jeudi 14 juin 2007

Yazhou zhoukan

La bibliothèque de l’équipe
propose à ses lecteurs la revue
Yazhou zhoukan
亞洲週刊
(The International Chinese Newsweekly),
seule revue hebdomadaire internationale
publiée en langue chinoise à Hong-Kong depuis 1987.
(Yazhou zhoukan sur Wikipedia : ici)

Revue complète et résolument dans l’air du temps, Yazhou zhoukan offre un aperçu de la situation économique en Chine, en Asie et dans le monde ainsi qu’un panorama de l’actualité internationale, semaine après semaine. Elle suit les événements majeurs qui ébranlent le monde, l’actualité politique, les relations diplomatiques entre la Chine et les grandes puissances, bien souvent la Russie et les Etats-Unis, avec un intérêt marqué pour les relations entre les deux Chine, continentale et nationaliste.

Les numéros disponibles au bureau B067 couvrent la période de janvier 2005 à janvier 2007, soit en tout une centaine d’exemplaires. Sur près de deux ans, c’est donc tout notre présent - aussitôt passé - qui défile au rythme des numéros : le tsunami dévastateur de décembre 2004 et son lourd bilan, les essais nucléaires nord-coréens, le décès du Pape Jean-Paul II en avril 2005, la crise entre la Chine et le Japon au printemps 2005, le « non » au référendum sur la constitution européenne en mai 2005, la crise du CPE en 2006, etc. Yazhou zhoukan peut donc se feuilleter à la manière d’un journal, son intérêt principal pour un sinisant étant de lui permettre de « lire le monde » tel qu’il est vu, ressenti et interprété par un public chinois.

Néanmoins, Yazhou zhoukan ne se restreint pas à l’actualité politique. Se voulant ancrée dans la réalité, la revue propose également à l’intérieur de ses soixante pages diverses rubriques touche à tout : économique et financière (avec la situation de la bourse, des marchés en Asie ou bien le palmarès des banques), sociologique (portraits de vie) et enfin culturelle, avec le résumé des grands événements qui rythment la vie des Chinois (nouvel an, etc.), les rendez-vous à ne pas manquer (de la représentation de la Neige en août de Gao Xingjian en janvier 2005 à l’Opéra de Marseille à la sortie du film de Zhang Yimou, La Cité interdite), les écrivains chinois du moment - entre autres Gao Xingjian, Su Tong, Yu Hua, Jia Pingwa, Mo Yan -, les dernières parutions en librairie et divers articles sur la vie littéraire - voir par exemple l'état de la censure littéraire en Chine en 2006 dans le numéro du 04/02/2007. C’est bien sûr dans ces quelques pages proposant résumés, critiques, photos et interviews que les amateurs de culture et de littérature chinoises trouveront leur bonheur. La confrontation de plusieurs univers, et tout particulièrement des domaines politique et littéraire, ouvre de nouvelles perspectives, recentre les débats, et fait resurgir les questions récurrentes sur les problèmes de réalité et fiction, passé et présent, vécu et rendu, actuel et intemporel.

On pourra conseiller quelques articles : la traduction inédite en français du wuxia xiaoshuo de Jin Yong, Le héros chasseur d’aigles (numéro du 02/01/2005), l’écrivain Ha Jin et son livre Dengdai (Waiting) (09/01/2005), divers articles sur Gao Xingjian (16/01/2005, 20/02/2005, 03/04/2005, 27/11/2005 et 03/12/2006), le livre Servir le peuple de Yan Lianke (13/03/2005) - que le lecteur trouvera à la bibliothèque de l’équipe en versions chinoise et française -, Zhang Ailing (04/09/2005 et 06/11/2005), le roman Xiongdi (Brothers) de Yu Hua (18/12/2005 et 23/04/2006), le romancier et poète Bei Dao (15/01/2006), les dix livres majeurs recommandés par la revue sortis en 2005 (19/02/2006) et ceux de 2006 (28/01/2007), l’écrivain Lin Yutang (09/04/2006), les critiques et annotations du Honglou meng (09/04/2006, 23/04/2006 et 30/04/2006), Mo Yan et son Shengsi pilao (21/05/2006), ou encore une édition spéciale sur la littérature dans le numéro du 06/08/2006.

La revue met en ligne son contenu sur son site (ici) : les articles ne sont pas toujours disponibles ni présentés dans leur intégralité et sans leur iconographie.

Une bonne nouvelle pour finir : le lecteur pourra trouver dans un fichier Filemaker qui sera prochainement mis en ligne sur le site de l'équipe tous les numéros disponibles au bureau, rangés par date de parution, avec pour chacun d’entre eux la table des matières et le cas échéant une note sur les articles consacrés à la littérature et à la traduction. Bonne lecture à tous, et bon voyage dans l’univers politique et culturel chinois et international de ces deux dernières années ! (S.C.)

mercredi 13 juin 2007

Falling in Love


Malgré
son titre un rien désuet,

Falling in Love
mérite d'être signalé
pour au moins trois bonnes raisons : c'est un excellent
ouvrage, il s'agit d'une succulente traduction du chinois et notre
équipe vient de l'acquérir, ce qui veut dire qu'il est consultable dans
notre bureau (B067) et que les amateurs de contes chinois anciens
pourront bientôt l'emprunter pour s'en délecter.


On le doit à Patrick Hanan (1927-) qui est un des grands spécialistes américains du roman chinois ancien en langue vulgaire et un de ceux qui, avec André Lévy en France, ont le mieux rendu compte du genre court - le huaben 話本 et ses dérivés - à travers des ouvrages d'érudition tels que The Chinese Vernacular Story (Harvard U.P., 1981) et The Chinese Short Story, Studies in dating, Authorship and Composition (Harvard U.P., 1973). Patrick Hanan est aussi un des plus ardents défenseurs de Li Yu 李漁 (1611-1680) et de son œuvre. Il a non seulement donné une magistrale et très plaisante monographie sur cet auteur [The Invention of Li Yu, Harvard U.P., 1988], mais également traduit le meilleur de ses xiaoshuo. En plus d'extraits substantiels des Wushengxi 無聲戲 [Silent Operas. The University of Hong Kong, « Renditions Paperbaks », 1990] et des Shi'er lou 十二樓 [A Tower for the Summer Heat. New York : Ballantine Books, 1992], il a livré la meilleure traduction actuelle du Rouputuan 肉蒲團 [The Carnal Prayer Mat. New York : Ballantine Books, 1990 & Honolulu : University of Hawai’i Press, 1996].
(Voir ici)

Ces dernières années Patrick Hanan, qui a été récemment honoré par ses amis et disciples [Judith T. Zeitlin & Lydia H. Liu (eds.), Writing and Materiality in China: Essays in Honor of Patrick Hanan. Harvard U.P., 2003], avait délaissé le XVIIème siècle pour se pencher toujours avec le même bonheur et la même rigueur sur des romans « fin-de-siècle », en traduction d'abord [voir The Sea of Regret : Two Turn-of-the-Century Chinese Romantic Novels (1995) et Chen Diexian (1879-1940), The Money Demon (1999) tous deux publiés à Honolulu aux University of Hawai'i Press], puis à travers une monographie remarquée intitulée Chinese Fiction of the Nineteenth and early Twentieth Centuries (Columbia U.P., 2004).

Le voici de retour sur ses terres de prédilection avec une petite anthologie de traductions de son cru : Falling in Love. Stories from Ming China. Honolulu, University of Hawai'i Press, 2006. xviii + 257 p. Elle réunit sept histoires d'amour tirées de deux collections majeures de la fin des Ming, savoir deux recueils compilés vers 1627 par Feng Menglong 馮夢龍 (1574-1646). Il s'agit du Xingshi hengyan 醒世恆言 (Paroles éternelles pour éveiller le monde, S III) et du Shi dian tou 石點頭 (La pierre qui hoche la tête, D)

Si le premier recueil qui compte 40 récits a déjà fourni la matière de nombreuses traductions anciennes et récentes, il est, tout comme le second, de 14 récits seulement, inédit en traduction intégrale. Il figure sans doute au programme de Yang Shuhui qui a déjà traduit les deux premiers volumes de la fameuse série que Feng Menglong publia entre 1620 et 1628, et qui est connue sous le nom de San yan 三言 (Les trois paroles) [Ces deux ouvrages sont sortis aux University of Washington Press : (2000) et Stories Old and New: A Ming Dynasty CollectionStories to Caution the World: A Ming Dynasty Collection (2005)]. Shi dian tou attendra sans doute encore un peu.

