vendredi 21 mars 2008

De P'ou à Pu

Pu Songling 蒲松齡 (1640-1715)

En matière de traduction, le pire est sans aucun doute l’absence de traduction ; après, tout est question de degré et de nuance dans leur appréciation. Mais que faire, sinon s’en attrister, quand on apprend que quelqu’un s'est enthousiasmé pour une œuvre littéraire chinoise qu’on apprécie particulièrement à partir d'une traduction que l’on considère personnellement médiocre, voire mauvaise, ou simplement fautive ? Doit-on, quitte à passer pour un rabat-joie de la dernière espèce, ruiner son plaisir en lui démontrant qu’il s’est fourvoyé et le plonger dans une vaine attente en lui faisant miroiter un plaisir qu’il n’aura, sauf s’il s’attelle à l’apprentissage de la langue traduite, jamais la chance de goûter ?

Voilà un cas de conscience qui ne se pose plus lorsqu’il existe du texte en question une « bonne traduction » et que l’erreur de départ ne tient, en fait, qu’à une erreur d’aiguillage dont la responsabilité repose sur de mauvais conseils ou les limitations de la librairie ou de la bibliothèque croisées. Dans ce cas, il faut, c’est un devoir !, informer le malheureux de sa bévue et lui offrir par des orientations mesurées une voie de rédemption.

Ce préambule oiseux et les développements qui vont suivre m’ont été inspirés par la lecture d’un billet que Nicolas X. a publié le 2 janvier dernier sur Vovan, « site dédié à la littérature asiatique », proposant de « découvrir la littérature par pays : Thaïlande, Japon, Viêtnam... Mais aussi par genre : contes, nouvelles, biographies... » dont l’ambition est de devenir, non pas « une encyclopédie de la littérature asiatique, mais plutôt un espace d'exploration et de découverte que les lecteurs peuvent enrichir par leurs réactions. » Cela dit en passant, il nous a fait l'amitié de mettre un lien fixe vers notre blog et d’y faire référence quand l’occasion se présente, comme avec un billet sur Bi Feiyu : qu’il en soit remercié.


Amateur de contes chinois anciens, Nicolas nous confie son enthousiasme pour Contes extraordinaires du pavillon du loisir qui, écrit-il, « est un recueil de 26 nouvelles écrites par P'ou Song Ling (1640-1715) durant la deuxième moitié du 17e siècle. « Bachelier à dix-huit ans mais indéfiniment refusé à la licence », P'ou Song Ling à travers les Contes extraordinaires du pavillon du loisir nous montre toute l'étendue de son talent. D'où lui venait son inspiration ? On dit qu'il s'installait chaque matin sur une natte et écoutait les histoires que les passants lui racontaient. Le soir venu, les histoires qui avaient retenu son attention, étaient arrangées puis consignées à la lueur d'une bougie. », et il reproduit le tout début d'une nouvelle intitulée « Le taoïste de la secte du Lotus Blanc » que voici :
Il y avait au Chansi un taoïste de la Secte du Lotus Blanc ; son nom est tombé dans l'oubli : sans doute était-ce un disciple de Siu Hong-jou. Il abusait les gens par ses maléfices mais de ceux qui admiraient son art, beaucoup s'étaient mis à son école. Un jour, sur le point de partir en voyage, il installa dans sa grande salle une cuvette qu'il recouvrit par une autre. Puis il recommanda à un de ses disciples d'en assurer la garde sans rien soulever pour regarder. Cependant, après son départ, le disciple souleva la cuvette du dessus et vit que celle dessous était remplie d'un eau claire sur laquelle flottait une petite barque de paille tressée avec sa voile et son mât. Plein de curiosité, il s'amusa à la toucher avec le doigt mais sa main la renversa. Alors il se hâta de la relever et de recouvrir la cuvette. Soudain le maître revint et, fort irrité, reprocha au disciple de lui avoir désobéi et lorsque celui-ci se dressa pour se défendre, il s'écria : «Il n'y a qu'un instant, mon bateau a chaviré en pleine mer. Comment penses-tu pouvoir me tromper ? »
Le passage figure page 65 de l'édition originale de P'ou Song-ling, Contes extraordinaires du pavillon du loisir, traduit du chinois, introduction de M. Yves Hervouet, Paris : Editions Gallimard, parue en 1969 dans la collection « Connaissance de l'Orient » alors dirigée par Etiemble (1909-2002) ; il en constitue le 31e volume venant renforcer une « série chinoise » qui jusqu'alors avait accueilli des œuvres de Guo Moruo 郭沫若 (1892-1978) (Kouo Moejo, K'iu Yuan 屈原, n° 4, traduit par Liang Pai-Tchin), Luxun 魯迅 (1881-1936) (Lou Siun, Contes anciens à notre manière) et une anthologie de pièces de théâtre des Yuan (respectivement les n° 8 et n° 18 traduits par Li Tche-houa), le Liezi 列子 (n° 14, trad. Benedykt Grynpas), Liu E 劉鶚 (1857-1909) (Lieou Ngo, L'odyssée de Lao Ts'an, n° 19, trad. Cheng Tcheng), Shen Fu 沈復 (1763-1810 ?) (Chen Fou, Récits d'une vie fugitive, n° 25, trad. Jacques Reclus), le Laozi 老子 et le Zhuangzi 莊子 (respectivement n° 23 et n° 28 traduits par Liou Kia-hway). Le volume est comme la plupart des titres de la collection estampillé « Collection UNESCO d'œuvres représentatives » ; pour sa réalisation Yves Hervouet (1921-1999) s'était fait assisté d'un bel aréopage de sinologues de talent qui ont chacun laissé des contributions ou des collaborations ayant marqué les études chinoises et la connaissance de la littérature chinoise dans notre langue : Jacques Guillermaz (1911-1998) et Patricia Guillermaz, Max et Odile Kaltenmark, Li Tche-houa, Robert Ruhlman et Tchang Fou-jouei.

Pour beaucoup, dont moi, ce volume fut le premier contact avec l'œuvre de Pu Songling selon la transcription courante actuelle et avec l'homme dont Yves Hervouet retraçait le parcours avec les moyens du bord et en s'appuyant semble-t-il sur les précieux travaux de Jaroslav Prusek (1906-2006) réunis en 1970 (Prague), non sans avoir établi les éléments nécessaires pour situer l'œuvre dans le champ littéraire chinois et en apprécier certaines particularités. Il rappelait rapidement l'existence des précédentes traductions dont la plus fameuse fut sans équivoque l'anglaise d'Herbert Giles (1845-1935), Strange Stories from a Chinese Studio (1880), qui offrait pas moins de 164 histoires. Parlant des traductions françaises, Yves Hervouet rappelait fort justement que « la plus importante des huit à dix traductions partielles parues de 1889 à 1938 ne comporte pas plus de vingt-cinq histoires. Toutes sont évidemment épuisées et se rencontrent rarement, même dans les bonnes bibliothèques. »


On se rappelle qu'Anatole France avait attiré l'attention de ses contemporains sur la tentative de Tcheng-Ki-Tong [Chen Jitong 陳季同(1852-1907)] (Contes chinois, Paris, Calmann Lévy, 1889) de transmettre le génie du fameux conteur du Shandong ---- on y reviendra une fois prochaine. D'autres relèveront le même défi, comme J. Halphen avec ses Contes chinois (1923), Louis Laloy (1874-1944) avec ses Contes magiques (1925) et P. Daudin avec Cinquante contes chinois (1938) -- des trois, seule l'anthologie de Louis Laloy revit le jour – Contes étranges du cabinet Leao aux Editions Philippe Picquier (1987). Il fallut attendre 58 ans pour lire une véritable nouvelle traduction car les Contes fantastiques (1986) de Li Fengbai et de Denise Ly-Lebreton, bien que « plus précis et complets » (dixit André Lévy) sont aussi anecdotiques que les précédentes car il s'agit à nouveau d'un choix limité, tout comme Histoires et légendes de la Chine mystérieuse (Chou, 1969, réédité plusieurs fois sous différents titres) traduits par Hélène Chatelain sous la houlette d'un Claude Roy (1915-1997) inspiré, évoquant dans sa préface (« Pou, le lettré merveilleux ») les « longues conversations » qu'il eut, à Pékin, en 1952 « avec le grand acteur et lettré Mei Lanfang 梅蘭芳 (1894-1961) et les écrivains pékinois, sur la nocivité ou la beauté de ces histoires dont les conteurs populaires avaient transmis le dépôt aux écrivains, qui l'avaient transmis aux dramaturges. »


C'est, en effet, en 1996 que les Editions Philippe Picquier corrigeaient leur bévue en publiant un fort beau volume de contes traduits du chinois et présentés par André Lévy : Pu Songling, Chroniques de l'étrange qui devait être le premier d'une série rendant enfin accessible le demi millier de récits de l'œuvre originale, chef-d'œuvre incontesté de la narration en langue classique. En fait, il fallut encore attendre 2005 pour voir se concrétiser ce magnifique projet, sous le même titre et chez le même éditeur, avec la sortie de deux gros volumes sous coffret totalisant quelque 2000 pages.

