samedi 22 octobre 2011

Miscellanées littéraires (008)


Avant de vous inviter à lire deux courts extraits de la Correspondance littéraire, philosophique et critique adressée à un souverain d'Allemagne pendant une partie des années 1775-1776, et pendant les années 1782 à 1790 inclusivement. Par le Baron de Grimm et par Diderot. Troisième et dernière partie (T. III. Paris, Buisson, 1813), peut-être n'est-il pas inutile de vous rappeler que Henri Léonard Jean Baptiste Bertin, né à Périgueux le 24 mars 1720 et mort à Spa (Belgique) le 16 septembre 1792, fut notamment contrôleur des finances de Louis XV. Ceci fait, je laisse la parole à Friedrich Melchior Grimm (1723-1807), pour une notice bibliographique établie en Septembre 1785 (voir pp. 393-395) sur un des 15 tomes d'un ouvrage monumental publié entre 1776 et 1791 :
Mémoires concernant l'Histoire, les Sciences, les Arts, les Mœurs, les Usages, etc. des Chinois; par les Missionnaires de Pékin. Tome X, in-4°. Ce volume contient la suite des portraits des Chinois célèbres, une longue lettre de M. Amyot, où l'on trouve des détails assez curieux sur l'administration de l'empereur Kien-Long et sur la submersion de l'île Formose, le 11 Mai 1782, avec un Recueil de pensées et de maximes extraites des divers Livres chinois par M. Cibot, missionnaire de Pékin. Nous ne pouvons nous refuser au plaisir de transcrire ici quelques-unes de ces pensées.
« Toutes les vertus qu'acquiert le Prince sont des disgrâces pour les méchans. »
« La raillerie est l'éclair de la calomnie. »
« Le repentir est le printemps des vertus. »
« Que deux cœurs sont près l'un de l'autre quand il n'y a aucun vice entre eux! »
« Qui a dix lieues à faire en doit compter neuf pour la moitié. »
« Accueillez vos pensées comme des hôtes, et traitez vos désirs comme des enfans. »
« Quel a été le plus beau siècle de la philosophie ? Celui où il n'y avait pas encore des philosophes. »
« C'est brûler un tableau pour en avoir les cendres que de sacrifier sa conscience à son ambition. »
« L'esprit a beau faire plus de chemin que le cœur, il ne va jamais si loin. »
« L'on n'a jamais tant de besoin de son esprit que quand on a affaire à un sot. »
« A quoi se réduit le vice quand on retranche ce qui n'appartient à aucune vertu ? »
Cette dernière pensée est peut-être encore plus subtile qu'elle n'est profonde ; cela ne voudrait-il pas dire plus simplement qu'un homme qui réunirait toutes les vertus ne pourrait jamais avoir aucun intérêt à être vicieux ? Car ce n'est peut-être que pour suppléer aux vertus qui leur manquent, ou dont l'habitude leur a paru trop pénible, que les hommes peuvent trouver quelque avantage à se livrer au vice comme à un moyen plus commode de parvenir au but qu'ils se proposent.
Nous savions depuis longtemps que c'était aux soins de M. Bertin que l'on devait la publication de cet ouvrage; mais ce que nous avions ignoré jusqu'ici, c'est le motif qui l'avait engagé à s'en occuper ; le voici : Louis XV qui, comme disait M. Schomberg, était le plus grand philosophe de son royaume, sentait quelquefois parfaitement que tout n'allait pas en France le mieux du monde. S'entretenant un jour avec M. Bertin de la nécessité de réformer tant d'abus, il finit par lui dire qu'on n'y réussirait jamais sans refondre entièrement l'esprit de la Nation, et le pria de songer de quelle manière on pourrait y parvenir plus sûrement. M. Bertin promit d'y rêver, et au bout de quelques jours il fut trouver le Roi et lui dit qu'il croyait avoir trouvé enfin le secret de satisfaire aux vœux paternels de Sa Majesté. — Et quel est-il ? — Sire, c'est d'inoculer aux Français l'esprit chinois. — Le Roi trouva cette idée si lumineuse, qu'il approuva tout ce que son ministre crut devoir lui suggérer pour l'exécuter. On fit venir à grands frais de jeunes lettrés de la Chine ; on les instruisit avec beaucoup de soin dans notre langue et dans nos sciences ; on les renvoya ensuite à Pékin ; et c'est des Mémoires de ces nouveaux missionnaires qu'on a formé le Recueil dont nous avons l'honneur de vous annoncer ici le dixième volume. L'esprit de la Nation ne paraît pas à la vérité se ressentir infiniment de l'heureuse révolution que devait produire l'idée ingénieuse de M. Bertin ; mais on se souvient encore qu'il y eut un moment où toutes nos cheminées furent couvertes de magots de la Chine, et la plupart de nos meubles dans le goût chinois.
Grimm y revient sur ce même épisode l’année suivante au début de « Mai 1786 » (voir p. 483) :
On se souvient de la grande révolution que méditait M. Bertin lorsqu'il proposa le plus sérieusement du monde à Louis XV d'inoculer aux Français l'esprit chinois. Sans soupçonner aucun de nos ministres actuels d'un semblable projet, ne serait-on pas tenté de croire que quelque génie aussi entreprenant que celui de M. Bertin s'est occupé depuis quelques années des moyens de nous inoculer l'esprit anglais, et qu'il y a même assez passablement réussi ?
Le volume 4 des Mémoires de la société archéologique de l'Orléanais, datant de 1858 (voir p. 300) se rappelle de Bertin et de son goût pour la Chine et les magots chinois :
Le duc de Mortemart était joueur et dissipé : c'était la parfaite antithèse de son beau-père ; il ne croyait point en Dieu et se piquait de le faire voir. Pendant le siège de Douai, il perdit à l'ombre 100,000 livres, et fut obligé de donner en paiement son régiment et d'appeler à son aide son beau-père. Ce fléau de sa famille et de lui-même, comme Saint-Simon l'appelle, laissa une fortune fort compromise. Chaumont fut vendu [le 13 octobre 1740] à un maître des requêtes honoraires, parent de ce ministre de Louis XV qui, pour réformer les mœurs dissolues de son époque, voulait inoculer aux Français l'esprit chinois, et qui, le premier, introduisit en France le goût des magots et des chinoiseries.
Pour remettre tout cela en perspective, on relira avec délectation l’Europe chinoise d’Etiemble (Paris, Gallimard, « Bibliothèque des Idées », 1988 et 1989) mais aussi pourquoi pas Virgile Pinot, La Chine et la formation de l’esprit philosophique en France (1640-1740) dont l'infatigable Pierre Palpant avait réalisé voici quelques années une édition numérisée accessible sur le site des Classiques des sciences sociales ; pour vous mettre l’eau à la bouche, vous pouvez commencer par l’avant-propos de cette « Thèse présentée à la Faculté des Lettres pour le Doctorat ès-Lettres », puis publiée en 1932 (Librairie orientaliste Paul Geuthner, Paris, 480 p.) dont le but avoué est d’étudier « l’influence exercée par la Chine au XVIIIe siècle sur les idées et les mœurs françaises », et dans laquelle on peut lire : « Pour avoir le désir de « s’inoculer » l’âme d’une nation étrangère il faut semble-t.il éprouver d’abord une inquiétude d’esprit, ou de sentiment qui empêche de se satisfaire entièrement de tout ce qui constituait, jusqu’à ce jour, la vie intellectuelle et morale. Mais il faut, en outre, que cette nation étrangère vienne, au moment précis où se manifeste cette inquiétude, apporter de quoi satisfaire des besoins et des désirs qui, pour être informulés ou inconscients, n’en sont pas moins déterminés. »

Le moment d'inoculer aux Français l'esprit chinois est-il revenu ?

mardi 18 octobre 2011

Ko Un à l'Université de Provence


Le grand poète coréen,  
autrefois moine bouddhiste, emprisonné par la dictature militaire, 
et plusieurs fois pressenti pour le Prix Nobel de Littérature
sera présent 
le lundi 24 octobre à 17h30
salle des Professeurs. 

Une présentation de l'auteur sera suivie de la lecture de poèmes en coréen et en français, et d’une séance de signature. Venez nombreux.

