samedi 15 mars 2008

Fu Manchu de Sax Rohmer

Sax Rohmer alias
Arthur Henry Sarsfield Ward (1883-1959)
Source d'une partie des illustrations de ce billet :
The Page of Fu Manchu. The Sax Rohmer Research Web Site.

Je suis sorti - il y a bien longtemps maintenant, mais il est des lectures dont on ne se défait pas - de mon premier contact avec Palimpsestes. La littérature au second degré (Le Seuil, 1982) avec la sensation profondément ancrée en moi depuis, que, comme l'a si bien écrit Borges cité page 453 par Gérard Genette, « la littérature est inépuisable pour la raison suffisante qu'un seul livre l'est » (Enquêtes), que chaque livre en cache d'autres et que si on aime « vraiment les textes, on doit bien souhaiter, de temps en temps, en aimer (au moins) deux à la fois ». De là, découle l'idée qui a depuis guidé ma découverte de la littérature que chaque lecture en appelle d'autres et que, quelles que soient celles que l'on rencontre, on est toujours en prise avec la « Littérature en transfusion perpétuelle - perfusion transtextuelle -, constamment présente à elle-même dans sa totalité et comme Totalité, dont tous les auteurs ne font qu'un, et dont tous les livres sont un vaste Livre, un seul Livre infini. L'hypertextualité n'est qu'un des noms de cette incessante circulation des textes sans quoi la littérature ne vaudrait pas une heure de peine. Et quand je dis une heure ...».

Donc si on aime la littérature chinoise - c'est mon cas - , on doit pouvoir l'aimer jusque dans ses dérivations, ses déviations les plus imprévisibles, les plus inattendues dès lors que le produit final de la curieuse alchimie entrée en jeu livre une œuvre originale, à son tour source de mutations... Si vous me concédez cela, vous me pardonnerez je l'espère ce périlleux détour, dont vous apprécierez à sa juste valeur l'excès et les belles citations qu'il m'a permis de faire, juste pour justifier l'incartade que je m'octroie avec ce billet qui va vous entraîner sur les terres du Mystérieux Docteur Fu Manchu que les Editions Zulma (Paris, janvier 2008, 319 pages) viennent de ressusciter. En effet, ce titre initial d'une longue série - treize volumes publiés de 1912 à 1959 -, n'est pas d'un auteur chinois, mais de Sax Rohmer, pseudonyme choisi par le prolifique écrivain britannique Arthur Henry Sarsfield Ward (1883-1959) ; qui plus est, son action ne se passe pas plus en Chine qu'en Asie --- sauf au chapitre VII, avec une évocation de la révolte des Boxers ---, mais, pour l'essentiel, dans le Londres du tout début du XXe siècle.

N'étant pas Sax Rohmerologue, ni même un Fu Manchiste de la première heure, mon avis sur l'œuvre n'aura que de poids --- mon engouement, somme toute récent, pour la saga n'est après tout que le syndrome d'un mal sur lequel on ne gagnera rien à s'appesantir ; il n'empêche que je ne peux m'interdire de vous faire partager mon enthousiasme pour ce nouvel avatar hexagonal qui devrait renvoyer tous les précédents aux oubliettes. Comme quoi, s'il est abusif de dire que toute traduction est mortelle, on peut néanmoins penser que certaines sont vouées à disparaître ... Mais avant d'en administrer la preuve, voyons de quoi il retourne. Encore qu'il ne soit plus la peine de trop s'appesantir car --- comme j'ai un peu traîner : mea maxima culpa ---, la presse s'est déjà réjoui du retour des aventures de Fu Manchu dans les gondoles des librairies françaises et a déjà dressé dans ses grandes lignes le tableau de fond du chapelet d’aventures qui entraînent le lecteur à la poursuite du Docteur Fu Manchu : par exemple Le Monde avec Gérard Meudal, « Au bon temps du péril jaune » (11/01/08), Le Figaro, avec Jean-Claude Perrier, « L'abominable Fu Manchu est de retour » (28/02/2008). L'un (payant) et l'autre (gratuit), ces deux articles en ligne ont déjà développé les éléments de base qui figurent sous forme condensée sur les rabats de la belle couverture signée David Pearson et sur la page, pas moins élégante, que l'éditeur consacre à l'ouvrage sur son site :
Le mystérieux docteur Fu Manchu — le péril jaune incarné en un seul homme ! — a jeté son dévolu sur l'Occident.
Fu Manchu est un esthète du crime, il tue en série et en beauté. Pour l'empêcher de nuire: le brillant agent secret Nayland Smith, flanqué du discret docteur Petrie, sorte de Watson plutôt fleur bleue et chroniqueur des innombrables méfaits du terrible Chinois.
Sax Rohmer nous entraîne à leur suite dans un Londres nocturne, tout en chausse-trapes, où le moindre ponton cache un laboratoire clandestin, le moindre entrepôt un caravansérail, la moindre passante une princesse arabe...
Premier volume d'une série culte, dans une nouvelle traduction!
A ce résumé sommaire est venu s'ajouter une micro-biographie, et un document sonore de 27 mn et 50 secondes qui permet d'écouter grâce aux archives de l'INA, une nouvelle de Sax Rohmer : Les yeux de Fu Manchu. Bientôt un blog devrait venir entretenir la passion dévorante des nouveaux aficionados des péripéties de la lutte d'un détective très sherlock-holmessien contre « Le criminel le plus extraordinaire que le monde eut jamais connu » et qui représente « une menace pire que la Peste Noire » (p. 152).

En attendant, qui veut tout savoir sur lui, sur son créateur, les antécédents, les avatars, les éditions, les traductions, les adaptations au cinéma, à la télévision, en comics, en bibelots de toutes sortes, et bien d'autres choses encore, ira visiter The Page of Fu Manchu. The Sax Rohmer Research Web Site qui est une très riche base de données collective dirigée par Dr. Lawrence J. Knapp entièrement dévolue à ce terrifiant personnage et à son créateur : vous y découvrirez également une bibliothèque virtuelle avec les textes en anglais et aussi la liste exhaustive (?) des traductions à laquelle ne fait défaut que la nouvelle traduction française d’Anne-Sylvie Homassel [qu'on pourra entendre dans une émission radiophonique annoncée sur la page d'actualités de Zulma]

Sa traduction remplace avantageusement celle d'Henri Thiès en circulation chez divers éditeurs et dans divers formats depuis 1931, soit depuis 79 ans ! Elle avait néanmoins été revue à la fin des années 1970 par Robert-Pierre Castel pour ses dernières réapparitions comme en poche en « 10/18 » sous le titre Le mystérieux Dr Fu Manchu (n° 1973, 350 p.). Mais trêve de propos oiseux, rentrons dans le vif du sujet.



Le rapide survol que je vous propose sera aussi l'occasion de découvrir le style percutant et, souvent, hautement humoristique de Sax Rohmer. Pourtant, ses romans sont de ceux « à ne pas lire la nuit » - nom d'une collection des Editions de France qui en proposa dans les années 30. Le sentiment de peur qu'ils diffusent joue en partie sur l'effet que pouvait produire à une époque où l'on parlait beaucoup du Péril Jaune [j'y reviendrai dans un prochain billet], la menace – sans cesse rappelée - que faisait peser sur l'Occident, une Chine mystérieuse et cruelle : « Nous avons affaire à un Chinois, je vous le rappelle - à l'essence incarnée de la subtilité de l'Orient - au génie le plus sidérant que l'Asie moderne ait produit » [p. 51-52] ; un Chinois dont le caractère inhumain est proprement impensable pour un Occidental : « Aucun homme blanc, je crois, n’a de goût pour la cruauté froide des Chinois..... » (p. 108) ; avec lui c'est l'Orient qui fait peser sa menace sur l'humanité entière : « Nous étions entre les mains de l'Orient, tombés si l'on veut sous la coupe de cette nation chinoise incompréhensible entre toutes. » Ailleurs, une évocation ajoute à la fiction un degré supplémentaire dans l'horreur en s'appuyant sur la réalité telle que la rapporte les journaux qui imputent à la Chine lointaine la pratique courante de l'infanticide : « Les jeunes victimes de ces agissements sont pratiquement toutes des petites filles non désirées, et dans presque tous les cas, les parents attribuent immédiatement la cause du décès à la morsure d'un scorpion, et produisent sans difficulté la preuve de ce qu'ils avancent », et Petrie de conclure : « Peut-on s'étonner qu'un tel peuple ait produit un Fu Manchu ? Edifiante illustration des mœurs chinoises ! » (p. 63).