Chroniques de l'étrange, le titre, retenu sans aucun doute de longue date puisque qu'André Lévy l'utilisait déjà dans la notice qu'il consacrait à Pu Songling 蒲松齡 (1640-1715) dans le Dictionnaire universel des littératures (Béatrice Didier (ed.), PUF, 1994, voir aussi le Dictionnaire de littérature chinoise, PUF, « Quadrige », 2000, p. 244-247), évite les approximations jusqu'alors utilisées pour rendre Liaozhai zhiyi 聊齋誌異 auxquelles il proposait pourtant dans le même ouvrage une alternative, Chroniques étranges d'une retraite oisive : « Toutefois, si Liao implique bien loisirs ou oisiveté propice à des activités plus gratifiantes mais non rentables, zhai évoque retraite au sens religieux du terme (...). Par ailleurs, Liaozhai était employé par Pu Songling pour se désigner soi-même, suivant un usage courant. Zhiyi signifie littéralement « noter l'étrange ». (...) Bref, le titre signifie simplement Chroniques de l'étrange de Pu Songling. »

Déjà avec la première livraison (445 pages) qui comprenait les 82 premiers récits, André Lévy avait rendu plus que ce qu'on connaissait alors en français, savoir les deux premiers rouleaux de l'ouvrage qui en compte douze dans sa configuration idéale. Il les avait entourés d'un appareil critique solide sans être écrasant : une préface à la fois courte et brillante, un savant avertissement portant d'utiles indications bibliographiques, une biographie de l'auteur et la traduction de la préface originale ; le texte était pourvu des illustrations tirées d'une belle édition lithographique datant de 1886 ; les notes apparaissaient à la fin de chaque récit, juste après les commentaires d'origine dûment traduits. Le volume trouva sans doute son public puisque l'éditeur lui donna, en 1999, un tirage en format de poche (« Picquier Poche », n° 125, 563). C’était un beau travail, qui fit trépigner d'impatience tout ceux qui avaient, grâce à la magie de la traduction, redécouvert un magnifique conteur, fin observateur de son temps, bref un grand écrivain.

La publication de la traduction complète conserve outre le titre et la même exigence de qualité et de sérieux, la même attention éditoriale avec quelque perfectionnements supplémentaires apportés par Jacques Cotin, responsable de cette édition livrée dans un beau coffret réunissant deux volumes qu'on se gardera d'acheter séparément puisque les notes sont réunies dans un répertoire (pp. 1891-1976). Celui-ci évite les redites et les renvois inévitables tant l’œuvre est dense, savoir 503 contes dont 9 apocryphes. Avec les commentaires de l'auteur, les illustrations anciennes, ce bel ensemble est précédé de la biographie de Pu et d'une nouvelle introduction et suivi, outre du répertoire déjà signalé, d'une bibliographie et d'une table alphabétique des titres. Qui dit mieux ?


Pour vous convaincre de l'exactitude de cette nouvelle traduction, je vous propose de jeter un œil à un extrait du « Sectateur du Lotus blanc » [« Bailian jiao » 白蓮教], 154e récit (Tome 1, page 608), qui correspond au 117 caractères de l'édition chinoise de référence choisie par André Lévy [Zhang Youhe 張友鶴 (ed), Liaozhai zhiyi huijiao huizhu huiping ben 聊齋誌異會校會注會評本. Shanghai : Shanghai guji (1962, 1978) 1986 où le récit occupe les pages 548-549], et au passage déjà cité plus haut :
« Un sectateur du Lotus blanc originaire du Shanxi, dont j'ai oublié le nom, probablement disciple de Xu Hongru, égarait les foules par la Voie taoïste de gauche. Beaucoup de ceux qui admiraient son art de magicien le tenaient pour leur maître. Un jour qu'il devait partir en voyage, il plaça au milieu de la salle un grand bol couvert d'un autre de même dimension. Il recommanda à son disciple de rester assis à le surveiller en se gardant de soulever celui qui servait de couvercle pour regarder ce qu'il y avait dedans. Après le départ du maître, celui-ci ne résista pas à la curiosité. Le bol était rempli d'eau claire sur laquelle flottait un bateau de paille, voiles et mâts au complet. Intrigué, il le poussa du bout du doigt, si maladroitement qu'il le renversa. Il le redressa aussitôt et remit l'autre bol dessus. Un moment plus tard, le maître, de retour, lui fit de vifs reproches : « Pourquoi m'as-tu désobéi ? » Comme le disciple cherchait à nier, le maître se récria : « Mon bateau vient de chavirer en pleine mer. Crois-tu pouvoir me donner le change ? »
Le texte de « Connaissance de l’Orient » ne portait pas de note ; ici, le répertoire permettra d’en savoir plus sur Xu Hongru 徐鴻儒 [voir la page 1969 qui indique les quatre occurrences du nom, savoir dans les contes n° 109, 154, 221, 331] et sur la Secte du Lotus blanc [voir p. 1933, et les contes n° 013, 109, 154, 331].

Illustration pour « Bailian jiao » 白蓮教
dans l'édition Xiangzhu Liaozhai zhiyi tu yong 詳注聊齋誌異圖咏
(1886)
(Beijing : Zhongguo shudian, 1981)

Ce récit n’ayant pas reçu de commentaire de la part du Chroniqueur de l'étrange, Yishishi 異史氏 (l’auteur ?), il s’achève donc sur la phrase « Tendant le cou, il le déglutit avant de s'en aller d'un air satisfait. » (p. 610) qui donne un son de cloche bien différent et plus en harmonie avec le texte de Pu que l'expéditif et erroné « Puis il disparut sans se presser. » de 1969.

L'énergie, le temps et l’envie me manquent pour poursuivre la comparaison qu’on pourrait naturellement élargir et approfondir comme l’a si bien fait Li Jinjia 李金佳, qui, lors d'un récent colloque organisé par notre équipe, a disserté, exemples à l'appui, sur « La réécriture de l’amour charnel dans les premières traductions françaises du Liaozhai zhiyi » (Article mis en ligne sur notre site).

Mais abrégeons, et convenons qu’à partir de maintenant le Liaozhai zhiyi de Pu Songling doit se lire, pas forcément uniquement, mais d’abord et pour longtemps encore, dans la version magistrale qu'en a donnée André Lévy. On voit clairement le profit que pourra en tirer le comparatiste qui a dorénavant à sa disposition tout un arsenal de textes de haute tenue – ajoutons aux 503 récits de Pu, les 297 de Ji Yun 紀昀 (1724-1805) traduits par Jacques Dars dans son Passe-temps d’un été à Luanyang [Paris : Gallimard, « Connaissance de l’Orient », n° 99, 1998] -, pour étudier le surnaturel chinois.

Souhaitons que l'éditeur qui, est-il besoin de le noter, a réalisé là sa plus belle contribution à la connaissance de la littérature chinoise ancienne depuis sa création, assure la survie de ce tour de force qui n'aurait pas déparé la « Bibliothèque de la Pléiade » --- bien au contraire ; qui se serait plaint de lui voir arborer un joyaux chinois supplémentaire ? Et qu'importe, s'il faut se priver pour se l'offrir : dans ce domaine, au moins, il ne faut pas regarder à la dépense somme toute conséquente : 59 €. Le plaisir de partager un moment d'éternité avec Pu Songling de frissonner, de sourire, ou de réfléchir avec ce Chinois modeste et discret, vaut bien le prix d'une demie douzaine d'entrées dans un cinéma, surtout si c'est pour y voir s'étaler sur grand écran des pâles dérivés d'un surnaturel de pacotille qui lui doit tant.

Un dernier point pour finir, ou plutôt deux interrogations : comment se fait-il que ce travail n'ait pas été mieux accueilli au moment de sa sortie, et que, depuis, on le trouve si rarement en librairie - le prix ? carences de la distribution ? des libraires ? -, et que, par exemple, une anthologie de la littérature chinoise classique parue en 2004 pourtant chez le même éditeur n'y puise pas les deux récits du Liaozhai zhiyi qu'elle retient et renvoie à la traduction d’Hélène Chatelain comme étant « la meilleure » des différentes traductions existantes ? --- il est à noter que les autres traductions d’André Lévy, Fleur en Fiole d’Or et La Périgination vers l’Ouest, toutes deux à la « Bibliothèque de la Pléiade », y subissent le même ostracisme ! J’en tire la conclusion que lorsque nous (enseignant, sinologue, critique, et pourquoi pas blogueur) nous retrouvons en position de prescripteur de lectures nous devrions nous imposer comme règle de faire ressortir de l'inventaire le plus vaste possible la (ou les) meilleure(s) traduction(s), en faisant, autant que possible, abstraction des inimitiés, des habitudes, voire même des goûts personnels. Qu’en pensez-vous ? (P.K.)

mardi 18 mars 2008

ERD Gao Xingjian, inauguration en vue


A 15 jours de l’inauguration de l’Espace de Recherche et de Documentation (ERD) qui lui sera entièrement dévolu, je me permets de vous rappeler les principaux rendez-vous organisés à l’Université de Provence autour de la personne et de l’œuvre de Gao Xingjian, Prix Nobel de Littérature 2000.