Pour ce qui est des sept récits choisis par Patrick Hanan, ils ne sont pas inconnus des spécialistes. Ils ont notamment fait l'objet d'une recension dans l'Inventaire analytique et critique du conte chinois en langue vulgaire. [André Lévy & al., Collège de France / IHEC : voir le tome 2 (1979) pour S III et le tome 4 (1991) pour D]. Certains d'entre eux ont même été traduits souvent, et avec plus ou moins de bonheur, depuis la fin du XIXème siècle en japonais, bien entendu, en anglais et en français (notamment par Soulié de Morant dans ses Contes Galants de la Chine (Paris, 1921) ou ses Trois contes chinois du XVIIème siècle (Paris, 1926).

Voici donc le détail du contenu de la nouvelle contribution de Patrick Hanan à la connaissance d'un genre qui a produit sur à peine plus d'un siècle une bonne cinquantaine de recueils de taille et de qualité diverses, livrant à l'amoureux des lettres chinoises pas moins d'un demi millier de contes subsistants.

  1. « Shenxian » [S III 14 – « La sépulture violée », tome 2, pp. 632-637] : « Written much earlier than the others, probably as early as the fourteenth century » (PH, p. xiii), le récit met en scène « deux jeunes gens [qui] tombent amoureux l'un de l'autre. Le père de la jeune fille s'oppose au mariage. De désespoir, elle meurt ; on l'enterre. Un voleur pille sa tombe et viole le cadavre, ce qui la « réveille ». Après deux mois de captivité chez le voleur, elle s'échappe et se rend chez son fiancé. Celui-ci la prend pour un fantôme. Terrifié, il lui jette un seau à la tête, la tuant pour de bon. Elle revient le voir trois fois en rêve. Le violateur de sépulture est retrouvé et puni. » [Robert Ruhlmann, IACCCLV]
  2. « The Oil Seller » [S III 3 – tome 2, pp. 580-586]. De loin le conte le plus connu et le plus traduit du Jingu qiguan 今古奇觀 dont Rainier Lanselle a donné une traduction intégrale intitulée Spectacles curieux d’aujourd’hui et d’autrefois (Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1996, pp. 201-279). Il y apparaît sous le titre : « Le marchand d'huile conquiert seul la Reine des Fleurs ».
  3. « Marriage Destinies Rearranged » [S III 8 – « Le mariage interverti », tome 2, pp. 604-607]. 28ème récit du Jingu qiguan, il a été traduit par Rainier Lanselle sous le titre « Le préfet Qiao remanie à sa façon le registre des canards mandarins » (pp. 172-1225), il conduit un père, Liu Bingyi, à dissimuler « la gravité de la maladie de son fils pour que son mariage ait lieu ; il lui substitue sa fille. Méfiante, la mère de la fiancée envoie à sa place son fils déguisé qui séduit la fille de Liu. Grâce au préfet Qiao, les mariages ont lieu, mais avec des partenaires différents. » [Martine Valette-Hémery, IACCCLV]
  4. « The Rainbow Slippers » [S III 16 – « Les chaussons brodés », tome 2, pp. 644-649]. « Usant d'un subterfuge un garçon boucher s'introduit la nuit chez une jeune fille en se faisant passer pour son galant. Un soir, il tue par erreur les parents de la belle et laisse accuser son rival. La vérité est rétablie après enquête. » [Michel Cartier, IACCCLV]
  5. « Wu Yan » [S III 28 – « Le rendez-vous d'amour en bateau », tome 2, pp. 728-734]. Ici la passion amoureuse trouve son point de départ dans une « rencontre en bateau de deux familles de hauts fonctionnaires, dont les enfants uniques sont aussi beaux que talentueux et de sexe opposé ». [André Lévy, IACCCLV]
  6. « The Reckless Scholar » [D 5 – « L'enlèvement puni », tome 4, pp. 17-19]. Dans ce conte, « un jeune licencié séduit puis enlève la fille d'un mandarin. Trois ans plus tard, reçu au doctorat, il se présente en compagnie de sa « femme » devant son « beau-père » pour lui demander pardon. mais celui-ci refuse. Quelques années plus tard, un mal étrange vient châtier le séducteur pour ses actions passées ». [Wan Chuan-ye, IACCCLV]
  7. « The Lover's Tombs » [D 14 – « Les deux amis », tome 4, pp. 56-59]. Cette histoire d'amour homosexuel a longtemps été censurée en Chine. Ce n'est plus le cas maintenant. Elle ne livre pourtant aucun développement graveleux, mais dresse un tableau touchant de la fidélité amoureuse : « Deux jeunes étudiants tombent amoureux, succombent et se retirent dans la montagne pour couler des jours heureux jusqu'à ce que leurs fiancées viennent les rejoindre : ils meurent, elles se suicident. » [Jacques Dars, IACCCLV]
Les traductions fines et précises que Patrick Hanan donne de ces récits judicieusement sélectionnés sont complétées en appendice par la traduction des sources classiques de deux des sept contes. Il s'agit de « Zhang Jin » 張藎 (source de 4, pp. 249-252) et « The Provincial Graduate » « Mo Juren » 莫舉人 (source de 6, pp. 252-254) qui proviennent d'un recueil d'anecdotes publié par Feng Menglong sous le titre de Qing shi leilüe 情史類略 : saluons cette initiative intéressante pour tout lecteur qui a enfin l'opportunité de sentir la distance qui existe entre la narration en langue classique, plus allusive et courte, de la fiction en langue vulgaire qui sait faire évoluer les motifs narratifs et donne corps à une intrigue souvent ténue.

Patrick Hanan a, me semble-t-il, une nouvelle fois trouvé le bon équilibre entre le travail sinologique de qualité utile pour les spécialistes et la vulgarisation à destination des lecteurs curieux de la Chine et de son abondante littérature. C’est ainsi que ses notes parviennent à satisfaire les premiers qui ne peuvent se plaindre que de l'absence des caractères chinois, sans réduire le plaisir de la découverte des seconds. On n'a donc qu'un seul reproche à formuler à l'encontre de ce livre qui réserve de bons moments, celui d'être ... en anglais. (P.K.)

mardi 12 juin 2007

Appel à communication


Traduire les littératures d’Inde et d’Extrême-Orient

Vendredi 26 octobre 2007
Université de Provence

Journée d’étude organisée par
la Jeune Equipe « Littérature chinoise et traduction »



Appel à communication

L’équipe de recherche « Littérature chinoise et traduction » se propose d’organiser une journée d’études au sujet de la traduction des littératures d’Inde et d’Extrême-Orient.

Il sera demandé à chaque intervenant de présenter un texte d’une page environ dans la langue dont il est traducteur et de montrer comment il a su surmonter les difficultés qu’il présentait et quels ont été ses choix de traduction. Pour faciliter la compréhension des participants, il sera indispensable que le texte soit présenté dans sa langue originale, accompagné d’une transcription latine et éventuellement d’un mot à mot.

Le but de cette journée est de montrer comment les difficultés dans la traduction des langues extrême-orientales et indiennes peuvent être résolues sans aller jusqu’à la trahison du texte d’origine ou au moins à son édulcoration.

Une traduction définitive de chaque texte sera présentée en conclusion. Les communications seront publiées en ligne sur le site de l’équipe.