Cliché d’un opiomane provenant du site Opium Museum

Le chapitre VI, nous entraîne dans les bas-fonds de Londres, dans une fumerie d'opium, dans une scène d'anthologie dont voici un court extrait, avec dans l'ordre, (A) le texte original, (B) la nouvelle traduction française [p. 58-59], et enfin (C) l'ancienne [Thiès, « 10/18 », p. 78-79.] :
(A) From behind a curtain heavily brocaded with filth a little Chinaman appeared, dressed in a loose smock, black trousers and thick-soled slippers, and, advancing, shook his head vigorously.
« No shavee--no shavee, » he chattered, simian fashion, squinting from one to the other of us with his twinkling eyes. « Too late! Shuttee shop! »
« Don't you come none of it wi' me! » roared Smith, in a voice of amazing gruffness, and shook an artificially dirtied fist under the Chinaman's nose. « Get inside and gimme an' my mate a couple o' pipes. Smokee pipe, you yellow scum--savvy? »
My friend bent forward and glared into the other's eyes with a vindictiveness that amazed me, unfamiliar as I was with this form of gentle persuasion.
« Kop 'old o' that, » he said, and thrust a coin into the Chinaman's yellow paw. « Keep me waitin' an' I'll pull the dam' shop down, Charlie. You can lay to it. »
« No hab got pipee— » began the other. Smith raised his fist, and Yan capitulated. « Allee lightee, » he said. « Full up--no loom. You come see. »

(B) De dessous un rideau richement brodé de crasse apparut un petit Chinois, revêtu d'une blouse large, d'un pantalon noir et de chaussons aux épaisses semelles. Il s'avança au milieu de la pièce et secoua vigoureusement la tête.
« On ne lase pas ! On ne lase pas ! « caque-t-il, en nous considérant l'un après l'autre, l'œil torve et clignotant. « Tlop tald ! Magasin felmé ! »
« Dis donc voir ! On ne me la fait pas, à moi ! » rugit Smith d'une voix étonnamment râpeuse, en secouant un poing soigneusement maquillé de crasse sous le nez du Chinois. « Rentre dans ton trou et donne-nous deux pipes, à mon pote et à moi. Une pipe à fumer, face de citron - pigé ? »
Mon ami se pencha et darda vers le Chinois un regard d'une méchanceté qui me sidéra - je n'étais guère familier de cette méthode de négociation.
« Ramasse, l'artiste, ajouta-t-il, et il jeta une pièce de monnaie dans la patte du Chinois. Et t'as pas intérêt à m'faire attendre, sans quoi j'te démolis toute ta boutique, Charlie, sans blague. »
« Challie pas avoil pipe », commença l'autre. Smith leva le poing, et Yan capitula. « D'accol, d'accol... Magasin est plein... pas de place... Vous voil... »

(C) Un rideau lourdement décoré se souleva. Un petit Chinois apparut, vêtu d'un smoking déboutonné, d'un pantalon noir et de pantoufles à semelles épaisses. Il avança vers nous en secouant fortement la tête.
- Pas raser, pas raser, grimaça-t-il, tel un singe, en nous examinant l'un et l'autre, les yeux clignotants. Trop tard ! Boutique fermée !
- Assez causé ! hurla Smith avec une grossièreté déconcertante, tout en mettant sous le nez du Chinois un poing artistement sali. rentre tout de suite et donne-nous, à mon camarade et à moi, une paire de pipes. Fumer pipes, compris, rebut de Jaune ?
Et mon ami se pencha vers lui et le fixa dans les yeux avec une expression qui me surprit fort, peu habitué que j'étais à des arguments aussi gracieusement convaincants.
- Prends ça, ajouta-t-il en mettant une pièce dans la patte jaune. Fais-moi attendre encore un peu et je démolis ta baraque, Charlie. Méfiance !
- Nous pas pipes ..., commença l'autre.
Smith leva le poing et Yan capitula.
- Tlé bien, fit-il. Mais la maison pleine, pas de place. venez voir, venez.
Les exemples prouvant la supériorité de la nouvelle traduction (B) sur l’ancienne (C) pourraient être pris tout le long du roman : vous pouvez donc remiser vos vieux « 10/18 » et les compilations qui en ont été faites au placard -- sauf, peut-être, pour les savantes préfaces et autres avant-propos inspirés de Francis Lacassin --, et plonger dans ce beau volume Zulma en attendant impatiemment la suite : on connaît déjà le titre du prochain volume : Les Créatures du docteur Fu Manchu.


Serez-vous séduit par l'étrangeté du personnage, descendant supposé « d'une très vieille famille du Kiangsu » [Jiangsu 江蘇] (p. 289) ? « Le plus grand génie, peut-être des temps modernes ? On a dit de lui cent fois qu'il avait le front de Shakespeare et le visage de Satan. Il y avait dans sa présence même quelque chose de reptilien, d'hypnotique. » (p. 147) ; un personnage dont le regard, ébranle le Dr Petrie qui fait effort pour en rendre compte : « Comment décrire ce visage, ces yeux, qui me regardaient tranquillement par-dessus la table ? Ce visage était celui d'un archange du mal, et ces yeux, qui en étaient le trait souverain, étaient plus étranges qui eussent jamais reflété âme humaine - ils étaient étroits et longs, très légèrement obliques, et d'un vert étincelant. mais surtout - et je n'ai jamais vu cela chez aucun autre être humain, ils étaient, chose horrible, recouverts d'une sorte de film qui me fit songer à la membrana nictitans de certains oiseaux. Cette membrane était baissée lorsque je fis sauter la porte, mais elle sembla se rétracter quand j'eus pénétré dans la pièce, révélant les iris de l'homme dans tous leur éclat vert. » (p. 65-66)


S'il est souvent paralysé par « la force mauvaise qui émanait de cet individu », Petrie, narrateur attentif des événements qu'il vit un peu malgré lui, est aussi sensible au charme de Kâramanèh, la belle esclave du Docteur Fu Manchu, nous offrant quelques beaux moments à la sensualité très datée, mais remarquablement efficace, comme ici : « Une jeune fille enveloppée dans une cape de soirée se tenait tout contre moi. Lorsqu'elle leva les yeux, je découvris le visage le plus adorablement, le plus étrangement séduisant que j'eusse jamais vu. Une peau de blonde, et cependant les yeux et les cils noirs d'une Créole, les lèvres rouges et sensuelles - la belle étrangère dont la caresse m'avait surpris n'était pas native de nos rivages du Nord. » (p. 22-23) ; plus loin : « Elle ouvrit grand son manteau, et je me frottai littéralement les yeux, ne sachant pas si je rêvais ou si j'étais éveillé. Car elle était revêtue d'un ensemble de soie légère et transparente qui soulignait abondamment la sveltesse de sa silhouette ; une large ceinture enchâssée de pierres précieuses et maints joyaux précieux rehaussaient encore sa beauté : elle n'eût pas déparé le jardin clos d'Istanbul ; et dans le banal décor de mon bureau, elle était sublimement déplacée. » (p. 133-134)

Bref, je ne dis rien des décors et des situations dont les descriptions font froid dans le dos, et du suspens qui vous saisira, car vous l'avez deviné, Sax Rohmer a réussi une bien étonnante combinaison d'éléments qui hisse ses fictions au rang des œuvres accomplies --- si l'on est frileux, disons qu'elle les met en bonne place dans la catégorie que la critique se pique de redécouvrir, de la littérature dite populaire ou du second rayon ou paralittérature. Les meilleurs de ses romans et nouvelles s'y retrouvent du reste en excellente compagnie avec tant d'autres ouvrages qui ont fait rêver et frémir tant de générations d'amateurs de fiction romanesque ; ils y côtoient nombre de romans chinois des XVIIe et XVIIIe vers lesquels je vais me pencher à nouveau en attendant le retour du « génial et maléfique organisateur d'une prise de contrôle de l'Europe par les Asiatiques » [voir Régis Poulet, « Le supplice oriental de Fu Manchu aux Perses », in Le supplice chinois dans la littérature et les arts. Les Editions du Murmure, 2005, pp. 19-30 - article mis en ligne, le 31 mars 2008, sur le site La revue des ressources], dont je vous parlerai sûrement à nouveau : Ah ! Fu Manchu, quand tu nous tiens ! (P.K.)

vendredi 14 mars 2008

Onze bis

Vrai ou faux unique manuscrit du poète Li Bai 李白 (701-762)
analysé par Jean-François Billeter
dans L'art chinois de l'écriture (Skira, 1989, p. 193-195) qui traduit le poème
« Sur la terrasse Yang » (« Shang Yangtai »
上陽臺, vers 742-744) :
Les monts se dressent, les eaux s'écoulent,
et de là naissent des figurent sans nombre.

Sans un pinceau parfaitement exercé,

comment épuiser ce surgissement limpide ?
Ecrit le 18e jour, après être monté sur la terrasse du Yang.
山高水長,物象千萬,非有老筆,清壯可窮。
十八日,上陽臺書,太白。


Non, il ne s’agit pas de la douzième devinette qui viendra en son temps, mais d'une interrogation que je souhaite vous faire partager. En effet, je me demande qui est le sinologue dont William Somerset Maugham dresse le portrait dans ce passage du Paravent chinois que je vous livre dans la traduction de Madame E. R. Blanchet (Paris : Les Editions de France, 1933, pp. 233-234) :
Le sinologue.