Le premier rendez-vous à ne pas manquer est la conférence que Noël Dutrait donnera sur le thème « Gao Xingjian, sa vie, son oeuvre », le mercredi 26 mars 2008, 17h00 - 18h30, salle des professeurs (bâtiment central, Université de Provence, campus d’Aix Schuman)

Puis, le mercredi 2 avril 2008, sera projeté en présence de Gao Xingjian au Théâtre Antoine Vitez (Université de Provence), le film co-réalisé par Alain Melka, Jean-Louis Darmyn et Gao Xingjian,

La silhouette sinon l’ombre
  • 17 h 30. Présentation de Gao Xingjian par N. Dutrait
  • 18 h 00 - 20 h 00. Projection du film suivi d’un entretien avec les réalisateurs.

M. Gao Xingjian honorera de sa présence les manifestations du lendemain jeudi 3 avril 2008, à la Bibliothèque universitaire des Lettres & Sciences Humaines :
  • 11 h 00 - 12 h 00, Cérémonie officielle d’inauguration de l'Espace de Recherche et de Documentation Gao Xingjian
  • 14 h 00 - 16 h 00, Table ronde au Théâtre Antoine Vitez sur le thème « La traduction et la réception de l’oeuvre de Gao Xingjian », avec la participation de N. Pesaro (Université de Venise, Italie), I. Labedzka (Université A. Mickienicz, Pologne), T. Lodén et Chen Maiping (Université de Stockholm, Suède), Gilbert Fong (Chinese University, Hong Kong, Chine), Zhang Yinde (Université Paris 3) et N. Dutrait (Université de Provence)
  • 16 h 30 - 18 h 30, Théâtre de Gao Xingjian, lectures : Sylvia Roux, Ballade nocturne ; Muriel Roland et Marcos Malavia, Au bord de la vie.
Plan d’accès, Contacts, renseignements : missioncom@up.univ-mrs.fr
Université de Provence Centre Schuman, 29 av. Robert Schuman - 04 42 95 32 37


Notons, pour conclure provisoirement, que l’annonce de la création et de l’inauguration de l’ERD Gao Xingjian, n’a pas échappé à Pierre Assouline qui l’a dûment signalée dans la République des livres son excellent blog, par un billet dont je le remercie au nom de l’équipe. (P.K.)

samedi 15 mars 2008

Fu Manchu de Sax Rohmer

Sax Rohmer alias
Arthur Henry Sarsfield Ward (1883-1959)
Source d'une partie des illustrations de ce billet :
The Page of Fu Manchu. The Sax Rohmer Research Web Site.

Je suis sorti - il y a bien longtemps maintenant, mais il est des lectures dont on ne se défait pas - de mon premier contact avec Palimpsestes. La littérature au second degré (Le Seuil, 1982) avec la sensation profondément ancrée en moi depuis, que, comme l'a si bien écrit Borges cité page 453 par Gérard Genette, « la littérature est inépuisable pour la raison suffisante qu'un seul livre l'est » (Enquêtes), que chaque livre en cache d'autres et que si on aime « vraiment les textes, on doit bien souhaiter, de temps en temps, en aimer (au moins) deux à la fois ». De là, découle l'idée qui a depuis guidé ma découverte de la littérature que chaque lecture en appelle d'autres et que, quelles que soient celles que l'on rencontre, on est toujours en prise avec la « Littérature en transfusion perpétuelle - perfusion transtextuelle -, constamment présente à elle-même dans sa totalité et comme Totalité, dont tous les auteurs ne font qu'un, et dont tous les livres sont un vaste Livre, un seul Livre infini. L'hypertextualité n'est qu'un des noms de cette incessante circulation des textes sans quoi la littérature ne vaudrait pas une heure de peine. Et quand je dis une heure ...».

Donc si on aime la littérature chinoise - c'est mon cas - , on doit pouvoir l'aimer jusque dans ses dérivations, ses déviations les plus imprévisibles, les plus inattendues dès lors que le produit final de la curieuse alchimie entrée en jeu livre une œuvre originale, à son tour source de mutations... Si vous me concédez cela, vous me pardonnerez je l'espère ce périlleux détour, dont vous apprécierez à sa juste valeur l'excès et les belles citations qu'il m'a permis de faire, juste pour justifier l'incartade que je m'octroie avec ce billet qui va vous entraîner sur les terres du Mystérieux Docteur Fu Manchu que les Editions Zulma (Paris, janvier 2008, 319 pages) viennent de ressusciter. En effet, ce titre initial d'une longue série - treize volumes publiés de 1912 à 1959 -, n'est pas d'un auteur chinois, mais de Sax Rohmer, pseudonyme choisi par le prolifique écrivain britannique Arthur Henry Sarsfield Ward (1883-1959) ; qui plus est, son action ne se passe pas plus en Chine qu'en Asie --- sauf au chapitre VII, avec une évocation de la révolte des Boxers ---, mais, pour l'essentiel, dans le Londres du tout début du XXe siècle.

N'étant pas Sax Rohmerologue, ni même un Fu Manchiste de la première heure, mon avis sur l'œuvre n'aura que de poids --- mon engouement, somme toute récent, pour la saga n'est après tout que le syndrome d'un mal sur lequel on ne gagnera rien à s'appesantir ; il n'empêche que je ne peux m'interdire de vous faire partager mon enthousiasme pour ce nouvel avatar hexagonal qui devrait renvoyer tous les précédents aux oubliettes. Comme quoi, s'il est abusif de dire que toute traduction est mortelle, on peut néanmoins penser que certaines sont vouées à disparaître ... Mais avant d'en administrer la preuve, voyons de quoi il retourne. Encore qu'il ne soit plus la peine de trop s'appesantir car --- comme j'ai un peu traîner : mea maxima culpa ---, la presse s'est déjà réjoui du retour des aventures de Fu Manchu dans les gondoles des librairies françaises et a déjà dressé dans ses grandes lignes le tableau de fond du chapelet d’aventures qui entraînent le lecteur à la poursuite du Docteur Fu Manchu : par exemple Le Monde avec Gérard Meudal, « Au bon temps du péril jaune » (11/01/08), Le Figaro, avec Jean-Claude Perrier, « L'abominable Fu Manchu est de retour » (28/02/2008). L'un (payant) et l'autre (gratuit), ces deux articles en ligne ont déjà développé les éléments de base qui figurent sous forme condensée sur les rabats de la belle couverture signée David Pearson et sur la page, pas moins élégante, que l'éditeur consacre à l'ouvrage sur son site :
Le mystérieux docteur Fu Manchu — le péril jaune incarné en un seul homme ! — a jeté son dévolu sur l'Occident.
Fu Manchu est un esthète du crime, il tue en série et en beauté. Pour l'empêcher de nuire: le brillant agent secret Nayland Smith, flanqué du discret docteur Petrie, sorte de Watson plutôt fleur bleue et chroniqueur des innombrables méfaits du terrible Chinois.
Sax Rohmer nous entraîne à leur suite dans un Londres nocturne, tout en chausse-trapes, où le moindre ponton cache un laboratoire clandestin, le moindre entrepôt un caravansérail, la moindre passante une princesse arabe...
Premier volume d'une série culte, dans une nouvelle traduction!
A ce résumé sommaire est venu s'ajouter une micro-biographie, et un document sonore de 27 mn et 50 secondes qui permet d'écouter grâce aux archives de l'INA, une nouvelle de Sax Rohmer : Les yeux de Fu Manchu. Bientôt un blog devrait venir entretenir la passion dévorante des nouveaux aficionados des péripéties de la lutte d'un détective très sherlock-holmessien contre « Le criminel le plus extraordinaire que le monde eut jamais connu » et qui représente « une menace pire que la Peste Noire » (p. 152).