Les propositions de communication devront être envoyées avant le 15 septembre 2007. Elles seront soumises au comité scientifique du colloque qui décidera de leur acceptation.

Contact : Noël Dutrait, Noel.Dutrait@univ-provence.fr

samedi 9 juin 2007

Traduit de

Lors de sa dernière réunion (8/06/07), notre équipe qui amorce son ouverture sur toutes les littératures d'Extrême-Orient, a décidé - entre autres points majeurs tels que la création d'une revue en ligne (on en reparlera) et l'organisation d'un colloque sur la traduction (voir notre appel à communication) - de créer sur ce blog une nouvelle rubrique sous l'intitulé : « Traduit de … ».

Cette nouvelle rubrique est naturellement ouverte à tous les membres de l'équipe, selon ses goûts, ses fantaisies et ses compétences. Elle aura pour vocation de traiter de la parution des traductions de textes littéraires depuis leur version originale, chinoise, japonaise, vietnamienne, coréenne, hindi, thaï, etc.. Son but premier sera donc de mieux suivre l'actualité de la littérature asiatique traduite vers le français.

Ce suivi a été, jusqu'à présent, plus ou moins pris en charge par des billets intitulés « Nouveautés éditoriales » ; cet intitulé sera dès lors utilisé pour signaler la parution d'ouvrages autres que des traductions (essais, revues, annales, etc.) en rapport avec nos sujets de prédilection.

Donc, on ne va pas tarder - je le souhaite - à voir apparaître ici des billets intitulés par exemple « Traduit de chinois (001) »; « Traduit du japonais (001) », « Traduit du coréen (001) », etc. qui signaleront en détail, ou plus brièvement les publications dignes d'intérêt dans chacun de ces domaines.

Naturellement, on devra se demander si on doit prendre également en charge les traductions d'écrivains relevant de nos aires culturelles respectives même s'ils n'écrivent pas, ou plus, ou parfois seulement, dans leur langue maternelle, mais compose dans une langue occidentale, savoir l’anglais, l’allemand, l’italien, etc. Le débat est donc ouvert, mais si vous l'estimez utile et judicieux, vous pouvez créer des billets intitulés « Traduit de l'anglais (001) », « Traduit de l'italien (001) », etc.

De la même manière, on pourrait s'interroger sur l'opportunité de rendre compte des œuvres dont la version française provient d'une traduction autre que la version originale ? Moins fréquent que par le passé, ce recours à une version relais persiste et nous pourrions aussi en rendre compte.

Le cas des productions des écrivains d'origine asiatique s'exprimant accessoirement ou définitivement en français sera mis de côté pour l’instant. Elles posent, en effet, un problème qui dépasse l’ambition majeure de ce billet : stimuler les bonnes volontés pour mieux rendre compte de la présence, dans nos librairies et nos bibliothèques, des littératures d'Asie en traduction.

Ce suivi ponctuel, tributaire de l'actualité éditoriale, ne doit, bien entendu, pas décourager ceux qui préféreraient aborder ce sujet sous forme de synthèses, de débats et de polémiques. Au moment où les littératures d'Asie en traduction sont proposées par un nombre grandissant d'éditeurs et défendues par des traducteurs de plus en plus nombreux et provenant d'horizons très divers, il nous a semblé néanmoins salutaire de faire l'effort d'orienter les lecteurs non spécialistes. L'idéal serait de le faire avec la collaboration des éditeurs qui peuvent nous faire parvenir les ouvrages qu'ils éditent, mais, naturellement, nous garderons notre indépendance de jugement. (L.C.T.)

Je profite de ce billet pour saluer les visiteurs de plus en plus nombreux de ce blog : vous étiez 333, le 12 février, 3333, le 7 juin et 3442, ce soir (9/06/07). Beaucoup de chemin reste à parcourir pour qu'il devienne un outil d'orientation aussi fiable qu’incontournable. Il n'occupe, pour l'heure, que la 1 174 059ème position dans le palmarès des blogs recensés par le site Technorati.com. Certains d'entre vous, lui ont fait franchir quelques milliers de places en le glissant dans la liste de leurs favoris sur leur propre blog ; d'autres (trop peu nombreux à mon goût) ont même fait l'effort de laisser un commentaire. Merci à tous. (P.K.)

jeudi 7 juin 2007

Réponse à la devinette (004)

Ceux qui ont lu les commentaires du billet qui proposait sous le portrait de Cangjie 倉頡, mythique inventeur de l'écriture chinoise, la quatrième de nos devinettes en connaissent déjà la solution et sont déjà au fait de la rapidité avec laquelle elle a été percée. Elle était, certes, facile à résoudre, mais Anonyme et Nicolas n'ont pourtant pas démérité. Il reste néanmoins à fournir des précisions sur l'origine précise du texte en question. Les voici.

Le passage retenu provient du Chapitre VI, « Des coches », du Livre III, des Essais de Michel de Montaigne (28 février 1533- 13 septembre 1592).

Une recherche sur Google à partir d'un segment du texte renvoyait à deux sites qui proposent le texte intégral des Essais : la page de Trismégiste sur Bribes.org et The Montaigne Porject qui fournit, en plus, des reproductions de l'édition annotée par Montaigne (Copie de Bordeaux : voir ici la couverture et notre illustration). Une interrogation du texte intégral avec le mot Chine ne donne que deux occurrences : celle de la devinette (voir ici & ) et celle d'un passage encore plus fameux du Livre III : Chapitre 13, « De l'expérience » (voir ici ou ) :
En la Chine, duquel royaume la police et les arts, sans commerce et cognoissance des nostres, surpassent nos exemples en plusieurs parties d'excellence, et duquel l'histoire m'apprend combien le monde est plus ample et plus divers que ny les anciens ny nous ne penetrons, les officiers deputez par le Prince pour visiter l'estat de ses provinces, comme ils punissent ceux qui malversent en leur charge, ils remunerent aussi de pure liberalité ceux qui s'y sont bien portez, outre la commune sorte et outre la necessité de leur devoir. On s'y presente, non pour se garantir seulement, mais pour y acquerir, ny simplement pour estre payé, mais pour y estre aussi estrené.
Ces passages remarquables renvoient à d'autres lectures, savoir aux ouvrages dans lesquels Montaigne a puisé ses informations sur la Chine, cet « autre bout du monde ». Dans la liste de ses informateurs, on peut sans doute inscrire Marco Polo (1254-1324), Gaspar da Cruz (mort en 1570), mais surtout Juan Gonzàlez de Mendoza (1545-1618), mais ceci est une autre histoire, et ces sources constituent autant de munitions pour de futurs devinettes côtées force 5/5. Dans l'immédiat, il faut profiter de la quinzaine de la Pléiade pour se faire offrir la nouvelle édition des Essais et, pourquoi pas, le bel album qui lui est consacré (P.K.)

P’ansori et Han, à propos des « Gens du Sud »