Un colosse, mais boursouflé comme s’il prenait trop peu d’exercice. Des taches rouges plaquent son visage glabre. Ses cheveux grisonnent. Il parle très vite, et sa voix de fausset étonne dans ce corps puissant. Il occupe dans un temple, à la porte de la ville, l’appartement réservé aux hôtes de passage. Trois prêtres bouddhistes assistés d’un acolyte desservent le sanctuaire et accomplissent les rites. Dans les chambres, quelques meubles chinois, des livres partout : peu de confort. Le temps est froid. Un poêle à pétrole chauffe mal le bureau où nous sommes assis. Il sait mieux le chinois que personne en Chine. Depuis dix ans, il travaille à un dictionnaire destiné à éclipser celui d’un lettré célèbre. Voilà un quart de siècle qu’il cherche à démolir ce concurrent exécré. Ainsi, tout en se distinguant dans la sinologie, il satisfait sa rancune. Il parle d’un ton doctoral. Sans doute finira-t-il dans une chaire de chinois de l’université d’Oxford, où sa place est tout indiquée. Sa culture dépasse celle de la plupart de ses confrères qui savent peut-être le chinois, il faut, du moins, le croire, mais rien d’autre. Ses remarques sur la pensée et la littérature du Céleste Empire ont donc une portée assez rare. Ses études l’absorbent au point de l’éloigner des courses et de la chasse. Aussi les Européens le traitent-ils d’original. Comme ceux qui ne partagent pas les goûts de tout le monde, il inspire la méfiance et même la crainte. On va jusqu’à le soupçonner d’avoir l’esprit dérangé et de fumer de l’opium. Le blanc, passionné par la civilisation du pays lointain où doit se poursuivre sa carrière, passe souvent pour un fou. Une courte visite dans sa cellule d’ascète, et vous savez que cet homme vit exclusivement par l’esprit. Existence de spécialiste. La vie et la beauté semblent ne pas le toucher et tandis qu’il exalte la poésie chinoise, je me demande si les meilleurs de nos plaisirs ont jamais existé pour lui. C’est seulement par la page imprimée qu’il a pris contact avec la réalité. La splendeur tragique du lotus ne l’émeut que décrite par Li Po et le rire argentin d’une jeune Chinoise ne parle à son cœur qu’à travers un quatrain sans défaut.
Si vous avez une idée, n’hésitez surtout pas à la partager. (P.K.)

jeudi 13 mars 2008

Réponse à la devinette (011)

Une fois de plus vous m'avez surpris, agréablement surpris. Postée le 18 février, les interrogations de la onzième devinette avaient trouvé pour un tiers leur solution le 26 par un commentaire de Françoise P., et complètement, le jour même par la remise d'un post-it qui anticipait l'arrivée sur le blog d'un commentaire, judicieusement retenu jusqu'au 1 mars. Bravo, à nos deux expertes, car une fois de plus, ce n'était pas facile. Vous pardonnerez, je l'espère, mon retard à valider l'ensemble de ces réponses ; j'attendais pour le faire l'arrivée d'ouvrages sans aucun doute riches d'informations dont je voulais vous faire profiter, mais ceux-ci tardent à me parvenir. Il me faudra donc revenir à la charge dans un avenir que je souhaite assez proche et me contenter, pour aujourd'hui, de l'essentiel.

Or donc, la triple identification aurait dû - je le pensais -, vous tenir en haleine un peu plus longtemps. En effet, le texte soumis à la sagacité générale n'est plus en librairie depuis belle lurette et qui se souvient que son auteur, William Somerset Maugham (25 janvier 1874-16 décembre 1965), présenté par ses biographes comme « le mieux payé de son époque », « né et mort en France » comme le souligne Liliane D., respectivement à Paris et à Nice, se rendit en Chine entre 1919 et 1921 et qu'il en ramena On a Chinese Screen, collection de portraits publiée en 1922 [en octobre à New York, Doran et en novembre à Londres, William Heinemann, réédité fin 2007 chez Kessinger Publishing, Whitefish (MT)].


Couverture de l'édition française du Paravent chinois,
Texte français de Madame E. R. Blanchet.
Paris : Les Editions de France, 1933, 248 pages.
« Le philosophe », pp. 148-160.


Je n'ai trouvé qu'une seule édition en ligne du texte original. Elle figure sur le China History Forum et ce depuis le 14 novembre 2005, grâce à un internaute basé à Singapour portant le pseudonyme de Snowybeagle. Celui-ci a utilisé l’édition d’Oxford University Press de 1985 dont un exemplaire figure au catalogue de la Singapore Polytechnic Library. Que ses efforts soient remerciés. Ils ont suscité des réactions dont l'une d'entre elles, datée du 4 août 2006, livre la synthèse des informations fournies par Lydia Liu dans un ouvrage consultable partiellement grâce à GoogleBooks : The Clash of Empires. The Invention of China in Modern World Making. Cambridge : Harvard U.P., (2004) 2006, 334 p.

Pour elle, comme pour Hu Shui-Qing 胡水清 qui défend la même thèse dans un article intitulé « Zai Zhongguo pingfeng shang zhong de Zhongguo wenren »《在中国屏风上》中的中国文人 (The China's Scholars in On a Chinese Screen) (Zhangzhou shifan xueyuan xuebao (Zhexue shehui kexue ban) 漳州師範學院學報(哲學社會科學版), vol. 20, n° 1 (mars 2006), pp. 79-83), le « philosophe » de Maugham n'est autre que Gu Hongming 辜鴻銘 (1857-1928), alias Kou Houng Ming, Kou-Houng-Ming ou Ku Hung-Ming.

Ceux qui connaissent un peu ce personnage étonnant pour l'avoir lu en français lors de la réédition en 1996 aux Editions de l'Aube de la problématique traduction française que P. Rival donna en 1927 (Librairie Stock, Delamain et Boutelleau) de The Spirit of the Chinese People (1915) sous le titre L'esprit du peuple chinois ou grâce à Pierre Palpant qui a eu la bonne idée d'intégrer cet ouvrage dans son irremplaçable collection de matériaux sur la civilisation chinoise en ligne, ne devraient pas remettre en cause cette théorie. On retrouve dans ce seul texte presque tous les traits de caractère esquissés par le fin observateur britannique. Un des rares clichés que l’on conserve de Gu confirme la description qu’il en fit, voyez plutôt :

Gu Hongming 辜鴻銘 (1857-1928)

Vous en conviendrez, je l'espère, le personnage méritait bien une telle attention et assurément plus que deux lignes à la fin d'un billet. Du reste, la masse de documents le concernant ne cesse de grandir et impose de prendre le temps de l'analyse après celui de la collecte. En effet, son pays d'accueil - car ce Chinois-là n'est pas né sur la terre de Confucius, mais est un métis polyglotte qui a grandi en Malaisie, étudié en Europe avant de s'installer définitivement en Chine en 1885, après avoir un temps travaillé à Singapour et plus tard au Japon -, le redécouvre : une demi-douzaine de livres lui ont été consacrés ces dernières années et internet rend abondamment hommage à certains aspects de sa personnalité et encensent certains de ses engagements, mettant l'accent sur l'extraordinaire parcours qui fut le sien. Moqué de son vivant, puis dénigré jusqu’à il y a peu encore à cause de sa fidélité indécrottable à la dernière dynastie impériale et aux préceptes du sage de Qufu, serait-il en passe de devenir un repère pour une Chine qui en a tellement besoin ?

Un de ses dirigeants actuels et pas des moindres, savoir le premier ministre Wen Jiabao 溫家寶, a récemment fait preuve d'érudition en le citant. C'était à l'occasion de la visite du rédacteur en chef du Figaro, Pierre Rousselin et de son correspondant à Pékin Jean-Jacques Mével. L'échange qui remonte au 3 décembre 2005 est piquant car, me semble-t-il, plein de sous-entendus incompréhensibles pour qui n'a pas souvenir du livre dont les propos sont tirés. La seule trace que j'en ai gardé provient d'une page du site de la Mission of the People's Republic of China to the European Union qui le transcrit, hélas !, en anglais :
« It is a great pleasure for me to be interviewed by Le Figaro. The newspaper enjoys a long history and significant influence around the world. The next year marks the 180th anniversary of the creation of your newspaper. I would like to congratulate on the occasion. Meeting with French friends, I cannot help thinking of a saying by Gu Hongming, a renowned Chinese thinker at the end of the 19th century. He said, « It seems that only the French people could understand China and the Chinese civilization because the French share an extraordinary quality with the Chinese, namely, delicacy. » So when I meet French friends including the two of you, I do not feel there is estrangement between us. »
Wen Jiabao à l’occasion de sa visite à
l’Ecole polytechnique de Paris, le 6 décembre 2005.
Cliché Y. Deng mis en ligne sur Flickr.com