En attendant, qui veut tout savoir sur lui, sur son créateur, les antécédents, les avatars, les éditions, les traductions, les adaptations au cinéma, à la télévision, en comics, en bibelots de toutes sortes, et bien d'autres choses encore, ira visiter The Page of Fu Manchu. The Sax Rohmer Research Web Site qui est une très riche base de données collective dirigée par Dr. Lawrence J. Knapp entièrement dévolue à ce terrifiant personnage et à son créateur : vous y découvrirez également une bibliothèque virtuelle avec les textes en anglais et aussi la liste exhaustive (?) des traductions à laquelle ne fait défaut que la nouvelle traduction française d’Anne-Sylvie Homassel [qu'on pourra entendre dans une émission radiophonique annoncée sur la page d'actualités de Zulma]

Sa traduction remplace avantageusement celle d'Henri Thiès en circulation chez divers éditeurs et dans divers formats depuis 1931, soit depuis 79 ans ! Elle avait néanmoins été revue à la fin des années 1970 par Robert-Pierre Castel pour ses dernières réapparitions comme en poche en « 10/18 » sous le titre Le mystérieux Dr Fu Manchu (n° 1973, 350 p.). Mais trêve de propos oiseux, rentrons dans le vif du sujet.



Le rapide survol que je vous propose sera aussi l'occasion de découvrir le style percutant et, souvent, hautement humoristique de Sax Rohmer. Pourtant, ses romans sont de ceux « à ne pas lire la nuit » - nom d'une collection des Editions de France qui en proposa dans les années 30. Le sentiment de peur qu'ils diffusent joue en partie sur l'effet que pouvait produire à une époque où l'on parlait beaucoup du Péril Jaune [j'y reviendrai dans un prochain billet], la menace – sans cesse rappelée - que faisait peser sur l'Occident, une Chine mystérieuse et cruelle : « Nous avons affaire à un Chinois, je vous le rappelle - à l'essence incarnée de la subtilité de l'Orient - au génie le plus sidérant que l'Asie moderne ait produit » [p. 51-52] ; un Chinois dont le caractère inhumain est proprement impensable pour un Occidental : « Aucun homme blanc, je crois, n’a de goût pour la cruauté froide des Chinois..... » (p. 108) ; avec lui c'est l'Orient qui fait peser sa menace sur l'humanité entière : « Nous étions entre les mains de l'Orient, tombés si l'on veut sous la coupe de cette nation chinoise incompréhensible entre toutes. » Ailleurs, une évocation ajoute à la fiction un degré supplémentaire dans l'horreur en s'appuyant sur la réalité telle que la rapporte les journaux qui imputent à la Chine lointaine la pratique courante de l'infanticide : « Les jeunes victimes de ces agissements sont pratiquement toutes des petites filles non désirées, et dans presque tous les cas, les parents attribuent immédiatement la cause du décès à la morsure d'un scorpion, et produisent sans difficulté la preuve de ce qu'ils avancent », et Petrie de conclure : « Peut-on s'étonner qu'un tel peuple ait produit un Fu Manchu ? Edifiante illustration des mœurs chinoises ! » (p. 63).


Cliché d’un opiomane provenant du site Opium Museum

Le chapitre VI, nous entraîne dans les bas-fonds de Londres, dans une fumerie d'opium, dans une scène d'anthologie dont voici un court extrait, avec dans l'ordre, (A) le texte original, (B) la nouvelle traduction française [p. 58-59], et enfin (C) l'ancienne [Thiès, « 10/18 », p. 78-79.] :
(A) From behind a curtain heavily brocaded with filth a little Chinaman appeared, dressed in a loose smock, black trousers and thick-soled slippers, and, advancing, shook his head vigorously.
« No shavee--no shavee, » he chattered, simian fashion, squinting from one to the other of us with his twinkling eyes. « Too late! Shuttee shop! »
« Don't you come none of it wi' me! » roared Smith, in a voice of amazing gruffness, and shook an artificially dirtied fist under the Chinaman's nose. « Get inside and gimme an' my mate a couple o' pipes. Smokee pipe, you yellow scum--savvy? »
My friend bent forward and glared into the other's eyes with a vindictiveness that amazed me, unfamiliar as I was with this form of gentle persuasion.
« Kop 'old o' that, » he said, and thrust a coin into the Chinaman's yellow paw. « Keep me waitin' an' I'll pull the dam' shop down, Charlie. You can lay to it. »
« No hab got pipee— » began the other. Smith raised his fist, and Yan capitulated. « Allee lightee, » he said. « Full up--no loom. You come see. »

(B) De dessous un rideau richement brodé de crasse apparut un petit Chinois, revêtu d'une blouse large, d'un pantalon noir et de chaussons aux épaisses semelles. Il s'avança au milieu de la pièce et secoua vigoureusement la tête.
« On ne lase pas ! On ne lase pas ! « caque-t-il, en nous considérant l'un après l'autre, l'œil torve et clignotant. « Tlop tald ! Magasin felmé ! »
« Dis donc voir ! On ne me la fait pas, à moi ! » rugit Smith d'une voix étonnamment râpeuse, en secouant un poing soigneusement maquillé de crasse sous le nez du Chinois. « Rentre dans ton trou et donne-nous deux pipes, à mon pote et à moi. Une pipe à fumer, face de citron - pigé ? »
Mon ami se pencha et darda vers le Chinois un regard d'une méchanceté qui me sidéra - je n'étais guère familier de cette méthode de négociation.
« Ramasse, l'artiste, ajouta-t-il, et il jeta une pièce de monnaie dans la patte du Chinois. Et t'as pas intérêt à m'faire attendre, sans quoi j'te démolis toute ta boutique, Charlie, sans blague. »
« Challie pas avoil pipe », commença l'autre. Smith leva le poing, et Yan capitula. « D'accol, d'accol... Magasin est plein... pas de place... Vous voil... »

(C) Un rideau lourdement décoré se souleva. Un petit Chinois apparut, vêtu d'un smoking déboutonné, d'un pantalon noir et de pantoufles à semelles épaisses. Il avança vers nous en secouant fortement la tête.
- Pas raser, pas raser, grimaça-t-il, tel un singe, en nous examinant l'un et l'autre, les yeux clignotants. Trop tard ! Boutique fermée !
- Assez causé ! hurla Smith avec une grossièreté déconcertante, tout en mettant sous le nez du Chinois un poing artistement sali. rentre tout de suite et donne-nous, à mon camarade et à moi, une paire de pipes. Fumer pipes, compris, rebut de Jaune ?
Et mon ami se pencha vers lui et le fixa dans les yeux avec une expression qui me surprit fort, peu habitué que j'étais à des arguments aussi gracieusement convaincants.
- Prends ça, ajouta-t-il en mettant une pièce dans la patte jaune. Fais-moi attendre encore un peu et je démolis ta baraque, Charlie. Méfiance !
- Nous pas pipes ..., commença l'autre.
Smith leva le poing et Yan capitula.
- Tlé bien, fit-il. Mais la maison pleine, pas de place. venez voir, venez.
Les exemples prouvant la supériorité de la nouvelle traduction (B) sur l’ancienne (C) pourraient être pris tout le long du roman : vous pouvez donc remiser vos vieux « 10/18 » et les compilations qui en ont été faites au placard -- sauf, peut-être, pour les savantes préfaces et autres avant-propos inspirés de Francis Lacassin --, et plonger dans ce beau volume Zulma en attendant impatiemment la suite : on connaît déjà le titre du prochain volume : Les Créatures du docteur Fu Manchu.


Serez-vous séduit par l'étrangeté du personnage, descendant supposé « d'une très vieille famille du Kiangsu » [Jiangsu 江蘇] (p. 289) ? « Le plus grand génie, peut-être des temps modernes ? On a dit de lui cent fois qu'il avait le front de Shakespeare et le visage de Satan. Il y avait dans sa présence même quelque chose de reptilien, d'hypnotique. » (p. 147) ; un personnage dont le regard, ébranle le Dr Petrie qui fait effort pour en rendre compte : « Comment décrire ce visage, ces yeux, qui me regardaient tranquillement par-dessus la table ? Ce visage était celui d'un archange du mal, et ces yeux, qui en étaient le trait souverain, étaient plus étranges qui eussent jamais reflété âme humaine - ils étaient étroits et longs, très légèrement obliques, et d'un vert étincelant. mais surtout - et je n'ai jamais vu cela chez aucun autre être humain, ils étaient, chose horrible, recouverts d'une sorte de film qui me fit songer à la membrana nictitans de certains oiseaux. Cette membrane était baissée lorsque je fis sauter la porte, mais elle sembla se rétracter quand j'eus pénétré dans la pièce, révélant les iris de l'homme dans tous leur éclat vert. » (p. 65-66)