La conférence sur le P’ansori (펀소리) qui vient d’avoir lieu à l’université [voir le compte-rendu de Liliane Dutrait] a précédé de quelques jours la parution du livre de Yi Ch’ǒnjun 이 청준, Gens du Sud (넘도 사람), traduit par Patrick Maurus (Actes Sud, « Lettres coréennes », 2007, 200 pages). Au travers de cinq textes courts construit sur l’imitation d’un P’ansori : exposé, commentaires, reprises, intervention du conteur, l’auteur fait chanter à ses personnages les formes contemporaines de la coraénité, ainsi que la nomme Patrick Maurus dans la postface. Nous ferons ultérieurement un compte-rendu de lecture de ce livre, mais pour rester dans le fil de la conférence, nous aimerions insister sur ce qui constitue sans doute le soubassement anthropologique et culturel du P’ansori, le han . Ce mot d’origine chinoise, qui n’est pas sans poser d’intéressants problèmes de traduction, voire de compréhension, correspond à un sentiment indéfinissable par un seul mot français. Il exprimerait un étrange mélange de tragique, de mélancolie, de souffrance intériorisée, d’injustice, de fatum, de déchirement, dû au passé, aux circonstances, à soi, à autrui, et même à son ascendance. Bon nombre de Kut 굿, le rituel chamanique, sont d’ailleurs donnés pour conjurer le han de l’âme des ancêtres, lorsque celui-ci vient perturber les vivants. Ce sentiment, le han – les traducteurs de l’ouvrage choisissent de traduire le mot, et de le traduire par ressentiment - est proprement historique et mêle la rancœur, l’amertume, le regret, l’attente déçue, les rêves envolés. Il est aussi une révolte non violente contre la fatalité et l’impuissance. On peut s’approcher de la compréhension du han, en connaissant l’histoire de la Corée, envahie près de 930 fois, et dont la dernière la plus sauvage et la plus violente, menaça l’identité coréenne avec l’interdiction de parler le coréen et de porter un prénom coréen. Le pays en a gardé des traces indélébiles au cœur desquelles le han se nourrit. Le han du P’ansori exprime tout cela à la fois, le destin du pays, le destin des vivants et le lien avec les morts. Et cette voix si particulière des chanteurs transporte par des histoires à la trame narrative simple, le han de tout un peuple. Le han du P’ansori, c’est aussi le han du sud de la Corée, la province du Chǒlla, patrie du P’ansori. Cet ancien royaume de Paekche, réunifié de force par son voisin le Royaume de Silla est une province (située au sud ouest de la Corée, face à la Chine) essentiellement agricole, considérée comme le réservoir de la Corée. Ce peuple rusé et bon vivant – le Chǒlla est certainement la meilleure cuisine de Corée – souvent méprisé pour sa tradition rurale, n’a jamais été apprécié à la hauteur de ce qu’il apporte à la Corée. Historiquement oubliée par le pouvoir central, honnie par l’élite intellectuelle, cette région est pourtant un foyer de la culture populaire, dont les kwendae 관대, ces chanteurs-conteurs itinérants inspireront plus tard le P’ansori. Cette région qui produit le papier le plus célèbre de Corée, le hanji 한지, a été aussi de tous temps, le théâtre de multiples rébellions, paysannes, étudiantes et ouvrières, jusqu’au plus grand massacre civil qu’elle ait connu sous la dictature militaire, avec les évènements de Kwangju, ville de l’extrême sud, en 1981, où 2000 manifestants furent tués par la police. Ces gens du Sud, frondeurs, insoumis, parlant le dialecte local avec un accent rocailleux, qui furent interdit pendant près de 1000 ans de fonctions d’état, en ont conçu un ressentiment collectif, palpable aujourd’hui encore, en même temps qu’une fierté et une solidarité indissociables. Il suffit pour s’en convaincre, d’assister à un P’ansori à Chonju (capitale du Chǒlla du Nord), en dialecte local, surtitré en coréen ou d’écouter les histoires, souvent vives de ces gens montés à Séoul pour exercer la profession de chauffeur de taxi ou pour ouvrir des restaurants populaires. Ce sud, porte le han, le han du sud, ce sentiment qui saisit les sujets à leur corps défendant et exprime au travers d’un P’ansori cathartique, toutes les formes de pertes, de séparations, d’échecs, d’une région riche et délaissée. (KHG)

mercredi 6 juin 2007

Devinette (004)

Avec un peu de retard, voici une nouvelle devinette. Elle fonctionne sur le même principe que les précédentes : il faut identifier l'auteur des lignes qui suivent et l'ouvrage dont elles sont extraites. Vous allez voir, c'est très facile :
Quand tout ce qui est venu par rapport du passé, jusques à nous, seroit vray, et seroit sçeu par quelqu'un, ce seroit moins que rien, au prix de ce qui est ignoré. Et de cette mesme image du monde, qui coule pendant que nous y sommes, combien chetive et racourcie est la cognoissance des plus curieux ? Non seulement des evenemens particuliers, que fortune rend souvent exemplaires et poisans : mais de l'estat des grandes polices et nations, il nous en eschappe cent fois plus, qu'il n'en vient à nostre science. Nous nous escrions, du miracle de l'invention de nostre artillerie, de nostre impression : d'autres hommes, un autre bout du monde à la Chine, en jouyssoit mille ans auparavant. Si nous voyions autant du monde, comme nous n'en voyons pas, nous appercevrions, comme il est à croire, une perpetuelle multiplication et vicissitude de formes. Il n'y a rien de seul et de rare, eu esgard à nature, ouy bien eu esgard à nostre cognoissance : qui est un miserable fondement de nos regles, et qui nous represente volontiers une tres-fauce image des choses.
Niveau de difficulté : 0,5/5. Réponse le 16 mai au plus tard. Bonne chance. (P.K.)

mardi 5 juin 2007

Chinois, sinon rien

Tout le monde le sait, Philippe Sollers (1936-) aime la Chine et les Chinois, sur tous les modes et presque dans toutes les circonstances, et il aime aussi l'afficher comme ici : « Contre toutes les preuves brutales du contraire, le raffinement chinois est une idée neuve sur cette planète en train de devenir folle. » [« Le corps chinois », L'infini, n° 90 (Printemps, 2005), p. 155] ; Mao, grâce à lui, peut devenir l'instant d'une chronique un « grand criminel subtil » ; et il ne tient plus qu'à nous, emportés par l'élan, de suivre ses injonctions à « deven[ir] le plus possible chinois, sinon rien » .

Le site Pileface.com dédié à l'âme de Tel Quel, véritable autel virtuel dressé à sa gloire est non seulement généreux en textes et en documents sur le grand écrivain et son œuvre, mais aussi pas vraiment avare en justifications sur ses prises de positions pendant la période maoïste [il suffit de fouiner ici ou ]. Il fait bien entendu une large place à ses engouements touchant à la matière chinoise. Rien de plus naturelle, donc, qu'une des 23 rubriques thématiques s'intitule « Sollers et la Chine ».

En s'y rendant, on tombera sur une douzaine d'articles et de comptes rendus de lecture dont Ferdinand Bertholet, Les jardins du plaisir, Erotisme et art dans la Chine ancienne (Philippe Rey, 2003) [Le Monde des Livres, 19/12/2003], François Jullien, La grande image n’a pas de forme. Ou du non-objet par la peinture (Seuil, 2003) [Le Nouvel Observateur, 27/02/2003] ou encore François Cheng, Shitao ou la saveur du monde (Phébus, 2002) [Le Monde, 2002]. Y sont également offertes certaines de ses chroniques du Journal du Dimanche (JDD) souvent dotées d'un appendice intitulé « Chine » lequel dispense des conseils de lecture. C'est ainsi que dans l'édition du 27 mai 07 (consultable ici & ), Philippe Sollers signalait la sortie des 36 Stratagèmes, « ancien manuel secret anonyme, admirablement traduit et présenté par Jean Lévi » en concluant « Ça a l’air tout simple, mais c’est très difficile à comprendre, puisque l’essentiel repose sur l’éternel Livre des mutations. »

Le brillant directeur de L'infini, dont le n° 90 était entièrement consacré à la Chine (« Encore la Chine », printemps 2005), a, me semble-t-il manqué l'aspect ludique de ce petit livre pas aussi ancien et pas aussi secret qu'il veut bien le croire. Emporté par l'enthousiasme que procure la lecture de ce petit ouvrage, il n'a pas consacré suffisamment de temps à la « Présentation » de Jean Lévi qui, fort judicieusement, signale que le rapport de ce texte avec le dit classique est d'un ordre bien particulier – « une distance ironique » (voir pp. 13-14) - et convainc qu'on a bien a affaire avec ce manuel à un « divertissement de lettrés ».