La citation en gras provient de ce Spirit of the Chinese People que Gu composa en 1915, en anglais justement. Vous la retrouverez dans le passage entier que je vous laisse méditer tranquillement, et longuement, en attendant que je trouve à nouveau du temps à consacrer au « dernier philosophe de la Chine » :
« Les Américains, qu'on me permette de le dire, ne comprennent pas facilement les Chinois parce que si, dans l'ensemble, ils ont l'esprit étendu et simple, ils manquent de profondeur. Les Anglais ne peuvent pas comprendre la Chine : leur esprit est profond et simple mais il manque d'étendue. Les Allemands, eux non plus, ne peuvent pas nous comprendre car, surtout lorsqu'ils sont cultivés, ils possèdent la profondeur et l'étendue, mais n'ont pas la simplicité. Je crois que ce sont les Français qui ont le mieux compris les Chinois, qui sont le plus aptes à apprécier la civilisation chinoise. Les Français, il est vrai, n'ont pas la profondeur des Allemands, ni la largeur d'esprit des Américains, ni la simplicité des Anglais ; mais ils ont à un degré tout à fait supérieur une qualité qui manque aux trois autres peuples que nous avons mentionnés, une qualité nécessaire avant tout pour comprendre la Chine, c'est la délicatesse. Car aux trois traits principaux de la civilisation chinoise, je dois en ajouter un quatrième, la délicatesse, qui est le plus caractéristique. Cette délicatesse, les Chinois la possèdent à un degré si éminent qu'on n'en trouve nulle part l'équivalent, excepté peut-être chez les anciens Grecs.
D'après ce que j'ai dit, on peut comprendre que les Américains, s'ils étudient la civilisation chinoise, manqueront de profondeur, que les Anglais manqueront de largeur d'esprit, et les Allemands de simplicité et qu'en outre ces trois peuples manqueront d’une qualité qu'ils ne possèdent pas à un degré éminent : la délicatesse. Quant aux Français, ils manqueront tout à la fois de profondeur, de largeur d'esprit et de simplicité ; ils manqueront même d'une certaine délicatesse d'un ordre encore supérieur à celle qu'ils possèdent actuellement. Aussi, je suis amené à penser que l'étude de la civilisation et de la littérature chinoises sera certainement profitable à tous les peuples d'Europe et d'Amérique. »
Mais, vous, qu'en pensez-vous ? Merci d'avoir la délicatesse de nous en faire part dans un commentaire. (P.K.)

lundi 10 mars 2008

Vingt ans de littérature chinoise

Cliché P.K. : Xinhua shudian fermée à proximité du Temple du Ciel, Beijing (28/12/06)

Comme nous l’avions annoncé le 12 février, la revue Perspectives chinoises a fêté le 5 mars dernier son numéro 100. La littérature n’a pas été absente de cette journée et, à l’issue de ma présentation, j’ai informé le public de l’existence du blog de notre équipe. M. Jean-François Huchet, le directeur du CEFC de Hong Kong, m’a autorisé à mettre en ligne le bref panorama de la littérature chinoise que j’ai brossé. En un quart d’heure, l’exercice était difficile et je le livre ici pour que chacun de nos lecteurs puisse donner son avis et l’enrichir…


L’évolution de la littérature chinoise
du début des années 1990 à 2008

Noël Dutrait


Après les événements de Tian’anmen de 1989, le départ à l’étranger de quelques grands noms influence l’évolution de la littérature. En fait certains écrivains ou penseurs étaient à l’étranger au moment des événements et ne sont jamais rentrés. C’est le cas de Liu Binyan 刘宾雁 qui avait mis son œuvre littéraire au service de la dénonciation des défauts de la société communiste, Gao Xingjian 高行健 qui avait présenté en Chine le roman et le théâtre occidentaux, Ma Jian 马建, qui avait osé décrire les funérailles célestes au Tibet dans la revue Renmin wenxue , Bei Dao 北岛, célèbre représentant de la poésie obscure de la fin des années 1970 qui va être à l’origine de la rénovation littéraire de Chine continentale, ou encore Liu Zaifu 刘再复 qui avait joué un rôle très important au cours des années 1980 dans le domaine des idées.

Dès le début des années 1990, on voit paraître des textes réalistes ou néo-réalistes qui se font l’écho des problèmes de fond de la société chinoise. En France, ces textes, souvent des nouvelles, ont été publiés pour beaucoup dans Perspectives chinoises et repris en volumes par des éditeurs comme Bleu de Chine. Souvent, la lecture d’une de ces nouvelles permet de comprendre une réalité qu’un long article peine à rendre de manière aussi explicite. La dénonciation n’est pas frontale comme avec Liu Binyan, mais elle est implicite dans les nouvelles et les romans publiés à cette époque. Sur le plan formel, des écrivains comme Yu Hua 余华 ou Su Tong 苏童 font le détour par une écriture qui sera qualifiée par les critiques d’avant-gardiste pour refléter l’absurdité de la société et revenir vers la description d’une réalité chaque jour plus difficile. De la littérature avant-gardiste au néoréalisme ou à l’hyperréalisme, le chemin n’est pas long et souvent emprunté par de nombreux auteurs. C’est sans doute pour cela que la censure ne s’y retrouve pas et laisse passer des textes très audacieux dans la dénonciation des contradictions du régime.

La colère de Mo Yan 莫言 par rapport à l’état de la société à cette époque et par rapport aux événements de Tian’anmen est exprimée dans Jiuguo 酒国, Le Pays de l’alcool. La corruption des cadres près à tout, y compris à manger des enfants de boucherie, renvoie à la dénonciation de la société cannibale par Lu Xun 鲁迅(1881-1936). Dans le maniement de la parodie, Mo Yan va même jusqu’à parodier l’écriture de Lu Xun pour exprimer son opinion sur la société dans laquelle il vit. De la sorte, il contourne la censure et remporte un succès important à l’étranger : Japon, USA, France, Italie… qui lui donnera une certaine latitude pour écrire les romans suivants et qui, à mon avis, dominent largement la scène littéraire chinoise de toute cette époque.

Il faut aussi évoquer l’apparition très marquante des questions refoulées ayant trait à la sexualité. Feidu 废都, La Capitale déchue, publiée par Jia Pingwa 贾平凹 en 1993, déclenche une violente polémique. S’agit-il du nouveau Jin Ping Mei 金瓶梅, ou n’est-ce qu’un roman pornographique de bas étage ? Avant sa mort en 1997, Wang Xiaobo 王小波 obtiendra aussi un très grand succès avec ses romans inclassables, entre politique fiction, science fiction et surréalisme dans lesquels la question du sexe est aussi omniprésente.

Yu Hua, quant à lui, dans Le Vendeur de sang, Xusanguan maixueji 许三官卖血记, évoque la question du don du sang, moyen très lucratif de gagner sa vie, un procédé qui mènera quelques années plus tard à l’origine du scandale de la transmission du sida en Chine, scandale dénoncé récemment par Yan Lianke 阎连科.

L’histoire récente de la Chine et la nature de la société ancienne sont aussi des thèmes qui n’ont pas échappé à des écrivains comme Mo Yan, Su Tong ou Yu Hua.

Dans Beaux seins belles fesses 丰乳肥臀 publié en 1995, Mo Yan montre comment se sont comportées pendant la guerre civile au Shandong les armées communistes et nationalistes. Son analyse n’était pas « politiquement correcte » et son roman a été interdit, non pas comme on l’a dit parfois en raison de scènes érotiques trop crues, mais du fait qu’on y voyait des soldats communistes se livrer à d’atroces exactions. Ensuite, infatigablement, Mo Yan a pris à bras le corps la question de la torture dans Le Supplice du santal, déclarant qu’il renonçait au réalisme magique à la Garcia Marquez pour revenir à un réalisme absolu, plus à même de rendre compte de la réalité. (En fait, comme l’ont montré Jérôme Bourgon ou Zhang Yinde, de nombreux faits relatés dans ce roman sont issus de l’imagination débordante de l’auteur. Dans le cas du Supplice du santal 檀香刑, ce réalisme rend parfois la lecture de ce roman difficile…

Enfin, avec Les Quarante-et un canons 四十一炮, publié en 2003, à travers 41 récits, Mo Yan raconte l’histoire d’un jeune garçon un peu après la fin de la révolution culturelle jusqu’à nos jours. A travers cette histoire, on voit avec une extrême précision apparaître la société chinoise des années 1990 et du début du XXIe siècle avec ses bouleversements économiques incroyables, l’apparition des nouveaux riches, le développement tentaculaire des relations et de la corruption et aussi, la fascination pour le sexe et parfois même le retour à la religion. Ce roman est magnifiquement construit et révèle un contenu très précieux dans la connaissance de l’évolution de la société chinois des 30 dernières années.

De la même manière, dans Xiongdi 兄弟, Frères, Yu Hua prend à bras le corps l’histoire récente de la Chine et raconte l’histoire de deux frères depuis la Révolution culturelle jusqu’à présent. Ce roman a eu un succès considérable, malgré une critique spécialisée défavorable, jugeant le roman bâclé sur le plan du style.