NB. Ko Un sera également le vendredi 21 octobre 2011 à l'Université Paris 7 Denis-Diderot à partir de 14h30, voir le programme ici > http://www.fabula.org/actualites/autour-de-ko-un_47204.php 

Voir l'annonce sur le site de la revue en ligne Keul Madang, ici.

lundi 17 octobre 2011

Les 25 ans des Ecritures croisées




Pendant le week-end qui vient de s’écouler s’est déroulée à Aix-en-Provence la Fête du Livre dont le grand écrivain mexicain Carlos Fuentes était l’invité d’honneur. Une fête parfaitement réussie qui a permis au nombreux public d’assister à des débats passionnants sur la littérature d’Amérique latine, les relations entre histoire et littérature, littérature et journalisme et bien d’autres sujets.   
Les lecteurs de ce blog se  souviennent sans doute de la Fête du Livre d’il y a deux ans qui était intitulée « L’Asie des Ecritures croisées : un vrai roman ». Ce furent aussi des moments extraordinaires qui avaient enthousiasmé le public aussi nombreux que celui de la fête consacrée à Carlos Fuentes. Et cette année, les Ecritures croisées ont sorti un livre à l’occasion de ses 25 années d’existence qui s’intitule Ecritures croisées, parcours raisonné dans les littératures du monde, constitué de textes réunis par Annie Terrier, Guy Astic et Liliane Dutrait. De plus, un DVD accompagne l’ouvrage, dans lequel on peut revoir les grands écrivains qui se sont succédé à la tribune de l’association animée par l’infatigable Annie Terrier.  D’Otavio Paz à Philip Roth, de Oe Kenzaburo à Vassilis Vassilikos, d’Antoine Volodine à Mahmoud  Darwich et bien d’autres encore, les littératures du monde entier ont été accueillies et célébrées depuis un quart de siècle. 
Pour les amateurs de littérature d’Asie orientale, des extraits de l’extraordinaire dialogue entre Gao Xingjian et Oe Kenzaburo sont repris dans le DVD, tandis que l’ouvrage comprend des extraits des interventions de Mo Yan, Zhang Wei et bien sûr aussi Gao Xingjian et Oe Kenzaburo. Un bel ouvrage dédié à la mémoire de Liliane Dutrait, présidente de l’association jusqu’à sa disparition l’année dernière, édité par les éditions Rouge profond. 

On se souvient peut-être qu’en 2006 Gao Xingjian affirmait : « L’écrivain développe une voix individuelle, personnelle, qui n’a aucun rapport avec une voie collective, étatique. Cette voix-là est plus vraie que toutes les histoires officielles (…) Il y a une nécessité de la littérature. Elle porte la voix faible d’un homme qui n’est pas parfait, qui est fragile, mais c’est une voix de dimension humaine. » Et Oe Kenzaburo de lui répondre : « Que l’homme de la marge parle d’une voix faible, je l’admets tout à fait. Cependant, un renversement est possible : cette petite voix peut devenir très forte. A travers le rire ou le comique, une petite voix faible peut atteindre l’universel et devenir une voix forte ».
ND

samedi 8 octobre 2011

Miscellanées littéraires (007)

Comme le dit si justement l’introduction du site qui lui est consacré, « Hector Berlioz [(1803-1869)] occupe une place exceptionnelle dans l’histoire de la musique. Très en avance sur son temps, il fut l’un des plus originaux parmi les grands compositeurs, mais en même temps un innovateur dans l’exécution musicale, et un écrivain et critique dont l’œuvre littéraire ne le cède aucunement en importance à son œuvre musicale. Peu de musiciens ont su briller à la fois dans autant de domaines différents. »

Dans la vingt-et-unième de ses Soirées de l’orchestre, Berlioz revient sur son séjour londonien de 1851 et offre une bien piquante description d’un spectacle auquel il lui a été donné d’assister. Il s’agit de celui de chanteurs chinois. Le passage est fort long mais mérite d’être fourni dans son intégralité. Je vous le livre non sans avoir remercié celle à qui je dois de l’avoir découvert (elle se reconnaîtra) et à ceux qui ont contribué à cette série de Miscellanées littéraires dont certaines se sont enrichies de fins commentaires et d’érudits développements. Puisse cette septième livraison connaître le même accueil :
Je voulus entendre d’abord la fameuse Chinoise, the small-footed Lady (la dame au petit pied), comme l’appelaient les affiches et les réclames anglaises. L’intérêt de cette audition était pour moi dans la question relative aux divisions de la gamme et à la tonalité des Chinois. Je tenais à savoir si, comme tant de gens l’on dit et écrit, elles sont différentes des nôtres. Or, d’après l’expérience concluante que j’ai faite, selon moi, il n’en est rien. Voici ce que j’ai entendu. La famille chinoise, composée de deux femmes, deux hommes et deux enfants, était assise sur un petit théâtre dans le salon de la Chinese house, à Albert Gate. La séance s’ouvrit par une chanson en dix ou douze couplets, chantée par le maître de musique, avec accompagnement d’un petit instrument à quatre cordes de métal, du genre de nos guitares, et dont il jouait avec un bout de cuir ou de bois, remplaçant le bec de plume dont on se sert en Europe pour attaquer les cordes de la mandoline. Le manche de l’instrument est divisé en compartiments, marqués par des sillets de plus en plus resserrés au fur et à mesure qu’ils se rapprochent de la caisse sonore, absolument comme le manche de nos guitares. L’un des derniers sillets, par l’inhabileté du facteur, a été mal posé, et donne un son trop haut, toujours comme sur nos guitares quand elles sont mal faites. Mais cette division n’en produit pas moins des résultats entièrement conformes à ceux de notre gamme. Quant à l’union du chant et de l’accompagnement, elle était de telle nature, qu’on en doit conclure que ce Chinois-là du moins n’a pas la plus légère idée de l’harmonie. L’air (grotesque et abominable de tout point) finissait sur la tonique, ainsi que la plus vulgaire de nos romances, et ne sortait pas de la tonalité ni du mode indiqués dès le commencement. L’accompagnement consistait en un dessin rhythmique assez vif et toujours le même, exécuté par la mandoline, et qui s’accordait fort peu ou pas du tout avec les notes de la voix. Le plus atroce de la chose, c’est que la jeune femme, pour accroître le charme de cet étrange concert, et sans tenir compte le moins du monde de ce que faisait entendre son savant maître, s’obstinait à gratter avec ses ongles les cordes à vide d’un autre instrument de la même espèce que celui du chanteur pendant toute la durée du morceau. Elle imitait ainsi un enfant qui, placé dans un salon où l’on fait de la musique, s’amuserait à frapper à tort et à travers sur le clavier d’un piano sans en savoir jouer. C’était, en un mot, une chanson accompagnée d’un petit charivari instrumental. Pour la voix du Chinois, rien d’aussi étrange n’avait encore frappé mon oreille : figurez-vous des notes nasales, gutturales, gémissantes, hideuses, que je comparerai, sans trop d’exagération, aux sons que laissent échapper les chiens quand, après un long sommeil, ils étendent leurs membres en bâillant avec effort. Néanmoins, la burlesque mélodie était fort perceptible, et l’on eût pu à la rigueur la noter. Telle fut la première partie du concert.

A la seconde, les rôles ont été intervertis ; la jeune femme a chanté, et son maître l’a accompagnée sur la flûte. Cette fois l’accompagnement ne produisait aucune discordance, il suivait le chant à l’unisson tout bonnement. La flûte, à peu près semblable à la nôtre, n’en diffère que par sa plus grande longueur, et par l’embouchure qui se trouve percée presque au milieu du tube, au lieu d’être située, comme chez nous, vers le haut de l’instrument. Du reste, le son en est assez doux, passablement juste, c’est-à-dire passablement faux, et l’exécutant n’a rien fait entendre qui n’appartînt entièrement au système tonal et à la gamme que nous employons. La jeune femme est douée d’une voix céleste, si on la compare à celle de son maître. C’est un mezzo soprano, semblable par le timbre au contralto d’un jeune garçon dont l’âge approche de l’adolescence et dont la voix va muer. Elle chante assez bien, toujours comparativement. Je croyais entendre une de nos cuisinières de province chantant : « Pierre ! mon ami Pierre », en lavant sa vaisselle. Sa mélodie, dont la tonalité est bien déterminée, je le répète, et ne contient ni quarts ni demi-quarts de ton, mais les plus simples de nos successions diatoniques, me parut un peu moins extravagante que la romance du chanteur, et tellement tricornue néanmoins, d’un rhythme si insaisissable par son étrangeté, qu’elle m’eût donné beaucoup de peine à la fixer exactement sur le papier, si j’avais eu la fantaisie de le faire. Bien entendu que je ne prends point cette exhibition pour un exemple de l’état réel du chant dans l’Empire Céleste, malgré la qualité de la jeune femme, qualité des plus excellentes, à en croire l’orateur directeur de la troupe, parlant passablement l’anglais. Les cantatrices de qualité de Canton ou de Pékin, qui se contentent de chanter chez elles et ne viennent point chez nous se montrer en public pour un shilling, doivent, je le suppose, être supérieures à celle-ci presque autant que madame la comtesse Rossi est supérieure à nos Esmeralda de carrefours.