Pas rancunier, le traducteur inspiré de poèmes du Président Mao salue, le même jour, la réédition du « grand livre de Pierre Ryckmans » : les autres - notamment ceux signés Simon Leys [voir Essais sur la Chine (Laffont, « Bouquins », 1998)] - ne seraient pas grands ?! Serait-ce une façon habile d'interpréter le 10° stratagème : Xiaoli cangdao 笑裡藏刀, Cacher un couteau derrière un sourire ? Passons. L'ouvrage en question est le suivant : Pierre Ryckmans, Traduction et commentaire de Shitao, Les propos sur la peinture du Moine Citrouille-Amère. Plon, 2007, 264 pages.

Par la volonté du poète bordelais, Shitao 石濤 [Zhu Ruoji 朱若極, né en 1642] se trouve d'un coup propulsé au rang de « peintre, poète et penseur le plus important de la Chine classique ». A l'appui de cette affirmation péremptoire, une citation :
« L’Unique Trait de Pinceau est l’origine de toutes choses, la racine de tous les phénomènes ; sa fonction est manifeste pour l’esprit, mais le vulgaire l’ignore... La peinture émane de l’intellect : qu’il s’agisse de la beauté des monts, fleuves, personnages et choses, ou qu’il s’agisse de l’essence et du caractère des oiseaux, des bêtes, des herbes et des arbres, ou qu’il s’agisse des mesures et des proportions des viviers, des pavillons, des édifices et des esplanades, on n’en pourra pénétrer les raisons ni épuiser les effets variés, si en fin de compte on ne possède cette mesure immense de l’Unique Trait de Pinceau. »
L'ouvrage ressort sous une nouvelle couverture et chez un nouvel éditeur, et ce qui ne gâche rien dans une belle présentation avec les caractères chinois et le texte intégral de Shitao si bien rendu et présenté par Pierre Ryckmans. Il est vrai que l'édition de 1984, chez Hermann (Collection « Savoir ») était introuvable depuis longtemps ; que dire de l'édition originale de 1970 parue sous le titre Les « Propos sur la peinture » de Shitao à Bruxelles, Institut belge des hautes études chinoises. Une occasion de le relire ou de le découvrir. Sollers a bien raison (parfois !).

Mais ne quittons pas Simon Leys-Pierre Ryckmans sans signaler qu'il va être la vedette de la Revue Textyles, revue interuniversitaire des lettres belges de langue française, créée en 1985, et de son n° 32 qui devrait paraître cette année. En attendant sa sortie, voici un extrait du texte de Pierre Piret, du Centre de recherche Joseph Hanse. Littératures de langue française : théorie littéraire et littérature comparée (CJH) qui accompagne l'appel à contribution dépassé depuis déjà depuis le 30/09/06 :
« Après des études de droit et d'histoire de l'art à l'Université catholique de Louvain, de langue, de littérature et d'art chinois à Taiwan, Pierre Ryckmans entame, par le biais de la traduction et de recherches sur la peinture chinoise, une brillante carrière de sinologue, qui le conduit à enseigner en Australie, où il s'installe en 1970. Il devient Simon Leys au moment de publier Les Habits neufs du président Mao. Cet essai est suivi d'autres ouvrages polémiques, qui le placent sous les feux de l'actualité au début des années 80. Il poursuit sa carrière d'écrivain en diversifiant ses intérêts et en faisant preuve de talents multiples. Il traduit par exemple le classique américain de Richard Henry Dana, Deux années sur le gaillard avant et publie des essais sur Orwell, Confucius, Malraux, Simenon, Balzac, D.H. Lawrence, Gide, Hugo, Cervantès, etc., ainsi que des récits, comme La Mort de Napoléon et Les Naufragés du Batavia.

On s'aperçoit aujourd'hui que les textes de Simon Leys transcendent les circonstances dans lesquelles ils ont été écrits. Ainsi les Essais sur la Chine ont-ils été réédités et continuent-ils d'être lus, même par les générations qui n'ont pas connu le maoïsme. Un tel constat amène à considérer son entreprise comme proprement littéraire. Au-delà de sa valeur propre, son œuvre nous semble également constituer un objet de recherche intéressant de par les positions atypiques occupées par l'écrivain : au plan idéologique et politique, il évolue souvent à contre-courant et ses textes apportent par là même un éclairage singulier sur certains aspects ou « moments » du champ littéraire ; au plan esthétique, il s'illustre dans des genres relevant de ce qu'on appelle la littérature d'idées (essai et, plus récemment, recueil de citations), genres très peu reconnus en Belgique francophone ; au plan géographique, il est sans doute le plus international des écrivains belges, puisqu'il bénéficie d'une large audience tant dans le monde francophone que dans le monde anglo-saxon. »
On peut également saluer le traducteur qui sait aussi choisir des textes essentiels [voir notamment son Shen Fu, Six récits au fil inconstant des jours, Bruxelles, F. Larcier, 1966 ou 10/18, 1982] et trouver de percutantes formules pour rendre les saillis de l'esprit chinois, comme celle-ci [déjà signalée ailleurs et qui retrouve une étonnante actualité] :

« Les oui-oui de la foule ne valent pas le non-non d'un seul honnête homme »

pour rendre la formule Qian ren zhi nuonuo, buru yi shi zhi e'e 千人之諾諾不如一士之諤諤 de Sima Qian 司馬遷 dans ses Mémoires historiques (Shiji 史記, 68.8 : « Biographie du Prince Shang », « Shang Jun liezhuan » 商君列傳). La tradution se trouve dans Les idées des autres idiosyncratiquement compilées par Simon Leys pour l'amusement des lecteurs oisifs (Plon, 2005, p. 85).

Difficile de faire plus chinois. Si vous trouvez, n'hésitez pas à nous en faire profiter. (P.K.)

lundi 4 juin 2007

P'ansori

Liliane Dutrait a assisté, comme beaucoup d’entre vous, à la conférence sur le p’ansori annoncée sur ce blog le 22 mai dernier. Elle nous fait l’amitié de nous offrir ce compte rendu aussi enthousiaste qu’instructif que je vous invite à lire :

Une femme, en robe coréenne, éventail à la main, qui chante seule pendant des heures, mimant et racontant une histoire au texte versifié, accompagnée d’un homme assis rythmant au tambour son récit, une scène dépouillée : tel est le p’ansori dont les Occidentaux commencent à devenir familiers grâce à des manifestations comme le Festival d’Avignon, le Festival d’automne à Paris ou l’Année France-Corée.

Le 29 mai 2007, la section Corée du Master de négociation internationale, l’Equipe de recherche Littérature chinoise et traduction et l’Association France-Corée proposaient une passionnante rencontre sur le thème : « Le p’ansori, du rituel chamanique à l’opéra à une voix », animée par Han Yumi 한유미, enseignante de coréen à l’université de La Rochelle puis à l’université Paris-VII, et Hervé Hervé Péjaudier, enseignant, tous deux traducteurs de théâtre coréen, et particulièrement de p’ansori 판소리.

Han Yumi a fait une très intéressante présentation de ce genre d’opéra épique à une voix, qui puise ses sources dans le rituel chamanique, le kut. Tous deux ont en commun un(e) chanteur(se) qui tient tous les rôles, un accompagnement au tambour ou à la flûte, un décor spécifique.

Alors qu’il existait au XVIIIe siècle une douzaine de p’ansori (p’an = aire, lieu de représentation, scène ; sori = chant, son), d’une longueur allant de deux à dix heures, le répertoire n’en compte aujourd’hui plus que cinq (Le Dit de Chunhyang, Le Dit de Simcheong, Le Dit de Heungbo, Le Dit de la Falaise rouge, Le Dit du palais sous la mer) – un peu plus si l’on compte une récente « épopée » sur une « Jeanne d’Arc » coréenne, ou un p’ansori que son caractère trop licencieux a quelque peu écarté. Les thèmes de ces « chants », « dits » ou « histoires », selon la traduction que l’on donne au mot ka qui les désigne, tournent autour de la loyauté familiale, la piété filiale et la fidélité conjugale.