Naturellement, on ne peut parler de cette période sans évoquer le coup de tonnerre que fut en 2000 l’attribution du prix Nobel de littérature à Gao Xingjian. Attendu depuis si longtemps par les écrivains chinois et surtout par l’administration chargée des affaires culturelles de Chine, l’attribution de ce prix à un écrivain très controversé pendant les années 1980, qui n’était pas revenu en Chine après 1989, qui avait déclaré à une chaine de télévision française qu’il ne rentrerait en Chine que lorsque le régime politique aurait changé et qui, de surcroit a affirmé dans son discours de Stockholm que Mao Zedong avait fait mourir plus d’écrivains que tous les empereurs de Chine réunis… tout cela était insupportable. La question « Gao Xingjian » restera encore longtemps en suspend, malgré les déclarations de nombreux écrivains chinois qui ont approuvé l’attribution de ce prix. Gao Xingjian continue à s’exprimer dans toutes les zones sinophones de la planète sauf en Chine continentale et ses propos sont amplement relayés grâce par Internet. Sa voix totalement indépendante est à mes yeux très importante dans le débat littéraire et politique de notre époque, même si elle reste en partie marginalisée.

Ce bref panorama laisse bien sûr de côté de nombreuses œuvres extrêmement intéressantes. Je pense par exemple, aux recherches et à la réflexion très fouillées de Han Shaogong 韩少功 sur le langage et l’anthropologie à travers son désormais célèbre Maqiao cidian 马桥词典, le Dictionnaire de Maqiao. Je pense aussi au roman Le Totem du Loup, Langtuteng 狼图腾 de Jiang Rong 姜戎, un extraordinaire succès de librairie dans lequel l’auteur, un ancien jeune instruit, développe une réflexion sur la manière dont les Mongols, influencés par la société des loups, ont su conquérir le monde, tandis que les Chinois, seulement influencés par des stratèges philosophes, n’auraient jamais su sortir de leurs frontières… L’intérêt fondamental de ce roman tient avant tout, à mon avis, au fait qu’un jeune Han réfléchisse à son histoire en la confrontant à celle d’une ethnie minoritaire.

L’évolution de la littérature chinoise depuis la fin des années 1980 est donc caractérisée par l’apparition d’écrivains puissants dans leur style, qui ne craignent pas d’aborder tous les thèmes, qui se confrontent aussi bien à la critique de leur pays qu’à celle de l’étranger. Je ne partage pas l’avis du sinologue allemand Wolfgang Kubin qui a déclaré en 2006 que la littérature contemporaine chinoise n’était pour la plupart que bonne à être mise à la poubelle, ce qui a provoqué un tollé en Chine. Pourtant, récemment, à Genève, Yu Hua a approuvé cette déclaration en indiquant que de toute façon, il ne resterait de la période récente au mieux que deux ou trois noms d’écrivains et que tout le reste irait effectivement « à la poubelle ».

Quant à moi, j’estime que l’ensemble de la littérature en langue chinoise, qu’elle soit écrite en Chine continentale, à Taiwan, Hong Kong, Macao, en Asie du Sud-est et dans le reste du monde, est une littérature absolument passionnante dont émergent déjà d’immenses écrivains qui marquent en profondeur leur propre culture, mais qui commencent déjà à marquer et influencer des écrivains d’autres pays. Cette littérature s’est libérée en grande partie du poids politique et, si à présent elle doit lutter contre le poids du commerce, elle garde une santé rassurante grâce à son lectorat qui, ne l’oublions pas, est énorme, partout dans le monde.

Pour une présentation approfondie et élargie, on lira
Noël Dutrait
,
Petit précis à l'usage de l'amateur de
littérature chinoise contemporaine (1976-2006),
Arles : Editions Philippe Picquier, 2006.

mercredi 5 mars 2008

Le chant du sabre

Détail d'une bataille menée par l'amiral
Yi Sun Shin
이순신 [ 李舜臣, (1545-1598)]



Résultats du premier
concours international de littérature coréenne


A l’initiative du
Korean Litterature Translate Institute
(KLTI) de Séoul
et organisé conjointement par la
Jeune équipe de recherche Littérature chinoise & traduction
(future JE Littératures d’Extrême-Orient, textes et traduction) et
l’Association France-Corée d’Aix-en-Provence,
le concours de comptes-rendus du roman de
KIM Hoon
,
Le Chant du Sabre

s’est achevé fin février par la remise des prix aux sélectionnés.
La KLTI a souhaité que ce concours international se déroule à Aix-en-Provence et
son organisation a été confiée à
Kim Hye-Gyeong
, enseignante de coréen à l’Université de Provence.

Ce concours destiné aux étudiants des universités de l’académie et aux adhérents de l’Association France-Corée a tenu toutes ses promesses malgré les difficultés d’accès aux universités pendant les mois d’octobre, novembre et décembre. Les dates de remises des copies ont dû être reportées plusieurs fois. Malgré cela, le nombre d’inscriptions et le nombre de comptes-rendus remis sont excellents.

Le jury était composé de six enseignants universitaires en littératures orientales et traduction. Ils ont travaillé séparément, sur des copies anonymes et ont rendu des avis dans l’ensemble très homogènes.

Le premier prix - un ordinateur portable Sony Vaio -
a été décerné à l’unanimité à
M. Laurent BRUGUEROLLE

Ici en compagnie du Président du jury, Pr. Noël Dutrait
(Directeur de l'UFR ERLAOS, Université de Provence)

Après Hyphokâgne "S" au Lycée Faidherbe à Lille, Laurent poursuit ses études à l'Institut d'Etudes Politiques d'Aix où il rédige notamment un mémoire sur « La vision du temps et de l'histoire chez Milan Kundera », et obtient ensuite un DESS « Nouvelles technologies de l'information et de la communication » en 1995 à l'Ecole de Journalisme et de Communication de Marseille. Après s’être occupé de la promotion de chercheurs universitaires, il entre à la Caisse Primaire des Bouches-du-Rhône (CPCAM), où il est désormais responsable du service « Emplois & carrières » au sein de la Direction des Ressources Humaines.

Les autres candidats sélectionnés :
2e et 3e prix : un iPod 8Go
Amandine BARBIER et
Mathieu LEMAL


4e, 5e et 6e prix : un appareil photo numérique Samsung
Marjolaine PEUZIN,
Jean-Christophe GADRAT
et
Aurore DAUCHY.

Les lauréats ou leur représentant
en compagnie de N. Dutrait, Président du Jury et de

Kim Hye-Gyeong
, organisatrice du concours,
le jour de la remise des prix, le 29 février 2008 à l'Université de Provence.



Nous reproduisons ci-dessous l’intégralité
du compte-rendu de Laurent Bruguerolle :

Le chant du sabre
Auréolé d'un double prestige, la consécration obtenue par l'attribution du prix Dongin - l'équivalent de notre Goncourt - et la publication aux éditions Gallimard, dans la prestigieuse collection « Du monde entier », Le chant du sabre est un roman intimidant.

Fresque historique, exaltation des valeurs d'un militaire dévoué à sa patrie au mépris de sa propre carrière et qui le porteront au rang de héros national, les raisons d'un tel succès ne manquent pas. J'imagine sans peine que l'histoire du Général Yi Sun Shin, destitué par l'empereur pour avoir abandonné les hommes qu'il protégeait pourtant d'un combat sans issue, condamné à mort puis rappelé aux plus hautes fonctions pour conduire le royaume à la victoire face à l'envahisseur japonais, ait pu susciter une immense fierté nationale.

Surtout, la qualité d'écriture de Kim Hoon est à ce point remarquable qu'il semble difficile d'aborder sans préjugés ce condensé de littérature. Trois cent vingt pages et quarante quatre chapitres d'un texte exhalé comme un souffle, court et tendu. Sans fausse note. La traduction fait honneur à la musicalité d'un texte dont les envolées poétiques s'accordent parfaitement à la rigueur et au tranchant du récit.

Et pourtant. Ces distinctions, mille fois méritées, ne sauraient réduire Le chant du sabre à sa seule qualité de roman. Peut-on d'ailleurs encore parler de roman lorsque l'on éprouve avec autant de force la vie et les pensées de Yi Sun Shin, qui ouvrent au lecteur des pistes de réflexion sur sa propre condition ?

Je préfère le considérer comme un diamant qui, selon l'inclinaison de la lumière qui le pénètre, renvoie des éclats chaque fois différents.

Au-delà du chant de guerre, une ode à la nature.

La première de ces facettes, celle qui m'a le plus touché, est sans nul doute la construction en contrepoint d'un texte qui oscille de façon permanente entre la description froide du conflit et une foi permanente en la vie. Yi Sun Shin relate sans émotion apparente cette absurde tradition qui veut que le vainqueur prouve sa valeur au nombre de têtes tranchées qu'il ramènera à l'empereur.

Il n'éprouve pas plus de remords à exécuter tous ceux, ennemis ou traîtres, qui entravent sa marche en avant vers la victoire. La mer elle même est le réceptacle d'innombrables cadavres que plus personne n'est capable d'identifier comme coréen ou japonais. Tout semble n'être que chair en décomposition, décapitations et exécutions publiques.

Pourtant, les atrocités de la guerre que décrit Kim Hoon avec une froide rigueur sont systématiquement contrebalancées par les descriptions d'une nature fougueuse et pleine de vie.
Comme si chaque élément de mort était emprisonné dans la langueur d'une existence qui continue de s'écouler au rythme des saisons.