D’autant plus que la jeune lady n’est peut-être point si small-footed qu’elle veut bien le faire croire, et que son pied, marque distinctive des femmes des hautes classes, pourrait bien être un pied naturel, très-plébéien, à en juger par le soin qu’elle mettait à n’en laisser voir que la pointe.

Mais je ne puis m’empêcher de regarder cette épreuve comme décisive en ce qui concerne la division de la gamme et le sentiment de la tonalité chez les Chinois. Seulement, appeler musique ce qu’ils produisent par cette sorte de bruit vocal et instrumental, c’est faire du mot, selon moi, un fort étrange abus. Maintenant écoutez, messieurs, la description des soirées musicales et dansantes que donnent les matelots chinois sur la jonque qu’ils ont amenée dans la Tamise ; et croyez-moi si vous le pouvez.

Ici, après le premier mouvement d’horreur dont on ne peut se défendre, l’hilarité vous gagne, et il faut rire, mais rire à se tordre, à en perdre le sens. J’ai vu les dames anglaises finir par tomber pâmées sur le pont du navire céleste ; telle est la force irrésistible de cet art oriental. L’orchestre se compose d’un grand tam-tam, d’un petit tam-tam, d’une paire de cymbales, d’une espèce de calotte de bois ou de grande sébile placée sur un trépied et que l’on frappe avec deux baguettes, d’un instrument à vent assez semblable à une noix de coco, dans lequel on souffle tout simplement, et qui fait : Hou ! hou ! en hurlant ; et enfin d’un violon chinois. Mais quel violon ! C’est un tube de gros bambou long de six pouces, dans lequel est planté une tige de bois très-mince et long d’un pied et demi à peu près, de manière à figurer assez bien un marteau creux dont le manche serait fiché près de la tête du maillet au lieu de l’être au milieu de sa masse. Deux fines cordes de soie sont tendues, n’importe comment, du bout supérieur du manche à la tête du maillet. Entre ces deux cordes, légèrement tordues l’une sur l’autre, passent les crins d’un fabuleux archet qui est ainsi forcé, quand on le pousse ou le tire, de faire vibrer les deux cordes à la fois. Ces deux cordes sont discordantes entre elles, et le son qui en résulte est affreux. Néanmoins, le Paganini chinois, avec un sérieux digne du succès qu’il obtient, tenant son instrument appuyé sur le genou, emploie les doigts de la main gauche sur le haut de la double corde à en varier les intonations, ainsi que cela se pratique pour jouer du violoncelle, mais sans observer toutefois aucune division relative aux tons, demi-tons, ou à quelque intervalle que ce soit. Il produit ainsi une série continue de grincements, de miaulements faibles, qui donnent l’idée des vagissements de l’enfant nouveau-né d’une goule et d’un vampire.

Dans les tutti, le charivari des tam-tams, des cymbales, du violon et de la noix de coco est plus ou moins furieux, selon que l’homme à la sébile (qui du reste ferait un excellent timbalier), accélère ou ralentit le roulement de ses baguettes sur la calotte de bois. Quelquefois même, à un signe de ce virtuose remplissant à la fois les fonctions de chef d’orchestre, de timbalier et de chanteur, l’orchestre s’arrête un instant, et, après un court silence, frappe bien d’aplomb un seul coup. Le violon seul vagit toujours. Le chant passe successivement du chef d’orchestre à l’un de ses musiciens, en forme de dialogue ; ces deux hommes employant la voix de tête, entremêlée de quelques notes de la voix de poitrine ou plutôt de la voix d’estomac, semblent réciter quelque légende célèbre de leur pays. Peut-être chantent-ils un hymne à leur dieu Bouddah, d’ont la statue aux quatorze bras orne l’intérieur de la grand’chambre du navire.

Je n’essaierai pas de vous dépeindre ces cris de chacal, ces râles d’agonisant, ces gloussements de dindon, au milieu lesquels malgré mon extrême attention, il ne m’a été possible de découvrir que quatre notes appréciables (ré, mi, si, sol). Je dirai seulement qu’il faut reconnaître la supériorité de la small-footed Lady et de son maître de musique. Evidemment les chanteurs de la maison chinoise sont des artistes, et ceux de la jonque ne sont que des mauvais amateurs. Quant à la danse de ces hommes étranges, elle est digne de leur musique. Jamais d’aussi hideuses contorsions n’avaient frappé mes regards. On croit voir une troupe de diables se tordant, grimaçant, bondissant, au sifflement de tous les reptiles, au mugissement de tous les monstres, au fracas métallique de tous les tridents et de toutes les chaudières de l’enfer... On me persuadera difficilement que le peuple chinois ne soit pas fou...

Il n’y a pas de ville au monde, j’en suis convaincu, où l’on consomme autant de musique qu’à Londres. Elle vous poursuit jusque dans les rues, et celle-là n’est quelquefois pas la pire de toutes, plusieurs artistes de talent ayant découvert que l’état de musicien ambulant est incomparablement moins pénible et plus lucratif que celui de musicien d’orchestre dans un théâtre, quel qu’il soit. Le service de la rue ne dure que deux ou trois heures par jour, celui des théâtres en prend huit ou neuf. Dans la rue, on est au grand air, on respire, on change de place et l’on ne joue que de temps en temps un petit morceau ; au théâtre, il faut souffrir d’une atmosphère étouffante, de la chaleur du gaz, rester assis et jouer toujours, quelquefois même pendant les entr’actes. Au théâtre, d’ailleurs, un musicien de second ordre n’a guère que 6 livres (150 fr.) par mois ; ce même musicien, en se lançant dans la carrière des places publiques, est à peu près sûr de recueillir en quatre semaines le double de cette somme, et souvent davantage. C’est ainsi qu’on peut entendre avec un plaisir très-réel, dans les rues de Londres, de petits groupes de bons musiciens anglais, blancs comme vous et moi, mais qui ont jugé à propos, pour attirer l’attention, de se barbouiller de noir. Ces faux Abyssiniens s’accompagnent avec un violon, une guitare, un tambour de basque, une paire de timbales et des castagnettes. Ils chantent de petits airs à cinq voix, très-agréables d’harmonie, d’un rhythme parfois original et assez mélodieux. Ils ont de plus une verve, une animation qui montre que leur tâche ne leur déplaît pas et qu’ils sont heureux. Et les shillings et même les demi-couronnes pleuvent autour d’eux après chacun de leurs morceaux. A côté de ces troupes ambulantes de véritables musiciens, on entend encore volontiers un bel Écossais, revêtu du curieux costume des Highlands, et qui, suivi de ses deux enfants portant comme lui le plaid et la cotte à carreaux, joue sur la cornemuse l’air favori du clan de Mac-Gregor. Il s’anime, lui aussi, il s’exalte aux sons de son agreste instrument ; et plus la cornemuse gazouille, bredouille, piaille et frétille, plus ses gestes et ceux de ses enfants deviennent rapides, fiers et menaçants. On dirait qu’à eux trois, ces Gaëliques vont conquérir l’Angleterre.

Puis vous voyez s’avancer, tristes et somnolents, deux pauvres Indiens de Calcutta, avec leur turban jadis blanc et leur robe jadis blanche. Ils n’ont pour tout orchestre que deux petits tambours en forme de tonnelets, comme on en voyait par douzaines à l’Exposition. Ils portent l’instrument suspendu sur leur ventre par une corde, et le frappent doucement des deux côtés avec les doigts étendus de chaque main. Le faible bruit qui en résulte est rhythmé d’une façon assez singulière, et, par sa continuité, ressemble à celui d’un rapide tic-tac de moulin. L’un d’eux chante là-dessus, dans quelque dialecte des Indes, une jolie petite mélodie en mi mineur, n’embrassant qu’une sixte (du mi à l’ut), et si triste, malgré son mouvement vif, si souffrante, si exilée, si esclave, si découragée, si privée de soleil, qu’on se sent pris, en l’écoutant, d’un accès de nostalgie. Il n’y a encore là ni tiers, ni quarts, ni demi-quarts de ton ; mais c’est du chant.