S'il est souvent paralysé par « la force mauvaise qui émanait de cet individu », Petrie, narrateur attentif des événements qu'il vit un peu malgré lui, est aussi sensible au charme de Kâramanèh, la belle esclave du Docteur Fu Manchu, nous offrant quelques beaux moments à la sensualité très datée, mais remarquablement efficace, comme ici : « Une jeune fille enveloppée dans une cape de soirée se tenait tout contre moi. Lorsqu'elle leva les yeux, je découvris le visage le plus adorablement, le plus étrangement séduisant que j'eusse jamais vu. Une peau de blonde, et cependant les yeux et les cils noirs d'une Créole, les lèvres rouges et sensuelles - la belle étrangère dont la caresse m'avait surpris n'était pas native de nos rivages du Nord. » (p. 22-23) ; plus loin : « Elle ouvrit grand son manteau, et je me frottai littéralement les yeux, ne sachant pas si je rêvais ou si j'étais éveillé. Car elle était revêtue d'un ensemble de soie légère et transparente qui soulignait abondamment la sveltesse de sa silhouette ; une large ceinture enchâssée de pierres précieuses et maints joyaux précieux rehaussaient encore sa beauté : elle n'eût pas déparé le jardin clos d'Istanbul ; et dans le banal décor de mon bureau, elle était sublimement déplacée. » (p. 133-134)

Bref, je ne dis rien des décors et des situations dont les descriptions font froid dans le dos, et du suspens qui vous saisira, car vous l'avez deviné, Sax Rohmer a réussi une bien étonnante combinaison d'éléments qui hisse ses fictions au rang des œuvres accomplies --- si l'on est frileux, disons qu'elle les met en bonne place dans la catégorie que la critique se pique de redécouvrir, de la littérature dite populaire ou du second rayon ou paralittérature. Les meilleurs de ses romans et nouvelles s'y retrouvent du reste en excellente compagnie avec tant d'autres ouvrages qui ont fait rêver et frémir tant de générations d'amateurs de fiction romanesque ; ils y côtoient nombre de romans chinois des XVIIe et XVIIIe vers lesquels je vais me pencher à nouveau en attendant le retour du « génial et maléfique organisateur d'une prise de contrôle de l'Europe par les Asiatiques » [voir Régis Poulet, « Le supplice oriental de Fu Manchu aux Perses », in Le supplice chinois dans la littérature et les arts. Les Editions du Murmure, 2005, pp. 19-30 - article mis en ligne, le 31 mars 2008, sur le site La revue des ressources], dont je vous parlerai sûrement à nouveau : Ah ! Fu Manchu, quand tu nous tiens ! (P.K.)

vendredi 14 mars 2008

Onze bis

Vrai ou faux unique manuscrit du poète Li Bai 李白 (701-762)
analysé par Jean-François Billeter
dans L'art chinois de l'écriture (Skira, 1989, p. 193-195) qui traduit le poème
« Sur la terrasse Yang » (« Shang Yangtai »
上陽臺, vers 742-744) :
Les monts se dressent, les eaux s'écoulent,
et de là naissent des figurent sans nombre.

Sans un pinceau parfaitement exercé,

comment épuiser ce surgissement limpide ?
Ecrit le 18e jour, après être monté sur la terrasse du Yang.
山高水長,物象千萬,非有老筆,清壯可窮。
十八日,上陽臺書,太白。


Non, il ne s’agit pas de la douzième devinette qui viendra en son temps, mais d'une interrogation que je souhaite vous faire partager. En effet, je me demande qui est le sinologue dont William Somerset Maugham dresse le portrait dans ce passage du Paravent chinois que je vous livre dans la traduction de Madame E. R. Blanchet (Paris : Les Editions de France, 1933, pp. 233-234) :
Le sinologue.

Un colosse, mais boursouflé comme s’il prenait trop peu d’exercice. Des taches rouges plaquent son visage glabre. Ses cheveux grisonnent. Il parle très vite, et sa voix de fausset étonne dans ce corps puissant. Il occupe dans un temple, à la porte de la ville, l’appartement réservé aux hôtes de passage. Trois prêtres bouddhistes assistés d’un acolyte desservent le sanctuaire et accomplissent les rites. Dans les chambres, quelques meubles chinois, des livres partout : peu de confort. Le temps est froid. Un poêle à pétrole chauffe mal le bureau où nous sommes assis. Il sait mieux le chinois que personne en Chine. Depuis dix ans, il travaille à un dictionnaire destiné à éclipser celui d’un lettré célèbre. Voilà un quart de siècle qu’il cherche à démolir ce concurrent exécré. Ainsi, tout en se distinguant dans la sinologie, il satisfait sa rancune. Il parle d’un ton doctoral. Sans doute finira-t-il dans une chaire de chinois de l’université d’Oxford, où sa place est tout indiquée. Sa culture dépasse celle de la plupart de ses confrères qui savent peut-être le chinois, il faut, du moins, le croire, mais rien d’autre. Ses remarques sur la pensée et la littérature du Céleste Empire ont donc une portée assez rare. Ses études l’absorbent au point de l’éloigner des courses et de la chasse. Aussi les Européens le traitent-ils d’original. Comme ceux qui ne partagent pas les goûts de tout le monde, il inspire la méfiance et même la crainte. On va jusqu’à le soupçonner d’avoir l’esprit dérangé et de fumer de l’opium. Le blanc, passionné par la civilisation du pays lointain où doit se poursuivre sa carrière, passe souvent pour un fou. Une courte visite dans sa cellule d’ascète, et vous savez que cet homme vit exclusivement par l’esprit. Existence de spécialiste. La vie et la beauté semblent ne pas le toucher et tandis qu’il exalte la poésie chinoise, je me demande si les meilleurs de nos plaisirs ont jamais existé pour lui. C’est seulement par la page imprimée qu’il a pris contact avec la réalité. La splendeur tragique du lotus ne l’émeut que décrite par Li Po et le rire argentin d’une jeune Chinoise ne parle à son cœur qu’à travers un quatrain sans défaut.
Si vous avez une idée, n’hésitez surtout pas à la partager. (P.K.)

jeudi 13 mars 2008

Réponse à la devinette (011)

Une fois de plus vous m'avez surpris, agréablement surpris. Postée le 18 février, les interrogations de la onzième devinette avaient trouvé pour un tiers leur solution le 26 par un commentaire de Françoise P., et complètement, le jour même par la remise d'un post-it qui anticipait l'arrivée sur le blog d'un commentaire, judicieusement retenu jusqu'au 1 mars. Bravo, à nos deux expertes, car une fois de plus, ce n'était pas facile. Vous pardonnerez, je l'espère, mon retard à valider l'ensemble de ces réponses ; j'attendais pour le faire l'arrivée d'ouvrages sans aucun doute riches d'informations dont je voulais vous faire profiter, mais ceux-ci tardent à me parvenir. Il me faudra donc revenir à la charge dans un avenir que je souhaite assez proche et me contenter, pour aujourd'hui, de l'essentiel.

Or donc, la triple identification aurait dû - je le pensais -, vous tenir en haleine un peu plus longtemps. En effet, le texte soumis à la sagacité générale n'est plus en librairie depuis belle lurette et qui se souvient que son auteur, William Somerset Maugham (25 janvier 1874-16 décembre 1965), présenté par ses biographes comme « le mieux payé de son époque », « né et mort en France » comme le souligne Liliane D., respectivement à Paris et à Nice, se rendit en Chine entre 1919 et 1921 et qu'il en ramena On a Chinese Screen, collection de portraits publiée en 1922 [en octobre à New York, Doran et en novembre à Londres, William Heinemann, réédité fin 2007 chez Kessinger Publishing, Whitefish (MT)].


Couverture de l'édition française du Paravent chinois,
Texte français de Madame E. R. Blanchet.
Paris : Les Editions de France, 1933, 248 pages.
« Le philosophe », pp. 148-160.


Je n'ai trouvé qu'une seule édition en ligne du texte original. Elle figure sur le China History Forum et ce depuis le 14 novembre 2005, grâce à un internaute basé à Singapour portant le pseudonyme de Snowybeagle. Celui-ci a utilisé l’édition d’Oxford University Press de 1985 dont un exemplaire figure au catalogue de la Singapore Polytechnic Library. Que ses efforts soient remerciés. Ils ont suscité des réactions dont l'une d'entre elles, datée du 4 août 2006, livre la synthèse des informations fournies par Lydia Liu dans un ouvrage consultable partiellement grâce à GoogleBooks : The Clash of Empires. The Invention of China in Modern World Making. Cambridge : Harvard U.P., (2004) 2006, 334 p.

Pour elle, comme pour Hu Shui-Qing 胡水清 qui défend la même thèse dans un article intitulé « Zai Zhongguo pingfeng shang zhong de Zhongguo wenren »《在中国屏风上》中的中国文人 (The China's Scholars in On a Chinese Screen) (Zhangzhou shifan xueyuan xuebao (Zhexue shehui kexue ban) 漳州師範學院學報(哲學社會科學版), vol. 20, n° 1 (mars 2006), pp. 79-83), le « philosophe » de Maugham n'est autre que Gu Hongming 辜鴻銘 (1857-1928), alias Kou Houng Ming, Kou-Houng-Ming ou Ku Hung-Ming.