Né au XVIIIe siècle (le premier est daté de 1754), le genre a connu une période de maturité jusqu’au début du XIXe siècle. A la fin du siècle, il a été le symbole de la « yangbanisation » (yangban = lettré) qui affirmait la suprématie de la culture coréenne sur l’étranger. Mais en parallèle était sacrifiée sa veine populaire pour satisfaire l’aristocratie lettrée. C’est aussi l’époque, grâce à Sin Jao-Hyo, de la fixation du texte qui n’avait jusque-là qu’une transmission orale. Le début du XXe siècle, période de la colonisation japonaise, voit l’affaiblissement du p’ansori, en même temps que se développe la première période de la littérature moderne. C’est le moment de la construction du premier théâtre national, de la réécriture des romans classiques, de l’apparition de films sur les romans classiques… et la naissance de l’opéra occidental. La fidèle Chunhyang devient l’héroïne d’une pièce de théâtre qui réunit une foule d’acteurs.

Depuis 1945 et jusqu’à nos jours, le p’ansori connaît une renaissance. En 1964, il est désigné comme « bien culturel immatériel national ». Mais il est aussi victime du mouvement des « nouveaux villages » qui vise à moderniser la Corée, notamment en faisant disparaître les arts traditionnels… Il est cependant de jeunes intellectuels qui choisissent de rénover le genre, tel Kim Ji-ha qui crée deux p’ansori modernes au titre évocateur : Cinq Voleurs, Une mer de merde… Le p’ansori croise aussi le chemin du jazz lors de concerts quelque peu surprenants dont Han Yumi a fait entendre un passage. Le cinéma s’en empare : le film Le Chant de la fidèle Chunhyang, de Im Kwon-Taek, en 2000, connaît un énorme succès.

Han Yumi et Hervé Péjaudier ont eu l’occasion de traduire et surtitrer plusieurs p’ansori. Ils ont exposé leurs difficultés pour respecter à la fois le sens, le rythme et le son de ces opéras uniques, la plus grande d’entre elles étant sans doute de devoir respecter les impératifs techniques du surtitrage d’un texte d’une haute qualité littéraire.

Dans la deuxième partie de la rencontre, Hervé Péjaudier revenait aux sources du p’ansori : le chamanisme. D’origine ouralo-altaïque – la Sibérie et la Mongolie en sont le berceau –, le chamanisme est apparu très tôt en Corée, où ont alterné tantôt respect tantôt mépris à son égard au fil des siècles.

Le premier roi de Silla, au début du Ier millénaire, aurait été un roi-chamane. Le chamanisme s’affronte ensuite aux différentes religions qui s’installent en Corée. Le bouddhisme, arrivé en 372, en fait son ennemi. Mais, lorsque le néo-confucianisme domine en 1392, le chamanisme s’allie au bouddhisme contre lui… Très ouvert, il accueille dans son panthéon dieux et esprits issus du bouddhisme et du taoïsme, personnages historiques divinisés, forces naturelles, ancêtres… Au XXe siècle, lorsque apparaît le christianisme, le chamanisme l’accueille bien : ses nombreux saints lui fournissent tout un panthéon nouveau ! Mais, à l’instar du p’ansori, la modernité et le mouvement des « nouveaux villages » veulent sa disparition et l’éradication des chamanes… Ceux-ci se rebellent et créent un Syndicat des chamanes, au nom du respect des croyances… et de l’anticommunisme. En parallèle, le chamanisme connaît un mouvement de muséification et de folklorisation qui risque tout autant de lui nuire.

Mais qui sont les chamanes, qui en Corée sont toujours des femmes ? Il en est de deux sortes : des chamanes « héréditaires », qui sont les héritières d’un savoir, qui veillent au respect des traditions : il en reste deux cents ; des chamanes charismatiques, au nombre de deux cent mille environ, qui ont un jour connu la « maladie chamanique », un événement annonciateur de leur « don ».

La cérémonie (kut) varie selon les possibilités financières des demandeurs. Elle a lieu dans un espace sanctuarisé, et son but est d’apaiser les esprits en leur faisant plaisir, donc en leur donnant à manger, à boire, en leur offrant danses et chants. Avec l’urbanisation de la Corée, les lieux propices se sont faits plus rares, et les chamanes de la ville ont désormais des sanctuaires personnels.

L’enthousiasme et le talent des conférenciers a permis à un public nombreux d’étudiants, enseignants et passionnés de culture coréenne d’en savoir plus sur ce sujet passionnant qui a suscité l’envie de voir des représentations. Ce qui sera possible en novembre au musée du quai Branly à Paris.

L’auditoire a eu la chance de bénéficier, à la fin de la conférence, d’un petit récital de kayagum 가야금, instrument traditionnel à cordes, par Park Keun-A, jeune étudiante d’échanges, Japonaise d’origine coréenne, dont le talent a suscité l’enthousiasme. (L.D.)

Pour poursuivre la découverte de cette expression dramatique si singulière, on peut, par exemple, se rendre sur Youtube qui permet de visionner du p'ansori ou certains de ses avatars (voire même une affligeante parodie). En cliquant ici, on peut déguster 3 minutes 37 secondes de l'art de « la plus célèbre chanteuse de pansori, Ahn Sook-sun en représentation au musée Guimet (Paris) en novembre 2006 », grâce à un document mis en ligne par 'dubrouchel', visionné déjà plus de 2600 fois. Mon préféré des 17 choix possibles ce soir est « Hwa Cho Jang Dae Mok» (7 minutes 23 secondes).

On peut aussi facilement entendre du kayagum, comme ici sur le site de Lee Youngshin [cliquer sur "Listening to Music" dans la barre de menu], qui interprète « Kayagum Sanjo », morceau qui dure 21 minutes et 18 secondes (nécessite RealPlayer). La même page offre sept chants accompagnés de kayagum en format mp3 et un heure de p'ansori : « Choon Hyuang Ga ». On peut même - ô magie de l'internet - jouer soi-même du kayagum ou plutôt du KayaToy. Pour cela il faut se rendre ici.

Notons pour finir, que l'événement du mois du Centre Culturel Coréen [2, avenue d’Iéna 75116 Paris] est justement un stage de P'ansori qui se déroulera du 4 au 15 juin, stage gratuit (du lundi au vendredi, de 15h à 17h). (P.K.)

samedi 2 juin 2007

Nouvelles acquisitions (05/07)

Notre équipe vient de recevoir un certain nombre d'ouvrages. Ils ont déjà été catalogués par Solange Cruveillé et vous attendent. Solange en a choisi quelques-uns pour vous mettre l’eau à la bouche :

Julia Lovell, The Politics of Cultural Capital : China's Quest for a Nobel Price in Literature. Honolulu : University of Hawaï Press, 2006, 248 p.
In the 1980s China’s politicians, writers, and academics began to raise an increasingly urgent question: why had a Chinese writer never won a Nobel prize for literature? Promoted to the level of official policy issue and national complex, Nobel anxiety generated articles, conferences, and official delegations to Sweden. Exiled writer Gao Xingjian’s win in 2000 failed to satisfactorily end the matter, and the controversy surrounding the Nobel committee’s choice has continued to simmer.
Julia Lovell’s comprehensive study of China’s obsession spans the twentieth century and taps directly into the key themes of modern Chinese culture: national identity, international status, and the relationship between intellectuals and politics. Making use of extensive original research, including interviews with leading contemporary Chinese authors and critics, Lovell provides a comprehensive, up-to-date treatment of an issue that cuts to the heart of modern and contemporary Chinese thought and culture. It will be essential reading for scholars of modern Chinese literature and culture, globalization, post-colonialism, and comparative and world literature.