La musique des Indiens de l’Orient doit néanmoins peu différer de celle des Chinois, si l’on en juge par les instruments envoyés par l’Inde à l’exposition universelle. J’ai examiné, parmi ces machines puériles, des mandolines à quatre et à trois cordes, et même à une corde, dont le manche est divisé par des sillets comme chez les Chinois ; les unes sont de petite dimension, d’autres ont une longueur démesurée. Il y avait de gros et de petits tambours, dont le son diffère peu de celui qu’on produit en frappant avec les doigts sur la calotte d’un chapeau ; un instrument à vent à anche double, de l’espèce de nos hautbois, et dont le tube sans trous ne donne qu’une note. Le principal des musiciens qui accompagnèrent à Paris, il y a quelques années, les Bayadères de Calcutta, se servait de ce hautbois primitif. Il faisait ainsi bourdonner un la pendant des heures entières, et ceux qui aiment cette note en avaient largement pour leur argent. La collection des instruments orientaux de l’exposition contenait encore des flûtes traversières exactement pareilles à celle du maître de musique de la small-footed Lady ; une trompette énorme et grossièrement exécutée, sur un patron qui n’offre avec celui des trompettes européennes que d’insignifiantes différences ; plusieurs instruments à archet aussi stupidement abominables que celui dont se servait sur la jonque le démon Chinois dont je vous ai parlé ; une espèce de tympanon dont les cordes tendues sur une longue caisse paraissent devoir être frappées par des baguettes ; une ridicule petite harpe à dix ou douze cordes, attachées au corps de l’instrument sans clefs pour les tendre, et qui doivent en conséquence se trouver constamment en relations discordantes ; et enfin une grande roue chargée de gongs ou tam-tams de petites dimensions, dont le bruit, quand elle est mise en mouvement, a le même charme que celui des gros grelots attachés sur le cou et la tête des chevaux de rouliers. Admirez cet arsenal !! Je conclus pour finir, que les Chinois et les Indiens auraient une musique semblable à la nôtre, s’ils en avaient une ; mais qu’ils sont encore à cet égard plongés dans les ténèbres les plus profondes de la barbarie et dans une ignorance enfantine où se décèlent à peine quelques vagues et impuissants instincts ; que, de plus, les Orientaux appellent musique ce que nous nommons charivari, et que pour eux, comme pour les sorcières de Macbeth, l’horrible est le beau.

jeudi 29 septembre 2011

Bug automnal


Si vous visitez notre blog avec Internet Explorer, vous devez rencontrer des difficultés pour visionner l’ensemble des rubriques de cette page. La cause de ce désagrément (que je souhaite momentané) m’est inconnue. Pour y remédier, je vous invite à utiliser un autre navigateur avec lequel vous pourrez profiter à plein des informations, liens et billets que nous avons réunis pour vous : Firefox, Safari, Chrome ...

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Bonne navigation à tous et méfiez-vous des petits chong 蟲 automnaux.

mercredi 28 septembre 2011

Miscellanées littéraires (006)

Pour me faire mentir - j’avais annoncé en réunion la mort de ce blog voici peu -, je vous livre tel que Thomas Pogu, plus que jamais bien inspiré, me l’a transmis ce paquet de « bêtises » qui proviennent des entrées « Chinois » et « Japonais » du plaisant Dictionnaire de la bêtise et des erreurs de jugement de Guy Bechtel et Jean-Claude Carrière (Robert Laffont, coll. « Bouquins », (1965) 1991).

CHINOIS

Pour les observations astronomiques des Chinois, elles ne méritent pas plus de considération que les monuments de leur histoire. (...) Qu'on ne s'attende pas à voir parmi les Chinois des Raphaël, des Michel-Ange, des Le Brun, des Delorme, des Lulli. On n'en trouvera pas plus que de Descartes, de Newton, de Copernic, de Kepler. (...) Pour les arts du goût, ils sont restés dans l'enfance, ou même au-dessous. En ce qui concerne la peinture et la sculpture, leurs plus habiles maîtres n'ont jamais égalé un élève européen de deux mois. Leurs tableaux, ou pour mieux dire leurs barbouillages, ne valent pas les plus grossiers gothiques que nous méprisons si justement aujourd'hui.
Abbé Nonotte, Dictionnaire philosophique de la religion (article Chinois), 1772.

Les Chinois sont le plus mou, le plus voluptueux, le plus paisible et le plus paresseux de tous les peuples de la terre.
Gaspard Lavater, L'Art de connaître les hommes par la physionomie, édition de 1806, tome II.

Il n'existe au monde que les moralistes et les Chinois qui veuillent la monotonie, l'uniformité ; aussi les Chinois sont-ils les êtres les plus faux et les plus éloignés des voies de la nature.
Charles Fourier, Le Nouveau Monde industriel et sociétaire, 1829-1845.

Le Chinois n'est pas redoutable. Irrésistible dans les petits emplois, incomparable dans la domesticité, il est incapable de fonder, personnellement, de nouveaux empires.
Jean Revel, Chez nos ancêtres, 1888.

Une étude attentive des Chinois montre qu'ils sont, en tant que race, traîtres, cruels et criminels d'instinct.
Edmond Shatesbury, Child Life, Washington, 1897.

On peut se demander si l'active influence du Japon parviendra à désintoxiquer la Chine des ferments nocifs que l'Europe lui a inoculés : démagogie, bolchevisme, idéologie genevoise.
M. Gaillard, Péril jaune ou péril blanc ?, 1937.

Le Chinois demeure, en général, profondément indifférent aux questions de politique, politique intérieure tout aussi bien que politique extérieure. Courbé sur sa charrue ou appliqué à ses comptes, il reste étranger aux questions de régime.
Georges Maspero, La Chine, Paris, 1919.

Il est sûr que le général de Gaulle souhaitait connaître ce pays millénaire, peuplé de près d'un milliard d'êtres humains, qui accueille aujourd'hui le président d'un pays dont l'histoire est faite de gloire et de misères, et qui ne compte que 50 millions d'habitants. Ce déséquilibre démographique n'a pas toujours été aussi marqué. Il serait atténué si certaines minorités ne créaient en France un climat favorable à l'avortement et à la contraception, impensables en Chine.
Le Parisien libéré, 12 septembre 1973.

Le Chinois est cruel, moins que M. Mirbeau, mais il l'est.
Charles Regismanset, Questions coloniales, Paris, 1912.

JAPONAIS

Ne vous fiez pas à la gentillesse simiesque de ces magots sensuels. C'est justement parce que, sous les menues élégances de leur civilisation stationnaire, ils restent des enfants, de vieux enfants, c'est pour cela qu'ils sont tour à tour des créatures futiles et des créatures féroces. Moi, brave Arya, très préoccupé de progrès, de justice, de charité, formé par la discipline et tout imprégné d'idées générales, ces homuncules aux cerveaux étroits m'apparaissent, malgré leur immobile culture superficielle, comme tout proches encore de l'humanité primitive, comme de jolies bêtes qui ne sont pas mes parentes. Je me figure qu'ils en resteront toujours où ils en sont ; que, si quelque œuvre mystérieuse et divine s'élabore ici-bas, ce ne sera jamais pour eux ; que cette race n'aura été sur notre planète qu'une floraison superflue ; et qu'enfin, s'il y a un plan et un dessein de l'Univers, le Japon n'aura servi qu'à rajeunir et varier chez nous l'art de l'ameublement, et que là est sa seule raison d'être... Je vous livre, bien entendu, qu'une impression ; mais que puis-je faire autre chose ?
Jules Lemaitre, Impressions de théâtre, 30 avril 1888.

Bien laides, ces pauvres petites Japonaises.
Pierre Loti, Fantômes d'Orient, 1892.

Si la Japonaise est la négation la plus absolue de la femme, elle est aussi la négation la plus absolue de la beauté grecque.
Louis Martin, L'Anglais est-il un Juif ?, 1895.

Un Jap est un Jap. C'est un élément dangereux qu'il soit loyal ou non.
Général J.L. De Witt, 13 avril 1943, cité in Cerf et Navasky, Paroles d'experts, Acropole, 1989.

lundi 26 septembre 2011

Freedom, Fate, and Prognostication

Pour tout savoir sur la conférence internationale
qui va se tenir à Nuremberg
du 24 au 27 octobre et qui aura pour objet
Gao Xingjian: Freedom, Fate, and Prognostication,
veuillez vous rendre sur la page suivante >> ici ou
télécharger à partir du lien suivant (ici) le pdf du programme.