Ceux qui connaissent un peu ce personnage étonnant pour l'avoir lu en français lors de la réédition en 1996 aux Editions de l'Aube de la problématique traduction française que P. Rival donna en 1927 (Librairie Stock, Delamain et Boutelleau) de The Spirit of the Chinese People (1915) sous le titre L'esprit du peuple chinois ou grâce à Pierre Palpant qui a eu la bonne idée d'intégrer cet ouvrage dans son irremplaçable collection de matériaux sur la civilisation chinoise en ligne, ne devraient pas remettre en cause cette théorie. On retrouve dans ce seul texte presque tous les traits de caractère esquissés par le fin observateur britannique. Un des rares clichés que l’on conserve de Gu confirme la description qu’il en fit, voyez plutôt :

Gu Hongming 辜鴻銘 (1857-1928)

Vous en conviendrez, je l'espère, le personnage méritait bien une telle attention et assurément plus que deux lignes à la fin d'un billet. Du reste, la masse de documents le concernant ne cesse de grandir et impose de prendre le temps de l'analyse après celui de la collecte. En effet, son pays d'accueil - car ce Chinois-là n'est pas né sur la terre de Confucius, mais est un métis polyglotte qui a grandi en Malaisie, étudié en Europe avant de s'installer définitivement en Chine en 1885, après avoir un temps travaillé à Singapour et plus tard au Japon -, le redécouvre : une demi-douzaine de livres lui ont été consacrés ces dernières années et internet rend abondamment hommage à certains aspects de sa personnalité et encensent certains de ses engagements, mettant l'accent sur l'extraordinaire parcours qui fut le sien. Moqué de son vivant, puis dénigré jusqu’à il y a peu encore à cause de sa fidélité indécrottable à la dernière dynastie impériale et aux préceptes du sage de Qufu, serait-il en passe de devenir un repère pour une Chine qui en a tellement besoin ?

Un de ses dirigeants actuels et pas des moindres, savoir le premier ministre Wen Jiabao 溫家寶, a récemment fait preuve d'érudition en le citant. C'était à l'occasion de la visite du rédacteur en chef du Figaro, Pierre Rousselin et de son correspondant à Pékin Jean-Jacques Mével. L'échange qui remonte au 3 décembre 2005 est piquant car, me semble-t-il, plein de sous-entendus incompréhensibles pour qui n'a pas souvenir du livre dont les propos sont tirés. La seule trace que j'en ai gardé provient d'une page du site de la Mission of the People's Republic of China to the European Union qui le transcrit, hélas !, en anglais :
« It is a great pleasure for me to be interviewed by Le Figaro. The newspaper enjoys a long history and significant influence around the world. The next year marks the 180th anniversary of the creation of your newspaper. I would like to congratulate on the occasion. Meeting with French friends, I cannot help thinking of a saying by Gu Hongming, a renowned Chinese thinker at the end of the 19th century. He said, « It seems that only the French people could understand China and the Chinese civilization because the French share an extraordinary quality with the Chinese, namely, delicacy. » So when I meet French friends including the two of you, I do not feel there is estrangement between us. »
Wen Jiabao à l’occasion de sa visite à
l’Ecole polytechnique de Paris, le 6 décembre 2005.
Cliché Y. Deng mis en ligne sur Flickr.com


La citation en gras provient de ce Spirit of the Chinese People que Gu composa en 1915, en anglais justement. Vous la retrouverez dans le passage entier que je vous laisse méditer tranquillement, et longuement, en attendant que je trouve à nouveau du temps à consacrer au « dernier philosophe de la Chine » :
« Les Américains, qu'on me permette de le dire, ne comprennent pas facilement les Chinois parce que si, dans l'ensemble, ils ont l'esprit étendu et simple, ils manquent de profondeur. Les Anglais ne peuvent pas comprendre la Chine : leur esprit est profond et simple mais il manque d'étendue. Les Allemands, eux non plus, ne peuvent pas nous comprendre car, surtout lorsqu'ils sont cultivés, ils possèdent la profondeur et l'étendue, mais n'ont pas la simplicité. Je crois que ce sont les Français qui ont le mieux compris les Chinois, qui sont le plus aptes à apprécier la civilisation chinoise. Les Français, il est vrai, n'ont pas la profondeur des Allemands, ni la largeur d'esprit des Américains, ni la simplicité des Anglais ; mais ils ont à un degré tout à fait supérieur une qualité qui manque aux trois autres peuples que nous avons mentionnés, une qualité nécessaire avant tout pour comprendre la Chine, c'est la délicatesse. Car aux trois traits principaux de la civilisation chinoise, je dois en ajouter un quatrième, la délicatesse, qui est le plus caractéristique. Cette délicatesse, les Chinois la possèdent à un degré si éminent qu'on n'en trouve nulle part l'équivalent, excepté peut-être chez les anciens Grecs.
D'après ce que j'ai dit, on peut comprendre que les Américains, s'ils étudient la civilisation chinoise, manqueront de profondeur, que les Anglais manqueront de largeur d'esprit, et les Allemands de simplicité et qu'en outre ces trois peuples manqueront d’une qualité qu'ils ne possèdent pas à un degré éminent : la délicatesse. Quant aux Français, ils manqueront tout à la fois de profondeur, de largeur d'esprit et de simplicité ; ils manqueront même d'une certaine délicatesse d'un ordre encore supérieur à celle qu'ils possèdent actuellement. Aussi, je suis amené à penser que l'étude de la civilisation et de la littérature chinoises sera certainement profitable à tous les peuples d'Europe et d'Amérique. »
Mais, vous, qu'en pensez-vous ? Merci d'avoir la délicatesse de nous en faire part dans un commentaire. (P.K.)

lundi 10 mars 2008

Vingt ans de littérature chinoise

Cliché P.K. : Xinhua shudian fermée à proximité du Temple du Ciel, Beijing (28/12/06)

Comme nous l’avions annoncé le 12 février, la revue Perspectives chinoises a fêté le 5 mars dernier son numéro 100. La littérature n’a pas été absente de cette journée et, à l’issue de ma présentation, j’ai informé le public de l’existence du blog de notre équipe. M. Jean-François Huchet, le directeur du CEFC de Hong Kong, m’a autorisé à mettre en ligne le bref panorama de la littérature chinoise que j’ai brossé. En un quart d’heure, l’exercice était difficile et je le livre ici pour que chacun de nos lecteurs puisse donner son avis et l’enrichir…


L’évolution de la littérature chinoise
du début des années 1990 à 2008

Noël Dutrait


Après les événements de Tian’anmen de 1989, le départ à l’étranger de quelques grands noms influence l’évolution de la littérature. En fait certains écrivains ou penseurs étaient à l’étranger au moment des événements et ne sont jamais rentrés. C’est le cas de Liu Binyan 刘宾雁 qui avait mis son œuvre littéraire au service de la dénonciation des défauts de la société communiste, Gao Xingjian 高行健 qui avait présenté en Chine le roman et le théâtre occidentaux, Ma Jian 马建, qui avait osé décrire les funérailles célestes au Tibet dans la revue Renmin wenxue , Bei Dao 北岛, célèbre représentant de la poésie obscure de la fin des années 1970 qui va être à l’origine de la rénovation littéraire de Chine continentale, ou encore Liu Zaifu 刘再复 qui avait joué un rôle très important au cours des années 1980 dans le domaine des idées.

Dès le début des années 1990, on voit paraître des textes réalistes ou néo-réalistes qui se font l’écho des problèmes de fond de la société chinoise. En France, ces textes, souvent des nouvelles, ont été publiés pour beaucoup dans Perspectives chinoises et repris en volumes par des éditeurs comme Bleu de Chine. Souvent, la lecture d’une de ces nouvelles permet de comprendre une réalité qu’un long article peine à rendre de manière aussi explicite. La dénonciation n’est pas frontale comme avec Liu Binyan, mais elle est implicite dans les nouvelles et les romans publiés à cette époque. Sur le plan formel, des écrivains comme Yu Hua 余华 ou Su Tong 苏童 font le détour par une écriture qui sera qualifiée par les critiques d’avant-gardiste pour refléter l’absurdité de la société et revenir vers la description d’une réalité chaque jour plus difficile. De la littérature avant-gardiste au néoréalisme ou à l’hyperréalisme, le chemin n’est pas long et souvent emprunté par de nombreux auteurs. C’est sans doute pour cela que la censure ne s’y retrouve pas et laisse passer des textes très audacieux dans la dénonciation des contradictions du régime.