Joseph S.M. Lau & Howard Goldblatt (eds), The Columbia Anthology of Modern Chinese Literature (second edition). New York : Columbia University Press, 2007, 742 p.
With a generous selection of new translations commissioned for this book, readers will find the best short fiction, poetry, and essays from mainland China, Taiwan, and Hong Kong in this first comprehensive collection of twentieth-century Chinese literature, which includes a lucid introduction by the editors and short biographies of the writers and poets.
The Columbia Anthology of Modern Chinese Literature has long been a definitive resource for Chinese literature in translation, offering a complete overview of twentieth-century writing from China, Taiwan, and Hong Kong, and making inroads into the twenty-first century as well. In this new edition Joseph S. M. Lau and Howard Goldblatt have selected fresh works from familiar authors and have augmented the collection with poetry, stories from the colonial period in Taiwan, literature by Tibetan authors, samplings from the People's Republic of China during the Cultural Revolution, stories by post-Mao authors Wang Anyi and Gao Xingjian, literature with a homosexual theme, and examples from the modern « cruel youth » movement. Lau and Goldblatt have also updated their notes and their biographies of featured writers and poets. Now fully up to date, this critical resource more than ever provides readers with a thorough introduction to Chinese society and culture.
Le lecteur trouvera dans cette anthologie des oeuvres d’auteurs modernes chinois traduites en anglais.
Part 1 (Fiction, 1918-1949) : Lu Xun, Ye Shaojun, Yu Dafu, Mao Dun, Lao She, Shen Congwen, Ling Shuhua, Lai He, Ba Jin, Shi Zhecun, Zhang Tianyi, Ding Ling, Wu Zuxiang, Xiao Hong, Zhang Ailing, Wu Zhuoliu
Part 2 (Fiction, 1949-1976) : Wang Ruowang, Chen Yingzhen, Bai Xianyong, Huang Chunming, Wang Zhenhe, Hua Tong, Li Ang
Part 3 (Fiction since 1976) : Liu Yichang, Wang Zengqi, Wang Meng, Chen Ruoxi, Xi Xi, Yuan Qiongqiong, Li Rui, Can Xue, Gao Xingjian (The Accident), Han Shaogong, Chen Cun, Liu Heng, Mo Yan, Zhu Tianwen, Zhang Dachun, Zheng Qingwen, Tie Ning, Yu Hua, Su Tong (Escape), Qiu Miaojin, Wang Anyi, Alai, Chun Sue
Part 4 (Poetry, 1918-1949) : Xu Zhimo, Wen Yiduo, Li Jinfa, Feng Zhi, Dai Wangshu, Bian Zhilin, Ai Qing, He Qifang, Zheng Min
Part 5 (Poetry, 1949-1976) : Ji Xian, Mu Dan, Zhou Mengdie, Yu Guangzhong, Wang Xipeng, Luo Fu, Ya Xian, Zheng Chouyu, Bao Qiu, Ye Weilian, Dai Tian, Yang Mu, Xiong Hong, Chen Jinghua
Part 6 (Poetry since 1976) : Zhang Cuo, Huang Guobin, Luo Qing, Bei Dao, Shu Ting, Wang Xiaolong, Shang Qin, Yang Lian, Gu Cheng, Chen Kehua, Xia Yu, Wong Man, Yip Fai, Luo Zhicheng
Part 7 (Essays, 19118-1949) : Lu Xun, Zhou Zuoren, Lin Yutang, Zhu Ziqing, Feng Zikai, Liang Shiqiu
Part 8 (Essays, 1949-1976) : Liang Shiqiu, Yu Guangzhong, Yang Mu
Part 9 (Essays since 1976) : Ba Jin, Wen Jieruo, Xiao Wenyuan, Xi Chuan, Syman Rapongan

Leo Tak-hung Chan, One into Many, Translation and the Dissemination of Classical Chinese Literature. Amsterdam / New York ; Rodopi, « Approaches to Translation Studies », vol. 18, 2003, 372 p.
One into Many: Translation and the Dissemination of Classical Chinese Literature is the first anthology of its kind in English that deals in depth with the translation of Chinese texts, literary and philosophical, into a host of Western and Asian languages: English, French, German, Dutch, Italian, Spanish, Swedish, Hebrew, Slovak and Korean. After an introduction by the editor, in which multiple translations are compared to the many lives lived by the original in its new incarnations, thirteen articles are presented in three different sections. The first, Beginnings, comprises three articles that give accounts of how the earliest European translations of Chinese texts were undertaken. In Texts, four articles examine, separately, translated classical Chinese texts in the three genres of poetry, the short story and the novel. Constituting the third section are six articles addressing the different traditions into which Chinese literature has been translated over the centuries. Rounding off the whole anthology is a discussion of the culturalist perspective in which translations of the Chinese classics have been viewed in the past decade or so. A glossary and an index at the back provide easy reference to the reader interested in the source materials and allow him to undertake research in a rich area that is still not adequately explored.
Table des matières :
Leo Tak-hung Chan, « The « Many Lives » of Translations »
Kai-chong Cheung, « The Haoqiu zhuan, the First Chinese Novel Translated in Europe: With Special Reference to Percy's and Davis's Renditions »
James St. Andre, « Modern Translation Theory and Past Translation Practice: European Translations of the Haoqiu zhuan »
Hing-ho Chan, « Translated by Leo Tak-hung Chan. The First Translation of a Chinese Text into a Western Language: The 1592 Spanish Translation of Precious Mirror for Enlightening the Mind »
André Levy, « The Liaozhai zhiyi and Honglou Meng in French Translation »
Laurence K. P. Wong, « Voices across Languages : The Translation of Idiolects in the Honglou meng »
Paul Varsano, « Emptiness-as-Ambiguity: François Cheng's Hybrid Poetics and His Translations of Tang Poetry into French »
Birgit Linder, « Miss Cui Takes a Hermeneutic Turn: « Yingying zhuan » and Its Various Translations and Retranslations »
Young Kyun Oh, « The Translation of Chinese Philosophical Literature in Korea : The Next Generation »
Evangeline S. P. Almberg, « From Apology to a Matter of Course: A Century of Swedish Translation of Classical Chinese Poetry (1894-1994) »
W. L. Idema, « Dutch Translations of Classical Chinese Literature: Against a Tradition of Retranslations »
Birgit Linder, « China in German Translation: Literary Perceptions, Canonical Texts, and the History of German Sinology »
Marian Galik, « Tang Poetry in Translation in Bohemia and Slovakia (1902-1999) »
Irene Eber, « A Critical Survey of Classical Chinese Literary Works in Hebrew »

Plus ancien, car datant de 1998, mais tout aussi intéressant est l’ouvrage édité par Adrian Hsia sous le titre : The Vision of China in the English Literature of the Seventeenth and Eighteenth Centuries (Hong Kong, The Chinese University Press, 1998, xi + 404 pages) que l’éditeur présente ainsi :
This monograph is not only the first book on the reception of China in English Literature, but also the first comprehensive study on the image of China in Western literature, written by prominent Chinese scholars like Qian Zhongshu, Fan Cunzhong and Chen Shouyi.

A noter également la présence dans nos rayonnages de :

Le supplice oriental dans la littérature et les arts, édition préparée par Antonio Dominguez Leiva et Muriel Détrie (Paris : Les éditions du Murmure, 2005, 352 p.) :
« Supplice du pal, du rat ou des cent morceaux, bourreau artiste et despote raffiné, jardin où les plus belles fleurs se mêlent aux pires spectacles d'horreur, telles sont quelques-unes des figures par lesquelles l'Occident a tenté d'exorciser sa fascination pour la cruauté en la projetant sur l'Orient.
Les études rassemblées ici cherchent à établir la généalogie de ce stéréotype du « supplice oriental » qui a culminé dans la France de la Belle Epoque en une débauche de textes et d'images horrifiantes qui n'en finissent pas de hanter l'imaginaire occidental. Elles tentent aussi de le remettre en perspective en le confrontant aux représentations des tortures qu'offrent l'art et la littérature asiatiques, des romans traditionnels chinois à la culture populairie japonaise d'aujourd'hui. »
Sommaire :
Première partie : les supplices orientaux dans l'imaginaire occidental.