Noël Dutrait y interviendra le 25/10
avec une communication en chinois intitulée :
« 高行健小說《一個人的聖經》中的 “性, 自由, 逃亡”»
[« ‘Sex,’ ‘Freedom,’ and ‘Escape’ in
Gao Xingjian‘s Novel One Man Bible »]

Sanctuaire du Cœur


La romancière vietnamienne Duong Thu Huong (Dương Thu Hương) continue à nous étonner, depuis son installation en France, avec une production riche et régulière. Après une volumineuse Terre des oublis de 794 pages parue en 2006 et récompensée par le Grand prix des lectrices de « Elle » en 2007, Au zénith publié en 2009, 800 pages, a obtenu le Prix Laure Bataillon de la meilleure œuvre traduite en français 2009 et le Prix Jules Janin 2009. Son nouveau roman, Sanctuaire du Cœur, sorti le 15 septembre dernier, « amène ses lecteurs dans une histoire époustouflante au cœur du Vietnam (…) Duong Thu Huong dresse le portrait sans appel d’une société vietnamienne déstabilisée et corrompue que dominent le sexe, le pouvoir et l’argent », peut-on ainsi lire sur Livre de Poche. Ce résumé pourrait étonner, car les thèmes chers à l’écrivaine touchent plutôt à la guerre ou au Vietnam dans l’après-guerre, mais cela témoigne aussi de sa capacité de se renouveler. N’ayant pas eu en main cette nouveauté, je ne peux que vous dire que le résumé (que vous trouverez sur le site de l’éditeur http://www.swediteur.com/titre.php?id=113) promet une lecture passionnante :
« La fugue de Thanh plonge dans la stupeur ses parents, un couple de professeurs respectés, ainsi que toute la petite ville proche de Hanoi où vit cette famille modèle. À seize ans, le jeune homme était promis à un brillant avenir et n’avait jamais donné le moindre signe de trouble ni de rébellion.
Quand on le retrouve quatorze ans plus tard – en 1999, le temps du récit –, il est devenu gigolo, entretenu par une femme d’affaires rencontrée dans la maison close de Saigon où il exerçait ses talents de prostitué.
Comment – et pourquoi – ce jeune homme sans histoires en est arrivé là, c’est ce que dévoile ce roman diaboliquement construit.
Thanh a tout le temps, pendant ses longues journées dans la villa de la côte que seuls rythment des dîners dans des établissements de luxe, de se remémorer son passé.
Ses jeunes années sont autant de souvenirs lumineux : elles ont été à jamais marquées par la présence radieuse de Tra My, son amie de toujours, la petite fille que ses parents avaient recueillie et dont il était tombé éperdument amoureux.
Sa descente aux enfers après sa fugue vient en sombre contrepoint de cette enfance heureuse : les scènes époustouflantes de son arrestation par erreur dans un hôtel de passe, de son emprisonnement avec des droit commun ou de sa rencontre avec le proxénète qui l’a embauché donnent à Duong Thu Huong la matière d’un portrait sans appel d’une société vietnamienne déstabilisée et corrompue que dominent le sexe, le pouvoir et l’argent.
Quand Thanh ne supporte plus sa vie oisive d’objet sexuel et qu’il décide de prendre un nouveau départ, il ne peut s’empêcher de buter sur le traumatisme subi lors de ses seize ans. La scène qui le hante, et dont son propre père est l’acteur principal, donne la clé de sa dérive et du roman tout entier.
La question sous-jacente que pose en effet Duong Thu Huong tout au long de ce livre consacré aux enfants des hommes et des femmes de sa génération, celle qui s’est battue pour des idéaux et qui ne se reconnaît pas dans le Vietnam d’aujourd’hui, est déchirante : qu’avons-nous fait à nos enfants ? quel monde leur laissons-nous ? »
Pour la première fois, Duong Thu Huong attaque ainsi à la société vietnamienne contemporaine, du « renouveau » ou đổi mới en vietnamien qui veut dire littéralement « changer » et « neuf » (quant à sa traduction très riche de sens et un stimulant exercice de traduction, on peut voir la contribution de Yann Bao An et Benoît de Tréglodé dans l’ouvrage collectif Vietnam contemporain paru en 2004). Dans ce pays, les enfants des héros d’hier qui combattaient pour l’idéal communiste, ne croient plus en rien… Mais, peut-être, c’est aussi cela la mondialisation ?

En attendant, espérons que l’auteur nous amène réellement dans un voyage humain et littéraire passionnant, comme écrit Alexis Liebaert qui avait décerné à Duong Thu Huong le titre de « la Soljenitsyne vietnamienne » à la sortie de la Terre des oublis, « jamais (…) la militante ne prend le pas sur la romancière, cette magicienne de la langue capable de faire sentir au lecteur l’odeur d’un jardin de pamplemoussiers, comme de lui faire partager les tourments d’un adolescent à l’innocence trahie » (Marianne du 24 septembre 2011, p. 87).

Enfin, saluons le travail du traducteur Phuong Dang Tran et celui de l’éditeur Sabine Wespieser auxquels nous devons ce roman de 752 pages traduit du vietnamien, avec le soutien du Centre National du Livre, et que nous espérons lire un jour en vietnamien.

Nguyen Phuong Ngoc

samedi 24 septembre 2011

En souvenir de l’ami qui est parti

Dramaturge et poète, Ma Zhiyuan (1226 ?-? 1285) occupe une fonction subalterne après la conquête du sud de la Chine par les Mongols et connaît une fin d'existence paisible loin de la ville. Un zaju composé avec trois autres dramaturges ou acteurs, Le Rêve du millet jaune (Huangliangmeng), et deux autres de ses pièces ont pour thème la conversion d'un être par un immortel taoïste qui lui fait prendre conscience de l'inutilité des passions, des plaisirs, des richesses et des honneurs du monde. Lettré confucéen, boucher qui voit ses clients convertis au végétarisme par un mystérieux adepte, esprit d'un saule transformé en marchand, tous finissent par accéder à l'immortalité. Le thème du renoncement apparaît dans la poésie (sanqu) de Ma et dans un autre zaju : un taoïste refuse tout ce que lui offre un empereur des Song à qui il avait prédit qu'il régnerait, préférant « dormir à son aise ». À la fin d'une autre pièce, un lettré, ami d'un réformateur des Song, obtient un poste, mais après avoir fait un portrait si sombre de sa condition, au prix de tant de difficultés que l'on a parlé du « fatalisme » de Ma. « Pessimiste », « nihiliste » sont des termes souvent accolés à son nom. Son théâtre n'en est pas pour autant triste ou vide de sens : l'humour n'en est pas absent et les scènes comiques, truculentes parfois, y abondent. Il touche à des problèmes réels à travers la légende ou l'histoire transformées pour les besoins du spectacle : les sectes taoïstes, les mœurs des courtisanes, des poètes-fonctionnaires, des marchands dans Les Larmes sur la tunique bleue (Qingshanlei). Fut-il un patriote ? On l'a dit à propos de son œuvre la plus célèbre pour le raffinement des images poétiques, la plus traduite, L'Automne au palais des Han (Hangongqiu). De toute manière, il reste un des plus célèbres dramaturges chinois.
L’auteur de ces lignes qu’on peut lire dans la partie en accès libre de l’Encyclopædia Universalis en ligne comme deux autres de ses articles sur les dramaturges chinois Gao Ming (XIVe s.) et Hong Sheng (XVIIe. s.) est François Veaux.

Ce sinologue discret et intègre nous a quitté le 18 septembre 2011 au terme d’une existence de soixante-dix années dont la plus longue partie fut consacrée à l’enseignement du chinois notamment à l’Université Bordeaux III. C’est là que je l’ai rencontré voici plus de trente ans et que j’ai suivi ses cours qui m'ont permis de découvrir les richesses de la poésie de la dynastie Tang et les subtilités du théâtre des Yuan dont il était un des rares spécialistes et un merveilleux traducteur --- j’espère qu’on pourra lire un jour ses traductions de Ma Zhiyuan qu’il appréciait tant. Les mots me manquent pour l’heure pour exprimer ma reconnaissance et la douleur que me cause sa disparition soudaine, aussi je me retire en vous invitant à écouter une prenante interprétation par Wu Zhaoji 吴兆基 (1908-1997) au guqin de « Yi guren »《憶故人》en cliquant >> ici<<.

mardi 13 septembre 2011

Keulmadang, le numéro 12 est en ligne


Le numéro 12 de KEULMADANG, revue de Littérature Coréenne vient de paraître.