La colère de Mo Yan 莫言 par rapport à l’état de la société à cette époque et par rapport aux événements de Tian’anmen est exprimée dans Jiuguo 酒国, Le Pays de l’alcool. La corruption des cadres près à tout, y compris à manger des enfants de boucherie, renvoie à la dénonciation de la société cannibale par Lu Xun 鲁迅(1881-1936). Dans le maniement de la parodie, Mo Yan va même jusqu’à parodier l’écriture de Lu Xun pour exprimer son opinion sur la société dans laquelle il vit. De la sorte, il contourne la censure et remporte un succès important à l’étranger : Japon, USA, France, Italie… qui lui donnera une certaine latitude pour écrire les romans suivants et qui, à mon avis, dominent largement la scène littéraire chinoise de toute cette époque.

Il faut aussi évoquer l’apparition très marquante des questions refoulées ayant trait à la sexualité. Feidu 废都, La Capitale déchue, publiée par Jia Pingwa 贾平凹 en 1993, déclenche une violente polémique. S’agit-il du nouveau Jin Ping Mei 金瓶梅, ou n’est-ce qu’un roman pornographique de bas étage ? Avant sa mort en 1997, Wang Xiaobo 王小波 obtiendra aussi un très grand succès avec ses romans inclassables, entre politique fiction, science fiction et surréalisme dans lesquels la question du sexe est aussi omniprésente.

Yu Hua, quant à lui, dans Le Vendeur de sang, Xusanguan maixueji 许三官卖血记, évoque la question du don du sang, moyen très lucratif de gagner sa vie, un procédé qui mènera quelques années plus tard à l’origine du scandale de la transmission du sida en Chine, scandale dénoncé récemment par Yan Lianke 阎连科.

L’histoire récente de la Chine et la nature de la société ancienne sont aussi des thèmes qui n’ont pas échappé à des écrivains comme Mo Yan, Su Tong ou Yu Hua.

Dans Beaux seins belles fesses 丰乳肥臀 publié en 1995, Mo Yan montre comment se sont comportées pendant la guerre civile au Shandong les armées communistes et nationalistes. Son analyse n’était pas « politiquement correcte » et son roman a été interdit, non pas comme on l’a dit parfois en raison de scènes érotiques trop crues, mais du fait qu’on y voyait des soldats communistes se livrer à d’atroces exactions. Ensuite, infatigablement, Mo Yan a pris à bras le corps la question de la torture dans Le Supplice du santal, déclarant qu’il renonçait au réalisme magique à la Garcia Marquez pour revenir à un réalisme absolu, plus à même de rendre compte de la réalité. (En fait, comme l’ont montré Jérôme Bourgon ou Zhang Yinde, de nombreux faits relatés dans ce roman sont issus de l’imagination débordante de l’auteur. Dans le cas du Supplice du santal 檀香刑, ce réalisme rend parfois la lecture de ce roman difficile…

Enfin, avec Les Quarante-et un canons 四十一炮, publié en 2003, à travers 41 récits, Mo Yan raconte l’histoire d’un jeune garçon un peu après la fin de la révolution culturelle jusqu’à nos jours. A travers cette histoire, on voit avec une extrême précision apparaître la société chinoise des années 1990 et du début du XXIe siècle avec ses bouleversements économiques incroyables, l’apparition des nouveaux riches, le développement tentaculaire des relations et de la corruption et aussi, la fascination pour le sexe et parfois même le retour à la religion. Ce roman est magnifiquement construit et révèle un contenu très précieux dans la connaissance de l’évolution de la société chinois des 30 dernières années.

De la même manière, dans Xiongdi 兄弟, Frères, Yu Hua prend à bras le corps l’histoire récente de la Chine et raconte l’histoire de deux frères depuis la Révolution culturelle jusqu’à présent. Ce roman a eu un succès considérable, malgré une critique spécialisée défavorable, jugeant le roman bâclé sur le plan du style.

Naturellement, on ne peut parler de cette période sans évoquer le coup de tonnerre que fut en 2000 l’attribution du prix Nobel de littérature à Gao Xingjian. Attendu depuis si longtemps par les écrivains chinois et surtout par l’administration chargée des affaires culturelles de Chine, l’attribution de ce prix à un écrivain très controversé pendant les années 1980, qui n’était pas revenu en Chine après 1989, qui avait déclaré à une chaine de télévision française qu’il ne rentrerait en Chine que lorsque le régime politique aurait changé et qui, de surcroit a affirmé dans son discours de Stockholm que Mao Zedong avait fait mourir plus d’écrivains que tous les empereurs de Chine réunis… tout cela était insupportable. La question « Gao Xingjian » restera encore longtemps en suspend, malgré les déclarations de nombreux écrivains chinois qui ont approuvé l’attribution de ce prix. Gao Xingjian continue à s’exprimer dans toutes les zones sinophones de la planète sauf en Chine continentale et ses propos sont amplement relayés grâce par Internet. Sa voix totalement indépendante est à mes yeux très importante dans le débat littéraire et politique de notre époque, même si elle reste en partie marginalisée.

Ce bref panorama laisse bien sûr de côté de nombreuses œuvres extrêmement intéressantes. Je pense par exemple, aux recherches et à la réflexion très fouillées de Han Shaogong 韩少功 sur le langage et l’anthropologie à travers son désormais célèbre Maqiao cidian 马桥词典, le Dictionnaire de Maqiao. Je pense aussi au roman Le Totem du Loup, Langtuteng 狼图腾 de Jiang Rong 姜戎, un extraordinaire succès de librairie dans lequel l’auteur, un ancien jeune instruit, développe une réflexion sur la manière dont les Mongols, influencés par la société des loups, ont su conquérir le monde, tandis que les Chinois, seulement influencés par des stratèges philosophes, n’auraient jamais su sortir de leurs frontières… L’intérêt fondamental de ce roman tient avant tout, à mon avis, au fait qu’un jeune Han réfléchisse à son histoire en la confrontant à celle d’une ethnie minoritaire.

L’évolution de la littérature chinoise depuis la fin des années 1980 est donc caractérisée par l’apparition d’écrivains puissants dans leur style, qui ne craignent pas d’aborder tous les thèmes, qui se confrontent aussi bien à la critique de leur pays qu’à celle de l’étranger. Je ne partage pas l’avis du sinologue allemand Wolfgang Kubin qui a déclaré en 2006 que la littérature contemporaine chinoise n’était pour la plupart que bonne à être mise à la poubelle, ce qui a provoqué un tollé en Chine. Pourtant, récemment, à Genève, Yu Hua a approuvé cette déclaration en indiquant que de toute façon, il ne resterait de la période récente au mieux que deux ou trois noms d’écrivains et que tout le reste irait effectivement « à la poubelle ».

Quant à moi, j’estime que l’ensemble de la littérature en langue chinoise, qu’elle soit écrite en Chine continentale, à Taiwan, Hong Kong, Macao, en Asie du Sud-est et dans le reste du monde, est une littérature absolument passionnante dont émergent déjà d’immenses écrivains qui marquent en profondeur leur propre culture, mais qui commencent déjà à marquer et influencer des écrivains d’autres pays. Cette littérature s’est libérée en grande partie du poids politique et, si à présent elle doit lutter contre le poids du commerce, elle garde une santé rassurante grâce à son lectorat qui, ne l’oublions pas, est énorme, partout dans le monde.

Pour une présentation approfondie et élargie, on lira
Noël Dutrait
,
Petit précis à l'usage de l'amateur de
littérature chinoise contemporaine (1976-2006),
Arles : Editions Philippe Picquier, 2006.

mercredi 5 mars 2008

Le chant du sabre

Détail d'une bataille menée par l'amiral
Yi Sun Shin
이순신 [ 李舜臣, (1545-1598)]



Résultats du premier
concours international de littérature coréenne


A l’initiative du
Korean Litterature Translate Institute
(KLTI) de Séoul
et organisé conjointement par la
Jeune équipe de recherche Littérature chinoise & traduction
(future JE Littératures d’Extrême-Orient, textes et traduction) et
l’Association France-Corée d’Aix-en-Provence,
le concours de comptes-rendus du roman de
KIM Hoon
,
Le Chant du Sabre

s’est achevé fin février par la remise des prix aux sélectionnés.
La KLTI a souhaité que ce concours international se déroule à Aix-en-Provence et
son organisation a été confiée à
Kim Hye-Gyeong
, enseignante de coréen à l’Université de Provence.

Ce concours destiné aux étudiants des universités de l’académie et aux adhérents de l’Association France-Corée a tenu toutes ses promesses malgré les difficultés d’accès aux universités pendant les mois d’octobre, novembre et décembre. Les dates de remises des copies ont dû être reportées plusieurs fois. Malgré cela, le nombre d’inscriptions et le nombre de comptes-rendus remis sont excellents.

Le jury était composé de six enseignants universitaires en littératures orientales et traduction. Ils ont travaillé séparément, sur des copies anonymes et ont rendu des avis dans l’ensemble très homogènes.