Régis Poulet, « Le supplice oriental de Fu Manchu aux Perses : retour amont »
Yvan Daniel, « Cruauté et « supplices chinois » dans Le Dragon Impérial de Judith Gautier »
Sébastien Hubier, « Peines exquises. L'érotique du supplice dans Aphrodite de Louÿs et le Jardin des Supplices de Mirbeau »
Claire Margat, « Le supplice chinois : un imaginaire occidental »
Jérôme Bourgon, « Bataille et le « supplicié chinois" : erreurs sur la personne »
Florence Fix, « La "constellation Mirbeau" : supplices chinois dans le roman populaire fin-de-siècle »
André Lange, « Le rire et l'effroi : massacres et supplices orientaux dans l'oeuvre d'Albert Robida »
Muriel Détrie, « Quand un don Quichotte maritime rencontre un bourreau chinois ou comment finit le roman d'aventures »

Deuxième partie : L'imaginaire des supplices en Extrême-Orient.

Vincent Durand-Dastès, « Le hachoir du juge Bao : le supplice idéal dans la roman et le théâtre chinois en langue vulgaire des Ming et des Qing »
Roland Altenburger, « Living Hell : on the Representation of Courtroom Torture in Huo Diyu »
Li Jinjia, « Les supplices extraordinaires dans le Liaozhai Zhiyi de Pu Songling »
Sébastien Veg, « Lu Xun et la cruauté des « supplices chinois » »
Zhang Yinde, « Le « Réalisme cruel » : à propos du Supplice du santal de Mo Yan »
Dominique de Gasquet, « Représentations du supplice oriental : exercices de style mis en pratique chez Mishima ou pratique de l'exorcisme chez Sophie Calle »
Antonio Dominguez Leiva, « L'exaltation du corps supplicié dans la planète manga, de l' « epos » au sado-masochisme after-punk »
L’évocation de ce livre indispensable me donne l’occasion de signaler le site d'un projet autour du supplice chinois auquel collaborent certains signataires cités ci-dessus sous la houlette de Jérôme Bourgon (CNRS) et de l'Institut d'Asie Orientale (Lyon). Ce site (voir ici), qui est une base de données sans équivalent sur un sujet pour le moins original, vaut la visite. Mais attention, âme sensible s'abstenir.

L'illustration utilisée pour ce billet est intitulée « Street Punishments » (1840). Elle vient de la page « Punishments in Traditional China » qui met à disposition des illustrations de la New York Public Digital Gallery. (S.C./P.K.)

mercredi 30 mai 2007

Duong Thu Huong

Mon empressement à signaler la tenue du Festival Etonnants voyageurs m'a conduit à oublier de signaler la présence à Saint Malo de Duong Thu Huong (1948-).

Pourtant, Duong Thu Huong méritait d'être évoquée non seulement pour son œuvre, d'abord reconnue dans son pays le Viêtnam avant d'être particulièrement appréciée chez nous, mais aussi parce qu'elle vient d'obtenir [info LivresHebdo] le Grand Prix des lectrices du magazine Elle 2007 pour la Terre des oublis, publié début 2006 par Sabine Wiespiese Editeur et traduit du vietnamien par Phan Huy Duong.

Ce roman (dont on peut lire un extrait ici) figurait déjà dans la dernière sélection du Fémina du roman étranger, prix que Duong Thu Huong avait déjà obtenu à deux reprises pour Les paradis aveugles (Antoinette Fouque, 1991) et Au-delà des illusions (Philippe Picquier, 1996).

Itinéraire d’enfance (Traduit du vietnamien par Phuong Dang Tran), son dernier ouvrage, est, quant à lui, sorti il y à peine une vingtaine de jours à peine également chez Sabine Wespieser Editeur. Le 21 mai dernier, Stéphane Guibourgé (Le Figaro magazine) saluait la publication de ce « conte autobiographique », d'un article intitulé « Duong Thu Huong, la battante » dont voici un extrait :
« Elle vient d’avoir 60 ans. Vit en France depuis la sortie du magnifique Terre des oublis (Sabine Wespieser Editeur), en janvier 2006. « La nostalgie de mon pays me ronge, mais j’ai la liberté... » Elle vient de terminer un long roman. Elle dit que la littérature est son plaisir. « Aujourd’hui, j’ai le droit de goûter quelque chose pour moi-même. » Lent sourire. « Je suis à la fois heureuse et triste quand je songe à mon existence. J’ai beaucoup vécu pour les autres. Maintenant je pense à moi. Je sais que je suis juste en prenant cette décision. Cependant, je ne sais pas encore exactement ce que je veux. Je suis un animal douloureux, condamné à souffrir. C’est la destinée. »
Comme le signalait en 1998, Phan Huy Duong, traducteur de beaucoup d'œuvres de Duong Thu Huong, le public français a encore beaucoup à découvrir de la littérature vietnamienne :
« Moins de cinquante auteurs vietnamiens sont traduits en français. La plupart sont connus par leurs nouvelles. Sur ce total, ceux dont les romans ou recueils de nouvelles sont traduits ne sont plus qu’une quinzaine. Seule l’écrivain Duong Thu Huong a vu son oeuvre intégralement traduite en français. »
Il en profitait pour signaler quelques unes des difficultés de la traduction en français de la littérature vietnamienne :
« La langue vietnamienne est tellement musicale qu’il y a des centaines de mots pour qualifier une chose quand en français le même mot n’a que deux ou trois synonymes. En vietnamien, le mot traduit un son réel ou des sensations charnelles. Il y a dix-huit sortes de A en vietnamien ! Le français est abstrait quand le vietnamien colle au plus près de la réalité charnelle. »
Livres Hebdo en ligne dans sa même édition du 28/05, nous apprend également que « La tempête [a] contrari[é] l’organisation d'Etonnants Voyageurs » :
« Les puissantes rafales de vent qui ont soufflé sur l’Ille-et-Vilaine dans la nuit de dimanche à lundi n’ont pas épargné les structures d’accueil du festival Etonnants Voyageurs de Saint Malo, [qui a été] interrompu toute la matinée de lundi »,
mais ajoute aussitôt que « les prix échappent à la tempête » et que dimanche, le prix des Gens de mer, doté de 3 000 euros, a été décerné à Philippe Jaworski pour sa nouvelle traduction du Moby-Dick d’Herman Melville (1819-1891) parue à la « Bibliothèque de la Pléiade » (Œuvres, tome III, Gallimard, 2006).

Voilà une bonne invitation à relire cette œuvre, naguère (1941) traduite par Lucien Jacques (1891-1970), Joan Smith et Jean Giono (1895-1970) qui rendaient les premiers mots du premier chapitre :
Call me Ishmael. Some years ago--never mind how long precisely -- having little or no money in my purse, and nothing particular to interest me on shore, I thought I would sail about a little and see the watery part of the world.
ainsi :
Je m'appelle Ishmaël. Mettons. Il y a quelques années, sans préciser davantage, n'ayant plus d'argent ou presque et rien de particulier à faire à terre, l'envie me prit de naviguer encore un peu et de revoir le monde de l'eau.
Philippe Jaworski les traduit, quant à lui, de cette manière :
Appelez-moi Ismaël. Il y quelques années de cela — peu importe combien exactement — comme j'avais la bourse vide, ou presque, et que rien d'intéressant ne me retenait à terre, l'idée me vint de naviguer un peu et de revoir le monde marin.
L'article consacré au roman sur Wikipedia offre un comparatif plus étendu en confrontant ce passage et ces deux traductions à celles de Armel Guern (Sagittaire, 1954 -Phébus, 2005) et Georges Saint-Marnier (Walter Beckers, Kapellen-Anvers, 1967). Bien entendu, il en faut plus pour décider si « le nouveau » dépasse effectivement « l'ancien »; il n'empêche que la distinction reçue par ce nouveau Moby-Dick donne envie de se replonger dans ce Melville-là, comme à chaque sortie d'une nouvelle traduction de son Bartleby The Scrivener (Leyris, Gallimard, 1986 ; J.-Y. Lacroix, Allia, 2004), à moins que vous « préfériez ne pas ». (P.K.)