AU SOMMAIRE

Le dossier sur le grand auteur YI Munyol, auteur controversé, avec une interview de l’auteur, un article de Floriane Lea qui aborde la place du désespoir dans son œuvre, un article de Jean-Claude de Crescenzo sur l’ambigüité dans l’oeuvre de l’auteur.

Dans ce même numéro, une étude de Yo Tong-ch’an (Roger leverrier), L’incident de Kanghwa et le vol des manuscrits royaux par la flotte française, sur l’île de Kangwha. Une chronique sur le travail de textanalyse des œuvres littéraires par Jean Bellemin-Noël Lire de tout son inconscient, Un roman pour les ados Les petits pains de la pleinde lune de GU Myeong-mo, par Véronique Cavallasca, Qu’est devenu l’homme coincé dans l’ascenseur, le dernier receueil de nouvelles de Kim Young-ha, par Morgane Loupandine, Va ne te retourne pas, une pièce de théâtre de Lee Man-hee, par Julien Paollucci, Pour ne pas rater ma dernière seconde, de Jung Young-moon, par Lucie Angheben, Gens du sud, gens du nord de Lee Ho-chul, par Julien Paolucci. Enfin, un livre essentiel pour comprendr le néo-confucianisme coréen du XVIe siècle, Principes essentiels pour éduquer les jeunes gens, d’un penseur original Yi I, texte traduit du chinois, présenté et annoté par Isabelle Sancho.

Keulmadang est à lire sur : www.keulmadang.com

vendredi 15 juillet 2011

Miscellanées littéraires (005)

Privé d'une partie de mes livres par un emménagement qui n'en finit pas, je me suis, à l'occasion d'une réparatrice pause, replongé grâce à Gallica dans la lecture de mon cher Diderot (1713-1784).

En souvenir de cette divertissante séance, voici un passage tiré du tome 4 des Œuvres complètes de Diderot : revues sur les éditions originales.... éditées par Jules Assézat (1832-1876), publié à Paris par Garnier frères en 1875-1877 lequel propose des textes tirés par Naigeon des papiers que Diderot appelait ses Miscellanea.

Dans ces « Miscellanea philosophiques », on trouve, pages 45 à 48, un court texte intitulé « Sur les Chinois » dont je ne vous livre ici qu'un extrait :

Tout l'empire est un marché général où il n'y a non plus de sûreté et de bonne foi que dans les nôtres. Les âmes y sont basses, l'esprit petit, intéressé, rétréci et mesquin. S’il y a un peuple au monde vide de tout enthousiasme, c'est le Chinois.
Je le dis et je le prouve par un fait que je tiens du plus intelligent de nos supercargues : un Européen achète des étoffes à Canton, il est trompé sur la quantité, sur la qualité et le prix ; les marchandises sont déposées sur son bord. La friponnerie du marchand chinois avait été reconnue, lorsqu'il vint chercher son argent. L'Européen lui dit : « Chinois, tu m'as trompé. » Le Chinois lui répondit : « Européen, cela se peut ; mais il faut payer. » L'Européen : « Chinois, tu m'as trompé sur la quantité, la qualité et le prix. » Le Chinois : « Cela se peut ; mais il faut payer. » L'Européen : « Mais tu es un fripon, un gueux, un misérable. » Le Chinois : « Européen, cela se peut ; mais il faut payer. » L'Européen paye ; le Chinois reçoit son argent, et dit en se séparant de sa dupe : « A quoi t'a servi ta colère ? Qu'on produit tes injures ? Rien. N'aurais-tu pas beaucoup mieux fait de payer tout de suite et de te taire ? » Partout où l'on garde ce sang-froid à l'insulte, partout où l'on rougit aussi peu de la friponnerie, l'empire peut être très-bien gouverné, mais les mœurs particulières sont détestables.
Si les romans chinois sont une peinture un peu fidèle des caractères, il n'y a pas plus de justice à la Chine que de probité ; et les mandarins sont les plus grands fripons, les juges les plus iniques qu'il y ait au monde. Que penser de ces chefs de l'Etat qui portent publiquement, sans pudeur, sur leur petite bannière la marque de leur dégradation ?
NB : « Supercargue » est un synonyme de « subrécargue » qui signifie : « personne choisie par un armateur ou un affréteur et embarquée sur un navire pour assurer la gestion de la cargaison, sa vente et le réapprovisionnement du navire pour le retour. » (Source CNRTL)

Dans le même ordre d’idée, mais témoignage à la fois plus ancien et plus direct, voici ce qu’on peut lire dans les Nouveaux mémoires sur l'état présent de la Chine du père Louis Lecomte (1655-1728) pages 498 à 500 de l’édition J. Anisson de 1696 (source Gallica) sous le titre « Du caractère particulier de l'esprit des Chinois » (Lettre huitième) :
Tout sert, tout est precieux aux chinois, parce qu’il n’y a rien dont ils ne sçachent profiter. Pour le moindre gain ils entreprennent les voyages les plus difficiles ; et c’est pour cela que dans la Chine tout est en mouvement ; dans les ruës, dans les grands chemins, sur les rivieres et le long des costes des provinces maritimes, on voit un monde de voyageurs, si j’ose m’expliquer de la sorte ; le commerce infini qui se fait par tout est l’ame du peuple, et le principe de toutes leurs actions.
S’ils joignoient au travail et à l’industrie naturelle un peu plus de bonne foy, sur tout à l’égard des étrangers, rien ne leur manqueroit de tout ce qui peut contribuer à former d’habiles negocians. Mais leur qualité essentielle c’est de tromper, quand ils peuvent ; plusieurs ne s’en cachent point, et j’ay oüi dire qu’il y en a d’assez effrontez, quand on les a surpris en faute, pour s’excuser sur leur peu d’habileté ; vous voyez, disent-ils, que je n’y entends pas finesse ; vous en sçavez plus que moy ; mais peut-estre que je seray ou plus heureux ou plus adroit une autre fois. Ils falsifient presque tout ce qu’ils vendent, quand les choses sont d’une nature à pouvoir estre falsifiées. On dit en particulier qu’ils contrefont si bien les jambons, que souvent on s’y méprend, et qu’aprés les avoir fait cuire long-temps on ne trouve, quand on en veut manger, qu’une grosse piece de bois sous une peau de cochon. Il est seur qu’un étranger sera toûjours trompé, s’il achete par luy-mesme, quelque précaution qu’il prenne ; il faut se servir d’un chinois affidé qui connoisse le pays, et qui soit fait au manége ; encore serez-vous bien heureux, si celuy qui achete et celuy qui vend ne s’accordent pas ensemble à vos dépens en partageant entr’eux le gain.
On pourra vérifier la correction de sa lecture en consultant la page 291 de l’édition moderne d’Un Jésuite à Pékin. Nouveaux mémoires sur l’état présent de la Chine. 1687-1692, établie par Frédérique Touboul-Bouyeure pour les éditions Phébus en 1990.