Le compte-rendu des batailles en est un exemple frappant. La tactique que déploie Yi Sun Shin pour terrasser ses ennemis figure sans nul doute en bonne place dans les manuels de stratégie militaire navale. Limpide et implacable. Mais Kim Hoon n'est pas Sun Tzu et son art du récit confirme cette croyance profonde en la nature. Les métaphores animales sont omniprésentes. Tantôt la reconstruction de la flotte est comparée au poisson dont la qualité des écailles détermine la force qu'il éprouvera ; tantôt les mouvements des navires commandés par le commandant en chef de la marine des trois provinces sont comparés aux tentacules d'une pieuvre, ou aux ailes d'un oiseau qui, chaque fois se déploie pour mieux fondre sur les ennemis.

Je veux retenir que tout est vivant au milieu de l'anéantissement et de la désolation. J'ai pris plaisir à éprouver les bruits et les odeurs de ce récit. J'ai vu avec Yi Sun Shin l'éclat du soleil se lever sur la mer derrière les îles qui masquaient la retraite des ennemis ; j'ai ressenti les douleurs qui, chaque nuit, provoquent des sueurs froides. Avec lui j'ai senti les parfums du marché au poisson comme les odeurs d'une femme sale qui ne se lave pas. J'ai aimé ces impressions mélangées, ces témoignages simples d'humanité.

Au-delà d'une méditation sur les conditions d'un homme d'armes, une réflexion sensible sur le sens de la vie.

Le chant du sabre est le récit d'un militaire qui jamais ne cherchera à se défaire de sa mission, à se départir du rôle que lui a assigné l'empereur, en dépit des épreuves qui lui sont données. Yi Sun Shin est avant tout un homme déchu et réhabilité, que jamais le sentiment d'injustice ne prendra en défaut. Il est un militaire. Un homme droit et impassible comme en témoignent les multiples condamnation à mort prononcées à l'encontre d'ennemis comme de ses propres compatriotes ayant trahis. Un homme fidèle à l'empereur comme l'exige sa fonction, qui n'hésitera pas à s'engager comme simple soldat après avoir été déchu de ses fonctions d'amiral de la marine coréenne, condamné à mort puis absous sans que jamais sa dignité lui ait été rendue. Comment ne pas éprouver de haine pour le Généralissime Gwon Ryul qui l'a fait condamner pour de sombres motifs de politique interne. Celui-là même qui viendra lui donner pour mission de trouver une solution à la défaite totale. Cette absurdité, Yi Sun Shin l'éprouve sans y donner prise, parce qu'elle est contraire à sa condition même d'homme d'armes. Comme il n'éprouvera pas non plus de ressentiments à la suite de ses blessures, de la mort de sa mère, du décès de son fils au combat ou de l'assassinat d'une Kiseng dont il s'était épris, Yeojin. La tristesse passe sur lui comme elle doit passer sur un bon soldat.

Là encore, pourtant, Kim Hoon donne à penser que ce militaire n'obéit pas aveuglément à sa condition. Sa fidélité sans faille n'est pas exempte d'une conscience accrue de l'absurdité de ce conflit, comme des motivations politiques qui peuvent pousser la cour royale à vouloir chercher des coupables ou éliminer des innocents. Bien sûr, Yi Sun Shin se bat pour l'empereur. Mais il combat aussi pour donner du sens, pour « chercher du sens dans ce monde qui n'en a pas ». C'est ici que la métaphore du sabre prend toute sa valeur. L'enseignement premier des écoles militaires réside dans un commandement aussi simple que vital : ton arme est ta vie. Le général n'échappe pas à la règle. Le sabre est sa raison d'être, un prolongement de lui même. Et c'est à lui qu'il va prêter des sentiments qu'il ne peut éprouver en tant que soldat. C'est par le sabre, par ses chants et ses pleurs que se construit sa croyance dans la vie.

Le chant du sabre s'achève comme prend fin la vie de Yi Sun Shin. Une disparition paisible et sereine malgré, ou, sans doute, grâce à l'évidence d'un destin dont la voie était tracée depuis toujours.

Quiétude et colère. Ces sentiments contradictoires m'envahissent en même temps que je referme l'ouvrage. Je préfère retenir une formidable leçon d'espoir, persuadé que, tant que des hommes d'armes entendront, eux aussi, le chant du sabre, ses pleurs et ses craintes, la guerre aura tout à craindre de ses propres serviteurs.

samedi 1 mars 2008

De blog en blog (003)

Pour ce nouveau « De blog en blog », je voudrais vous faire découvrir - si ce n'est déjà fait -, deux blogs très différents qui présentent chacun un intérêt indéniable. Le premier devrait vous permettre de vous informer des ressources électroniques appliquées aux recherches en sciences sociales avec une attention particulière portée à l'Asie, le second pourrait devenir un agréable dérivatif pour ceux qui ont trop abusé du premier ou cherche des idées de lectures originales pour leurs rares moments de désœuvrement. Si je les aborde de concert, c'est que, tous deux, ont fait référence, en termes choisis et élogieux, à notre blog ; pour cela et le reste, qu'ils soient chaleureusement remerciés.


Electrodoc

Ceux qui, redoutant que les progrès de la numérisation des contenus scientifiques et des fonds des grandes bibliothèques tuent le livre, ont boudé la simplification des accès à distance aux sources savantes, et qui, quelques années plus tard, lassés de crouler sous des monceaux de fiches bristol et des montagnes de dossiers inexploitables, se rendent finalement compte que l'internet et l'ordinateur ne sont pas les bourreaux les plus redoutables de l'intelligence et surtout pas les ennemis du chercheur, devraient être heureux de consulter le site qu'entretient avec passion et vigilance Jacqueline Nivard.

Son nom, Electrodoc, pourrait certes les faire frémir, mais son affiliation à la prestigieuse Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales devrait les rassurer. Une visite même distraite ou timide leur prouvera qu'ils ont dorénavant une bouée de salut qui leur fera rattraper rapidement et efficacement le temps perdu. Les cliqueurs convertis de longue date y trouveront également leur compte, car la blogmistress ne laisse rien de côté : la preuve, elle a repéré notre blog et lui a attribué un amical commentaire -- voir ici.

Ingénieur d'études à l'EHESS, Jacqueline Nivard est par ailleurs responsable du site internet du Centre d'études sur la Chine moderne et contemporaine (CECMC), un modèle du genre à explorer sans modération. Particulièrement attentive au développement de l'internet en Chine, du devenir et de l'histoire des femmes dans ce pays [voir notamment ses articles « Internet » (p.136) et « Femme » (p.106) dans le Dictionnaire de la Chine contemporaine, sous la direction de Thierry Sanjuan. Paris : Armand Colin, 2006. 307 p.], elle fut également rédactrice de la Revue Bibliographique de Sinologie de 1992 à 2002.
«Fondée en 1956, la Revue bibliographique de Sinologie répondait à deux objectifs : aider les chercheurs à connaître les tendances de la recherche hors de leur champ d'étude ; procurer aux étudiants un panorama de travaux offrant des pistes utilisables dans la préparation d'une thèse. L'accent était mis sur la présentation des dernières parutions dans les domaines de l'histoire, de l'archéologie, de la musique, des sciences du langage, de la littérature, de la philosophie, des religions et de l'histoire des sciences et des techniques : ouvrages ou articles publiés en langues européennes, en chinois ou en japonais. De plus, une place spéciale était accordée à des articles d'orientation bibliographique : ils font le point sur des sujets originaux dans une perspective temporelle plus longue. »
Ces articles d'orientation bibliographique peuvent, moyennant une bien naturelle mise à jour, être toujours fort utiles : pour une liste, voir ici. Le dernier volume de la revue, qui, cela dit en passant, semble avoir cessé d'exister, est, semble-t-il sorti en 2006 : c'est le volume XXI qui couvre les années 2003 à 2005.

Electrodoc, sous-titré « Chine-Occident : actualités des ressources électroniques » va bientôt entamer sa troisième année d'existence. Alors bon anniversaire et surtout longue vie. Je vous laisse découvrir ses richesses, en auscultant le large éventail des « catégories » proposées. Pour ma part, j'ai été heureux d'y trouver (ici), les informations relatives à la mise en ligne sur Youtube des trois dernières conférences prononcées par Frederic Wakeman (1937-2006) peu avant sa mort, preuve supplémentaire, s'il en fallait encore, des vertus de l'internet.




Zulma, Le visage vert

J'ai déjà eu l'occasion de parler ici des Editions Zulma. J'en reparlerai pas seulement parce qu'elles viennent de ressusciter Fu Manchu, mais surtout parce que cette maison qui entoure ses publications d'une attention que rien ne vient ternir, s'attache depuis plusieurs années à faire mieux connaître la littérature coréenne, sans complètement négliger la chinoise. J'avais aussi (ici) signalé son site qui est plus qu'un simple catalogue ou une banale vitrine de ses publications, mais qui prend, de plus en plus, la forme d'un café littéraire où il fait bon flâner. Une de ses dernières dépendances, ouverte le 9 septembre 2007 à l'occasion de la sortie du volume 14 de la revue Le visage vert est un blog pas uniquement littéraire, dont la curiosité et l'éclectisme devraient réveiller les internautes les plus blasés et réjouir les autres. L'ouverture d’esprit dont il fait preuve va jusqu'à inscrire l'adresse de notre blog dans la liste de ses liens permanents et à nous consacrer un billet élogieux que je vous laisse découvrir en vous rendant ici.