Le premier prix - un ordinateur portable Sony Vaio -
a été décerné à l’unanimité à
M. Laurent BRUGUEROLLE

Ici en compagnie du Président du jury, Pr. Noël Dutrait
(Directeur de l'UFR ERLAOS, Université de Provence)

Après Hyphokâgne "S" au Lycée Faidherbe à Lille, Laurent poursuit ses études à l'Institut d'Etudes Politiques d'Aix où il rédige notamment un mémoire sur « La vision du temps et de l'histoire chez Milan Kundera », et obtient ensuite un DESS « Nouvelles technologies de l'information et de la communication » en 1995 à l'Ecole de Journalisme et de Communication de Marseille. Après s’être occupé de la promotion de chercheurs universitaires, il entre à la Caisse Primaire des Bouches-du-Rhône (CPCAM), où il est désormais responsable du service « Emplois & carrières » au sein de la Direction des Ressources Humaines.

Les autres candidats sélectionnés :
2e et 3e prix : un iPod 8Go
Amandine BARBIER et
Mathieu LEMAL


4e, 5e et 6e prix : un appareil photo numérique Samsung
Marjolaine PEUZIN,
Jean-Christophe GADRAT
et
Aurore DAUCHY.

Les lauréats ou leur représentant
en compagnie de N. Dutrait, Président du Jury et de

Kim Hye-Gyeong
, organisatrice du concours,
le jour de la remise des prix, le 29 février 2008 à l'Université de Provence.



Nous reproduisons ci-dessous l’intégralité
du compte-rendu de Laurent Bruguerolle :

Le chant du sabre
Auréolé d'un double prestige, la consécration obtenue par l'attribution du prix Dongin - l'équivalent de notre Goncourt - et la publication aux éditions Gallimard, dans la prestigieuse collection « Du monde entier », Le chant du sabre est un roman intimidant.

Fresque historique, exaltation des valeurs d'un militaire dévoué à sa patrie au mépris de sa propre carrière et qui le porteront au rang de héros national, les raisons d'un tel succès ne manquent pas. J'imagine sans peine que l'histoire du Général Yi Sun Shin, destitué par l'empereur pour avoir abandonné les hommes qu'il protégeait pourtant d'un combat sans issue, condamné à mort puis rappelé aux plus hautes fonctions pour conduire le royaume à la victoire face à l'envahisseur japonais, ait pu susciter une immense fierté nationale.

Surtout, la qualité d'écriture de Kim Hoon est à ce point remarquable qu'il semble difficile d'aborder sans préjugés ce condensé de littérature. Trois cent vingt pages et quarante quatre chapitres d'un texte exhalé comme un souffle, court et tendu. Sans fausse note. La traduction fait honneur à la musicalité d'un texte dont les envolées poétiques s'accordent parfaitement à la rigueur et au tranchant du récit.

Et pourtant. Ces distinctions, mille fois méritées, ne sauraient réduire Le chant du sabre à sa seule qualité de roman. Peut-on d'ailleurs encore parler de roman lorsque l'on éprouve avec autant de force la vie et les pensées de Yi Sun Shin, qui ouvrent au lecteur des pistes de réflexion sur sa propre condition ?

Je préfère le considérer comme un diamant qui, selon l'inclinaison de la lumière qui le pénètre, renvoie des éclats chaque fois différents.

Au-delà du chant de guerre, une ode à la nature.

La première de ces facettes, celle qui m'a le plus touché, est sans nul doute la construction en contrepoint d'un texte qui oscille de façon permanente entre la description froide du conflit et une foi permanente en la vie. Yi Sun Shin relate sans émotion apparente cette absurde tradition qui veut que le vainqueur prouve sa valeur au nombre de têtes tranchées qu'il ramènera à l'empereur.

Il n'éprouve pas plus de remords à exécuter tous ceux, ennemis ou traîtres, qui entravent sa marche en avant vers la victoire. La mer elle même est le réceptacle d'innombrables cadavres que plus personne n'est capable d'identifier comme coréen ou japonais. Tout semble n'être que chair en décomposition, décapitations et exécutions publiques.

Pourtant, les atrocités de la guerre que décrit Kim Hoon avec une froide rigueur sont systématiquement contrebalancées par les descriptions d'une nature fougueuse et pleine de vie.
Comme si chaque élément de mort était emprisonné dans la langueur d'une existence qui continue de s'écouler au rythme des saisons.

Le compte-rendu des batailles en est un exemple frappant. La tactique que déploie Yi Sun Shin pour terrasser ses ennemis figure sans nul doute en bonne place dans les manuels de stratégie militaire navale. Limpide et implacable. Mais Kim Hoon n'est pas Sun Tzu et son art du récit confirme cette croyance profonde en la nature. Les métaphores animales sont omniprésentes. Tantôt la reconstruction de la flotte est comparée au poisson dont la qualité des écailles détermine la force qu'il éprouvera ; tantôt les mouvements des navires commandés par le commandant en chef de la marine des trois provinces sont comparés aux tentacules d'une pieuvre, ou aux ailes d'un oiseau qui, chaque fois se déploie pour mieux fondre sur les ennemis.

Je veux retenir que tout est vivant au milieu de l'anéantissement et de la désolation. J'ai pris plaisir à éprouver les bruits et les odeurs de ce récit. J'ai vu avec Yi Sun Shin l'éclat du soleil se lever sur la mer derrière les îles qui masquaient la retraite des ennemis ; j'ai ressenti les douleurs qui, chaque nuit, provoquent des sueurs froides. Avec lui j'ai senti les parfums du marché au poisson comme les odeurs d'une femme sale qui ne se lave pas. J'ai aimé ces impressions mélangées, ces témoignages simples d'humanité.

Au-delà d'une méditation sur les conditions d'un homme d'armes, une réflexion sensible sur le sens de la vie.

Le chant du sabre est le récit d'un militaire qui jamais ne cherchera à se défaire de sa mission, à se départir du rôle que lui a assigné l'empereur, en dépit des épreuves qui lui sont données. Yi Sun Shin est avant tout un homme déchu et réhabilité, que jamais le sentiment d'injustice ne prendra en défaut. Il est un militaire. Un homme droit et impassible comme en témoignent les multiples condamnation à mort prononcées à l'encontre d'ennemis comme de ses propres compatriotes ayant trahis. Un homme fidèle à l'empereur comme l'exige sa fonction, qui n'hésitera pas à s'engager comme simple soldat après avoir été déchu de ses fonctions d'amiral de la marine coréenne, condamné à mort puis absous sans que jamais sa dignité lui ait été rendue. Comment ne pas éprouver de haine pour le Généralissime Gwon Ryul qui l'a fait condamner pour de sombres motifs de politique interne. Celui-là même qui viendra lui donner pour mission de trouver une solution à la défaite totale. Cette absurdité, Yi Sun Shin l'éprouve sans y donner prise, parce qu'elle est contraire à sa condition même d'homme d'armes. Comme il n'éprouvera pas non plus de ressentiments à la suite de ses blessures, de la mort de sa mère, du décès de son fils au combat ou de l'assassinat d'une Kiseng dont il s'était épris, Yeojin. La tristesse passe sur lui comme elle doit passer sur un bon soldat.

Là encore, pourtant, Kim Hoon donne à penser que ce militaire n'obéit pas aveuglément à sa condition. Sa fidélité sans faille n'est pas exempte d'une conscience accrue de l'absurdité de ce conflit, comme des motivations politiques qui peuvent pousser la cour royale à vouloir chercher des coupables ou éliminer des innocents. Bien sûr, Yi Sun Shin se bat pour l'empereur. Mais il combat aussi pour donner du sens, pour « chercher du sens dans ce monde qui n'en a pas ». C'est ici que la métaphore du sabre prend toute sa valeur. L'enseignement premier des écoles militaires réside dans un commandement aussi simple que vital : ton arme est ta vie. Le général n'échappe pas à la règle. Le sabre est sa raison d'être, un prolongement de lui même. Et c'est à lui qu'il va prêter des sentiments qu'il ne peut éprouver en tant que soldat. C'est par le sabre, par ses chants et ses pleurs que se construit sa croyance dans la vie.

Le chant du sabre s'achève comme prend fin la vie de Yi Sun Shin. Une disparition paisible et sereine malgré, ou, sans doute, grâce à l'évidence d'un destin dont la voie était tracée depuis toujours.

Quiétude et colère. Ces sentiments contradictoires m'envahissent en même temps que je referme l'ouvrage. Je préfère retenir une formidable leçon d'espoir, persuadé que, tant que des hommes d'armes entendront, eux aussi, le chant du sabre, ses pleurs et ses craintes, la guerre aura tout à craindre de ses propres serviteurs.