Le Père Jean-Baptiste Du Halde montre dans sa Description géographique, historique, chronologique, politique et physique de l'empire de la Chine et de la Tartarie chinoise (Paris : P.-G. Le Mercier, 1735, p. 77 et suivantes ou en ligne grâce à Pierre Palpant, ici) qu’il avait lu son éminent collègue avant d’être à son tour vraisemblablement lu par Diderot :
Quoique généralement parlant, ils ne soient pas aussi fourbes et aussi trompeurs que le p. Le Comte les dépeint, il est néanmoins vrai que la bonne foi n’est pas leur vertu favorite, sur tout lorsqu’ils ont à traitter avec les étrangers : ils ne manquent gueres de les tromper s’ils le peuvent, et ils s’en font un mérite : il y en a même qui étant surpris en faute, sont assez impudens pour s’excuser sur leur peu d’habileté. « Je ne suis qu’une bête, comme vous voyez, disent-ils, vous êtes beaucoup plus habile que moi, une autre fois je ne me jouerai pas à un européan.» Et en effet, on dit que quelques européans n’ont pas laissé de leur en apprendre. Rien n' est plus risible que ce qui arriva au capitaine d’un vaisseau anglois : il avoit fait marché avec un négociant chinois de Canton, d’un grand nombre de balles de soye, qu’il devoit lui fournir : quand elles furent prêtes, le capitaine va avec son interprete chez le chinois, pour examiner par lui-même, si cette soye étoit bien conditionnée : on ouvre le premier ballot, et il la trouva telle qu’il l’a souhaitoit ; mais les ballots suivans qu’il fit ouvrir, ne contenoient que des soyes pourries : sur quoi le capitaine s’échauffa fort, et reprocha au chinois dans les termes les plus durs, sa méchanceté et sa friponnerie : le chinois l’écouta de sang froid, et pour toute réponse, « prenez vous-en, monsieur, lui dit-il, à votre fripon d’interprete, il m’avoit protesté que vous ne feriez pas la visite des ballots.» cette adresse à tromper, se remarque principalement parmi les gens du peuple, qui ont recours à mille ruses, pour falsifier tout ce qu’ils vendent : il y en a qui ont le secret d’ouvrir l’estomac d’un chapon, et d’en tirer toute la chair, de remplir ensuite le vide, et de fermer l’ouverture si adroitement, qu’on ne s’en apperçoit que dans le tems que l’on veut le manger. D’autres contrefont si bien les vrais jambons, en couvrant une piéce de bois d’une terre qui tient lieu de la chair, et d’une peau de cochon, que ce n’est qu’après l’avoir servi et ouvert avec le couteau, qu’on découvre la supercherie. Il faut avoüer néanmoins qu’ils n’usent gueres de ces sortes de ruses qu’avec les etrangers : et dans les autres endroits, les chinois ont peine à les croire. Les voleurs n’usent presque jamais de violence, ce n' est que par subtilité et par adresse qu’ils cherchent à dérober : il s’en trouve qui suivent les barques, et se coulent parmi ceux qui les tirent sur le canal impérial, dans la province de Chan Tong, où l’on en change tous les jours ; ce qui fait qu’ils sont moins connus : ils se glissent alors dans les barques pendant la nuit ; et on dit même que par le moyen de la fumée d’une certaine drogue qu’ils brûlent, ils endorment tellement tout le monde, qu’ils ont toute liberté de foüiller de tous côtez, et d’emporter ce qu’ils veulent, sans qu’on s’en apperçoive. Il y a de ces voleurs qui suivent quelquefois un marchand deux ou trois jours, jusqu’à ce qu’il ait trouvé le moment favorable de faire son coup. La plûpart des chinois sont tellement attachez à leur interêt, qu’ils ont de la peine à s' imaginer qu’on puisse rien entreprendre que par des vues interessées. Ce qu’on leur dit des motifs qui portent les hommes apostoliques à quitter leurs pays, leurs parens, et tout ce qu’ils ont de plus cher au monde, dans la seule vuë de glorifier Dieu et de sauver les ames, les surprend étrangement, et leur paroît presque incroyable. Ils les voyent traverser les plus vastes mers avec des dangers et des fatigues immenses ; ils sçavent que ce n’est ni le besoin qui les attire à la Chine, puisqu’ils y subsistent, sans leur rien demander, et sans attendre d’eux le moindre secours ; ni l’envie d’amasser des richesses, puisqu’ils sont témoins du mépris qu’en font les ouvriers evangéliques ; ils ont recours à des desseins politiques, et quelques-uns sont assez simples, pour se persuader qu’ils viennent tramer des changemens dans l’etat, et par des intrigues secrettes, se rendre maîtres de l' empire.
Déjà au siècle précédent, Robert Burton (1577-1640) notait l'extraordinaire capacité des Chinois à copier et à commercer dans The Anatomy of Melancholy (1621) (Oxford : H. Cripps, 1638) :
Mat. Riccius, the Jesuit, and some others, relate of the industry of the Chinese most populous countries, not a beggar or an idle person to be seen, and how by that means they prosper and flourish. We have the same means, able bodies, pliant wits, matter of all sorts, wool, flax, iron, tin, lead, wood, &c., many excellent subjects to work upon, only industry is wanting. We send our best commodities beyond the seas, which they make good use of to their necessities, set themselves a work about, and severally improve, sending the same to us back at dear rates, or else make toys and baubles of the tails of them, which they sell to us again, at as great a reckoning as the whole.
Un dernier extrait pour ces cinquièmes « Miscellanées littéraires » qui pourraient bien être les dernières de ce mois de juillet, voire de l’été ; il provient de la « Notice préliminaire » du même tome des Œuvres complètes de Diderot que cité précédemment, savoir des pages 3 et 4 dans lesquelles l'éditeur cite à propos Jacques-André Naigeon (1738-1810) : « Ce qui mérite surtout d'être remarqué, parce que rien ne peint mieux l’originalité du caractère de Diderot et ne fait mieux connaître la tournure particulière de son esprit, c'est qu’en parcourant les titres, souvent inconnus, des ouvrages sur lesquels il a fait des observations, on voit qu’il lui importe fort peu que le livre qu’il analyse soit bon ou mauvais : dans le premier cas, il s’élève rapidement à la hauteur de son sujet ; sa vue s’agrandit pour ainsi dire avec l’horizon qu’elle embrasse ; il s’empare des principes de l’auteur, les appliques, les généralise et en tire de grands résultats ; dans le second, il refait dans sa tête le livre dont il parle et s’en sert comme d’une table de chapitres, qu’il remplit ensuite à sa manière. C’est à ce sujet que M. d’Holbach [(1723-1789)] lui dit un jour qu'il n’y avait point de mauvais livres pour lui ; et rien n’est plus exact. Diderot lui-même ne se défendait pas trop de cette facilité avec laquelle il prêtait aux autres son talent, son imagination et ses connaissances ; et lorsque après avoir lu sur sa parole tel ou tel livre dont il avait fait l’éloge, on lui faisait remarquer qu'il n’y avait rien de tout ce qu’il avait vu, il répondait naïvement : Eh bien, si cela n’y est pas, cela devrait y être. »

Si vous avez encore un peu de souffle, et de goût pour cet auteur, vous pouvez lire ces anciennes « Perles estivales » fruits rafraichissants de lectures passées. Bon été.

mercredi 13 juillet 2011

Lectures estivales (été 2011)

« Si l’on ne peut trouver de jouissance à lire et à relire un livre, il n’est d’aucune utilité de le lire même une fois » écrivait Oscar Wilde (Le déclin du mensonge, Paris, Allia, 1997, p. 30). Il est donc primordial de savoir choisir ses lectures.

Le 27 juin dernier, Bertrand Mialaret a sélectionné pour vous dix romans chinois pour l'été dont les ceux de Wang Dulu traduits par Solange Cruveillé pour Calmann-Lévy dorénavant disponibles en format de poche chez J’ai-lu.

Voici pour amorcer une liste alternative, ou complémentaire, et que je souhaite plus ouverte notamment aux autres littératures d’Extrême-Orient, les deux titres que je devrais être en mesure d’achever avant la reprise et qui me semblent recommandables l’un et l’autre :
  • D’abord la traduction par Claire Lebeaupin du Doupeng xianhua 豆棚閒話 (1681 ?) : Aina Jushi, Propos oisifs sous la tonnelle aux haricots. Paris, Gallimard, « Connaissance de l'Orient », 2010, 432 p. (Voir ici ce qu'on en a dit). Ce dont le maître ne parlait pas de Yuan Mei 袁枚 (1716-1798) annoncé dans la même collection ne semble pas encore disponible, sinon il aurait sans aucun doute figuré à côté de ce recueil complet de récits du XVIIe siècle. S’il pointe le nez, vous savez donc quoi faire.
  • Ensuite, Décadence Mandchoue. The China Memoirs of Sir Edmund Trelawny Backhouse édité par Derek Sandhaus (Hong Kong, Earnshaw Books Books, 2011, xxx+297 p.). Le résumé qui accompagne la notice bibliographique sur Worlcat.org devrait déjà vous mettre l’eau à la bouche (« In 1898 a young Englishman walked into a homosexual brothel in Peking and began a journey that, as he claims, took him all the way to the bedchamber of imperial China's last great ruler, the Empress Dowager Tz'u Hsi. »), mais pour mieux cerner l’ouvrage avant de le commander, je vous invite à lire l’article de Joyce Hor-Chung Lau paru dans le New York Times (30/03/11) [en ligne ici)] et la brève notice en ligne sur Sinosplice (17/03/11) ; un jour prochain, je vous livrerai un compte-rendu critique de ces souvenirs piquants et parfois irritants, des fois douteux, mais définitivement passionnants de ce Lord anglais qui vécut de 1873 à 1944 et qui avec John Otway Percy Bland, signa le best-seller China under the Empress Dowager (1910) [en ligne ici] et le non moins fameux Annals and Memoirs of the Court of Peking quatre ans plus tard [en ligne sur Archive.org, ici]. Ci-dessous, je vous livre une copie d’écran du début du chapitre 1, réalisée grâce à Amazon qui vous permet de feuilleter cette belle curiosité littéraire.
Ceci dit, je compte sur vous pour allonger cet embryon de liste. Il suffit pour cela de glisser vos propositions dans un commentaire en indiquant dans la mesure du possible l’ensemble des références bibliographiques nécessaires pour bien identifier la cible. Libre à vous de proposer des nouveautés ou des vieilleries dès lors qu’elles sont facilement accessibles et, j’insiste, de fournir vos noms (véritables ou d’emprunt) avec le cas échéant un bref commentaire. Je me charge de valider vos choix dans les meilleurs délais. Bon été.