Votre blog

Ces compliments, auxquels je suis personnellement très sensible, m'amènent à vous donner rapidement quelques nouvelles de votre blog préféré : la progression de son audience bien que fort lente ne se dément pas. Voici, chiffres fournis par Sitemeter sur les mois complets depuis son installation à l'appui, ce qu'il en est réellement --- juillet 07 : 655 visiteurs, août 07 : 769, septembre 07 : 956, octobre 07 : 1440, novembre 07 : 1592, décembre 07, 1549, janvier 08 : 1757, février 08 : 1833 ! (Cf. ci-dessus à droite). Nous venons de dépasser les 15 000 visites ! Pour ce qui est de la fréquentation quotidienne (voir figure à gauche pour février), elle oscille entre 50 et 100 visites, avec un pic de 101 visites le 7/02/08 ; le nombre de pages vues est aussi en augmentation et la localisation des visiteurs est toujours aussi variée --- on nous lit de Taipei à Sainte-Marie (Québec), de Hanoï à Oslo, de Madrid à Moscou, de La Réunion à Mountain View (Californie), de Zürich à Manosque, d'Alger à Cayenne .., et même de Chine Blogspot n'est pas bloqué en permanence (voir ici) ! Merci à toutes et à tous pour l'attention que vous accordez à notre travail. Permettez, néanmoins, que j'exprime pour finir ce qui est pour moi une source de déception : vous n'avez pas encore pris l'habitude de laisser des commentaires, pourtant la procédure n'est pas très compliquée. Qu’en pensez-vous ? (P.K.)

mardi 26 février 2008

Enfer chinois (02)

Illustration tirée du Huaying jinzhen 花營錦陣
(
Siwuxie huibao 思無邪匯寶, vol. 2)

L’affaire est entendue [voir « Enfer chinois (01) »] ! Il n’y a de bonnes traductions qu’à partir de bonnes éditions. La distance entre le texte d'origine et le rendu final s’en trouve réduit d’autant et n’est plus seulement contingent que du talent et de la compétence du traducteur. Or donc, si l’on met de côté ces deux derniers paramètres, il y a deux catégories de traductions - j'ai naturellement en tête celles des textes anciens, mais il devrait en être de même pour les textes plus récents, voire même contemporains -, et à fortiori deux catégories de traducteurs : ceux qui prennent pour base une édition critique de qualité établie à partir de la consultation de l'ensemble ou d’un nombre significatif des éditions subsistantes, ou à défaut l'établissent eux-mêmes, et les autres, qui - volontairement ou non - se satisfont d'une seule édition dont ils ne remettent pas en cause la validité et qu’ils présentent souvent sans autre forme de procès comme « originale » ou « de référence » ou simplement « ancienne », parfois même « unique ».

Avant de traiter dans cet ordre des traductions qui s'offrent au lecteur curieux de l'eros chinois, voici une (trop) rapide présentation d'une collection vraiment unique dont la consultation et l'usage combleront traducteurs et chercheurs. Elle a déjà, du reste, largement contribué à stimuler les études sur ce corpus (nous y reviendrons une autre fois). Si elle a bénéficié d’une collaboration internationale qui mit à contribution les meilleurs spécialistes du genre romanesque, dont Wang Qiugui 王秋桂, co-éditeur, c'est surtout grâce à la volonté et à la ténacité, d'un chercheur hors pair, Chan Hing-ho 陳慶浩 (CNRS), qu’on la doit. Voici en quels termes celui-ci la présentait, en 1994, dans l'avant-propos français figurant dans le premier volume :
Le sacro-saint respect du monde chinois pour la chose écrite souffre maintes exceptions, tant du fait de la censure d'Etat que de la pression sociale. Depuis le prince Shang, premier ministre légiste de Qin, qui dans on désir de réforme fit brûler les textes confucéens en 356 av. J.-C., imité en 213 av. J.-C. par le tyran Qinshi huangdi, la censure a toujours plus ou moins sévit dans l'empire. Sous les Yuan [(1279-1368)], le premier ministre Boyan interdit en 1336 certaines pièces de théâtre, certains contes, réputés mal pensants. Les Ming [(1368-1644)], époque à laquelle s'épanouit le roman, interdirent, ceux qu'ils jugeaient néfastes ; par exemple, le recueil de contes Jiandeng xianhua [剪燈新話] « En mouchant la chandelle » et même le fameux Shuihuzhuan [水滸傳] « Au bord de l'eau ». Les Qing [(1644-1911)] exercèrent une censure politique et morale étroite, notamment au moyen d'une loi sur la littérature vulgaire, romans, théâtre ... Ainsi disposons-nous de trois listes d'ouvrages à l'index émises par des gouverneurs provinciaux, le première, du Jiangsu, en 1837, comportant 115 titres ; une autre, du Zhejiang, en 1844, avec 119 titres, et une du Jiangsu, en 1866, avec 121 titres et un supplément de 34 autres titres. Cette tradition se perpétua sous la république et le régime communiste, pour atteindre des sommets durant la « révolution culturelle ». Mais moins tyrannique que les pouvoirs constitués, la pression sociale contribua également à occulter toute littérature vulgaire, en en réprouvant la lecture, surtout parmi la jeunesse ; en tenant cette production pour inférieure et indigne de l'attention d'un vrai lettré. De sorte que de nos jours, et alors que l'optique est tout autre, on découvre que ces ouvrages ne figuraient généralement pas dans les bibliothèques publiques ou dans les cabinets des bibliophiles, ou du moins, s'ils y figuraient, qu'on avait dédaigné de les mentionner dans les catalogues, ce précieux outil d'investigation. On constate également que, en raison du peu d'attention qui leur était accordée, nombre d'ouvrages romanesques ont disparu, sont perdus à jamais, sauf trouvaille miraculeuse. Au début du siècle, certains lettrés commencèrent à s'intéresser à cette littérature et à l'inventorier. Ainsi, un lettré du nom de Huang Ren (1868-1913) dressa en 1907 une liste de plus de 80 romans qu'il avait lus. Eh bien, plus du tiers des titres cités ont d'ores et déjà disparu ! Mais de tous ces ouvrages interdits, perdus, dédaignés, les plus interdits, les plus perdus, peut-être pas les plus dédaignés, mais à coup sûr les plus cachés, demeurent les romans érotiques. L'étude de ces matériaux est donc des plus malaisées, tant par la rareté des textes que par la mauvaise volonté d'aucunes bibliothèques, d'aucuns collectionneurs à communiquer ceux dont elles ou ils disposent. Van Gulik, grand maître en la matière, n'eut connaissance que d'une douzaine d'entre eux, et encore dans des versions parfois sujettes à caution. De tels ouvrages toutefois n'ont cessé de circuler, la persistance des listes d'ouvrages à l'index en témoigne. On en retrouve dans les bibliothèques étrangères, Japon, Russie, occident ; chez des particuliers ou des libraires, à condition d'être servi par la chance. Qui désire se pencher sur l'ancienne littérature romanesque, érotique ou non, n'en demeure pas moins astreint à de longs déplacements, quand ce n'est pas à d'harassantes tracasseries. D'où l'initiative, depuis quelques années, en liaison avec l'Institut de littérature chinois de l'Académie des sciences sociales de Chine, d'une grande collection de romans chinois anciens, (Guben xiaoshuo congkan [古本小說叢刊] chez Zhonghua shuju à Pékin). Cette collection regroupera quelque cinq cents titres, 205 étant déjà parus, sous forme de fac-similés d'éditions anciennes, princeps, rares, voire unique, ou même de manuscrits ; sans parler de l'appareil critique. Toutefois la censure toujours vigilante n'a pas permis d'inclure les textes érotiques dans cette collection. Ainsi, il a été diffusé en 1993 une liste de cinquante romans Ming et Qing « à ne pas publier », liste comportant 14 ajouts par rapport à celle des Qing. La nécessité apparut alors d'une collection hors censure. Cette collection complémentaire, différente mais obéissant à la même logique, comporte à l'heure actuelle cinquante titres Ming, Qing, voire plus récents ; ainsi qu'un volume annexe groupant des textes érotiques anciens et des textes rédigés en chinois par des Japonais, de manière à constituer un corpus aussi complet que possible. Outre les romans les plus célèbres, tels que Jin Ping Mei [金瓶梅] et Rou putuan [肉蒲團], qui figurent bien entendu, on s'est attaché à réunir des ouvrages perdus (et retrouvés !), ou non republiés, des exemplaires uniques et rares, des manuscrits, tous textes pratiquement introuvables. Par exemple, Hailing yishi [海陵佚史] « Les Débauches de (l'empereur) Hailing », roman Ming perdu dont un exemplaire incomplet fut récemment trouvé chez un collectionneur de Shanghai, par exemple encore un extraordinaire manuscrit de plus d'un million de caractères, le Guwangyan [姑妄言] « A prendre et à laisser », de Cao Qujing [曹去晶], originaire de Sanhan [三韓], dont la préface est datée de 1730. Ce manuscrit inconnu, mentionné par Boris Riftin dans une liste d'ouvrages se trouvant à Moscou, sera donc publié pour la première fois (un fragment retrouvé représentant un trentième du texte avait paru dans les années 40 à Shanghai) et constitue vraisemblablement le plus long roman de la littérature chinoise classique. La publication en fac-similé adoptée dans la collection générale ne convenait pas à la littérature érotique. En effet, l'interdiction d'un ouvrage entraîne inévitablement la médiocrité de l'édition, une impression hâtive, incorrecte et tronquée. On a donc préféré réunir les éditions disponibles (parfois réduites à une seule), déterminer l'édition la plus fiable et établir un texte en s'aidant des variantes. On n'en a pas moins reproduit quelques feuillets significatifs ainsi que bien sûr, les jeux d'illustrations de diverses éditions encore existants. Chaque roman comporte une note critique (auteur, date de création, éditions, résumé sources, influence, questions techniques...). Furent mises à contribution des bibliothèques japonaises, la bibliothèque de Leiden (collection van Gulik), The British Librairy, la bibliothèque de l'université de Pékin (collection Ma Lian [馬廉 (1893-1935)]), la bibliothèque nationale de Russie ... ainsi que des collections particulières, entre autres celle du regretté professeur, et ami, Wu Xiaoling [吳曉鈴 (1914-1995)].
Autant qu'on puisse en juger, cette collection regroupe plus des neuf dixièmes des textes érotiques connus à ce jour. Toutefois la communication de quelques documents n'a pu être obtenue de leurs détenteurs publics ou privés. Et il n'est pas interdit d'espérer que certains ouvrages dont seuls les titres nous sont parvenus seront peut-être exhumés un jour. Il existe certes nombre de catalogues mais un examen exhaustif reste à faire. L'équipe URA 1067 du CNRS de Paris, en collaboration avec l'Institut de littérature chinoise de l'Académie des sciences sociales de Chine, a entrepris un catalogue universel des romans chinois classiques qui, sans doute, permettra de nouvelles trouvailles, dont nous ne manquerons pas de faire bénéficier notre estimé lecteur.
La publication de cette collection est réalisée au sein de l'équipe URA 1067 du CNRS. Envers les bibliothèques et collectionneurs, envers les collaborateurs de ce long travail, envers leurs dévoués conseillers, les éditeurs expriment leur infinie gratitude.

