à l’époque contemporaine, Muriel Finetin a quant à elle présenté les měinǚ zuòjiā, ces « belles écrivaines » chinoises qui se sont attiré les foudres des critiques et de la censure après avoir envahi toute la sphère publique, en affichant dans leurs récits ou sur leurs blogs des personnages féminins qui se mettent à nu jusqu’à la limite de l’écorchement, en faisant voler en éclat la conception traditionnelle de la féminité, caractérisée par le silence, la pudeur et la soumission. Recourant à des images et un langage crus, ces écrivaines et blogueuses ont employé une écriture du corps qui est celle de l’intimité et du désir féminins, de l’immédiateté et de la liberté individuelle, une écriture qui, au-delà d'une apparence narcissique, superficielle et décadente, est porteuse d'une quête d’identité et d’un questionnement profond sur le statut de la femme chinoise. Dans leurs oeuvres, les « belles écrivaines » rejettent la culture phallocratique et dénoncent l’assujettissement de la femme au désir masculin, en tentant, par la transgression sexuelle, de subvertir la conscience de soi imposée par l'ordre social établi, dans une économie de marché sexiste.

Marie Laureillard-Wendland, n’ayant pu prendre la parole lors de ce colloque, a confié à Marie Bizais le soin de lire à l’assistance un résumé de sa communication, intitulée « Une écriture féminine, féministe ou pour les femmes ? Hsia Yu, Ling Yu et la poésie taiwanaise contemporaine. » En se démarquant d’une image de la féminité associée à la joliesse et en adoptant un style très particulier, Ling Yu dénonce dans ses poèmes l'absurdité du monde contemporain, tout en rejetant le statut de féministe. Xia Yu, pour sa part, écrit des poèmes contestataires en utilisant la sexualité féminine comme moyen de subversion. L’écriture des deux poétesses taiwanaises est médiatrice avant tout de leur identité féminine.


* * *

Cette brève présentation des sujets abordés lors de ce colloque ne saurait évidemment rendre compte de l’éloquence des intervenants, de l’étendue des savoirs qu’ils ont mobilisés, ni même de la portée de leurs réflexions, qui constituent la richesse irréductible de leurs exposés. C’est pourquoi, en attendant la publication prochaine de leurs communications, cet article n’a pas d’autre ambition que d'en conserver une mémoire nécessairement partielle et terriblement imparfaite, malgré l’enthousiasme sincère et toute la bonne volonté de son auteur.

dimanche 3 octobre 2010

Gao à Tokyo


Sans prendre même le temps de la visionner, je vous communique aussitôt le lien qui nous a été envoyé par Sebastian Veg qui a participé à l'événement, vers la vidéo (1h45) de la conférence de presse donnée à Tôkyô par Gao Xingjian au Japan National Press club après sa prestation au 76th International PEN Congress 2010 organisé par le Japan P.E.N. Club il y a quelques jours. Etaient également présents des amis de Gao bien connus des habitués de nos rencontres et de notre blog : Yang Lian, Ma Jian, Chen Maiping...

J'en profite pour vous signaler la sortie du numéro 2 de l'année 2010 de Perspectives chinoises dont le dossier, établi par Sebastian Veg, pose la question : Quel rôle pour la littérature chinoise aujourd'hui ? L'exemple de Gao Xingjian et dans lequel on peut lire les articles suivants :
  • Sebastian Veg, « Editorial »
  • Noël Dutrait, « "Ne pas avoir de -isme" , un -isme pour un homme seul »
  • Quah Sy Ren, « Réalité historique, récit fictionnel. La Chine dans le cadre du théâtre de Gao Xingjian »
  • Zhang Yinde, « Gao Xingjian : fiction et mémoire interdite »
  • Sebastian Veg, « Sur les marges de la modernité. Une étude comparée de Gao Xingjian et Ōe Kenzaburō »
Tous ces articles sont en accès gratuit sur le site de la revue sur le portail Revues.org.

jeudi 30 septembre 2010

Journée mondiale de la traduction

The Interactive Rosetta Disk v1.0 que l’on peut explorer à partir du site
The Rosetta Project. A Long Now Foundation Library of Human Language


Le 30 septembre est, vous alliez l'oublier, la journée mondiale de la traduction, fêtée (rappelez-vous) comme chaque année le jour de la Saint Jérôme, patron des traducteurs et des traductrices. Que tous ceux qui ont traduit, un peu beaucoup ou énormément, et ceux qui aspirent à le faire soit donc honorés et profitent de cette journée pour réfléchir à leur métier, ou à leur occupation favorite.

Le communiqué de presse annonçant le thème retenue par la Fédération Internationale des Traducteurs pour cette journée mondiale pose d'entrée les bases de la réflexion sur ce qu'on appelle « la diversité culturelle » qui comme le souligne la Déclaration universelle de l'UNESCO adoptée en 2001 « est aussi nécessaire pour le genre humain que la biodiversité dans l'ordre du vivant »:
Notre planète est riche de sa diversité linguistique. Les quelque six à sept mille langues parlées dans le monde sont dépositaires de notre mémoire collective et d’un héritage impalpable. Or, cette diversité linguistique et culturelle est menacée : 96 % de ces langues sont parlées par moins de 4 % de l’humanité et des centaines d’entre elles disparaîtront bientôt à jamais.
Ceci pour dire que le thème retenu par la FIT pour cette journée mondiale de la traduction, est celui qui a été proposé par l'URT Russe :
« Traduction de qualité pour une pluralité de voix ».


Boîtes aux lettres chinoises (Suzhou, 2002, PK)

Je profite de cette occasion pour vous indiquer que le programme des 27e Assises de la Traduction en ArleS qui se tiendront les 5-6-7 novembre 2010 sur le thème « Traduire la correspondance » est accessible en ligne sur le site d'ATLAS.

Cette année, ce sera Sylvie Gentil, traductrice entre autres de Mian Mian (Panda Sex, Au Diable Vauvert, 2009), qui y portera la voix de la Chine et de sa littérature lors des ateliers du samedi matin. Cette seconde journée verra également se tenir une table ronde sur « Traduire Les Liaisons Dangereuses », une des nombreuses occasions de mettre la traduction sous la loupe pendant ses trois journées qui feront une large place à la Russie, à sa langue et à sa riche littérature.

Pour rester sur le sujet des langues du monde (et conclure ce 400e billet), je vous signale que l’UNESCO vient de publier une nouvelle étude sur la diversité linguistique sur l’Internet. Celle-ci montre que le français y occupe une place plus que modeste, loin derrière l'anglais, avec seulement 3,48 % des pages web rédigée dans notre langue contre plus de 50 % dans celle de Shakespeare, mais aussi que notre langue est moins présente sur la Toile que l'allemand (4,91 %), le japonais (6,04 %), le chinois simplifié (7,49 %) auquel on peut ajouter le modeste 1,58 % du chinois traditionnel qui rivalise avec le coréen à 1,92 %, mais reste devant le thaï (0,83 %) et le vietnamien (0,60 %) [Evaluation Google, réalisée le 3 juillet 2008 (pp. 68-69)]. Alors, un effort, s'il vous plait, à vos blogs ... (P.K.)