lundi 11 juillet 2011

Miscellanées littéraires (004)

Notre quatrième « Miscellanées littéraires » est à nouveau un choix de Thomas Pogu que je remercie d’avoir retenu un passage de l'Éloge de l'ombre, In'ei Raisan 陰翳礼讃 (1933) de Tanizaki Junichirô 谷崎潤一郎 (1886-1965) sur lequel on consultera avec profit les pages que lui consacre le site Shunkin.net.

Traduit en 1977 par René Sieffert (1923-2004), ce texte attachant, qu'on trouve dans le premier des deux volumes d'œuvres de Tanizaki à la « Bibliothèque de la Pléiade » (n° 434), vient d’être réédité par les Éditions Verdier, comme Pierre Assouline l’a signalé récemment dans son blog La République des Livres : « Tanizaki nous fait encore de l’ombre » (8 mai 2011). Le passage en question se trouve entre les pages 29 à 32 de cette édition :
Le papier est, nous dit-on, une invention des Chinois ; toujours est-il que nous n'éprouvons, à l'égard du papier d'Occident, d'autre impression que d'avoir affaire à une matière strictement utilitaire, cependant qu'il nous suffit de voir la texture d'un papier de Chine, ou du Japon, pour sentir une sorte de tiédeur qui nous met le cœur à l'aise. À blancheur égale, celle d'un papier d'Occident diffère par nature de celle d'un hôsho ou d'un papier blanc de Chine. Les rayons lumineux semblent rebondir à la surface d'un papier d'Occident, alors que celle du hôsho ou du papier de Chine, pareille à la surface duveteuse de la première neige, les absorbe mollement. De plus, agréables au toucher, nos papiers se plient et se froissent sans bruit. Le contact en est doux et légèrement humide, comme d'une feuille d'arbre.
D'une manière plus générale, la vue d'un objet étincelant nous procure un certain malaise. Les Occidentaux usent, même pour la table, d'ustensiles d'argent, de nickel, qu'ils polissent afin de les faire briller, alors que, nous autres, nous avons en horreur tout ce qui resplendit de la sorte. Il nous arrive certes, à nous aussi, de nous servir de bouilloires, de coupes, de flacons d'argent, mais nous nous gardons bien de les polir ainsi qu'ils le font. Bien au contraire, nous nous réjouissons de voir leur surface se ternir et, le temps aidant, noircir tout à fait ; il n'est guère de maison où quelque servante mal avisée ne se soit fait réprimander pour avoir astiqué un ustensile d'argent couvert d'une précieuse patine.
L'usage s'est répandu, à une époque récente, d'employer l'étain pour la cuisine chinoise, et il est fort possible que les Chinois apprécient la propriété qu'a ce métal de se patiner. Neuf, il rappelle l'aluminium, et l'impression qu'il produit n'a rien de bien agréable ; les Chinois ne l'auraient donc jamais adopté s'il ne vieillissait bien et ne finissait par atteindre, de la sorte, à une certaine élégance. D'autre part, l'on y grave des poèmes qui, avec la surface noircie de l'étain, formeront un accord parfait. Bref, entre les mains des Chinois, ce métal léger, vulgaire et clinquant est devenu une matière dense et de bon aloi, aux reflets profonds comme une céramique.
Ce sont les Chinois encore qui apprécient cette pierre que l'on nomme le jade : ne fallait-il pas, en effet, être Extrême-Oriental comme nous-mêmes pour trouver un attrait à ces blocs de pierre, étrangement troubles, qui emprisonnent dans les tréfonds de leur masse des lueurs fuyantes et paresseuses, comme si en eux s'était coagulé un air plusieurs fois centenaires ? Qu'est-ce donc qui peut bien nous attirer dans une pierre telle que celle-là, qui n'a ni les couleurs du rubis ou de l'émeraude, ni l'éclat du diamant ? Je l'ignore, mais à la vue de la surface brouillée, je sens bien que cette pierre est spécifiquement chinoise, comme si son épaisseur bourbeuse était faite des alluvions lentement déposées du passé lointain de la civilisation chinoise, et je dois reconnaître que je ne m'étonne point de la dilection des Chinois pour de pareilles couleurs et substances.
On pourra poursuivre en lisant l'extrait que fournit l’éditeur sur la page consacrée à L’éloge de l’ombre sur son site - c’est celui les « lieux d’aisance de style japonais d’où l’on peut, à l’abri de murs tout simples, à la surface nette, contempler l’azur du ciel et le vert du feuillage » -, ou pourquoi pas en lisant « Jun’ichirô Tanizaki et le Japon face à l’Occident exotique », article que Tanaka Shuko a publié (le 1/11/10) sur le carnet de recherche « Kaléidoscope Du Japon ». Mais il convient avant tout de se procurer une édition de ce petit livre indispensable à lire au frais.

mardi 5 juillet 2011

Miscellanées littéraires (003)

Dans notre série des « Miscellanées littéraires », voici en écho inversé du précédent item, un nouvel extrait retenu par Thomas Pogu de ses récentes lectures. Il provient d’un ouvrage qui a suscité d’abondants commentaires dont de fines analyses qu’on peut lire dans Le supplice oriental dans la littérature et les arts, édition préparée par Antonio Dominguez Leiva et Muriel Détrie (Paris : Les éditions du Murmure, 2005, 352 p.) savoir l’article de Florence Fix, « La ‘constellation Mirbeau’ : supplices chinois dans le roman populaire fin-de-siècle » et, plus en phase avec ce qui suit, celui de Sébastien Hubier, « Peines exquises. L'érotique du supplice dans Aphrodite de Louÿs et le Jardin des Supplices de Mirbeau ».
« Vois comme les Chinois, qu’on accuse d’être des barbares, sont au contraire plus civilisés que nous ; comme ils sont plus que nous dans la logique de la vie et dans l’harmonie de la nature !... Ils ne considèrent point l’acte d’amour comme une honte qu’on doive cacher… Ils le glorifient au contraire, en chantent tous les gestes et toutes les caresses… de même que les anciens, d’ailleurs, pour qui le sexe, loin d’être un objet d’infamie, une image d’impureté, était un Dieu !... Vois aussi comme tout l’art occidental y perd qu’on lui ait interdit les magnifiques expressions de l’amour. Chez nous, l’érotisme est pauvre, stupide est glaçant… il se présente toujours avec des allures tortueuses de péché, tandis qu’ici, il conserve toute l’ampleur vitale, toute la poésie hennissante, tout le grandiose frémissement de la nature… »

Octave Mirbeau, Le Jardin des supplices (1899).
Paris, Gallimard, « Folio classique », n° 1899, p. 162.
J’invite ceux qui seront séduits par cette belle envolée à profiter de l’été pour explorer deux sites dévoués à cet auteur. Dans le premier - http://mirbeau.asso.fr/ -, on apprendra, entre autre, qu’en chinois, Le Jardin des supplices a été rendu par Mimi huayuan 秘密花园 ; grâce à l’autre, le Dictionnaire Octave Mirbeau et ses 1500 entrées, on pourra poursuivre l’exploration de la vision de la Chine de Mirbeau.

Le prochain billet devrait nous ramener à des préoccupations moins dérangeantes et, on le verra bientôt, pas loin de notre point de départ. Merci encore à Thomas et aux commentateurs éventuels de ce billet illustré d’une gravure qui apparaît page 89 d’un roman de Pajol-Alard intitulé Les contrebandiers d'opium que publia la Librairie parisienne en 1884 et qu’on peut lire grâce à Gallica. Sa légende est : « Fanny prit vivement un revolver...»