思無邪匯寶
Siwuxie huibao (SWXHB),

le nom donné à cette collection ne manque pas de piquant. Il s’inspire d'un passage fameux du Lunyu 論語 [II.2] dans lequel Confucius donne sa définition de ce qui pourrait bien être le Classique de la poésie, le Shijing 詩經 : « Les Trois cents poèmes ? » dit le Maître, « En un mot qui en couvre la totalité : « Penser droit ! » » [Entretiens avec ses disciples (LEVY, André, trad.), Paris : GF, 1994, p. 3) : 子曰:「詩三百,一言以蔽之, 曰:『思無邪』。」]



Les 36 volumes de cette « précieuse collection pour penser droit » ont été publiés à Taiwan entre 1995-1997. Ils ne retiennent pas le Jin Ping Mei comme initialement prévu et je n'ai, pour ma part pas eu connaissance de la publication des trois volumes supplémentaires proposant ses suites [savoir les deux romans publiés sous les Qing que sont Xu Jin Ping Mei 續金瓶梅 de Ding Yaokang 丁耀亢 (1599-1669) publié depuis dans un Ding Yaokang quanji 丁耀亢全集 en trois volumes (Zhengzhou : Zhongzhou guji, 1999) et Sanxu Jin Ping Mei 三續金瓶梅]. Il n'empêche que, même privé de ces pièces de choix, le résultat des efforts de Chan Hing-ho est remarquable tant par la qualité du travail éditorial dont il vient d'être question, mais aussi par la quantité des ouvrages proposés : une quarantaine de romans en langue vulgaire auxquels est venue s'adjoindre un peu moins d'une douzaine de textes plus courts en langue classique. En voici l'inventaire succinct établi en respectant l'ordre des volumes --- les romans ou recueils de contes des 11 premiers sont datés de la fin des Ming (1368-1644), comme les trois premiers du 24e volume ; tous les autres sont des Qing (1644-1911) ; les textes reproduits dans deux derniers volumes complémentaires baptisés Siwuxie waibian 思無邪外編 : Dongfang yanqing xiaoshuo zhenben 東方豔情小說珍本 (C.1 et C.2) sont d'époques diverses ; certains, même, sont des textes japonais écrits en chinois :
A. 1. Hailing yishi 海陵佚史 ; 2. Xiuta yeshi 繡榻野史 [en annexe : Huaying jinzhen 花營錦陣] ; 3. Zhaoyang qushi 昭陽趣史 ; 4. a. Langshi 浪史 , b. Yu Gui Hong 玉閨紅 ; 5. Longyang yishi 龍陽逸史 ; 6. Bian er chai 弁而釵 ; 7. Yichun xiangzhi 宜春香質 ; 8. Bie you xiang 別有香 ; 9. Zai huachuan 載花船 ; 10-11. Huanxi yuanjia 歡喜冤家 ; 12. a. Qiaoyuan yanshi 巧緣艷史 , b. Yanhun yeshi 艷婚野史 , c. Baihua yeshi 百花野史 , d. Liangrouyuan 兩肉緣 ; 13. a. Huanfuqi 換夫妻, b. Fengliu heshang 風流和尚, c. Bi Yu Lou 碧玉樓, d. Huanxi langshi 歡喜浪史 ; 14. Yipianqing 一片情 ; 15. Rou putuan 肉蒲團 ; 16. a. Wutong ying 梧桐影, 16. b. Wumeng yuan 巫夢緣 ; 17. a. Xinghua tian 杏花天, b. Nongqing mishi 濃情秘史 ; 18. a. Taohua ying 桃花影 , b. Chundeng nao 春燈鬧 ; 19. a. Naohua cong 鬧花叢 , b. Qinghaiyuan 情海緣 ; 20. a. Wushan yanshi 巫山艷史 , b. Zhulin yeshi 株林野史 ; 21. Nongqing kuaishi 濃情快史 ; 22. a. Dengcao heshang zhuan 燈草和尚, b. Yiqingzhen 怡情陣 ; 23. a. Chundeng mishi 春燈迷史 , b. Yaohu yanshi 妖狐艷史, c. Taohua yanshi 桃花艷史, d. Huanxi yuan 歡喜緣 ; 24. a. Ruyijun zhuan 如意君傳, b. Chipozi zhuan 癡婆子傳, c. Sengni niehai 僧尼孽海, d. Chunmeng suoyan 春夢瑣言 - B. Guwangyan 姑妄言 [10 vols.] - C. 1. a. Youxian ku 游仙窟 (Tang), b. Zhao Feiyan waizhuan 趙飛燕外傳, c. Zhao Feiyan biezhuan 趙飛燕別傳, d. Wu Zhao zhuan 武曌傳 (Ming), e. Kong Hejian mishi 控鶴監秘記, f. quatre textes japonais composés en chinois : 大東閨語, 三山秘紀, 春脔拆甲, 枕藏史, g. Huaying gelian lu 花影隔簾綠 ; 2. Su E pian 素娥篇 (Ming : fac-similé)


15 des titres de cette impressionnante liste ont été traduits [savoir ceux dont les titres figurent ci-dessus en caractères gras]. Malheureusement, toutes ces traductions qu'on va bientôt passer en revue n'ont pas profiter du travail de bénédictin réalisé par Chan Hing-ho à qui l'on doit encore beaucoup de choses tant dans le domaine de la littérature ancienne que moderne. Pour l’heure, notons juste qu'il est également à l'origine de la redécouverte de la physionomie originale d'un recueil de contes chinois en langue vulgaire du XVIIe siècle, le Xing shi yan 型世言 (Contes exemplaires) dont il a édité, à Taiwan en 1992, un beau fac-similé et une savante édition moderne (Nankin, 1993) qui ont été maintes fois piratées depuis [voir ici]. De la même manière, le contenu de SWXHB a depuis sa sortie dans le luxueux tirage des Editions Encylopædia Britannica (Daying baike 大英百科) de Taipei a été fréquemment exploité par des éditeurs peu scrupuleux et la totalité des textes mis en ligne sur bon nombre de sites plus ou moins éphémères. Tel est la rançon d'un succès qui montre que cette collection a rempli un vide et a rendu tant aux amateurs de lectures légères, qu'aux chercheurs, d'irremplaçables services. Nous verrons la prochaine fois le profit qui en a été fait chez nous au niveau de la traduction, mais ne manquons pas de saluer cette contribution qui marque une étape importante dans l'exploration tant du roman chinois ancien que de l'érotisme chinois ! (P.K.)